La terrasse

Nous avions loué en juin une demeure qui dominait la baie de Paimpol. On accédait à l’extrémité de la presqu’île par une route étroite et mal entretenue bordée de maisonnettes de pêcheurs de granit gris.

La grande pièce du bas, lambrissée, était composée d’un long canapé de cuir fissuré et d’un fauteuil Voltaire et d’un buffet breton empli d’assiettes en Pyrex et de plats en faïence en Vieux Quimper. La terrasse de ciment clair donnait sur l’immense baie et ses marées basses qui découvrait algues et rochers. Sur la gauche, le port était encombré   de tracteurs rouillés et de barges métalliques sur lesquelles étaient alignées   des poches d’huitres enduites de vase.

Dans la matinée nous observions, Aline et moi, un marin   en ciré jaune . Il ouvrait ou   fermait les vannes d’un vivier sous un toit de tôle. Alors Une eau jaune bouillonnait avec des trainées d’écume sur un enchevêtrement d’araignées de mer.

Nous dinions chaque soir dans ce simple paysage d’eau et de calme. Souvent la table et ses deux bougies    ressemblait à un fatras d’outils métalliques chirurgicaux : les pinces à crabe, les piques à bigorneaux, les longues tiges crochues, les fourchettes à huitres avec le plateau d’inox   et sa glace pilée fondante  glace . Les   coquilles d’huitres s’amoncelaient sur les débris calcaires de pattes d’araignées éclatées.

Avec la nuit approchante, tout ralentissait, l’alcool aidant.

 Aline et moi nous guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et   marquaient un hameau dont nous cherchions le nom. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient.

Apres le diner nous vidions avec lenteur une carafe de Bordeaux puis je dégustais un fond de Calvados dans un bol breton qui portait le prénom de Gisèle.

-Tu l’aimais bien, ma copine Gisèle.. La petite dodue…

Ce prénom me ramenait trente   ans en arrière, quand nous avions passé nos premières vacances en bretagne dans la baie de Quiberon, sur une terrasse semblable.

 Je me souvenais que Gisèle et Aline étaient amies depuis le lycée. Apres mon mariage nous sortions toujours ensemble. Etés ensemble.    .Gisele était blonde, ronde, la poitrine abondante ; c’était une sorte d’appétissante porcelaine dans des robes colorées avec des volants à l’espagnole. Cet été-là elle  se déshabillait joyeusement devant nous  plusieurs fois par jour pour descendre se baigner .  Elle se maquillait   sur la terrasse écrasée de soleil face  à une mer scintillante.  Dans cette lumière impitoyable, elle rayonnait, Nausicaa, Circé….

L’immobilité radieuse de son corps étalé sur une serviette créait en moi une tension. Je revoyais son épaule brunie avec des taches de rousseur. Elle irradiait, notamment quand elle baissait les bretelles de son soutien-gorge pour s’enduire de crème solaire entre nous deux…

  Ce fut l’été des tensions. La baie brillait, palissait sous les nuages, le vent soufflait puis s’apaisait, l’eau redevenait transparente.  A cette époque-là, le fleuve du Temps passait bien trop haut pour qu’on l’aperçût. Nous baignions dans cette fièvre lente, cette solitude tournée vers l’autre qu’on appelle la poussée du désir. Je ressentais la piqure du désir et ses  palpitations soudaines.   

Je resongeais à tout ça avec une sorte de morosité à la fin du repas.  Ma femme souple et gaie, était devenue, au fil des décennies, une femme austère, les cheveux courts grisonnants, le visage désormais lavé de tout maquillage. Elle portait des ensembles gris rêches. Elle me faisait penser, avec ses pommettes roses enfantines, à ces religieuses qui exhalent une désespérante odeur de savon de Marseille.

 Aline revint avec un bac en plastique et dit :

-J’ai retrouvé un fond de glace en chocolat, tu en veux ?

-Mmm.
 Une chauve-souris voletait du côté des glycines. L’eau de la baie devenait un abime d’obscurité avec quelques vagues qui blanchissaient.

-Tu l’aimais bien Aline ..

-Oui.

La chauve-souris disparut. La carafe de Bordeaux était vide. Je me resservis du calva.  Trente ans, auparavant Aline et Gisele étaient  deux gamines dévalant  l’escalier de la villa de location en pouffant de rire.

Pourquoi la surface des choses avait-elle terni ?

-Tu es de mauvaise humeur ?

 -Qui ?

-Toi.

Après un silence :

 -Nous ne sommes que deux, dit Aline, je te le rappelle….Tu t’en souviens de Gisèle, tu l’aimais bien. Elle te titillait. Toujours cachée derrière une porte à se rattacher quelque chose..

   -C’est curieux comme mes souvenirs s’effilochent.

-Je ne te crois pas.

-Je t’assure, ils disparaissent. Mes souvenirs deviennent comme d’affreuses diapositives   Kodachrome.

-Alors je lève mon verre à ton manque de souvenirs.

-Merci.

Nous trinquâmes.

Images anciennes vibrantes de chaleur et d’étés longs et radieux. Bords des mer étincelants, pots de bébé sur la toile cirée. Le monde à trente ans  est neuf comme une piscine bleu avec les serpents des reflets.

-Aline t’adorait.

Ma petite cuillère se plia quand je voulus entamer la glace.

-Tout le monde avait envie de la tripoter. Toi le premier.

 Pour échapper au regard perçant et narquois d’Aline, je levai la tête et j’essayai de sonder les hautes couches de l’atmosphère en me demandant si on apercevait les gens morts récemment, des fois qu’ils y   traineraient encore vaguement.

J’abandonnai la glace trop dure à Aline en poussant le bac plastique contre le flacon gras d’huile d’olive.  Aline partit chercher un châle au salon. Elle revint s’asseoir.

-Tes souvenirs disparaissent vraiment ? Vraiment ?

-Oui.

 -Tous ?

-presque, oui.

 Je versai le fond de calva dans le verre à pied.

–  Sauf quand mon père me disait que j’étais un con.

L’épaisseur de l’herbe ne vieillit pas, nous si.

-A quoi tu penses ?

-A rien.

La cour d’une villa voisine s’alluma.

On entendit une porte claquer.

« Le sursis » de Sartre ou l’imminence de la guerre

 La guerre en Ukraine implique de plus en plus l’Europe de l’Ouest, avec l’envoi d’un matériel militaire de plus en plus lourd et offensif pour stopper l’agression russe.  Est-ce le début de la troisième guerre mondiale ?  Il  est bon de relire  le roman « Le sursis » qui raconte l’imminence de la guerre sur un peuple.   C’est un roman puissant, vorace, tendu, et formellement audacieux.  

« Le sursis » de Jean-Paul Sartre est le deuxième volume de la trilogie  des  « Chemins de la liberté ». Ce second roman vient après « L’âge de raison ».Il  est à mon sens le meilleur . Sartre traduit  l’angoisse qui monte  chez les français .  L’histoire se concentre sur  les  trois jours de la conférence de Munich, entre Daladier, Chamberlain , Hitler et Mussolini. 
C’est dans ce volume, que Sartre saisit le mieux cette angoissante incertitude qui plane sur le pays entier. Pour recréer l’atmosphère d’attente anxieuse  Sartre  reprend le « simultanéisme »,méthode  qu’il admire chez Dos Passos  et  qui permet d’avoir une vie panoramique d’une population et de  ses différentes couches sociales  en   imbriquant et juxtaposant( comme dans une mosaïque) les  lieux ,les  personnages, les moments.

 Il faut bien avoir en tête que  c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre  travaille dessus . Donc, il écrit « à chaud ». D’où cette atmosphère si bien rendue de ces journées de tension extrême.  Sartre se révèle un  excellent journaliste, cernant bien  le faux soulagement d’une partie des français après les accords de Munich face à ceux, lucides  qui ont certitude  que la guerre devient inévitable.



L’urgence que ressent Sartre aboutit à une œuvre d’action, de travellings, de plans, qui doivent beaucoup, aussi, au cinéma.

D’abord le sujet : les réactions polyphoniques des Français devant l’imminence de la guerre, au moment des accords de Munich L’action se passe   du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur l’atterrissage de l’avion de Daladier, et  ce dernier stupéfait de voir accourir vers lui  une foule enthousiaste des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et qu’il  murmure « les cons ! »


Le traitement simultanéiste de la narration s’équilibre en superposant les paroles des français. Il n’analyse pas la peur, ou rarement par le personnage central de Mathieu, ,mais par une attitude, un objet, un geste, une réplique qui suffisent. Il y a aussi un génie de la topographie. On passe d’un train de mobilisés inquiets face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement précis d’une conscience politique » malheureuse » dans un café. On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel de passe, à une scène courtelinesque dans un commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains.


Mathieu Delarue est le fil rouge et le porte-parole de Sartre..   Nous suivons ses tribulations, ses réactions et émotions et surtout son drame d’une conscience déchirée ..   Comme Sartre il est professeur de philosophie encore dans la trentaine, mais déjà passablement désenchanté (« comme un prêtre qui a perdu la foi »)  et comme le Roquentin de « la Nausée », Mathieu  a du mal à être avec les autres.il se sent séparé de la masse  par sa formation d’intellectuel.  (« il se sentait dans la certitude qu’il a d’être « condamné à être libre ». Autour de Mathieu il y aura Daniel, Ivich, Boris, Charles, Sarah, Jacques : c’est le premier cercle. Un second cercle, avec des couples souvent proletaires, comme Maurice et Zezette donne un fond plus naturaliste. . Chaque personnage est suivi dans sa propre trajectoire. Les dialogues sont succulents de diversité, de l’argot popu jusqu’au catéchisme militant,sans oublier le chœur antique fait de nouvelles diffusées par la radio ou par les manchettes des journaux.  Apparait aussi  le dégout de Sartre, répété, pour la sexualité et le viscéral. des milliers de gens saisis dans la tourmente historique.
Le paradoxe de la narration tient au fait que Sartre ne signale jamais les transitions d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, mais l’ensemble reste étonnamment clair.
Ironie de l’histoire :en 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance .Il  fait parler chacun   dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses pressentiments, ses  petites  ou grandes lâchetés. Il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques très d ’époque , genre « la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand ». Et aussi la volonté de montrer comment ,à la manière de somnambules,  les personnages sont pris dans les  déterminismes sociaux  qui les conditionnent.  Il y a ainsi une galerie de victimes. Les embrigadés,  les ulcérés, le dégoutés, les lyriques aveugles, ils sont tous un peu  victimes dociles  de leur milieu social .Comme dans une tragédie antique tout est arrivé avant que l’action ne commence, ce qui est curieux venant de la part  d’un philosophe de la liberté. C’est un énorme flot qui emplit le livre, durement . ». Enfin  on retrouve  la phénoménologie du regard. les regards jugent, pèsent, condamnent, oppressent. Ce qu’il exposera dans sa pièce « Huis clos ». Oui, dans ce livre aussi, « l’enfer c’est les autres » qui s’affrontent d’une manière épaisse, soutenue, acharnée, hantée aussi bien entre hommes , mobilisés ou non , entre intellos et prolos, que entre hommes et femmes

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) , ont d’abord remarqué ça : les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvres… On retrouve la nausée sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre naturaliste se place clairement dans cette lignée.
Le roman  ne fut publié qu’en 1945.Il arrivait à contretemps ,  en pleine euphorie de la victoire.  Il a fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et d’enthousiasme. Ce qui frappe aujourd’hui en 2023, c’est que Sartre décrit les tiraillements d’une société de 1939 en train de se défaire dans un monde  en péril.

Mes amis

Chaque été, je pousse la petite barrière de bois devant chez moi  et je contemple  la perspective de cette petite  route droite, toujours un peu humide et bordée de fougères ; elle   traverse la forêt et rejoint la départementale qui va de Combourg à Miniac-Morvan.

Chaque été, j’attends. J’attends mes vieux amis. Cette attente me plait.  Je savoure tout ce qu’il y a d’obscur, de dormant, dans cette forêt de chênes. La stagnation de l’air,  les lumières filtrées verticales  rendent   le sous-bois  protecteur ; c’est une île et un refuge ,une église  avec ses  voûtes vertes, et ses futaies.

Parfois un bruit furtif de gibier rompt le silence. Parfois j’entends un camion sur la grand route. J’attends donc  mes amis près la barrière en finissant mon café .Bien sûr,  quand j’ai quitté  Paris il y a dix ans  mes amis  avaient tous promis de venir me voir  dans cette Bretagne bocagère.  Mais  les promesses furent oubliées. Les uns passent leurs vacances   à retaper une masure vers Carcassonne , d’autres  crapahutent dans les Hautes Pyrénées, d’autres  jouent  aux cartes  dans une pinède vers le bassin d’Arcachon.  Mes amis préférés, les Peyreire, restent eux tapis dans la pénombre et la fraicheur de leur   demeure  dans le Tarn. C’est surtout eux que j’attends et qui me manquent. .     

Pendant les heures où la campagne brûle, je sais qu’ils sont là, elle  à repriser du linge dans l’embrasure d’une fenêtre, lui traquant une mystérieuse souris   entre les guéridons, les canapés, des commodes pleines de linge brodé. Lui,  je l’ai connu  dans une salle de réaction parisienne. Aujourd’hui il  lit comme un fou toute la la presse locale   et la déguste sous le magnolia .

Les Peyreire ,il y a bien longtemps,  m’avaient  recueilli un été entier  avec mes deux enfants C’était une période difficile pour moi après une rupture. .Moi et les filles nous  campions, valises ouvertes,  dans une   vaste chambre  aux murs nus. Dans cette pièce vide du rez-de-chaussée, aux dimensions assez démesurées, il y avait posé  sur le parquet  un énorme  lustre avec des reflets de cristal et un prie-Dieu avec ses rembourrages de velours rouge pelé.. Dans un meuble, toute une argenterie s’entassait   avec aussi des partitions de cantiques et des tapettes à souris.  Vers six heures du soir ,nous alliions les Peyreire et moi  chercher  à l’autre bout du village ,dans une remise,   un vin qui coulait épais dans des bouteilles mal rincées .Nous le savourions le soir dans le jardin en parlant peu. La fumée de nos cigares stagnait en nappes sous le magnolia.

La  nuit une lumière faible éclairait le clocher  qui égrenait solennellement  les heures, les demis, les quarts, avec une lenteur qui creusait l’obscurité   et  donnait le sentiment d’atteindre le grand large. L’obscurité jusqu’à l’Atlantique, pensais-je.  Cette vie de léthargie, je la savourais  comme une sorte de demi-rêve éveillé. Je me sentais happé par des fantômes, notamment ces ancêtres   Peyreire qui avaient habité ici au XIX° siècle, une famille de juristes devenus célèbres entre Carcassonne et Toulouse. Il y avait des bibliothèques à colonnes que j’inspectais,  ne trouvant que des traités de Droit, et une Histoire des religions en vingt volumes. Sur les murs nus, en courbe, de la cage d’escalier, il y a  un crucifix  parmi les  fissures plâtreuses dans le papier peint.

 Cette demeure nous enferme dans  le passé d’autant que les repas sont  pris autour d’une nappe d’un blanc immaculé, avec argenterie, soupières en vieux Limoges, carafes et verres à pied à filets d’or. Les bougies allumées dans les chandeliers, projettent des petites taches oscillantes sur le plafond.

Je me souviens,  les enfants s’enroulaient dans des grands peignoirs blancs d’adulte pour s’endormir. Quand j’allais les embrasser, ils me demandaient pourquoi il y avait une photographie ancienne qui représentait une pêcheuse de crevettes. Je me sentais obligé d’inventer un destin  fabuleux -ou  tragique-  chaque soir, à cette jeune beauté 1900 qui poussait une épuisette dans les vagues.   

Donc, je remue ces souvenirs   en flânant sur cette petite route de forêt.  Je   coupe   une branche de noisetier pour fouetter les fougères.   Je guette les éclaircies, ou bien un roulement lointain de l’orage, ou la camionnette de la Poste. Parfois je m’arrête , écoutant  un gargouillis d’eau  sous les  couches de feuilles. Le silence effleure et caresse  les tempes, il permet de reconstituer une identité stable  après tant de dispersions, de remous,   et  d’années de bavardages culturels parisiens.

Journées désamarrées qui m’emportent vers les vieux courants du passé .Les heures bruissent  de souvenirs plus ou moins faux  parce que s’y mêle trop de photographies vues et revues en feuilletant des albums. Le mystère est qu’on s’éloigne de son expérience et qu’on avance en terre étrangère. Impossible de se retrouver dans le miroir chaque matin. Le flou l’emporte.

L’été passe donc avec ses journées moites, journées d’effarouchements d’oiseaux, journées de fièvre lente du passé qui remonte comme les bulles d’un étang , journées  de ciel  si léger qu’elles   donnent  l’impression que le temps se dissipe . Le globe grince sur son axe.

Je prends alors la voiture et file vers la mer et la grande clarté plate des plages.  Je choisis un coin à l’abri. Quelques familles somnolent parmi les rochers, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, plus loin  des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie de farniente, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, je parcours les journaux : coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement lisse. Alors je reviens vers mon sentier, mon chemin, ma route de silence, mon reposoir, mon allée avec sa   lumière trouble d’aquarium qui vivifie mon passé comme s’il gardait un soupçon d’ivresse.  Du vin éventé ?

Ce   sous- bois que je parcours, avec ses reposées, ses taillis, forme un tapis de douceur où je revis et revois mieux cet été si particulier    chez les Peyreire ; je retrouve ce village du sud avec ses ruelles engourdies de chaleur, sa charcuterie trop propre et blanche et sa porte à lanières de plastique, ses tilleuls figés autour du monument aux morts, son été immobile et blanc, son ciel de craie, ses arcades.   Une brise    gonfle un voilage. Je marche le long de   ces alignement de persiennes brulantes, et pour finir j’atteins une remise à planches qui sent la sciure fraiche et borde la campagne ouverte.    

Retour en bretagne. Une averse menace. La forêt me reprend.  Je pousse la barrière. Est-ce que je souhaite que mes amis reviennent ? Pas sûr. Ils ont vieilli, moi aussi.

Il est six heures moins le quart. Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ces couples sans y croire.

Découvrir le dernier Scott Fitzgerald

Il faut se méfier des légendes. Elles cachent par exemple le Scott Fitzgerald des dernières années, celui qui écrivit magnifiquement  « Le dernier Nabab » .

Au fond, c’est un ascète, un travailleur acharné.

 Dans la deuxième partie de sa vie. Scott n’est plus l’écrivain adulé  des années 20 ,dans les magazines américains, le dandy brillant, superficiel,  celui qui  forme avec Zelda, le  couple  si  emblématique des années folles. Ce n’est plus  le romancier fêté si chic  de « Gatsby » qui ne s’intéresse qu’aux riches et aux jolies héritières, le brillant et glorieux , finies les années « folles »  quand il  croit, comme Hemingway, que Paris est une fête parce qu’il fait la bringue au Ritz, et créé des scandales dans les soirées sur la Côte d’azur chez les Murphy. 

Quand il approche de la quarantaine ce sont des dettes, une débâcle conjugale, petits boulots humiliants de scénaristes à Hollywood au cours de ses deux premiers séjours, Zelda internée dans un asile sans grande chance d’en sortir, sa fille Scottie en pension, insomnies, solitude affective, faiblesse cardiaque, vieux amis qui s’éloignent, voilà désormais l’homme. Il est désormais oublié, passé de mode, lâché par son agent littéraire qui fut si longtemps fidèle. Il choisir des pensions peu chères et vit avec de vieux costumes.  

 Dans un texte autobiographique il   se compare à une assiette fêlée. Une de ses photos de l’époque le montre, le regard flou, ailleurs. Et pourtant il   continue à écrire avec honnêteté mais avec  cette honte secrète qui s’empare des écrivains  qui  ne trouvent plus de leurs volumes en librairie. Le désastre.

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C’est au cours du printemps 1939 que Fitzgerald eut l’idée  de composer un roman qui prendrait Hollywood non pas pour décor, mais pour véritable sujet.  L’écrivain , contrairement, encore  à la légende,  avait  réussi  son troisième séjour à Hollywood, sous  contrat pour la MGM de juillet 1937 à Janvier 1939.  Bien décidé à devenir un vrai scénariste professionnel, Fitzgerald renonce à boire. Il est bien payé (gagne deux fois plus que Faulkner) occupe un petit bureau au deuxième étage du bâtiment des scénaristes, dans l’enceinte des studios. La journée commence vers dix heures du matin et s’achève vers six heures du soir. Les témoins de cette époque décrivent Fitzgerald comme un timide, un solitaire, quelqu’un de modeste et d’appliqué, un peu taciturne. Il se révèle avoir un véritable don pédagogique (voir la scène du « dernier nabab »  au cours de laquelle il expose ce qu’est une vraie scène de cinéma)  et prend   au sérieux la technique et ses règles. Il s’initie au cadrage, au montage, à tous les  stades de la fabrication, jusqu’à la sonorisation car il garde le projet de devenir un jour metteur en scène.

Cependant sa santé reste mauvaise, il dort mal, prend des cachets, subit des coups de fatigue et supporte mal les interminables conférences de rédaction. La MGM lui confie au départ d’améliorer des scenarii qui se passent dans le milieu universitaire car   nombreuses sont ses nouvelles qui traitent de ce sujet. C’est avec l’adaptation du roman de l’allemand Remarque  « Trois camarades » que Fitzgerald  s’investit le plus.  C’est un projet coûteux   de Joseph Mankiewicz, qui passe  pour le producteur le plus cultivé et le plus raffiné d’Hollywood. Le film doit être    confié au réalisateur Frank Bozarge .

Au départ, Fitzgerald écrit seul mais là où les choses se gâtent c’est quand la production décide de lui adjoindre un vieux professionnel du scénario Fred E. Paramore. Fitzgerald le prend mal et se remet à boire. Le travail continue. Sept versions du scénario sont proposées.  Pour finir c’est Mankiewicz qui remanie tout. Finalement le film obtient  un  succès commercial.
Tout ceci pour dire que le roman « le dernier Nabab » repose sur une vraie  connaissance intime, parfaite, de la machine hollywoodienne. Fitzgerald a minutieusement décrit tous les étages de la  machine industrielle, du bureau des dirigeants et de leur secrétariat, jusqu’aux plateaux de tournage, jusqu’aux salles de projection, jusqu’aux ambiances de cantine -où l’on croise les plus grands acteurs- jusqu’aux ateliers de décors. Ce monde professionnel est saisi avec précision, acuité, grande justesse.  Les témoignages de l’époque l’attestent. Acteurs, scénaristes, techniciens, menuisiers, tous les domaines sont scrutés par Fitzgerald avec intelligence, compréhension, et un grand souci d’exactitude. Scott mêle habilement dans son roman les  acteurs de fiction et  despersonnalités bien réelles( Gary Cooper, Carole Lombard, Claudette Colbert, Spencer Tracy) que l’écrivain côtoie  au cours des soirées mondaines. Il y mêle des anecdotes et histoires personnelles avec habileté.  

Evidemment tout le roman   est construit autour de Monroe Stahr, le brillant et intelligent producteur,  dont Irving Thalberg fut  le modèle. Scott l’a rencontré quatre fois. L’homme lui a laissé une énorme impression. Monroe Stahr, comme Irving Thalberg a un vrai génie créatif. Il est à la fois  chef d’entreprise (il sait pourquoi X ou Y est un excellent chef-opérateur), un bon psychologue capable d’écouter les lamentations d’un grand acteur,un comptable avisé, mais surtrout il a une qualité que Fitzgerald apprécie, c’est qu’il se soucie avant tout  de la qualité du film produit alors que d’autres producteurs sont de simples requins de finance qui ne pensent , sans aucune ambition artistique, à gagner le plus d’argent possible  . L’histoire repose donc sur un caractère hors norme ,qui a réussi,  et une histoire d’amour ratée qui apporte la touche de désastre.

Quand le roman débute, Monroe Stahr est arrivé au sommet, lui  le petit juif new yorkais,  mais  il doit se battre pour assurer sa position dans une usine à rêves en pleine transformation. Lors d’inondations dans les studios, une nuit, il sauve deux jeunes femmes, l’une d’elle ressemble étrangement à son épouse disparue. L’histoire nous est curieusement racontée par une tierce personne, Cecilia Brady, fille d’un producteur d’une grande brutalité qui veut la perte de Stahr. A joutons que Cecilia est secrètement amoureuse de Stahr.

Bien que le roman soit inachevé (nous n’avons que deux tiers du roman, une crise cardiaque ayant frappé Scott)et  qu’il nous reste plans, notes, projets,  en chantier, on est frappé par la métamorphose de l’écrivain et de son style. Scott ici, fait preuve de détachement et même d’une secrète et douloureuse  ironie pour décrire la tragédie  et le malentendu d’un homme amoureux  de son art  et soudain  amoureux d’une jeune femme qui ne comprend pas grand-chose  à l’embrasement  affectif de Stahr.

 Là où, dans ses précédents romans Fitzgerald aimait les volutes des phrases, des  détails baroques,  toute une fluorescence sentimentale, des diaprures baroques, des facilités,  avec ornementations  et joliesses , ici,  Scott se rapprochant de Flaubert,  se révèle   distant, objectif, presque impersonnel. Il    met en évidence la dureté des situations. L’évolution d’une industrie, et la fin d’un monde plus humain.   Et c’est le biographe J. Bruccoli qui commente le mieux ce changement d’attitude et l’explicite :  « Fitzgerald, dit-il,  voyait son héros et lui-même, parvenus à la fin d’un processus historiques -nous sommes en 1939..-.Le monde des années 1930 et la guerre imminente allaient mettre un terme à la conception romantique de la vie qui avait inspiré la fiction ».Monroe Stahr, comme Fitzgerald , était « le dernier d’une certaine espèce d’écrivains écrivant sur le dernier des vieux héros américains ». Le roman analyse cette fin d’une époque et prédit ce qui allait se passer à Hollywood, à savoir  la pure gestion technique et comptable, avec des financiers cyniques aux commandes. le désir de beauté  artistique   cède  face au profit. La liberté du talent individuel fait place à la gestion comptable..

Je recommande la traduction et surtout les notes de Philippe Jaworski, dans le volume II de « Romans, nouvelles et récits »  de Fitzgerald, en Pléiade. Ce volume contient aussi les meilleures nouvelles de Scott, notamment ce « Retour à Babylone » et propose une infinité de documents sur les brouillons et notes et fragments de carnets de cet auteur.

« Tout est bon, on le sait, pour se débarrasser d’un écrivain qui s’impose : mythologies, photos, cinéma, roman familial. Hemingway torse nu avec un espadon, Faulkner en éthylique cavalier sudiste, Fitzgerald en grand puni du succès précoce et des années folles, Joyce en errant illisible, Kafka en martyr ténébreux, Céline en monstre, Artaud en grimaces. Pour Fitzgerald, interminablement, les clichés sont là : héros désenchanté, Musset de l’autodestruction, ivresse de la perdition, persécuteur de Zelda, persécuté par lui-même, Côte d’Azur et crise de 29, imprévoyance, dépenses et alcool. »

 Philippe Sollers


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