Je dors peu ces derniers temps et je rêve beaucoup.Mais ce sont toujours les mêmes rêves qui reviennent.Je me retrouve jeune journaliste à Paris-Normandie obligé par la rédacteur en chef de n’écrire que sur les concours de châteaux de sable. C’était l’époque où je me disais que ma carrière était fichue pour triompher dans le Nouveau Roman.
Désormais, à la retraite, dans un manoir délabré qu’on me prête, je me me rase chaque matin prés d’une lucarne où passe avec indolence quelques vaches encroûtées de boue .
Dans la cour , tout est noyé dans le brouillard, je cligne des yeux pour savoir pourquoi je vois un rond noir dans tout ce que je regarde. Mais tout, l’herbe, les arbres, la clôture, le chemin reste d’un gris parfait avec un rond noir. Quand je sors pour chercher le courrier, une odeur de brûlé vient de la ferme voisine. Dans la boite rouillée le facteur n’a laissé que des prospectus pour des rabais insensés sur les côtes de porc première et un catalogue pour l’outillage agricole.
Enfin, vers dix heures et demi les haies et les chênes du bocage émergent . La ligne de bouleaux offre son frémissement argenté. Je monte dans la 204 et prends le sentier à travers les prairies.

Mon rêve de la nuit s’évapore en parmi les vallons, les boqueteaux, les chênes, des ruisseaux, des clôtures, quelques fermes massives cachées par les broussailles.
Après l’ interminable allée majestueuse bordée de chênes du château de Beauregard , je rejoins, alors le carrefour Croix-des-femmes .
La route étroite qui traverse la sapinière apporte des bouffées d’écorce humide, d’humus, de feuilles pourries .Le récent travail des bûcherons a libéré toutes les substances boisées et résineuses du sous-bois.
Les nuages cavalent dans le pare-brise et donnent une idée de l’ampleur du ciel . Après la carrière surgissent les premières maisonnettes de Lanhélin, granitiques, léthargiques, serrées, engourdies, avec leurs rideaux effrangés.
J’aime cette grande rue morose , ce double alignement de maisonnettes toutes simples, toutes pierreuses, avec des taches de mousse contre les cheminées, avec les courettes qui furent longtemps de terre battue .Les jardins minuscules sont enclos des hauts murs à glycine. Je les connais bien ces demeures avec leurs cuisines aux poutres basses, qui sentent la suie, et le vaisselier bien ciré avec leurs faïenceries, les portes vitrées à loquet de fer , le carrelage bien ciré , le linge en pile, et la photo ovale sépia dans le cadre doré : une vieille femme à chignon au bras d’un homme à moustache et gilet à double rangée de boutons .Et les vestes de chasse qui pendouillent sous l’escalier , et ce tiroir en zinc qui conserve la cendre de au pied du poêle, et l’escalier étroit qui grince et les chambres aux édredons énormes ,rebondis, qui absorbent les enfants chahuteurs tout nus après le bain. Je retrouve les traces de salpêtre sur les plinthes, sans oublier le réduit étroit ou la fille de la maison soupèse sa chevelure et ses seins. Et la pendule sous globe qui tinte dans la chambre d’ amis,celle qui garde les froids de l’hiver sur son papier à fleurettes et ses bergeries .Dehors le caniveau garde la rigole blanchâtre de la lessive.
Le clocher massif émerge sur un ciel maussade.
Je gare la voiture prés la charpente écroulée et noircie d’une étable qui n’a pas été déblayée depuis son incendie. L’ensorcelante odeur de fumier m’accompagne jusqu’au parking proche du café-tabac Chez Irène. Là, tout est sombre et bas avec des reflets de bouteilles.
Pendant que la patronne fagotée de châles pelucheux se contemple le cou, je m’installe contre la fenêtre avec un verre de blanc . La lumière de la rue se fait sombre, orageuse, les toits sont encore vernis de la récente averse. Dans la courette gravillonnée, en face, je reconnais Lucien,le tailleur de granit, à son incroyable casquette de toile avec des oreillettes de fourrure , son visage long,sa moustache noire, pas rasé. Il est en train de polir le dessus d’une tombe avec une sorte de petite meule qui dégage une fine poussière farineuse. .Puis il s’arrête, allume un bout de cigarillo avec un briquet à la flamme molle et fumeuse, inspecte d’un regard caressant ,puis vérifie de la paume la surface luisante du granit gris-bleu pour voir si elle est bien lisse .Il va chercher dans une sacoche de son vélo une sorte de gamelle à fricot et la pose sur la tombe comme si c’était une table de ferme.

Sur le comptoir, les deux chats persans sont alanguis prés de la vieille machine à café avec un levier chromé. L’un possède un strabisme qui me fascine et l’autre garde immobile son regard d’opale lacustre. Soudain fracas vitré de la porte,les félins rabattent leurs oreilles tandis trois jacassants ouvriers en salopette débarquent dans la salle avec leurs tatanes boueuses. D’un coup de queue fulgurant ,un des chats s’esquive vers la cuisine, l’autre, avec ses épaisseurs moelleuses , étire ses pattes, évalue avec mépris le chambardement puis se retire sous le bac à vaisselle .
La fille d’Irène sort de la cave . C’est une étroite blonde,pull col en V , vieux jean savamment tailladé et chaussures de bateau . Son prestige vient d’un été, quand elle seconda la script d’Eric Rohmer dans un film tourné à Dinard. Elle a des sourcils dessinés au crayon marron gras,les oreilles et le nez ornés de bidules chromés ; elle m’impressionne toujours avec ses yeux de biche au regard indolent, son air fatigué, son pull rose ouvert sur un poitrine hâlée , précise et menue.Elle esquive les clients collants avec une grâce féline . Son côté éternellement enrhumé lui donne du charme. Elle s’installe au bout du bar et ouvre une boite de fer Pastilles Vichy pour compter ,méthodique, la monnaie de la veille. Au-dessus d’elle est pendu dans le sous -verre l’ancêtre magique, la légende familiale, le spahi Gustave Trévenec, le cavalier magnifique aux culottes bouffantes, à la cape qui s’envole sur fond de collines de sable et d’ oued. .Il a parait-il pacifié l’Algérie en exterminant davantage de gazelles que de barbares à babouches. Le dimanche une groupe de chasseurs écarlates s’ aligne contre le zinc et ramènent tout au déclin du pays et au féminisme agressif.
Le Spahi glorieux brille au-dessus d’eux . J’essaie d’y voir clair dans mon passé, ma famille volée en éclat, les silhouettes floues de femmes qui se sont penchées tendrement sur moi,en essayant de cerner dans la pénombre si instable de mes souvenirs celle qui m’a ébloui . Qui fut vraiment la plus déchaînée ? Mais tout me ramène au cimetière à deux pas d’ici .C’est là que repose mon ami d’enfance, si fidèle au communisme, et qui finit sa vie en pyjama.
Revenons au café . Les cascades de pièces de monnaie insérées dans le Wurlitzer me sortent de ma rêverie noire. Un 45 tours grésillant ressuscite la voix égarée,brumeuse, transie , de Suzy Solidor . Raoul Vernois surgit dans un claquement de porte. C’est un colosse aux vêtements trop larges. Son père ,entre deux guerres, fit fortune en vendant des homards dans les restaurants le long de la côte entre Saint-Lunaire et Cancale. Le fils ,lui, attiré par la capitale géra un vin-charbons anachronique dans une rue tordue entre la place Monge et la Mosquée . Vingt quatre ans à ruminer son sentiment d’exilé derrière son comptoir,dans un immeuble vétuste qui vibrait au passage du métro.
La cinquantaine venue, il sentit qu’il perdait pied dans cette espèce de loge de concierge qui lui servait de taudis et de tanière .Les grèbes, les bernaches, les avocettes , les étangs du bocage breton lui manquaient. Ce fut comme une maladie soudaine , lui, le paumé timide désorienté dans cette peuplade de parisiens qui s’enchantaient de faits divers idiots . De plus il en avait assez de toutes ces femmes cambrées, laiteuses, fières, jambes soyeuses, qui passaient devant la boutique sans jamais le voir. Après un soir de réveillon de Noël passé seul dans l’odeur de son cigare, il prit une décision, bazarda son vin-charbons, loua une ancienne boutique d’articles de pêche au Vivier-sur-mer, dans la baie du Mont Saint-Michel ; il la repeignit en blanc , acheta des fauteuils de rotin, des coussins en mousse façon pull marin, transforma le local en bar à dégustation d’huîtres. Il acheta aussi un vélo de femme avec sacoches et désormais roula contre le vent parmi les étendues marécageuses. Il exulta : la baie, les oiseaux de mer, les peupleraies,le gargouillis des écluses, tout ça rien que pour lui…Les orages blanchissaient l’horizon vers Cancale.Il humait le soir les nuées salines qui venaient du large, mangeait des gaufrettes en regardant les carrefours plats, tous déserts en basse saison. Les vastes zones conchylicoles désolées le fascinaient.

Imaginez l’euphorie retrouvée face aux étendues aqueuses. Des espaces qui s’argentent, d’inlassables passages d’oiseaux, des sonneries de cloches apportées par des rafales, des barques désossées devenues des squelettes de goudron paumées dans les roseaux , tout ça devant chez vous..Comment avait-il pu s’asphyxier pendant plus de vingt ans dans les ruelles couleurs de suie du quartier Monge avec ses casernes ?
La baie, et Dol, avec ses marais, ses terres blanches , ses saules argentés, lui donnèrent une seconde jeunesse .
Mais il a un secret,Raoul. Saoulé de solitude et de parc à huîtres il rejoint la civilisation chaque semaine et file » chez Irène ». Il aime la foule du PMU ,la patronne, son crayon, planté dans le chignon, sa grande fille enrhumée, le spahi pendu au mur, les rubans couleur miel ou sont engluées des mouches mortes.
Au troisième Pernod il décroche alors le torchon pendu prés du calendrier des pompiers, ceint son ventre de cet humble linge . Il glisse alors une pièce dans le Wurlitzer. Tintamarre d’une version pour bandonéon du « Lac des cygnes » d’après Tchaïkovski , cette ambiance le métamorphose en ballerine tandis que le torchon devient une corolle virevoltante vaguement tutu. Il s’élance entre les chaises se casse, se cambre, se délie, se replie, arrondit ses bras, pose ses mains de martyr sur sa figure, trotte menu sur la pointe des pieds le long du bar, se rencontre dans la glace , se câline du regard, vibre, vaporeux, prie , disparaît, surgit, puis en détente folle, bras en corbeille s’incline devant la patronne et sa fille, enfin il s’agenouille en battant des ailes pour devenir l’oiseau immaculé. Un corps de ballet à plumes blanches est vraiment là.
La patronne aux noires prunelles surveille l’équilibre des carafes sur les tables. Au final l’artiste, folle toupie en sueur, arrache le bout de linge, remet un pan de sa chemise dans son pantalon et salue . Quelques applaudissements traînent ,mollissent et s’ éteignent.
Chacun s’épaissit devant son Cinzano ou vérifie son tiercé. Raoul replace une fois de plus un pan de sa chemise dans son pantalon,mais cette fois, en desserrant sa ceinture de cuir tressée. Les uns pensent que Vernois danse au-dessus de ses moyens, d’autres que le génie fermente bizarrement chez ceux que la capitale a rejeté.
Je rentre au manoir dans cette route étroite avec l’abri bus d’un rouge vieux et indien . Un continent de nuages gris dérive vers Dol puis tout devient bleu et limpide je passe le long d’ un étang véritable et une sorte de héron blanc diaphane qui réfléchit, debout, figé, hautain, une patte grêle plantée dans un miroir.

Dans la cour du manoir j’entends d’infimes craquement des pies qui sautillent parmi des branches mortes, quelque chose de gai, de frêle et de récréatif –ce délicat sautillement mécanique d’oiseaux fait ma journée.






















































