L’ultime roman de Virginia Woolf, si beau…

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

C’est l’ultime roman de Virginia Woolf. Il est achevé en décembre 1941 et trouve son titre définitif en février 1941. Elle le donne vite à lire à son mari Léonard et elle écrit dans son « Journal » :

 « Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. . Il touche, je crois plus à la quintessence des choses que les précédents. La crème prélevée y est plus abondante. J’ai eu plaisir à en écrire chaque page ou presque. Ce livre a été écrit, il faut le noter, par intermittence(..) ».

 Mais en Mars, l’état de santé de la romancière se dégrade, elle est gagnée par le doute sur l’intérêt de « Entre les actes ». Le  28 mars  au matin, elle travaille sur un recueil d’essais, puis s’habille, remplit ses poches de cailloux  et  pénètre dans la rivière Ouse. Sa mort ne sera annoncée à la presse que  le 3 avril alors que son corps n’est pas encore retrouvé.

 Je viens de reprendre « entre les actes »   pour la troisième fois. Toujours le même éblouissement. Le même sentiment d’un miracle.

N’oublions pas que ce texte a été rédigé  dans la menace  grandissante de la seconde guerre mondiale  .

Rarement, Woolf s’est montrée aussi affectueuse et inspirée avec tous ses personnages. La composition est, elle aussi, parfaite, la prose leste et aquatique, pleines de vibrations, de suggestions, d’échos d’un passé idéalisé, avec une douceur d’aquarelle pour ce village et ses champs associé à de fines caricatures à la Hogarth. Il y a un mélange de paradis perdu et de vie ordinaire réelle car on y cite Shakespeare  et on  parle en même temps  des problèmes de fosse d’aisance et  de la manière dont certains laissent trainer des ordures. Woolf cueille tous les sentiments mêlés d’une fête de village, jouant avec la truculence paysanne face aux   frivolités et aux snobismes de ce clan Oliver, dynastie rustique, gentilhommerie qui déguste un mauvais thé au gout de rouille face aux pelouses en  surveillant    les bonnes  qui gardent les  enfants  sous les  grands arbres.

« – Je suis William, dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant entre le pouce et l’index.
– Je suis Isa, répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s’ils se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle comme elles font toujours), considérant qu’il n’y a qu’une heure qu’ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs, des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle s’arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait qu’ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute : Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus auparavant, et que nous ne nous reverrons plus.

– La fatalité d’une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes », dit-il.
– Aucun moyen de reculer, ni d’avancer, pour eux comme pour nous. Il pense à la vieille dame qui lui a montré la maison. L’avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »

Manuscrit de Virginia Woolf

 Nous sommes donc plongés pendant moins de 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, » Pointz Hall » un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..). Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, sud-est de l’Angleterre. Pointz Hall  c’est   une massive demeure avec dépendances et grand jardin que les Oliver habitent depuis cent vingt ans.Dans cette demeure patricienne enrobée de  lierre on goûte une dernière fois la « dolce vita » d’ une  grande bourgeoisie rurale  qui s’ approprie le monde peut-être pour une dernière fois avant la cataclysme qui a lieu sur le continent.

C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale, un spectacle d’amateurs dirigé d’une main de fer par Miss La Trobe. La spectacle est en fait constitué d’ un « patchwork » de fragments, de tableaux de pièces de théâtre, textes  inventés par Virginia Woolf,  pour illustrer les diverses périodes de l’histoire du théâtre anglais :comédies de Shakespeare, citations de Hamlet, pièces victoriennes larmoyantes,  comédies de la Restauration façon Congreve, bref Virginia Woolf s’amuse à des pastiches réussis..

Virginia Woolf résume bien ce qu’elle a voulu faire : » Pour m’amuser, je note : pourquoi pas Pyntzet (sic) Hall : un centre : toute la littérature discutée avec une petite dose d’humour véritable, incongru et bien  relié à la vie : tout ce qui me passe par la tête. » et c’est vrai que l’humour est à chaque page, on saute d’un personnage à l’autre, d’une pensée à l’autre, sur cette terrasse où défilent tout un tas de villageois.

 Chez les Oliver, il y a bien sûr  le retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa lecture lente  du Times, puis  sa jeune  sœur Lucy, et surtout  sa belle- fille Isa, formidable personnage complexe, si délicatement saisie dans   ses anxiétés,  qui semble être le double de Virginia ; elle est  mère de deux jeunes enfants et s’évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, balance entre amour et mépris pour  son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver,.Il se révèle intelligent et séduisant,un peu superficiel. Il travaille à Londres, et rejoint sa famille chaque weekend. Avec habileté plusieurs générations et plusieurs couches sociales se côtoient sans vraiment se connaître.

Le texte virevolte, frais, vrai,libéré, excentrique, cocasse, touchant, traversé par le grand air de l’été dans la campagne et une certaine béatitude grandissante.  Bavardages, commérages, il y a dans cette prose une affectueuse précision et surtout un humour énorme que Woolf, là, maitrise à la perfection.

Les villageois qui répètent ces dialogues inventés, sont soutenus musicalement par un vieux gramophone caché derrière un rideau ; on entend des disques qui grésillent, mêlés aux meuglements des vaches du pré voisin.  Une grande partie du texte se passe donc sur une scène champêtre et dans la bonne humeur. Et, pas loin, l’ombre de la guerre, bien réelle, entre soldats Français à bandes molletières et compagnies motorisées allemandes. Ça se passe à trois cent kilomètres, de l’autre côté du Channel.

Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre dans le théâtre, le côté jeux d’amateurs, avec des   tensions familiales bien réelles dans le public). Toutes les réactions du public face aux scènes jouées sont drôles, burlesques et bien observées. * Les personnages sont finement dessinés, souvent riches en vertus démodées, sauf bien sûr Isa. Jeux d’interférences complexes, rivalités soudaines amoureuses, sociales, plus ou moins adroitement dissimulées, sentiments amoureux asymétriques, rapprochements et éloignements des uns et des autres, assurances ou timidités se côtoient, oui nous sommes loin de cette désarmante neurasthénie qu’on prête à l’auteur…    Le regard de Woolf va, lui, irisé, chatoyant, de l’infiniment petit (au ras des herbes et des insectes) à l’infiniment grand et cosmique (le vent emporte les phrases au-delà de la galaxie), ce qui est la marque de son vertige d’être.  
Virginia déchiffre les mouvements contraires du cœur de certaines des femmes dans une vraisemblable projection autobiographique. Prose de vibrations de ce qui se passe « entre » les personnages, » » entre » eux et une certaine béance, « entre » eux et leurs actes, « entre « leurs paroles et leurs sentiments, et « entre » leurs solitudes et le riche tapis de la Nature exubérante et indifférente. Jeux du dit et du non-dit, dans une fluidité qui n’appartient qu’à  cet écrivain,  avec amorces d’idylles au cœur du tumulte général.

La naissance d’un amour -et sa fin – accompagne discrètement le récit pour y mettre cette touche de mélancolie qui forme une mélodie parallèle exquise. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles, voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines. Les phrases partent en vrilles pour sauter d’un sujet à l’autre et tout reste lisible et chatoyant. Le paysage, avec ses nuances météorologiques, est là.

« Il pose le journal et ils regardent tous le ciel pour voir si le ciel obéit au météorologue. Sans aucun doute le temps est variable. le jardin est tantôt vert, tantôt gris. Le soleil se montre – et une extase de joie infinie se répand, embrasant toutes les fleurs, toutes les feuilles. Puis, par compassion, il se retire, se cachant le visage, comme pour s’abstenir de regarder la souffrance humaine. Il y a un certain relâchement, un manque de symétrie et d’ordre dans les nuages, qui s’amincissent puis s’épaississent. Obéissent-ils à leur loi propre, ou à aucune loi ? Les uns sont de simples mèches de cheveux blancs. Il y en a un, très haut, très loin, qui s’est solidifié en albâtre doré, qui est fait de marbre immortel. Au-delà, c’est le bleu, le bleu pur, le bleu noir; le bleu qui n’a jamais filtré jusqu’à la terre; le bleu qui échappe à toute classification. Il n’est jamais tombé, comme le soleil, l’ombre ou la pluie sur le monde ; mais il dédaigne la petite boule colorée qu’est la Terre. Aucune fleur ne l’a senti ; aucun champ ; aucun jardin. »

Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans, à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie, ce courant vital qui nous déborde sans cesse et que nous essayons d’attraper avec un stylo, courant vital   dans lequel Virginia semble avoir plongé définitivement. ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide  « Entre les actes ».

Pour la traduction, je recommande celle de Josiane Paccaud-Huguet, dans le volume II de la Pléiade, d’autant que les commentaires sont remarquables de précision.

Les amis viennent

Fin d’après-midi. Je laisse les fenêtre ouvertes sur la courette .. Ai acheté un plateau de fruits de mer pour un couple d’amis qui doivent arriver dans l’après-midi. Ils viennent de la côte normande, de Ouistreham exactement. Je les attends accoudé au balcon de la terrasse. Journée brumeuse, ouateuse, tiédasse et moite. L’impression que le temps ne bouge plus. Le globe grince sur son axe .Il y a une éclaircie soudain. Vers la plage, quelques familles somnolent, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement trouble. 

Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit  dernière et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ce couple, Claire et Bernard, me souviens d’eux dans les années 90 ,leur jeunesse si vive.

 Je les ai connu il y a trente ans : elle c’était une stagiaire à Télérama , jeune fille souple, étroite, lascive, enjouée, délicate, vêtue de blanc comme une joueuse de tennis, cheveux d’un blond pâle . Une manière qu’elle avait de se déhancher  contre un balcon ou une portière de voiture . Elle venait au petit déjeuner, les cheveux mouillés, et quand elle courait sur la plage les seins libres batifolaient comme deux curieux oiseaux affolés sous le t-shirt. Lui, prof d’allemand au Lycée Malherbe à Caen, était distrait, grand comme un basketteur, affable et morose, sauf avec les enfants des autres qui l’enthousiasment. Quand je l’ai rencontré dans un musée à Naples,   il était toujours pris   dans des costumes trop repassés. Ses chaussures jaune orangé miroitaient. Aujourd’hui, il se balade en vieux blouson de nylon, la panse mal contenue dans un polo délavé, futal tire-bouchonné en lin et chaussures bateau poussiéreuses. Il ne s’assoit plus, s’affale dans le premier canapé venu en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez. Il mâchonne des phrases brèves et définitives sur la politique de Merkel . Elle, Claire   a troqué ses longs cheveux blonds pour   un impeccable casque de cheveux gris coupe rasoir  ,elle porte désormais  de curieux  tailleurs prune ou feuilles mortes, et des chaussures de marche trop grosses pour ses jambes fines. Elle commente les nouvelles de journaux qu’elle achète chaque matin comme si le monde entier était tombé dans la confusion  et le bordel depuis qu’elle  a quitté la rédaction. Elle rêve de vivre au Portugal, « où tout est moins cher ».

 A chacune de leur venue en Bretagne ils somnolent dans les fauteuils de toile   sur la terrasse à commenter mes plantes grasses décharnées et les herbes qui poussent entre les dalles. Lui observe les glaçons de son Ti punch et parle d’une voix calme, basse soutenue de ses trois filles éparpillées sur le territoire. Elles  lui manquent. Claire observe le monde étincelant et brumeux de la plage sans rien dire. Parfois elle se frotte un genou.

J’allume la radio : on   donne des nouvelles de la bataille de Mariopol , on  fait état de viols par l’armée russe.

  De l’autre côté de la rue, de modestes maisons de pêcheurs, petites, tassées, pierreuses, graniteuses, avec petits rideaux blancs au crochet à l’ancienne. Grises, sans étage, aux ardoises qui brillent sous les averses. Chacune est entourée de jardinets avec une allée de gravier, parfois une véranda, un portillon blanc repeint   . Quelques plantes sèches vibrent sous les rafales. Souvent apparait une femme en blouse, elle porte une bassine de plastique, étend du linge aux couleurs pastel. Son mari vend cher des crustacés sur les marchés du coin. Il possède un pick- up Toyota flambant neuf.

.

.

Le portable sonne. C’est mon ami le Grand Ecrivain de Granville. Il vient de publier un livre sur son enfance en Malaisie. Il enrage à cause d’un article dans Ouest-France qu’il juge désinvolte et destiné, croit-il à saper sa réputation. Il ajoute : « Et le photographe du journal m’a obligé à monter sur un rocher plein d’algues, j’ai failli me casser la gueule !… » Puis il marmonne qu’il a l’impression de n’avoir rien écrit d’intéressant depuis dix ans, il dit ça pour que je proteste, je proteste.  Son éditeur ne l’invite plus à déjeuner, l’attachée de presse a pris un petit ton arrogant, les librairies ferment. Je l’invite à se joindre à nous ce soir : » j’attends quelqu’un » dit-il. Je réplique : « tu devrais l’épouser, depuis le temps… ».  Après avoir raccroché je me demande pourquoi je ne lis    plus ses   romans avec avidité, mais avec inquiétude. C’est lui ou moi qui ai changé ?  De toute façon les romans m’ennuient désormais, je lis du théâtre   la nuit, ça va plus vite les dialogues. Je reviens dans la cuisine plein sud. Pile d’assiettes. Tiroirs. Whisky.

Alors je dresse minutieusement la table   avec couverts en fausse nacre, et instruments métalliques chirurgicaux pour démanteler les tourteaux. 

Je remonte au premier, dans la chambre d’amis. Les draps des lits sont bien tendus. J’imagine mes amis couchés comme des gisants de pierre, bien séparés, corrects, parfaitement longilignes dans leurs pyjamas, sans attirance sexuelle de mauvais goût, dormant d’un trait jusqu’au matin.

La salle de bain est impeccable : serviettes couleur chocolat, parallèles sur les supports en rotin. Le mélangeur du lavabo brille. Après avoir suçoté un cigarillo je reste indécis dans l’escalier, fasciné par un rectangle de soleil sur le mur nu et blanc. Je reprends le Tchekhov, les trois sœurs, c’est déconcertant de naturel et d’entrain ces conversations, c’est nous qui ne le sommes plus, naturels.

Le portable sonne. « On ne viendra pas, dit mon ami, d’une voix curieusement accentuée et préparée. Claire a eu un malaise vagal à midi …je suis navré…. Vraiment navré… » Je me demande comment ça s’écrit vagal, comme une vague ou comme un vagin ? 

Je regarde la table, étendue carrée parfaite, bien lisse de la nappe et les couverts de fausse nacre   bien alignés. Beauté de la géométrie, de la symétrie, ses lignes droites et des chiffres sur le calendrier des marées, que la Lune me protège et les enfants aussi.  La soirée, la lune.  Les fleurs séchées dans le tube de verre brillent dans la lumière rasante du soir. Me revient l’idée que le monde occidental dort et court sur son erre, en panne.  

 Dans la lumière verte du frigo, j’observe le plat en inox avec les langoustines, tourteaux et bulots sous cellophane. On dirait la maquette d’un chantier brun bouleversé avec des reflets métalliques.

Je m’installe sur la terrasse. Le doux fantôme d’une mer grise et calme:  être assis et écouter l’automne qui vient

Céline, perdu et retrouvé !

« Je sais, je sais, j’ai l’habitude … C’est ma musique !

Je fais chier tout le monde.

(..)   Chaque fois c’est le même pataquès. Ça vocifère et puis ça se calme. Ils aiment jamais ce qu’on leur présente. Ça leur fait mal !…Oh là youyouye !…ou c’est trop long !…et ça les ennuye !… Toujours quelque chose !…C’est jamais ça ! et puis tout d’un coup ils en raffolent !.. Allez-y voir ! ». ajoutons cette autre citation de Céline: »« « Faut respecter les souvenirs, les ombres deviennent délicates à mesure du temps. Heurter les fantômes, voilà la grossièreté même. » LF Céline

  « Guerre » n’est pas un fonds de tiroir mais un texte retrouvé   impressionnant pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce texte, dont parlait Céline, on le pensait perdu, voire inexistant et sorti du délire célinien.

Pas du tout, le manuscrit est là. C’est du brutal des les premières lignes. Une bourrasque d’images, de sensations, avec une auréole de féerie verbale même dans l’horreur, comme toujours.  

Ce manuscrit fut donc laissé rue Girardon  avec d’autres manuscrits à la Libération quand le 17 juin, 1944, Céline, Lucette Almanzor et le chat Bébert  se débinent en catastrophe   pour l’Allemagne afin  d’ échapper ainsi à l’Epuration.

Pendant tout le reste de sa vie, Céline  parlera du vol de ses manuscrits de la rue Girardon alors qu’on le soupçonnait d’inventer  ou d’en rajouter.. Il accusa un certain Oscar Rosembly. Des céliniens, eux, parlèrent d’un commando des FFI qui aurait visité et embarqué les manuscrits et des meubles. Il faut  attendre Juin 2020, donc 76 ans plus tard  pour qu’un ancien talentueux  critique de théâtre de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, prenne contact avec les ayant droit de Céline, l’avocat François Gibault et Véronique Chauvin pour qu’on découvre qu’une pile énorme de manuscrits existe.

 Qui a gardé, bouclé, caché ,préservé puis donné cette masse de manuscrits  et dans quelques circonstances ? Mystère. Comment Thibaudat a-t-il récupéré 5324 feuillets rédigés de la main même de Céline ? Le mystère reste entier.On doit donc à un critique de théâtre le plus fabuleux coup de théâtre littéraire de ces 30 dernières années.. Donc, désormais, les ayants droit et la maison Gallimard peuvent publier cette énorme masse inédite. On compte mille pages de « Mort à crédit », le manuscrit complet de » casse-pipe », un roman inédit », Londres » (qui sera prochainement publié car il est la suite de « Guerre ») et   « la Volonté du roi Krogold »,un conte..

Pascal Fouché, spécialiste de Céline a eu le soin d’établir l’Édition.
Le choc est là dès la première page. On retrouve la prose en fusée jaillissante en rafales brèves. Il semblerait qu’il ait été écrit en 1934, et Pascal Fouché affirme : » On sent que c’est un premier jet, écrit avec une certaine rage. » Oui, le texte est vif, emporté, rageur,  véhément, funèbre ,virulent,  exalté  pour  dénoncer la chiennerie de la guerre et l’immense souffrance des soldats menés à l’abattoir  et l’épopée du blessé grave Ferdinand. Nous lisons 170 pages de panique, d’étonnement horrifié. Celine donne toujours l’impression de déballer une vérité neuve  dans une langue parlée  proche de l’hallucination ; il fignole  dans une rage tres contrôlée et des phrases savamment perturbées   ce que les autres écrivains ne nomment pas ou n’affrontent pas. Aucune pudeur chez lui :  le déchainement des vérités qui blessent. Ici, il offre un morceau de viande saignante, dans tous les sens du mot.. Il s’acharne à dire  ce qu’il y a de convulsif(et de comique affreux) dans cette errance dans le désastre.  « Guerre » est un pur moment de dégout, de surprise, de fin d’innocence sur la condition humaine, il décrit son  traumatisme indicible, sa blessure.

Les premières pages nous jettent dans le sang, la boue,  la stupeur de l’après tuerie .Ferdinand amoché salement au milieu des cadavres dans la plaine. Il saigne dans la solitude et dans la peur, dans une sorte de nuit  de la mort

Ferdinand est collé à la terre et baigne dans son sang.  Il est « dans une mélasse  d’obus »  et traverse   un verger « ça sentait la viande  avancée et le brulé l’enclos, mais surtout le tas du milieu où il y avait bien dix chevaux tout éventrés les uns dans les autres. » Le ton, Céline est tout entier dans ce genre de phrases. Ferdinand perd la notion du temps, a des visions, son crâne est « empli de boucan : c’était à moi seul de retrouver mon, régiment » car il a peur d être pris pour un déserteur. On découvre aussi que le Céline de 1933-34 connait sa valeur littéraire. (là j’ai fait une grossière erreur chronologique -que Pierre Assouline a noté et m’a signalé – quand j’affirme qu’il avait mal mal digéré l’insuccès de « Mort à Crédit » car ce roman date de …1936 et « Guerre » de 1934..) Il écrit : » Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. A présent je suis entrainé. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. »

Oui, Céline résume son art comme personne : « de la belle littérature avec des petits morceaux d’horreur » …

Pour l’essentiel le texte met en scène ses deux séjours dans des hôpitaux de campagne pas loin du front à Peurdu-sur_la Lys.il y a aussi  la visite des parents. Ô Surprise, ces parents qui  étaient  relativement bien traités dans «Mort à crédit »  se révèlent ici  comme deux personnages falots et sans intérêt. Des lavettes. Comme le remarque Pascal Fouché, la brièveté du texte fait cogner les phrases plus durement que dans les deux grands premiers romans plus panoramiques. Ici  le sexe   vire à l’ obsession  frénétique  mêlée à la mort. L’argot est lancé dans toute sa puissance.  Les infirmières « branleuses »  de moribonds déchainent le narrateur. Et l’intrusion d’une prostituée permettent à Céline de déverser   des détails lubriques. Pascal Fouché pose encore une bonne question, en faisant remarquer que « Guerre » a été écrit au moment où la danseuse Elizabeth Craig, le grand amour de Céline, le quitte définitivement . Est-ce le traumatisme de cette rupture qui a allumé la libido de Céline ? possible.    On constate ici  une âpreté vengeresse, un acharnement  dans une surchauffe  d’argot salace jamais atteint.

Bien sûr, à partir de données autobiographiques, comme toujours chez lui, l’imagination décolle, d’autant que l’arrivée de la veuve Angèle, et des souvenirs d’amours de jeunesse permettent à l’écrivain de faire monter la température érotique .Dialogues de chambrée réussis. Erotisme carnassier   au milieu des éclopés et des râles. Sexe et mort dans le même ascenseur.

 Parmi les points  les plus intéressants  de l’inédit   « Guerre » ce qui m’a frappé c’est  de constater  le degré de surveillance et de  » domestication » de la troupe en 1914 et 1915 ;c’est   un contrôle  féroce des gendarmes français pour  punir les infirmes en permission, aidés par les polices militaires belges « bien plus crasses » et  surtout  Céline dévoile le nombre   de soldats français  fusillés dans une sinistre courette par d’autres soldats français  -2 fois par semaine- ces soldats  soupçonnés de s’être auto-mutilés pour ne pas remonter au front et qui étaient passés par les armes  ficelés à un poteau, après un jugement sommaire.. 

 Enfin, question : sur la vie sexuelle entre les malades et les infirmières, là encore Céline exagère-il ou les autres écrivains ont-ils « édulcoré » ?  Enfin, toujours la capacité de Céline, au milieu de l’enfer, de faire savourer les moments de douceur, de répit, et de paix, tel ce passage où Ferdinand et son camarade Cascade découvrent un coin de campagne paisible : « Le canon de là on ne l’entendait presque plus. On s’est assis sur un remblai. On a regardé. Loin, loin, c’était toujours du soleil et des arbres, ce serait le plein été bientôt. Mais les taches de nuages qui passaient restaient longtemps sur les champs de betteraves. Je le maintiens c’est joli. C’est fragile les soleils du Nord. A gauche défilait le canal bien endormi sus les peupliers pleins de vent. Il s’en allait en zig-zag murmurer ces choses là-bas jusqu’aux collines et filait encore tout le long jusqu’au ciel qui le reprenait en bleu avant la plus grande des trois cheminées sur la pointe de l’horizon. ».

Que sait-on de l’aventure de ces manuscrits disparus et retrouvés?

Peu de chose.

Jazzi, voilà, en gros, ce qu’on sait de l’aventure des « manuscrits volés » de Céline.   C’est Jerôme Dupuis, excellent journaliste enquêteur qui a fait le point pour « l’express » le 5 mai dernier avec  la journaliste Marianne Payot. Mais peut-être que Pierre Assouline, qui connait admirablement l’époque, enquête et en sait davantage.

L’express : « Rappelons les faits : après le Débarquement, le 17 juin 1944, Céline et sa femme quittent précipitamment Paris pour l’Allemagne puis le Danemark. Ils étaient en danger ? 

Ils avaient une chance sur deux de se faire arrêter et, comme Brasillach, il est probable que Céline aurait été condamné à mort. Alors il s’échappe, mais il ne peut pas tout emporter : il a déjà ses valises, le chat, alors, il a le choix entre partir avec ses manuscrits ou avec son or. C’est un fils de petit boutiquier, il achetait des pièces d’or dès qu’il avait de l’argent, à l’ancienne. Il a choisi l’or et a demandé à son épouse de coudre les pièces dans sa veste en laine,… Il a juste pris le manuscrit en cours d’écriture, soit Guignol’s band II, et laissé les autres.  

A peine parti de la rue Girardon, à deux pas du Moulin de la Galette, le couple Céline se fait donc cambrioler… 

Cela s’est a priori passé entre le 25 et le 30 août ; on pense qu’aucun commando de FFI ou de résistants n’aurait osé venir faire la police dans les immeubles avant la libération de Paris alors qu’il y avait encore des nazis armés sur la butte Montmartre. D’autres personnes parlent d’un cambriolage entre le 17 juin et le 24 août…  

D’après Céline, le cambrioleur serait un certain Oscar Rosembly, un juif corse, ami du peintre Gen Paul, plus ou moins comptable… 

En effet, Céline n’a cessé de désigner Rosembly comme le principal suspect. Oscar Rosembly est un personnage extrêmement fantasque : il a écrit dans la presse de droite avant-guerre, on n’a jamais su s’il était vaguement résistant ou collabo durant la guerre _ il y a une fiche des RG qui indique qu’il a fait partie d’un mouvement très collabo _ , il est devenu gourou en Californie et en Inde, il méditait, seul, pieds nus dans la montagne, en même temps, il aimait bien faire parler de lui… Bref, avec le temps, je n’arrive pas à imaginer que cette personne-là, assis sur un tel trésor, n’aurait pas, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 1990), montré à quelqu’un certains manuscrits, essayé d’en vendre une partie ou fait un coup médiatique. Je pense que la tentation aurait été trop forte.  

Mais vous avez tout de même rencontré sa fille… 

C’est son biographe, Emile Brami qui a retrouvé la fille d’Oscar Rosembly, mais il ne l’a eue qu’au téléphone. Il ne sait pas alors à quoi s’en tenir. Elle lui dit, « oui, il y a des choses, il faudrait que j’aille voir dans la valise que m’a laissée mon père ». C’est une personne un peu éthérée, et du coup, il lâche l’affaire et me dit « va voir, prends le relais, peut-être qu’elle sera plus encline à parler à un journaliste ». Voilà comme j’ai pris contact avec elle en 2003. Je l’invite à déjeuner à Paris, elle reste floue. Je lui demande tout de suite si je peux aller la voir en Corse, elle acquiesce et me dit, « on ira dans la maison de mon père et on ira voir les fameux papiers ». Je pars en Corse, on se retrouve à Corte, elle me confirme qu’on peut aller visiter la maison paternelle le lendemain. Et le soir même, elle me rappelle et me dit « au fait, cela va être compliqué, un cousin me dit qu’il y a des travaux dans la maison ». J’ai fini par me dire qu’il n’y avait peut-être pas grand-chose. Comme dit Emile Brami, cela l’amusait certainement de se faire mousser auprès d’un libraire ou d’un journaliste. Je dois dire qu’après avoir enquêté, je doute de la piste Rosembly. 

En juin 2020, coup de tonnerre ! Le journaliste Jean-Pierre Thibaudat informe l’avocat Emmanuel Pierrat qu’il détient les fameux manuscrits… 

Lucette Destouches, la femme de Louis-Ferdinand, meurt en novembre 2019 _ on comprendra après que Thibaudat avait comme engagement de ne rien révéler avant son décès, son donateur ne voulant pas enrichir Lucette, cette femme de droite. Il prend d’abord contact avec Pierrat pour lui demander une sorte d’expertise juridique. Il lui dit : « voilà, j’ai ces feuillets, quel est leur statut ? Puis-je en faire ce que je veux ? Suis-je obligé de les donner aux ayants droit ? » Ils arrivent assez naturellement à la conclusion qu’il doit contacter les deux ayants droit, l’avocat de Lucette et biographe François Gibault et Véronique Chovin, qui a été longtemps la confidente de Lucette, laquelle fut sa professeure de danse dans sa jeunesse. Mais avant cela, il dépose tous les documents à la brigade spécialisée, à Nanterre. Qui demande une expertise à la BnF. Cela ne va pas se passer sans heurts avec les ayants droit qui vont le poursuivre pour recel de vol. Ils lui réclament des millions… Il y aura finalement un classement sans suite.  

Ce Jean-Pierre Thibaudat est-il fiable ? 

Oui, je l’ai rencontré, en mars 2021. C’est un grand critique théâtral, qui a fait partie du Libé historique, désormais à la retraite. Ce qui est très surprenant, c’est qu’il n’est pas du tout connu comme célinien. C’est un homme assez paisible, il a tout de même été le dépositaire d’un trésor inouï, littéraire et financier _ il y en a pour des millions et des millions. Je rappelle que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit est parti aux enchères à 1,8 million d’euros, et cela en 2001 ! Par ailleurs, il ne s’est jamais considéré comme propriétaire des manuscrits, il a toujours dit en être « le dépositaire ». Et puis, Thibaudat a fait une espèce de travail de moine bénédictin, il a travaillé pendant au moins dix ans en retranscrivant l’ensemble des feuillets, un travail qui finalement n’aura pas servi à grand-chose car Gallimard a tout retranscrit de son côté. Il est vrai que c’est la haine entre Thibaudat, d’un côté, et Gallimard et les ayants droit de l’autre.  

Pourquoi a-t-il été choisi par le mystérieux « donateur », lui qui n’est pas un célinien ? 

Il y a plusieurs hypothèses. Jean-Pierre Thibaudat est le fils de grands résistants (père comme mère), il vient d’un milieu de gauche, et on peut imaginer que la personne qui lui aurait remis le trésor serait elle-même enfant d’un résistant, éventuellement ami de ses parents. Or, si tu es dans une famille de résistants, que tu n’as aucune introduction dans le monde de l’édition mais que tu connais un journaliste qui écrit des livres, tu te dis « voilà, c’est l’intello qu’il me faut, il saura quoi en faire ». Interrogé par la police, Jean-Pierre Thibaudat a toujours refusé de donner son nom, invoquant le secret des sources. La brigade a bien essayé de retrouver son donateur _ ils ont fouillé tous les appels de Thibaudat de l’année précédente et ont fait une carte de France de tous ses déplacements, notamment pour voir s’il allait en Corse.  

Autre hypothèse, outre celle de Rosembly, Morandat : à partir de septembre 1944, l’appartement de Céline est réquisitionné par Yvon Morandat, une grande personnalité de la Résistance. Quand Céline revient du Danemark, Morandat lui dit, « vous savez, j’ai des manuscrits à vous que j’ai mis au garde-meuble, voulez-vous les récupérer ? », et Céline l’envoie paître. Je ne serais pas surpris qu’en réalité, les manuscrits retrouvés soient ceux-là. 

Enfin, il y a une 3e hypothèse : quand Rosembly se fait arrêter (j’ai récupéré la procédure judiciaire de 1944 prouvant qu’il a été jugé pour avoir pillé des appartements de personnalités en délicatesse), il demande, de sa cellule, à son avocat d’avertir l’un de ses amis afin qu’il passe chez lui récupérer quelques affaires… que ce dernier aurait gardées, après même la sortie de prison en 1945 de Rosembly, celui-ci ne voulant plus avoir d’ennuis. Pour le sel de l’histoire, j’espère que l’on saura un jour ce qu’il en est. Au-delà de tout cela, l’important c’est que les manuscrits soient là. 

Le Hölderlin violent de Jacques Teboul

PARMI les romans de la rentrée1979 la critique littéraire fut intriguée, intéressée, passionnée ou perplexe par une fiction de l’écrivain Jacques Teboul, » Cours, Hölderlin ! » (Éditions du Seuil)  Cet auteur né en 1940 avait déjà été remarqué par son écriture ample, souvent très musicale,  puissante, inspirée, chargée d’ images violentes avec un « Vermeer » publié en 1977 .

 « Cours, Hölderlin « fait bien sûr référence au poète Hölderlin (1770-1843) cette météorite qui est l’égal de Heine ou de Schiller (qui le reconnut et le publia) ce Hölderlin qui fut l’ami de Schelling et de Hegel dans le séminaire de l’école protestante du « Stift » à Tübingen, sur les bords du Neckar, dans la belle Souabe vallonnée, forestière et fruitière. Ils étaient tous trois destinés à être pasteurs. Mais la Révolution française éclata.

Hölderlin eut 19 ans en 1789 et cette Révolution française l’enthousiasma, comme beaucoup de ses condisciples. Ce qui intéresse Jacques Teboul, c’est la brisure de sa vie quand le si prolixe et imaginatif Hölderlin est frappé de folie à trente-six ans. Il passe alors -hébergé par le fidèle menuiser Zimmer dans une tour qu’on peut visiter aujourd’hui- les trente-sept autres années de sa vie. De 1806 à 1843 il devient inaccessible, sans vrai contact raisonnable, et passe son temps à marmonner des choses incompréhensibles, à taper sur une épinette, à jouer de la flûte des mélodies ou des rythmes endiablés, à gribouiller des textes dont la plus grande partie nous manque. Il reçoit quelques visiteurs qui n’ont pas oublié son œuvre mais selon son humeur les accable de signes de politesse ou de déférence ou les ignore. Ses anciens amis repartent effondrés après avoir constaté   le délabrement de ce prodigieux météore, cette intelligence qui dialoguait avec les Dieux Grecs et dont on peut lire les poèmes complets ou inachevés et  la correspondance  en volume « Pléiade » .

Ce qui intéresse Teboul, c’est la silhouette solitaire, douloureuse, les soliloques d’un grand esprit qui se retranche du monde des humains. Imprécations, longs monologues éjaculatoires, visions intérieures éclatées, abattements, cris contre la société, contre sa mère et les soudains mutismes du poète mal peigné, fiévreux, qui contemple de sa fenêtre les eaux du Neckar et la plaine.

L’auteur divise le livre en chapitres avec dés alternance. D’un côté, des morceaux de texte objectifs   et de l’autre, morceaux subjectifs qui nous plongent dans les imprécations frénétiques, les agitations d’un corps pantin désarticulé, l’univers poétique déréglé (cycle des saisons, thèmes patriotiques, importances des fleuves, présence des dieux grecs dans la Nature, etc..) pour former   l’itinéraire du fou, cette course immobile.

 Les textes « objectifs » et descriptifs   précisent les lieux où Jacques Teboul s’est rendu, notamment la ville de Tübingen en Souabe. Il présente

aussi l’  arrivée de Hölderlin à Francfort  quand il apprend que Suzette Gontard, sa bien-aimée( pour qui il a rédigé ses lettres à Diotima )est morte, ou bien son voyage en France, quand il cherche vers Lyon, à rencontrer Bonaparte…Bref les moments clé  avant l’effondrement et   la déraison.

 Le livre balance donc entre un « il » narratif documenté et sobrement écrit dans un style distant, soigné, précis, et soudain brusques passages paroxystiques au « Je ». Ce sont alors des morceaux emportés, une prose lyrique qui nous jette littéralement dans une pensée qui   flambe. Hölderlin déglingué, Hölderlin inspiré ! Il se construit-détruit devant nous dans un parfait exhibitionnisme mental. Oui, cet Hölderlin court après la flèche du temps dans une immobilité hors d’haleine. Le plus étonnant c’est que Teboul est parfaitement à l’aise dans cette invention Re-création évocatoire, divinatoire pour nous faire partager   le mental déréglé du poète. On est soumis aux scansions d’une voix intérieure inspirée qui lance du vitriol au monde des humains. C’est la partie la plus originale, la plus forte, la plus secouante du livre Elle nous permet d’entrer par effraction, dans les fissures et les fulgurances de cet esprit malade. Teboul parvient à ce que le lecteur se sente aspiré et compréhensif    par cette curieuse machine célibataire d’un esprit d’un homme qui crie en boucle aux hommes des vérités tragiques sur les limites du Moi du fond de sa prison mentale.

 C’est le paradoxe de l’auteur de se sentir parfaitement à l’aise pour exprimer les états limites. La prose devient alors hypnotique.

L’étonnant aussi c’est que ce lyrisme fait écho à la révolte de la jeunesse post soixante-huitarde. Révolte radicale et détresse intime se mélangent contre tout : les parents, la société, les amours, la littérature. Teboul se bat contre une société sclérosée en   multipliant les références et les allusions volontairement anachroniques. Hölderlin nous parle et Teboul fait allusion l’Allemagne soumise à la Bande à Baader, cette organisation terroriste d’extrême Gauche qui installa une guérilla urbaine dans l’Allemagne de l’Ouest. Le vertige psychique et la révolte du poète percute la jeunesse révoltée des années 70 qui veut « changer le monde ».

La psychanalyse aussi bien freudienne que lacanienne fait aussi son entrée. Un poète souabe permet donc une catharsis tonitruante très personnelle, presque sauvage, à l’écrivain de 39 ans Jacques Teboul.

Oui, ce livre secoue toujours autant qu’en 1979, aussi vif, aigu, inquiétant, mordant, cassé, libéré avec l’immense tressaillement narcissique qui le parcourt.  

 Des philosophes (de Heidegger à Derrida) et des écrivains (de Peter Härtling à Rilke, Peter Weiss ou René Char) ont été fascinés par cette figure brisée ; ils ont tous interprété, émis des hypothèses  sur ce reclus brisé, et ils ont   sondé ses « Hymnes », ses « Odes » ses grandes Elégies, son « Hyperion » , son « Œdipe-roi », son « Antigone » .  Jacques Teboul lui a inspiré- ce sont ses propres termes –  » une fiction violente et sérieusement documentée qui met en jeu la vérité du poète et là [sienne] « .  Ce texte étrange résonne, agressif et musical aujourd’hui. C’est une faute des jurés de 1979 de n’avoir pas donné un grand prix d’automne à ce texte percutant.

Extrait (c’est Hölderlin qui parle) :

« Hiver 1939

Il n’y a rien, strictement rien, à Tübingen que des alignements de façades, presque toutes identiques, que des entassements et des épaulements de façades, que des surfaces régulièrement trouées de fenêtres petites et presque carrées, il n’y a rien que ces surfaces alignées, dressées les unes sur les autres, avec parfois des arbres noirs, de hauts sapins sinistres, et des saules bordant la surface plane et comme immobile du Neckar. Il n’y a rien que cela et l’étendue vide du ciel, inerte, et ça ne change pas, parce qu’il ne m’arrive rien. Si j’entre dans une salle de travail*, comme autrefois, rien d’autre que les séries mortelles des cuirs reliant les livres, que la surface brillante des bois des tables, si j’entre dans une taverne, et la peau des gens, la peau des enfants et cette surface spéciale de l’Allemand qui se parle, des voix, le grain de cette surface ordinaire. Il n’y a rien d’autre à Tübingen. J’y vis encore, avec un grand trou sombre, là, dans ma tête, dans ce que je pourrais croire pensée, si je n’en savais aujourd’hui l’illusion. Foutaise. Il n’y a rien d’autre à Tübingen que l’immobilité des surfaces, une crispation, parce qu’il me semble que l’Homme enfermé dans sa tour a définitivement tout arrêté :ne plus bouger, ne plus respirer, il ne m’arrive rien. »

*Allusion au « Stift », le séminaire où Hölderlin passa ses années de théologie avec Schelling et Hegel

Ceux qui voudraient en savoir davantage sur la vie, l’œuvre et l’influence considérable de Hölderlin après la seconde guerre mondiale, notamment en France, peuvent se reporter à la fiche Wikipédia, bien faite, très fiable.  A propos de la nature même de la poésie de Hölderlin, je le résume en reprenant ce qu’en dit Pierre Grappin dans une « Histoire de la littérature allemande » (Aubier).

« Hölderlin qui avait étudié soigneusement le grec au « Stift » de Tübingen, vivait dans la familiarité de Pindare. Les divinités grecques, figurations des grandes forces naturelles, devinrent pour lui des compagnons proches, même dans les premières années de maladie, à partir de 1802, et de son voyage à Bordeaux. (..)

 Hölderlin n’avait pas vraiment besoin de cette mythologie grecque pour ressentir un attrait mystique envers les eaux, l’éther, la puissance du soleil. Mais à mesure que la maladie lui fit perdre le contact avec la vie ordinaire, il s’enferma dans une langue difficile qui finit par n’être plus compréhensible que par lui-même. Il s’était toujours senti en communion avec les forces de la Nature, plus proche des Grecs anciens que de ses contemporains. Ses grands Hymnes, tels que « Le pain et le vin » ou « Patmos » prennent pour décor une Grèce mythologique, avec une figure centrale, celle de Dionysos, mais ce Dionysos exprime également un message venu de l’Orient et reste une préfiguration du Christ, et là, on voit l’influence de ses études théologiques.  Ce qui frappe également chez lui, c’est son culte des grands fleuves de son pays : le Neckar, le Rhin, le Main, le Danube, qu’il voit comme des puissances supraterrestres, il les divinise tous.  Ce qui rattache Hölderlin à l’école de Weimar (Goethe et Schiller) c’est qu’il chante la Grèce Antique et qu’il exprime une longue plainte sur la disparition des Dieux qui vivaient en quelque sorte au milieu des hommes. Cette séparation est une des sources es de son désespoir. Pour lui désormais il vit la tragédie d’un monde déserté par le divin.il ne peut plus désormais, après cette séparation irrémédiable, ne dialoguer qu’avec le vent, l’eau, les arbres. « 

Quelques romans de guerre…

La guerre en Ukraine et ses images de destruction nous ont envahi. On la voit chaque jour. Je me pose donc la question : quels sont les  romans de guerre qui m’ont laissé une forte  impression pour mieux comprendre  comment fonctionne une armée. Les textes dont je parle    n’ont aucun rapport avec une recension,et rien d’objectif, ce  sont quelques souvenirs de lectures  marquantes.

 La catégorie la plus répandue   reste celle des   romans rédigés   par ceux qui ont participé à une guerre. Ils sont rarement militaristes…Et en second viennent les récits de journalistes ou correspondants de guerre. Les premiers     restent au plus près  des émotions que ressentent les jeunes appelés .Les seconds racontent aussi bien  les Etats majors que  qui se passe de concret sur le terrain,  et, dans le meilleur des cas,  démontent les propagandes , bourrages de crane, et « versions officielles »

 Rappelons que les guerres jettent au combat et broient des milliers de jeunes appelés  sans beaucoup de formation, et  qui n’ont parfois même pas vingt ans. Ils en ressortent traumatisés. La peur est  le grand sujet.  On le voit bien avec Céline et son Bardamu  du « Voyage.. » ou Drieu la Rochelle avec « La comédie de Charleroi ».

Avec Drieu  un jeune bourgeois   accompagne la mère d’un soldat tué   sur les lieux  du combat. On y découvre alors ce que vécut Drieu : le baptême du feu pour la jeune recrue qu’il était, le découragement, la tentation du suicide, l’exaltation – et surtout et toujours   la peur. Cette peur dominée ou triomphante est au centre de toutes les nouvelles du recueil. Elle est en quelque sorte l’étalon auquel se mesure la valeur de l’homme jeté dans la bataille à Charleroi, Verdun ou dans les Dardanelles.

Ces romans  expriment la surprise, puis le  désarroi, l’incrédulité, l’attente, l’anxiété permanente, parfois l’absolu désespoir, l’imminence du choc, puis la terreur dans l’action. C’est à chaque fois la fin de l’innocence, la jeunesse irrémédiablement perdue, une perte de confiance dans l’humanité.  Beaucoup de ces  jeunes soldats survivants n’échapperont pas au traumatisme et resteront des sortes d’infirmes  se trainant dans la vie civile.

Le roman d’Erich Maria Remarque avec « A L’ouest rien de nouveau « est un peu le modèle -étalon. Il nous fait franchir toutes les étapes et tous les sentiments  d’une jeune appelé ,Paul, qui monte au front avec  un mélange de fierté et d’inquiétude puis qui subit l’enfer. Un des plus beaux passages raconte sa permission, et le fossé qui s’est installé entre lui et ceux qui l’aiment au village. Il est devenu un autre dans les tranchées.

Le jeune lycéen enthousiaste du début du roman est devenu un être hébété par la boucherie et la mort de ses camarades.  Rappelons que l’auteur a été déchu de sa nationalité en 1939, que sa sœur fut condamnée à mort par l’Allemagne nazie pour “atteinte au moral de l’armée” et a été décapitée en 1943. Le roman » A l’ouest rien de nouveau » a été brûlé en place publique.

Sa subversion vient du fait qu’il décrit en phrases simples le dressage imposé aux jeunes recrues par des gradés sadiques-    ce qui se retrouve dans toutes les armées du monde.

E.M.  Remarque est d’une précision rare pour nous faire partager  le calvaire d’un soldat, dans ses moindres   actes :depuis les latrines communes, l’épouillage partagé, la  chasse aux rats qui convoitent les rations, les trocs bouffe et cigarettes, les combines pour améliorer les repas déplorables, la faim, la soif, la douleur, et un progressif  un rétrécissement mental épouvantable suivi d’un chagrin incurable. Une sorte de gel intérieur saisit chaque homme de troupe.



Paul, comme ses amis d’enfance (dont  si peu reviendront vivants)   insiste bien sur le fait  que lui et ses camarades  ont  a  été trompés par l’un de leurs professeurs, patriotard grotesque,   en qui ils avaient  confiance. le passage difficile  d’une génération à l’autre, avec les valeurs de chacune, est finement suggéré.

Pour 14-18, du côté français il y a bien sur le magnifique « les croix de bois » de Roland Dorgelès,  « la peur » de Gabriel Chevallier. On néglige souvent le Giono du «  Grand troupeau », réquisitoire  d’une violence  absolue contre la guerre. Giono a comme toujours des séries d’images stupéfiantes. Les soldats sont comparés au grand troupeau de moutons du premier chapitre, celui  qui descend de la montagne. Les soldats comme « l’assemblée des moutons ». Giono le paiera cher en 1939 et connaitra la prison pour son pacifisme. 

Sur l’interminable attente du combat par le soldat de base, un des modèles reste « Le balcon en forêt » de Julien Gracq, expérience sur l‘attente  du choc en mai 40 face à l’armée nazie et ses blindés  dans les Ardennes..

Ces livres-témoignages de survivants   dévoilent souvent l’incohérence des ordres et contre- ordres ,les décisions  tragiques  de certains généraux, la bêtise ,l’aveuglement et la morgue  de certains officiers,  les rivalités entre les différentes armes, les querelles et tensions d’état- major( voir Montgomery contre Eisenhower ou Patton dans « Bastogne » de John Toland).

On passe alors aux correspondants de guerre et à leur résistance au rôle de simple propagandiste qu’on veut leur faire jouer. C’est le témoignage du jeune journaliste Lucien Bodard sur La guerre d’Indochine avec sa trilogie « L’enlisement », »L’humiliation » et » L’aventure ». Mille pages serrées d’après ses notes de l’époque. Il démonte   les rouages d’un échec. Il témoigne quasiment au jour le jour des chaines de désolantes décisions prises à Hanoi ou à Saigon, avec la bénédiction du Gouvernement français. Il témoigne  de l’aveuglement  et du trompe-l’œil dans lequel se complait l’état-major face à ses murs de cartes, du général Carpentier avec  ses certitudes obtuses   au général De Lattre avec   sa cour fastueuse  de beaux jeunes officiers.

Bodard suit  la tragédie des sans-grade anéantis systématiquement par le Vietminh dans leurs misérables fortins isolés. On voit comment   un corps expéditionnaire se disperse, s’évanouit et meurt dans la jungle, par des séries d’erreurs tactiques ou stratégiques, jusqu’à la fin tragique dans la cuvette de Dien Bien Phu

Bodard   réussit les portraits des   militaires de carrière, façon Suétone, avec une cruauté précieuse.  Gradés, officiers, notables, peureux, « fortes gueules », vieilles peaux et bravaches burinés, animent l’histoire  d’une série d’échecs . Un état-major flotte en pleine illusion sur fond de trafic de piastres

 Enfin quelques textes prennent uniquement le point de vue des officiers qui cherchent dans le combat une philosophie ultime, un dépassement aristocratique  souvent  à connotation nietzschéenne. Le plus évident est bien sûr Ernst Jünger qui raconte sa formation et sa jubilation guerrière dans  « Orages d’acier »,ou dans ses « Journaux de guerre », publiés en Pléiade, et dont Jonathan Littell s’est beaucoup servi.

  *

En ce qui concerne la guerre du Viet Nam, je signale le roman époustouflant d’un ancien lieutenant des marines, Karl Marlantes et son  « Retour à Matterhorn ».C‘est  l’enlisement américain au  Viet Nam vu dans l’étouffante jungle, les marches de nuit, la boue, les pluies, l’épuisement, et le moral qui décline. Comment un petit groupe de soldats se délabre.

D’autres livres proposent une fresque ; ils développent une vraie philosophie sur le fonctionnement des    armées modernes, avec quelques personnages emblématiques.  Le modèle indépassé reste « Les nus et les morts » de l’américain Norman Mailer . Une escouade d’hommes de l’armée US dans une île en plein Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Mailer réussit la totale immersion du lecteur dans le naufrage de ces jeunes soldats isolés.

Mailer avait moins de 3O ans quand il publia ce chef d’œuvre de 9OO pages, en 1948…. Le jeune Norman Mailer, qui était au départ affecté   au service cartographie, avait demandé à être en première ligne .Il  fut intégré dans le pire du pire,  dans une patrouille de reconnaissance derrière les lignes japonaises.

Libéré en 1946, après avoir occupé le Japon, Mailer  étudie dans le moindre détail la psychologie militaire. Son général Cummings, personnage-clé, annonce la hiérarchie qui va triompher dans les grandes entreprises de la nouvelle société civile américaine.

C’est aussi un roman qui annonce génialement le climat de tension «   guerre froide » et son idéologie fasciste. C’est donc un roman à relire pour mieux comprendre la psychologie d’une armée russe et les calculs actuels   du Pentagone. Cette longue marche dans la jungle d’une patrouille en terrain hostile et miné, est également une d’épopée de la survie morale et biologique d’un petit groupe.  Je recommande de lire l’analyse du roman par    Pierre -Yves Pétillon dans son « Histoire de la littérature américaine » pour comprendre les multiples facettes de ce roman et sa grandeur.  Norman Mailer met en évidence les composantes totalitaires des nouvelles sociétés qui naissent de la guerre.

 Je pourrais aussi parler de Malraux, de Malaparte, d’Hemingway, de Heinrich Böll, de « La route des Flandres » ce  prodigieux texte de Claude Simon.. C’est pour une autre fois.

Un extrait des « Croix de bois » de Roland Dorgelès:

« C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond…
On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le sœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.
Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. »