Grégoire Bouillier met le feu à la Rentrée littéraire

Pierre Assouline et la presse littéraire ont raison, les 912 pages de « Le cœur ne cède pas » sont hors norme.

Vraiment. Une sacrée spirale pour sonder une vie. Un bloc littéraire capital tombé sur cette Rentrée littéraire.

 En reprenant un fait divers sur un ancien mannequin, Marcelle Pichon, de Jacques Fath qui s’est laissé volontairement mourir de faim en tenant le journal de son agonie, Grégoire Bouillier propose un OVNI littéraire. Ce qui est fascinant dans ce livre-enquête « Le cœur ne cède pas » (Flammarion) touffu, irradiant, bavard, c’est que l’auteur, et sa pétulante collaboratrice Penny se font détectives amateurs avec un acharnement insolite pour sortir cette femme du fleuve des morts. Bouillier et Penny    ne cessent de traquer, en cercles de plus en plus larges, le moindre indice concernant cette Marcelle Pichon si fantomatique, une sorte de Nadja jamais rencontrée mais qui aimante les fantasmes par sa vie à l’écart et  le masochisme  de sa mort. Cette   éternelle fugitive n’offre au départ que des zones aveugles à Bouillier. Sa   belle silhouette de mannequin est une substance radioactive pour un imaginatif. On ne sait pas si cette belle a  quitté les autres, ses deux maris, dans une misanthropie grandissante, dans des crises dépressives, dans une émancipation déjà féministe, dans une conquête de liberté pour parvenir à de hautes régions de solitude. Les autres l’ont-ils abandonné ou c’est elle qui a fait le grand écart ? Et pourquoi. L’enquête multiplie les questions. On découvre donc au fil des chapitres(les épigraphes sont excellentes)  les parents, l’enfance, le mariage, l’arbre généalogique, la tombe, un passage météorique  à la télé, des coupures de presse décevantes sauf un article , à France-soir signé de Brigouleix.  etc…Et plus on avance dans le livre, plus les fragments de cette personnalité, ses pans d’ombre, si vastes, renforcent la fascination. Il y a tout un mouvement pendulaire d’excitations et de découragements de l’auteur rythmant l’enquête, et la dynamisant.

 Autre séduction : au lieu de réduire cette femme à une petite cellule biographique refermée sur elle-même, Bouiller radiographie une époque et quelle époque !  car avoir 20 ans sous l’Occupation  irradie et se charge de curieuses effluves comme dans un récit de Modiano-cité. Marcelle Pichon a sans doute eu faim pendant 4 ans, et elle se tue par le supplice de la faim.. Le texte met bien en évidence les balbutiements de nos deux enquêteurs, leurs moments désorientés, et l’espèce de ravissement qui les saisit quand un indice leur tombe sous les yeux. Marcelle Pichon se dérobe, apparait, re-disparait, approche ou s’éloigne ; elle permet des associations très imaginatives à l’auteur. J’ai senti comme un remords caché de l’auteur dans sa recherche fiévreuse qui traverse le bouquin comme si cette femme  devenait  le  centre de gravité  d’un souci intime  l’auteur et  une    danse tragique pour ressusciter de cette France misérable de la guerre et de l’après-guerre.  

La pression historique des années noires puis des années grises  recharge continuellement l’intérêt pour  cette femme et la rend emblématique. Les changements de monde, -avec l’explosion de Mai 68- sont notés et canalisent la tentation imaginative qui pourrait altérer le sens même de ce travail archéologique. On remarque, en outre, que cette période Covid parisienne   nous sensibilise à cette atmosphère, et à cette marche orageuse de l’Histoire.. Cela favorise la concentration mais aussi  un vagabondage onirique dans ce Paris  un peu modianesque de rues vides et de quartiers déserts comme si le Paris du  Covid rejoignait les heures de couvre-feu de l’Occupation. Un parfum de présences occultes émane de certaines pages et ce ne sont pas les moins intéressantes, comme si la l’agonie de cette femme devenait une hallucination, une hantise, un présage,  et nourrissait la ferveur tâtonnante  mais si tenace du romancier.

Ce qui m’a le plus séduit, c’est le ton de Bouillier :un style parlé     spontané, familier,  nerveux , vivifiant. Une manière de sans cesse faire des échappées spontanées, des digressions buissonnières, des télescopages de dates, des coïncidences qui persuadent que l’auteur a une mission, qui est de sauver de l’oubli cette vie-là, si énigmatique. Les éléments du train de vie de cette isolée forment alors un réseau pour trouver à la fois le sens profond d’une époque avec ce qu’elle dissimule derrière les clichés des livres d’histoire, les récits paresseux des journaux,  et les  clichés si   schématiques des journaux télévisés.  C’est ce qui m’a impressionné au cours de la lecture : cette volonté de jusqu’auboutisme, cette exigence si personnelle   de vouloir sauver une vie de l’anonymat ou des caricatures médiatiques. Le développement tentaculaire acharné de cette enquête joue comme un décapant et une sommation à se réveiller… Après avoir lu ce livre-document, on se dit que toute vie humaine est unique, mystérieuse, précieuse, contient un enchevêtrement de signes rares à déchiffrer et reste un défi perpétuel pour tout écrivain.  Le livre incite plus secrètement à un pardon pour notre inattention quotidienne envers ceux qui nous entourent..  Le scandale apparait que tout vie se volatilise dans la nuit. Une fois le livre refermé on regarde les gens qu’on croise dans la rue autrement. Il y a un étonnant bruit de feuilles mortes, de proches disparus, de portraits qui s’effacent. Des vagues d’humains  roulent dans la nuit.

 Il y a  donc de l’Antigone dans ce Grégoire  Bouillier. Il veut donner une sépulture littéraire à cette femme qui fut belle et s’infligea un terrible supplice.  Autre intérêt du livre :Bouiller procède comme André Breton dans « Nadja » en mêlant entre les pages  les photocopies et documents illustrés à la prose. Et comme André Breton-le-surréaliste, avec le plus petit détaille (par exemple que Marcelle Pichon adore les trains ou un certain type de vêtements blancs) Bouiller se fabrique tout un film, émet un faisceau d’hypothèses qui fendillent l’épaisse croûte de la banalité et de l’indifférence quotidienne. Il cherche une densité poétique derrière cette femme qui le hante et veut mettre à jour ce qui nous dépasse infiniment sur le plan rationnel.   Bouillier, par son talent   nous persuade qu’il n’y a rien de banal ni d’ordinaire dans une vie mais qu’elle est bordée de surnaturel de manière à la fois inquiétante, vertigineuse et électrisante.. Enfin l’humour, l’ironie, nous aident à suivre les découragements dans l’enquête, les doutes, les révoltes devant ce projet fou nous rendent l’auteur proche et sympathique. Il y a une  joie à découvrir avec l’auteur l’emplacement  où la femme est enterrée, découvrir qu’elle a eu un fils, deux mariages, etc. L’emploi des italiques est excellent, ainsi que les multiples références littéraires.

Le meilleur à mon sens est la manière dont Bouillier libère son énergie pour nous faire sortir du côté routinier d’une vie, et de retrouver le cœur du mystère d’un passage sur terre d’un individu. Là, c’est énergique,   finement  compassionnel, et ça  rappelle la ferveur de Truffaut dans « La chambre verte » quand il s’adresse à ses morts préférés. Je ne cache non pus de nombreux tunnels, des dialogues interminables et répétitifs avec sa collaboratrice féministe et vers la fin de pures pages de remplissage complètement inutiles.

Mais cette exploration enquête dégage une sacrée phosphorescence. Le livre secoue. Il mériterait un grand prix d’automne. Le Prix Décembre qui lui fut attribué en 2017 était d’un bon présage.

Relire « Guerre et paix », c’est pas mal du tout…

   Je ne vais pas m’extasier devant cette fresque dont la clarté   des phrases m’enchante toujours comme si sa prose puisait dans on ne sait quel oxygène. Une espèce de transparence de la vie comme elle va…  Mais le grand  Tolstoï a un avantage sur  pas mal d’autres écrivains(sauf Hugo ?)    c’est qu’il aime et fait aimer  le Bien ,la Bonté, la compassion, et qu’il adore tous ses personnages et escalade l’échelle sociale  dans une rapidité de récit  tonique.. Or, le Bien   est beaucoup plus difficile à appréhender et à traduire en mots, que de collectionner tous les thèmes freudiens avant Freud comme le fait son ainé Dostoïevski.

Revenons brièvement aux circonstances de « Guerre et paix » . .. C’est pour sortir de l’accablement où l’a plongé la mort de son frère Nicolas, tuberculeux, en septembre 1860 que Léon Tolstoï, 32 ans, s’enfouit dans le travail . Il choisit d’abord comme sujet, les Décembristes, des jeunes nobles qui tentèrent un coup d’état le 14 décembre 1825. Il en écrit trois chapitres qui sont le germe de « Guerre et Paix », mais en s’intéressant à ces jeunes gens, il remonte à leur jeunesse et se passionne pour les années 1805-1812.. En automne 1865 il a écrit la moitié du roman. Et là il publie en feuilleton cette première moitié tout en continuant à écrire entre 1865 et 1869 la suite dans « Le Messager Russe « 

L’action s’étale de 1805 à 1820, bien que l’essentiel du récit se concentre sur quelques moments clés : la guerre de la troisième coalition (1805), la paix de Tilsitt (1807) et enfin la campagne de Russie (1812). Ce qui  est admirable en relisant,  c’est la capacité du jeune Tolstoï à poursuivre  techniquement la composition de cette immense fresque  sans faiblir, avec un aplomb absolu, sans fatigue apparemment ni baisse de régime  alors  que  les brouillons sont pourtant énormes, avec ratures et chapitres composés jusqu’à 5 ou 6 fois. Et il mène son chantier sans faiblir, faisant se chevaucher des prédications et des opinions personnelles au milieu de l’action.  Bref, Tolstoï fonce tête baissée en voulant refléter une époque,  dans un bouillonnement d’images, de situations qui ne nuit jamais à l’architecture de l’ensemble. Il étale  ses problèmes personnels sur un ton d’historien (on sait aujourd’hui que la part autobiographique est considérable et qu’on peut mettre des noms de son entourage sur  de nombreux personages)   sonder les mystères du Temps, du Destin des peuples,  mais aussi de l’agriculture, du servage, des querelles  dans les états-majors, de la liberté sexuelle, et etc.  Il englobe a peu près  tout ce qu’on peut exprimer    de  l’étrangeté de notre présence-au-monde. Et au final  propose

un  fil direct, de la connaissance de soi à l’affirmation de Dieu.

Son ambition est démesurée, titanesque  et  paradoxe, ses personnages nous restent  familiers comme des amis fréquentés dés l’école. Avec lui les scènes                                                                                                                                                                                             mondaines, les amours privés, les secrets du cœur, les jeux des enfants, la fatigue ou la tyrannie des vieillards (admirable le vieux Bolkonski  se trimballant avec ses draps d’une pièce à l’autre  pour trouver le sommeil) tout sonne vrai alors  qu’il vire de bord sans cesse. A telle page il jubile en décrivant  les épaules d’Hélène   puis  quelques chapitres plus loin  il il    lui reproche cette beauté  si éclatante  quand  elle  s’éprend d’un autre. ….Rien n’arrête cet écrivain.   Son écriture  rend tout est facile, vivant, emporté, vrai !

Cette splendeur de l’imagination apporte à la fois un brillant des couleurs, et une pénétration psychologique qui nous jette dans  une étonnante proximité de chaque personnage(on connait mieux Pierre Bezoukhov ou Natacha, ou le Prince André que son voisin de palier).Mais avec la même rapidité, revirement, Tolstoï nous jette dans des abimes  d’étrangeté. Ces revirement  et carambolages psychologiques  sont stupéfiants de vitesse et de surprise.  Le prince André agonise, c’est terrible, mais soudain le narrateur nous glisse dans l’âme d de l’agonisant pour affirmer  que   ce qu’il ressent c’est « la légèreté de l’être » ,la délivrance ! Enfin débarrassé de ce corps encombrant en train de refroidir ,le prince André jubile.

 Il y a chez lui à la fois une jubilation sensuelle, une soif de vivre, et, au paragraphe suivant, surprise,   la révélation   un monde désaccordé , grinçant . le sublime et le  pitoyable se côtoient . Malgré ses bals rutilants, ses belles robes, des conversations fleuries, des uniformes chamarrés (qui enivrent  tant les cinéastes)  le narrateur   dévoile  le tissu des calomnies, les rumeurs, la versatilité, les petits intérêts  les flatteries,  et montre  que la superficialité règne partout à la Cour de l’empereur Alexandre .C’est clairement exposé dès les premières pages. Ce sont ces passages brutaux du chaud au froid, du joyeux à l’angoissé, qui m’ont le plus frappé dans cette relecture.  On en a deux exemples remarquables. André  Bolkonsky blessé à Austerlitz, est  étendu sur le champ de bataille. Il souffre. On croit que ça va être une scène pathétique. Pas du tout.  « Comment se fait-il que je ne voyais pas ce haut ciel, avant ? oui ! tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini. Il n’y a rien, rien que cela. Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix ; Dieu merci ! »

Autre exemple. Pierre Bézoukhov   est prisonnier des français, obsédé par l’idée de tuer lui-même Napoléon. Il est ,  affamé, épuisé par le froid, les marches, traumatisé   pour avoir assisté à  des exécutions .Le lecteur croit donc  que Pierre n’a plus de ressort, c’est alors que  Tolstoï nous surprend  :»Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointains abîmes. « Et cela, c’est moi, et tout cela est au-dedans de moi, et tout cela est moi ! » se dit Pierre » et ils(les français ) attrapent tout cela et ils le mettent dans un enclos fermé de planches ! Il sourit et alla s’étendre pour dormir auprès de ses camarades. »

 A chaque fois, Tolstoï nous prend à contrepied : la proximité de la mort chez le Prince André  recèle une révélation joyeuse. Les privations et souffrances de Pierre l’amènent à une morale de pureté. A  chaque fois,  la réalité extérieure ,les paysages  immenses, cosmiques, pénètrent dans une conscience  par une fissure et la bouleverse 

 On découvre que soudain le petit « moi » individuel » s’est transformé en immensité cosmique, et cette transformation positive de ses valeurs tient du miracle. Evidemment le lecteur se demande : bon ! l’âme est devenue un univers immense, et alors ?   En quoi cela accomplit une transformation des valeurs vers la Bonté, le Bien, la générosité, la compréhension de tout ? là, Tolstoï reste court. Il faut kle croire sur parole. Il affirme, il faut le croire.et comme son art est  si concret est  épatant,  si vrai (la vraisemblance chez lui est parfois  secondaire) on  aime  le croire.  Croire.La Foi.  Le roman baigne dans le religieux.

Une autre forte impression qu’on reçoit à la lecture est que le  roman entier  repose sur  un robuste plancher réaliste. Toute l’agitation effrénée qui saisit les moscovites qui évacuent leur ville dans la panique explose en détails magiques. C’est  l’obsession de Natacha pour sauver des tapisseries des Gobelins, ou la fatigue des domestiques devant les maitres qui changent d’avis sans cesse.   Tout est toujours concret, net, mis en perspective, cadré, avec des précisions subtiles dans   la description ( « Tout, les objets proches et les lointains, brillait de cet éclat cristallin et magique que l’on ne voit qu’à cette période de l’automne »), qu’il s’agisse  des   dialogues et de la subtilité pour définir  les classes sociales, de l’observation des gestes dans un diner,  des divers mouvements d’anxiété  la   veille d’une  bataille. Les moindres détails  d’une physionomie, d’un habit, d’un mobilier, nous  semblent  vrais parce qu’auréolés par quelque chose d’insolite et d’inattendu qui semble irréfutable. Dans les scènes de bataille, les zones de feu restent étonnamment claires dans les proportions et ce délicat passage  de l’observation des masses à celle de l’individu.

S’ il ne  ne nous épargne pas les cruautés,  les petitesses, Tolstoï compense  par des  notations  drôles et  inattendues  qui enchantent.  Quand la timide princesse Marie  est émue devant le jeune Rostov, Tolstoï compare le  charmant visage de la jeune fille  aux vitres d’une lanterne  qu’on allume le soir.  Autre trait d’humour inattendu dans les métaphores. Nous sommes au bal :« Les clochettes sonnent, les maitres d’hôtel se précipitent et-comme des grains de seigle secoués dans un tamis- les invités éparpillés se rassemblent en foule dans le grand salon, près de la porte de la salle de bal ». Comparer la noblesse à des « grains de seigle secoués dans un tamis » c’est jubilatoire. Quand le prince André est reçu en grande pompe, à Vienne, par l’empereur d’Autriche, il découvre qu’il est devant un niais qui ne sait pas quoi dire ; la scène est bouffonne et rappelle des épisodes de « La chartreuse de parme » que Tolstoï a lu de très prés..

 Il a aussi un don particulier    pour mettre en scène les incohérences de ses plus beaux personnages. Pierre Bézoukhov n’y échappe pas. Par exemple, Pierre veut laver son honneur de mari en provoquant en duel l’amant de sa femme, mais il ne sait pas tirer au pistolet alors que son adversaire est excellent dans les armes.. Il tire donc au hasard et c’est lui qui blesse l’amant de sa femme. Mais, au lieu de se réjouir d’avoir évité une blessure grave, il est déprimé. Pourquoi ? parce qu’il découvre, qu’au fond, il n’a jamais été amoureux de sa femme et que c’est lui, le coupable, lui le mari, coupable  de la tristesse dépressive de sa femme et il admet  alors  qu’elle aille se consoler dans d’autres bras. ..C’est tout l’art comique et de dérision de Tolstoï .

  Ce que les cinéastes(si  nombreux) ont  en général oublié de filmer c’est  la   cruauté sournoise avec laquelle le romancier bouscule et égratigne    ses plus ravissantes  héroïnes. Dans une scène de bal ,il nous décrit avec soin   les nobles  en train de calomnier   à qui mieux mieux le voisin , tous en train   de se jalouser sous les flatteries ,  bref  un lieu mondain  insupportable où  tout est faux,  mais     ce milieu frelaté  enchante Natacha, qui vit dans un microclimat de naïveté. Pire : à la fin du roman  Tolstoï saccage nos illusions. Il  nous révèle  que Natacha, mariée avec Pierre, est devenue une grosse femme sans séduction « on ne voyait qu’une puissante femelle » . Il précise : « on ne retrouvait plus sur son visage cette flamme vivante qui, auparavant, brulait constamment en elle et faisait son charme. »  Et Pierre ? Il est éteint, devient une sorte de personnage falot, mari pantouflard soumis à son épouse jusqu’au ridicule. On comprend que les cinéastes ne montrent jamais ces effondrements ultimes .Curieux cette manière finale de fracasser les plus beaux personnages.

D’ailleurs l’épilogue s’emplit de prévisions sèches, de formules froides, d’une habileté désinvolte, de règlements de compte envers les puissants. C’est une volée de bois vert pour ceux qui conduisent les peuples.

Car ce qui apparait c’est la haine de la guerre que distille Tolstoï tout au long de sa fresque.  Et il insiste sur le fait que dans l’action historique, c’est l’élément irrationnel qui l’emporte sur le projet poursuivi. Il assure que le génie de Napoléon, c’est du vent, que les généraux autrichiens, prussiens et russes, ces états-majors emplumés, chamailleurs, vaniteux   sont des incompétents qui ne dirigent rien du tout. Les soi-disant génies de l’art des batailles   prétendent régenter la nature, au fond tout va à l’inverse de leurs prévisions, nous dit Tolstoï.

 « Et là sur le papier toutes ces colonnes arrivaient à l’endroit indiqué au moment voulu, et anéantissaient l’ennemi. Tout était admirablement combiné, comme dans tous les dispositifs, et comme cela se produit avec tous les dispositifs militaires, sur le papier, aucune colonne n’arrive à l’heure désigné ni à l’endroit voulu.   Le seul qui comprenne quelque chose, c’est évidemment Koutouzov. Il préfère ne pas dire grand-chose, laisser faire le Destin (« la mer démontées de l’ Histoire  européenne »)… Nous sommes dedans actuellement.. Lui, Koutouzov affalé entre deux assoupissements, reste à l’écart des pathétiques   querelles d’égos de son état-major. Il n’a qu’une seule obsession :  ne pas faire massacrer dans de vaines batailles cette partie vive du peuple russe, qu’on appelle l’armée.  

Enfin, dans l’épilogue-règlements de compte, Tolstoï réserve ses coups les plus durs aux historiens auprès desquels il a cependant abondamment  puisé, et notamment Thiers.  « Lorsque nous examinons le développement de la science historique, écrit-il, nous voyons que d’une année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui est jugé bon est dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement. Mais cela ne suffit pas : nous constatons que des historiens écrivant à la même époque ont des vues diamétralement opposées sur ce qui était bien et ce qui était mal : les uns font un mérite à Alexandre de la constitution octroyée à la Pologne et de la conclusion de la Sainte Alliance, les autres lui en font grief. »

 A la    fin de de sa vie, Tolstoï ne cessera de condamner   le pouvoir tsariste et l’Eglise Orthodoxe.  Il compare le service militaire à un esclavage et affirme dans « Guerre et révolution » que l’enrôlement militaire ne fait qu’engendrer des « assassins professionnels ». En 1909, il est excommunié par le Saint-Synode pour avoir récusé le dogme de la Trinité. Bref, à la fin de sa vie, ce pamphlétaire qui vénère le peuple est devenu l’opposant obsessionnel par excellence.

Jean-Luc Godard est mort

Jean-Luc Godard est mort, mais comme un peintre, un Piero Della Francesca, un Matisse, un Paul Klee, je garde de lui des couleurs.  Dans « Le mépris » revu hier soir  par exemple, je garde dans l’œil  le blanc plâtre frais d’un appartement pas fini, le casque de cheveux noir mat  à la Louise Brooks de BB, le rouge Alfa d’une voiture, une secrétaire rousse  en peignoir jaune  contre un mur rouge-brun écaillé, l’ air  surchauffé  contre un  angle  d’immeuble , la  lumière de plein  midi sur un  jardin à cyprès, des  bustes antiques aux yeux rouges ou bleu Klein. Les personnages  se croisent sans se voir  devant la beauté du ciel   sur quoi pèse une absence : tout ça  raconte une vitalité désespérée en Agfacolor ,  Godard est bien le seul à réussir ça.

Les infirmières romaines

J’entre dans une étroite librairie de Rome, avec un entresol, partout sur les dalles des piles de  Camilleri, d’Elena Ferrante. Après avoir descendu quelques marches vers les voutes d’une cave accessible par une étroite porte vitrée à laquelle est accrochée une clochette de jardin(qui me fait penser à celle de la maison de Tante Léonie )je traverse   une seconde salle voutée  et je découvre les classiques :  Verga, Morselli, Manzoni, Dante, Carlo Levi, Tondelli, Pratolini, Pavese, Pontiggia, Pasolini, ou  Calvino. Volumes   serrés sur les étagères dans de jolies reliures. Je trouve derrière un poêle à bois, des rayons de  livres religieux,  tous d’occasion, écornés, parfois anciens .En les manipulant on respire cette odeur de vieux papier épais, avec des taches brunes,  aussi grisante que l’odeur  de poussière d’un grenier à la campagne.

 Enfin je pensais  à ça  en prenant debout un café ristretto  en fin de matinée, via Giovanni Lancisi, dans un petit bar avec son serveur  à veste blanche mal boutonnée  qui circule devant  des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes  constellées  de médailles dorées. L’une d’elles   est ornée de  profil de chasseur avec  un chapeau planté de  longues plumes noires bleutées  de coq de bruyère  , caractéristique des Bersaglieri.

Je suis entouré, coincé, cerné par des  infirmières de la policlinique proche ; elles piapiatent en train de  s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant  les montures tout en buvant  des minuscules cafés mousseux. Devant moi  un  granité de citron fond doucement dans la coupe en verre taillé et  ça devient  un amas de neige  fondue transparente.  Femmes entre elles, toutes t altières, joueuses, distraites, délivrées, les corps libres  chantant sous les blouses. Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.

Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes.  La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe  sur  un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié   assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue me semble soudain posséder  à la fois une splendeur panoramique dans les trouées des feuillages et résumer la limpidité minérale de cette matinée romaine. Une clarté un peu aquatique irrigue les silhouettes des infirmières dans le bar  et je découvre que l’une d’elles  déchausse son pied droit avec son pied gauche tout en  tenant une conversation qui fascine ses collègues..  Ce détail me les rend toutes plaisantes, attirantes dans leur nonchalance pleines d’éclats, d’autant que l’une des jeunes femmes , en sortant du bar, glisse dans la fluidité lumineuse de la rue, ce qui met en évidence   la courbe    ambrée  de son épaule  et le velouté de sa peau.  Ce début de matinée lui rend grâce..

Gombrowicz écoute un quatuor de Beethoven

 La musique m’absorbe deux heures par jour : j’ai abandonné les quatuors pour me plonger tant dans Schönberg ou Bartók que dans Brahms, Debussy, etc. C’est très instructif. »
Lettre à sa sœur Rena, 1960

S’étant retrouvé isolé par hasard  en Argentine en 1939 , quand  son pays la Pologne est envahie par les nazis,  Witold Gombrowicz, soudain en exil , quasiment sans ressources, a commencé à tenir son « Journal » en 1953 . Diable d’homme. (1904-1969) qui lutte contre tout ce qui est insincère, discours culturel  fabriqué, déformé, unanime ,moutonnier, vaseux, timide. Il bataille contre l’éducation,  et la domestication de la jeunesse, qu’elle soit catholique ou marxiste. 

»Ferdydurke », son maitre-livre reste une attaque toujours aussi cinglante   contre tous les conformismes . Régulièrement, je me replonge dans les deux volumes de son « Journal-(Tome 1 1953-1958 et Tome II 1959-1969), pour retrouver son indépendance farouche, sa verdeur, mauvaise foi, ses coups de gueule, ses admirations, ses portraits (celui de Sartre ou celui de Le Clézio sont magnifiques) ses eclairs de lucidité, ses querelles avec ses anciens amis, écrivains polonais soumis à la censure communiste,  alors que lui qui est interdit de publication dans sa Pologne natale ( son » Journal « n’a été autorisé de publication en Pologne qu’en 1986 !..) Donc  ce  journal   est vivifiant, jubilatoire dans son combat contre  les unanimisme et les fausses valeurs culturelles mondaines. Il veut débusquer  chez les artistes ce qui est la fausse marionnette de gloriole  toute cousue de clichés et d’idées plaquées et insincères… Chaque page apporte du neuf, du vrai, du paradoxal, de l’intime aussi et du tragique (sa peur de vieillir..) . C’est toujours excitant, philosophique,  indompté et bouffon, personnel, original, sarcastique, endiablé. Dans cette périodeannées 50-60 défendre l’individu contre les Communistes qui  modèlent le paysage culturel européen, c’est courageux… Notre aristocrate polonais n’hésite pas à faire table rase de toutes ses illusions, découvrant son ennemi : la Forme,les clichés qui défigurent et cachent l’homme vrai.  Il parle de sa vie en Argentine, de ses lectures, de Sartre à à Proust, des musiciens qu’il aime,  de ses vacances  à Tandil, de sa vie dans les cafés de Buenos aires,  de ses amis peintres ou écrivains, tout ceci  avec drôlerie, spontanéité, cocasserie, vérité aussi. C’est aussi un grand descriptif  pour chanter  les bords de mer les jours d’orage ou une matinée au soleil,  ou la pampa. Il explique et justifie son œuvre si mal comprise (oui, elle est difficile..) depuis son œuvre capitale « Ferdydurke ». C’est un étonnant oiseau moqueur solitaire  en pleine Guerre Froide. Et quand il revient en Europe en avril 1963, passant par Paris, puis gagnant Berlin,  il n’épargne ni les parisiens ni les berlinois : « pour moi Paris sent le négligé. Je respire cette odeur de l’heure où nous faisons la toilette matinale, l’heure des crèmes, des poudres, de l’eau de Cologne, des robes de chambre et des pyjamas. Cela serait supportable à la rigueur. Mais derrière cette laideur s’en cache une autre encore, beaucoup plus pénible, qui repose sur la gaieté. Cette fois c’est vraiment désagréable ! Je leur avais pardonné la tristesse et le désespoir, mais ce que je ne peux pardonner à leur laideur, c’est qu’elle est gaie, agrémentée d’humour, d’esprit et de blague.

Là, au coin de la rue, un type décati lorgne avec satisfaction les cuisses d’une petite fille qui monte dans l’autobus. C’est tout Paris qui glousse dans sa malice attendrie. »

Parfois deux pages d’humour : le récit de sa rencontre avec Borges  ou une soirée mondaine à Buenos Aires ou à Paris, par exemple, est un moment parfaitement hilarant.
Mais là où il me bluffe toujours c’est quand il parle des musiciens et de ses disques préférés .

Bref extrait.

« Enigme de la « lumière » chez Mozart. Comme Gide a raison lorsqu’il dit que, dans la musique, le drame, éclairé de l’intérieur par l’intelligence, par l’esprit, cesse d’être dramatique. Une merveille dans le genre du premier allegro de la symphonie « Jupiter » est le couronnement de ce processus intérieur : c’est le triomphe de l’éclat, qui règne sans partage. Mais, chez Mozart, comme chez Léonard de Vinci, j’aperçois un élément de perversion, quelque chose comme une dérobade illicite devant la vie- le sourire de Léonard(surtout dans ses dessins) et le sourire de Mozart ont ceci de commun :c’est comme s’ils aspiraient à un jeu interdit, comme s’ils désiraient s’amuser et trouver du plaisir dans ce qui n’est pas permis, même dans ce qui fait mal…un jeu subtil et coquin, malin, une sensualité hyperintelligente…mais cette combinaison même, « sensualité intelligente », est déjà un péché…La gamme ascendante et descendante dans Don Giovanni n’est-elle pas une plaisanterie bizarre, un pied de nez à l’enfer ? Dans les hauts registres, Mozart a parfois un petit parfum d’interdit, de péché.

Le contraire de Mozart serait Chopin-chez lui la faiblesse, la délicatesse, affirmées avec une fermeté et une ténacité peu commune, se tournent en force, en courage de regarder la vie en face. Il s’enferre tellement en lui-même, met tant d’obstination à être ce qu’il est, que cela lui confère une réelle existence- quelque chose d’inflexible, d’invincible. Par ce biais de l’auto-affirmation, le romantisme de Chopin, son désespoir, son égarement, son abandon aux puissances du monde, fétu de paille dans le vent, se mue en classicisme sévère, en domination. Que son héroïsme se révèle émouvant et sublime lorsqu’on examine sous cet angle, tandis qu’il parait si déclamatoire, si rhétorique, si mièvre, lorsqu’on, le considère sous l’angle « patriotique ».

« Je m’accrocherai avec la dernière énergie à ce qu’il y a de plus fragile en moi », semble proclamer toute son œuvre. »

« Quant à Beethoven, moi non plus je ne goute guère ses symphonies, son orchestration ne parvient pas à m’entrainer vraiment, à me posséder ; mais les quatuors de la dernière période, dont le langage est le plus difficile, les sonorités déjà à la limite de l’harmonie, transgressant même cette limite.. Ah, ce quatorzième quatuor !..

Si je t’écoute avec une telle émotion, c’est aussi sans doute parce que  tu es riche du plaisir sensuel de la forme en même temps que de la violence faite à cette forme au nom de…j’allais dire au nom de L’Esprit, mais je dirai au nom du créateur. Car lorsque tes quatre instruments jouant à l’unisson- sommet et couronnement des quatuors !- atteignent à chaque instant les plus enivrantes harmonies et serpentent en modulations voluptueuses, soudain une main sévère, brutale, impitoyable même, fait violence à cette volupté et te force à des notes stridentes et aigues, à ses sauts inattendus et à une dure économie dans l’expression, à un ascétisme qui vise à la métaphysique ; à une tension entre les registres les plus bas et les plus hauts qui est aspiration à une réalisation plus lointaine, plus élevée. Soudain tout se tait. Le disque est terminé. Point. Point final.
J’ai besoin d’un café.  »1960 .

« Un destin particulièrement odieux a été réservé au magnifique quatuor en la mineur opus 132.On l’a surnommé « le quatuor de la convalescence ». On a établi que le premier allegro c’était la maladie ; le scherzo : les forces qui commencent à revenir ; l’adagio molto andante : l’hymne de remerciement d’un homme guéri ; et l’allegro final :la santé et la joie. Ce quatuor si riche sur lequel pèse un ciel gris et désespéré, et dont le premier allegro me plonge personnellement dans un bouleversement profond, notamment l’amorce du second thème, après la modulation en fa majeur, on l’a accoutré d’une robe de chambre, de pantoufles, d’un bonnet de nuit, et on l’a bourré de pilules ! »

Traduction de Christophe  Jezewski Collection Folio


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