La Dolce Vita retrouvée dans un roman

Je viens de lire un roman italien charmeur » Le dernier été en ville » de Gianfranco Calligarich. Ce texte est une résurrection. Un miracle.  La première édition de ce récit linéaire est parue en …1973 ! aux éditions Garzanti, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs. Puis après un accueil assez moyen à l’époque, ce premier roman  écrit par un  inconnu  de 26 ans , fut comme on dit « épuisé » et a disparu des librairies italiennes.

Gallimard l’a publié en 2021en traduction(parfaite)  de Laura Brignon .

Il faut savoir que rééédité aux éditions Bompiani  46 ans plus tard , ce livre redécouvert (par qui ? mystère..)  triomphe auprès du grand public. On le traduit non seulement dans toute l’Europe mais partout dans le monde.

  Quand on a fini ce « le dernier été en ville », on comprend mieux ce qui a séduit les italiens : Gianfranco Caligarich fait ressurgir avec une sûreté de trait étonnante « la Dolce Vita » de la fin des années soixante à Rome, dont il fut le jeune témoin.

Comme le Marcello Mastroianni de Fellini, Léo « et sa vieille Alfa » est  un journaliste de seconde zone  voué à des tâches subalternes au « Corriere Dello Sport ». Comme Mastroianni il observe et suit fasciné une faune mondaine, juvénile, cosmopolite, alcoolisée, désinvolte , au dandysme facile, qui traverse Rome en voiture décapotable. Et comme Mastroianni, ce jeune homme   côtoie  de jolies filles un peu branques, se retrouve dans des demeures aristocratiques délabrées parmi  des poétesses vraies ou fausses, des américaines avides d’exotisme européen, d’ éternelles étudiantes qui se roulent sur des canapés , ou sont pendues au téléphone dans le couloir.  Elles trainent des soupirants dans des églises fraiches. On croise de   gentils paumés désargentés qui s’invitent à des soirées pour vider le frigo dans la cuisine.  Comme dans « La Dolce Vita » ce petit monde frivole, rigolard, s’entasse dans des taxis, flirte, chahute. Tous ils médisent, friment, se donnent des comédies et passent d’un palais aristocratique à un bar ombreux, de la piazza Navone aux marchandes de légumes du   Campo dei Fiori. Ces fêtards se retrouvent    à l’aube sur    ces places désertes où chantonne le bruit frais des  fontaines. Et comme dans le film de Fellini, il y a soudain un suicide, un vrai.

 De cette galerie de marginaux fêlés émergent deux personnages : Graziano, l’ami exubérant, mâchouillant un cigare, géant   barbu, alcoolique magnifique, querelleur et généreux, ours lyrique et secret derrière ses vantardises. Il cabote et vacille   de bar en bar entre la piazza del Popolo et   « Le Domiziano »  où il tient son quartier général. On l’accompagne   dans une trattoria   de la via del Babuino , dans la caverne d’une discothèque » peuplée de fantômes » où il sème une monstrueuse pagaille. Il   fait des blagues de potache devant le décor baroque d’une basilique façon « I Vitelloni ». Toujours un verre à la main, Graziano    cumule l’impuissance artistique (impossible de terminer son roman mais on se demande s’il l’a même commencé) et l’impuissance sexuelle, un peu comme le Alain  du « feu follet » à la Drieu la Rochelle. Sa fin permettra au romancier de réussir quelques pages poignantes dans la simplicité, la nudité , la sincérité.

Campo dei Fiori

 Mais le plus beau personnage, celui qui apporte sa phosphorescence au récit, son exaltation, son magnétisme, son mystère, c’est sans conteste cette Arianna. C’est le modèle de la femme-enfant, exquise, fantasque, parfaitement consciente de son immense pouvoir de séduction, celle qui dépose ses lèvres sur vous au moment le plus inattendu. Léo en tombe follement amoureux. Cette étudiante en architecture venue de Venise   est un ludion, une fille du feu nervalienne, fragile, capricieuse, elle est la gravité et la fantaisie, la tendresse et l’artifice, la grâce et la sincérité  écorchée  qui fait tenir debout ce   texte dont l’auteur avoue aujourd’hui, dans ses interviews , qu’il n’ a rien d’inventé.

C’est avec cette Arianna que l’auteur réussit cet humour qui frôle des abimes, ces lassitudes tendres, ces pauses et répits dans les ruelles tièdes  et tout ce qui porte des bouffées de bonheur romain. Qu’on ne s’y trompe pas , cette  Rome, en plein été,annonce  subtilement   les morosités et les cafards  d’un proche automne pour  cette  génération qui veut oublier les flaques de sang de la génération précédente, mal sortie de la guerre et du fascisme. 

Ce qui frappe c’est que ces existences individuelles en dérive ne se relient à rien. Il n’y a que les murs couleur cacao de la Ville qui les font tenir debout. Les personnages   se raccrochent à quelques souvenirs de province, à des parents mal compris qui subsistent en remords, oublient mal des flirts vite éteints, ce sont des petites planètes se frôlant dans le vide. Au fond, cette génération perdue, jouisseuse, ironique dans le mal-être, tient sa légèreté et son élégance de la beauté   maternelle de la ville.

C’est le meilleur de ce livre, le chant à la beauté de Rome. Les ivresses répétées chaque nuit, les réveils gueule de bois n’effacent jamais la beauté lipide  de Rome renouvelée chaque matin sous les platanes qui bordent le Tibre.

Gianfranco Calligarich a le talent de nous faire sentir cette Rome des années fin 60. « Rome porte en elle une ivresse particulière qui brule les souvenirs. Plus qu’une ville, c’est un repli secret de soi, une bête sauvage dissimulée. Avec elle, pas de demi-mesures, ou bien c’est le grand amour ou bien il faut s’en aller, car la tendre bête exige d’être aimée. C’est le seul péage qui sera imposé, d’où que vous veniez, des routes vertes et escarpées du Sud, des lignes droites vallonnées du Nord ou des abîmes de votre âme. Aimée, elle se donnera à vous comme vous la désirez et vous n’aurez qu’à vous laisser aller aux douces vagues du présent, flottant à deux doigts de votre bonheur légitime. Et il y aura pour vous des soirées estivales percées de lumières, de vibrants matins printaniers, des nappes de cafés comme des jupes de filles agitées par le vent, des hivers acérés et des automnes interminables où elle vous apparaitra sans défense, malade, exténuée, lourde de feuilles décapitées sous vos pas. Et il y aura encore les escaliers éblouissants, les fontaines tapageuses, les temples en ruine et le silence nocturne des dieux révoqués, si bien que le temps ne sera plus qu’un élan puéril qui fait trotter les horloges. Ainsi vous aussi, attendant jour après jour, vous deviendrez une part d’elle. Ainsi vous aussi, vous nourrirez la ville. Jusqu’au jour ensoleillé où, humant le vent venu de la mer et regardant le ciel, vous découvrirez qu’il n’y a plus rien à attendre. »

 Plus loin : » Je sautai hors du lit et allai sur le balcon. La vallée se taisait sous le poids du ciel limpide et l’air stagnait, comme dans l’attente d’un présage. »

Il faut dire que, ébloui par la beauté radieuse d’Arianna, cette petite vénitienne capricieuse, intelligente, imprévisible, énigmatique comme certaines héroïnes des nouvelles de Salinger, notre héros alcoolisé la suit dans ses vagabondages : »Nous trainions à la recherche d’églises baroques parce qu’Arianna projetait de faire un mémoire qui démontrerait la supériorité de Borromini sur Le Bernin. »

 Une des pages d’anthologie nous décrit les matinées romaines, les vendeuses qui se parlent d’un pas de porte à l’autre « je prenais le petit déjeuner au café en bas du journal. Les bars avaient un certain air de repentir, peut-être à cause de tout le lait qui débordait des tasses remplies de cappuccino, et seules les viennoiseries froides me rendaient un peu mélancolique. »  Le romancier, nous parle d’une Rome qui n’existe plus, sauf peut-être ,le long du Tibre, un jour de brume en hiver, celle de » la Grande Belleza ».
Pendant ma lecture  je pensais au comédien  Toni Servillo dans le film  de Paolo Sorrentino  interprétant un romancier Jep Gambardella ,celui qui obtint une célébrité dans sa jeunesse avec un unique roman et qui depuis traine son passé avec nonchalance souriante et un navrée . C’est un peu ce qui est arrivé à l’écrivain d’un jour,Calligarich qui, après ce premier roman   étincelant  est devenu un scénariste  pour la RAÏ. Simplement, dans le film de  Sorrentino  Toni Servillo  est   devenu vieux qui   regarde le matin une yole passer sous   le Ponte Sisto avec  une amère nostalgie.

« LA GRANDE BELLEZZA » DI PAOLO SORRENTINO. NELLA FOTO TONI SERVILLO. FOTO DI GIANNI FIORITO

***

Voici ce que dit du roman la traductrice  Laura Brignon :

« Est-ce qu’il y a des éléments dans l’ouvrage qui parlent particulièrement au public français, qui rejoignent un imaginaire que la France a de l’Italie ?

Laura Brignon : Tout à fait, et on le voit par ailleurs dans les premières réactions autour du livre. C’est un texte qui fait appel à un imaginaire très fort en France, et ailleurs : la Rome des années 1960, qui nous fait penser immédiatement à la Dolce Vita de Federico Fellini, et, plus largement à un univers cinématographique. Calligarich a une façon splendide de décrire cette ville, il la rend très vivante et très palpable grâce à la force de son écriture et à son approche. Sûrement que cela peut faire écho à une image réelle ou fantasmée que les lecteurs ont de Rome.

Comment définiriez-vous le style de Gianfranco Calligarich dans ce livre ? Pose-t-il des difficultés spécifiques de traduction ?

Laura Brignon : Je dirais que son style est lumineux, ironique, veiné de poésie, mais aussi pudique. Par exemple, je pense à la scène au début du livre où il dit au revoir à son père, sur le quai de la gare de Milan : cette scène m’a extrêmement émue à la lecture. En traduisant, je réalisais qu’elle reposait sur peu de moyens techniques. L’auteur ne fait pas quelque chose de flamboyant, n’écrit pas des phrases à rallonge utilisant des mots particulièrement complexes ou recherchés : avec des moyens très simples, il arrive à construire en quelques lignes une scène profondément bouleversante. Cette manière de faire tout en sobriété contribue au fait que le roman n’est jamais lourd, même s’il y a des moments tristes ou plus emphatiques, et elle réussit à merveille à communiquer le détachement de plus en plus prégnant du personnage vis-à-vis des choses et des gens.

Avec cette économie de moyens, Calligarich arrive à faire passer des choses d’une grande finesse et d’une grande intensité. Il m’a semblé qu’un des enjeux principaux de cette traduction était donc de garder cette légèreté, de conserver cet équilibre en veillant à ne pas forcer le trait. Il s’agissait de trouver le juste poids des mots et des tournures en français, pour recréer cette lumière, cette espèce de douce mélancolie et de grâce qui se dégage du texte. Il y avait aussi la question de l’ironie et de l’humour, qui représente un vrai enjeu de traduction — de manière générale, traduire l’humour et l’ironie n’est pas ce qu’il y a de plus simple… »

Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, une difficile ascension …

Difficile de parler de «  Au-dessous du volcan «.On l’ouvre, on est séduit par une moiteur, quelque chose d’étouffant, d’ exotique, des sons peu familiers, , des silhouettes de peons en blanc, des jardins orageux, une imminence de catastrophe, un type qui a l’air de marmonner.  on est aussi déconcerté  par une destruction de chronologie, de curieux assemblages  d’images, un flux mental qui ressemble aux filets dérivants d’un chalutier sans équipage, vacillant. Se multiplient  des allusions obscures, des décrochages chronologiques inexpliqués, des allégories qui renvoient à la Bible, à Dante,  des personnages sortis dont ne sait où, des références historiques comme des lambeaux déchirés d’un passé devenu une affiche. Déconcerté, perplexe, séduit par « l’atmosphère » on poursuit à tâtons  la lecture.

 Il est clair qu’on suit les étapes d’un délabrement intérieur d’un alcoolo, ce Consul qui se sent coupable d’on ne sait quoi, et qui titube avec  une sarabande de souvenirs peut-être inventés, peut-être vécus. Des voix intérieures se mêlent, et se coupent et se superposent avec des   personnages-papillons qui gravitent en arabesques et zig zags dans les parages  du Consul .  Voir le rôle des lettres. Lui Geoffrey s ’abrutit de mescal, de tequila, de bière plate ou de whisky, ce qui a pour effet que chaque sensation, chaque perception d’un   objet, les phrases entendues mettent un temps anormal pour l’atteindre dans ce qui lui reste de conscience.

 Certaines pages ressemblent à ces vitrines d’un brocanteur où des éléments de plusieurs vies et de plusieurs époques sont rassemblés par hasard pour une vente ou plutôt une liquidation.. ..  Par chance, dans cette forêt mentale tropicale , il reste l’omniprésence  d’une ville et du volcan  Popocateptel, sorte de divinité dont on ne sait si elle est bénéfique  ou maléfique .  La magie cadastrale  des ruelles de la ville  est si bien  suggérée par l’art de Lowry qu’on poursuit la lecture ,séduit par la torpeur morbide de cette journée, avec  sa lumière noire aveuglante  verticale qui nous indique que tout se joue tragiquement en 24 heures. Comment ne pas penser au film « Les orgueilleux » avec Gerard Philipe dansant jusqu’à l’épuisement pour obtenir une bouteille de Rhum..

  Les dialogues sautent de l’espagnol à l’anglais, comme dans une bande-son de vieux film resté longtemps dans une poubelle alors que les images, elles,  forment    des   impacts  surréalistes  , -comme cette petite vieille qui garde sous sa robe  un petit poulet lié à une ficelle. Lowry multiplie des  images, des  panneaux  à résonance allégorique   qui deviennent des signaux, voire des prophéties  comme cette affiche de cinéma  qui repasse sous ses  yeux   : »Las Manos de Orlac, con Peter Lorre ».

 Plusieurs fois, je fus tenté d’abandonner la lecture. Il y a ceux qui considèrent en France que c’est un des plus grands romans de tous les temps, de Maurice Blanchot à Maurice Nadeau, de Gilles Deleuze à Olivier Rolin. Excusez du peu.. ..Il y a également ceux qui avouent sur les sites littéraires leur extrême difficulté à s’immerger  dans ce fleuve verbal .Malcolm Lowry, conscient des difficultés liées à la lecture de son roman a écrit lui-même: « On peut le prendre pour une sorte de symphonie ou encore une sorte d’opéra ou même un opéra-western; c’est du jazz, de la poésie ,une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite(..)c’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque et un Mane-thecel-pharès. On peut même le prendre pour une sorte de machinerie; et elle fonctionne soyez-en sûr car j’en ai fait l’expérience. »

 C’est la troisième fois en 4O ans, que je tente la lecture complète. Les deux premières fois je n’ai pas dépassé la moitié du livre, en gros les cinq premiers chapitres d’un roman qui en compte douze.

C’est la troisième lecture ,en 4O ans, qui fut  la bonne. Cette fois, j’ai réussi l’exploit de lire l’ouvrage en entier. Jusqu’au chapitre 12.Bref, l’ascension de ce volcan fut particulièrement difficile.  Reprises, abandons, perplexités, reprises, volontarisme, re- découragements puis  réouvertures du livre. quand j’étais trop perdu dans les pages de Lowry  je   consultais des sites genre Babelio ou Wikipedia pour me servir de boussole.

Le volcan

Un des meilleurs résumés du livre on le doit à Sébastien Dieguez chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse .il dit ceci : »Le 2 novembre 1938, jour de la fête des morts au Mexique, Geoffrey Firmin, consul britannique isolé dans un petit village nommé Quauhnahuac, erre dans l’état d’ébriété permanent qui ne le quitte plus depuis que sa femme Yvonne est partie. Or celle-ci lui revient ce jour-là. L’incompréhension entre eux deux est totale, bien que leur amour soit sincère et réciproque. Les nombreuses lettres d’Yvonne ne lui sont pas parvenues, ou plutôt il les a oubliées ou égarées ; quant à ses réponses, il les a bien écrites, mais jamais envoyées. Ils se retrouvent sans se retrouver ; le Consul étant imbibé depuis si longtemps, ayant tellement ruminé son amour perdu en compagnie de ses fidèles bouteilles, qu’il ne semble pas réaliser qu’Yvonne est vraiment présente, et encore moins qu’elle est revenue pour lui. Pendant tout le récit, il est entièrement détaché, il erre dans son propre univers d’alcoolique, préoccupé par la prochaine bouteille, mais aussi par ses tremblements et ses étranges visions. Le roman décrit l’implacable autodestruction du Consul sur une journée de 12 heures, destruction éthylique qui va de pair avec la difficulté croissante qu’ont les personnages à communiquer. ».  

Cependant je reste perplexe devant ce « chef d’œuvre ». Impression d’être passé à côté d’une grande partie du roman et de ses implications philosophiques et allégoriques. Je l’ai compris, ce roman,  par fissures.  Il m’a été impossible de lire en continu plus de deux  chapitres sans éprouver l’impression de me noyer dans ce flux verbal  si nébuleux. . Impression d’être au milieu d’un dispositif littéraire fragmentaire, une mosaïque descellée, une fresque dont une partie a brûlé, où l’Individuel et le Collectif, l’érudit et le banal, le temporel et l’Eternel , l’individuel et l’Historique (les allusions à la Guerre d’Espagne et au régime communiste en URSS y sont fréquentes) s’enchevêtrent et s’assombrissent pour former un impossible pèlerinage vers on ne sait quelle grâce inaccessible ou salut au sens chrétien.

Les images accourent ,se précisent, se diluent dans cet art de réfraction, ou dans le rétrospectif. Ou bien subitement Lowry s’attache, avec un entêtement vital, à faire l’inventaire complet du décor d’une cantina, comme si son champ de vision, en devenant trouble , mettait en évidence la précarité de l’endroit. En somme, Geoffrey Firmin est déjà dans la danse de mort, observant le pittoresque et l’historique du Mexique comme s’il s’agissait d’un monstrueux serpent Quetzalcóatl en train de muer et de le mordre.

Dans cette noyade, je ne pouvais me raccrocher qu’aux descriptions magnifiques et désolées de cette  ville de  Cuernavaca, sous le volcan , et rebaptisée Quauhnahuac. 

En ce qui concerne la présence des deux volcans, un universitaire,Roger Bozzetto de l’université de Provence, a étudié les différentes significations des volcans dans le roman : »Les volcans sont ici liés à la mort. D’une part puisque chez les Aztèques, ils se nourrissaient du sang des victimes, ce qui contribue à donner un des soubassements mythiques du texte à l’itinéraire sacrificiel du Consul. D’autre part, parce que l’association entre les tirs, les détonations et les images des volcans sont nombreuses. Notons que c’est Hugh qui s’en aperçoit le premier. Rien d’étonnant, il a vécu la guerre d’Espagne et sait reconnaître le bruit des armes. Notons que la guerre en Europe est liée à ce chaos :le lien est fait par Hugh entre la bataille de l’Ebre, le Munich de Chamberlain, et le retrait des Brigades Internationales. De plus la révolution mexicaine, avec ses avatars est toujours présente, comme en témoignent les soldats en manœuvre. Le Consul entend aussi les tirs dans la Sierra Madre alors qu’il regarde le Popocatépetl (p. 167). Et nous avons vu que le « chef des jardins » le tue de deux coups de feu, alors que défile devant les yeux du Consul l’image épurée du volcan. »

J’ai aimé la présence  de ces deux divinités, les deux volcans qui dominent la ville, le Popocatepetl et l’Ixtaccihuatl. J’ai aimé  les cantinas, leur coté poisseux, la nonchalance des serveurs, le scorpion écrasés sur un mur,  cette déambulation d’un clown tragique parmi les collines violettes, ce  jardin à l’abandon, des piscines aussi, vides et en ruines, des remblais obsédants, un voyage en autocar brinquebalant, des images d’une corrida,  des tours de caserne, des routes qui deviennent des sentes herbues,  comme si, sur tout ce paysage tourmenté initiait  à  une éternité de vie outre-tombe  vue dans un miroir courbe.  Enfin ce vertigineux ravin, au bord d’une apocalypse personnelle qui transfigure tout , dans une lumière de couchant.

 L’ivresse du Consul , d’après ce que j’ai compris, nous éloigne de nos  habitudes de lecteur d’un univers « rectiligne ». Lowry nous introduit dans un univers que les peintres et dessinateurs appellent la perspective curviligne,   opposée à la perspective linéaire.

Au lieu de nous offrir un  roman , à la rassurante  chronologie linéaire, Lowry   offre un espace courbe ; il  fait appel à une vision des objectifs grand-angle utilisés sur les appareils de prise de vues. Il tord les perspectives comme sous l’effet d’un miroir concave. Ce miroir concave nous introduit dans l’espace mental du Consul dans sa marche titubante d’alcoolique

Le curieux c’est que les descriptions de la ville, des routes,  des « cantinas »  parfois, Lowry reprend les lois de la perspective  romanesque ordinaire. Mais   grâce à cette perspective curviligne (on voit tout dans le dos d’une cuillère..)le baroque foisonnant s’installe.  

L’alcool déforme et enferme Geoffrey dans une bulle. Toutes les distances sont altérées, mais aussi l’espace intérieur  et géographique des souvenirs. Cette perspective curviligne justifie  ce sentiment  de ne pas se sentir   à la bonne distance  d’Yvonne ou de son frèreHugh. Mais c’est aussi une protection ouateuse et un refuge bien confortable.    

Cette déformation curviligne permet donc d ‘inclure les couches profondes de la psychologie, des explorations nouvelles du souvenir ou des réminiscences de la mémoire involontaire. On pénètre alors dans les circonvolutions d’un esprit altéré par le mescal ou la tequila; ce dispositif rend vrai le contenu foisonnant, anarchique du réel .En introduisant la « maladie » de l’alcoolisme » et en suivant ses symptômes, comme un clinicien, Lowry invente un art littéraire fondé sur des perturbations sensorielles. C’est une ouverture vers de nouveaux chemins littéraires, ce que Lowry appelle « une machinerie ». Cette architecture courbe donne aussi le sentiment d’une étrangeté géographique, d’un labyrinthe étouffant dans une Plantation imaginaire sortie d’un tableau du douanier Rousseau, ce qui produit une force d’envoutement auprès du lecteur. Le chemin onirique tropical-dont il est difficile de se déprendre- mène au ravin final.

Enfin on notera que dans sa marche vers l’enfer(de Dante),  se trouve  le ravin maudit .  La barranca . C’est un gouffre où l’on jette les chiens crevés. On le jettera, lui.   Le roman lui-même est entré dans un espace courbe puisque le premier chapitre de cette agonie christique rejoint et colle  exactement,  comme dans un cylindre de papier , au  dernier chapitre. 

Lowry au Mexique

Extrait :

 Dans cet extrait, le consul, après avoir jeté une bouteille de Tequila vide dans les broussailles marche dans son jardin fouillis dont on ne sait s’il est l’ultime étape d’un Eden à l’abandon (pour la mythologie il ne manque même pas le serpent..), ou sa clôture ultime   qui protège Firmin   du proche cercle de l’ Enfer, ce ravin maudit, si allégorique, nommé « la barranca » où l’on jette les chiens crevés. Rappelons que le roman est placé sous l’influence de Dante. On admirera les dérives chaloupées des phrases qui nous imprègnent des troubles de vision de Geoffrey Firmin.

 « Quelque fût le chaos, voilà qui prêtait un charme de plus. Il aimait l’exubérance sans retouche de la proche végétation. Tandis que plus loin, les plantaniers superbes, à la floraison si obscène et si péremptoire, les splendides jasmins de Virginie ainsi que les poiriers, braves et têtus, les papayers plantés autour de la piscine et, au-delà, le bungalow lui-même, blanc et bas couvert de bougainvillées, avec sa longue galerie semblable à un pont de navire, formaient positivement une petite vision d’ordre, vision qui, toutefois se fondit sans plus de logique, à l’instant où il se détournait par hasard, en une étrange vue subaquatique des plaines et des volcans avec énorme soleil indigo à flamboiement innombrables au sud-sud-est. Ou était nord-nord-ouest ?  Il nota le tout sans chagrin dans une certaine extase même, allumant une cigarette, une Ailas(mais répétant tout haut mécaniquement le mot « Ailas ») puis la suée de l’alcool lui coulant aux sourcils comme de l’eau,  il se mit à descendre vers la clôture séparant de sa propriété le nouveau petit jardin public qui la tronquait. »

 Chapitre 5. Traduction de Stephen Spriel, avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur.

Le Consul vu par le philosophe Clément Rosset:

« Le Consul de Malcolm Lowry n’est pas un ivrogne ordinaire. C’est un ivrogne extraordinaire, un voyant qui se sait plongé « dans un état d’ébriété exceptionnel ». Il n’a rien d’un homme qui perd, de temps à autre, son chemin, pour le retrouver par la suite puis le reprendre à nouveau. D’abord parce que son ivresse est permanente et qu’ainsi l’état de voyance qui en résulte ne se trouve sujet à aucune éclipse ; aucun intervalle de « lucidité « ne vient troubler son hébétude. Ensuite parce qu’il n’y a pour lui depuis longtemps de chemins à perdre ni de chemins à retrouver : parce qu’il n’y a pas, parce qu’il n’y a jamais eu de véritables chemins. Le Consul n’a pas perdu le sens de l’orientation ; ce sont plutôt les chemins qui ont disparu autour de lui, et avec eux la possibilité de direction. La voie droite s’est perdue dans la forêt obscure, comme au début de la Divine Comédie de Dante, dont « Au-dessous du volcan », au dire même de son auteur, se veut une sorte de version moderne et ivrogne. »

Clément Rosset, « Le Réel, histoire de l’idiotie »

Passion Simon

Il y a un roman de Claude Simon qui me fascine particulièrement, c’est « Le vent », son quatrième roman. Il y a des raisons littéraires-la nouveauté et l’originalité d’un grand romancier qui atteint à sa maturité et trouve son vrai ton. Il y a aussi des raisons plus personnelles, la description d’une ville du Sud (Perpignan où je suis passé plusieurs fois) et le charme insidieux et si prenant des vieilles villes du Sud, les  demeures familiales  à l’abri de lourds rideaux, les enclos  du Sud-Ouest qui suscitent des rêveries sur les générations passées et les généalogies familiales disparues. Donc, avec ce « Vent »  surgitle moment où Simon  quitte les chemins balisés du roman balzacien réaliste pour toute autre chose.  Il fut achevé au cours de l’été 1956, Simon a 43 ans. C’est le roman où il assume son originalité, la luxuriance de sa prose et la puissance de ses visions en fragments. L’histoire du manuscrit est intéressante. Invité au centre culturel de Royaumont, Claude Simon fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet, alors jeune conseiller littéraire des éditions de Minuit. Ce dernier lit le manuscrit que Claude Simon, vient de terminer, l’aime et le passe à Jérôme Lindon, qui  donne son accord pour  le publier. La difficulté c’est que Claude Simon était encore sous contrat aux éditions Calmann-Lévy, après avoir été publié aux éditions du Sagittaire(« Le tricheur » et « la corde raide »). Finalement, Calmann -Lévy accepte que Simon soit publié  aux éditions de Minuit. C’est donc en 1957 que Lindon  publie « le vent ». Or c’est une année particulière, emblématique, une année-charnière qui manifeste  un grand  renouveau romanesque  puisque  Lin don publie en quelques mois « La modification » de Butor, « La jalousie «  de Robbe-Grillet et « Tropismes » de Sarraute .Trois œuvres –manifeste.   La critique littéraire comprend qu’il se passe une rupture dans le paysage romanesque.. C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22  Mai 1957, qui  trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau.

 A l’époque, des critiques ont trouvé le roman de Simon difficile. Il l’est. A première lecture on perçoit mal l’architecture de l’intrigue .quelques lectures plus tard, elle apparait nettement. Antoine Montès débarque dans une ville du Sud, venu pour toucher l’héritage de son père. D’emblée, on l’appelle « l’idiot »  -c’est le premier mot du roman- ce grand type  à l’allure invraisemblable, mélange de  grand type mal fringué, portant un appareil photo sur son estomac.   En fait, il revient au pays,  dans la ville que quitta sa mère, trente-cinq ans plus tôt, fuyant un mari indigne .Il se montre plein de bonne volonté,  intéressé par les étranges personnages qu’il rencontre. Mais, contre l’avis  du notaire, Montès accepte l’héritage ,hectares de vigne de ce père qu’il n’a pas connu (ce fut le cas de Claude Simon) .Ce comportement déclenche l’hostilité  des notables de la  ville.  Il apparait au fil de la lecture qu’un  « innocent est  en butte à la férocité et à la bêtise de la bourgeoisie. « 

Trois femmes vont   être attirées par  Montès . Cécile- qui tombe amoureuse de lui- et Hélène qui sont les deux filles de l’oncle qui le reçoit.  Enfin Rose,la serveuse  qui travaille dans l’hôtel où est descendu Montès, et qui   sera tuée par son amant ,le gitan Jep. 

 Rose est »une rudement chic fille »qui  manie la serpillère du matin au soir . Elle fascine  Montès qui aime bavarder avec elle sur un banc. Elle  attire ce héros décalé, venu de ce lointain département froid , l’Yonne. Montès, observé par toute la ville, dérive ezt observe  les   différents quartiers de  Perpignan  sans s’apercevoir qu’on se moque de son allure étrange, presque clownesque avec ses mauvaises fringues et son appareil photo qui se balance sur son ventre.  

Le récit est tissé par les rumeurs, les cancans, les malveillances de la  plupart des personnages secondaires qui  surviennent à la manière  de  témoins. En, fauit, c’est toute une ville qui parle, murmure, cancane. C’est la ville qui tient le premier rôle. Pas mal de critiques ont comparé Montès au Meursault de l’étranger ou au Prince Muychkine de » l’Idiot « de Dostoïevski. Ca ne saute pas aux yeux à la première lecture tant on est fasciné et déconcerté   par la puissante phrase épique repliée sur elle-même, ou en spirale,    interminable, proliférante  truffée d’incises, de parenthèses, de dialogues coupés ,  ce  qui dérègle    les notions de Temps et  de Lieu. Le vent, les lumières, le passé, les projets,  les mémoires   soufflent et éparpillent  toute rationalité. Ces phrases enchevêtrées,   se poussent  comme des vagues, charriant des reflets, des images inattendues, des souvenirs, des anxiétés, des  comparaisons ironiques, des métaphores cinglantes, mettant parfois au premier plan de visages grotesques et  des silhouettes caricaturales sortie de Daumier.  Tout ça possède un   souffle  épique qui rappelle  Faulkner. C’est la critique Claire Bayet, dans la revue « La nef » qui pointera bien l’originalité de ce jeune auteur : »Le grand mérite de Claude Simon –et c’est le mérite de tout art baroque- est de donner  l’impression de l’épaisseur, de la richesse, et de jouer de l’illusion sans jamais la  dénoncer. « 

Le roman repose sur un amas de souvenirs personnels puisés dans son enfance. Simon connait parfaitement la ville car il y a été élevé par sa mère dans un hôtel de famille occupé par sa grand-mère et par la sœur de sa mère. Il reviendra sur ce passé perpignanais avec « Le tramway »,  ultime texte avant sa mort.

Le Christ de Mantegna

Ce qui frappe, c’est que, au fond, à y regarder de près, ce roman ne balance rien des structures du roman traditionnel, c’est même aussi  un polar avec un meurtre. On pourrait même dire qu’on y trouve les grands ingrédients balzaciens : l’argent domine tout, personnages de province, avec matrones implacables, jeunes filles à marier, notaire chafouin, relations familiales nœuds de vipères. L’implacable ordre des nantis pèse sur la ville.

Autre trait balzacien : une grande précision topographique (et photographique) pour restituer les différents quartiers de la ville, ses cafés, ses églises, sa caserne, son quartier des gitans, etc.

Mais  cette structure balzacienne  s’émiette, se déconstruit et se reconstruit autrement. . Car  l’histoire du personnage principal Montès,  est  menée  par des rumeurs et des on-dit. Sans cesse le récit est coupé, découpé, morcelé, avec un mélange des voix et des points de vue. Mais surtout il y a une germination  de la phrase, qui se poursuit et prolifère  de parenthèses  en incises, et charrie ainsi, dans un flot verbal, un déluge de sensations, d’images, d’instantanés. On a l’impression de pénétrer dans une forêt d’images, de sensations d’incises compliquées mais succulentes de dérision comique, saturées de réminiscences picturales. Comme nous en avertit , l’auteur dans le sous-titre « Tentative de restitution d’un retable baroque » . Simon se souvient des églises Saint-Jacques et de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste et de la Semaine Sainte, avec les processions « et les vierges poignardées, debout dans leurs somptueuses robes de douleur.. »

Perpignan vers 1950

Nous  parcourons   une fresque et dans un clair-obscur abbatiale  du Passé   que le Temps, ce  rongeur ,  aurait  à la fois    abimé, mais aussi idéalisé et transfiguré  dans l’esprit d’un enfant. Les  couleurs, sont parfois saturées, déformées , reçoivent la lumière violente tandis que  d’autres  s’enfouissent dans des taches obscures d’un arrière monde .

Il faut savoir qu’en 1957 c’est l’époque où Claude Simon-qui voulait être peintre-  se résout à  abandonner définitivement  les pinceaux. La nostalgie de la peinture envahit alors le roman. Elle   restera une empreinte et marquera le style  Claude Simon pour la suite  de son œuvre. Femmes couchées dans l’herbe, perspectives écrasées, visages déchirés comme des affiches, pop art,   espace   recomposé, motifs enchevêtrés,  angles de vue  contrariés,  zooms, page du roman considérée comme une toile, passage  photographique du flou au net, enchevêtrement des figures pour exprimer l’instabilité du monde, passage de thèmes macabres au grotesque,  art soutenu du caricaturiste et  lacis d’arabesques comme si un  Jackson Pollock avait malicieusement croisé les fils de l’intrigue .Juxtaposition des  des passages fermés, clos, à des  espaces ouverts, grouillant de personnages(notamment dans le quartier gitan-arabe ). Sauts brusques imprévisibles du jacassement  populaire ou recueillement intime Simon trouble notre perception et brouille nos repères entre illusion et réalité, discours mental et chaines de métaphores, détails érotiques ou écorchés funèbres, bruits lointains ou sons rapprochés  tout    forme des chaines de  pour délivrer des charges affectives. La dilatation et le grossissement de détails   se heurtent à des matières vaporeuses pour nous introduire aux scintillantes surfaces du monde.

Simon en visuel absolu, utilise aussi  aussi  les cartes postales, les saccades des films muets, les zooms coups de sonde du visage humain comme un paysage qu’on approche, ou  observations d’insectes comme si les barrières entre le monde animal et les êtres humains avaient sauté. Dans ce roman  il y a  des raccourcis à la Mantegna  un art funéraire  qui sent le cierge éteint, la gerbe de fleurs fanées, la solitude sépulcrale de vies de  veuves. La momification. La moisissure.

 Certains scènes du roman sont  saisies et mises à jour comme les sculptures antiques découvertes dans un site archéologique sableux et prêt à s’écrouler. Simon travaille son immense retable dans le détail de gestes arrêtés, comme si le geste d’écrire ne devait jamais s’inscrire chez lui dans l’illusion d’une  sereine et  rassurante  continuité .L’inquiétude domine. Le sens d’une scène fuit sans cesse comme un furet. Et en même temps, comme dans Proust, il y a un art redoutable, sous l’apparente fraicheur, de taxidermiste ; un art  d’embaumer  les scènes, les moments, les émotions, les visions par une sorte d’écorchage des instants et des temporalités. C’est un subtil art de la dessication, avec dans ce livre un gout du  du palimpseste de la Mémoire  dans  ses couches superposées. Artiste de l’image arrêtée, définition même d’un tableau.

De l’enterrement à Ornans à l’enterrement à Perpignan ? Il y a de ça. ce roman possède une sorte  de chant  funèbre, une humaine et noire pétrification. les visages sont souvent  l’aura équivoque des  cadavres dans une morgue. On y note  que les agonies, les raideurs cadavériques, les teints cireux ne manquent pas.   . Oui, il y a aussi un office des ténèbres dans le roman et qui ira s’amplifiant dans les œuvres plus tardives comme « Le jardin des plantes ».  les personnages   sont perçus à la manière  de  voyageurs en transit, sur le Léthé   suivant leur propre  barque noire  et accompagnés de parques suaves et perverses.  Les maisons ? Tiroirs qu’on vide, draps qu’on tire sur un corps, bouquets de mariée qu’on jette au feu.

Le paradoxe c’est que même saisis dans les passages bouffons, grotesques, comiques, les personnages gardent quelque chose d’épique, de grandiose comme si la pulsation mystérieuse de la vie emportait tout dans un temps cyclique et mythologique. Il y a alors une grandeur qui émane de l’œuvre. Elle nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis un retable, un fragment mural de chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même. 

Extraits :

« .. et même pas une photo d’elle, un portrait, mais figurant seulement dans un de ces groupes comme on en fait à l’occasion de fêtes ou de mariages ; sans doute un dimanche après-midi, avec le patron et la patronne de l’hôtel, et les deux fillettes – mais pas le gitan – sous la treille de la petite arrière-cour dans le fond de laquelle on pouvait distinguer l’entassement des caisses de bière ; une femme à ce qu’il semblait d’une trentaine d’années environ, au visage ovale, de ce type méditerranéen au nez droit, assez long, et aux lèvres épaisses, avec des cheveux très noirs qu’un coup de vent au moment de la photo tordait et rabattait sur la figure, et si l’on veut belle, et même certainement belle, mais de cette sorte de beauté pour ainsi dire injuriée, au-delà de ce qu’on appelle couramment la beauté, avec par exemple ce quelque chose d’autre que les mutilations ou la patine ajoutent ou plutôt confèrent à une de ces têtes trouvées dans des ruines (et sans doute, telle qu’elle a été conçue, lisse, polie, fade), un visage donc, à la fois dur – ou durci – et attachant, sans fard ni apprêt, et dans le corps aussi – ou plutôt ce qu’on en devinait sous le gros tricot, la jupe sombre, c’est-à-dire pas grand chose : seulement un maintien, un port – cette sorte de triomphe sur le temps, ce même quelque chose de dur, d’infatigable – comme une jument, me dit un jour Montès, vous savez : une de ces juments de trait avec ses hanches lourdes, puissantes et pourtant féminines -, cette paisible invincibilité de la pierre ou du bronze malmenés, outragés, et continuant son existence de pierre, de bronze.. »

«.. lorsque je l’ai vu là, assis en face de moi, avec cette figure d’épouvantail à moineaux, cette tête de noyé qu’on aurait tout juste repêché l’heure d’avant à la plage et amené ici directement sans même prendre la peine de l’essuyer, ou plutôt de le rincer, ou plutôt de l’essorer, avec ces cheveux noirs trop longs de dix centimètres et cet appareil de photo d’au moins cent mille francs accroché sur son ventre alors qu’aucun clochard de la ville n’aurait seulement voulu, si vous le lui aviez donné, de cet imperméable qui doit lui servir à la fois de tenue de sortie et de chemise de nuit probablement, à moins qu’il ne dorme pas, ne se couche pas, promène toute la nuit dans les rues cette dégaine de rescapé de Buchenwald simplement pour rendre service aux mères de famille dont les enfants ne veulent pas dormir, quoique même pour ça il ne serait probablement d’aucune utilité puisque, paraît-il, il ‘y a qu’aux gosses qu’il ne réussisse pas à faire peur à en juger par les trois ou quatre qui sont toujours à courir derrière lui pour qu’il les photographie et leur donne une de ces sucettes dont il fait sans doute provision le matin avant de sortir comme d’autres font provision de cigarettes ou de petite monnaie. Oui, les enfants et les femmes. »

Le Sillon de Talbert

Si vous circulez  ces jours-ci dans les Côtes d’Armor, je ne peux que vous conseiller d’aller jusqu’à Tréguier et de vous diriger vers Pleubian, dans la presqu’île Sauvage et ses coups de vent ..C’est alors qu’est signalé un endroit magique : le Sillon de Talbert ou Talberv : c’est  une langue  de sable  et de galets, assez étroite  qui avance jusqu’à trois kilomètres en pleine mer.  Ce sillon affronte de longues houles et donne le sentiment d’avancer à l’extrême limite du monde tant soudain,on entre dans un domaine de silence, de soudaines rafales, d’immensité marine à l’abandon. On y trouve également des plantes dunaires magnifiques, salicornes, armoises, pourpiers ou fléoles des sables.   A sa pointe extrême il y a des nids de Sterne qu’il faut éviter à la saison des pontes.

J’y suis allé il y a deux mois, tôt le matin, et tard le soir.  Le matin pas encore de touristes. Le baraquement buvette était fermé ce jour-là. Un yacht de plaisance, à l’horizon, disparut. La longue avancée de sable en forme courbe est bordée à sa droite, au départ, par une zone marécageuse qui grésille au pâle soleil, avec des brassées de roseaux verts. On marche dans des paquets de varech desséchés, ce qui lève des nuées de mouches minuscules puis les pieds s’enfoncent dans   un sable ou plutôt une farine d’un gris-blanc.

On découvre au large plusieurs étendues d’eau calme presque violacées le soir. Le morne horizon de la mer enserre tout l’endroit. Cet interminable serpent   de sable, d’herbes, de roches, de galets et de cailloutis lavés vous isole ; on oublie jusqu’au vertige, les rumeurs humaines. Il ne subsiste que le frémissement du vent, comme pris dans une toile immense et invisible,  la claque monotone  des vagues.

Soudain, on savoure la délivrance de toute pression extérieure et le trouble d’une solitude absolue. L’eau s’élargit, se brise, fatigue, blanchit, noircit.. Les vagues régulières approchent, vous absorbent, vous noient, vous harcèlent, quelque chose de sauvage et de pâle vous traverse.

 Un ciel immense bleu cru   forme une arène de vide. D’un côté donc, les eaux immobiles de la zone du marécage, zone argentée d’eaux dormantes, puis, l’océan avec de soudains grondements et fracas de l’autre côté.

Après un kilomètre de marche, la lumière dure et haute surprend. Il y a des espaces d’herbes sèches, décolorées parmi lesquelles sautillent des oiseaux, j’ai même vu un gravelot à collier. Plus on avance plus on constate que l’espace marin est démesuré. Le vent, dans un sifflement sourd, continu, apporte aussi le bruit de ressac des vagues avec une étonnante précision acoustique.

 Quand les nuages sont arrivés, alors que je marchais le long d’un promontoire crouteux de sable , la mer est devenue d’un vert épais sombre avec des clartés opalines, comme si à certains endroits, les vagues étaient éclairées par en dessous.  Je me suis allongé face à la lente course des nuages, blotti dans le creux de la dune, regardant la croute de sable humide de mes pieds.  J’écoutai le chant paisible et régulier des vaguelettes s’écrasant, s’étalant, se diluant dans les galets.

Sur la droite, quelques chicots de rochers émergent comme des ruines anciennes.   Un hélicoptère fracassa la solitude de l’endroit, volant bas dans un bruit lent de pâles et un sifflement, qui a déchiré l’équilibre de cet Eden d’eau.   Le promeneur atteint plus tard   une chaussée plus   étroite qui embarque vers la pleine mer et avance parmi les courants. On se sent sans défense, glacé par ce charroi en folie de la mer.  On hume et on sent la sauvagerie marine.

Parfois sentiment de flotter sans repère dans une espèce d’éclaircie inquiétante avec des pans d’eau presque noire. On se sent, passant égaré, une sorte d’accident infime de la nature, un humain dérisoire, fourmi ridicule, égarée sur une planète morte en pleine rumination solaire.

 Deux heures plus tard j’étais content de rejoindre la terre ferme, paisible, familière de la campagne bretonne, et de sentir sous mes pas le goudron tiède du parking avec un unique camping-car délabré en son milieu, et des gosses qui jouaient avec un cerf-volant..  Au cours de cette marche solitaire entre les eaux le Temps s’était dilué, il ne reviendra plus.  Quelque chose m’avait désorienté, désamarré : mémoire du passé ? Vidée. Naissance d’un Autre Être ? Pourquoi pas.  

  De ma voiture de location je regardais autrement défiler, derrière le pare-brise, les friches, les champs, les clôtures, un carrefour et son rond-point bêtement fleuri, quelques pavillons bas, récents, avec des ardoises que le soleil argente et du linge qui claque sur un fil, puis des panneaux routiers, des talus plus hauts, direction le bourg et son calvaire … En abordant les premières maisonnettes grises de Pleubian, je ressentis un creux, un vide comme si j’avais passé quelqu’un temps sur une autre planète en apesanteur, aux confins du monde. La vue de quelques vergers me rassura en me rappelant mon enfance normande.

Mes étés avec Bergman

 Au cours des années 70 ,8O, 90, quand je restais à Paris en Juillet et Aout à travailler au journal, j’avais pris l’habitude de me rendre au cinéma Saint-André des Arts. On y projetait les films d’Ingmar Bergman. Je préférais nettement les films noirs et blancs, depuis « Ville portuaire »(1948) jusqu’à « La honte » (1968) . J’évitais les films en couleurs, notamment les rouges velours insistants et les rouges sang de « Cris et chuchotements » (1973) avec le corps en agonie d’Harriet Andersson ou bien   cette languissante « Sonate d’automne » avec Ingrid Bergman pianiste célèbre qui martyrise sa fille jouée par Liv Ullmann.

Je préférais la période libre, jouisseuse, découvreuse, du jeune cinéaste Bergman avec son béret basque ; période  qui va de « Monika »(1953) avec la liberté érotique de la jeune Harriet Andersson en camping sur une île  au bord de la Baltique , jusqu’à  l’exploration proustienne de « Les fraises sauvages » (1957) et ses deux rêves cauchemars qui sont parmi les plus beaux de toute l’histoire du cinéma    

« Mes cauchemars sont toujours noyés, inondés de soleil et je hais les régions méditerranéennes justement pour cette raison. Quand je vois un ciel infini sans nuage, je me dis, tiens c’est peut-être la fin de notre planète. » (Entretien de Bergman avec Stig Björkman)

 Chaque année, donc, je revoyais mes films préférés d’abord : « L’Attente des femmes (Kvinnors väntan)  sorti en 1952. Ce film fut présenté dans la sélection officielle du Festival de Venise (1953).  Aujourd’hui encore c’est un film méconnu et sous-estimé. Comme souvent, Bergman montre les hommes avec leur égoïsme et leurs petitesses, et surtout  les femmes avec leur appétit de vivre, leur humour si  libre,  et leurs rêves inaboutis .

 L’intrigue est simple. Cinq femmes (de générations différentes) attendent le retour de leurs maris et une son fiancé.  En attendant le bateau le samedi soir , elles se rappellent tour à tour le moment de leur « révélation », le moment où elles ont compris que l’amour n’était pas le conte de fées dont elles avaient rêvé, et que la vie allait être une longue route semée d’embûches. Construction brillante, justesse et profondeur psychologique, humour   et sarcasmes des répliques,  mais surtout  la  mise en scène  scrute, sonde,  explore les  comédiennes, les corps féminins. A l’inverse de « Persona » ou du « Silence »,tournés avec le chef-opérateur Sven Nykvist qui serre le cadre sur les visages et les enferme , les cadenasse le   chef-opérateur Gunnar Fischer si inventif ouvre sa camera aux émotions que le paysage doit exprimer. Voir « jeux d’été » ci dessous

  Dans cette période Gunnar Fisher   a le génie de capturer la splendeur de  l’été suédois, ses îles,ses routes forestières,  ses lumières orageuses changeantes,  ses routes noires et droites qui coupent d’immenses forets (« Les fraises sauvages » et sa voiture-cercueil noire et luisante ). Gunnar Fisher ne sépare pas les personnages des paysages, souvent océaniques.

 Rochers tortueux et noirs pour les scènes dramatiques(« Voir « le septième sceau »)  avec eau hargneuse  ou mer plate et lourde comme du mercure-et  tumulte inquiétant des vagues (« voir l’accident du plongeur dans   « Jeux d’été »).


La camera de Fischer   capte avec beaucoup de romantisme et d’inspiration les comédies de mœurs si brillantes et drôles de « Sourires d’une nuit d’été »,  film mal accueilli à sa sortie en 1955 et qui se révèle pourtant un des plus exquises marivaudages  de Bergman.  Là où Fischer excelle c’est pour  saisir  les solitudes près de l’eau, le fourmillement lumineux et radieux  d’un sous-bois (« les fraises sauvages ») ou  la fournaise d’un plein midi sur un cortège de pénitents en train de se fouetter(« Septième sceau »)  ou  l’asile nu et inquiétant  d’un promontoire rocheux (« Monika »)  pour magnifier à rebours l’éclat sensuel  et même l’ivresse du corps et l’impudique ,radieuse , juvénile  d’Harriet Andersson

Dans « Le septième sceau » il sait jouer des contrastes violents du contre-jour  pour scène démoniaque, ou s’attarde  sur  le noir d’une prunelle, ou le  grillage qui  met en évidence le  masque blanc  de cette Mort pour, le temps d’un éclair, faire pressentir l’agonie.

Fischer  éclaire d’une intensité lumineuse absolue  la reverberation de plâtre  de la Mort qui joue aux échecs avec le chevalier Antonius Block .Il  arrache de grands morceaux de ténèbres dans la foret  « Le visage »(1958)  et  marque l’hypocrisie des notables dans des contrastes raffinés.  Dans cette comédie grinçante et pleine de maléfices vrais et faux les rapports sont tordus entre les comédiens marginaux et la bonne bourgeoisie guindée qui méprise les saltimbanques (Bergman se venge des notables de Malmö où sa troupe de théâtre a travaillé). Fischer sait aussi disposer des lumières furtives qui éclairent la scélératesse et la dissimulation de truands et de brigands dans une auberge dans « Le septième sceau » .

Le sommet du travail de Fischer est à mon sens dans le premier rêve des « Fraises sauvages » quand le professeur Borg, joué par le cinéaste Victor Sjöström fait un rêve fort désagréable au début du film. Il dit en voix off « Le soleil était très fort. Il dessinait des ombres noires et tranchantes. Mais il ne chauffait pas, j’avais un peu froid. J’arrivais devant l’enseigne d’un magasin d’optique : une immense montre indiquant toujours exactement l’heure, mais à mon grand étonnement, je remarquai ce matin-là que les aiguilles de la montre avaient disparu ».  Dans les images qui suivent, le vieux docteur est saisi d’angoisse, s’appuie sur un mur, puis voit un homme qui lui tourne le dos, puis se retourne et on découvre que ce passant n’a pas de visage et s’écroule comme s’il n’était fait que de poussière et d’un tas de vêtements. Puis cortège funèbre, corbillard qui brise une roue, cercueil qui tombe, une main sort des planches cassées. Ici, Fischer réussit avec une force inouïe à récréer l’enchaînement et la pulsion onirique qui produit l’angoisse.

Enfin, ce qui m’a toujours plu dans l’association de Bergman et de l’opérateur Fischer c’est que tous deux  réussissent à donner aux étés suédois  une saveur ineffable ,la joie éphémère de l’instant,  un pétulance juvénile, et en même temps une nostalgie de l’enfance. Nous avons l’immobilité muette du midi de l’été, les moments de silence tranquille, de plénitude et  aussi l’abime et l’apocalypse que cachent la mer. Fischer a filmé    le charme volatile des baignades ensoleillées avant les drames de la maturité.

Quand je me souviens des films   de Bergman, c’est d’abord des visages des femmes ,parfois  surexposés, parfois  dans une pénombre qui surprend un secret ;voir aussi  la gaminerie érotique  de « sourires d’une nuit d’été » ou   le désir charnel  à l’état nu du visage  et du regard de Harriet Andersson face à la caméra dans un plan fixe assez incroyable  dans « Monika » dont Jean-Luc Godard s’est inspiré dans ses premiers films.  Fischer  et Bergman jouent avec des  durées si réussies  que les passages de l’ombre, du soleil, des émotions, deviennent des musiques du visage de la femme.

Harriet Andersson et son regard camera qui a fait couler beaucoup d’encre aux « cahiers du cinéma »/.

Pourquoi Bergman s’est -il séparé de Gunnar Fischer au profit de Sven Nykvist en 1960 après le tournage de « l’œil du Diable » ?

Bergman confesse et reconnait des années plus tard qu’il était devenu injustement tyrannique avec Fischer. Fischer réplique  avec pudeur que Bergman avait trouvé un chef-opérateur qui lui convenait mieux et qu’il était peut-être meilleur. Ce qui est généreux mais faux.

Personnellement les constructions abstraites, géométriques qu’impose Nykvist, son gout des murs nus ,lisses et blancs me font penser qu’il fait entrer l’univers de Bergman dans un  genre clinique .Voir « Persona ». Il travaille en  gros plans pour la télévision. De plus, ses  somptueuses fresques  de couleurs riches et rembranesques de «  « Fanny et Alexandre » m’ennuient. C’est un pittoresque bigarré et surchargé.

Je préfère le lyrisme si inventif  de Fischer.

Bien sûr, Nykvist et Bergman ont expérimenté de nombreuses techniques de lumière, narrative ou symbolique, en particulier dans » Persona. »

Cependant les désordres d’un coup de vent, le passage de nuages plombés ou ardoisés, la profusion des lumières douces qui envahissent l’espace marin ou une réunion familiale heureuse (« Les fraises sauvages »), les ondulations merveilleuses   d’un sous-bois, ou la magie surréaliste d’une place déserte dans une ville vide e en plein été restent pour moi des sommets du cinéma bergmanien cette première  période.