Je viens de relire « La longue route de sable » de Pasolini. Fraicheur des images, enthousiasme juvenile, notes jetées avec une élégance incomparable, vivacité et drolerie, justesse de l’oeil, tout y est!
A la fin de l’été 1959, l’écrivain de 37 ans est à Vintimille, en Juin, à la frontière francaise, et décide de rejoindre Trieste (j’ai envie d’écrire Tristesse) sur la côte Adriatique dans sa petite voiture , en faisant un tour des villes italiennes , passant par San Remo, son casino, et ses allemandes « portant des robes à petits pois noirs », filant ensuite sur Gênes « les quais battus par une mer couleur paille,une cascade de palais, tous pétris dans une même poussière » bifurquant vers Rapallo à la tombée du jour , attiré par une « bande de teddy boys » « qui font glisser les fermetures éclair de leurs blousons rouge et bleu électrique« . Ensuite, c’est San Terenzo »les portes des maisons et des cafés donnent sur ce peu de sable: et sur ce ce peu de sable se répand la foule des grandes journées d’été.Une foire magnifiue, toue rouge,bleue, verte, où les jeunes gens,les enfants, les mamans, les marins,les pauvres, se retrouvent allègrement dans les cris,les rires, les jeux. » Il est exalté en passant de la Toscane au Lazio:

« Après Cecina(cette charmante page populaire où si je devais prendre des vacances, je les prendrais là), commence un paysage de côte vraiment pur.L’apogée en est Porto Santo Stefano, où l’on perd toute notion d’espace et de temps. C’est l’Argentario.Purs coups de pinceau, taches de lumière, qui ont la forme de terre et de mer, et une paix de sommeil vivant. »
Un des plus beaux passages , c’est celui de Rodi Garganico, en juillet.Pasolini se livre à une confession. » Il est à peine minuit, et je suis seul. Mais seul comme peut l’être un spectre.Ils sont tous enfermés dans leurs maisons,les petits bourgeois de Foggia en vacances, les habitants de Rodi,qui, demain matin, devront se lever à trois heures pour aller aux champs avec un mulet.On a sonné un mystérieux couvre – feu :personne ne le transgresse.
Je me promène sur la petite plage déserte, au pied du village.Et dans le silence qu’il y a en moi et en dehors de moi, je sens comme un long, un silencieux effondrement. Toute la côte des Pouilles se relâche dans cette quiétude, après s’être déchainée sous mes yeux, à mes oreilles, pendant des matinées et des après-midi de chaos pré-humain, sous-humain. Salento solitaire, sévère comme une lande septentrionale, avec ses villages grecs pris dans des grèves séculaires, puis l’explosion de Brindisi,la plus furibonde,la plus chaotique,la plus grouillante des plages italiennes;«
Et tout au long de ce carnet , on est frappé par l’obsession des plages, comme celle d’Ostie qui le verra mourir, où il sera massacré dans des circonstances restées mysérieuses le 2 novembre 1975, alors qu’il était âgé de 53 ans. Tout au long de ce texte, comme jeté sur un coin de table, si fébrile et si vrai, on est frappé par ce dialogue entre lui et la jeunesse, lui et le paysage italien,, mais surtout, soudain, entre lui et lui, comme si une vitalité désespérée, une fissure, une âpreté, un appetit, une voracité visuelle étaient la marque d’une urgence.

Je me souviens que la presse italienne, au mois de Mars 2022, pour le centenaire de sa naissance, lui a consacré un incoyrabl e nombre d’ articles complets sur plusieurs pages. Sa vie, ses oeuvres, sa voix, ses films, sa fin hantent l’italie comme la mort d’aldo Moro. Io suiscuiteb encore la polémiques, etn, régulèrement une aprtie de la presse met en question ses prises de position, notamment en 1972 quand il publie un texte contre la libération féminine et contre l’avortement. Ou quand il s’en prend à « l’obsession du couple » comme norme sexuelle. On critique aussi la faiblesse de son film ultime « Salo » et son incompréhension de l’œuvre de Sade, ou l’obscurité de ses textes théoriques sur le cinéma, ou son roman inachevé « Pétrole » .
Oui, Pasolini mort continue de diviser aujourd’hui comme il divisa de son vivant. Il fut exclu de l’enseignement et du parti communiste italien en octobre 1949 suite à une plainte déposée à Ramuscelo pour détournement de mineur, après une fête au village. Exclu du Part Communiste Italien Pasolini, il se réfugie avec sa mère à Rome le 28 janvier 1950 dans le ghetto, entre le théâtre Marcellus et la grande synagogue.
Le romancier devint célèbre en Italie avec le roman « Ragazzi di Vita(1955), et avec son premier film « Accatone »(1961).
Son œuvre réunie chez l’éditeur Mondadori forme dix volumes d’au moins 1500 pages chacun, sans compter les deux volumes de son abondante correspondance. Mais surtout il convient de rappeler que ses poèmes le placèrent comme un écrivain majeur en Italie des années 60 alors que la France le connut par ses films.
Il n’est pas dans mon esprit de revisiter cette œuvre multiforme, vitale, énergique, interpellant sans cesse, et régulièrement dénoncée autant par la Démocratie chrétienne que par la PCI. Quand le film « Mamma Roma » est projeté à Venise en 1962, plainte est déposée et demande d’interdiction puis, Pasolini est agressé physiquement par des jeunes fascistes à Rome au cinéma Quattro Fontane. L’urgence aujourd’hui est d’attirer l’attention sur le poète qui écrivit dans les années 48-50 ses plus beaux recueils : « Le Rossignol de l’Eglise catholique », « La meilleure jeunesse », « Les cendres de Gramsci«(1957) et »La religion de mon temps » et « Transhumaniser et organiser
Oui, d’abord lire le poète des années 50 et 60. Il fut traduit par René de Ceccaty -et quelques autres- dans un épais volume remarquable (« Poésies »-1943-1970) aux éditions Gallimard en 1990.C’est le volume capital, celui qui retrace à sa manière une autobiographie de l’adolescent frioulan, du jeune loup solitaire débarquant à Rome, démuni, accompagne de sa mère.
Ce volume permet de comprendre la jeunesse paysanne de Pasolini, sa volonté d’écrire dans le dialecte frioulan, de comprendre aussi celui qui resta traumatisé par la mort de son frère Guido, assassiné le 12 février 1945 par une brigade communiste rivale -donc tué par ses propres alliés. Épisode terrible qui va laisser une trace dans toute son œuvre et rapprocher Pasolini de sa mère, qu’il gardera auprès de lui, dans son appartement, jusqu’à sa mort et qu’il filmera dans « l’Evangile selon son Matthieu « comme la mère du Christ.
Si on veut se faire une idée précise de la trajectoire familiale, morale, et des difficultés de Pasolini, connaitre ceux qui l’on soutenu, du romancier Bassani à Moravia, et Fellini, il faut se reporter à l’indispensable et subtile petite biographie « Folio » de René de Ceccatty datant de 2005, révisée et enrichie récemment.
Elle a trois qualités :1) Elle donne des citations nombreuses et toutes remarquables de ses œuvres, multiples déclarations à la presse, confidences à ses proches, extraits de ses articles polémiques – il fut notamment violent contre les jeunes bourgeois révoltés de 68- extraits de sa correspondance. Ceccatty précise bien ses positions envers les Catholiques (qui cherchaient le récupérer après « la sortie de « L’évangile selon saint Matthieu ») et aussi envers le Vatican ou le PCI.2) Elle témoigne avec subtilité des déchirements, des contradictions, des revirements, des humeurs et aussi des faiblesses de cet homme survolté, en bataille contre les communistes italiens, contre les catholiques du Vatican, et contre les néo-fascistes.




Enfin
3) Ceccatty fait un clair bilan à propos de son homosexualité et de ses combats contre le « conformisme sexuel » avec clarté et intelligence sans rien cacher des limites de l’écrivain dans ce domaine. Le mérite de Ceccatty c’est qu’il met en évidence la faiblesse de ses déclarations théoriques assez fumeuses sur le langage cinématographique, ni de ses partis tranchants qui l’amènent à condamner autant le cinéma de Godard que celui d’Antonioni. Il ne cache pas non plus l’agitation frénétique des années 70. Il est alors le personnage médiatique omniprésent sur tous les fronts. Il se multiplie dans les journaux à scandale, dans les festivals de cinéma, dans les Facs, en débats politiques avec les étudiants, dans ses voyages (New-York, Rio, Maroc, Tunisie, Inde Yemen, Soudan.) On le voit aussi bien dans les restaurants à la mode de Rome que dans les studios de cinéma, dans les salons mondains, au milieu du désert avec celle qui devint sa tendre amie, Maria Callas. Influent comme Sartre en France, les prises de position de Pasolini dans les grands journaux provoquent des réactions en chaine dans toute l’Italie intellectuelle.. « Sa parole est amplifiée par ses propres soins et par les soins de ses amis et de ses ennemis. Ce qui ne signifie pas qu’il soit compris. Mais le haut-parleur est systématique » écrit Ceccatty. Pour représenter l’Italie de ces années-là, qu’il conteste, il va utiliser-plus ou moins habilement- le détour des « films à costumes » avec « Le Décaméron » ou « Les Contes de Canterbury » comme son maitre Fellini s’est servi de l’Antiquité dans « Satiricon ». Est-ce sa part la plus intéressante ? j’en doute. Je préfère ses carnets de voyage et notamment ce petit bijou « L’odeur de l’inde », publié en français en 1984 et qu’on trouve en Folio. C’est là d’un très grand écrivain.


Enfin revenons à ses deux premiers films en noir et blanc « Accattone » et « Mamma Roma ». Les errances si animales d’Accattone dans les terrains vagues surchauffés de la banlieue romaine pauvre lui donnent l’occasion de célébrer ces quartiers périphériques avec ses jeunes gens démunis, avec la beauté de l’herbe rase entre les immeubles, baignés « d’une pieuse lumière dans sa limpidité » . Tout ceci filmé avec une compassion sincère, nue, qu’il ne retrouvera plus dans ses créations plus tardives.
Ce qu’il écrira à propos de son ami le poète Penna, qu’il admirait tant, définit son art : » Une poésie dont l’amoralité apparente ne dépose pas du tout en sa défaveur, puisqu’elle est très dense et imprégnée de souffrances humaines antérieures que seule la poésie peut provisoirement clore ».
POur completer le pprtyrait de pasolini, je recommande aussi de livre cet autre carnet de voyage, « L’odeur de l’inde » est un carnet de voyage(avec Moravia) dont voici un extrait.
« Une heure de voiture, le long d’une périphérie sans limites, composée entièrement de petits baraquements, de boutiques entassées, d’ombres de banians sur des maisonnettes indiennes aux arêtes émoussées et vermoulues comme de vieux meubles, suintantes de lumière, carrefours encombrés de passants aux pieds nus, habillés comme dans la Bible, tramways rouge et jaune à galerie ; petits immeubles modernes, immédiatement vieillis par l’humidité des tropiques, au milieu de jardins fangeux et de bâtisses de bois, bleu clair, vert d’eau ou simplement attaqués par le climat humide ou le soleil, avec des allées et venues continuelles et un océan de lumière, comme si partout, dans cette ville de six millions d’habitants, on célébrait une fête ; et puis le centre, sinistre et neuf, la Malabar Hill, avec ses petits immeubles résidentiels, dignes du quartier des Parioli, entre les vieux bungalows et le quai interminable, avec une série de cercles de lumière qui s’infiltrait à perte de vue dans l’eau… »
(P. 17)
On regrette que Fellini, qui avait si bien guidé, et conseillé Pasolini ( il avait écrit en scénariste une partie des « nuits de Cabiria » et pas mal d’éléments de « La Dolce Vita »), devienne féroce en visionnant « Accattone » . Il critiquera les « mauvais » cadrages, les ruptures de ton, et d’images, critiquera les mouvements de caméra, l’utilisation systématique des longs travellings, ou l’irruption si inattendue de la musique de Bach, sans s’apercevoir que Pasolini transformait le néo-réalisme en une prière personnelle. Pasolini ne tiendra aucun compte de ces remarques et filmera ses ados aux jeans déchirés, et ses « Mamma » hurlantes, drôles et désemparées. Il filme comme il l’écrira : au « même rythme rapide, pressé, plat, d’un premier jet, fonctionnel, sans couleur et sans atmosphère, tout contre les personnages ».
René de Cecatty présente « Ecrits corsaires » , recueil d’articles parus dans la presse italienne.

« Les Écrits corsaires » ont une place à part dans son œuvre, parce qu’on y cherche désormais une clé pour comprendre la haine que ce génie avait pu susciter chez certains de ses contemporains. En s’attaquant à la corruption du pouvoir, en dénonçant l’entente sournoise du libéralisme capitaliste et de la démocratie chrétienne, en démontrant que la pègre avait été utilisée par les donneurs de leçons moralisateurs, il tentait de démonter tout un système politique et social, fondé sur le mensonge, sur les meurtres commandités, sur la pourriture politique qui parfois s’appuyait sur l’Église : le parti au pouvoir depuis la fin de la guerre était toujours le même, la Démocratie chrétienne. Les scandales de la Loge maçonnique P2 étaient en arrière-fond de toute la vie politique. « » Mais si les articles de Pasolini avaient un tel retentissement, c’est que lui-même était un poète, un créateur, qui doublait ses catilinaires de tout un univers esthétique, du reste assez mal compris. Pour mesurer l’impact et la profondeur de ce livre, il faut avoir en tête non seulement l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini, mais aussi ses autres essais, ses dialogues et débats innombrables avec les étudiants et les lecteurs. Passion et idéologie (ses textes critiques sur la poésie), L’Empirisme hérétique (sa théorie du langage cinématographique), Les « Lettres luthériennes » (sorte de lettre ouverte à un innocent qui découvre l’horreur du monde) et ses admirables analyses littéraires (Descriptions de descriptions) sont des contrepoints essentiels qui permettent de mieux comprendre les « Écrits corsaires ». Pasolini, qui, à l’origine, se destinait à être enseignant en histoire de l’art, était un intellectuel engagé dans son temps. Et il a toujours tenu à s’exprimer sur des questions politiques, linguistiques ou sociétales. Sans doute, sa sexualité (qui l’a forcé, à la suite d’une accusation d’outrage à la pudeur et de détournement de mineurs, avant qu’on ne l’en acquitte, à fuir le Frioul où il enseignait et à rendre sa carte du Parti communiste qui l’a exclu) a-t-elle joué un rôle déterminant pour le convaincre de militer sur différents plans. Il s’agissait pour lui aussi de garantir sa propre liberté de vie et de création, dans un monde dominé par l’hypocrisie dans le domaine sexuel et par l’exploitation de l’homme par l’homme dans le domaine de l’économie de marché. Il ne faut pas oublier que l’auteur des « Écrits corsaires » est un homme persécuté, depuis 1949, par la justice italienne, prompte à répondre aux demandes de censure, de saisie, de mises en examen, de la part de toutes sortes d’esprits malveillants, étriqués, parfois délirants, qui s’en sont pris aux romans, aux poèmes, aux films et à la vie privée de l’artiste. »



































































