Une voiture en forêt

 J’avais pris rendez-vous avec Rachel le lendemain à onze heures devant chez elle.   Je devais l’emmener en Volvo sur les routes étroites et forestières, vers les hauteurs et les champs  désolés  de la Montagne Noire. Son endroit préféré.

 Conifères et cascades. Roches sombres et   hautes futaies. Nous avons pris la départementale vers le lac de Saint-Ferréol, direction de la foret de l’aiguille et le village des Cammazes. Rachel avait enfilé une robe blanche avec un décolleté rond bordé de noir. Elle avait laissé son manteau ouvert sur ses épaules ,alourdi par je ne sais quoi dans ses poches. Quand je lui dis que j’appréciais ce qu’elle appelait « sa plus belle robe », elle m’avoua qu’elle avait été offerte par un type assez glauque dont elle m’avait déjà parlé, un soi-disant baron de je ne sais quoi qui lui avait tripoté les seins dès leur première rencontre dans un bar assez mal fréquenté près de la gare de Toulouse.

 Après un long moment empli de confidences pas dites , la main de la femme est plusieurs fois frôlée par le geste que je fais avec le levier de vitesse. Rachel m’expliqua qu’elle vivait   de « boursicotages » sur le Net, mais apparemment avec des résultats financiers qui se révélaient assez maigres. Nous étions dans un faux assoupissement du paysage de montagne rompu par un la trouée d’une carrière à ciel ouvert , ou un ravin empli de rousseurs Tout en parlant d’un ton désinvolte, elle avait ôté son manteau avec de curieux mouvements du bras  gauche qui frôlait ma nuque. L’inertie soudaine du silence entre nous devint une gêne . Tout en négociant des virages serrés, avec des passages de brume,  je découvris dans les lumières rapides de la route qui rétrécissait son profil  d’un dessin  si parfait , dur et calme, assez grec qu’il ressemblait à une blessure.

Tout au long de cette ascension Rachel parlait d’une voix légère, comme délivrée d’un poids et se parlant à elle-même en dehors de toute référence à notre si récent et bref passé commun Je la surveillais en coin et vis qu’elle avait  écarté l’encolure de sa robe  et  contemplé  ses seins avec une visible satisfaction. Elle me demanda :

« Comment se fait-il que soudain, un charme s’installe entre un homme et une femme qui se connaissent si peu ? »  Et comme je lui retournais cette pensée gracieuse, elle se tourna vers moi en essuyant ses lunettes de soleil en me disant : 

« -Tu me plais. »

Elle répéta que je lui plaisais sur d’une voix rapide, légère, avec une nuance de moquerie ;  puis elle posa la main sur mon genou et m’indiqua une aire de repos. C’était un endroit  sauvage, abrupt, désert, cerné par  les hauts crayonnages de troncs de pins embrumés et de grandes taches d’ombre. Je garai la Volvo pas loin  d’une table  pour  pique-nique

Je coupai le moteur. Ruissellements d’eau lointains. Les nuages balayaient les cimes. Angèle ôta délicatement une de ses ballerines et tourna son pied étroit avec un mélange d’étonnement et de satisfaction, comme pour en savourer la finesse anatomique.. Je me demandai si les femmes ne connaissaient que le oui ou le non, ou le peut-être…

Elle saisit alors les clés de contact et les glissa dans la boite à gants. Menu frottement de son manteau lorsqu’elle se pencha vers moi. Son sourire dans le flou du mouvement. Eclaboussure de lumière sur le visage tendre.

L’audace et l’honnêteté d’une main féminine qui cherche le plaisir de l’homme, bousculant si ingénument cette attente masculine dont elle se délectait sans doute au long de la route me surprit, me combla et fit fondre mon anxiété. Qui étions-nous l’un pour l’autre ? qui étais-je pour cette femme indéchiffrable avec ce profil de médaille que la blancheur de la peau rendait plus énigmatique? Le poids de ses épaules sur moi et la douceur de sa poitrine molle froissant ma chemise et ma veste ,cette bousculade dans la caresse, tout ceci survola la foret dans une magnificence. Pénombre tiède de la Volvo. L’exacte frontière de l’un et de l’autre fondit dans la solitude et le craquement des pins, les bruits de ruissèlements  de la  foret .

Rachel me dit :

« -Tu n’a pas fait l’amour depuis combien de temps ?

-Longtemps. »

4 réflexions sur “Une voiture en forêt

  1. un incipit prometteur…, PE, d’autant qu’on imagine mineure la jeune femme frôlant le vieux monsieur.
    (Revoir pas mal de coquilles, et notamment la géniale et délicieuse confusion propre à l’amour naissant entre visages et virages). Bien à vous, le vertige de Noël 22 a du bon !…

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  2. Vous êtes classique là où un Mandiargues choisirait le baroque. Et la chute est jolie. Ah le conte « qui ne pèse ni ne pose » comme disait Brantome…Bien à vous. MC

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  3. Veritable ensorcellement sont les bois d’automne en basse montagne..Mais l’irruption Wagnerienne de cette Bruhnehilde  » femme au broigne  » apres les modèles Tchékhovien c’est……pas possible!

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