« Mais le soleil fait tourner la peine en poison, et le corps radieux n’est qu’une dérision pour un coeur mal en point. »
Malcolm Lowry, « Au-dessous du volcan »
« La dolce vita » (1960) était un film sur la médiocre carrière d ‘un journaliste de seconde zone ( nommé Marcello Rubini) qui « couvre » les potins des nuits romaines. Accompagné d’un gai paparazzo- il va de night-club en cabaret pour traquer les célébrités en goguette, les couples adultères,alors que lui-même est en crise de couple. Dans la grandce banlieue il suit également l’hystérie d’une foule qui attend l’ apparition de la Vierge, qu’un couple d’enfants affirme avoir vu.. Il se retrouve dans une soirée donnée par un Prince dans ses jardins alors que la belle Anouk Aimée le demande en mariage pour mieux le tromper quelques minutes plus tard.Tout est dérisoire dans ces soirées avec faux artistes, faux prophètes, jouisseurs fatigués, parasites, comédiennes has-been , paparazzi survoltés, écrivains en panne d’inspiration, poétesse languissante, jusqu’à ce moment privilégie, dans le tourbillon médiatique, quand une star américaine à la poitrine opulente (Anita Ekberg) venue d’Amérique pour faire la en promotion d’un de ses films échappe à la meute de photographes et baptise Mastroianni-Rubini dans la Fontaine de Trevi au milieu de la nuit . Moment suspendu et point d’équilibre du film. La grâce.

La pellicule ensuite glisse dans les aubes et les nuits romaines charbonneuses ou mal éclairées, avec ce tintamarre de klaxons de la Via Veneto reconstituée en studio.
« La dolce vita » offre déjà une vision panoramique de toute une faune romaine qui sera reprise dans « Huit et demi ».Mais chez ce cinéaste ,au milieu des frivolités et des faux semblants, se glisse une figure émouvante, ici, celle d’un père venu de province voir son « grand-fils-qui-a-réussi-à-Rome » homme à la santé fragile (il fera un malaise) que la maîtresse de son fils éblouit. Cette société romaine à la fois oisive et désabusée , on la retrouve dans le film suivant de 1963 , « Huit et demi »,mais là le décor change : nous sommes dan s une station thermale au milieu de laquelle travaille une équipe qui prépare un film.
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« Huit et demi » a pour personnage central Guido toujours joué par Mastroianni. Et Fellini semble suivre pour pour sujet le premier vers de « L ‘enfer « de Dante : » « Nel mezzo del cammini di nostra vita/mi ritrovai per une selva oscura. » qu’on pourrait traduire par « Au milieu de notre vie je me retrouvai dans une forêt obscure. »
C’est l’ ironie de Fellini de faire porter ce nom de Guide-Guido pour un personnage perdu dans le chemin de sa vie. Il a a perdu son chemin d’homme de 40 ans , et perdu son chemin de cinéaste puisqu’il est en panne totale d’inspiration. La dérive de sa vie privée sera parfaitement précisée socialement entre une épouse trompée et devenue cassante et une maîtresse-poupée toute en minauderies Le cinéaste en pleine déconfiture confesse : « Je voulais faire un film honnête. Je pensais avoir quelque chose à dire… Quelque chose d’utile à tout le monde. Un film qui ensevelisse à jamais ce que nous portons en nous de mort. Et je n’ose, moi-même, rien ensevelir ! ».

Fellini décrit alors ce qu’il connaît le mieux : la faune des studio, celle qui gravite autour des plateaux de tournage de Cinecitta . Guido est cerné, poursuivi par une meute de figurants en quête de rôles, de comédiennes anxieuses , d’agents nerveux, de faux amis, et d’un personnel de la production qui attend des directives d ‘un metteur en scène évasif ou carrément menteur. Mastroianni fuit, il se cache derrière son chapeau, s’esquive dans cette foule, gamin vraiment apeuré, ou feignant de l’être , sans oublier l’intello de service, jacasseur, déprimant corbeau universitaire jacassant, qui pointe sans cesse la médiocrité du projet cinématographique et son manque de sérieux philosophique.
Fellini corrige ce constat amer de manière magique. Il n’y a pas que des raseurs , et un tourbillon de femmes qui l’épuisent avec leurs exigences et leurs demandes , il y a aussi le producteur fidèle et rationnel, des techniciens dociles .guido cultive et examine tourbillon de visages avec une secrete fantaisie -et même une jubilation devant le zoo humain.
Enfin la silhouette radieuse et bien en chair jouée par Claudia Cardinale,celle qui distribue de l’eau bienfaisante aux curistes (rappel d’Anita Ekberg qui fait couler de l’eau sur Mastroiani dans La dolce vita?) illumine de sa présence tout le film. Elle à la fois charnelle et virginale, cariatide irradiante d’équilibre, onirique et sensuelle.Un rêve de femme. Ce fantôme de la femme parfaite, est aussi celle qui deviendra la bouche de vérité (allusion à une fontaine romaine célèbre ) en révélant à Guido qu’il n’ est qu’un égoïste peu fiable.Mais elle le révèle avec une évidente tendresse complice… On devine aussi que c’est une Parque qui peut, d’un instant à l’autre, couper le fil de toutes les illusions qui mènent Guido.

Il y a enfin et surtout le miracle des séquences oniriques qui structurent le film et lui donnent son originalité, son, grain, son ton ,son originalité. . Elles sont signalées par une surexposition qui blanchit l ‘écran et rend incandescente la pellicule ,ce qui forme un graphisme baroque si intense. C’st kla marque du maitre si à l’aise dans son expresionnisme solaire. On sait que Fellini avait exigé des bains chimiques particuliers pour la pellicule à son chef-opérateur Pasqualino de Santis afin de bien marquer les parties fantasmées de film,celle qui pénètre dans son espace mental et ses fantasmes si intimes .
L’onirisme est le grand sujet du film, danse mentale , monologue intérieur, terrain instable et alluvial d’un esprit en débâcle. terrain à défricher que ce passé-présent apparemment foutraque mais si vrai .
Fellini ouvre à l’art cinématographique les pouvoirs d’introspection mentale de la littérature,à la suite de Virginia Woolf, de Joyce, de Hermann Broch. Il flirte aussi avec le freudisme -mais avec élégance- comme le remarquera son ami Alberto Moravia dans un article retentissant de l’Espresso.
Huit et demi nous donne à voir le désordre mental de Gudio . Souvenirs d’une enfance dans un pensionnat religieux, mais aussi fête érotique avec cet intermède sur une plage. Une matrone toute en mamelles danse pour quelques sous, prés d’un bunker, devant des collégiens enthousiastes.Les contrastes poussés à l’extrême entre la blancheur et la noirceur de l’image introduisent le paysage mental fascinant. C’est par exemple la troublante séquence où apparaissent les parents de Guido sous un soleil intense et un espace minéral.ils semblent à moitié sortis de terre dans un terrain pierreux ( bordé semble-t-il par un aqueduc romain ) qui rappelle le poids des morts sur les épaules d’un fils. Cet hommage-métaphore à des parents que la mémoire préserve mal dans une fragilité ressemble à un lancinant remords.Mais tout est suggéré avec légereté,presque nonchalance. Séquences d’enfance aussi avec l’immense maison de campagne aux murs de chaux de la grand-mère , domaine ancien de voutes nues, ses lits immenses, ses matrones en noirs, lorsque Guido, est enveloppé dans un grand drap après son bain. Le spectateur découvre que c’est l’épouse actuelle (Anouk Aimée) qui emporte l’enfant vers un immense baquet où les enfants sont lavés. Puis , revanche du petit Guido, qui se transforme en dompteur qui fait claquer son fouet pour rendre dociles des femmes-hyènes qui l’assaillent, croit-il. Il se montre également le tyran qui décide quelles femmes doivent prendre l’escalier terrible qui mène vieillissantes au rebut définitif.
Le film mental ne cache jamais la misogynie de Guido. Cependant Fellini nuance et inverse les données affectives. C’est la scène fantasmée de dîner ,quand Guido réunit autour de lui toutes les femmes qui ont marqué sa vie,de la prostituée de son enfance à l’épouse en passant par tant fugitives liaisons .Là, est un véritable sommet de cinéma Fellini. La tendresse y reste incrustée,persistante mais preque cacbée par la somptuosité des formes, visages, gestes, et ombres qui occupent l’écran de manière aussi baroque que l’hôtel qui loge l’équipe de cinéma. Les scènes réalistes ne cachent pas non plus que ce cinéaste en perdition, conscient que son projet est en train de se défaire multiplie les stratégies d’esquive. Guido est tantôt charmeur, tantôt indolent, bouffon, fuyant, et même enfant paniqué quand ,au cours d’une conférence de presse finale, il se glisse à quatre pattes sous la table alors que toute la presse internationale (hargneuse) attend ses déclarations .On peut y voir une moquerie tiurnée vers les conférences-cirque du Festival de Cannes.
Guido est donc un homme-enfant , un parfait immature – mais c’est aussi le paradoxe qui le révèle attachant- il se montre soucieux d’une quête d’une vérité spirituelle. Guido cher he une verité stable. Il demande une audience pour écouter le message d’un grand prélat en cure. Là encore c’est aussi un de ces moments étonnants du film dans sa simplicité. Les phrases en latin, prononcée par le vieux cardinal ne sont pas qu’une rouerie ou une dérobade d’ecclésiastique. Une voix intérieure ? Une sagesse exprimée dans une langue noble ? La référence à un oiseau, donne l’impression de surprendre ce qui pourrait être une partie de la révélation qu’attend Guido. François d’assise n’est pas loin et le catholicisme non plus, voir « La strada » et « Il bidone ». La latinité romaine joue également un rôle con,stant . La séquence fait référence aux oracles et aux tablettes divinatoires de l’empire romain, comme si Guido était lui même,à la remorque de ses ancêtres romains qui vouaient un culte à la statue de Fortuna, ou de ces augures qui lisaient dans les entrailles des animaux. Il est cependant le seul à savoir qu’il ne tournera pas ce film.Il y a de l’escroc en lui. Dans son désarroi, il prefère se réfugier dans une curieuse distraction : faire danser un pauvre vieux qui chante avec des paroles anciennes, tout ceci prés de l’immense échafaudage d’une tour pour envol spatial qu’il fera démonter.
La réapparition de Claudia Cardinale, vers la fin du film nous conduit dans une impasse funèbre avec des murs étouffants ,presque une crypte, et une lampe à huile ancienne. La voiture de Guido nous entraîne vers ce un lieu qui ressemble à l’ultime cercle du Purgatoire. La encore les catacombes reviennent avec leurs présages.

La visite de nuit d’un plateau de tournage avec cette tour métallique en construction (et son curieux bruit ronronnant de centrale électrique) perdu au milieu de nulle part nous suggère que l’édifice cinéma, dans son projet grandiose de science-fiction, est peut-être en train de disparaître dans un gigantisme qui annonce les blockbusters d’Hollywood . Relevons tout de même que Fellini dans « Ginger et Fred »(1986)s’interrogera sur le crépuscule de l ‘art cinématographique au profit d’une navrante télé-berlusconienne. Pour l’instant Guido ne croit plus à son inspiration.Le cinéaste est vide, mais l’homme, lui, s’acharne à se ressourcer. Il restera,dans un dernier plan, une ronde de femmes, de madones, d’infirmières, d’épouse, de comédiens, de curistes, prestidigitateur et voyante compris, personnages rencontrés qui deviennent, main dans la main, dans un curieux piétinement, une ronde -sarabande en contre-jour au bord du ciel et d’une nuit que combattent quelques projecteurs. Cette fin ouverte s’adoucit par la musiquette aigre de Nino Rota. Silhouettes accompagnées de quelques dérisoire fanfare de cirque . Est-ce ce qui reste d’une vie quand on ferme les yeux dans sa chambre d’hôtel en vieillissant ?
Film mystérieux. Chaque vision ne l’épuise pas mais le renouvelle. .

La dernière image que je garde de Guido, c’est celle qui ouvre le film . Son cauchemar. Il est coincé dans sa voiture prise dans un gigantesque embouteillage. Le gaz de la voiture jaillit par la boite à gants et le tableau de bord, il va suffoquer.Les personnages dans les autres voitures (et un autocar) sont indifférents, on croirait des masques.Guido finit par se glisser hors de la voiture et du tunnel mais en s’élevant à une hauteur vertigineuse au dessus d’une plage , son pied est entravé par une corde , il dégringole, tiré par une corde par son producteur et le cri de la chute le réveille… Cette corde le tirant inexorablement vers la plage est synonyme de sortie du rêve angoissant . Les gens de cinéma l’attendent. Fin de l’évasion en plein ciel. Le film est-il un reve ou un cauchemar ? Un sauvetage ou un naufrage ?

« Il n’y a pas de rôle. Il n’y a même pas de film. Il n’y a rien, nulle part »,dit Guido.
Fellini, il a déclaré : « Mieux vaut détruire, si l’on ne crée pas l’essentiel. » « Nous étouffons sous les mots, les images, les sons qui n’ont pas raison d’être. Qui viennent du néant et retournent au néant. D’un artiste digne de ce nom l’on ne devrait exiger que cette loyauté : s’éduquer au silence. »

















































































