La nuit bouge de passé, dans le passé, c’est comme une latte de fer qui tape sur le volet de bois. Chuchotements, frissons, déploiement, néant, ombres. Encore jeunes, ils me poussent vers la mer, sans maillot, chaque matin, tous dévoués, excessifs, rigolards, impossible de les arrêter, surtout Valmy et Morales. Ils se promènent même sur les cheminées des villas de Dinard le dimanche matin pile poil à l’heure de la messe. La nuit n’arrive pas à passer le dernier boulevard de la ville et sa station-service qui rouille. Tous restent là à cloper, à comploter, à essayer de se retenir de rire en me voyant vieillir.
De ma rotonde, je les vois juxtaposés, images décalées dévalant je ne sais quelle pente d’Etna. Je les retrouve sous un store, bien à l’ombre, heureux apaisés, dans un petit village du Tarn. Ils sont plongés dans leurs pensées d’avant, avec tout ce qui les empêchait de jouir, oppositions, hésitations, dénis, toujours calmes et recueillis. Leur retenue :Intacte. Solides. Généreux . Tranquilles. Contre moi, Ils ne quittent jamais un journal du coin sans me prendre à témoin de je ne sais quoi. Tous se juxtaposent, s’empilent, avec leurs petites phrases marrantes, idiotes, comme un rituel, tous accoudés au bar devant des affiches de corrida du siècle dernier, décolorées . Ils sont là prés de moi sans y être tout à fait, au bord d’un canal, prêts à m’aider quand même.
Alors je retourne à la cuisine me faire un café italien, bien indécis face à cette exceptionnelle présence d’eux tous réunis, les uns sur le pont, d‘autres en bas. Je me doute bien que Valmy se cache avec une fille à grosses lèvres, peut-être cette inconnue de Sorèze qui avait une frange qui lui cachait une partie du front et vivait chez un charpentier. Je cherche son prénom.
Ils font pivoter le tourniquet à cartes postales à Albi , et choisissent la carte avec une grenouille qui fait une blague.
Aucune de leurs phrases ne se renouvelle , la journée se désolidifie, on entre en groupe dans une brasserie de Castres et tous les clients deviennent raides et moches comme les portes des toilettes.
La mer vient me chercher sous le balcon puis me laisse, puis me reprend. Plénitude, silence, les pétroliers attendent au loin. Ma porte est ouverte, avec un morceau de carton qui forme une cale.
Navire-silence. Espace immense ce soir sous les pins. Odeurs profondes du tilleul. Légère poussée du vent, poussières.
De vague en vague, je retourne là-bas, mes enfants en chœur me demandent une chaise-longue ,un fauteuil d’osier,puis exigent le retour des mes amis disparus : Coudray, Monclair, Bas rouge, Valmy,Moraves,Köhler, tous retenus ailleurs comme tout le monde, ils sont tous abrités sous une voûte romane, pleine d’ombres, à l’abri de la pluie, tous instables, épuisants,énervés, abstraits,chiants à ne pas écouter , en train d’essayer je ne sais quoi, une paire d’ espadrilles, un bout de papier peint, un futon, une serviette éponge, la fermière d’en face .
Maintenant, devenus bien humides, ils vont traverser les siècles, éternels vacanciers.je m aperçois que je prends des notes à leur place dans une sorte de miniaturisation mentale dégoûtante alors qu’ils ont toujours réparé mes roues de vélo. Je les vois encore, hésitants à me piquer une cigarette, à la sortie du cinéma Lux à Caen, tous emplis de mauvaise foi pour détester jean-Luc Godard. Et l’autre qui renonce à un croissant beurre devant son bol, alors qu’on lui jette déjà en pleine figure une pelle de terreau. Valmy reste démesurément indécis, courtois, souriant, languide, avec son pouvoir illimité de raconter ses rêves de la nuit pour les prolonger et les enrichir en pleine matinée, dans une rue de Bruxelles avec ses innombrables cheminées et ses bijouteries. A midi pile,ses réflexions devenaient si immenses, cyclopéennes, qu’il n’en disait plus rien. Depuis quelques temps, il se présente à moi, à la caisse, sans son ticket, sans s’occuper de rien, il se répand comme une tasse de café se répand dans la soucoupe et s’étale sur le papier cloqué trop blanc du restaurant.
Proust est un foutu menteur avec sa madeleine et ses subtiles traits nuancés lilas fanés pour voir l’avenir dans le passé.
Donc mes amis re-recommencent , ils se re-re-reprennent,et m’éveillent à un mal inconnu, kermesse inepte comme s’ils m’habitaient de quelque chose que je ne veux surtout pas connaître. Ils me font les poches après le dîner en terrasse , ils me volent ma soirée quand je plie mon pantalon sur le dossier du fauteuil, ils me manquent , ceux qui justement ne m’avaient jamais manqué.Quand je regarde la mer au large,c’est comme au cinéma, ils sont tous cette vague qui blanchit, ils m’apportent leurs souvenirs de vacances en Castille , quand Köhler avait changé de femme pour une encore plus brune, encore plus extasiante dans des robes étroites jaune canari
Pentes de L’Etna
Et le chœur des femmes qui officie là-bas, sur une barque pendant que les hommes préparent l’agneau grillé, les piments, verres entrechoqués et assiettes. La nuit est sourde, l’univers de l’été bégaie, bégaie, bégaie à n’en plus finir… Je suis de nouveau sur la plage. Au large, les catamarans culbutent les vagues qui blanchissent .Je regarde une beauté créole sidérante .
Envie subite d’ensauvagement. Prendre n’importe quelle route de campagne qui mène à un sentier pour fuir ce monde qui a soif de désastres. La fugue se termine par une carrière au fond de laquelle repose une eau brunâtre.
Je reprends la route vers la côte. Le calme de la terre et des collines, l’antique et douloureuse paix des champs et ses vaches brunes , la certitude que cela ne nous appartient pas , une prière monte comme une pitié .
Les abords des villes n’imprime plus rien,ni dans les aires de circulation ni dans les visages.Les jardins,les fontaines, les cours ombragées à tilleuls ont disparu.La multiplicité des piétons en mouvement ressemble à un mouvement brownien devenu fou qui ensevelit des générations précédentes avant leur mort..Les grandes perspectives architecturales sont ouvertes au vent, au vide des chantiers ..Le passage d’un train qui sort de la nuit traverse la campagne reste plus vrai:il rassemble les couleurs des champs posées presque par hasard.
Les grandes haies à noisetiers que hante la subite chaleur du plein été, reviennent. Les chants des alouettes retrouvé, lui aussi, au fond des feuillages, comme sortis d’ un grenier. Des disparus grimacent , tout hante, tout est signe de vie et d’espérances. Incapable d’avancer, de marcher, que des questions le long des chemins de sable qui gagnent les dunes et la mer.. Ma mère m’aidait à traverser la rue quand j’avais les membres grêles et que je m’écorchais les genoux et les coudes. Elle m’avait donné une âme dont je ne profite plus. Elle me soulevait, moi et mon vélo et je me perdais dans les feuilles de salades fraîches et l’herbe aux lapins. Un soir, elle prit peur, elle resta bras immobiles, allongée sur le divan du salon, fut persuadée qu’un malheur nous poursuivait car depuis la fin de la guerre , on lui avait arraché ,disait elle, les couleurs de son cerveau, l’eau du bain était une masse de têtes qui bougeaient et clignaient de l’œil en se moquant d’elle…Quand on venait, ma sœur et moi, la visiter au Bon Sauveur, le dimanche après midi elle priait en douce pour que nous ne revenions jamais. Elle tournait ses bras dans tous les sens et voulait se clouer les doigts au lavabo.
Sans aucune preuve,nous sommes devenus sa famille indigne.
Depuis, je sillonne le département du Calvados , soulevé par les vagues trop vertes,par l’air chaud d’un ciel trop noir.Je vois,sur les digues de Cabourg ou de Houlgate, des gens tristes, raides, empesés, puritains, mélancoliques, hargneux, chaussures impeccablement cirées, tandis que les formes des nuages dans le ciel jouent à saute-mouton et forment des dessins gais avant l’orage. Sous les parasols, s’échangent d’aimables réponses mécaniques aux amertumes, ce qui pousse à commander une Pelforth puis à écrire au stylo plume épaisse sur du papier Japon pour devenir absolument quelconque.
Temps de Pâques dans l’abandon et l’ inachèvement et le provisoire . La vie des saints dans leurs niches de pierre s’assoupit dans les ombres verticales de Saint-Étienne, l’abbaye aux Hommes .Personne n’attend plus la Résurrection, et dans ma lointaine mémoire un TGV file et traverse un pont sur la Garonne dans une immense clarté car je rejoins ma fille encore toute petite . Oui, tu es là dans une sorte de paix absolue des collines, le sentier s’arrête avec du sable, des barbelés, la béatitude . Une seule et lourde odeur de pré fauché , la paille sèche et brunit dans cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide est là, le ciel haut et clair, des vagues partout à perte de vue.
« L’Inconnue d’Arras » est une intéressante machine de théâtre en trois actes d’Armand Salacrou.
Elle fut représentée pour la première fois à la Comédie des Champs-Élysées le 22 novembre 1935 et publiée l’année suivante. Elle s’ouvre sur l’agonie d’un homme, Ulysse,35 ans .Il vient de se suicider après avoir appris que sa femme Yolande, le trompe avec son meilleur ami, Maxime.
Les trois actes de la pièce sont censés durer entre la première seconde du coup de revolver et la dernière seconde de son agonie ,ce mince intervalle entre le coup de feu et la mort réelle, au cours duquel -prétend-on- chacun revoit défiler les moments de sa vie en accéléré.
De fait, la pièce n’est qu’un long flash-back au cours duquel le film de sa vie se déroule. Sous l’œil de son majordome Nicolas, Ulysse est donc assailli -il n’y a pas d’autres mot- par une foule de personnages qui l’ont connu depuis sa toute petite enfance. Il revoit ainsi son père, son grand père (mort à vingt huit ans pendant la guerre de 70) , un proviseur, un mendiant, un garçon de café.il y a surtout les trois femmes qu’il a aimées avant de rencontrer celle qui deviendra sa femme, Yolande « la garce« tant détestée, et cette inconnue d’Arras si mystérieuse.
La pièce est curieuse et intrigante à plus d’un titre .D’abord c’est une des toutes premières pièces à ne reposer que sur un flash-back, originalité que revendique l’auteur. Mais surtout, elle commence sur un ton mi-boulevardier ,mi comique, mi pathétique mélo avec ce coup de revolver sur scène, mêlant aussitôt des hurlements, une chanson, un cri d’amour de l’épouse ,contesté violemment par le majordome qui dans un même élan déclare qu’Ulysse s’est tué à cause de l’infidélité de cette » garce » d’épouse. Il dénonce la tartufferie du faux chagrin de cette Yolande qui, selon lui, se réjouit, au fond ,de cette mort qui la libère du lien conjugal.
Ce majordome, sorte de meneur de jeu de la pièce ,va commenter chaque rencontre avec des personnages de l’existence abolie d’Ulysse. Il le fera avec un mélange de détachement, de lucidité narquoise , d’intérêt sadique, comme s’il était un peu le crieur de vérités face aux mensonges ou illusions dont se bercent des personnages . Le défilé des membres de la famille et le cortège de femmes plus ou moins bien aimées , vont dissiper les confortables illusions sur lesquelles la vie d’Ulysse reposait.
Le ton boulevardier du début va progressivement céder la place au tragique des vérités dévoilées par le passage dans l’Au delà.
Armand Salacrou, photo Harcourt
S’ouvre alors une série de malentendus (mais parfois aussi des tendresses) entre les personnages du passé et Ulysse qui revoit défiler le film de sa vie. avec stupeur. A cet égard parmi les malentendus un des plus vifs est le conflit qui a lieu entre le personnage de Maxime, 37 ans, ami d’Ulysse, confronté au Maxime de 20 ans. Cette confrontation de chaque être entre ses idéaux de jeunesse et ses douteux compromis avec la maturité est un des aspects réussis de la pièce. Anouilh s’en souviendra. Cela annonce aussi dans une certaine mesure, la célèbre mauvaise foi sartrienne qu’on retrouvera dans le « Huis clos » de Sartre, neuf ans plus tard.
En traversant la vitre de la Mort ,Ulysse, découvre combien sa vie fut un tissu d’illusions et de faux-semblants, un sommeil sur l’oreiller de douceâtres certitudes du conformisme petit-bourgeois. Il y a parfois du ton grinçant à la Henri Jeanson dans ce Salacrou. Les souvenirs et les personnages affluent en foule(angoissante pour Ulysse car chacun vient avec ses récriminations) . Une vie entière apparait sous un nouveau demi jour curieux :succession d’ éléments peu fiables, dérisoires, qui mine définitivement toute idée de vérité stable. Il en résulte, parfois, une sorte d’impression de damnation mi bouffonne mi amère irrémédiable.
Des scènes brèves tourbillonnent de telle manière que le centre de gravité d’une existence se réduit à une illusion sur soi-même et des malentendus avec les autres. Mais heureusement, rien n’est monotone dans ce saut vers la mort. Le plus émouvant vient sans doute que dans ce déballage cruel , surgissent des bouffées de tendresse , des aveux de fidélité pour un vieux souvenir(un chat, un soir de neige), des attachements vrais pour un grand père mort jeune à Gravelotte ,ce jeune mort privé de sa maturité, ou par l’apparition presque chrétienne et miraculeuse de cette « Inconnue d’Arras » aux pieds mouillés dans les ruines de la ville bombardée. qui reste une halte merveilleuse, comme sortie d’un vitrail.
Ulysse avance donc dans un no mans land où tout miroite entre mensonges , clichés, affections mal reconnues, nostalgie pour une vie sur terre , illusions perdues , ce qui entraîne le spectateur sur la jetée inconfortable d’une irréalité pirandellienne . L e suicide a ouvert une énorme brèche parmi les souvenirs rassurants. La mémoire est devenue une maladie. .La rassurante familiarité s’efface et ouvre sur un curieux vertige métaphysique. Le fossé entre ce qu’ Ulysse croit avoir compris de son vivant, et ce que son agonie lui révèle , l’amène ainsi, par degrés, au fond de l’inquiétude humaine.
Aucune consolation théologique chez Salacrou.
Vue de l’autre côté du Léthé ,ce fleuve des enfers, la vie apparaît comme un théâtre,un décor trompeur, un assemblage conventionnel,artificiel, qui serait médiocre dans son conformisme, sans l’humanité (fugitive) et la bonté de quelques rares personnages consolateurs. La noirceur de la pièce ne fut pas très appréciée du public en 1935 et elle ne tint l’affiche que grâce à la présence du comédien exceptionnel Pierre Blanchar et l’humour de Jean Tissier an majordome. Salacrou annonçait, en quelque sorte l’ existentialisme noir de Sartre.
La pièce met donc à jour les déchirures d’une conscience qui est tiraillée par des vérités contraires,instables des autres, de l’Autre. .« A chacun sa vérité »Et chaque acte d’un personnage mine l’acte précédent. Comme l’a dit Pirandello , une vie, « ce cratère bouillonnant de folies, d’actes illégitimes ou refoulés, » de raisons plus ou moins recevables, fausses, inconstantes, met à nu et rend dérisoires nos pensées et nos actes gelés par la mort.
La vie passée ressassée et revécue, devient alors une fiction insaisissable,un jeu d’ombres, de reflets, , un curieux Mal sans autre Châtiment que sa culpabilité. L’être intime est ainsi condamné à une curieuse peine : sa vie entière, devient sables mouvants , identité se cherchant. Où est le Bien ,où est le Mal ? Et c’est ainsi qu’Ulysse se débat comme un forcené dans les mensonges de sa vie et entre dépaysé dans le grand mystère , l’au-delà.
Ce qui m’a le plus frappé c’est que cette « Inconnue d’arras » annonce « Huis clos » de Sartre, pièce, rappelons le composée entre octobre et décembre 1943 et créée le 27 Mai 1944.
Comme dans la pièce de Salacrou, Sartre propose le jugement d’après la mort sur la somme des actes qui ont composé une existence. Comme dans Salacrou, Sartre nous introduit dans l’enfer des consciences qui se jugent. Plus férocement que dans Salacrou , il ny a pas possibilité de ratures ou de corrections chez Sartre, chaque acte de l’existence ne peut être modifié. Le caractère irrémédiable de la damnation est bien là et le cycle tragique sartrien est plus épais, noir, comme si une souillure s’attachait à la vie terrestre qu’aucun au-delà ne peut alléger . Pas de seconde chance dans une autre vie. la correction morale, le remords ne servent à rien. Chaque acte de l’existence reste fermé sur lui même. Aucun échappatoire. La pièce de Sartre se boucle sur elle même plus violente, aigre, plus « rancunière », que celle de Salacrou. « Huis clos » sent la prison, l’abime, la morbidité, la révolte devant le régime de Vichy, et parfois le dégout comme si la période de l’Occupation ,période de son écriture, avait accentué un sentiment d’oppression et un certain écœurement de l’auteur . Jamais la pièce de Salacrou ne va jusqu’à cette noirceur sartrienne, cette « nausée » existentialiste . Salacrou présente aussi des instants d’espoir, des souvenirs charmants, des lueurs, des moments de douceur ,il offre quelques belles silhouettes , des innocents ou des amoureux sincères épargnés dans le règlement de compte général .
Sartre reprend aussi à Salacrou le personnage du Majordome-meneur-de jeu,Nicolas, si important pour le déroulement de la pièce, et que Sartre nomme « Le garçon » d’étage.
Choix des pièces de Salacrou au Club Français du Livre.
Chez Sartre c’est une espèce d’opinion rageuse , presque de vengeance et de masochisme qui prédomine pour une définition de la qualité éthique de soi-même. Enfin, comme dans la pièce de Salacrou, c’est la déchirure amoureuse qui joue le rôle cathartique déclencheur chez Sartre .Une différence -et elle est de taille !- c’est que Sartre est plus âpre, plus radical, plus systématique, plus acharné pour affirmer que « chaque conscience poursuit la mort de l‘autre »dans une sorte d’entredévoration sauvage .« L’enfer c’est les autres. »Chez Sartre le règlement de compte sentimental est acharné, infini, sans répit ni pause, avec une dose d’érotisme tout à fait originale et prégnante, capitale, qui a fait sursauter le public de l’époque, sans compter la franche mise en scène du lesbianisme, et une volonté de détruire l’Autre, définitivement, qui n’est pas du tout le sujet de Salacrou.
L’ombre du grand Pirandello sur le théâtre de Salacrou et de Sartre
La manière dont les trois personnages -à égalité- ; cherchent le coupable chez l’autre pour se décharger de sa propre culpabilité prend un tour plus brutal, rageur, et définitif chez Sartre. Pas chez Salacrou. Mais chez les deux auteurs dramatiques, à neuf ans de distance, la métamorphose du théâtre pirandellien en tribunal des consciences est passionnante à suivre.
…De nouveau sur la plage de Langrune, devant la route noire mon enfance ne passe pas. Sales souvenirs de pension restés entrouverts.. Mes parents sont des jeunes gens qui ne m’ont pas encore conçu. Au large, les catamarans culbutent les vagues. Plus d’ombre, une coulée lumineuse vers Riva-Bella . Gigue de mâts, fenêtres qui cognent, minuscules rides d’argent qui ourlent la plage. Pendant la nuit, des paquets d’algues ont bruni les bancs de sable. Tu es là, proche, enfance, cette honte qui te colle au corps,baguettes des jambes, crabe tricoté large sur ta misère laineuse qu’on appelle un maillot de bain . Tu échanges le froid de la mer avec ton propre froid.A 43 ans de distance tu cherches une délivrance impossible dans les traces de sel qui suintent sur les poteaux de bois goudronneux .
Les êtres que tu connais sont si peu nouveaux que tu en es malade Tu as perdu ton lycée, ton Gaffiot, entoilé orange, ton paquet de P4 , ton compas d’écolier étincelant sur velours noir et tu n’oses rentrer à la maison.La matinée chahute ses vagues comme si le monde était un endroit métallique qui t’adresse une grimace. Odeur gluante de dorade grise entre les cuisses, oui, tu ruisselles, tu viens de l’eau, poisson de mauvais temps.Oui, les vagues sont courtes ce matin. Demain, ce sera dimanche, dimanche partout, dimanche de messe, dimanche de la blanquette de veau, dimanche pour tous.Le monde entier émerge de son dimanche .Tu cours vers la maternelle,tintent les premiers tramways. quartier ouvriers bouclés.Tu danses sur une péniche dans l’estuaire de l’Orne,tu fais le con pour épater les filles, tu perds tes billes dans l’eau et les reflets verts forment la chapelle Sixtine,c’est si beau que tu sèches le cours de gym et que tu tombe sans fin dans les reflets.
Un vieil homme passe derrière la haie et te dit :
– Belle journée mon gârs ! Qu’estce tu fais là mon gârs ?
Tu poses ton vélo contre le mur.
Toi, tu vois le temps qui se tord entre ciel et mer. Il pousse des nuages entre deux trouées de lumière. La herse d’eau cogne en bas du jardin. Gerbes de verdure. Pins qui étalent un curieux pelage, les morts appellent ce matin… Les spectres emplissent l’air… Tu jettes le reste de café dans l’évier et tu te dis que tu es devenu père toi même sans savoir rien de l’usage du monde. Que vas tu leur apprendre à tes deux filles ? Le vol des hannetons aux pattes pleines d’encre? La danse sur une péniche ? Les images pieuses glissées dans le Missel ? Histoire de l’organisation Todt ? Le Gaffiot entoilé orange ? Le cache-nez à odeur pisseuse ? Le froid des dortoirs par jour de grand vent ? La roulade sur le tapis de caoutchouc devant les filles qui se marrent ? Les images vitreuses des grandes marées ? La rayonnement de l’été qui ne se met jamais en place ? Que tu le veuilles ou non ces années là se balancent comme une épave dans l’avant-port ?Nausée, vomi, bois flotté qui bouge sans cesse, folie d’oiseaux aux ailes blanches qui te chie dessus. Tout est trop vert, cru, vert cul de bouteille tout est trop dimanche. Le train des permissionnaires ne finit pas d’approcher entre les locos qui rouillent ,et le deuil des rues( noircies de fumées) grossit dans ta paire de lunettes. Ralentis. Eteins. La lumière mourante du soir ,même en bord de mer, n’apporte aucune nostalgie, voilà ce que tu dois apprendre à tes deux filles.
Il y a une œuvre qui, année après année, m’éblouit, c’est celle d’Audiberti. C’est une œuvre multiforme, car Audiberti est à la fois poète, auteur dramatique (« l’effet Glapion » fut un succès ) et romancier abondant. Mais attention ses romans sont surtout de longs monologues d’un flâneur de la vie et flâneur des villes:Paris d’abord, puis Antibes sa ville natale, ou Milan voir « Le maître de Milan »ou Lyon, au hasard de ses voyages. Chaque livre est une promenade dans uen ville, dans son passé, ou un abandon à son imagination dans un foisonnement de mots. Le pus souvent, d’un quartier de Paris ,il tir e des anecdotes, des personnages, des émotions, des souvenirs , comme si chaque pavé d’une rue rameutait un bric-à-brac d’histoires plus ou moins intimes,plus ou moins fantastiques, plus ou moins rêvées.
C’est un art baroque, énorme, avec des passages secrets, des jardinets érotiques, des digressions pleines de charme, « Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras. »
Cette prose riche, si ample, fluviale, charrie tant d’étincelles, d’images superbes, que la critique littéraire la compare à celle de Victor Hugo.
Audiberti passe du ton familier au précieux, du noble au trivial, du cosmique au comique.Cet auteur n’a pas son pareil pour glisser en douce des souvenirs de faits divers oubliés .N’oublions pas que le jeune Audiberti, avant-guerre, travailla à « Paris-soir », section chiens écrasés puis rubrique spectacles.Il lui suffit d’un couloir d’hôtel, d’une vitrine de boucherie, de quelques pas dans les coulisses d’un théâtre pour que des réminiscences affluent, et que son imagination se mette à tourner à plein régime. Il sait s’attarder sur des considérations architecturales sur les pavillons meulière de la banlieue, ou fabriquer un poème assez rigolo sur la cathédrale de Strasbourg,comme s’il s’agissait d’une de ses amies. Le meilleur Audiberti, vous le trouvez dans son ultime promenade parisienne « Dimanche m’attend », carnet de notes de ses derniers mois avant cette mort proche annoncée par son médecin .
Il vous entraîne dans le périmètre des Halles « à la trattoria Toscana »:
» L’éclairage respecte les yeux mais les nappes brillent trop blanc,unique réserve. A l’ angle du passage prospère un magnifique magasin de jouets dont le patron a l’air si triste qu’on n’ose pas entrer se procurer une marionnette embrasseuses ou l’armée d’Indochine avec hélicoptères réels. » Il se dirige vers la Place d’Italie avec ses paulownias à fleurs rouges et s’arrête dans le marché de l’avenue Blanqui. « caleçons, articles de ménage,bretelles, décapants, combinaison, dentifrices, rognons de porc,tripes madère, avec l’appétit touristique qui vous vient de vous enfoncer dans le pittoresque des souks, fût-ce quand on débarque de la grouillade des bords du Gange »… Tout, absolument tout dans « Dimanche m’attend » est de cette encre.Un adieu à sa ville tant aimée qu’il confond avec sa vie, revisitée au bord de la tombe dans une dignité narquoise et une immense tendresse. La maladie lui a donné un curieux mordant épuré ,une discipline dans le regard, et une modestie d’écriture qui transforme ce carnet d’un flaneur en testament à la Villon.
L’ art d’Audiberti repose aussi sur un constat amer.Les relations qu’il eut avec les femmes furent celles d’un complexé , d’un timide maladif , d’un coincé, souffrant de son physique pataud,et de son visage aux traits mous. Il a donc rêvé l’amour dans une sorte de fantasme romanesque et de vertige sentimental qui culmine avec son roman « Marie Dubois ». Il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage l’inspecteur Loup-Clair gros homme, flasque, empoté, peureux , sans doute vierge et qui tombe amoureux de cette fille assassinée, Marie Dubois, dont le visage si frais le hante tout au long de son enquête.
Le passage des Panoramas qu’il aimait
Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme, sa facilité, sa virtuosité pour aborder tous les sujets quotidiens : faits divers de quartier, critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes, etc.
Il adore faire un papier sur »la brute avinée » qui manie la hache dans un hôtel de passe, ou le parlementaire en goguette qui rate son virage et met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo .. Il traîne dans ces bistrots popu avec la photo de Bartali collée sur le percolateur. Il s’attarde devant un sucre qui fond dans une tisane, un faux fakir qui attire les gens du quartier, un prêtre qui d’un geste brusque ôte les œillets qui garnissent l’autel devant lequel il doit dire sa messe. Il ne regarde jamais de haut une concierge, un livreur de gazettes, un balayeur, une pute. « L’éternité ! Zut! L’éternité ! Sans doute nous y sommes, de toute façon, mais enveloppés, chacun, de ce pot de fleur malléable, notre corps, qui, s’il se brise, les morceaux vous entrent dans la peau. »
Jacques Audiberti entouré de ses deux filles, Marie-Louise à gauche et Jacqueline à droite. Précisons que Marie-Louise est romancière et excellente traductrice.Jacqueline Audiberti, 1926-1978, est la fille aînée de l’écrivain Jacques Audiberti. Dès l’enfance, elle déploie des talents artistiques, écriture, dessin. Grande asthmatique, elle a dû lutter contre la maladie, Elle acollaboré à « Lecture pour tous » où ses articles étaient remarqués pour leur ironie brillante.
Jamais pressé, Audiberti bavarde avec les ouvriers tachés de plâtre, les vendeuses de brioches de la rue Richelieu, les pécheurs des bords de Marne ; il suit les trottoirs de banlieue avec des bouts de mégots, les bidasses 10 au jus et leurs blagues idiotes, les garçons de café et leur tablier blanc qui essuient les tables et la morgue de touristes , il savoure les petites pluies avec un rayon de soleil au moment de sauter dans le bus vers Batignolles . Il rôde ,sournois et entêté, dans les gares l’hiver avec ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur les bancs du Palais Royal ,pense à Colette ou Jeanne Moreau », à ces comédiens qui ont joué dans ses pièces et font des figurants plus vrais que nature dans les cimetières. « Ridicule, l’écrivain, quand il se donne l’air de s’extraire, invulnérable et méprisant, de l’enfer général où nous gigotons tous ,lui compris, pour se moquer de la gueule du voisin, ou même pour embringuer dans des intrigues plus ou moins imaginaires des personnages composés à partir d’individus saisis sur le vif. »
Le Marché Blanqui prés de la Place d’Italie
Il s’amuse des reporters en imper qui courent dans les escaliers du Palais de Justice , des vieilles en manteaux peau de lapin bouffeuses de gâteaux, il s’assoit sur un prie-dieu dans l’église Saint -Sulpice pour crayonner une fois de plus le mur peint par Delacroix . Je comprends Truffaut qui le relisait entre deux tournages.
Souvent il se promène la nuit vers Palaiseau ou monte dans le métropolitain brinquebalant de l’époque ,croyant dans sa torpeur, que la ligne va l’emporter vers la mer méditerranée et le port d’Antibes et une bouillabaisse. Sous les arabesques si flatteuses de son stylo une mélancolie se fait entendre ,marquée de curieux échos de souvenirs et d’un sur-monde virginal, et ça fait cirque façon » Huit et demi » de Fellini. avec hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers, petites vieilles qui « fleurent le Vétiver » princes en toc, tantines en jaquette pure laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettées de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmant, un tantinet désuet, décalé, cabriolant , s’éloigne.
« L’existence m’apparaît comme la machination d’un mystère si fantastique et si théâtral que je tremble toujours de ne pas remplir congrûment le rôle qui m’y fut assigné. »
Pour ne pas rester dans une chambre vide, avec une armoire aux portes ouvertes avec des cintres qui pendaient et cliquetaient, je sortis de l’hôtel et attendis un bus Piazza Vescavio. Longtemps, à l’arrêt du bus j’observais des paquets de moucherons qui formaient des nuées sous les lampadaires. Je montai dans un bus vide qui traversa le Tibre par un pont de fer. Je découvris, posée sur une eau d’un vert plomb une sorte de bâtisse en planches, arrimée au quai par des filins et je me souvins que dans ma jeunesse en Bretagne j’avais pris des cours d’aviron de mer . Plus loin s’étendait une zone déserte, herbeuse, entourée de grillage. Enfin le bus s’arrêta dans une sorte de gare interurbaine avec des bus bien alignés, éteints. C’était le terminus. Je descendis. Il y avait des groupes d’hommes silencieux qui fumaient et attendaient. Ils avaient tous des tenues de chantier , certains portaient des gamelles ou des sacs à dos. Ils me fixèrent ou plutôt fixèrent surpris et désapprobateurs ma veste de lin et ma chemisette rouge bien repassée . Il me semblait déjà avoir vécu cette scène dans une autre vie. Je m’éloignai le long de la chaussée. Plus loin des routes à l’abandon s’achevaient en buissons et en lignes d’herbe sèche. Il y avait des piliers de béton, solitaires, avec des affichettes électorales pour le Parti communiste toutes déchirées,ou tagguées ou pâlies à cause des intempéries.
Sur la gauche, près d’un supermarché à toit plat, des voitures étaient disposées en demi cercle, et deux rangées de chaises pliantes étaient occupées par les personnes âgées devant un petite estrade. Les gens du quartier bavardaient ,les hommes en chemisettes ouvertes, tricots de peau, pantalons à bretelles, vieilles sandales, et aussi beaucoup de femmes rondelettes d’un certain âge avec des robes froissées, des châles, les jambes nues. Que de jambes,une forêt de jambes les unes épaisses, d’autres grêles, les unes bien droites, d’autres trop musclées, trop bronzées, ou d’autres trop blanches. Un groupe de jeunes mères aux tenues voyantes , décolletées ,longues chevelures sur le dos, s’était regroupé prés d’un combi Volkswagen. Elles pouffaient de rire en dégustant des glaces.
Tout le monde attendait quelque chose. Un long type en combinaison blanche fendit la foule et brancha des fils .Deux projecteurs posés à même le sol diffusèrent des lumières rasantes qui donnèrent un éclat surnaturel à la foule. Ce faux jour dispensé par les projecteurs transformait le groupe en fantômes décolorés devant la superette aux vitres passées au blanc. J’étais perdu, dans ce quartier périphérique de Rome et je consultais ma montre. Constance devait déjà être dans le Hall 2 de l’aéroport de Fiumicino à consulter le panneau des vols Easy Jet. Je formai son numéro du portable et tombai sur le répondeur.C’est alors qu’un type bedonnant, chauve, en costume froissé monta prestement sur l’estrade, un mégaphone grésillant à la main. Il harangua son petit public avec un ton autoritaire ponctué de longs silences .Il jetait parfois des regards perçants sur le premier rang. Je compris que l’orateur parlait de refuser un projet de périphérique qui obligerait la population du coin à vider les lieux. Quelqu’un me tapota le bras : -C’est Viscardi! Il est bon..notre élu communiste ! me dit un vieil homme, le visage émacié et mal rasé. Il me serra le bras comme à un vieil ami. – Viscardi n’abandonne jamais !Mais il se croit à l’ère pré industrielle .Notre combat est foutu. Ils se disent sociaux démocrates mais ce sont de simples réformistes petit-bourgeois. .Le Parti a été trop indulgent. … Il ajouta : – Viscardi n’a jamais manqué de jus contre les fachos ! Il n’abandonne jamais contre les porcs qui nous gouvernent ! Mais regardez, aujourd’hui combien de vrais communistes dans la foule ? …
Du haut de balcons pas mal de gens écoutaient l’homme au mégaphone avec son ton autoritaire et ses longs silences. des enfants couraient entre les pins. -Et toi, tu votes pour qui ? Moi je suis Emilio Manotti. Il n’attendit pas ma réponse et poursuivit :-Le monde bourgeois a tout infiltré !.. Repliement. Égoïsme. Télé Berlusconi…Foot, matchs truqués, fatalisme.. ….Je suis le dernier de ma génération dans ce quartier. Mes copains sont sous terre. Ils défilent sous terre. Ma génération était enthousiaste. Du temps de Togliatti et Berlinguer, les camarades étaient unis tous ensemble ! Mazzola, Botta.. Angelini..Ferranini .. tous unis..On était tous à chanter piazza Colonna !!des centaines avec drapeaux, pancartes, et aucune concession aux mœurs bourgeoises. !!!. Mais maintenant, même ceux qui ont gardé le cœur à gauche, ils ont la tête de réformistes, même pas de vrais sociaux-démocrates.. J’ai été trente ans magasinier dans une fabrique de chaussures prés de Turin. J’ai travaillé sur un programme prévoyance- accidents du travail avec mon député.. tous les dimanches on était au coude à coude. Manifs, apéros, grandes tablées.. tout a disparu.
..ça me faisait bizarre d’être là, par hasard dans cette réunion,, alors qu’à quelques centaines de mètres, des ouvriers attendaient des bus en silence avec des visages dévastés de fatigue. Et ce vieillard réfugié dans son passé glorieux était retourné dans la blancheur vibrante de la fraternité et l ‘éclat ensoleillé de ses dimanches de manifs sous les platanes du Corso Vitorrio Emanuele II. Je n’avais pas vécu une seule journée dans la foule d’une manif. ; à aucun moment de ma vie je ne me suis fondu dans une foule.. Je n’ai connu que l l’étude solitaire devant mon clavier des montagnes de partitions de Beethoven ou de Schumann .Les ouvriers ? J’en avais croisé parfois tôt le matin en allant enregistrer au studio de Joinville. J’avais regardé les défilés du XIII° arrondissement en attendant, dans ma Fiat, rue bloquée, tandis qu’un cortège de personnel hospitalier ou d’enseignants défilait en direction de la Place d’Italie avec pancartes et banderoles . Quand l’orateur eut terminé, le « camarade » Emilio m’entraîna dans un bar cave aux lumières pauvres et aux tables constituées de vieux fûts. Tout en regardant un minuscule jardin intérieur, j’écoutais cet homme me parler d’une revue qu’il avait fondé avec quelques amis imprimeurs. Il buvait à petites gorgées avec gratitude et précaution ce vin fort. Longtemps il chercha le nom de la revue qu’il avait fondé avec des camarades de sa section. Je commençai à étouffer dans cette salle voûtée surchauffée et bruyante. J’avais un peu honte d’être choisi comme le confident alors que mon éducation bourgeoise si « convenable » m’avait isolé et retranché des foules et même de la simple camaraderie sportive. Il m’était arrivé de juger avec une sorte de condescendance ces cortèges ,leurs slogans, et leur chahut . En apparence je restais un garçon flegmatique mais intimement j’éprouvais comme une infirmité l’incapacité à comprendre ces luttes sociales. J’avais conscience de ma propre inutilité. Et ce vieux communiste rouvrait la plaie. Il détenait des réponses à des questions que je ne voulais pas me poser. Oui, je me sentis inutile, protégé mais aussi prisonnier dans ma bulle musicale et artistique.
Emilio continua à me parler du PCI et de la bascule du mouvement au moment de la mort d’Aldo Moro. Nous sortîmes quand le patron du café éteignit le néon du bar. Sans la nuit tiède les gens du quartier bavardaient tranquillement. Ils appartenaient à une communauté ,je les enviai. Des voitures démarraient dans des bruits de portières qui claquent . Emilio me serra le bras et prit un sentier que je n’avais pas aperçu. J’allumai mon portable. Constance devait être arrivée à Paris. Demain je savais qu’elle devait enregistrer la sonate pour violoncelle et piano N° 1 en ré mineur de Gabriel Fauré avec son nouveau compagnon. Les derniers habitants du coin se dispersèrent entre les immeubles en lançant encore des blagues.
John Le Carré depuis « L’espion qui venait du froid » (1963) a construit une œuvre d’un parfait classicisme romanesque pour décrire le Renseignement anglais d’après-guerre , le MI5 et MI6. Je l’ai vérifié ces jours-ci en relisant « le voyageur secret », roman paru en 1990 et qui est un peu le « A la recherche des espions perdus » de Le Carré, alors qu’il a 59 ans et fait un bilan de son œuvre qui culmine avec la trilogie Karla, « La Taupe », Comme un collégien » et » les Gens de Smiley ».
Ce qui étonne c’est qu’il apparait comme l’héritier de Dickens par de multiples facettes: son humour d’abord, sa passion des villes et des atmosphères brumeuses, sa virtuosité pour faire démarrer des actions ,une manière de suggérer le touffu de la vie. Plus profondément, ses grands personnages combattent des humiliations venues de leur enfance. Cela nimbe d’une sorte de tristesse et d’irréparable solitude les meilleures scènes et donne une impression de gâchis à la fin de chaque roman. Et comme Dickens, Le Carré n’est pas un réaliste. Les relations humaines sont à peu près toutes corrompues, bizarres, tordues. Le soupçon, la défiance gangrènent les rapports humains. La trahison se révèle toujours à un moment de l’action entre ces hommes qui jouent leur vie. Les rapports avec les femmes ne sont pas mieux.
Enfin et surtout, chez lui, comme chez Dickens, les lieux subissent une déformation subjective et prennent l’aspect d’un rêve inquiétant, à la limite du fantastique. Le malaise, l’angoisse, l’attente, le doute, brouillent tout objectivité. Le Carré est un artiste de l’anxiété, comme Hitchcock. Le MI5 apparait un Ministère du soupçon.
Le Carré au temps de « l’espion qui venait du froid »
Le nocturne l’emporte sur le diurne, la défiance sur la confiance, la rumination sur le fait réel, l’échec l’emporte sur la réussite. On oeut également faire un parallele entre le Ministère de la Justice vu par Dickens (un labyrinthe poussiéreux et inefficace) et la vieille bâtisse du MI5 vétuste ,anachronique, à Cambridge Circus. « Le Cirque » repose sur des lambeaux de souvenirs glorieux et lointains,dans un culte du souvenirs des agents disparus à Berlin, plutôt que dans des projets franchement adoptés s par le « Foreign Office . « Le cirque » se sent incompris. Dans son éternelle partie d’échecs avec Karla, le chef des services soviétiques à Berlin-Est se joue un curieux effet miroir. Le combat avec le régime soviétique, imprègne « le cirque » d’une mélancolie, d’un mal à l’âme slave ,comme si tant d’années de rivalités créé une complicité trouble. George Smiley et ses hommes donnent le sentiment de vivre dans une Maison Mélancolie à l’écart de l’Angleterre officielle . « Le Cirque » est d’autant plus isolé qu’il est méprisé par les services américains et régulièrement controlé et mis en doute par le Foreign Office.
Sur le plan stylistique, Le Carré ressemble à un artiste-décorateur et éclairagiste de premier ordre pour métamorphoser les lieux :Londres, Paris, Hambourg, Bonn, Athènes, Zurich et Berlin deviennent des pièges. A la vie ordinaire des habitants se superpose un labyrinthe et une topographie de l’angoisse. On pénètre lentement, insidieusement dans une inquiétante étrangeté. Elle nait de la banalité même : ç ‘est un boulevard périphérique mal éclairé, un terrain vague avec une camionnette bizarrement garée, un appartement avec un trousseau de clé qui ne se trouve pas à la bonne place, un chemin de halage trop tranquille, une navette fluviale avec un couple de touristes qui ne sont sans doute pas des touristes .
Ce qui caractérise le Cirque, c’est que, à la manière du château d’Elseneur, quelque chose est pourri. Les relations humaines sont corrompues et maléfiques. Autour de George Smiley l’organigramme du cirque, remanié par Alleline, et longtemps dirigé par Control comporte un premier cercle : Lacoon, Toby Esterhase, Peter Guillam,Bill Haydon, Jim Prideaux, etc,etc.
Ce cercle devrait réunir la crème de la crème de ces Chevalier de la Table Ronde(souvent venus des collèges aristocratiques) ,mais hélas Perceval a posé un micro sous la table. Référence à l’affaire Philby ?.. Il y a toujours un traitre, une taupe dans le groupe. Loin d’être simplement décimés par les services de renseignements soviétiques et les méthodes de Karla, ils se surveillent entre eux, et toute la chaîne est contaminée : officiers traitants, chefs d’agence, sentinelle, boites postales, relais à l’étranger, contacts dans les ambassades, tous en danger.
Smiley dans « la Taupe » interprété par Gary Oldman
La figure de Smiley se distingue par une profession de foi totale envers la mission du Cirque. Il déploie une vigilance austère, presque luthérienne, auquel s’ajoutent des échos du passé qui gardent des résonances douloureuses face aux manœuvres réussies des Soviétiques. La vie privée de Smiley est une catastrophe due à la trahison de sa femme Ann pour un collègue qui se révèlera être la taupe. On devine que derrière tous les gestes et toutes les ruminations de Smiley, il y a l’ombre portée de ce chagrin intime. Sous l’apparence douillette d’un club discret de gentlemen avec ses codes, ses mots de passe, son passé mythique, ses vieilles photos de groupe, ses histoires grivoises, ses séances d’entraînement à Sarratt la confraternité n’est qu’un leurre. Le Carré a pulvérisé le mythe James Bond en créant un Smiley effacé, bureaucrate tatillon, morose, fatigué , greffier du service, un obstiné , secret dans ses vérifications, ses comptabilités.il puise dans sa « mémoire infaillible » sur laquelle il vit depuis plus de trente ans. Son intuition suraiguë tourne à la paranoïa, mais il a un atout : il se sait plus intelligent que ses adversaires (que Karla en particulier, son homologue à Berlin-Est), et que ses collègues. George Smiley est un espion aussi redoutable qu’atypique. Son allure grise trompe son monde. On le croit somnolent, presque distrait dans son retrait, mais c’est le seul vraiment vigilant. Sa manière d’avancer dans des montagnes de décombres d’agents perdus, de dossiers mis en sommeil, d ‘occasions ratées, d’opérations annulées, d’omissions coupables, d’agents peu sûrs, l’auréole d’un prestige gris qui inquiète.
Quand il se déplace, le décor le boit comme un buvard, l’absorbe, il devient un fantôme, mais un fantôme vigilant qui saisit la bonne information, exploite le détail capital avant les autres. Sa paranoïa se révèle une forme sophistiquée d’intelligence.
En inventant Smiley , John Le Carré réussit un personnage qui deviendra aussi célèbre en Angleterre que Hercule Poirot ou Sherlock Holmes . Son travail est d’autant plus ingrat qu’il connait parfaitement les compétences de Karla.
On croyait cette époque de Guerre Froide achevée, et on découvre depuis un an, avec la Guerre en Ukraine que les méthodes de Poutine ressemblent à celles décrites par Le Carré dans la plupart de ses romans.
Quand il a construit la « trilogie Karla » David Cornwell de son vrai nom, s’est appuyé sur sa connaissance du Foreign Officie puis sur son bref passage – assure-t-il- pour le MI5 et le MI6 du temps où c’était un immeuble vétuste à Cambridge Circus.. De cette expérience, Le Carré a tiré une fabuleuse masse d’informations qui n’a aucun équivalent dans la littérature d’espionnage. Il dévoile la fabrication des identités (« les légendes ») le recrutement, les entrainements, les intoxications psychologiques, les exfiltrations d’urgence, les intermédiaires, les codes, les courriers, les planques, les gadgets électroniques, les debriefings, mais aussi les salaires, les implications de la vie privée et ses conséquences sur les missions. C’est une telle référence, aujourd’hui encore, qu’Éric Rochant, qui est à l’origine des 5O épisodes de la série télévisée « Le bureau des légendes » pour Canal + a déclaré s’être inspiré de la trilogie « La taupe », » Comme un collégien » et « Les gens de Smiley ».
John Le Carré dans sa maison des Cornouailles
On retrouve dans la série française ce qui faisait l’originalité du travail romanesque de Le Carré :le souci de coller au vrai travail de cette bureaucratie, que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, la lutte interne et les coups fourrés dans un même camp occidental , la maitrise parfaite entre la masse et les détails, la paranoïa de chaque service ,l ’importance du facteur humain dans l’élaboration d’une opération, l’obsession de la fuite, la « casse » humaine comme une donnée parfaitement intégrée, l’abomination psychique d’une vie d’espion. Ajoutez à cela désormais la guerre informatique à laquelle se livrent les services de Renseignement (sur laquelle Le Carré s’est exprimé dans les journaux britanniques peu de temps avant sa mort), et qui devient un enjeu essentiel pour paralyser le camp d’en face dans ces armées des ombres.
La maison où est censée vivre Georges Smiley
Voici quelques lignes qui définissent Smiley en fin de carrière dans « Les gens de Smiley » , qui reste, selon moi , son meilleur roman.
« George Smiley ne revint pas après cela, mais d’après une histoire que racontent les cerbères, un peu après onze heures ce soir-là, lorsqu’il eut rangé ses papiers, débarrassé le bureau qu’il occupait et mis à la poubelle, pour être détruites, quelques notes griffonnées, on le vit rester planté un long moment dans l’arrière-cour – un endroit sinistre… – à contempler l’immeuble qu’il allait quitter et la lumière qui brûlait faiblement dans son ancien bureau, un peu comme des vieillards vont contempler les maisons où ils sont nés, les écoles où ils fait leurs études et les églises où ils se sont mariés. »
Je suis toujours surpris que les stendhaliens ne parlent pas davantage de l’expérience militaire de Stendhal dans sa formation. C’est un moment capital. Stendhal a fait toutes les campagnes militaires à partir de 1800, sauf deux : la campagne d’Autriche en 1805 (il est alors à Marseille et semble se désintéresser complètement de la vie politique et militaire contemporaine, au point que l’on ne trouve même aucune référence dans ses journaux et lettres de l’époque à la victoire d’Austerlitz le 2 décembre), et la guerre d’Espagne de 1808-1809 ,pour la bonne raison qu’il est alors commissaire des guerres à Brunswick.
Stendhal au temps de sa campagne d’Allemagne
C’est en 1800, le 7 mai, que Stendhal , 17 ans, part pour l’Italie. Il arrive fatigué et fiévreux à Milan le 7 juin. Il prend des leçons d’un maitre d’armes, apprend la clarinette, multiplie les projets de pièces de théâtre qu’il n’écrira pas. « Je crois qu’un jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre. ». Il est navré « d’avoir l’air gauche avec les femme ».
Ce sous-lieutenant au 6° dragons est affecté en 1801 à l’état-major du général Michaud » .
« J ’ai fait avec le général Michaud de grandes promenades à cheval. Le pays de Bergame est vraiment le plus joli que j’aie jamais vu. Les bois dans les collines derrière Bergame sont tout ce qu’on peut imaginer de délicieux. » Il ne manque jamais d’aller au théâtre écouter du Goldoni dont il apprécie les comédies.il a souvent des poussées de fièvre qu’il soigne à la quinine .A Milan il est toujours fourré à l’opéra .Il aussi stationne à Bergame, Brescia, et la vie mondaine l’attire. Il rentre à Paris début 1802 et démissionne de l’armée.
Jusqu’ici il n’a jamais participé à une bataille. Quand il réintègre l’armée fin1806, protégé par Martial Daru, on l’envoie en Allemagne à Brunswick. Il est alors adjoint provisoire aux commissaires des guerres. Et là, il n’y-a pas que sa passion amoureuse pour Mina de Griesheim. Il découvre à 26 ans, les horreurs de la guerre, lui qui n’a jamais participé à une bataille. Il écrit dans son » « journal », à la date du mai 1809, à Enns, un très long et vrai reportage sur ce qui s’est passé . Il raconte que d’abord un incendie s’est déclaré , »brulant 50 ou 60 maisons ». Quelques officiers français sont « horriblement brulés ».Il continue : « Voilà de l’horreur, mais de l’horreur aimable, si l’on peut parler ainsi. Celle d’hier a été de l’horreur horrible, portée chez moi jusqu’au mal de cœur. »
Paysage de Rome
Extrait :
» En arrivant sur le pont sur la Traun nous trouvons des cadavres d’hommes et de chevaux, il y en a une trentaine encore sur le pont ; on a été obligé d’en jeter une grande quantité dans la rivière qui est démesurément large ; au milieu, à quatre cents pas au-dessous du pont, était un cheval droit et immobile ; effet singulier. Toute la ville d’Ebelsberg achevait de brûler, la rue où nous passâmes était garnie de cadavres, la plupart français, et presque tous brûlés. Il y en avait de tellement brûlés et noirs qu’à peine reconnaissait-on la forme humaine du squelette. En plusieurs endroits, les cadavres étaient entassés ; j’examinais leur figure. Sur le pont, un brave Allemand, mort, les yeux ouverts ; courage, fidélité et bonté allemande étaient peints sur sa figure, qui n’exprimait qu’un peu de mélancolie (..) Montbadon*, que j’ai retrouvé à Enns, toujours se faisant adorer partout, est monté au château, qui était bien pire que la rue, en ce que cent cinquante cadavres y brûlaient actuellement, la plupart français, des régiments de chasseurs à pied. (..)*Montbadon , ami de Stendhal, était adjoint, lui aussi, aux commissaires des Guerres-dans l’Intendance.
Lettre de Stendhal à sa sœur Pauline
« Un très bel officier mort ; voulant voir par où, il le prend par la main ; la peau de l’officier y reste. Ce beau jeune homme était mort d’une manière qui ne lui faisait pas beaucoup d’honneur, d’une balle, qui, entrant par le dos, s’était arrêtée dans le cœur. Il parait probable qu’il y eut 100 morts. Ce diable de pont est énormément long, les premiers pelotons qui s’y présentèrent furent tués net. Les seconds les poussèrent dans la rivière et passèrent.. » Il explique aussi que depuis plusieurs jours, il dort tout habillé, allongé sur des chaises, prêt à se battre, sous le harcèlement des autrichiens.. Stendhal fut jugé par ses supérieurs comme un officier intelligent mais tranchant et susceptible.
Carnet de Stendhal pour « Lucien Leuwen « avec dessin
Pendant la campagne d’Allemagne de 1809, qui fut très dure contre les prussiens, car souvent le système militaire français fut mis en échec, Stendhal , entre deux escarmouches s’attarde aussi volontiers sur l’évocation de la délicatesse du paysage allemand, ou le coté avenant , doux, franc, maternel des femmes allemandes . Ce qui frappe dans ses lettres aussi bien que dans son « Journal » c’est son style : refus de l’emphase ,refus de toute idéalisation Romantique, de toute vantardise. A noter aussi que les épisodes les plus choquants sont rapportés dans un style froid, précis. Il les passe sous silence quand il écrit à sa chère sœur Pauline. Parfois un éclair d’ironie. Mais le pire il devait le vivre au cours de cette si éprouvante retraite de Russie, où il faillit vraiment mourir, -et dont il ressortit amaigri, sans cheveux- débarrassé de toute illusion sur le genre humain. C’est au cours de cette infernale retraite par -30° que Stendhal révèle son courage, sa présence d’esprit, et supporte des épisodes qui découragent les caractères les mieux trempés. . Il confie dans une de ses lettres qu’il a « vu et senti des choses qu’un homme de lettres sédentaire ne devinerait pas en mille ans ». Là encore le culte de l’énergie ne fut pas une formule creuse. Tous les témoignages à propos de la campagne de Russie concordent pour reconnaitre sa maitrise, sa lucidité, et l’intelligence rapide de ses décisions qui ont sauvé ses hommes dans la débâcle .Notamment au passage de le Bérézina. C’est un des paradoxes de Stendhal, dans les pires circonstances de la Retraite de Russie, il montre qu’il il ne craint pas la mort alors que dans un salon il perd ses moyens et se révèle timide avec les femmes. Les meilleurs stendhaliens et non des moindres (Henri Martineau, Michel Crouzet notamment) avancent que c’est dans cet enfer et parmi les débris de la grande Armée, à l’extrême limite de l’épuisement, découvrant le fond même de la barbarie dans les deux camps, qu’ il s’est forgé cette morale de l’Egotisme . J’y reviendrai.
L’incendie de Moscou
En attendant, voici comment il raconte à son ami Felix Faure, resté à Paris, l’incendie de Moscou tel qu’il l’a vécu.
A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE
Moscou, 4 octobre 1812
(..) Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui a pour titre Facéties.
Mes voitures de François se firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers sept heures. Nous rencontrâmes M. Daru furieux. Nous marchions directement vers l’incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile ; enfin nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici une colonne très considérable de voitures s’enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n’aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d’un cercle de feu. Ce n’était pas du tout l’état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir ; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu ; il fallait le tourner.
L’impossibilité nous arrêta net ; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j’oubliai un Instant que j’avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J’étais harassé, je marchais pied, parce que ma voiture était comblée des pillages de mes domestiques et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n’aurait couru aucun danger, mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s’endormir au milieu d’une rue brûlante.
En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgener, dont j’ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l’audace, c’est-à-dire au bon sens, et nous montra qu’il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.
Nous en suivions un vers les onze heures, nous coupâmes une file, en nous disputant, avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tcepsltoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet, au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette -atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la Mer de Naples. »
Ce fut un drôle d’été 1973. Je venais d’avoir trente ans .J’avais loué pour juillet une vieille demeure délabrée dans une clairière de la forêt du Mesnil, pas loin de Saint-Malo. Petit déjeuner dans la brume le matin et plateaux d’huitres le soir… Je me souviens du cri à midi : « Débouchez le cidre !! Venez les enfants !!! A table!!!»
C’était l’époque où les amis de Paris débarquaient à l’improviste. Cet été là il y eut Jason et sa femme Cécile, les Morel, André et Irène, et Sandra qui courait en survêtement dans les sentiers forestiers.
Je devais me débrouiller seul avec les deux filles car Vera, ma femme, harpiste, commençai à être très demandée professionnellement. Elle remplaçait souvent la deuxième harpe à l’Opera de Paris. L’été on la demandait pour les festivals de Vérone et d’ Aix en Provence.
J’attendais donc les grandes vacances avec appréhension. Je me souvenais de l’été précédent. J’en avais marre de conduire les enfants à l’école de voile, aux marionnettes, au zoo, au cirque, marre de les habiller, chausser, peigner, de les amuser, de les frictionner avec des lotions antipoux, de recoudre des boutons, de les aider à attraper des papillons, de changer des draps, pendant que Vera jouait de la harpe. J’en avais marre aussi d’ouvrir des douzaines d’huitres pour des potes qui ne m’aidaient en rien et vidaient les bouteilles de Muscadet en s’engueulant à propos du film de Jean Eustache « la maman et la putain » qui avait été l’événement de Cannes.
L’été est propice aux bilans. Je me souviens surtout du soir où Jason(qui n’arrivait pas à financer son film sur Ingmar Bergman) avait déclaré que notre génération n’avait « rien foutu !… Oui, nous avons tous plus de trente ans et nous n’avons rien foutu !…pantins exaltés !!!verbeux !!!..nous sommes de pitoyables fugitifs de Mai 68..mais personne ne nous poursuit.. Nous sommes les plus nuls des nuls..«
Sa voix tranchante et acide à la Saint-Just résonnait à la lisière de la foret.
André, lui, pétrissait de la mie de pain, et affirma que nous avions tous succombé à la raillerie ce qui nous empêchait de choisir un camp. Je pensais surtout que nous étions en train de cesser d’être jeunes en poussant des caddies emplis des pots pour bébé. André, qui travaillait à Ouest-France nous affirma que les Catholiques bretons résistaient vaillamment à la modernité, mais que les Communistes seraient les cocus de l’Histoire. Enfin, dit Sandra, nous avons eu notre Révolution, elle était sexuelle, situationniste… et beaucoup d’amour sans réponse de votre part.. Bla-bla…bla-bla.. Simplement, nos cœurs demeurent vides comme un appartement neuf à vendre qui ne trouve pas d’acquéreur.
Tout en surveillant mes deux filles qui prenaient leur bain en jouant avec la mousse, je me demandais si nous vivions désormais à l’écart de la Grande Histoire, logés dans une petite caverne de Platon sympa avec frigo et grille-pain… J’avais rangé ma bibliothèque et sournoisement caché » l’homme unidimensionnel » de Marcuse et « Que faire » de Lénine. Nous fabriquions désormais du présent, un présent renouvelable déroulé comme un rouleau de tissu gris, un présent frais quand on ouvre la fenêtre le matin, le présent et son étendue d’eau calme qui ne reflète rien et nous évite toute incursion dans le passé, l’enfance, nos parents, nos origines sociales. Je me lis à fréquenter les bars certains soirs. Quelques jeunes femmes délurées , à pantalon évasé et fluo , aux cheveux rose-violet et d’un accès facile et qui trouvaient tout « marrant » au deuxième Ti punch se montraient disposées à une forme d’échangisme de bon aloi.
Plus de trente ans ont passé. Maintenant, Jason parle aux pins du Sud-ouest. Il a des revanches à prendre …Le producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien ?… Il en est resté deux boites en fer sur un coin d’une terrasse et une table de montage qui prend la poussière. Sandra , elle, après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’est mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » .Elle est prof de yoga dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle me l’avait écrit, de l’ile de Suomenlina, en Finlande…
Que d’esprits meurtris, aiguisés et désolés, quelle révélation de notre nudité au cours de cet été-là. A la fin de Juillet, les amis partis, la Création toute entière bruissait d’inspectes dans le jardin retourné à l’état sauvage. Je glissais le long des routes bocagères qui mènent de Combourg, à Dinan. Herbes, vagues, haies, nuages, collines, étangs rapetissent dans le rétroviseur.
… J’arrêtais souvent la voiture devant la mer, vers Saint-Jacut. Les filles couraient sur des langues de sable pour faire décoller un cerf-volant. Le soir des nappes de mercure dans l’estuaire … La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage dans le frottement des brosses contre le pare-brise, les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises. Le crépitement sourd des jets l’eau contre la tôle de l’Alfa je l’entends encore. Le portique s’éloignait. L’absence de Vera me pesait en cette fin d’été. J’avais épuisé tous les jeux possibles avec les filles.
Et puis il y eut l’achat d’une gravure de Jacques Callot un dimanche. Je l’avais découverte dans un vide-greniers de Lanhélin. Mal roulée, son papier épais portait des taches rousses et s’intitulait « La pendaison ». On voyait sur la gauche des troupes en armes, piques alignées, mousquets à l’épaule, officiers avec bottes à revers et chapeaux à plumes. Ils se tiennent près d’un énorme chêne. A ses branches basses des grappes d’hommes sont pendus comme des fruits mûrs. Ce sont des voleurs, dit la légende. Sur une longue échelle un moine tend un crucifix.
En découvrant cette gravure de Callot, j’eus un flash : je me demandai alors si ces grappes de pendus, ce n’était pas le symbole de notre génération. Nous étions pendus les uns après les autres, pendus dans du coton, dans un douillet confort, mais pendus quand même, engloutis et anonymes sous les néons des hypermarchés, pendus et perdus dans les travées de produits d’entretien, avec une maturité dont on ne sait que faire.
Les enfants me demandèrent pourquoi j’avais acheté cette affreuse gravure. Je mentis en disant que je m’intéressais à la guerre de Trente Ans. Je ne dis pas : nos trente ans. Elles écoutèrent distraitement. Elles préféraient observer les rochers blanchis d’écume et les dunes qui couraient le long de la côte.
Le lundi je raccompagnai les filles au train, à la gare de Dol.
Au retour, dans la voiture, une lourde odeur de pré fauché ; la paille qui sèche et cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide, le ciel haut et clair, les champs lointains forment des vagues d’herbe, des vagues de collines, prairies qui naviguent entre ombres et nuages … Le chant divin de la campagne…
Ce matin de juin, à sept heures, je sors de l’hôtel pour aller trois rues plus loin prendre un café dans la via Giovanni Battista Morgagni C’est un petit bar à reflets de palissandre. J’aime son serveur âgé, à veste blanche impeccable, il circule devant des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes constellées de médailles dorées . Ses gestes sont précis, lents, réguliers, avec une pointe de solennité même quand il y a une foule empressée.
Quand je franchis la porte, des infirmières piapiatent, volubiles et chantantes, rayonnantes, elles viennent de la polyclinique Umberto Premier toute proche. Je me faufile jusqu’au bar entre deux blondes en train de s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant leurs montures Dior. Une autre lisse ses cheveux châtains et met une espèce de chapeau de chasseur tyrolien orné de longues plumes noires bleutées de coq de bruyère, caractéristique des Bersaglieri. Ce détail rend la scène plaisante, presque carnavalesque.
Devant moi , le serveur pose un granité de citron qui fond doucement dans la coupe en verre taillé et ça devient un amas de neige fondue transparente. Femmes entre elles.. Altières, joueuses, distraites, rieuses, fantasques, avec les riches arômes des parfums offerts en général pour la fête des mères .Les corps libres sous les blouses. L’une menue, avec une peau très blanche et de gentils yeux verts tapote sur un portable à l’écran cassé. Elles ont entre 25 et 40 ans , elles font partie de cette génération exaltée d’amour et de coquetterie, génération régnante, ardente et encore ascensionnelle.
L’infirmière proche a un visage lisse, un profil parfait et un maquillage si soigné et des cheveux impeccablement tirés qui font penser à une hôtesse de l’air. Elle déboutonne le haut de sa blouse pour montrer à son amie un débardeur à rayures Je plonge dans les parfums capiteux.
-Tu sais ce que c’est que la parousie* ?
-Non.
-Il m’a demandé ça avant de monter dans sa bagnole…
L’atmosphère de ce bar matinal est vive avec toute cette brigade blanche remaquillée à neuf. Transparences de feuilles dans le verre cathédrale proche de la porte. Ça bavarde avec entrain, voix volubiles entremêlées, accents rauques, fou rire soudain comme des lames acérées et étincelantes. Quand je pense que tout à l’heure je retournerai à l’hôtel, décrocher la clé au tableau, devant ma machine à écrire, seul et muet , à écouter les bruits de couloir, les femmes de chambre qui claquent les portes, en pensant que je n’écrirai jamais « Guerre et Paix » ni même « La dame au petit chien » de Tchekhov. Ces Russes, quand même, cette manière de mentir magnifiquement…
Heureusement tout contre mon épaule une fille à beaux cheveux noir corbeau montre son genou à sa copine. Un genou rond, blanc, lisse, crémeux, plein, immense, vertigineux.
J’imagine les heures creuses de la nuit dans parmi les couloirs et escaliers déserts, aux reflets de linoleum. Les boites de gants stériles prés du clavier d’ordinateur, le placard à bandages, l’anneau du Scanner et sa bouche d’ombre derrière les stores, la barre lumineuse verte qui clignote à l’extrémité du couloir vers le service traumatologie, et ces heures quand il ne se passe rien, ce sournois colletage avec la Mort qui traine sa faux dans l’ascenseur .Ce qui a dû flotter de désœuvrement et d’ennui pour ces jeunes femmes au milieu de la nuit, cet éternel entresol, un magazine feuilleté dix fois dans cette ambiance de catacombe.
Enfin, le miracle du matin ! Les premiers oiseaux chantent ! Cloches du campanile. La sortie bavarde et ensoleillée de ces infirmières dans la cour, la folle réverbération du milieu de l’allée, jambes nues, mollets découverts. Soleil jusqu’au portail. Scintillements de la rue, épaisseur noire si belle des platanes.
C’est vertigineux d’être à la fois si proche d’elles, dans le parfum musqué et orientale de leurs chevelures, la tasse de café à la main, au beau milieu de cette cargaison magnifique de jeunesse et de maturité, et quand même séparé d’elles par tant de saisons. Volupté de leurs jambes, notamment celle qui d’un petit coup du pied gauche, ôte sa ballerine pour gratter son autre pied tout en cherchant de la monnaie dans son sac-panier.
Le serveur et sa calvitie avancée reste impassible devant cette assemblée de femmes, il s’affaire autour de la machine chromée qui siffle, chante, suinte, fait bouillonner du lait dans un petit pot de métal.
Ces jeunes femmes sorties d’un tableau de Botticelli, là, ce matin comme si c’était Pâques, ou la Résurection. Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.
Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes. Elles s’en vont bras dessus bras dessous, légères sur les taches du soleil, et s’éloignent dans leurs parlotes. La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe sur un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue et ses grands immeubles blancs me semble soudain posséder une précision photographique irréelle, prophétique d’un autre monde et surtout traduire la limpidité cristalline de ma joie dans cette matinée romaine.
Je commande un autre ristretto.
*La parousie, c’est le retour glorieux du Christ sur terre, à la fin des temps. Précisons que le Seigneur ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup.
J’ai longtemps vécu à cent mètres de l’appartement de Dominique Rolin, rue de Verneuil. C’était une femme charmeuse, distinguée, souveraine, avec un regard d’une beauté cristalline, et un rire qui montait très vite, spontané, vers les aigus, à se faire retourner tous les passants du quartier.
Je savais, par une attachée de presse indiscrète, que Dominique avait une longue liaison avec l’écrivain Philippe Sollers, et que tous deux avaient l’habitude de partir, au milieu de l’hiver, pour Venise. La présence de cette romancière était si enjouée, si savoureuse que lorsque j’appris sa mort, à 98 ans, le 15 mai 2012, j’ai eu un mal fou à y croire. Il y a des gens dont la personnalité est si forte, qu’ils poursuivent leur musique vitale en nous bien au-delà de leur disparition.
Bref, Dominique me manque. Sa tête penchée, son rire, ses questions drôles, sa familiarité somptueuse, son éclat.
J’avais lu d’elle -bien avant de la connaitre – « Les marais », roman paru en 1942. C’est un livre coupant, amer, secouant, sensuel, un règlement de comptes familial. Et le portrait d’un père qui dévaste son entourage.
La cellule familiale était décrite comme un champ de bataille, le terrain de toutes les menaces et de tous les affrontements et déchirements. J’ai su plus tard combien ce livre comportait d’autobiographie. Il ramenait à l’enfance bruxelloise de l’auteur.
Ensuite j’avais aimé « Le gâteau des morts ». Ecrit en 1982, dans ce texte pugnace, audacieux, Dominique Rolin inventait sa propre mort, le 5 août 2000. Elle imaginait son agonie avec une rudesse qui rappelait les danses macabres du Moyen-Age. Elle traitait ce thème avec un éclat insolent, une vigueur colorée à la manière flamande. Ce n’est pas pour rien que son peintre préféré était Breughel l’Ancien. L’auteure, délirante, heurtée, méthodique, pythique, sautait par-dessus le mur des Lamentations et du bon gout pour affirmer une curieuse exaltation. Il y avait à la fois de la jubilation et de la sauvagerie. Le thème amoureux était tenu par Jim, ce personnage masculin était Sollers.
Ce qui m’avait le plus frappé, c’était la lumière impitoyable sur le corps humain, dans une cette prose qui mêlait présent et passé dans un pur mouvement de conscience, dans un flux qui se détachait du réalisme et parfois de la vraisemblance. Dominique Rolin appuie toute son œuvre sur des rêves, des phantasmes et des obsessions pour sonder son espace du dedans. Elle ne se limite jamais, ne se censure ni ne mutile son imagination. Elle plaide pour « la folle du logis » vie libre, divagante, personnelle, reconstituée, détachée du rationnel, et d’une sincérité aux embardées stupéfiantes. Le surréalisme n’est jamais loin. Elle vous jette dans des fulgurances, des paradoxes, des alliances insolites et des sensations cénesthésiques. Son expérience métaphysique se fonde sur la dialectique entre la vie et la mort. La vaillance du style possède un tranchant, un coté charnel, des décalages et des rythmes brisés qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
Je viens de lire « deux femmes un soir » , publié en 1992, donc cinquante ans après « Les marais » et je retrouve le même dynamisme de sa prose, des phrases pleines d’aventures, de singularités, de chamailleries avec soi-même, de soudaines perspectives d’outre-tombe paradoxales, avec rebonds, dérapages, paradoxes.
Une mère et sa fille s’affrontent violemment le temps d’un soir.
Dominique Rolin jeune
Nous sommes un jeudi de l’Ascension. Constance, invite sa fille Shadow à diner dans un restaurant qui ressemble à la brasserie du Lutetia. C’est un rituel ,entre elles, tous les deux mois. Les chapitres font alterner méthodiquement la voix de la mère et celle de la fille. Stéréophonie à deux voix opposées. Constance est imposante, sûre d’elle, égoïste, impériale, jouisseuse, collectionneuse d’amants, orgueilleuse, battante, d’une coquetterie théâtrale qui prend d’innombrables aspects, mais elle est aussi terrorisée par la vieillesse et la décrépitude, et l’effacement progressif de sa beauté. Constance célèbre la vie avec l’ emphase d’une femme que la mort épouvante.
Shadow, elle, est introvertie, austère, un peu vieille fille, mais apporte une redoutable intelligence blessée. C’est la voix de l’humiliation subie depuis l’enfance. Sous son air frileux, elle radiographie bien sa mère, dénonce ses comédies et ses obsession physiologiques.
Entre les amuse-gueules, les vins, la sole et le plateau de fromages, la mère provoque la fille, qui résiste ou contre-attaque.
Sous le regard impassible du maitre d’hôtel ces deux femmes, mélangent le vrai et le faux, les souvenirs et le présent, dans une traque pour dévoiler la substance intime de chacune d’elle. Hardiesses, mauvaises pensées, séductions puis dévoilement accablant , esquives et attaques : c’est une surprenante atmosphère électrique de deux femmes qui s’envoutent l’une l’autre. Parfois jaillit la clarté d’une soudaine tendresse. C’est au théâtre ce soir, entre une femme somptueuse vieillissante qui a peur de la mort, et nargue sa fille qui, elle, a peur de la vie. Quelques brèves notations, comme des didascalies, restituent l’ambiance brasserie jusqu’au moment où la salle se vide , quand les serveurs disposent les chaises sur les tables pour balayer.
Avec beaucoup d’habileté, souvent de l’humour, on sent, au fil des heures, la fatigue saisir les deux lutteuses. Parfois le passé tombe lourdement sur la table. Notamment le suicide inexplicable d’un fils. Puis apparaissent des souvenirs précis, des vacances dans des dunes, un premier mariage désolant suivi d’une rencontre amoureuse en 1944 avec un soldat anglais devenu le fidèle compagnon de Constance.
On apprend aussi, au passage que la fille s’acharne à essayer de finir un roman. Des moments de tendresse et de réconciliation apparaissent au dessert, puis le long des rues du VI arrondissement et surtout sur un banc de la place Saint-Sulpice. Les décalages entre le dit et le non-dit sont parfaitement conduits.
La réussite du roman tient à ce mélange de flamboyance dans les pensées maternelles et de crispations lucides d’une fille inhibée.
Un seul désagrément : les trente dernières pages sont de trop, piétinent, ce qui est dommage car la confidence nue, le cri, l’inquiétant de deux vies (les deux faces d’une même personne ?…) révèle l’étrangeté d’une vision absolument subjective. Une âme orgueilleuse, pleine de défi, sèche, ardente, déchirée, implacable s’épanouit sous nos yeux. Remarquable. De plus, la résonance métaphysique noire, loin de toute emphase, s’exprime dans une fascinante plénitude d’écriture.
Cet été-là, comme nous ne savions pas avec quoi remplir le journal, le rédacteur en chef nous convoqua, nous, les rares journalistes encore présents à la rédaction pour nous demander à chacun ce qu’il appelait « des papiers d’ambiance «.
La règle était de « jeter des couleurs violentes » pour réveiller le lecteur et lui donner envie de partir. Chaque journaliste se voyait désigner une capitale européenne. Il avait 4 jours et deux billets d’avion pour voyager, noter, et rédiger l’article
Sachant que j’avais vécu longtemps à Rome, on me désigna pour raconter » la Ville éternelle » sa Dolce Vita, ses fontaines, ses palais, ses nuits chaudes, ses églises baroques, ses belles touristes lascives , ses pèlerins vaticanesques, son farniente .L’ambiance quoi.
Le lendemain, après atterrissage difficile à Fiumicino je retrouvai cette chaleur moite qui annonce une journée orageuse orageuse et ce ciel gris qui peut planer sur la ville pendant quelques heures.
Je déposai mes bagages dans le petit hôtel vieillot près du Campo dei Fiori que j’avais fréquenté si souvent . Je demandai à la brune bouclée à robe fleurie assise à la réception où était le charmant couple âgé qui tenait l’établissement jadis .
-Mes parents sont morts.
Elle ajouta :
-Vous les connaissiez ?
Puis :
-Vous venez pour le tourisme ?
– Pour le travail. Je viens pour écrire un article.
-Sur quoi ?
-Sur Rome. Ça s’appelle « un papier d’ambiance. »
-Ah.
Silence.
– Le problème ici, ce sont les sangliers.
-Les sangliers ?
-Oui, il y en a plus de cinq mille dans les environs de Rome et dans Rome. Ils renversent les poubelles.
Elle ajouta :
-Les sangliers et les rats.
-Les rats ?
-Oui, le soir, vous les verrez courir sous les voitures surtout vers la Conca d’Oro.Vous devriez y faire un tour. -Ah.
Puis elle me tendit la clé de la chambre en forme d’étoile.
-La 4, côté cour, au premier.
Elle ajouta :
-Oui, la mairie va faire construire des palissades anti-sangliers.
-Oui, dis-je les sangliers et les rats.
Je me dirigeai vers l’escalier. Je retrouvai le même tapis marron avec les mêmes tringles de cuivre ternies Rien n’avait changé dans la chambre. Je reconnus la lourde armoire sombre avec une cale sous un des pieds, et la robinetterie à l’ancienne qui surmontait la baignoire et ses pieds de griffon. Les deux gravures de Piranèse étaient toujours là entre les deux fenêtres et le petit canapé vert olive un peu défoncé. Une tristesse aigue s’empara de moi et je craignis de voir le jeune fringant homme que j’étais en 1977 sortir de la salle de bain et se moquer de l’homme grisonnant qui venait de poser sa valise.
Quand je ressortis, un grand soleil était revenu sur le quartier .J’avais oublié la splendeur baroque et l’échelle démesurée étincelantes des choses à Rome. Je retrouvais les murailles d’un brun orangé poudreux qui me rassuraient dans les ruelles .Au fond, je n’avais aucun angle d’attaque ni aucun plan bien précis pour mon article.. Je me fiais au hasard. Je dérivais en humant la ville, avec mon carnet dans la poche gauche de mon blouson et mon stylo dans la poche intérieure. Au Colisée des enfants bouclés proposaient des bouteilles d’eau minérale, comme jadis. Des touristes multipliaient les selfies à coté de faux gladiateurs romains. Ne reviens pas Cicéron.. Je retrouvais le largo Torre Argentina, son animation, ses tramways brinquebalants et crissants. Et en contrebas il y avait toujours ces ruines herbeuses où se faufilaient des chats .
Via del Vantaggio, un concierge à cheveux gris impeccables, avec un long tablier vert lavait au tuyau d’arrosage le marbre d’un couloir d’un palazzo. Au fond, on distinguait une cour avec un palmier et une Alfa Romeo étincelante . Je ne sais pas pourquoi cette image me plut et je décidai d’ouvrir mon papier là-dessus…
Je déjeunai dans une vaste brasserie. C’était une haute salle voutée avec des familles nombreuses italiennes qui occupaient de longues tables en bois .On parlait et riait fort. Des enfants couraient entre les tables. Je repensai à ma propre famille, quand mes trois filles étaient petites et couraient derrière le bar d’une pizzeria de la Place d’Italie. Je bus quelques verres de Barolo pour faire fondre ces images si anciennes qu’elles me semblaient celles d’un autre et d’une autre époque..
L’après-midi je montai et descendis des escaliers qui menaient au Forum, à la Villa Medici puis je fis un tour Piazza Navone noire de monde .L ‘eau pâle dansotait toujours dans les bassins avec ses colosses de pierre à gros mollets.
Quand le soir le soir tomba je me suis calé sur les marches face à la Basilica Santa Maria Maggiore. A l’intérieur les dalles de marbre m’intéressèrent davantage que les Christ, les Madones. Je notais surtout la multiplication des longues files d’attente devant les confessionnaux énormes. J’essayai d’imaginer la montagne de péchés qui devaient se murmurer dans la pénombre. Je me demandai si les prêtres, en fin de journée se sentaient contaminés et souillés parce qu’ils entendaient. Une infinie lassitude les envahissait-elle devant la monotonie de ce qu’ils entendaient ? Je m’imaginai menant une autre vie, avec un col romain, une soutane impeccable, des chaussures noires à semelle épaisse, la tête penchée pour l’écoute , le cœur compatissant, prenant vraiment en pitié ces âmes en peine qui devaient bredouiller tout bas avec ces hésitations. Les prêtres soulageaient, consolaient, rassuraient eux ! Il suffisait de regarder ces files d’attente dans la basilique. Moi Je soulageais, je consolais, je rassurais qui avec mes articles ?
J’étais un las d’avoir tant sillonné des quartiers pour pas grand-chose. Pour me réconforter je pris un bus et me rendis via della Consolazione . A chacun de mes voyages je venais je me réfugier dans une petite place peu fréquentée. J’avais découvert cet endroit par hasard avec Constance, au tout début de notre amour. Il y avait toujours les mêmes trois tables sous des arbres, avec des carafes de vin blanc légèrement pétillant et des gressins. Il n’y avait plus les bras blancs de Constance.
Je commandai des spaghetti vongole. Je relus les rares notes prises dans l’après-midi et dus me rendre à l’évidence : elles étaient sans intérêt. Je décidai donc de parler de ce qui m’avait toujours fasciné au cours de mes fréquents séjours : le ciel romain .Surtout les premières heures de la matinée, à l’heure des arroseuses municipales qui éclaboussent les trottoirs et les kiosques à journaux. Comment décrire cette lumière si vaste, si fraiche, diaphane, cette légèreté gazeuse qui forme ouverture immense au-dessus des toits comme une grâce répandue sur nous tous et qui recommence chaque jour à nous bénir. C’était comme si le ciel et la terre venaient juste de se séparer. J’imaginais que les camions -bennes des services municipaux emportaient chaque matin toute la luxure de nuits érotiques romaines qui devaient bien avoir lieu quelque part dans un quartier auquel je n’avais pas accès.
Le vin blanc dans la carafe-un gout sec d’Orvieto- m’égara vers des rêveries des jardins et de nymphes plantureuses. Cythère n’était pas loin.
– Scusi Signore !
Je relevais le nez de mes spaghetti. C’était la haute serveuse souriante scandinave qui me signalait que mon blouson avait glissé de la chaise. Je ramassais les allumettes qui s’étaient répandus sur les petits pavés noirs brillants ,incrustés de mica, comme polis par l’usage.
Le deuxième jour , je me rendis à Ostia Antica .Mauvaise pioche Des hectares d’herbes, un vent fort, une espèce d’amphithéâtre, des flaques d’eau trouble et des groupes touristiques errants pour se retrouver devant une cafeteria en travaux. Nul,n nul nul.
Le matin suivant apporta le miracle. J’avais pris au hasard un tram qui remontait la large et bruyante Via Nomentana ,puis je marchai le long d’immenses villas blanches jusqu’à la Piazza Galeno. Mon regard fut attiré par un pompiste d’une station- service. Il était assis sur un fauteuil camping de toile , appuyé contre une cage de verre sale qui abritait des bidons d’huileetg des produits lave-glace L’homme âgé portait une casquette plate et une combinaison graisseuse. Il lisait avec une loupe la Gazetta del sport. A ses pieds, un seau à champagne contenait une botte de minces cierges. Un chien-loup était assoupi sur un vieux morceau de moquette huileux. Je m’approchai et lui demandai s’ il connaissait bien le quartier .
-Quarante-sept ans que je suis ici.
– C’est un beau quartier, dis-je, il y a des ambassades.
Il se roulait délicatement une cigarette sans se presser .
-Si on veut.
Il alluma sa cigarette à la flamme molle et fumeuse d’un Zippo .
– Oui. Quarante sept ans. J’ai connu Aldo Moro.il venait souvent le lundi faire le plein avec son chauffeur. Il m’offrait des cigarettes américaines . Un type si gentil. C’est le Destin. J’ai mis une rose rouge là où on l’a trouvé dans le coffre d’une voiture.
Il s’interrompit pour servir une fluette conductrice qui avait klaxonné et se maquillait.
Ensuite il me parla d’un tramway qui avait brulé là, et qu’il avait eu la peur de sa vie à cause de l’essence. Et il enchaina sur tous ces romains complètemetns cons qui téléphonaient en faisant le plein ce qui était dangereux car les ondes électriques des portables pouvaient provoquer un incendie et faire sauter la citerne.
Je crois qu’il était flatté que je note ce qu’il disait.
Puis, voyant que je regardais une grande villa style Mauresque, avec des volutes de plâtre encadrant les fenêtres il me dit :
-C’est là qu’il y avait un des plus beaux bordels avant-guerre. Tout le gratin, autour de Mussolini venait là.
Il ralluma sa cigarette. -Ah, on a beau dire, mais ils savaient s’amuser à cette époque-là. Gros silence. Soucieux de garder le contact, je dis lâchement :
-C’est certain, c’est certain.
-aujourd’hui je ne me plains pas, mais c’est plus pareil. il reflechit longtelops en grattant le crane de son chien.
– L’hiver dernier un élagueur d’arbre est tombé dans le jardin de l’ambassade du Brésil. Et si vous saviez le nombre de jeunes qui se tuent Via Nomentana à cause des trous dans la chaussée. C’est le Destin.
J’essayai de le ramener vers l’histoire du bordel.
.-Et maintenant, qu’est-ce qui habite dans cette villa ?
-Tout un tas de vieux friqués. Ils sont bichonnés par des jeunes religieuses hollandaises.
-Oui, une congrégation, reprit-il, des religieuses toutes proprettes, jolies, en gris avec un petit bonnet blanc.
Je continuai à écrire tout ce qu’il me racontait, plein d’entrain dans ce soleil. Je sentis enfin comme une tiédeur et une douceur m’envahir, ça devait être parce que je tenais enfin le cœur mon article. Je me débrouillerai bien avec ça et l’histoire du bordel du temps de Mussolini, le rédacteur, qui aime les films érotiques, va adorer ça. Par quels chemins le cœur d’un journaliste, pensai-je, goute une si parfaite plénitude qu’elle finit par se diffuser dans tout son être ?
-Vous ne voulez pas m’acheter un cierge ?
Je lui en pris un mais ne savais pas trop où le mettre.
-A propos de cierges, dit-il, vous voyez j’ai connu un type il travaillait dans un garage près d’ici. Il se laissait enfermer le soir dans les plus belles églises et la nuit, il raflait des ciboires, des candélabres, il découpait des petites toiles, qu’il enroulait et entreposait dans un confessionnal. Et le matin, il sortait en douce dès que le sacristain ouvrait les portes. Il a gagné un fric fou. Ça a duré un bout de temps mais une nuit, il a voulu monter sur un autel, grimper et se tenir en équilibre sur le tabernacle, très haut, pour prendre une relique d’un saint, c’était un bout de doigt je crois, et il est tombé. Tué net sur les dalles. C’est le Destin. Vous voyez, y’ a une justice. Pauvre type, il a laissé un gamin.
Le reste de la journée, je restai sur un banc du parc de la Villa Torlonia, à relire mes notes et à les ordonner.
La lumière me semblait plus haute, plus radieuse, bienveillante, superbe sur les toits. Jamais Rome n’avait été aussi splendide pour s’embarquer vers le soir.Je voyais des nappes blanches s’étaler partout .
Au crépuscule je m’enfonçai dans les ruelles tortueuses qui serpentent entre le Tibre et la Piazza del popolo. Je m’arrêtai devant une vitrine d’antiquaire. Sur des dessertes de marbre rose, il y avait deux angelots dorés qui souriaient, qui ME souriaient. Puis je croisai une bande d’adolescents qui revenaient sans doute de la mer. Ils plaisantaient, chahutaient entre eux et se repassaient le sac doré tressé d’une fille comme si c’était un ballon de rugby. Et je pensai bêtement que le Désir, à cet âge-là, est délivré de toute tragédie ce qui est sans doute faux, mais c’était agréable de le penser.
Nous avions loué en juin une demeure qui dominait la baie de Paimpol. On accédait à l’extrémité de la presqu’île par une route étroite et mal entretenue bordée de maisonnettes de pêcheurs de granit gris.
La grande pièce du bas, lambrissée, était composée d’un long canapé de cuir fissuré et d’un fauteuil Voltaire et d’un buffet breton empli d’assiettes en Pyrex et de plats en faïence en Vieux Quimper. La terrasse de ciment clair donnait sur l’immense baie et ses marées basses qui découvrait algues et rochers. Sur la gauche, le port était encombré de tracteurs rouillés et de barges métalliques sur lesquelles étaient alignées des poches d’huitres enduites de vase.
Dans la matinée nous observions, Aline et moi, un marin en ciré jaune . Il ouvrait ou fermait les vannes d’un vivier sous un toit de tôle. Alors Une eau jaune bouillonnait avec des trainées d’écume sur un enchevêtrement d’araignées de mer.
Nous dinions chaque soir dans ce simple paysage d’eau et de calme. Souvent la table et ses deux bougies ressemblait à un fatras d’outils métalliques chirurgicaux : les pinces à crabe, les piques à bigorneaux, les longues tiges crochues, les fourchettes à huitres avec le plateau d’inox et sa glace pilée fondante glace . Les coquilles d’huitres s’amoncelaient sur les débris calcaires de pattes d’araignées éclatées.
Avec la nuit approchante, tout ralentissait, l’alcool aidant.
Aline et moi nous guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et marquaient un hameau dont nous cherchions le nom. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient.
Apres le diner nous vidions avec lenteur une carafe de Bordeaux puis je dégustais un fond de Calvados dans un bol breton qui portait le prénom de Gisèle.
-Tu l’aimais bien, ma copine Gisèle.. La petite dodue…
Ce prénom me ramenait trente ans en arrière, quand nous avions passé nos premières vacances en bretagne dans la baie de Quiberon, sur une terrasse semblable.
Je me souvenais que Gisèle et Aline étaient amies depuis le lycée. Apres mon mariage nous sortions toujours ensemble. Etés ensemble. .Gisele était blonde, ronde, la poitrine abondante ; c’était une sorte d’appétissante porcelaine dans des robes colorées avec des volants à l’espagnole. Cet été-là elle se déshabillait joyeusement devant nous plusieurs fois par jour pour descendre se baigner . Elle se maquillait sur la terrasse écrasée de soleil face à une mer scintillante. Dans cette lumière impitoyable, elle rayonnait, Nausicaa, Circé….
L’immobilité radieuse de son corps étalé sur une serviette créait en moi une tension. Je revoyais son épaule brunie avec des taches de rousseur. Elle irradiait, notamment quand elle baissait les bretelles de son soutien-gorge pour s’enduire de crème solaire entre nous deux…
Ce fut l’été des tensions. La baie brillait, palissait sous les nuages, le vent soufflait puis s’apaisait, l’eau redevenait transparente. A cette époque-là, le fleuve du Temps passait bien trop haut pour qu’on l’aperçût. Nous baignions dans cette fièvre lente, cette solitude tournée vers l’autre qu’on appelle la poussée du désir. Je ressentais la piqure du désir et ses palpitations soudaines.
Je resongeais à tout ça avec une sorte de morosité à la fin du repas. Ma femme souple et gaie, était devenue, au fil des décennies, une femme austère, les cheveux courts grisonnants, le visage désormais lavé de tout maquillage. Elle portait des ensembles gris rêches. Elle me faisait penser, avec ses pommettes roses enfantines, à ces religieuses qui exhalent une désespérante odeur de savon de Marseille.
Aline revint avec un bac en plastique et dit :
-J’ai retrouvé un fond de glace en chocolat, tu en veux ?
-Mmm. Une chauve-souris voletait du côté des glycines. L’eau de la baie devenait un abime d’obscurité avec quelques vagues qui blanchissaient.
-Tu l’aimais bien Gisèle…
Sa manière de venir vers vous le plateau des coupes à champagne bien contre ses seins, en plein soleil, comme si elle vous offrait son lait.
-Oui, je l’aimais bien.
La chauve-souris disparut. La carafe de Bordeaux était vide. Je me resservis du calva. Trente ans, auparavant Aline et Gisele étaient deux gamines dévalant l’escalier de la villa de location en pouffant de rire.
Pourquoi la surface des choses avait-elle terni ?
-Tu es de mauvaise humeur ?
-Qui ?
-Toi.
Après un silence :
-Nous ne sommes que deux, dit Aline, je te le rappelle….Tu t’en souviens de Gisèle, tu l’aimais bien. Elle te titillait. Toujours cachée derrière une porte à se rattacher quelque chose..
-C’est curieux comme mes souvenirs s’effilochent.
-Je ne te crois pas.
-Je t’assure, ils disparaissent. Mes souvenirs deviennent comme d’affreuses diapositives Kodachrome.
-Alors je lève mon verre à ton manque de souvenirs.
-Merci.
Nous trinquâmes.
Images anciennes vibrantes de chaleur et d’étés longs et radieux. Bords des mer étincelants, pots de bébé sur la toile cirée. Le monde à trente ans est neuf comme une piscine bleu avec les serpents des reflets.
-Aline t’adorait.
Ma petite cuillère se plia quand je voulus entamer la glace.
-Tout le monde avait envie de la tripoter. Toi le premier.
Pour échapper au regard perçant et narquois d’Aline, je levai la tête et j’essayai de sonder les hautes couches de l’atmosphère en me demandant si on apercevait les gens morts récemment, des fois qu’ils y traineraient encore vaguement.
J’abandonnai la glace trop dure à Aline en poussant le bac plastique contre le flacon gras d’huile d’olive. Aline partit chercher un châle au salon. Elle revint s’asseoir.
La guerre en Ukraine implique de plus en plus l’Europe de l’Ouest, avec l’envoi d’un matériel militaire de plus en plus lourd et offensif pour stopper l’agression russe. Est-ce le début de la troisième guerre mondiale ? Il est bon de relire le roman « Le sursis » qui raconte l’imminence de la guerre sur un peuple. C’est un roman puissant, vorace, tendu, et formellement audacieux.
« Le sursis » de Jean-Paul Sartre est le deuxième volume de la trilogie des « Chemins de la liberté ». Ce second roman vient après « L’âge de raison ».Il est à mon sens le meilleur . Sartre traduit l’angoisse qui monte chez les français . L’histoire se concentre sur les trois jours de la conférence de Munich, entre Daladier, Chamberlain , Hitler et Mussolini. C’est dans ce volume, que Sartre saisit le mieux cette angoissante incertitude qui plane sur le pays entier. Pour recréer l’atmosphère d’attente anxieuse Sartre reprend le « simultanéisme »,méthode qu’il admire chez Dos Passos et qui permet d’avoir une vie panoramique d’une population et de ses différentes couches sociales en imbriquant et juxtaposant( comme dans une mosaïque) les lieux ,les personnages, les moments.
Il faut bien avoir en tête que c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre travaille dessus . Donc, il écrit « à chaud ». D’où cette atmosphère si bien rendue de ces journées de tension extrême. Sartre se révèle un excellent journaliste, cernant bien le faux soulagement d’une partie des français après les accords de Munich face à ceux, lucides qui ont certitude que la guerre devient inévitable.
L’urgence que ressent Sartre aboutit à une œuvre d’action, de travellings, de plans, qui doivent beaucoup, aussi, au cinéma.
D’abord le sujet : les réactions polyphoniques des Français devant l’imminence de la guerre, au moment des accords de Munich L’action se passe du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes. Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur l’atterrissage de l’avion de Daladier, et ce dernier stupéfait de voir accourir vers lui une foule enthousiaste des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et qu’il murmure « les cons ! »
Le traitement simultanéiste de la narration s’équilibre en superposant les paroles des français. Il n’analyse pas la peur, ou rarement par le personnage central de Mathieu, ,mais par une attitude, un objet, un geste, une réplique qui suffisent. Il y a aussi un génie de la topographie. On passe d’un train de mobilisés inquiets face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement précis d’une conscience politique » malheureuse » dans un café. On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel de passe, à une scène courtelinesque dans un commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains.
Mathieu Delarue est le fil rouge et le porte-parole de Sartre.. Nous suivons ses tribulations, ses réactions et émotions et surtout son drame d’une conscience déchirée .. Comme Sartre il est professeur de philosophie encore dans la trentaine, mais déjà passablement désenchanté (« comme un prêtre qui a perdu la foi ») et comme le Roquentin de « la Nausée », Mathieu a du mal à être avec les autres.il se sent séparé de la masse par sa formation d’intellectuel. (« il se sentait dans la certitude qu’il a d’être « condamné à être libre ». Autour de Mathieu il y aura Daniel, Ivich, Boris, Charles, Sarah, Jacques : c’est le premier cercle. Un second cercle, avec des couples souvent proletaires, comme Maurice et Zezette donne un fond plus naturaliste. . Chaque personnage est suivi dans sa propre trajectoire. Les dialogues sont succulents de diversité, de l’argot popu jusqu’au catéchisme militant,sans oublier le chœur antique fait de nouvelles diffusées par la radio ou par les manchettes des journaux. Apparait aussi le dégout de Sartre, répété, pour la sexualité et le viscéral. des milliers de gens saisis dans la tourmente historique. Le paradoxe de la narration tient au fait que Sartre ne signale jamais les transitions d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, mais l’ensemble reste étonnamment clair. Ironie de l’histoire :en 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance .Il fait parler chacun dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses pressentiments, ses petites ou grandes lâchetés. Il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques très d ’époque , genre « la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand ». Et aussi la volonté de montrer comment ,à la manière de somnambules, les personnages sont pris dans les déterminismes sociaux qui les conditionnent. Il y a ainsi une galerie de victimes. Les embrigadés, les ulcérés, le dégoutés, les lyriques aveugles, ils sont tous un peu victimes dociles de leur milieu social .Comme dans une tragédie antique tout est arrivé avant que l’action ne commence, ce qui est curieux venant de la part d’un philosophe de la liberté. C’est un énorme flot qui emplit le livre, durement . ». Enfin on retrouve la phénoménologie du regard. les regards jugent, pèsent, condamnent, oppressent. Ce qu’il exposera dans sa pièce « Huis clos ». Oui, dans ce livre aussi, « l’enfer c’est les autres » qui s’affrontent d’une manière épaisse, soutenue, acharnée, hantée aussi bien entre hommes , mobilisés ou non , entre intellos et prolos, que entre hommes et femmes
Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) , ont d’abord remarqué ça : les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvres… On retrouve la nausée sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre naturaliste se place clairement dans cette lignée. Le roman ne fut publié qu’en 1945.Il arrivait à contretemps , en pleine euphorie de la victoire. Il a fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et d’enthousiasme. Ce qui frappe aujourd’hui en 2023, c’est que Sartre décrit les tiraillements d’une société de 1939 en train de se défaire dans un monde en péril.
Chaque été, je pousse la petite barrière de bois devant chez moi et je contemple la perspective de cette petite route droite, toujours un peu humide et bordée de fougères ; elle traverse la forêt et rejoint la départementale qui va de Combourg à Miniac-Morvan.
Chaque été, j’attends. J’attends mes vieux amis. Cette attente me plait. Je savoure tout ce qu’il y a d’obscur, de dormant, dans cette forêt de chênes. La stagnation de l’air, les lumières filtrées verticales rendent le sous-bois protecteur ; c’est une île et un refuge ,une église avec ses voûtes vertes, et ses futaies.
Parfois un bruit furtif de gibier rompt le silence. Parfois j’entends un camion sur la grand route. J’attends donc mes amis près la barrière en finissant mon café .Bien sûr, quand j’ai quitté Paris il y a dix ans mes amis avaient tous promis de venir me voir dans cette Bretagne bocagère. Mais les promesses furent oubliées. Les uns passent leurs vacances à retaper une masure vers Carcassonne , d’autres crapahutent dans les Hautes Pyrénées, d’autres jouent aux cartes dans une pinède vers le bassin d’Arcachon. Mes amis préférés, les Peyreire, restent eux tapis dans la pénombre et la fraicheur de leur demeure dans le Tarn. C’est surtout eux que j’attends et qui me manquent. .
Pendant les heures où la campagne brûle, je sais qu’ils sont là, elle à repriser du linge dans l’embrasure d’une fenêtre, lui traquant une mystérieuse souris entre les guéridons, les canapés, des commodes pleines de linge brodé. Lui, je l’ai connu dans une salle de réaction parisienne. Aujourd’hui il lit comme un fou toute la la presse locale et la déguste sous le magnolia .
Les Peyreire ,il y a bien longtemps, m’avaient recueilli un été entier avec mes deux enfants C’était une période difficile pour moi après une rupture. .Moi et les filles nous campions, valises ouvertes, dans une vaste chambre aux murs nus. Dans cette pièce vide du rez-de-chaussée, aux dimensions assez démesurées, il y avait posé sur le parquet un énorme lustre avec des reflets de cristal et un prie-Dieu avec ses rembourrages de velours rouge pelé.. Dans un meuble, toute une argenterie s’entassait avec aussi des partitions de cantiques et des tapettes à souris. Vers six heures du soir ,nous alliions les Peyreire et moi chercher à l’autre bout du village ,dans une remise, un vin qui coulait épais dans des bouteilles mal rincées .Nous le savourions le soir dans le jardin en parlant peu. La fumée de nos cigares stagnait en nappes sous le magnolia.
La nuit une lumière faible éclairait le clocher qui égrenait solennellement les heures, les demis, les quarts, avec une lenteur qui creusait l’obscurité et donnait le sentiment d’atteindre le grand large. L’obscurité jusqu’à l’Atlantique, pensais-je. Cette vie de léthargie, je la savourais comme une sorte de demi-rêve éveillé. Je me sentais happé par des fantômes, notamment ces ancêtres Peyreire qui avaient habité ici au XIX° siècle, une famille de juristes devenus célèbres entre Carcassonne et Toulouse. Il y avait des bibliothèques à colonnes que j’inspectais, ne trouvant que des traités de Droit, et une Histoire des religions en vingt volumes. Sur les murs nus, en courbe, de la cage d’escalier, il y a un crucifix parmi les fissures plâtreuses dans le papier peint.
Cette demeure nous enferme dans le passé d’autant que les repas sont pris autour d’une nappe d’un blanc immaculé, avec argenterie, soupières en vieux Limoges, carafes et verres à pied à filets d’or. Les bougies allumées dans les chandeliers, projettent des petites taches oscillantes sur le plafond.
Je me souviens, les enfants s’enroulaient dans des grands peignoirs blancs d’adulte pour s’endormir. Quand j’allais les embrasser, ils me demandaient pourquoi il y avait une photographie ancienne qui représentait une pêcheuse de crevettes. Je me sentais obligé d’inventer un destin fabuleux -ou tragique- chaque soir, à cette jeune beauté 1900 qui poussait une épuisette dans les vagues.
Donc, je remue ces souvenirs en flânant sur cette petite route de forêt. Je coupe une branche de noisetier pour fouetter les fougères. Je guette les éclaircies, ou bien un roulement lointain de l’orage, ou la camionnette de la Poste. Parfois je m’arrête , écoutant un gargouillis d’eau sous les couches de feuilles. Le silence effleure et caresse les tempes, il permet de reconstituer une identité stable après tant de dispersions, de remous, et d’années de bavardages culturels parisiens.
Journées désamarrées qui m’emportent vers les vieux courants du passé .Les heures bruissent de souvenirs plus ou moins faux parce que s’y mêle trop de photographies vues et revues en feuilletant des albums. Le mystère est qu’on s’éloigne de son expérience et qu’on avance en terre étrangère. Impossible de se retrouver dans le miroir chaque matin. Le flou l’emporte.
L’été passe donc avec ses journées moites, journées d’effarouchements d’oiseaux, journées de fièvre lente du passé qui remonte comme les bulles d’un étang , journées de ciel si léger qu’elles donnent l’impression que le temps se dissipe . Le globe grince sur son axe.
Je prends alors la voiture et file vers la mer et la grande clarté plate des plages. Je choisis un coin à l’abri. Quelques familles somnolent parmi les rochers, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, plus loin des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie de farniente, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, je parcours les journaux : coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi. Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau insidieusement lisse. Alors je reviens vers mon sentier, mon chemin, ma route de silence, mon reposoir, mon allée avec sa lumière trouble d’aquarium qui vivifie mon passé comme s’il gardait un soupçon d’ivresse. Du vin éventé ?
Ce sous- bois que je parcours, avec ses reposées, ses taillis, forme un tapis de douceur où je revis et revois mieux cet été si particulier chez les Peyreire ; je retrouve ce village du sud avec ses ruelles engourdies de chaleur, sa charcuterie trop propre et blanche et sa porte à lanières de plastique, ses tilleuls figés autour du monument aux morts, son été immobile et blanc, son ciel de craie, ses arcades. Une brise gonfle un voilage. Je marche le long de ces alignement de persiennes brulantes, et pour finir j’atteins une remise à planches qui sent la sciure fraiche et borde la campagne ouverte.
Retour en bretagne. Une averse menace. La forêt me reprend. Je pousse la barrière. Est-ce que je souhaite que mes amis reviennent ? Pas sûr. Ils ont vieilli, moi aussi.
Il est six heures moins le quart. Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ces couples sans y croire.