Montherlant, un oubli si injuste…

Montherlant est un curieux cas. CĂ©lĂ©britĂ© puis progressif oubli. Il a fait l’expĂ©rience commune Ă  beaucoup d’écrivains, Ă  savoir que la notoriĂ©tĂ© littĂ©raire est   moins durable que votre propre vie ; vous la voyez s’éteindre cette notoriĂ©tĂ© aussi vite qu’une allumette entre vos mains. Avant de mourir il avait constatĂ© que ses livres disparaissaient des librairies. Lui qui faisait la Une des journaux littĂ©raires d’avant-guerre Ă©tait dĂ©sormais soldĂ© chez les bouquinistes, sur les quais de la Seine, en face de son appartement.  

 A 40 ans il Ă©tait en tĂŞte des ventes avec  la tĂ©tralogie des « Jeunes filles Â» publiĂ©e de 193O Ă  1936.

Rembobinons. A 39 ans, revenu de longs sĂ©jours en Espagne (oĂą il fut blessĂ© par un taureau) et en AlgĂ©rie ( oĂą il dĂ©couvrit le colonialisme et  le raconta   dans « La Rose de sable Â»),  il est soudain   remarquĂ© par la Critique   avec « Les cĂ©libataires Â».C’est un bref ouvrage dĂ©capant, cruel, sur la solitude et le dĂ©calage social  . Il dĂ©taille les vies oisives de LĂ©on de CoantĂ© et de son oncle Elie de CoĂ«tquidan. Les deux hommes se chamaillent dans une maison du boulevard Arago. Ces  aristocrates dĂ©classĂ©s ne comprennent  rien Ă  leur Ă©poque, s’accrochent Ă  la vie comme des naufragĂ©s, avec avarice, passions Ă©triquĂ©es, calculs mesquins ou grotesques . Au fond, ces deux cĂ©libataires sont touchants.

Ce qui est moins drôle c’est que ce bref récit coupant, désabusé, annonçait la vraie vieillesse de l’écrivain. Passé de mode à partir dès les années 6O. (rappelons qu’il  avait été publié en Pléiade de son vivant..)  membre de l’Académie française, la solitude l’ensevelit.  Quel écrivain paradoxal   cet athée fondu de l’Empire Romain, qui avait écrit   avec ferveur sur  son enfance dans un  pensionnat   catholique. Pendant la guerre, s ce sportif épris de virilité (lire « les Olympiques »), dédaigna le pétainisme mais prit  le parti d’une victoire allemande comme si les Français avaient bien mérité la défaite. . .En 1941 en pleine Occupation, il triompha avec la pièce  « La Reine Morte » jouée à    la Comédie Française.

En 1945 Montherlant fut absous de « collaborationnisme Â» par le ComitĂ© national des Ă©crivains.  Mais quand dĂ©barquèrent Beckett et Ionesco, Montherlant devint un Â» has been Â» du théâtre. Le dĂ©clin de son Ă©toile Ă©tait amorcĂ©. C’est Gracq qui a en quelques lignes le mieux dĂ©crit le naufrage de Montherlant vieux.  

« Quand je le croisais dans la rue, ou au restaurant du Quai Voltaire vers la fin de sa vie, son regard avait l’air de vous dire clairement : » c’est vrai, je suis cette vieillesse et cette dĂ©chĂ©ance amère, et je n’en dissimule plus rien, et je suis pourtant Ă  mille lieues au-dessus de vous, et de quiconque, et il y a une conspiration du monde pour empĂŞcher qu’on le proclame partout Ă  son de trompette. (..)

Plus d’une fois, j’ai pensĂ© qu’il a dĂ» vers la fin de sa vie ĂŞtre soutenu, remontĂ©, presque uniquement, jour après jour-car il n’a pas cessĂ© un instant d’écrire- tout comme le droguĂ© qui recourt Ă  sa piqure, par le seul tonique galvanisant de coulĂ©e de sa prose, aussi enivrante, aussi grisante pour les nerfs que le plus puissant des alcools : derrière le dĂ©fi insolent, Ă  demi fou, qu’on lisait dans son regard alourdi et rougi comme par les fumĂ©es du vin, il avait l’air de cuver sa dernière page. Â»

Tout est dit.

 Mais le constat le plus lucide de ce naufrage, c’est Montherlant lui-mĂŞme qui nous l’offre dans le « Le Chaos et la nuit Â» publiĂ© en 1963.Il Ă©crit :

  « Les journĂ©es sans visite, sans courrier, sans coup de tĂ©lĂ©phone devinrent interminables : elles lui donnaient la sensation de la mort. Il portait frĂ©quemment le regard sur la pendule : comme l’aiguille avançait avec lenteur ! Quelle Ă©tendue que cinq minutes ! Naguère encore, il se disait que dans la vieillesse on doit surveiller d’autant plus son temps qu’il est devant vous plus rĂ©duit. Mais Ă  prĂ©sent il voyait au contraire que la vieillesse est l’époque du temps perdu. Car, tout lui Ă©tant devenu indiffĂ©rent, qu’importait ce qu’il mettait dans les heures, ou mĂŞme s’il n’y mettait rien ? Et c’est pourquoi, du matin au soir – un peu semblable Ă  ces soldats de l’armĂ©e de Lucullus dont parle Plutarque, qui, hĂ©bĂ©tĂ©s par la chaleur, dĂ©plaçaient au hasard des pierres dans le dĂ©sert d’Afrique, – il faisait n’importe quoi, en attendant de se coucher tĂ´t pour Ă©chapper par le sommeil Ă  la conscience de soi-mĂŞme. Cette dĂ©chĂ©ance, accompagnĂ©e d’une conscience aiguĂ« d’elle, Ă©tait dĂ©crite complaisamment par le vieux monsieur Ă  sa fille. Il y eut un Ă©change de rĂ©pliques très semblable Ă  celui qui avait dĂ©jĂ  eu lieu. « Tu penses toujours que tu es vieux », avait dit Pascualita. Et lui : « Comment pourrais-je penser Ă  autre chose ? »
Ce roman est donc une autobiographie (à peine) masquée. Don Celestino Marcilla Hernandez est un Espagnol qui a lutté au temps de la guerre civile dans les rangs des républicains. Il vit petitement en réfugié politique avec sa fille, dans le XIème arrondissement. Tout au long du récit, il éprouve un mal du pays tenace. Il veut absolument revoir et retourner à Madrid avant de mourir et il guette en vain dans les journaux la fin du régime de Franco.

 Montherlant se décrit en vieux râleur, en homme blessé, dont la misanthropie grandit.  Celestino, comme Montherlant, ne comprend plus ni son époque, ni ses anciens amis, ni l’Espagne franquiste, cette Espagne  qu’il retrouvera dans un ultime voyage qui  se termine par un suicide dans une chambre d’hôtel de Madrid, un dimanche. Mais avant de se donner la mort, il assiste à une corrida magnifiquement racontée, lui-même   étant métaphoriquement le taureau.

Voici comment le critique du Â» Monde Â», P.H. Simon rĂ©suma la fin du roman dans son article louangeur :

. « Mais son sĂ©jour Ă  Madrid approfondira encore son dĂ©sespoir ; Celestino  trouve l’Espagne acclimatĂ©e et rĂ©signĂ©e au franquisme ; il dĂ©couvre que le cĹ“ur de Pascualita, sa sĹ“ur,  a penchĂ© vers ce rĂ©gime qu’il dĂ©teste ; la course de taureaux, par un froid dimanche de mars, non point au grand soleil mais sous une neige qui a fait de l’arène un cirque de  » merdouille « , est un affreux ratage ; deux taureaux sont moins vaincus qu’assommĂ©s par des matadors mĂ©diocres et vaniteux. La mort de la dernière bĂŞte est, pour l’âme en dĂ©tresse de Celestino, une illumination :  » L’Espagne jouait la passion de l’homme sous le couvert de la passion de la bĂŞte, comme l’Église prĂ©tendait jouer la passion d’un dieu sous le couvert de la passion d’un homme (…). De plus en plus dĂ©fiant et de plus en plus dupĂ©, de plus en plus mĂ©chant et de plus en plus bafouĂ©, de plus en plus ensemble impuissant et dangereux, vouĂ© Ă  la mort inĂ©luctable et capable encore cependant de mettre Ă  mort : tel Ă©tait le taureau Ă  la fin de sa vie, et tel l’homme.  » Il reste Ă  Celestino Ă  se bauger dans sa chambre d’hĂ´tel pour l’ultime Ă©preuve d’une agonie solitaire, Ă©voquĂ©e avec une Ă©trange vigueur. Â»

 Rappelons que Montherlant s’est lui-mĂŞme suicidĂ© le 21 septembre, jour de l’Equinoxe. Il Ă©crivit trois lettres, s’assit dans son salon dans un fauteuil dessinĂ© par Louis David, prit dans sa main gauche une pastille de cyanure, arma son pistolet, et pressa sur la dĂ©tente. Il quittait le « chaos Â» de la vie pour la nuit. Il rĂ©pĂ©tait Ă  ceux qui venaient le visiter : « On ne rééditera pas mes livres. Je ne serai plus jamais jouĂ© Ă  la ComĂ©die Frnçaise.. Â». La prophĂ©tie Ă©tait juste.

Le paradoxe du roman « Le Chaos et la nuit Â» c’est qu’il devrait ĂŞtre sinistre et ne l’est pas. Maitrise du style, vivacitĂ© et variĂ©tĂ© des chapitres, Ă©lan de la phrase, drĂ´leries imprĂ©visibles, observations cocasses   d’un piĂ©ton parisien plein d’humour sur son quartier. Les misanthropes font rire.

Montherlant multiplie donc les scènes burlesques . Elles se succèdent notamment quand Celestino   se met Ă  torĂ©er les pigeons d’un square parisien sous les yeux Ă©berluĂ©s des passants, ou bien quand il observe  la rue Vaucanson Ă  huit heures du matin, avec les « mĂ©gères Â» et leurs  hordes de chats famĂ©liques ou  Â« les pĂ©pères faisant pisser des cabots replets Â».Car Celestino, coiffĂ© grand genre , comme LĂ©on Blum, d’un feutre noir Ă  larges bords  a l’imagination dĂ©bordante. Il invente des plans de bataille fous, un peu comme Blondin, dans le 7° arrondissement, refaisait la bataille d’Austerlitz dans les bistrots.

Ses visions lui viennent de son expĂ©rience de combattant madrilène.  Il   voit dĂ©barquer en camion   des milices populaires espagnoles  Place de la RĂ©publique pour  neutraliser  le commissariat de la rue de Nazareth et prendre d’assaut des casernes de CRS. ..Sans cesse, il refait la guerre d’Espagne, reprend l’Alcazar dans son arrondissement parisien et place des mitrailleuses vers la rue du Vertbois pour faucher les franquistes. Il y a du Don Quichotte dans cet habituĂ© des arrière-salles de cafĂ©. Il entasse des articles impubliables, ou adresse des lettres aux directeurs de journaux qui ,bien sĂ»r, les jettent au panier.

Après que les cendres des Montherlant furent dispersĂ©es sur le Forum de Rome, selon ses directives, un dernier coup fatal fut portĂ© Ă  sa mĂ©moire. Ce fut la publication des deux volumes Ă©pais de la biographie de Pierre Sipriot. Le biographe rĂ©vĂ©la qu’il avait beaucoup cachĂ© ou menti tout au long de sa vie.  Dans ses postures, il y avait pas mal   d’impostures. On dĂ©couvrit qu’il n’était pas si bon sportif qu’il le clamait, malgrĂ© son courage pour apprendre Ă  torĂ©er en Andalousie. Sipriot rĂ©vĂ©lait aussi qu’il avait fait des dĂ©marches pour ne pas ĂŞtre envoyĂ© dans les tranchĂ©es pendant la guerre 14.

 Dans la publication de larges extraits de ses lettres Ă  sa mère, on voit un jeune homme cynique. Quant Ă  sa sexualitĂ©, comme Gide, il a du gout pour les petits garçons du Maghreb, mais lui cachera soigneusement sa pĂ©dophilie.   Sans oublier sa misogynie qui Ă©clatait dans sa sĂ©rie des « jeunes filles Â» et donne un coup de vieux Ă  bon nombre de ses livres et essais.

Faut-il donc brĂ»ler Montherlant ?

 Surtout pas ! Relisez par exemple sa pièce « La ville dont le prince est un enfant Â» qui lui inspira encore, en 1969, le rĂ©cit « Les Garçons ». Il dĂ©crit prophĂ©tiquement le scandale des prĂŞtres pĂ©dophiles qui couvent en vase clos dans les collèges religieux. Sa marque, c’est qu’il   dĂ©crit tout ceci dans un style racinien austère. Il   analyse Ă  la perfection le drame de deux enfants et d’un prĂŞtre attirĂ©s les uns vers les autres par des sentiments oĂą il entre de l’amitiĂ©, de la tendresse, de la charitĂ©, du dĂ©sir. Drame tout intĂ©rieur, d’une admirable sobriĂ©tĂ©. Annonçait-il dĂ©jĂ  les dĂ©rives tragiques de l’Eglise de France ? Le catholique Daniel-Rops avait dĂ©clarĂ©, Ă  l’époque, en dĂ©couvrant cette pièce : « Ma conviction, quant Ă  moi est faite :ne la jugeront scandaleuse que les pharisiens Â».

 Angelo Rinaldi, qui admirait Montherlant, a Ă©crit dans « Le Nouvel Observateur Â» en 1998.

« Montherlant a conservĂ© la religion, comme moyen de poĂ©sie, dans une ambigĂĽitĂ© favorable Ă  l’essor du style et Ă  une merveilleuse confusion des sentiments. On passe, subjuguĂ© par la libertĂ©, l’humour et les sarcasmes charriĂ©s par une phrase au service d’une technique qui a de-ci de-lĂ , l’élĂ©gance de se moquer du roman en gĂ©nĂ©ral, annonçant parfois des Ă©vĂ©nements qui seront oubliĂ©s en chemin. Â».

Une voiture en forĂŞt

 J’avais pris rendez-vous avec Rachel le lendemain Ă  onze heures devant chez elle.   Je devais l’emmener en Volvo sur les routes Ă©troites et forestières, vers les hauteurs et les champs  dĂ©solĂ©s  de la Montagne Noire. Son endroit prĂ©fĂ©rĂ©.

 Conifères et cascades. Roches sombres et   hautes futaies. Nous avons pris la dĂ©partementale vers le lac de Saint-FerrĂ©ol, direction de la foret de l’aiguille et le village des Cammazes. Rachel avait enfilĂ© une robe blanche avec un dĂ©colletĂ© rond bordĂ© de noir. Elle avait laissĂ© son manteau ouvert sur ses Ă©paules ,alourdi par je ne sais quoi dans ses poches. Quand je lui dis que j’apprĂ©ciais ce qu’elle appelait « sa plus belle robe Â», elle m’avoua qu’elle avait Ă©tĂ© offerte par un type assez glauque dont elle m’avait dĂ©jĂ  parlĂ©, un soi-disant baron de je ne sais quoi qui lui avait tripotĂ© les seins dès leur première rencontre dans un bar assez mal frĂ©quentĂ© près de la gare de Toulouse.

 Après un long moment empli de confidences pas dites , la main de la femme est plusieurs fois frĂ´lĂ©e par le geste que je fais avec le levier de vitesse. Rachel m’expliqua qu’elle vivait   de « boursicotages Â» sur le Net, mais apparemment avec des rĂ©sultats financiers qui se rĂ©vĂ©laient assez maigres. Nous Ă©tions dans un faux assoupissement du paysage de montagne rompu par un la trouĂ©e d’une carrière Ă  ciel ouvert , ou un ravin empli de rousseurs Tout en parlant d’un ton dĂ©sinvolte, elle avait Ă´tĂ© son manteau avec de curieux mouvements du bras  gauche qui frĂ´lait ma nuque. L’inertie soudaine du silence entre nous devint une gĂŞne . Tout en nĂ©gociant des virages serrĂ©s, avec des passages de brume,  je dĂ©couvris dans les lumières rapides de la route qui rĂ©trĂ©cissait son profil  d’un dessin  si parfait , dur et calme, assez grec qu’il ressemblait Ă  une blessure.

Tout au long de cette ascension Rachel parlait d’une voix lĂ©gère, comme dĂ©livrĂ©e d’un poids et se parlant Ă  elle-mĂŞme en dehors de toute rĂ©fĂ©rence Ă  notre si rĂ©cent et bref passĂ© commun Je la surveillais en coin et vis qu’elle avait  Ă©cartĂ© l’encolure de sa robe  et  contemplĂ©  ses seins avec une visible satisfaction. Elle me demanda :

« Comment se fait-il que soudain, un charme s’installe entre un homme et une femme qui se connaissent si peu ? Â»  Et comme je lui retournais cette pensĂ©e gracieuse, elle se tourna vers moi en essuyant ses lunettes de soleil en me disant : 

« -Tu me plais. Â»

Elle rĂ©pĂ©ta que je lui plaisais sur d’une voix rapide, lĂ©gère, avec une nuance de moquerie ;  puis elle posa la main sur mon genou et m’indiqua une aire de repos. C’était un endroit  sauvage, abrupt, dĂ©sert, cernĂ© par  les hauts crayonnages de troncs de pins embrumĂ©s et de grandes taches d’ombre. Je garai la Volvo pas loin  d’une table  pour  pique-nique

Je coupai le moteur. Ruissellements d’eau lointains. Les nuages balayaient les cimes. Angèle Ă´ta dĂ©licatement une de ses ballerines et tourna son pied Ă©troit avec un mĂ©lange d’Ă©tonnement et de satisfaction, comme pour en savourer la finesse anatomique.. Je me demandai si les femmes ne connaissaient que le oui ou le non, ou le peut-ĂŞtre…

Elle saisit alors les clés de contact et les glissa dans la boite à gants. Menu frottement de son manteau lorsqu’elle se pencha vers moi. Son sourire dans le flou du mouvement. Eclaboussure de lumière sur le visage tendre.

L’audace et l’honnĂŞtetĂ© d’une main fĂ©minine qui cherche le plaisir de l’homme, bousculant si ingĂ©nument cette attente masculine dont elle se dĂ©lectait sans doute au long de la route me surprit, me combla et fit fondre mon anxiĂ©tĂ©. Qui Ă©tions-nous l’un pour l’autre ? qui Ă©tais-je pour cette femme indĂ©chiffrable avec ce profil de mĂ©daille que la blancheur de la peau rendait plus Ă©nigmatique? Le poids de ses Ă©paules sur moi et la douceur de sa poitrine molle froissant ma chemise et ma veste ,cette bousculade dans la caresse, tout ceci survola la foret dans une magnificence. PĂ©nombre tiède de la Volvo. L’exacte frontière de l’un et de l’autre fondit dans la solitude et le craquement des pins, les bruits de ruissèlements  de la  foret .

Rachel me dit :

« -Tu n’a pas fait l’amour depuis combien de temps ?

-Longtemps. Â»

En relisant TolstoĂŻ et l’art musical de Tchekhov …

Hier soir, j’ai repris ma vieille plĂ©iade de « Guerre et Paix Â» de TolstoĂŻ. Ce qui me frappe chez lui c’est qu’une conversation se reconnait par une plĂ©nitude affirmative tranquille, aussi bien chez un enfant, un adolescent, qu’un vieillard.  MĂŞme les doutes et hĂ©sitations de ses personnages (notamment les Ă©tonnements et perplexitĂ©s de Pierre) chez lui   sont dĂ©veloppĂ©s avec une franchise sereine. Un courant vital   soutient sa prose de bout en bout. Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre TolstoĂŻenne est lourde, grasse, et file qu’Ă  l’horizon.On y prend volontiers racine.

  Contraste total avec Tchekhov. Une conversation, un dialogue dans son théâtre de vibre de silences, de « temps morts Â»  bien vivants, avec  des sonoritĂ©s inattendues,  des  doutes suggĂ©rĂ©s, des ruminations cachĂ©es, hĂ©sitations  entretenues, et les silences forment alors  des cercles concentriques aux harmonies diffĂ©rentes. Ses personnages patinent sur une mince couche de glace qui peut craquer Ă  tout instant. L Â»es certitudes s’effondrent, les illusions glissent sous les pieds des hommes et des femmes et les laissent dĂ©munis. Certains mots lâchĂ©s-et qui semblent bien ordinaires Ă  première vue – se mettent Ă  vibrer longtemps, comme il arrive quand on passe un doigt mouillĂ© sur un beau verre en cristal. S’élève alors de lentes vibrations. Chacun des mots chez Tchekhov possède une ombre portĂ©e qui joue selon les heures, les humeurs, les circonstances, les bonnes nuits fraiches ou les nuits Ă  insomnies, et les somatisations et les  dĂ©sordres physiques donc ! (Tchekhov n’est pas mĂ©decin pour rien..). Parfois la conversation s’enlise, le temps devient sable mouvant.

  Les phrases s’enrichissent de curieux Ă©chos, sombres ou clairs, avec des dĂ©licatesses, des apprĂ©hensions de diverses natures, des flux interrompus. Et la basse continue de l’ennui, toujours proche  

Chez celui ou celle qui Ă©coute on perçoit vaguement des choses incongrues, ou inattendues. Le spectateur complète avec sa sensibilitĂ© et ses obsessions ce qui n’est pas clairement affirmĂ©. Oui, Tchekhov fait sonner et vibrer certaines phrases banales comme un pianiste pour justement faire entrapercevoir ce qui n’est plus banal du tout, il suggère un discours oblique fascinant. Tchekhov dĂ©busque et fait Ă©clore ce qui est cachĂ© dans la brièvetĂ© et les ellipses d’une remarque.. Des sentiments -souvent amoureux- contradictoires Ă©mettent de curieuses musiques dans les silences, comme s’il jouait en mineur, avec des dièses, des fĂŞlures schubertiennes, bref une vraie partition musicale compliquĂ©e. Le danger pour certains metteurs en scène , c’est de faire un sort Ă  chaque mot, ce qui ralentit  et alourdit la partition et rend mĂ©lo ce qui doit ĂŞtre allegretto moderato  Il est vrai que certaines rĂ©pliques (genre une dĂ©claration d’amour timide, en pointillĂ©s) sont prononcĂ©es sur  des flaques de vide, avec des creux, des non-dits, et  quelque fois , s’étale un Ă©tang de morositĂ©  (un cĂ´tĂ© « Ă  quoi bon Â», quelques mesures sur cette partition suggèrent  dĂ©jĂ  une  dĂ©faite mal assumĂ©e..) et ça grandit Ă  mesure que la conversation se poursuit  (et parfoispourrit) entre un homme et une femme.

 Et ce qui me sĂ©duit le plus dans ce théâtre c’est que certains personnages aux moments les plus dramatiques, en mĂŞme temps qu’ils parlent, ils sont complètement AILLEURS, et pensent Ă  autre chose dont on ne sait rien.

Bien sĂ»r, quand on Ă©voque Tchekhov, comment ne pas penser Ă  cette nouvelle confondante de vĂ©ritĂ© dans l’analyse d’une rencontre amoureuse,  « La dame au etit chien Â» .

  La simplicitĂ© naĂŻve si touchante d’Anna face Ă  ce Gourov, sĂ©ducteur banal, qui croit qu’il s’agit de se dĂ©sennuyer par une ordinaire aventure sexuelle dans une station thermale, une de ces liaisons sans importance dans une station balnĂ©aire, flirt   se transforme sous nos yeux en un amour profond. Il  va bouleverser ces deux vies. Je trouve que pour Noel, cet extrait de la nouvelle donne une bonne idĂ©e de l’art musical de TchĂ©khov, faussement simple, avec cette touche, cette note fondamentale de   morositĂ© rĂŞveuse, de tristesse tendre. Elle rĂ©vèle les couches profondes de la sensibilitĂ© sans en avoir l’air.

« A OrĂ©anda ils s’Ă©taient assis sur un banc non loin de l’Ă©glise, ils contemplaient la mer, Ă  leurs pieds, sans Ă©changer un mot. Yalta Ă©tait Ă  peine visible Ă  travers la brume du matin, le faĂ®te des montagnes Ă©tait couvert de nuages blancs, immobiles. Pas une feuille ne bougeait, on entendait le chant des cigales et le bruit sourd et monotone qui montait de la mer parlait du repos, du sommeil Ă©ternel qui nous attend. La mĂŞme rumeur s’Ă©levait de la mer alors que ni Yalta, ni OrĂ©anda n’existaient encore; elle s’Ă©lève aujourd’hui et s’Ă©lèvera toujours, aussi indiffĂ©rente et monotone, lorsque nous ne serons plus. Et c’est dans cette permanence des choses, dans cette totale indiffĂ©rence Ă  l’Ă©gard de la vie et de la mort de chacun de nous que rĂ©side peut-ĂŞtre le gage de notre salut Ă©ternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur terre, d’une continuelle perfection. Assis Ă  cĂ´tĂ© d’une jeune femme qui paraissait si belle dans la clartĂ© de l’aube apaisĂ© et ravi par la vue de ce tableau fĂ©erique : la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Gourov songeait qu’au fond, Ă  bien y rĂ©flĂ©chir, tout est eau ici-bas, tout, exceptĂ© ce que nous pensons et faisons quand nous oublions les buts sublimes de l’existence et notre dignitĂ© d’homme Â».

(La traduction, on la doit Ă   Edouard Parayre, rĂ©visĂ©e par Lily Denis .ON la trouvbe  en Folio Classique avec une prĂ©face que je recommande vivement car elle est de l’écrivain Roger Grenier qui est sans doute un de ceux qui parlent le mieux de l’art tchekhovien et  notamment des relations si complexes de Tchekhov avec les femmes)

 Enfin, si vous pouvez visionner le film sorti en 1960, en noir et blanc, c’est une raretĂ©. Le rĂ©alisateur  Iossif Khei Ă©tait un banal cinĂ©aste soviĂ©tique. Il ne s’était jamais fait remarquer jusqu’au jour oĂą il rĂ©ussit cette adaptation d’une grande finesse, et fidèle  Ă  l’esprit de la nouvelle.



Extrait de la nouvelle de Tchekhov « les groseilles Ă  maquereaux »:

« Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »

Dessiner en forĂŞt

Quand je passais mes derniers  Ă©tĂ©s Ă  S… souvent je partais dessiner dans   la Montagne Noire, vers Ramondens. Apres un hameau calcaire surchauffĂ©, avec ses ruelles si Ă©troites, biscornues, et ses escaliers pierreux, la route Ă©troite devenait   noire, humide, traversĂ©e de ruisseaux.  J’entrais alors  un bois   touffu, obscur,  gelĂ©  dans   son   haut  silence  forestier. Je notais   de larges  coulĂ©es de feuilles pourrissantes mĂŞlĂ©es de terreau . C’est lĂ  que j’aimais ouvrir mon sac Ă  dos , prendre alors mes crayons et mes fusains, mes carnets Ă  spirale, les  boulettes de mie de pain, mon encre de chine aussi . Sur les feuilles blanches j’esquissais la verticale des troncs serrĂ©s comme si on pouvait analyser, deviner  et cerner les lignes de force souterraines de toute cette vĂ©gĂ©tation muette , comme si une mystĂ©rieuse phosphorescence sombre  animait ce monde pĂ©trifiĂ© et qui perdait, au fil du dessin, sa familiaritĂ©.

  Suivre la croissance  du bois sorti de la terre, percevoir  ce bruit d’écorce    qui claque dans le subit soleil de la matinĂ©e   qui rĂ©chauffe les  troncs .Le temps passe,  des ombres bleues disparaissent ,  le fusain charbonne quand j’épaissis  les linĂ©aments d’un tronc. Parfois les  cassures charbonneuses du fusain  expriment  la folie  feuillue du sous-bois    Ă  en trouer le papier.

 Le dessin voudrait se fondre dans l’entière respiration de la foret, dans la balance de  ses cimes,  dans  la plĂ©nitude Ă©bouriffante , exotique, des branchages. L’heure passe.  Torpeurs lourdes de l’air, la lumière tombe en  eau chaude, et dans l’épais silence, on Ă©prouve la sensation bizarre d’une chute libre  parmi les troncs  et les couches feuillues. La rumeur de la foret devient alors une hauteur, un vertige dans ce jour tamisĂ© devenu aquatique. Un bruit furtif de bĂŞte fait tressaillir, on lève le crayon un instant pour mieux Ă©couter  le sourd bourdonnement du sous-bois, puis on reprend son travail et la boulette  de mie de pain efface une courbe excentrique. Le soir dĂ©jĂ . La pĂ©nombre rampe comme une vague menace sur ce chaos tombal.

 L’épaisseur de l’herbe ne vieillit plus, les feuilles du carnet   deviennent d’un vert acide crissant, pendant que je dessine  il y a des bleus ardents qui s’installent vers une clairière et  des taillis masquent vaguement des pentes dĂ©solĂ©es, des ruisseaux cachĂ©s tintent Ă  peine mais rĂ©gulièrement et une  imperceptible  lueur vĂ©nĂ©neuse rampe dans l’humus jusqu’à ce que le regard tombe sur un tesson de verre qui brille  d’une manière insistante et si inattendu  qu’on cherche le rayon de soleil qui a disparu .

 L’œil  fouille  entre  des lamelles des  roches lisses ,ardoisĂ©es d’oĂą Ă©manent  des reflets huileux ; dans un minuscule moment d’exaltation parce que le fusain gratte    bien sur le papier on se dit  que le sous-bois  va continuer  Ă  vivre sans limite, sans mesure, que cette jungle  oĂą la lumière et la nuit forment une curieuse eau trouble va croitre et offrir  l’éternelle mobilitĂ© du chaos primitif. 

Dans un large   dessin horizontal achevĂ©, rĂ©ussi, des foyers sombres de traits irriguent, comme une marĂ©e haute, une masse d’arbres et de fougères,  on se dit qu’une mer gigantesque  se tient  vers  les clĂ´tures qui marquent la lisière oĂą rodent les chasseurs.  Monde de l’hiver vĂ©gĂ©tal   en train de moisir, de pourrir, de renaitre magnifiĂ© par la lente   battue approchante   de la nuit.

 Apres un bref passage du fixatif pulvĂ©risĂ©, je  roule avec prĂ©caution le dessin.   C’est alors qu’un papillon volète  dans un bouillonnement d’herbes sauvages  et semble se moquer  de l’exaltation  du dessinateur.  Sa danse fantasque se rĂ©vèle ĂŞtre une ironie.