J’avais lu il y a plus de quarante ans ce « Journal d’un curé » de campagne »,puis relu régulièrement, avec, à chaque fois un attachement différent et remarquant des passages des personnages, des scènes, et des registres différents. Chaque relecture, au fil des ans est une redécouverte. Quasi complète. Mais toujours sidéré par la proximité de ce jeune curé malade avec tout lecteur, croyant ou non. Ce sont ses difficultés, son impuissance, ses troubles, qui le rendent si attachant car il éprouve de la difficulté à prier, se sent mal à l’aise dans sa paroisse, se sent dépassé par une mission pastorale trop lourde pour lui ,et lucide -parfois jusqu’au masochisme- sur son immaturité. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré. « L immense service que me rend ce journal est de me forcer à dégager la part qui me revient de tant d’amertumes.Et cette fois encore il a suffi que je posasse la plume sur le papier pour réveiller en moi le sentiment de ma profonde, de mon inexplicable à bien faire, de ma maladresse surnaturelle. » Ce journal tenu sur un cahier d écolier n’est pas complètement un soliloque, c’est à la fois un dialogue avec soi-même, et aussi, une adresse « vers je ne sais quel auditeur imaginaire » sans oublier une confrontation avec l’enfant qu’il a été et le jeune séminariste qu’il fut. Enfin c’est un « prolongement de la prière ». ce qui frappe c’est que le curé d’Ambricourt ne se contente pas de noter les évènements, les rencontres, les projets pour sa paroisse, c’est aussi une manière de revenir sur les journées précédentes, se juger et se corriger, et revenir sur ses erreurs, c’est une perpétuelle réinterprétation de ce qu’il a éprouvé, constaté, jugé.C’est un livre de ratures et de corrections au milieu des ténèbres, une méthodce pédagogique de rectification pour s’améliorer Avec ce journal, le prêtre « paralysé de timidité », « incapable de tenir une conversation », ignorant de détails élémentaires de la vie pratique » Il ne sait ni cuisiner ni se nourrir convenablement ni entretenir son presbytère ni négocier le prix du vin de messe.Il fait des dettes chez le boucher et chez le marchand de charbon. Enfin il ne soigne pas ses in insupportables douleurs d’estomac,héritage, selon le docteur Delbende, d’une lignée d’ancêtres alcooliques.

C’est la grande originalité de Bernanos . Il présente un personnage faible, maladroit, indécis, au contraire d’un Mauriac qui sonde ses personnages avec l’autorité d’un grand chirurgien des âmes. Bernanos,lui, confie son récit à quelqu’un qui dit « Je ne sais rien des êtres.Je n’en saurai jamais rien.Les fautes que je commets ne me servent pas:elles me troublent trop. J’appartiens certainement à cette espèce de faibles, de misérables ,dont les intentions restent bonnes ,mais qui oscillent toute leur vie entre l’ignorance et le désespoir ». Ce n’est pas l’avis du brave curé Torcy, ni celle du Docteur Delbende, les deux personnages qui le comprennent , le soutiennent et le réconfortent avec paroles de tendresse et franchise.
Le doyen de Blangermont le soutient mal .Il lui fait la leçon dans une parfaite langue de bois hiérarchique ,mais l’incompréhension est évidente entre les deux hommes. Pour le reste, c’est indifférence, méfiance, et souvent hostilité de la part du village balayé autant par les pluies que par l’ennui . Quand le jeune curé propose de fonder
Le comte, arrogant, entouré de ses chiens, se méfie de ce jeune homme « brouillon » . La comtesse est inaccesible figée dans la douleur de la perte d’un enfant. L’institutrice , venue parler du cas de Chantal la fille du comte, (« nature passionnée, bizarre » ) laisse une impression « suspecte » aux yeux de notre jeune curé. Il est évident que la démarche de l’institutrice et surtout son « conseil » froisse la susceptibilité du jeune curé. .Lorsque l’institutrice vient se confesser, elle ne se distingue en rien des autres pénitents dont il est dit : « à force d’habitude , et avec le temps, les moins subtils finissent pas se créer de toutes pièces un langage àeux,qui reste incoryablement abstrait ». C’est donc, aussi un constat d’échec dans la pénombre du confessionnal.
Echec aussi pour former,auprès des jeunes en fondant une association sportive. Très peu y adhèrent, et mollement., c’’est l’échec.
C’st dans la second partie du roman que beaucoup de lecteurs et critiques ont vu le point culminant du texte et la victoire du pretre lorsqu’il réussit à sortir la Comtesse de sa prostration, de son amertume, pour la ramener à Dieu.Je perçois surtout un coup de force d’une d’un timide ,une bousculade brutale face à une vieille châtelaine figée dans le deuil. Car la Comtesse, devant le feu qui pétille dans le salon est une pauvre femme exténuée, « qui tremble comme une feuille «. L’attaque du curé pour la ramener dans la Foi est d’une telle violence que la malheureuse finit par jeter dans la cheminée ler médaillon qui contient une mèche de cheveux de son enfant mort.Cette scène qui a beaucoup frappé la critique, admirative à l’époque, est choquante.ce n’est pas le meilleur du texte, trop mélodramatique, caricaturale et qui ferait détester la mission pastorale si elle était ainsi menée. La pauvre, d’ailleurs, en meurt. Le geste emphatique et incongru du prêtre qui veut rattraper le médaillon qui brûle dans la cheminée. n’aboutit qu’a brûler l a manche de la soutane de notre impétueux abbé.
Là n’est pas le meilleur de Bernanos : c’est une théâtralisation grand-guignolesque.

Un moments les plus troublants, les plus forts, reste la rencontre, de Mademoiselle Chantal, la révoltée contre ses parents. Cette rencontre a lieu d’abord dans la sacristie, et ensuite devant l’autel. Chantal « son mince visage encore plus torturé qu’avant hier, , et il y avait ce pli de la bouche, si méprisant, si dur. » Cette révoltée qui « débite des folies » trouble le jeune prêtre. Le visage de la jeune femme s’approchant de lui le met face au mystère féminin. Il avoue crûment : »C’est à ce moment-là seulement que j’ai comris la secrete dolmination de ce sxe sur l’histoire, son espèce de fatalioté. « .Plus loin : « Je ne savais rien de cet emportement silencieux qui semble irrésistible, de ce grand élan de tout l’être féminin vers le mal, la proie-cette liberté , ce naturel dans le mal, la haine, la honte..Cela était presque beau, d’une beauté qui n’est pazs de ce monde-ci -ni de l’autre- d’un monde plus ancien , d’« avant le péché, peut-être ? D’avant le péché des Anges. J’ai repoussé depuis cette idée comme j’ai pu. » On opeut longuement gloser sur ce passage et l’attitude et les désarrois de l’Église devant les femmes…IL’écrivain précise : »Le visage de Melle Chantal était tout prés du mien.L’aube montait lentement à travers les vitres crasseuses de la sacristie, une aube d’hiver d’une effrayante tristesse. »Les quatre pages suivantes sont aprmi les plus secouantes. Devant cette jeune femme blessée
et insurgée , brûlante, et , qui se tait soudain, le prêtre est en désarroi.Mais il subit également une métamorphose et glissment. Grand moment . Le prêtre entraîne Chantal dans le confessionnal. Et Bernanos avoue que « dans ce trou d’ombre » il ne reconnaît pas le visage de cette pénitente .Plus loin : « L‘image se tenait là, sous mes yeux, dans une sorte d’instabilité merveilleuses, et je restais immobile comme si le moindre geste eût dû l’effacer.(..) Je me demande si cette espèce de vision n’était pas liée à ma prière, elle était ma prière même peut-être ? « Il y a alors ,un abandon, une docilité sacrée,un flux, bref une communication extraordinaire,comme il n’en a jamais rencontré, devant l’image féminine. La surprise de cette rencontre fracture le roman et ote cette angoisse que le prêtre traine de page en page. C’est dans ce passage que je sens le mieux le total dénuement, la stupeur, une vraie brèche. C’est là le talent de Bernanos,fait d’ambiguïté, de sincérité, de questionnement vrai , de trouble et d’erreurs assumées . Bernanos nous fait partager une expérience vécue, élémentaire, espèce de dénudation de l’être. Il est un des rares écrivains catholiques à réussir ça. Il semble presque indiquer une approche physique de la grâce. On se demande aussi si ce moment de bascule, ne met pas en cause, ici la notion de péché originel. » c’est un moment de tension réussi, où le courage de la vocation trouve une limite, une vérité, une espèce de naissance, quelque chose qui tire le prêtre de son sommeil , un de ces moments où ,en un éclair, il sort de sa nuit et de ses angoisses. Comme toujours, dans les meilleurs textes de Bernanos ,l’épreuve inattendue fracasse le miroir des apparences., ces apparences qui banalisent tout et transforment les actes de la vie ordinaire et la suite monotone des jours en un demi sommeil.
Il y a un autre moment que j’aime bien, c’est bien sr la virée à moto que lui propose Olivier, neveu de Mme la comtesse , sirte de tête brûlée sympathique. Pure joie physique de la vitesse à travers la campagne. – « Où allez-vous, monsieur le curé ? » – « À Mézargues. » – « Vous n’êtes jamais monté là-dessus ? » J’ai éclaté de rire. Je me disais que vingt ans plus tôt, rien qu’à caresser de la main, comme je le faisais, le long réservoir tout frémissant des lentes pulsations du moteur, je me serais évanoui de plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement désiré posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact. Et il remontait du passé, il éclatait tout à coup dans ma pauvre poitrine malade, déjà touchée par la mort, peut-être ? Il était là-dedans, comme un soleil. »
Cette joie pure, enivrante,physique, à parcourir les routes de l’Artois de son enfance sur une moto c’est une parenthèse de jubilation,un rare moment heureux dans un chemin de croix.
Le meilleur de ce « Journal » vient aussi du paysage . C’est l’odeur mouillée de la terre, les rafales de vent, la boue des chemins, un horizon de bois, de haies vives, de paysages rincés d’averses. Et les eaux fortes des villageois . Il y a des visions sèches à la Cézanne , l’odeur de bière dans les estaminets, un comptoir avec des visages durcis par l’indifférence et la résignation. On dirait accoudées au bar , des bêtes rusées, un peu abruties devant un abreuvoir et qui ruminent sans doute un peu de pauvre luxure en lorgnant la serveuse.

Le curé parle d’un « étang d’eau croupissante », suggérant ainsi que cette paroisse s’enfonce spirituellement . L’église la nuit, résonne de vent, de grondements, les portes grincent, et la nef ou la sacristie recèlent tant d’ombres qu’elle devient presque un décor de peur . On frôle le fantastique .
La troisième partie du livre est courte .C’est la mort annoncée, vécue, acceptée. Le curé d’Ambricourt, venu à Lille chez un docteur Laville, qu’il ne connaît pas et qu’il a trouvé dans un annuaire en se trompant de nom ! Il apprend alors que son cancer de l’estomac lui laisse quelques semaines. Et,comme souvent chez Bernanos, le médecin est un être de compréhension, soigne autant l’âme que le corps. La scène d’une reconnaissance intime ,est vraiment à relire:le médecin inconnu le reçoit dans son salon en désordre au milieu des poupées de chiffon et de jouets. L’enfance est là. Le prêtre voit soudain un double dans ce médecin, qui lui avoue,que pour lui aussi, la mort est proche., elle les lie. C’est alors que toutes les peurs qui assaillaient la veille encore le prêtre disparaissent. »Voir monter l’aube », « retrouver le ciel d’hiver,si pur », voilà ce qu’il reste.
Bernanos écrit : »Le monde visible semblait s’écouler de moi avec une vitesse effrayante et dans un désordre d’images ,non pas funèbres, mais au contraire toutes lumineuses,éblouissantes. Est-ce possible ? L’ai-je donc tant aimé ? Me disais-je. Ces matins, ces soirs, ces routes. Ces routes changeantes,mystérieuses, ces routes pleines du pas des hommes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos routes,les routes du monde ? »Il mourra quelques heures plus tard, logé chez un compagnon de séminaire devenu représentant en fournitures de droguerie, prêtre défroqué qui vit avec une femme de ménage qui porte en elle une forme se sainteté.
On connaît le mot de la fin du prêtre « tout est grâce ».

Pour conclure je voudrais citer cet extrait des « Grands cimetières sous la lune » qui éclaire des pans entiers de l’œuvre de Bernanos en évoquant cette source inépuisable, l’ enfance. : »Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus . Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mystérieux qui trottait sous la pluie de septembre, à travers les pâturages ruisselants d’eau, le cœur plein de la rentrée prochaine, des préaux funèbres où l’accueillerait bientôt le noir hiver , des classes puantes, des réfectoires à la grasse haleine, des interminables grand’messes à fanfares où une petite âme harassée ne saurait rien partager avec Dieu que l’ennui- de l’enfant que je fus et qui est pour moi à présent pour moi comme un aïeul. »
















































