John Le Carré, à la recherche des espions perdus

John Le Carré depuis « L’espion qui venait du froid » (1963)  a construit une œuvre d’un parfait classicisme romanesque pour décrire  le  Renseignement anglais d’après-guerre , le  MI5  et MI6. Je l’ai vérifié ces jours-ci en relisant « le voyageur secret », roman paru en 1990 et qui est un peu le « A la recherche des espions perdus » de Le Carré, alors qu’il a 59 ans et fait un bilan de son œuvre qui culmine avec la trilogie  Karla, « La Taupe », Comme un collégien » et » les Gens de Smiley ».

Ce qui étonne c’est qu’il apparait comme   l’héritier de Dickens par de multiples facettes: son humour d’abord, sa passion des villes et des atmosphères brumeuses,  sa  virtuosité pour faire démarrer des actions ,une manière  de suggérer le touffu de la vie. Plus profondément, ses grands personnages combattent des humiliations venues de leur enfance. Cela   nimbe d’une sorte de tristesse et d’irréparable solitude les meilleures scènes et donne une impression de gâchis à la fin de chaque roman. Et comme Dickens, Le Carré n’est pas un réaliste.  Les relations humaines sont à peu près toutes corrompues, bizarres, tordues. Le soupçon, la défiance gangrènent les rapports humains. La trahison se révèle toujours à un moment de l’action entre ces hommes qui jouent leur vie. Les rapports avec les femmes ne sont pas mieux.

Enfin et surtout, chez lui, comme chez Dickens, les lieux subissent une  déformation subjective  et prennent l’aspect d’un rêve inquiétant, à la limite   du fantastique. Le malaise, l’angoisse, l’attente, le doute, brouillent tout objectivité. Le Carré est un artiste de l’anxiété, comme Hitchcock. Le MI5 apparait un Ministère du soupçon.

 Le nocturne l’emporte    sur le diurne, la défiance sur la confiance, la rumination sur le fait réel, l’échec l’emporte sur la réussite.  On oeut également faire un parallele entre le Ministère de la Justice vu par Dickens (un labyrinthe poussiéreux et inefficace) et la vieille bâtisse du MI5  vétuste ,anachronique, à Cambridge Circus. « Le Cirque »  repose sur des lambeaux de souvenirs glorieux et lointains,dans un culte du souvenirs des agents disparus à Berlin, plutôt que dans des projets franchement adoptés s par le « Foreign Office . « Le cirque » se sent incompris. Dans son éternelle partie d’échecs avec  Karla, le chef des services soviétiques à Berlin-Est se joue un curieux effet miroir. Le combat avec le régime soviétique, imprègne « le cirque » d’une mélancolie, d’un mal à l’âme slave ,comme si tant d’années de rivalités créé une complicité trouble.  George Smiley et ses hommes donnent le sentiment de vivre dans une Maison Mélancolie à l’écart de l’Angleterre officielle . « Le Cirque » est d’autant plus isolé qu’il est   méprisé par les services américains et régulièrement controlé et mis en doute par le  Foreign Office.

Sur le plan stylistique, Le Carré ressemble à un artiste-décorateur et éclairagiste de premier ordre pour métamorphoser  les lieux :Londres, Paris, Hambourg, Bonn, Athènes,  Zurich  et Berlin deviennent  des pièges. A la vie ordinaire des habitants se superpose un labyrinthe  et une topographie de l’angoisse.  On pénètre lentement, insidieusement dans une inquiétante étrangeté. Elle nait de la banalité même : ç ‘est un boulevard périphérique mal éclairé, un terrain vague avec une camionnette bizarrement garée, un appartement avec  un trousseau de clé qui ne se trouve  pas à la bonne place,  un chemin de halage trop tranquille, une navette fluviale avec  un couple de touristes qui ne sont sans doute pas des touristes .

Ce qui caractérise le Cirque, c’est que, à la manière du château d’Elseneur, quelque chose est pourri. Les relations humaines sont corrompues et maléfiques. Autour de George Smiley l’organigramme du cirque, remanié par Alleline, et longtemps  dirigé par Control comporte un premier cercle  :  Lacoon,  Toby Esterhase, Peter Guillam,Bill Haydon, Jim Prideaux, etc,etc.

 Ce cercle  devrait réunir la crème de la crème de ces Chevalier de la Table Ronde(souvent  venus des collèges aristocratiques) ,mais hélas Perceval a posé un micro  sous la table. Référence à l’affaire Philby ?..  Il y a toujours un traitre, une taupe dans le groupe. Loin d’être simplement   décimés par les services de renseignements   soviétiques et les méthodes de Karla, ils se surveillent entre eux, et toute la chaîne est contaminée :  officiers traitants, chefs d’agence, sentinelle, boites postales, relais à l’étranger, contacts dans les ambassades, tous en danger.

La figure de  Smiley se distingue par une profession de foi totale envers la mission du Cirque. Il déploie une vigilance austère, presque luthérienne, auquel s’ajoutent des échos du passé qui gardent des   résonances douloureuses face aux manœuvres réussies des Soviétiques.  La vie privée de Smiley est une catastrophe due à la trahison de sa femme Ann pour un collègue qui se révèlera être la taupe.  On devine que derrière tous les gestes et toutes les ruminations de Smiley, il y a l’ombre portée de ce chagrin intime. Sous l’apparence douillette  d’un club discret de gentlemen avec ses codes,  ses mots de passe, son passé  mythique, ses vieilles photos de groupe, ses histoires grivoises,  ses séances d’entraînement à Sarratt  la confraternité n’est qu’un leurre. Le Carré a pulvérisé le mythe James Bond en créant un Smiley effacé,  bureaucrate tatillon, morose,  fatigué , greffier du service,  un obstiné , secret dans ses   vérifications, ses  comptabilités.il puise dans  sa « mémoire infaillible » sur laquelle il vit  depuis plus de trente ans. Son intuition suraiguë tourne à la paranoïa, mais il a un atout : il se sait plus intelligent que ses adversaires (que Karla en particulier, son homologue à Berlin-Est), et que ses collègues. George Smiley est un espion aussi redoutable qu’atypique. Son allure grise trompe son monde.    On le croit somnolent, presque distrait dans son retrait, mais c’est le seul vraiment vigilant. Sa manière d’avancer dans des montagnes de décombres d’agents perdus, de dossiers mis en sommeil, d ‘occasions ratées, d’opérations annulées, d’omissions coupables, d’agents peu sûrs, l’auréole d’un prestige gris qui inquiète.

Quand il se déplace, le décor le boit comme un buvard, l’absorbe, il devient un fantôme, mais un fantôme vigilant qui saisit la bonne information, exploite le détail capital avant les autres. Sa paranoïa se révèle une forme sophistiquée d’intelligence.

En inventant Smiley , John Le Carré  réussit un personnage qui deviendra aussi célèbre en Angleterre que Hercule Poirot ou Sherlock Holmes . Son travail est d’autant plus ingrat qu’il connait parfaitement les compétences de Karla.

On croyait cette époque de Guerre Froide achevée, et on découvre depuis un an, avec la Guerre en Ukraine que les méthodes de Poutine ressemblent à celles décrites par Le Carré dans la plupart de ses romans.

Quand il a construit la « trilogie Karla »  David Cornwell de son vrai  nom,   s’est appuyé  sur sa connaissance du Foreign Officie puis sur son bref passage – assure-t-il-  pour le MI5 et le MI6 du temps où c’était un immeuble vétuste à Cambridge Circus..  De cette expérience, Le Carré a tiré une fabuleuse masse d’informations qui n’a aucun équivalent dans la littérature d’espionnage. Il dévoile la fabrication des identités (« les légendes ») le recrutement, les entrainements, les intoxications psychologiques, les exfiltrations d’urgence, les intermédiaires, les codes, les courriers, les planques, les gadgets électroniques, les debriefings, mais aussi   les salaires, les implications de la vie privée et ses conséquences sur les missions.  C’est une telle référence, aujourd’hui encore, qu’Éric Rochant, qui est à l’origine des 5O épisodes de   la série télévisée « Le bureau des légendes » pour Canal +   a déclaré s’être inspiré de la trilogie « La taupe », » Comme un collégien » et « Les gens de Smiley ».

On retrouve dans la série française ce qui faisait l’originalité du travail romanesque de Le  Carré :le souci    de coller au vrai travail de cette bureaucratie, que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, la lutte interne et les coups fourrés  dans un même camp occidental , la maitrise   parfaite entre la  masse et les  détails, la paranoïa de chaque service ,l ’importance du facteur humain dans l’élaboration d’une opération, l’obsession de la fuite, la « casse » humaine comme une donnée parfaitement intégrée, l’abomination psychique d’une vie d’espion. Ajoutez à cela désormais la guerre informatique à laquelle se livrent les services de Renseignement (sur laquelle Le Carré s’est exprimé dans les journaux britanniques peu de temps avant sa mort), et qui devient un enjeu essentiel pour paralyser le camp d’en face dans ces armées des ombres.

 Voici quelques lignes qui définissent Smiley en fin de carrière dans   « Les gens de Smiley » , qui reste, selon moi , son meilleur roman.

  •  « George Smiley ne revint pas après cela, mais d’après une histoire que racontent les cerbères, un peu après onze heures ce soir-là, lorsqu’il eut rangé ses papiers, débarrassé le bureau qu’il occupait et mis à la poubelle, pour être détruites, quelques notes griffonnées, on le vit rester planté un long moment dans l’arrière-cour – un endroit sinistre… – à contempler l’immeuble qu’il allait quitter et la lumière qui brûlait faiblement dans son ancien bureau, un peu comme des vieillards vont contempler les maisons où ils sont nés, les écoles où ils fait leurs études et les églises où ils se sont mariés. »

Le Stendhal de 17 ans endosse l’uniforme

 Je suis toujours surpris que les stendhaliens ne parlent pas davantage de l’expérience militaire de Stendhal dans sa formation. C’est un moment capital. Stendhal a fait toutes les campagnes militaires à partir de 1800, sauf deux : la campagne d’Autriche en 1805 (il est alors à Marseille et semble se désintéresser complètement de la vie politique et militaire contemporaine, au point que l’on ne trouve même aucune référence dans ses journaux et lettres de l’époque à la victoire d’Austerlitz le 2 décembre), et la guerre d’Espagne de 1808-1809 ,pour la bonne raison qu’il est alors commissaire des guerres à Brunswick.

C’est en 1800, le 7 mai,  que  Stendhal , 17 ans, part pour l’Italie.  Il arrive  fatigué et fiévreux à Milan le 7 juin. Il prend des leçons d’un maitre d’armes, apprend la clarinette,  multiplie les projets de pièces de théâtre qu’il n’écrira pas.  « Je crois qu’un jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre. ». Il est navré « d’avoir l’air gauche avec les femme ».

Ce sous-lieutenant au 6° dragons est affecté en 1801 à l’état-major du général Michaud » .

« J ’ai fait avec le général Michaud de grandes promenades à cheval. Le pays de Bergame est vraiment le plus joli que j’aie jamais vu. Les bois dans les collines derrière Bergame sont tout ce qu’on peut imaginer de délicieux. » Il ne manque jamais d’aller au théâtre écouter du Goldoni dont il apprécie les comédies.il   a souvent des poussées de fièvre qu’il soigne à la quinine .A Milan  il est toujours fourré à l’opéra .Il aussi  stationne à   Bergame, Brescia, et la vie mondaine   l’attire. Il rentre à Paris début 1802 et  démissionne de l’armée.

Jusqu’ici il n’a jamais participé à une bataille. Quand il réintègre   l’armée fin1806, protégé par Martial Daru, on l’envoie en Allemagne à Brunswick.  Il est alors adjoint provisoire aux commissaires des guerres. Et là, il n’y-a pas que sa passion amoureuse pour  Mina de Griesheim. Il découvre à 26 ans, les horreurs de la guerre, lui qui n’a jamais participé à une bataille.  Il écrit dans son » « journal », à la date du  mai 1809, à Enns, un très long et vrai reportage sur ce qui s’est passé . Il raconte que d’abord un incendie s’est déclaré  , »brulant 50 ou 60 maisons ». Quelques officiers français sont « horriblement brulés ».Il continue : « Voilà de l’horreur, mais de l’horreur aimable, si l’on peut parler ainsi. Celle d’hier a été de l’horreur horrible, portée chez moi jusqu’au mal de cœur. »

Paysage de Rome

 Extrait :

» En arrivant sur le pont sur la Traun nous trouvons des cadavres d’hommes et de chevaux, il y en a une trentaine encore sur le pont ; on a été obligé d’en jeter une grande quantité dans la rivière qui est démesurément large ; au milieu, à quatre cents pas au-dessous du pont, était un cheval droit et immobile ; effet singulier. Toute la ville d’Ebelsberg achevait de brûler, la rue où nous passâmes était garnie de cadavres, la plupart français, et presque tous brûlés. Il y en avait de tellement brûlés et noirs qu’à peine reconnaissait-on la forme humaine du squelette. En plusieurs endroits, les cadavres étaient entassés ; j’examinais leur figure. Sur le pont, un brave Allemand, mort, les yeux ouverts ; courage, fidélité et bonté allemande étaient peints sur sa figure, qui n’exprimait qu’un peu de mélancolie (..) Montbadon*, que j’ai retrouvé à Enns, toujours se faisant adorer partout, est monté au château, qui était bien pire que la rue, en ce que cent cinquante cadavres y brûlaient actuellement, la plupart français, des régiments de chasseurs à pied. (..)*Montbadon , ami de Stendhal, était adjoint, lui aussi, aux  commissaires des Guerres-dans l’Intendance.

« Un très bel officier mort ; voulant voir par où, il le prend par la main ; la peau de l’officier y reste. Ce beau jeune homme était mort d’une manière qui ne lui faisait pas beaucoup d’honneur, d’une balle, qui, entrant par le dos, s’était arrêtée dans le cœur. Il parait probable qu’il y eut 100 morts. Ce diable de pont est énormément long, les premiers pelotons qui s’y présentèrent furent tués net. Les seconds les poussèrent dans la rivière et passèrent.. » Il explique aussi que depuis plusieurs jours, il dort tout habillé, allongé sur des chaises, prêt à se battre, sous le harcèlement des autrichiens.. Stendhal fut jugé  par ses supérieurs comme un officier  intelligent mais tranchant et susceptible.

Pendant la campagne d’Allemagne de 1809, qui fut très dure contre les prussiens, car souvent le système militaire français fut mis en échec, Stendhal ,   entre  deux escarmouches  s’attarde aussi volontiers sur l’évocation de la délicatesse  du paysage allemand, ou  le coté avenant , doux, franc,  maternel  des femmes allemandes . Ce qui frappe dans ses lettres aussi bien que dans son « Journal » c’est son style : refus de l’emphase ,refus  de toute  idéalisation Romantique, de toute vantardise. A noter aussi que les épisodes les plus choquants   sont rapportés  dans un style froid, précis. Il les passe sous silence quand il écrit à sa chère sœur Pauline. Parfois un éclair d’ironie. Mais le pire il devait le vivre   au cours de cette  si éprouvante retraite de Russie, où il faillit vraiment mourir, -et dont il ressortit amaigri, sans cheveux-  débarrassé de toute illusion sur le genre humain. C’est  au cours de cette infernale retraite par -30° que  Stendhal révèle son courage, sa présence d’esprit, et  supporte des épisodes qui découragent  les caractères les mieux trempés. . Il confie dans une de ses lettres qu’il a « vu et senti des choses qu’un homme de lettres sédentaire ne devinerait pas en mille ans ». Là encore le culte de l’énergie ne fut pas une formule creuse. Tous les témoignages à propos de la campagne de Russie  concordent  pour  reconnaitre   sa maitrise, sa lucidité,   et l’intelligence rapide de ses  décisions qui ont sauvé ses hommes dans la débâcle .Notamment au passage de le Bérézina. C’est un des paradoxes de Stendhal, dans les pires circonstances de la Retraite de Russie, il montre qu’il il ne craint pas la mort alors que dans un salon il perd ses moyens et se révèle timide avec les femmes. Les meilleurs stendhaliens et non des moindres (Henri Martineau, Michel Crouzet notamment)   avancent  que  c’est dans cet enfer et parmi les débris de la grande Armée,  à l’extrême limite de l’épuisement, découvrant le fond même de la barbarie dans les deux camps,    qu’ il  s’est forgé cette morale de l’Egotisme . J’y reviendrai. 

En attendant, voici comment il raconte à son ami Felix Faure, resté à Paris, l’incendie de Moscou tel qu’il l’a vécu.

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Moscou, 4 octobre 1812

(..) Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui a pour titre Facéties.

Mes voitures de François se firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers sept heures. Nous rencontrâmes M. Daru furieux. Nous marchions directement vers l’incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile ; enfin nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici une colonne très considérable de voitures s’enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n’aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d’un cercle de feu. Ce n’était pas du tout l’état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir ; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu ; il fallait le tourner.

L’impossibilité nous arrêta net ; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j’oubliai un Instant que j’avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J’étais harassé, je marchais pied, parce que ma voiture était comblée des pillages de mes domestiques et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n’aurait couru aucun danger, mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s’endormir au milieu d’une rue brûlante.

En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgener, dont j’ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l’audace, c’est-à-dire au bon sens, et nous montra qu’il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les onze heures, nous coupâmes une file, en nous disputant, avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tcepsltoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet, au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette -atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il  aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la Mer de Naples. »

Notre été 1973

Ce fut un drôle d’été 1973. Je venais d’avoir trente ans .J’avais loué pour juillet une vieille demeure délabrée dans une clairière de la   forêt du Mesnil, pas loin de Saint-Malo.  Petit déjeuner dans la brume le matin et   plateaux d’huitres le soir… Je me souviens du cri à midi :  « Débouchez le cidre !!  Venez les enfants !!!  A table!!!»

C’était l’époque où les amis de Paris débarquaient à l’improviste. Cet été là il y eut Jason et sa femme Cécile, les Morel, André et Irène, et Sandra qui courait en survêtement dans les sentiers forestiers.

 Je devais me débrouiller seul avec les deux filles car Vera, ma femme, harpiste, commençai à être très demandée professionnellement. Elle remplaçait souvent la deuxième harpe à l’Opera de Paris. L’été on la demandait pour  les festivals de  Vérone et d’ Aix en Provence.

J’attendais donc les grandes vacances avec appréhension.  Je me souvenais de l’été précédent. J’en avais marre de conduire les enfants à l’école de voile, aux marionnettes, au zoo, au cirque, marre de les habiller, chausser, peigner, de les amuser, de les frictionner avec des lotions antipoux, de recoudre des boutons, de les aider à attraper des papillons, de changer des draps, pendant que Vera jouait de la harpe.  J’en avais marre aussi d’ouvrir des douzaines d’huitres pour des potes qui  ne m’aidaient en rien et  vidaient les bouteilles de Muscadet  en s’engueulant à propos du film de Jean Eustache « la maman et la putain » qui avait été l’événement de Cannes.

 L’été est propice aux bilans.  Je me souviens surtout  du soir où  Jason(qui n’arrivait pas à financer  son film sur Ingmar Bergman)  avait déclaré  que notre génération n’avait   « rien foutu !… Oui, nous avons tous plus de trente ans et nous n’avons rien foutu !…pantins exaltés !!!verbeux !!!..nous sommes de pitoyables fugitifs de Mai 68..mais personne ne nous poursuit.. Nous sommes les plus nuls des nuls..« 

Sa voix tranchante et acide  à la Saint-Just résonnait à la lisière de la foret.

André, lui, pétrissait de la mie de pain, et affirma   que nous avions tous succombé à la raillerie ce qui nous empêchait de choisir un camp. Je pensais surtout que nous étions en train de cesser d’être jeunes en poussant des caddies emplis des pots pour bébé. André, qui travaillait à Ouest-France nous affirma que les Catholiques bretons résistaient vaillamment à la modernité, mais que les Communistes seraient   les cocus de l’Histoire. Enfin, dit Sandra, nous avons eu notre Révolution, elle était sexuelle, situationniste… et beaucoup d’amour sans réponse de votre part.. Bla-bla…bla-bla..  Simplement, nos cœurs demeurent vides comme un appartement neuf  à vendre qui ne trouve pas d’acquéreur.

Tout en surveillant mes deux   filles qui prenaient leur bain en jouant avec la mousse, je   me demandais si nous vivions désormais à l’écart de la Grande Histoire, logés dans une petite caverne de Platon sympa avec frigo et grille-pain… J’avais rangé ma bibliothèque et sournoisement caché » l’homme unidimensionnel » de Marcuse et « Que faire » de Lénine.   Nous fabriquions désormais du présent, un présent renouvelable déroulé comme un rouleau de tissu gris, un présent frais quand on ouvre la fenêtre le matin, le présent et son étendue d’eau calme qui ne reflète rien et nous évite toute incursion dans le passé, l’enfance, nos parents, nos origines sociales.  Je me lis à fréquenter  les bars  certains soirs. Quelques jeunes femmes  délurées , à pantalon évasé et fluo , aux cheveux rose-violet  et d’un accès facile  et qui trouvaient tout  « marrant » au deuxième Ti punch  se montraient disposées à une forme d’échangisme de bon aloi.  

Plus de trente ans ont passé. Maintenant, Jason parle aux pins du Sud-ouest. Il a des revanches à prendre …Le producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien ?… Il en est resté deux  boites en fer sur un coin d’une terrasse et une table de montage qui prend la poussière. Sandra , elle,   après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’est  mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » .Elle est prof de yoga dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle me l’avait  écrit, de l’ile de  Suomenlina, en Finlande…

Que d’esprits meurtris, aiguisés et désolés, quelle révélation de notre nudité au cours de cet été-là.  A la fin de Juillet, les amis partis, la Création toute entière bruissait d’inspectes dans le jardin retourné à l’état sauvage.  Je glissais le long des routes bocagères qui mènent de Combourg, à Dinan. Herbes, vagues, haies, nuages, collines, étangs rapetissent dans le rétroviseur.

… J’arrêtais souvent la voiture devant la mer, vers Saint-Jacut. Les filles couraient sur des langues de sable pour faire décoller un cerf-volant. Le soir   des nappes de mercure dans l’estuaire … La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage    dans le frottement des brosses contre le pare-brise, les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises. Le crépitement sourd des jets l’eau contre   la tôle de l’Alfa je l’entends encore. Le portique s’éloignait.  L’absence de Vera me pesait en cette fin d’été.  J’avais épuisé tous les jeux possibles avec les filles.

 Et puis il y eut l’achat d’une gravure de Jacques Callot un dimanche. Je l’avais découverte dans un vide-greniers de Lanhélin. Mal roulée, son papier épais portait des taches rousses et s’intitulait « La pendaison ». On voyait sur la gauche des troupes en armes, piques alignées, mousquets à l’épaule, officiers avec bottes à revers et chapeaux à plumes. Ils   se tiennent   près d’un énorme chêne. A ses branches basses des grappes d’hommes sont pendus comme des fruits mûrs. Ce sont des voleurs, dit la légende. Sur une longue échelle un moine tend un crucifix.

En découvrant cette gravure de Callot, j’eus un flash :  je me demandai alors si ces grappes de pendus, ce n’était pas le symbole de notre génération. Nous étions pendus les uns après les autres, pendus dans du coton, dans un douillet confort, mais pendus quand même, engloutis et anonymes sous les néons des hypermarchés, pendus et   perdus   dans les travées de produits d’entretien, avec une maturité dont on ne sait que faire.   

Les enfants me demandèrent pourquoi j’avais acheté cette affreuse gravure. Je mentis en disant que je m’intéressais à la guerre de Trente Ans. Je ne dis pas : nos trente ans. Elles écoutèrent distraitement. Elles préféraient observer les rochers blanchis d’écume   et les dunes  qui couraient le long de la côte.

 Le lundi je raccompagnai les filles au train, à la gare de Dol.

Au retour, dans la voiture, une lourde odeur de pré fauché ; la paille qui sèche et cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide, le ciel haut et clair, les champs lointains forment des vagues d’herbe, des vagues de collines, prairies qui naviguent entre ombres et nuages … Le chant divin de la campagne…

Le petit déjeuner des infirmières en juin

Ce matin de juin, à sept heures, je sors de l’hôtel pour aller trois rues plus loin   prendre un café dans la via  Giovanni Battista Morgagni C’est un petit bar  à reflets de palissandre.  J’aime son serveur âgé, à veste blanche impeccable, il   circule devant des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes  constellées  de médailles dorées . Ses gestes sont précis, lents, réguliers,  avec une pointe de solennité même quand il y a une foule empressée.  

Quand je franchis la porte, des infirmières piapiatent, volubiles et chantantes, rayonnantes, elles viennent  de la polyclinique Umberto Premier toute proche.  Je me faufile jusqu’au bar entre deux blondes  en train de s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant leurs montures Dior. Une autre lisse ses cheveux châtains et met une espèce de chapeau de chasseur tyrolien orné  de longues plumes noires bleutées de coq de bruyère, caractéristique des Bersaglieri. Ce détail rend la scène plaisante, presque carnavalesque.

Devant moi , le serveur  pose un granité de citron qui  fond doucement dans la coupe en verre taillé et ça devient un amas de neige fondue transparente.  Femmes entre elles.. Altières, joueuses, distraites, rieuses,  fantasques,  avec les riches arômes des parfums offerts en général pour la fête des mères .Les corps libres sous les blouses. L’une menue, avec une peau très blanche et de gentils yeux verts tapote sur un portable à l’écran cassé. Elles ont entre 25 et 40 ans , elles font partie de cette génération exaltée d’amour et de coquetterie, génération régnante, ardente et encore ascensionnelle.

L’infirmière   proche a un visage lisse, un profil parfait et un maquillage si soigné et des cheveux impeccablement tirés qui font penser à une hôtesse de l’air.  Elle déboutonne le haut de sa blouse pour montrer à son amie un débardeur à rayures Je plonge dans les parfums capiteux.

-Tu sais ce que c’est que la parousie* ?

-Non.

-Il m’a demandé ça avant de monter dans sa bagnole…

L’atmosphère de ce bar matinal est vive avec toute cette brigade blanche remaquillée à neuf.  Transparences de feuilles dans le verre cathédrale proche de la porte. Ça   bavarde avec entrain, voix volubiles entremêlées, accents rauques, fou rire soudain comme des lames acérées et étincelantes. Quand je pense que tout à l’heure je retournerai à l’hôtel, décrocher la clé au tableau,  devant ma machine à écrire, seul et muet , à écouter les bruits de couloir, les femmes de chambre qui claquent les portes,   en pensant que je n’écrirai jamais « Guerre et Paix » ni même  « La dame au petit chien » de Tchekhov. Ces Russes, quand même, cette manière de mentir magnifiquement…

Heureusement tout contre mon épaule   une fille à beaux cheveux noir corbeau   montre son genou à sa copine. Un genou rond, blanc, lisse, crémeux, plein, immense, vertigineux.

J’imagine les heures creuses de la nuit  dans parmi les couloirs et escaliers déserts, aux reflets de linoleum. Les boites de gants stériles prés du clavier d’ordinateur, le placard à bandages,  l’anneau du Scanner    et sa bouche d’ombre  derrière les stores, la barre lumineuse verte qui clignote à l’extrémité du couloir vers le service   traumatologie, et  ces heures  quand  il ne se passe rien, ce sournois colletage avec la Mort qui traine sa faux dans l’ascenseur .Ce qui a dû flotter de désœuvrement et d’ennui pour ces jeunes femmes au milieu de la nuit, cet éternel entresol, un magazine feuilleté dix fois dans cette ambiance de catacombe.

 Enfin, le miracle du matin ! Les premiers oiseaux chantent ! Cloches du campanile. La sortie bavarde et ensoleillée   de ces infirmières dans la cour, la folle réverbération du milieu de l’allée, jambes nues, mollets découverts. Soleil jusqu’au portail. Scintillements de la rue, épaisseur noire  si belle des platanes.

  C’est vertigineux d’être à la fois si proche d’elles, dans le parfum musqué et orientale de leurs chevelures, la tasse de café à la main, au beau milieu de cette cargaison magnifique de jeunesse et de maturité, et quand même séparé d’elles  par tant de saisons. Volupté de leurs jambes, notamment celle qui d’un petit coup du pied gauche, ôte sa ballerine pour gratter son autre pied tout en cherchant de la monnaie dans son sac-panier.

Le serveur et sa calvitie avancée reste impassible devant cette assemblée de femmes, il s’affaire autour de la machine chromée qui siffle, chante, suinte, fait bouillonner du lait dans un petit pot de métal.

Ces jeunes femmes sorties d’un tableau de Botticelli, là, ce matin comme si c’était Pâques, ou la Résurection.  Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.

Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes. Elles s’en vont bras dessus bras dessous, légères sur les taches du soleil,   et s’éloignent dans leurs parlotes. La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe sur un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié   assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue  et ses grands immeubles blancs me semble soudain posséder   une précision photographique  irréelle, prophétique d’un autre monde   et surtout traduire  la limpidité cristalline  de ma joie  dans cette matinée romaine.

Je commande un autre ristretto.

*La parousie, c’est le retour glorieux du Christ sur terre, à la fin des temps. Précisons que le Seigneur ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup.

Avec Dominique Rolin, deux femmes un soir

J’ai longtemps vécu à cent mètres de l’appartement de Dominique Rolin, rue de Verneuil. C’était une femme charmeuse, distinguée, souveraine, avec  un regard d’une beauté cristalline, et un rire qui montait très vite, spontané, vers les aigus, à se faire retourner tous les passants du quartier.

  Je savais, par une attachée de presse indiscrète, que Dominique avait une longue liaison avec l’écrivain Philippe Sollers, et que tous deux avaient l’habitude de partir, au milieu de l’hiver, pour Venise. La présence de cette romancière était si enjouée, si savoureuse que lorsque j’appris sa mort, à 98 ans, le 15 mai 2012, j’ai eu un mal fou à y croire. Il y a des gens dont la personnalité est si forte, qu’ils poursuivent leur musique vitale en nous bien au-delà de leur disparition.

Bref, Dominique me manque. Sa tête penchée, son rire, ses questions drôles, sa familiarité somptueuse, son éclat.

J’avais lu d’elle -bien avant de la connaitre – « Les marais », roman paru en 1942. C’est un livre coupant, amer, secouant, sensuel, un règlement de comptes familial. Et le portrait d’un père qui dévaste son entourage.  

La cellule familiale était décrite comme un champ de bataille, le terrain de toutes les menaces et de  tous les affrontements et déchirements. J’ai su plus tard combien ce livre comportait d’autobiographie. Il ramenait à l’enfance bruxelloise de l’auteur.

 Ensuite j’avais aimé « Le gâteau des morts ». Ecrit en 1982, dans ce texte pugnace, audacieux, Dominique Rolin inventait   sa propre mort, le 5 août 2000. Elle imaginait son agonie avec une rudesse qui rappelait les  danses macabres du Moyen-Age.  Elle traitait ce thème   avec un éclat insolent, une vigueur colorée à la manière flamande. Ce n’est pas pour rien que son peintre préféré était Breughel l’Ancien. L’auteure, délirante, heurtée, méthodique, pythique, sautait par-dessus le mur des Lamentations et du bon gout pour affirmer une curieuse   exaltation. Il y avait à la fois de la jubilation et de la sauvagerie. Le thème amoureux était tenu par Jim, ce personnage masculin était Sollers.

Ce qui m’avait le plus frappé, c’était la lumière impitoyable sur le corps humain,   dans une  cette prose qui mêlait  présent et passé dans un pur mouvement de conscience, dans un flux qui se détachait du réalisme  et parfois de la vraisemblance. Dominique Rolin appuie toute son œuvre sur des rêves, des phantasmes et des obsessions pour sonder son espace du dedans.  Elle   ne se limite jamais, ne se censure ni ne mutile son imagination. Elle plaide pour « la folle du logis » vie libre, divagante, personnelle, reconstituée, détachée du rationnel, et d’une sincérité aux embardées stupéfiantes.  Le surréalisme n’est jamais loin. Elle vous jette  dans des  fulgurances, des paradoxes,  des alliances insolites et des sensations cénesthésiques.  Son expérience métaphysique   se fonde sur la dialectique entre la vie et la mort. La vaillance du style possède  un  tranchant, un  coté charnel, des décalages et  des rythmes brisés qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Je viens de lire  « deux femmes un soir » , publié en 1992, donc cinquante ans  après « Les marais »  et je retrouve le même dynamisme de sa prose,  des phrases pleines d’aventures, de singularités, de chamailleries avec soi-même, de soudaines perspectives d’outre-tombe paradoxales, avec  rebonds, dérapages, paradoxes.

 Une mère et sa fille s’affrontent violemment le temps d’un soir.

Nous sommes un jeudi de l’Ascension. Constance, invite sa fille Shadow à diner dans un restaurant qui ressemble à la brasserie du Lutetia. C’est un rituel  ,entre elles,  tous les deux mois.  Les chapitres font alterner méthodiquement la voix de la mère et celle de la fille. Stéréophonie à deux voix opposées.  Constance est imposante, sûre d’elle, égoïste, impériale, jouisseuse, collectionneuse d’amants, orgueilleuse, battante, d’une coquetterie théâtrale qui prend d’innombrables aspects, mais elle est aussi terrorisée par la vieillesse et la décrépitude, et l’effacement progressif de sa beauté.  Constance   célèbre la vie avec l’ emphase   d’une femme que la mort épouvante.

Shadow, elle, est introvertie, austère, un peu vieille fille, mais apporte une redoutable intelligence blessée.  C’est la voix de l’humiliation subie depuis l’enfance. Sous son air frileux, elle radiographie bien  sa mère, dénonce ses comédies et ses obsession physiologiques. 

Entre les amuse-gueules, les vins, la sole et le plateau de fromages, la mère provoque la fille, qui résiste ou contre-attaque.

Sous le regard impassible du maitre d’hôtel ces deux femmes, mélangent le vrai et le faux, les souvenirs et le présent, dans une traque pour dévoiler la substance intime de chacune d’elle.   Hardiesses, mauvaises pensées, séductions puis  dévoilement accablant ,  esquives et attaques : c’est une surprenante atmosphère électrique de deux femmes qui s’envoutent l’une l’autre.  Parfois jaillit la clarté d’une soudaine tendresse. C’est au théâtre ce soir, entre une femme somptueuse vieillissante qui a peur de la mort, et nargue sa fille qui, elle, a peur de la vie.  Quelques brèves notations, comme des didascalies, restituent  l’ambiance brasserie  jusqu’au moment  où la salle se vide , quand  les serveurs  disposent les chaises sur les tables pour balayer.

Avec beaucoup d’habileté, souvent de l’humour, on sent, au fil des heures, la fatigue saisir les deux lutteuses. Parfois   le passé tombe lourdement sur la table. Notamment le suicide  inexplicable d’un fils. Puis  apparaissent  des  souvenirs  précis,  des vacances  dans des dunes,  un   premier mariage désolant  suivi d’une  rencontre amoureuse en 1944  avec un soldat anglais devenu le fidèle compagnon de Constance.

 On apprend aussi, au passage que la fille s’acharne à essayer de   finir un roman. Des moments de tendresse et de réconciliation apparaissent au dessert, puis le long des rues du VI arrondissement et surtout sur un banc de la place Saint-Sulpice. Les décalages entre le dit et le non-dit sont parfaitement conduits.

La réussite du roman tient à ce mélange de flamboyance dans les pensées   maternelles et de crispations lucides d’une fille inhibée.

Un seul désagrément : les trente dernières pages sont de trop, piétinent, ce qui est dommage car la confidence nue, le cri, l’inquiétant de deux vies (les deux faces d’une même personne ?…) révèle l’étrangeté d’une vision absolument  subjective. Une âme orgueilleuse, pleine de défi, sèche, ardente, déchirée, implacable s’épanouit sous nos yeux.  Remarquable. De plus, la résonance métaphysique noire, loin de toute emphase, s’exprime dans une fascinante plénitude d’écriture.                                                                                                      

Faites moi un bon papier d’ambiance !

Cet été-là, comme nous ne savions pas avec quoi remplir le journal, le rédacteur en chef nous convoqua, nous, les rares   journalistes encore présents à la rédaction pour nous demander   à chacun ce qu’il appelait « des papiers d’ambiance «.

 La règle  était   de  «  jeter des couleurs violentes » pour réveiller le lecteur et lui donner envie de partir. Chaque journaliste se voyait désigner une capitale européenne. Il avait 4 jours et deux billets d’avion pour voyager, noter, et  rédiger l’article

Sachant que j’avais vécu longtemps à Rome, on  me désigna  pour raconter » la Ville éternelle » sa Dolce Vita, ses fontaines, ses palais, ses nuits chaudes,  ses églises baroques, ses belles touristes lascives ,  ses pèlerins vaticanesques,  son farniente .L’ambiance quoi.

Le lendemain, après  atterrissage difficile  à Fiumicino  je  retrouvai cette chaleur moite qui annonce une journée orageuse orageuse et ce ciel gris qui peut planer sur la ville pendant quelques  heures.

  Je déposai mes bagages dans le petit hôtel vieillot près du Campo dei Fiori que j’avais fréquenté   si souvent .   Je demandai à la brune bouclée  à robe fleurie assise à la réception où était  le charmant couple âgé  qui  tenait l’établissement jadis .

-Mes parents sont morts.

 Elle ajouta :

-Vous les connaissiez ?  

Puis :

-Vous venez pour le tourisme ?

– Pour le travail. Je viens pour écrire  un article.

-Sur quoi ?

-Sur Rome. Ça s’appelle « un papier d’ambiance. »

-Ah.

Silence.

– Le problème ici, ce sont les sangliers.

-Les sangliers ?

-Oui, il y en a plus de cinq mille dans les environs de Rome et dans Rome. Ils renversent les poubelles.

 Elle ajouta :

-Les sangliers et les rats.

-Les rats ?

-Oui, le soir, vous les verrez courir sous les voitures surtout vers la Conca d’Oro.Vous devriez y faire un tour.
-Ah.

Puis elle me tendit la clé de la chambre en forme d’étoile.

-La 4, côté cour, au premier.

Elle ajouta :

-Oui, la mairie va faire construire des palissades anti-sangliers.

-Oui, dis-je les sangliers et les rats.

  Je me dirigeai vers l’escalier. Je retrouvai le même tapis marron avec les mêmes tringles de cuivre ternies Rien n’avait changé dans la chambre. Je reconnus la lourde armoire sombre avec une cale sous un des pieds,  et la robinetterie à l’ancienne qui surmontait la baignoire et ses pieds de griffon.  Les deux gravures de Piranèse étaient  toujours là entre les deux fenêtres et le  petit canapé  vert olive un peu défoncé. Une tristesse aigue s’empara de moi et je craignis de voir le jeune fringant homme que j’étais  en 1977 sortir de la salle de bain et se moquer de l’homme grisonnant qui venait de poser sa valise.

Quand je ressortis, un grand soleil était revenu sur le quartier  .J’avais oublié la splendeur baroque et l’échelle démesurée étincelantes des choses à Rome. Je retrouvais les murailles d’un brun orangé poudreux qui me rassuraient dans les ruelles .Au fond, je n’avais aucun angle d’attaque ni aucun plan bien précis pour mon article.. Je me fiais au hasard.  Je dérivais en humant la ville, avec mon carnet dans la poche gauche de mon blouson et  mon stylo dans la poche intérieure.  Au Colisée des enfants bouclés proposaient des bouteilles d’eau minérale, comme jadis. Des touristes  multipliaient les selfies  à coté   de faux gladiateurs romains. Ne reviens pas Cicéron.. Je retrouvais   le largo Torre Argentina, son animation, ses tramways brinquebalants et crissants. Et en contrebas il y avait toujours ces  ruines herbeuses où se faufilaient  des  chats .

Via del Vantaggio, un concierge à cheveux gris impeccables, avec un long tablier vert lavait au tuyau d’arrosage le marbre d’un couloir d’un palazzo. Au fond, on distinguait   une cour  avec un palmier et une Alfa Romeo étincelante . Je ne sais pas pourquoi cette image me plut et je décidai d’ouvrir mon papier là-dessus…

Je déjeunai dans une vaste brasserie. C’était une haute salle voutée avec des familles nombreuses italiennes qui occupaient de longues tables en bois .On parlait et riait fort. Des enfants couraient entre les tables.  Je repensai à  ma propre famille, quand mes trois filles étaient petites et couraient  derrière le bar  d’une pizzeria de la Place d’Italie.  Je  bus   quelques verres de Barolo pour faire fondre ces   images si anciennes qu’elles me semblaient celles d’un autre et d’une autre époque..  

L’après-midi je montai et   descendis des escaliers qui menaient au Forum, à la Villa Medici puis je  fis  un tour Piazza Navone noire de monde .L ‘eau pâle dansotait  toujours dans les bassins avec  ses  colosses  de pierre  à gros mollets.

Quand le soir le soir tomba je me suis calé sur les marches face à la Basilica Santa Maria Maggiore. A l’intérieur les dalles de marbre m’intéressèrent davantage que les Christ, les Madones. Je notais surtout la multiplication des longues files d’attente devant les confessionnaux énormes. J’essayai d’imaginer la montagne de péchés qui devaient se murmurer dans la pénombre. Je me demandai si les prêtres, en fin de journée se sentaient contaminés et souillés parce qu’ils entendaient. Une infinie lassitude les envahissait-elle  devant  la monotonie de ce qu’ils entendaient ?  Je m’imaginai menant une autre vie, avec un col romain, une soutane impeccable, des chaussures noires à semelle épaisse, la tête penchée pour l’écoute , le cœur  compatissant, prenant  vraiment en pitié ces âmes  en peine qui devaient bredouiller  tout  bas avec ces hésitations. Les prêtres soulageaient, consolaient, rassuraient eux ! Il suffisait de regarder ces files d’attente dans la basilique. Moi Je soulageais, je consolais, je rassurais qui avec mes articles ?

 J’étais un las d’avoir tant sillonné des quartiers pour pas grand-chose.  Pour me réconforter je pris un bus et me rendis via della Consolazione . A chacun de mes voyages je venais je me réfugier   dans une petite place peu fréquentée. J’avais découvert cet endroit par hasard avec Constance, au tout début de notre amour. Il y avait toujours les mêmes trois tables sous des arbres, avec des carafes de vin blanc légèrement pétillant et des gressins. Il n’y avait plus les bras blancs de Constance.

 Je commandai des spaghetti vongole. Je relus les rares notes prises dans l’après-midi et dus me rendre à l’évidence : elles étaient sans intérêt. Je décidai donc de parler de ce   qui m’avait toujours fasciné au cours de mes fréquents séjours  : le ciel romain .Surtout  les   premières heures de la matinée, à l’heure des arroseuses municipales qui éclaboussent les trottoirs  et les kiosques à journaux.  Comment décrire cette lumière si vaste, si fraiche, diaphane, cette légèreté gazeuse    qui forme ouverture immense au-dessus des toits comme une grâce répandue sur nous tous et qui recommence chaque jour à nous bénir. C’était   comme si le ciel et la terre venaient juste de se séparer. J’imaginais que les camions -bennes   des services municipaux emportaient chaque matin toute la luxure de nuits érotiques romaines  qui devaient bien avoir lieu quelque part dans un quartier auquel  je n’avais pas accès. 

Le vin blanc  dans la carafe-un gout sec d’Orvieto-  m’égara vers des rêveries des jardins et de nymphes plantureuses. Cythère n’était pas loin.

 – Scusi Signore !

Je relevais le nez de mes spaghetti.  C’était la haute   serveuse souriante scandinave   qui me signalait que mon blouson avait glissé de la chaise.  Je ramassais   les allumettes qui s’étaient répandus sur les petits pavés noirs brillants ,incrustés de mica, comme polis par l’usage.

Le deuxième jour , je me rendis à  Ostia Antica .Mauvaise pioche Des hectares d’herbes, un vent  fort, une espèce d’amphithéâtre, des flaques d’eau trouble  et des groupes touristiques errants  pour se retrouver devant une cafeteria  en travaux. Nul,n nul nul.

 Le matin suivant apporta le miracle. J’avais pris au hasard un tram qui remontait la large  et bruyante Via Nomentana ,puis je marchai  le long d’immenses villas blanches  jusqu’à la Piazza Galeno. Mon regard fut attiré par un pompiste d’une station- service. Il était assis sur un fauteuil camping de toile , appuyé contre  une cage de verre  sale qui abritait des bidons d’huileetg des produits lave-glace L’homme  âgé portait une casquette plate et une combinaison graisseuse. Il lisait avec une loupe la Gazetta del sport. A ses pieds, un seau à champagne contenait   une botte de minces cierges. Un chien-loup était assoupi sur un vieux morceau de moquette  huileux. Je m’approchai et lui demandai s’ il connaissait bien le quartier .

-Quarante-sept ans que je suis ici.

– C’est un beau quartier, dis-je, il y a des ambassades.

 Il se roulait délicatement une cigarette sans  se presser .

 -Si on veut.  

Il alluma sa cigarette  à la flamme molle et fumeuse d’un Zippo .

– Oui. Quarante sept ans. J’ai connu Aldo Moro.il venait souvent le lundi  faire le plein  avec son  chauffeur. Il m’offrait des cigarettes américaines . Un type si gentil. C’est le Destin. J’ai mis une rose rouge là où on l’a trouvé dans le coffre d’une voiture.

Il s’interrompit pour servir une fluette conductrice qui avait klaxonné et se maquillait.

 Ensuite il me parla d’un tramway qui avait brulé là, et qu’il avait eu la peur de sa vie à cause de l’essence. Et il enchaina sur tous ces romains  complètemetns cons qui téléphonaient en faisant le plein ce qui était dangereux car les ondes électriques des portables  pouvaient  provoquer un incendie et faire sauter la citerne.

Je crois qu’il était flatté que je note ce qu’il disait.

  Puis, voyant que je regardais une grande villa style Mauresque, avec des  volutes  de plâtre  encadrant les fenêtres  il me dit :

-C’est là qu’il y avait un des plus beaux bordels avant-guerre.  Tout le gratin, autour de Mussolini venait là.

Il ralluma sa cigarette.
-Ah, on a beau dire, mais ils savaient s’amuser à cette époque-là. Gros silence. Soucieux de garder le contact, je dis lâchement :

-C’est certain, c’est certain.

-aujourd’hui je ne me plains pas, mais c’est plus pareil. il  reflechit longtelops en grattant  le crane de son chien.  

– L’hiver dernier un élagueur d’arbre est tombé dans le jardin de l’ambassade du Brésil. Et si vous saviez  le  nombre de jeunes qui  se tuent Via Nomentana  à cause des trous dans la chaussée. C’est le Destin.  

J’essayai de le ramener vers l’histoire du bordel.

.-Et maintenant, qu’est-ce qui habite dans cette villa ?

-Tout un tas de vieux friqués. Ils sont bichonnés par des jeunes religieuses hollandaises.

-Oui, une congrégation, reprit-il, des religieuses toutes proprettes, jolies, en gris avec un petit bonnet blanc.

Je continuai à écrire tout ce qu’il me racontait, plein d’entrain dans ce soleil.  Je sentis enfin comme une tiédeur et une douceur m’envahir, ça devait être parce que je tenais enfin le cœur mon article.  Je me débrouillerai bien avec ça et l’histoire du bordel du temps de Mussolini, le rédacteur, qui aime les films érotiques, va adorer ça. Par quels chemins le cœur d’un journaliste, pensai-je, goute une si parfaite plénitude qu’elle finit par se diffuser dans tout son être ?   

-Vous ne voulez pas m’acheter un cierge ? 

Je lui en pris un mais ne savais pas trop où le mettre.

-A propos de cierges, dit-il, vous voyez j’ai connu un type il travaillait dans un garage près d’ici.  Il se laissait enfermer le soir dans les plus belles églises   et la nuit, il raflait des ciboires, des candélabres, il découpait des petites toiles, qu’il enroulait et entreposait dans un confessionnal. Et le matin, il sortait en douce dès que le sacristain ouvrait les portes. Il a gagné un fric fou. Ça a duré un bout de temps mais une nuit, il a voulu   monter sur un autel, grimper et se tenir en équilibre sur le tabernacle, très haut, pour prendre une relique d’un saint, c’était un bout de doigt je crois, et il est tombé. Tué net sur les dalles.  C’est le Destin. Vous voyez, y’ a une justice. Pauvre type, il a laissé un gamin.

 Le reste de la journée, je restai sur un banc du parc de la Villa Torlonia, à relire mes notes et à les ordonner.

La lumière me semblait plus haute, plus radieuse, bienveillante,  superbe sur les  toits. Jamais Rome n’avait été aussi splendide pour s’embarquer vers le soir.Je voyais des nappes blanches s’étaler  partout .

Au crépuscule je m’enfonçai dans les ruelles tortueuses qui serpentent entre le Tibre et la Piazza del popolo. Je m’arrêtai devant une vitrine d’antiquaire. Sur des dessertes de marbre rose, il y avait deux angelots dorés qui souriaient, qui ME souriaient. Puis je croisai une bande d’adolescents qui revenaient sans doute de la mer. Ils plaisantaient, chahutaient entre eux et se repassaient le sac doré tressé d’une fille comme si c’était un ballon de rugby. Et je pensai bêtement que le Désir, à cet âge-là, est délivré de toute tragédie ce qui est sans doute faux, mais c’était agréable de le penser.   

La terrasse

Nous avions loué en juin une demeure qui dominait la baie de Paimpol. On accédait à l’extrémité de la presqu’île par une route étroite et mal entretenue bordée de maisonnettes de pêcheurs de granit gris.

La grande pièce du bas, lambrissée, était composée d’un long canapé de cuir fissuré et d’un fauteuil Voltaire et d’un buffet breton empli d’assiettes en Pyrex et de plats en faïence en Vieux Quimper. La terrasse de ciment clair donnait sur l’immense baie et ses marées basses qui découvrait algues et rochers. Sur la gauche, le port était encombré   de tracteurs rouillés et de barges métalliques sur lesquelles étaient alignées   des poches d’huitres enduites de vase.

Dans la matinée nous observions, Aline et moi, un marin   en ciré jaune . Il ouvrait ou   fermait les vannes d’un vivier sous un toit de tôle. Alors Une eau jaune bouillonnait avec des trainées d’écume sur un enchevêtrement d’araignées de mer.

Nous dinions chaque soir dans ce simple paysage d’eau et de calme. Souvent la table et ses deux bougies    ressemblait à un fatras d’outils métalliques chirurgicaux : les pinces à crabe, les piques à bigorneaux, les longues tiges crochues, les fourchettes à huitres avec le plateau d’inox   et sa glace pilée fondante  glace . Les   coquilles d’huitres s’amoncelaient sur les débris calcaires de pattes d’araignées éclatées.

Avec la nuit approchante, tout ralentissait, l’alcool aidant.

 Aline et moi nous guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et   marquaient un hameau dont nous cherchions le nom. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient.

Apres le diner nous vidions avec lenteur une carafe de Bordeaux puis je dégustais un fond de Calvados dans un bol breton qui portait le prénom de Gisèle.

-Tu l’aimais bien, ma copine Gisèle.. La petite dodue…

Ce prénom me ramenait trente   ans en arrière, quand nous avions passé nos premières vacances en bretagne dans la baie de Quiberon, sur une terrasse semblable.

 Je me souvenais que Gisèle et Aline étaient amies depuis le lycée. Apres mon mariage nous sortions toujours ensemble. Etés ensemble.    .Gisele était blonde, ronde, la poitrine abondante ; c’était une sorte d’appétissante porcelaine dans des robes colorées avec des volants à l’espagnole. Cet été-là elle  se déshabillait joyeusement devant nous  plusieurs fois par jour pour descendre se baigner .  Elle se maquillait   sur la terrasse écrasée de soleil face  à une mer scintillante.  Dans cette lumière impitoyable, elle rayonnait, Nausicaa, Circé….

L’immobilité radieuse de son corps étalé sur une serviette créait en moi une tension. Je revoyais son épaule brunie avec des taches de rousseur. Elle irradiait, notamment quand elle baissait les bretelles de son soutien-gorge pour s’enduire de crème solaire entre nous deux…

  Ce fut l’été des tensions. La baie brillait, palissait sous les nuages, le vent soufflait puis s’apaisait, l’eau redevenait transparente.  A cette époque-là, le fleuve du Temps passait bien trop haut pour qu’on l’aperçût. Nous baignions dans cette fièvre lente, cette solitude tournée vers l’autre qu’on appelle la poussée du désir. Je ressentais la piqure du désir et ses  palpitations soudaines.   

Je resongeais à tout ça avec une sorte de morosité à la fin du repas.  Ma femme souple et gaie, était devenue, au fil des décennies, une femme austère, les cheveux courts grisonnants, le visage désormais lavé de tout maquillage. Elle portait des ensembles gris rêches. Elle me faisait penser, avec ses pommettes roses enfantines, à ces religieuses qui exhalent une désespérante odeur de savon de Marseille.

 Aline revint avec un bac en plastique et dit :

-J’ai retrouvé un fond de glace en chocolat, tu en veux ?

-Mmm.
 Une chauve-souris voletait du côté des glycines. L’eau de la baie devenait un abime d’obscurité avec quelques vagues qui blanchissaient.

-Tu l’aimais bien Gisèle… 

Sa manière de venir vers vous le plateau des coupes à champagne bien contre ses seins, en plein soleil, comme si elle vous offrait son lait.

-Oui, je l’aimais bien.

La chauve-souris disparut. La carafe de Bordeaux était vide. Je me resservis du calva.  Trente ans, auparavant Aline et Gisele étaient  deux gamines dévalant  l’escalier de la villa de location en pouffant de rire.

Pourquoi la surface des choses avait-elle terni ?

-Tu es de mauvaise humeur ?

 -Qui ?

-Toi.

Après un silence :

 -Nous ne sommes que deux, dit Aline, je te le rappelle….Tu t’en souviens de Gisèle, tu l’aimais bien. Elle te titillait. Toujours cachée derrière une porte à se rattacher quelque chose..

   -C’est curieux comme mes souvenirs s’effilochent.

-Je ne te crois pas.

-Je t’assure, ils disparaissent. Mes souvenirs deviennent comme d’affreuses diapositives   Kodachrome.

-Alors je lève mon verre à ton manque de souvenirs.

-Merci.

Nous trinquâmes.

Images anciennes vibrantes de chaleur et d’étés longs et radieux. Bords des mer étincelants, pots de bébé sur la toile cirée. Le monde à trente ans  est neuf comme une piscine bleu avec les serpents des reflets.

-Aline t’adorait.

Ma petite cuillère se plia quand je voulus entamer la glace.

-Tout le monde avait envie de la tripoter. Toi le premier.

 Pour échapper au regard perçant et narquois d’Aline, je levai la tête et j’essayai de sonder les hautes couches de l’atmosphère en me demandant si on apercevait les gens morts récemment, des fois qu’ils y   traineraient encore vaguement.

J’abandonnai la glace trop dure à Aline en poussant le bac plastique contre le flacon gras d’huile d’olive.  Aline partit chercher un châle au salon. Elle revint s’asseoir.

-Tes souvenirs disparaissent vraiment ? Vraiment ?

-Oui.

 -Tous ?

-presque, oui.

 Je versai le fond de calva dans le verre à pied.

–  Sauf quand mon père me disait que j’étais un con.

L’épaisseur de l’herbe ne vieillit pas, nous si.

-A quoi tu penses ?

-A rien.

La cour d’une villa voisine s’alluma.

On entendit une porte claquer.

« Le sursis » de Sartre ou l’imminence de la guerre

 La guerre en Ukraine implique de plus en plus l’Europe de l’Ouest, avec l’envoi d’un matériel militaire de plus en plus lourd et offensif pour stopper l’agression russe.  Est-ce le début de la troisième guerre mondiale ?  Il  est bon de relire  le roman « Le sursis » qui raconte l’imminence de la guerre sur un peuple.   C’est un roman puissant, vorace, tendu, et formellement audacieux.  

« Le sursis » de Jean-Paul Sartre est le deuxième volume de la trilogie  des  « Chemins de la liberté ». Ce second roman vient après « L’âge de raison ».Il  est à mon sens le meilleur . Sartre traduit  l’angoisse qui monte  chez les français .  L’histoire se concentre sur  les  trois jours de la conférence de Munich, entre Daladier, Chamberlain , Hitler et Mussolini. 
C’est dans ce volume, que Sartre saisit le mieux cette angoissante incertitude qui plane sur le pays entier. Pour recréer l’atmosphère d’attente anxieuse  Sartre  reprend le « simultanéisme »,méthode  qu’il admire chez Dos Passos  et  qui permet d’avoir une vie panoramique d’une population et de  ses différentes couches sociales  en   imbriquant et juxtaposant( comme dans une mosaïque) les  lieux ,les  personnages, les moments.

 Il faut bien avoir en tête que  c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre  travaille dessus . Donc, il écrit « à chaud ». D’où cette atmosphère si bien rendue de ces journées de tension extrême.  Sartre se révèle un  excellent journaliste, cernant bien  le faux soulagement d’une partie des français après les accords de Munich face à ceux, lucides  qui ont certitude  que la guerre devient inévitable.



L’urgence que ressent Sartre aboutit à une œuvre d’action, de travellings, de plans, qui doivent beaucoup, aussi, au cinéma.

D’abord le sujet : les réactions polyphoniques des Français devant l’imminence de la guerre, au moment des accords de Munich L’action se passe   du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur l’atterrissage de l’avion de Daladier, et  ce dernier stupéfait de voir accourir vers lui  une foule enthousiaste des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et qu’il  murmure « les cons ! »


Le traitement simultanéiste de la narration s’équilibre en superposant les paroles des français. Il n’analyse pas la peur, ou rarement par le personnage central de Mathieu, ,mais par une attitude, un objet, un geste, une réplique qui suffisent. Il y a aussi un génie de la topographie. On passe d’un train de mobilisés inquiets face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement précis d’une conscience politique » malheureuse » dans un café. On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel de passe, à une scène courtelinesque dans un commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains.


Mathieu Delarue est le fil rouge et le porte-parole de Sartre..   Nous suivons ses tribulations, ses réactions et émotions et surtout son drame d’une conscience déchirée ..   Comme Sartre il est professeur de philosophie encore dans la trentaine, mais déjà passablement désenchanté (« comme un prêtre qui a perdu la foi »)  et comme le Roquentin de « la Nausée », Mathieu  a du mal à être avec les autres.il se sent séparé de la masse  par sa formation d’intellectuel.  (« il se sentait dans la certitude qu’il a d’être « condamné à être libre ». Autour de Mathieu il y aura Daniel, Ivich, Boris, Charles, Sarah, Jacques : c’est le premier cercle. Un second cercle, avec des couples souvent proletaires, comme Maurice et Zezette donne un fond plus naturaliste. . Chaque personnage est suivi dans sa propre trajectoire. Les dialogues sont succulents de diversité, de l’argot popu jusqu’au catéchisme militant,sans oublier le chœur antique fait de nouvelles diffusées par la radio ou par les manchettes des journaux.  Apparait aussi  le dégout de Sartre, répété, pour la sexualité et le viscéral. des milliers de gens saisis dans la tourmente historique.
Le paradoxe de la narration tient au fait que Sartre ne signale jamais les transitions d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, mais l’ensemble reste étonnamment clair.
Ironie de l’histoire :en 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance .Il  fait parler chacun   dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses pressentiments, ses  petites  ou grandes lâchetés. Il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques très d ’époque , genre « la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand ». Et aussi la volonté de montrer comment ,à la manière de somnambules,  les personnages sont pris dans les  déterminismes sociaux  qui les conditionnent.  Il y a ainsi une galerie de victimes. Les embrigadés,  les ulcérés, le dégoutés, les lyriques aveugles, ils sont tous un peu  victimes dociles  de leur milieu social .Comme dans une tragédie antique tout est arrivé avant que l’action ne commence, ce qui est curieux venant de la part  d’un philosophe de la liberté. C’est un énorme flot qui emplit le livre, durement . ». Enfin  on retrouve  la phénoménologie du regard. les regards jugent, pèsent, condamnent, oppressent. Ce qu’il exposera dans sa pièce « Huis clos ». Oui, dans ce livre aussi, « l’enfer c’est les autres » qui s’affrontent d’une manière épaisse, soutenue, acharnée, hantée aussi bien entre hommes , mobilisés ou non , entre intellos et prolos, que entre hommes et femmes

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) , ont d’abord remarqué ça : les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvres… On retrouve la nausée sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre naturaliste se place clairement dans cette lignée.
Le roman  ne fut publié qu’en 1945.Il arrivait à contretemps ,  en pleine euphorie de la victoire.  Il a fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et d’enthousiasme. Ce qui frappe aujourd’hui en 2023, c’est que Sartre décrit les tiraillements d’une société de 1939 en train de se défaire dans un monde  en péril.

Mes amis

Chaque été, je pousse la petite barrière de bois devant chez moi  et je contemple  la perspective de cette petite  route droite, toujours un peu humide et bordée de fougères ; elle   traverse la forêt et rejoint la départementale qui va de Combourg à Miniac-Morvan.

Chaque été, j’attends. J’attends mes vieux amis. Cette attente me plait.  Je savoure tout ce qu’il y a d’obscur, de dormant, dans cette forêt de chênes. La stagnation de l’air,  les lumières filtrées verticales  rendent   le sous-bois  protecteur ; c’est une île et un refuge ,une église  avec ses  voûtes vertes, et ses futaies.

Parfois un bruit furtif de gibier rompt le silence. Parfois j’entends un camion sur la grand route. J’attends donc  mes amis près la barrière en finissant mon café .Bien sûr,  quand j’ai quitté  Paris il y a dix ans  mes amis  avaient tous promis de venir me voir  dans cette Bretagne bocagère.  Mais  les promesses furent oubliées. Les uns passent leurs vacances   à retaper une masure vers Carcassonne , d’autres  crapahutent dans les Hautes Pyrénées, d’autres  jouent  aux cartes  dans une pinède vers le bassin d’Arcachon.  Mes amis préférés, les Peyreire, restent eux tapis dans la pénombre et la fraicheur de leur   demeure  dans le Tarn. C’est surtout eux que j’attends et qui me manquent. .     

Pendant les heures où la campagne brûle, je sais qu’ils sont là, elle  à repriser du linge dans l’embrasure d’une fenêtre, lui traquant une mystérieuse souris   entre les guéridons, les canapés, des commodes pleines de linge brodé. Lui,  je l’ai connu  dans une salle de réaction parisienne. Aujourd’hui il  lit comme un fou toute la la presse locale   et la déguste sous le magnolia .

Les Peyreire ,il y a bien longtemps,  m’avaient  recueilli un été entier  avec mes deux enfants C’était une période difficile pour moi après une rupture. .Moi et les filles nous  campions, valises ouvertes,  dans une   vaste chambre  aux murs nus. Dans cette pièce vide du rez-de-chaussée, aux dimensions assez démesurées, il y avait posé  sur le parquet  un énorme  lustre avec des reflets de cristal et un prie-Dieu avec ses rembourrages de velours rouge pelé.. Dans un meuble, toute une argenterie s’entassait   avec aussi des partitions de cantiques et des tapettes à souris.  Vers six heures du soir ,nous alliions les Peyreire et moi  chercher  à l’autre bout du village ,dans une remise,   un vin qui coulait épais dans des bouteilles mal rincées .Nous le savourions le soir dans le jardin en parlant peu. La fumée de nos cigares stagnait en nappes sous le magnolia.

La  nuit une lumière faible éclairait le clocher  qui égrenait solennellement  les heures, les demis, les quarts, avec une lenteur qui creusait l’obscurité   et  donnait le sentiment d’atteindre le grand large. L’obscurité jusqu’à l’Atlantique, pensais-je.  Cette vie de léthargie, je la savourais  comme une sorte de demi-rêve éveillé. Je me sentais happé par des fantômes, notamment ces ancêtres   Peyreire qui avaient habité ici au XIX° siècle, une famille de juristes devenus célèbres entre Carcassonne et Toulouse. Il y avait des bibliothèques à colonnes que j’inspectais,  ne trouvant que des traités de Droit, et une Histoire des religions en vingt volumes. Sur les murs nus, en courbe, de la cage d’escalier, il y a  un crucifix  parmi les  fissures plâtreuses dans le papier peint.

 Cette demeure nous enferme dans  le passé d’autant que les repas sont  pris autour d’une nappe d’un blanc immaculé, avec argenterie, soupières en vieux Limoges, carafes et verres à pied à filets d’or. Les bougies allumées dans les chandeliers, projettent des petites taches oscillantes sur le plafond.

Je me souviens,  les enfants s’enroulaient dans des grands peignoirs blancs d’adulte pour s’endormir. Quand j’allais les embrasser, ils me demandaient pourquoi il y avait une photographie ancienne qui représentait une pêcheuse de crevettes. Je me sentais obligé d’inventer un destin  fabuleux -ou  tragique-  chaque soir, à cette jeune beauté 1900 qui poussait une épuisette dans les vagues.   

Donc, je remue ces souvenirs   en flânant sur cette petite route de forêt.  Je   coupe   une branche de noisetier pour fouetter les fougères.   Je guette les éclaircies, ou bien un roulement lointain de l’orage, ou la camionnette de la Poste. Parfois je m’arrête , écoutant  un gargouillis d’eau  sous les  couches de feuilles. Le silence effleure et caresse  les tempes, il permet de reconstituer une identité stable  après tant de dispersions, de remous,   et  d’années de bavardages culturels parisiens.

Journées désamarrées qui m’emportent vers les vieux courants du passé .Les heures bruissent  de souvenirs plus ou moins faux  parce que s’y mêle trop de photographies vues et revues en feuilletant des albums. Le mystère est qu’on s’éloigne de son expérience et qu’on avance en terre étrangère. Impossible de se retrouver dans le miroir chaque matin. Le flou l’emporte.

L’été passe donc avec ses journées moites, journées d’effarouchements d’oiseaux, journées de fièvre lente du passé qui remonte comme les bulles d’un étang , journées  de ciel  si léger qu’elles   donnent  l’impression que le temps se dissipe . Le globe grince sur son axe.

Je prends alors la voiture et file vers la mer et la grande clarté plate des plages.  Je choisis un coin à l’abri. Quelques familles somnolent parmi les rochers, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, plus loin  des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie de farniente, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, je parcours les journaux : coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement lisse. Alors je reviens vers mon sentier, mon chemin, ma route de silence, mon reposoir, mon allée avec sa   lumière trouble d’aquarium qui vivifie mon passé comme s’il gardait un soupçon d’ivresse.  Du vin éventé ?

Ce   sous- bois que je parcours, avec ses reposées, ses taillis, forme un tapis de douceur où je revis et revois mieux cet été si particulier    chez les Peyreire ; je retrouve ce village du sud avec ses ruelles engourdies de chaleur, sa charcuterie trop propre et blanche et sa porte à lanières de plastique, ses tilleuls figés autour du monument aux morts, son été immobile et blanc, son ciel de craie, ses arcades.   Une brise    gonfle un voilage. Je marche le long de   ces alignement de persiennes brulantes, et pour finir j’atteins une remise à planches qui sent la sciure fraiche et borde la campagne ouverte.    

Retour en bretagne. Une averse menace. La forêt me reprend.  Je pousse la barrière. Est-ce que je souhaite que mes amis reviennent ? Pas sûr. Ils ont vieilli, moi aussi.

Il est six heures moins le quart. Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ces couples sans y croire.

Découvrir le dernier Scott Fitzgerald

Il faut se méfier des légendes. Elles cachent par exemple le Scott Fitzgerald des dernières années, celui qui écrivit magnifiquement  « Le dernier Nabab » .

Au fond, c’est un ascète, un travailleur acharné.

 Dans la deuxième partie de sa vie. Scott n’est plus l’écrivain adulé  des années 20 ,dans les magazines américains, le dandy brillant, superficiel,  celui qui  forme avec Zelda, le  couple  si  emblématique des années folles. Ce n’est plus  le romancier fêté si chic  de « Gatsby » qui ne s’intéresse qu’aux riches et aux jolies héritières, le brillant et glorieux , finies les années « folles »  quand il  croit, comme Hemingway, que Paris est une fête parce qu’il fait la bringue au Ritz, et créé des scandales dans les soirées sur la Côte d’azur chez les Murphy. 

Quand il approche de la quarantaine ce sont des dettes, une débâcle conjugale, petits boulots humiliants de scénaristes à Hollywood au cours de ses deux premiers séjours, Zelda internée dans un asile sans grande chance d’en sortir, sa fille Scottie en pension, insomnies, solitude affective, faiblesse cardiaque, vieux amis qui s’éloignent, voilà désormais l’homme. Il est désormais oublié, passé de mode, lâché par son agent littéraire qui fut si longtemps fidèle. Il choisir des pensions peu chères et vit avec de vieux costumes.  

 Dans un texte autobiographique il   se compare à une assiette fêlée. Une de ses photos de l’époque le montre, le regard flou, ailleurs. Et pourtant il   continue à écrire avec honnêteté mais avec  cette honte secrète qui s’empare des écrivains  qui  ne trouvent plus de leurs volumes en librairie. Le désastre.

.

C’est au cours du printemps 1939 que Fitzgerald eut l’idée  de composer un roman qui prendrait Hollywood non pas pour décor, mais pour véritable sujet.  L’écrivain , contrairement, encore  à la légende,  avait  réussi  son troisième séjour à Hollywood, sous  contrat pour la MGM de juillet 1937 à Janvier 1939.  Bien décidé à devenir un vrai scénariste professionnel, Fitzgerald renonce à boire. Il est bien payé (gagne deux fois plus que Faulkner) occupe un petit bureau au deuxième étage du bâtiment des scénaristes, dans l’enceinte des studios. La journée commence vers dix heures du matin et s’achève vers six heures du soir. Les témoins de cette époque décrivent Fitzgerald comme un timide, un solitaire, quelqu’un de modeste et d’appliqué, un peu taciturne. Il se révèle avoir un véritable don pédagogique (voir la scène du « dernier nabab »  au cours de laquelle il expose ce qu’est une vraie scène de cinéma)  et prend   au sérieux la technique et ses règles. Il s’initie au cadrage, au montage, à tous les  stades de la fabrication, jusqu’à la sonorisation car il garde le projet de devenir un jour metteur en scène.

Cependant sa santé reste mauvaise, il dort mal, prend des cachets, subit des coups de fatigue et supporte mal les interminables conférences de rédaction. La MGM lui confie au départ d’améliorer des scenarii qui se passent dans le milieu universitaire car   nombreuses sont ses nouvelles qui traitent de ce sujet. C’est avec l’adaptation du roman de l’allemand Remarque  « Trois camarades » que Fitzgerald  s’investit le plus.  C’est un projet coûteux   de Joseph Mankiewicz, qui passe  pour le producteur le plus cultivé et le plus raffiné d’Hollywood. Le film doit être    confié au réalisateur Frank Bozarge .

Au départ, Fitzgerald écrit seul mais là où les choses se gâtent c’est quand la production décide de lui adjoindre un vieux professionnel du scénario Fred E. Paramore. Fitzgerald le prend mal et se remet à boire. Le travail continue. Sept versions du scénario sont proposées.  Pour finir c’est Mankiewicz qui remanie tout. Finalement le film obtient  un  succès commercial.
Tout ceci pour dire que le roman « le dernier Nabab » repose sur une vraie  connaissance intime, parfaite, de la machine hollywoodienne. Fitzgerald a minutieusement décrit tous les étages de la  machine industrielle, du bureau des dirigeants et de leur secrétariat, jusqu’aux plateaux de tournage, jusqu’aux salles de projection, jusqu’aux ambiances de cantine -où l’on croise les plus grands acteurs- jusqu’aux ateliers de décors. Ce monde professionnel est saisi avec précision, acuité, grande justesse.  Les témoignages de l’époque l’attestent. Acteurs, scénaristes, techniciens, menuisiers, tous les domaines sont scrutés par Fitzgerald avec intelligence, compréhension, et un grand souci d’exactitude. Scott mêle habilement dans son roman les  acteurs de fiction et  despersonnalités bien réelles( Gary Cooper, Carole Lombard, Claudette Colbert, Spencer Tracy) que l’écrivain côtoie  au cours des soirées mondaines. Il y mêle des anecdotes et histoires personnelles avec habileté.  

Evidemment tout le roman   est construit autour de Monroe Stahr, le brillant et intelligent producteur,  dont Irving Thalberg fut  le modèle. Scott l’a rencontré quatre fois. L’homme lui a laissé une énorme impression. Monroe Stahr, comme Irving Thalberg a un vrai génie créatif. Il est à la fois  chef d’entreprise (il sait pourquoi X ou Y est un excellent chef-opérateur), un bon psychologue capable d’écouter les lamentations d’un grand acteur,un comptable avisé, mais surtrout il a une qualité que Fitzgerald apprécie, c’est qu’il se soucie avant tout  de la qualité du film produit alors que d’autres producteurs sont de simples requins de finance qui ne pensent , sans aucune ambition artistique, à gagner le plus d’argent possible  . L’histoire repose donc sur un caractère hors norme ,qui a réussi,  et une histoire d’amour ratée qui apporte la touche de désastre.

Quand le roman débute, Monroe Stahr est arrivé au sommet, lui  le petit juif new yorkais,  mais  il doit se battre pour assurer sa position dans une usine à rêves en pleine transformation. Lors d’inondations dans les studios, une nuit, il sauve deux jeunes femmes, l’une d’elle ressemble étrangement à son épouse disparue. L’histoire nous est curieusement racontée par une tierce personne, Cecilia Brady, fille d’un producteur d’une grande brutalité qui veut la perte de Stahr. A joutons que Cecilia est secrètement amoureuse de Stahr.

Bien que le roman soit inachevé (nous n’avons que deux tiers du roman, une crise cardiaque ayant frappé Scott)et  qu’il nous reste plans, notes, projets,  en chantier, on est frappé par la métamorphose de l’écrivain et de son style. Scott ici, fait preuve de détachement et même d’une secrète et douloureuse  ironie pour décrire la tragédie  et le malentendu d’un homme amoureux  de son art  et soudain  amoureux d’une jeune femme qui ne comprend pas grand-chose  à l’embrasement  affectif de Stahr.

 Là où, dans ses précédents romans Fitzgerald aimait les volutes des phrases, des  détails baroques,  toute une fluorescence sentimentale, des diaprures baroques, des facilités,  avec ornementations  et joliesses , ici,  Scott se rapprochant de Flaubert,  se révèle   distant, objectif, presque impersonnel. Il    met en évidence la dureté des situations. L’évolution d’une industrie, et la fin d’un monde plus humain.   Et c’est le biographe J. Bruccoli qui commente le mieux ce changement d’attitude et l’explicite :  « Fitzgerald, dit-il,  voyait son héros et lui-même, parvenus à la fin d’un processus historiques -nous sommes en 1939..-.Le monde des années 1930 et la guerre imminente allaient mettre un terme à la conception romantique de la vie qui avait inspiré la fiction ».Monroe Stahr, comme Fitzgerald , était « le dernier d’une certaine espèce d’écrivains écrivant sur le dernier des vieux héros américains ». Le roman analyse cette fin d’une époque et prédit ce qui allait se passer à Hollywood, à savoir  la pure gestion technique et comptable, avec des financiers cyniques aux commandes. le désir de beauté  artistique   cède  face au profit. La liberté du talent individuel fait place à la gestion comptable..

Je recommande la traduction et surtout les notes de Philippe Jaworski, dans le volume II de « Romans, nouvelles et récits »  de Fitzgerald, en Pléiade. Ce volume contient aussi les meilleures nouvelles de Scott, notamment ce « Retour à Babylone » et propose une infinité de documents sur les brouillons et notes et fragments de carnets de cet auteur.

« Tout est bon, on le sait, pour se débarrasser d’un écrivain qui s’impose : mythologies, photos, cinéma, roman familial. Hemingway torse nu avec un espadon, Faulkner en éthylique cavalier sudiste, Fitzgerald en grand puni du succès précoce et des années folles, Joyce en errant illisible, Kafka en martyr ténébreux, Céline en monstre, Artaud en grimaces. Pour Fitzgerald, interminablement, les clichés sont là : héros désenchanté, Musset de l’autodestruction, ivresse de la perdition, persécuteur de Zelda, persécuté par lui-même, Côte d’Azur et crise de 29, imprévoyance, dépenses et alcool. »

 Philippe Sollers


 [MA1]

Montherlant, un oubli si injuste…

Montherlant est un curieux cas. Célébrité puis progressif oubli. Il a fait l’expérience commune à beaucoup d’écrivains, à savoir que la notoriété littéraire est   moins durable que votre propre vie ; vous la voyez s’éteindre cette notoriété aussi vite qu’une allumette entre vos mains. Avant de mourir il avait constaté que ses livres disparaissaient des librairies. Lui qui faisait la Une des journaux littéraires d’avant-guerre était désormais soldé chez les bouquinistes, sur les quais de la Seine, en face de son appartement.  

 A 40 ans il était en tête des ventes avec  la tétralogie des « Jeunes filles » publiée de 193O à 1936.

Rembobinons. A 39 ans, revenu de longs séjours en Espagne (où il fut blessé par un taureau) et en Algérie ( où il découvrit le colonialisme et  le raconta   dans « La Rose de sable »),  il est soudain   remarqué par la Critique   avec « Les célibataires ».C’est un bref ouvrage décapant, cruel, sur la solitude et le décalage social  . Il détaille les vies oisives de Léon de Coanté et de son oncle Elie de Coëtquidan. Les deux hommes se chamaillent dans une maison du boulevard Arago. Ces  aristocrates déclassés ne comprennent  rien à leur époque, s’accrochent à la vie comme des naufragés, avec avarice, passions étriquées, calculs mesquins ou grotesques . Au fond, ces deux célibataires sont touchants.

Ce qui est moins drôle c’est que ce bref récit coupant, désabusé, annonçait la vraie vieillesse de l’écrivain. Passé de mode à partir dès les années 6O. (rappelons qu’il  avait été publié en Pléiade de son vivant..)  membre de l’Académie française, la solitude l’ensevelit.  Quel écrivain paradoxal   cet athée fondu de l’Empire Romain, qui avait écrit   avec ferveur sur  son enfance dans un  pensionnat   catholique. Pendant la guerre, s ce sportif épris de virilité (lire « les Olympiques »), dédaigna le pétainisme mais prit  le parti d’une victoire allemande comme si les Français avaient bien mérité la défaite. . .En 1941 en pleine Occupation, il triompha avec la pièce  « La Reine Morte » jouée à    la Comédie Française.

En 1945 Montherlant fut absous de « collaborationnisme » par le Comité national des écrivains.  Mais quand débarquèrent Beckett et Ionesco, Montherlant devint un » has been » du théâtre. Le déclin de son étoile était amorcé. C’est Gracq qui a en quelques lignes le mieux décrit le naufrage de Montherlant vieux.  

« Quand je le croisais dans la rue, ou au restaurant du Quai Voltaire vers la fin de sa vie, son regard avait l’air de vous dire clairement : » c’est vrai, je suis cette vieillesse et cette déchéance amère, et je n’en dissimule plus rien, et je suis pourtant à mille lieues au-dessus de vous, et de quiconque, et il y a une conspiration du monde pour empêcher qu’on le proclame partout à son de trompette. (..)

Plus d’une fois, j’ai pensé qu’il a dû vers la fin de sa vie être soutenu, remonté, presque uniquement, jour après jour-car il n’a pas cessé un instant d’écrire- tout comme le drogué qui recourt à sa piqure, par le seul tonique galvanisant de coulée de sa prose, aussi enivrante, aussi grisante pour les nerfs que le plus puissant des alcools : derrière le défi insolent, à demi fou, qu’on lisait dans son regard alourdi et rougi comme par les fumées du vin, il avait l’air de cuver sa dernière page. »

Tout est dit.

 Mais le constat le plus lucide de ce naufrage, c’est Montherlant lui-même qui nous l’offre dans le « Le Chaos et la nuit » publié en 1963.Il écrit :

  « Les journées sans visite, sans courrier, sans coup de téléphone devinrent interminables : elles lui donnaient la sensation de la mort. Il portait fréquemment le regard sur la pendule : comme l’aiguille avançait avec lenteur ! Quelle étendue que cinq minutes ! Naguère encore, il se disait que dans la vieillesse on doit surveiller d’autant plus son temps qu’il est devant vous plus réduit. Mais à présent il voyait au contraire que la vieillesse est l’époque du temps perdu. Car, tout lui étant devenu indifférent, qu’importait ce qu’il mettait dans les heures, ou même s’il n’y mettait rien ? Et c’est pourquoi, du matin au soir – un peu semblable à ces soldats de l’armée de Lucullus dont parle Plutarque, qui, hébétés par la chaleur, déplaçaient au hasard des pierres dans le désert d’Afrique, – il faisait n’importe quoi, en attendant de se coucher tôt pour échapper par le sommeil à la conscience de soi-même. Cette déchéance, accompagnée d’une conscience aiguë d’elle, était décrite complaisamment par le vieux monsieur à sa fille. Il y eut un échange de répliques très semblable à celui qui avait déjà eu lieu. « Tu penses toujours que tu es vieux », avait dit Pascualita. Et lui : « Comment pourrais-je penser à autre chose ? »
Ce roman est donc une autobiographie (à peine) masquée. Don Celestino Marcilla Hernandez est un Espagnol qui a lutté au temps de la guerre civile dans les rangs des républicains. Il vit petitement en réfugié politique avec sa fille, dans le XIème arrondissement. Tout au long du récit, il éprouve un mal du pays tenace. Il veut absolument revoir et retourner à Madrid avant de mourir et il guette en vain dans les journaux la fin du régime de Franco.

 Montherlant se décrit en vieux râleur, en homme blessé, dont la misanthropie grandit.  Celestino, comme Montherlant, ne comprend plus ni son époque, ni ses anciens amis, ni l’Espagne franquiste, cette Espagne  qu’il retrouvera dans un ultime voyage qui  se termine par un suicide dans une chambre d’hôtel de Madrid, un dimanche. Mais avant de se donner la mort, il assiste à une corrida magnifiquement racontée, lui-même   étant métaphoriquement le taureau.

Voici comment le critique du » Monde », P.H. Simon résuma la fin du roman dans son article louangeur :

. « Mais son séjour à Madrid approfondira encore son désespoir ; Celestino  trouve l’Espagne acclimatée et résignée au franquisme ; il découvre que le cœur de Pascualita, sa sœur,  a penché vers ce régime qu’il déteste ; la course de taureaux, par un froid dimanche de mars, non point au grand soleil mais sous une neige qui a fait de l’arène un cirque de  » merdouille « , est un affreux ratage ; deux taureaux sont moins vaincus qu’assommés par des matadors médiocres et vaniteux. La mort de la dernière bête est, pour l’âme en détresse de Celestino, une illumination :  » L’Espagne jouait la passion de l’homme sous le couvert de la passion de la bête, comme l’Église prétendait jouer la passion d’un dieu sous le couvert de la passion d’un homme (…). De plus en plus défiant et de plus en plus dupé, de plus en plus méchant et de plus en plus bafoué, de plus en plus ensemble impuissant et dangereux, voué à la mort inéluctable et capable encore cependant de mettre à mort : tel était le taureau à la fin de sa vie, et tel l’homme.  » Il reste à Celestino à se bauger dans sa chambre d’hôtel pour l’ultime épreuve d’une agonie solitaire, évoquée avec une étrange vigueur. »

 Rappelons que Montherlant s’est lui-même suicidé le 21 septembre, jour de l’Equinoxe. Il écrivit trois lettres, s’assit dans son salon dans un fauteuil dessiné par Louis David, prit dans sa main gauche une pastille de cyanure, arma son pistolet, et pressa sur la détente. Il quittait le « chaos » de la vie pour la nuit. Il répétait à ceux qui venaient le visiter : « On ne rééditera pas mes livres. Je ne serai plus jamais joué à la Comédie Frnçaise.. ». La prophétie était juste.

Le paradoxe du roman « Le Chaos et la nuit » c’est qu’il devrait être sinistre et ne l’est pas. Maitrise du style, vivacité et variété des chapitres, élan de la phrase, drôleries imprévisibles, observations cocasses   d’un piéton parisien plein d’humour sur son quartier. Les misanthropes font rire.

Montherlant multiplie donc les scènes burlesques . Elles se succèdent notamment quand Celestino   se met à toréer les pigeons d’un square parisien sous les yeux éberlués des passants, ou bien quand il observe  la rue Vaucanson à huit heures du matin, avec les « mégères » et leurs  hordes de chats faméliques ou  « les pépères faisant pisser des cabots replets ».Car Celestino, coiffé grand genre , comme Léon Blum, d’un feutre noir à larges bords  a l’imagination débordante. Il invente des plans de bataille fous, un peu comme Blondin, dans le 7° arrondissement, refaisait la bataille d’Austerlitz dans les bistrots.

Ses visions lui viennent de son expérience de combattant madrilène.  Il   voit débarquer en camion   des milices populaires espagnoles  Place de la République pour  neutraliser  le commissariat de la rue de Nazareth et prendre d’assaut des casernes de CRS. ..Sans cesse, il refait la guerre d’Espagne, reprend l’Alcazar dans son arrondissement parisien et place des mitrailleuses vers la rue du Vertbois pour faucher les franquistes. Il y a du Don Quichotte dans cet habitué des arrière-salles de café. Il entasse des articles impubliables, ou adresse des lettres aux directeurs de journaux qui ,bien sûr, les jettent au panier.

Après que les cendres des Montherlant furent dispersées sur le Forum de Rome, selon ses directives, un dernier coup fatal fut porté à sa mémoire. Ce fut la publication des deux volumes épais de la biographie de Pierre Sipriot. Le biographe révéla qu’il avait beaucoup caché ou menti tout au long de sa vie.  Dans ses postures, il y avait pas mal   d’impostures. On découvrit qu’il n’était pas si bon sportif qu’il le clamait, malgré son courage pour apprendre à toréer en Andalousie. Sipriot révélait aussi qu’il avait fait des démarches pour ne pas être envoyé dans les tranchées pendant la guerre 14.

 Dans la publication de larges extraits de ses lettres à sa mère, on voit un jeune homme cynique. Quant à sa sexualité, comme Gide, il a du gout pour les petits garçons du Maghreb, mais lui cachera soigneusement sa pédophilie.   Sans oublier sa misogynie qui éclatait dans sa série des « jeunes filles » et donne un coup de vieux à bon nombre de ses livres et essais.

Faut-il donc brûler Montherlant ?

 Surtout pas ! Relisez par exemple sa pièce « La ville dont le prince est un enfant » qui lui inspira encore, en 1969, le récit « Les Garçons ». Il décrit prophétiquement le scandale des prêtres pédophiles qui couvent en vase clos dans les collèges religieux. Sa marque, c’est qu’il   décrit tout ceci dans un style racinien austère. Il   analyse à la perfection le drame de deux enfants et d’un prêtre attirés les uns vers les autres par des sentiments où il entre de l’amitié, de la tendresse, de la charité, du désir. Drame tout intérieur, d’une admirable sobriété. Annonçait-il déjà les dérives tragiques de l’Eglise de France ? Le catholique Daniel-Rops avait déclaré, à l’époque, en découvrant cette pièce : « Ma conviction, quant à moi est faite :ne la jugeront scandaleuse que les pharisiens ».

 Angelo Rinaldi, qui admirait Montherlant, a écrit dans « Le Nouvel Observateur » en 1998.

« Montherlant a conservé la religion, comme moyen de poésie, dans une ambigüité favorable à l’essor du style et à une merveilleuse confusion des sentiments. On passe, subjugué par la liberté, l’humour et les sarcasmes charriés par une phrase au service d’une technique qui a de-ci de-là, l’élégance de se moquer du roman en général, annonçant parfois des événements qui seront oubliés en chemin. ».

Une voiture en forêt

 J’avais pris rendez-vous avec Rachel le lendemain à onze heures devant chez elle.   Je devais l’emmener en Volvo sur les routes étroites et forestières, vers les hauteurs et les champs  désolés  de la Montagne Noire. Son endroit préféré.

 Conifères et cascades. Roches sombres et   hautes futaies. Nous avons pris la départementale vers le lac de Saint-Ferréol, direction de la foret de l’aiguille et le village des Cammazes. Rachel avait enfilé une robe blanche avec un décolleté rond bordé de noir. Elle avait laissé son manteau ouvert sur ses épaules ,alourdi par je ne sais quoi dans ses poches. Quand je lui dis que j’appréciais ce qu’elle appelait « sa plus belle robe », elle m’avoua qu’elle avait été offerte par un type assez glauque dont elle m’avait déjà parlé, un soi-disant baron de je ne sais quoi qui lui avait tripoté les seins dès leur première rencontre dans un bar assez mal fréquenté près de la gare de Toulouse.

 Après un long moment empli de confidences pas dites , la main de la femme est plusieurs fois frôlée par le geste que je fais avec le levier de vitesse. Rachel m’expliqua qu’elle vivait   de « boursicotages » sur le Net, mais apparemment avec des résultats financiers qui se révélaient assez maigres. Nous étions dans un faux assoupissement du paysage de montagne rompu par un la trouée d’une carrière à ciel ouvert , ou un ravin empli de rousseurs Tout en parlant d’un ton désinvolte, elle avait ôté son manteau avec de curieux mouvements du bras  gauche qui frôlait ma nuque. L’inertie soudaine du silence entre nous devint une gêne . Tout en négociant des virages serrés, avec des passages de brume,  je découvris dans les lumières rapides de la route qui rétrécissait son profil  d’un dessin  si parfait , dur et calme, assez grec qu’il ressemblait à une blessure.

Tout au long de cette ascension Rachel parlait d’une voix légère, comme délivrée d’un poids et se parlant à elle-même en dehors de toute référence à notre si récent et bref passé commun Je la surveillais en coin et vis qu’elle avait  écarté l’encolure de sa robe  et  contemplé  ses seins avec une visible satisfaction. Elle me demanda :

« Comment se fait-il que soudain, un charme s’installe entre un homme et une femme qui se connaissent si peu ? »  Et comme je lui retournais cette pensée gracieuse, elle se tourna vers moi en essuyant ses lunettes de soleil en me disant : 

« -Tu me plais. »

Elle répéta que je lui plaisais sur d’une voix rapide, légère, avec une nuance de moquerie ;  puis elle posa la main sur mon genou et m’indiqua une aire de repos. C’était un endroit  sauvage, abrupt, désert, cerné par  les hauts crayonnages de troncs de pins embrumés et de grandes taches d’ombre. Je garai la Volvo pas loin  d’une table  pour  pique-nique

Je coupai le moteur. Ruissellements d’eau lointains. Les nuages balayaient les cimes. Angèle ôta délicatement une de ses ballerines et tourna son pied étroit avec un mélange d’étonnement et de satisfaction, comme pour en savourer la finesse anatomique.. Je me demandai si les femmes ne connaissaient que le oui ou le non, ou le peut-être…

Elle saisit alors les clés de contact et les glissa dans la boite à gants. Menu frottement de son manteau lorsqu’elle se pencha vers moi. Son sourire dans le flou du mouvement. Eclaboussure de lumière sur le visage tendre.

L’audace et l’honnêteté d’une main féminine qui cherche le plaisir de l’homme, bousculant si ingénument cette attente masculine dont elle se délectait sans doute au long de la route me surprit, me combla et fit fondre mon anxiété. Qui étions-nous l’un pour l’autre ? qui étais-je pour cette femme indéchiffrable avec ce profil de médaille que la blancheur de la peau rendait plus énigmatique? Le poids de ses épaules sur moi et la douceur de sa poitrine molle froissant ma chemise et ma veste ,cette bousculade dans la caresse, tout ceci survola la foret dans une magnificence. Pénombre tiède de la Volvo. L’exacte frontière de l’un et de l’autre fondit dans la solitude et le craquement des pins, les bruits de ruissèlements  de la  foret .

Rachel me dit :

« -Tu n’a pas fait l’amour depuis combien de temps ?

-Longtemps. »

En relisant Tolstoï et l’art musical de Tchekhov …

Hier soir, j’ai repris ma vieille pléiade de « Guerre et Paix » de Tolstoï. Ce qui me frappe chez lui c’est qu’une conversation se reconnait par une plénitude affirmative tranquille, aussi bien chez un enfant, un adolescent, qu’un vieillard.  Même les doutes et hésitations de ses personnages (notamment les étonnements et perplexités de Pierre) chez lui   sont développés avec une franchise sereine. Un courant vital   soutient sa prose de bout en bout. Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre Tolstoïenne est lourde, grasse, et file qu’à l’horizon.On y prend volontiers racine.

  Contraste total avec Tchekhov. Une conversation, un dialogue dans son théâtre de vibre de silences, de « temps morts »  bien vivants, avec  des sonorités inattendues,  des  doutes suggérés, des ruminations cachées, hésitations  entretenues, et les silences forment alors  des cercles concentriques aux harmonies différentes. Ses personnages patinent sur une mince couche de glace qui peut craquer à tout instant. L »es certitudes s’effondrent, les illusions glissent sous les pieds des hommes et des femmes et les laissent démunis. Certains mots lâchés-et qui semblent bien ordinaires à première vue – se mettent à vibrer longtemps, comme il arrive quand on passe un doigt mouillé sur un beau verre en cristal. S’élève alors de lentes vibrations. Chacun des mots chez Tchekhov possède une ombre portée qui joue selon les heures, les humeurs, les circonstances, les bonnes nuits fraiches ou les nuits à insomnies, et les somatisations et les  désordres physiques donc ! (Tchekhov n’est pas médecin pour rien..). Parfois la conversation s’enlise, le temps devient sable mouvant.

  Les phrases s’enrichissent de curieux échos, sombres ou clairs, avec des délicatesses, des appréhensions de diverses natures, des flux interrompus. Et la basse continue de l’ennui, toujours proche  

Chez celui ou celle qui écoute on perçoit vaguement des choses incongrues, ou inattendues. Le spectateur complète avec sa sensibilité et ses obsessions ce qui n’est pas clairement affirmé. Oui, Tchekhov fait sonner et vibrer certaines phrases banales comme un pianiste pour justement faire entrapercevoir ce qui n’est plus banal du tout, il suggère un discours oblique fascinant. Tchekhov débusque et fait éclore ce qui est caché dans la brièveté et les ellipses d’une remarque.. Des sentiments -souvent amoureux- contradictoires émettent de curieuses musiques dans les silences, comme s’il jouait en mineur, avec des dièses, des fêlures schubertiennes, bref une vraie partition musicale compliquée. Le danger pour certains metteurs en scène , c’est de faire un sort à chaque mot, ce qui ralentit  et alourdit la partition et rend mélo ce qui doit être allegretto moderato  Il est vrai que certaines répliques (genre une déclaration d’amour timide, en pointillés) sont prononcées sur  des flaques de vide, avec des creux, des non-dits, et  quelque fois , s’étale un étang de morosité  (un côté « à quoi bon », quelques mesures sur cette partition suggèrent  déjà une  défaite mal assumée..) et ça grandit à mesure que la conversation se poursuit  (et parfoispourrit) entre un homme et une femme.

 Et ce qui me séduit le plus dans ce théâtre c’est que certains personnages aux moments les plus dramatiques, en même temps qu’ils parlent, ils sont complètement AILLEURS, et pensent à autre chose dont on ne sait rien.

Bien sûr, quand on évoque Tchekhov, comment ne pas penser à cette nouvelle confondante de vérité dans l’analyse d’une rencontre amoureuse,  « La dame au etit chien » .

  La simplicité naïve si touchante d’Anna face à ce Gourov, séducteur banal, qui croit qu’il s’agit de se désennuyer par une ordinaire aventure sexuelle dans une station thermale, une de ces liaisons sans importance dans une station balnéaire, flirt   se transforme sous nos yeux en un amour profond. Il  va bouleverser ces deux vies. Je trouve que pour Noel, cet extrait de la nouvelle donne une bonne idée de l’art musical de Tchékhov, faussement simple, avec cette touche, cette note fondamentale de   morosité rêveuse, de tristesse tendre. Elle révèle les couches profondes de la sensibilité sans en avoir l’air.

« A Oréanda ils s’étaient assis sur un banc non loin de l’église, ils contemplaient la mer, à leurs pieds, sans échanger un mot. Yalta était à peine visible à travers la brume du matin, le faîte des montagnes était couvert de nuages blancs, immobiles. Pas une feuille ne bougeait, on entendait le chant des cigales et le bruit sourd et monotone qui montait de la mer parlait du repos, du sommeil éternel qui nous attend. La même rumeur s’élevait de la mer alors que ni Yalta, ni Oréanda n’existaient encore; elle s’élève aujourd’hui et s’élèvera toujours, aussi indifférente et monotone, lorsque nous ne serons plus. Et c’est dans cette permanence des choses, dans cette totale indifférence à l’égard de la vie et de la mort de chacun de nous que réside peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur terre, d’une continuelle perfection. Assis à côté d’une jeune femme qui paraissait si belle dans la clarté de l’aube apaisé et ravi par la vue de ce tableau féerique : la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Gourov songeait qu’au fond, à bien y réfléchir, tout est eau ici-bas, tout, excepté ce que nous pensons et faisons quand nous oublions les buts sublimes de l’existence et notre dignité d’homme ».

(La traduction, on la doit à  Edouard Parayre, révisée par Lily Denis .ON la trouvbe  en Folio Classique avec une préface que je recommande vivement car elle est de l’écrivain Roger Grenier qui est sans doute un de ceux qui parlent le mieux de l’art tchekhovien et  notamment des relations si complexes de Tchekhov avec les femmes)

 Enfin, si vous pouvez visionner le film sorti en 1960, en noir et blanc, c’est une rareté. Le réalisateur  Iossif Khei était un banal cinéaste soviétique. Il ne s’était jamais fait remarquer jusqu’au jour où il réussit cette adaptation d’une grande finesse, et fidèle  à l’esprit de la nouvelle.



Extrait de la nouvelle de Tchekhov « les groseilles à maquereaux »:

« Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »

Dessiner en forêt

Quand je passais mes derniers  étés à S… souvent je partais dessiner dans   la Montagne Noire, vers Ramondens. Apres un hameau calcaire surchauffé, avec ses ruelles si étroites, biscornues, et ses escaliers pierreux, la route étroite devenait   noire, humide, traversée de ruisseaux.  J’entrais alors  un bois   touffu, obscur,  gelé  dans   son   haut  silence  forestier. Je notais   de larges  coulées de feuilles pourrissantes mêlées de terreau . C’est là que j’aimais ouvrir mon sac à dos , prendre alors mes crayons et mes fusains, mes carnets à spirale, les  boulettes de mie de pain, mon encre de chine aussi . Sur les feuilles blanches j’esquissais la verticale des troncs serrés comme si on pouvait analyser, deviner  et cerner les lignes de force souterraines de toute cette végétation muette , comme si une mystérieuse phosphorescence sombre  animait ce monde pétrifié et qui perdait, au fil du dessin, sa familiarité.

  Suivre la croissance  du bois sorti de la terre, percevoir  ce bruit d’écorce    qui claque dans le subit soleil de la matinée   qui réchauffe les  troncs .Le temps passe,  des ombres bleues disparaissent ,  le fusain charbonne quand j’épaissis  les linéaments d’un tronc. Parfois les  cassures charbonneuses du fusain  expriment  la folie  feuillue du sous-bois    à en trouer le papier.

 Le dessin voudrait se fondre dans l’entière respiration de la foret, dans la balance de  ses cimes,  dans  la plénitude ébouriffante , exotique, des branchages. L’heure passe.  Torpeurs lourdes de l’air, la lumière tombe en  eau chaude, et dans l’épais silence, on éprouve la sensation bizarre d’une chute libre  parmi les troncs  et les couches feuillues. La rumeur de la foret devient alors une hauteur, un vertige dans ce jour tamisé devenu aquatique. Un bruit furtif de bête fait tressaillir, on lève le crayon un instant pour mieux écouter  le sourd bourdonnement du sous-bois, puis on reprend son travail et la boulette  de mie de pain efface une courbe excentrique. Le soir déjà. La pénombre rampe comme une vague menace sur ce chaos tombal.

 L’épaisseur de l’herbe ne vieillit plus, les feuilles du carnet   deviennent d’un vert acide crissant, pendant que je dessine  il y a des bleus ardents qui s’installent vers une clairière et  des taillis masquent vaguement des pentes désolées, des ruisseaux cachés tintent à peine mais régulièrement et une  imperceptible  lueur vénéneuse rampe dans l’humus jusqu’à ce que le regard tombe sur un tesson de verre qui brille  d’une manière insistante et si inattendu  qu’on cherche le rayon de soleil qui a disparu .

 L’œil  fouille  entre  des lamelles des  roches lisses ,ardoisées d’où émanent  des reflets huileux ; dans un minuscule moment d’exaltation parce que le fusain gratte    bien sur le papier on se dit  que le sous-bois  va continuer  à vivre sans limite, sans mesure, que cette jungle  où la lumière et la nuit forment une curieuse eau trouble va croitre et offrir  l’éternelle mobilité du chaos primitif. 

Dans un large   dessin horizontal achevé, réussi, des foyers sombres de traits irriguent, comme une marée haute, une masse d’arbres et de fougères,  on se dit qu’une mer gigantesque  se tient  vers  les clôtures qui marquent la lisière où rodent les chasseurs.  Monde de l’hiver végétal   en train de moisir, de pourrir, de renaitre magnifié par la lente   battue approchante   de la nuit.

 Apres un bref passage du fixatif pulvérisé, je  roule avec précaution le dessin.   C’est alors qu’un papillon volète  dans un bouillonnement d’herbes sauvages  et semble se moquer  de l’exaltation  du dessinateur.  Sa danse fantasque se révèle être une ironie.