Connaissez-vous Béatrice Commengé ?

Le chemin par lequel on accède à une lecture est souvent une série de hasards qui prend un tour presque initiatique. J’étais il y a quelques semaines à la recherche des textes écrits sur Friedrich Hölderlin. car il avait marqué ma génération , à la suite de Heidegger, celle née pendant ou dans l’immédiate après-guerre. J’avais en mémoire le « Cours ,Hölderlin  » de Jacques Teboul, et la superbe biographie de Hölderlin de l’allemand de Peter Härtling . C’est alors que je suis tombé sur un texte qui commençait ainsi :

«  Hölderlin a vécu en Grèce. Son corps, pourtant, ne s’y est jamais promené. Ses yeux n’ont jamais vu les rives de l’Attique. Ses mains n’ont pas touché les colonnes brisées de l’Acropole. Jamais, il n’a respiré le parfum des jasmins, ni entendu le cri des mouettes sur la mer. Sa peau n’a pas senti les caresses du vent. Mais je pars. J’ai glissé une image de la Tour – de sa Tour – entre deux pages de mon carnet – hésitant pendant quelques secondes entre la Tour et le Tombeau. Dernières demeures. Les deux photos avaient été prises un an plus tôt, à la fin du printemps 1997. Le vert triomphait. Sur les rives du Neckar, il cachait presque le ciel et envahissait l’eau de ses reflets. C’est à peine s’il laissait une petite place au jaune tout neuf de la maison du menuisier Zimmer. Un vert si puissant que les arbres en perdaient leur nom. Un vert qui me gênait d’autant plus que Hölderlin ne l’avait jamais vu. Du moins, pas au même endroit. En deux siècles, les hommes volent beaucoup de ciel au paysage. Le recouvrent de feuilles ou de béton. Tübingen a choisi les feuilles. Pour prendre la photo, j’étais descendue sur la petite île qui fait face à la Tour. Le feuillage était si dense qu’il formait une voûte au-dessus de l’allée. « 

Ce texte « Hölderlin,le platane et le gattilier » m’a séduit par sa délicatesse.Il est extrait d’un mince volume « Flâneries anachroniques »,de Béatrice Commengé , paru aux éditions Finitude en 2012. Sa musique nonchalante et douce, son érudition aux pieds légers, faite de ferveur, de précision, de simplicité fluide signalent un bel écrivain.

J’avais vécu quelques semaines à Tübingen, un été du début des années 70 , et je retrouvais intacts mes émotions dans le texte de Béatrice Commengé.

Je savais que cette femme, née en Algerie en 1949, avait publié plusieurs textes chez Gallimard dans la collection « L’infini » , dont un consacré à Hölderlin : »Et il ne pleut jamais naturellement » , mais je n’en avais lu aucun. J’ai donc commandé « Le ciel du voyageur » publié en 1989. Il est particulièrement recommandé sur Amazon. La romancière l’a écrit 40 ans et c’est une belle découverte.

Intrigue simple. Une femme, Sabine, vit avec un érudit universitaire, Vincent, plus âgé qu’elle de vingt ans ; elle essaie de reconstituer les voyages que celui-ci a pu faire avec deux femmes dont il fut amoureux jadis et qui ont disparu de sa vie , dont l’une, Agnès dans des conditions énigmatiques en 1966.Il a aussi beaucoup voyagé avec Eléonore, celle qui photographiait sans cesse au cours de ses multiples voyages en Irlande, en Grèce, en Italie. Ce n’est pas par jalousie que Sabine essaie de reconstituer la relation de Vincent avec ces deux femmes mais parce que le passé reste une terre étrangère et qu’on veut y trouver quelques tessons dans ce champ archéologique, d’autant que Vincent est lui même fasciné par les figures anciennes des philosophes grecs et écrivains antiques pour écrire ses essais d’universitaire.

Pour saisir et vivre rétrospectivement les amours de Vincent, la narratrice multiplie les voyages en Italie, à Vérone, Pise, Volterra,  Rome, comme si les pierres anciennes,les tasses de café, les herbes des chemins, les matelas des hôtels, les portiques de marbre, les vieux bistrots pouvaient réfracter les étés disparus et ce qui s’est passé dans un couple amoureux.Ce déchiffrage impossible permet à la narratrice Sabine de déployer des phrases mélodie ,des abandons à l’imaginaire,mais aussi des fragilités, des creux, des incertitudes. Les improbables réminiscences chez elle ressemblent à des bouffées de tendresse pour Vincent. Tout s’évapore dans cette Italie revisitée .La biographie de Vincent ne recoupe pas celle de Sabine. Les décors, dans leurs beauté baroque italienne, ont l’étrange fixité d’un décor dans un théâtre vide. . Ce qui flotte dans l’air est émouvant mais si évanescent… Ici, il y a pas de révélations comme dans Proust, avec ses clochers de Martinville et ses pavés inégaux.Le capitonnage du passé absorbe presque tout.Le texte est fait de cette franchise et il se colore d’une fine affliction jamais complètement affirmée.

La texte offre, comme nos vies, des éléments disparates, côté ombre, côté coeur, côté lumière, côté névralgies du passé. On devine que Sabine essaie de retrouver les empreintes des amours passés de Vincent sans vouloir trop savoir ce qui a provoqué les ruptures. On comprend que les deux amants restent prisonniers de souvenirs,chacun de son côté, en marchant dans les ruelles de Vérone , de Pise , dans les cafés de Rome ou dans les stations-service des autoroutes.Ces endroits revisités créent de légères vibrations mais ne recoupent jamais complètement leur intimité, comme le faux brillant des cartes postales. Le texte se construit habilement de moments dissociés, décalés, regards de biais sur des saisons passées qui envahissent le présent du couple.

La narratrice,Sabine dans le désir de reconstituer les voyages de Vincent  avec ses maîtresses raboute les moments oubliés en superposant ses propres voyages personnels en Italie .La solitude chante sur les voies ferrées. Le texte est fait de ce miroitement du passé -si énigmatique- projeté sur le présent. Comment ressusciter des paroles ou des gestes amoureux d’autres femmes, éparpillés partout dans des couloirs hôtels ? On devine de redoutables brèches Ces voyages et ces centre-ville baroques révèlent,dans leur charme, l’insultant abîme qui nous sépare de notre « moi » le long des murs anciens .C’est vrai aussi pour dans la maison de Millac, prés de Lascaux quand Vincent hume les odeurs de son enfance qui imprègnent la pierreuse demeure où l’on veille le grand-père.

Au lieu de nous aider à résoudre l’énigme de ces femmes disparues , le livre nous y enfonce dans une sorte de murmure bordant l’inexprimé. Le ton est proche de celui d’un journal intime de quelqu’un pénétrant dans le sommeil du passé.Sommes-nous les gardiens de notre propre musée ? Une voix se souvient, ressuscite, se perd, se retrouve, hésite. L’attention de la narratrice portée sur Vincent est un acte de tendresse,une aventure sentimentale trébuchante et ardente. Le couple flotte dans les villes, dans les trains, dans les gares, dans les bords de mer, entre deux mondes.

On apprend deux choses : un, que les lieux revisités quand ils demeurent inchangés nous stupéfient, et forment une sorte d’émeute pétrifiée d émotions contradictoires, et quand ils sont devenus autres ressemblent à d’atroces accidents.

Ce livre a quelque chose d’une archéologie impossible de l’amour. Ce sont dans les fragments d’instants, dans les tessons et les débris dans les dalles chaudes d’un parvis d’une église romaine, dans une allée avec aiguilles de pin, dans la vieille édition du roman « Ulysse » de James Joyce, dans un compartiment de train, en surplombant un pont sur la Loire, que se révèlent le miroitement et la vérité d’une époque disparue.

Vincent est occupé à enterrer son grand-père en province,et reste muet devantr la tombe . Avec Sabine il ne dit pas grand choses non plus, tout à sa tâche d’écrire sur Galilée ou Dante.Il ne reste à la narratrice que le fourmillement du bleu profond du ciel grec et le déchiffrage réussi de sa propre solitude. Mais dans cette quête impossible tout le talent de Béatrice Commengé est justement d’ éviter pathos , grandiloquence, sentimentalité dans cet art translucide. La pudeur et la patience mènent le récit.

L’assise si agréable de chaque phrase préserve ce mystérieux monde enfui , dans ce mélange impénétrable de connaissance et d’ignorance, de franchise et de réserve, qui accompagne ceux qu’on aime.Le plan déplié des villes devient une carte du cœur qui s’ affole devant certains noms.

D’après ce que j’ai compris, les autres textes de Béatrice Commengé se construisent également sur l’absence irradiante des dieux culturels  : Nietzche et Italo Svevo, Diderot ou Durrell.

Difficile de parler de ce texte fragile et si émouvant.Il ne faut pas appuyer et garder la discrétion que l’auteur sait si bien manier. Elle descelle la mémoire d ‘une femme . Cela flotte, inquiète, au bord de l’inaccessible. Qu’est-ce qui se rejoue d’une liaison à l’autre ? D’un moment à l’autre de notre vie ? D’une génération à l’autre ? D’une femme jeune à un homme âgé ? Le livre refermé ,on ne sait plus si ce texte propose des moments de grâce, un précis de l’évaporation de l’amour, ou si c’est une lanterne magique qui projette les ombres d’ une blessure inguérissable.

Pasolini la vitalité du voyageur


Je viens de relire « La longue route de sable » de Pasolini. Fraicheur des images, enthousiasme juvenile, notes jetées avec une élégance incomparable, vivacité et drolerie, justesse de l’oeil, tout y est!

A la fin de l’été 1959, l’écrivain de 37 ans est à Vintimille, en Juin, à la frontière francaise, et décide de rejoindre Trieste (j’ai envie d’écrire Tristesse) sur la côte Adriatique dans sa petite voiture , en faisant un tour des villes italiennes , passant par San Remo, son casino, et ses allemandes « portant des robes à petits pois noirs », filant ensuite sur Gênes « les quais battus par une mer couleur paille,une cascade de palais, tous pétris dans une même poussière » bifurquant vers Rapallo à la tombée du jour , attiré par une « bande de teddy boys » « qui font glisser les fermetures éclair de leurs blousons rouge et bleu électrique« . Ensuite, c’est San Terenzo »les portes des maisons et des cafés donnent sur ce peu de sable: et sur ce ce peu de sable se répand la foule des grandes journées d’été.Une foire magnifiue, toue rouge,bleue, verte, où les jeunes gens,les enfants, les mamans, les marins,les pauvres, se retrouvent allègrement dans les cris,les rires, les jeux.  » Il est exalté en passant de la Toscane au Lazio:

« Après Cecina(cette charmante page populaire où si je devais prendre des vacances, je les prendrais là), commence un paysage de côte vraiment pur.L’apogée en est Porto Santo Stefano, où l’on perd toute notion d’espace et de temps. C’est l’Argentario.Purs coups de pinceau, taches de lumière, qui ont la forme de terre et de mer, et une paix de sommeil vivant. »

Un des plus beaux passages , c’est celui de Rodi Garganico, en juillet.Pasolini se livre à une confession. » Il est à peine minuit, et je suis seul. Mais seul comme peut l’être un spectre.Ils sont tous enfermés dans leurs maisons,les petits bourgeois de Foggia en vacances, les habitants de Rodi,qui, demain matin, devront se lever à trois heures pour aller aux champs avec un mulet.On a sonné un mystérieux couvre – feu :personne ne le transgresse.

Je me promène sur la petite plage déserte, au pied du village.Et dans le silence qu’il y a en moi et en dehors de moi, je sens comme un long, un silencieux effondrement. Toute la côte des Pouilles se relâche dans cette quiétude, après s’être déchainée sous mes yeux, à mes oreilles, pendant des matinées et des après-midi de chaos pré-humain, sous-humain. Salento solitaire, sévère comme une lande septentrionale, avec ses villages grecs pris dans des grèves séculaires, puis l’explosion de Brindisi,la plus furibonde,la plus chaotique,la plus grouillante des plages italiennes;« 

Et tout au long de ce carnet , on est frappé par l’obsession des plages, comme celle d’Ostie qui le verra mourir, où il sera massacré dans des circonstances restées mysérieuses le 2 novembre 1975, alors qu’il était âgé de 53 ans. Tout au long de ce texte, comme jeté sur un coin de table, si fébrile et si vrai, on est frappé par ce dialogue entre lui et la jeunesse, lui et le paysage italien,, mais surtout, soudain, entre lui et lui, comme si une vitalité désespérée, une fissure, une âpreté, un appetit, une voracité visuelle étaient la marque d’une urgence.

Je me souviens que la presse italienne, au mois de Mars 2022, pour le centenaire de sa naissance, lui a consacré un incoyrabl e nombre d’ articles complets sur plusieurs pages. Sa vie, ses oeuvres, sa voix, ses films, sa fin hantent l’italie comme la mort d’aldo Moro.   Io suiscuiteb encore la polémiques, etn, régulèrement une aprtie de la presse met en question ses prises de position, notamment en 1972 quand il publie un texte contre la libération féminine et contre l’avortement. Ou quand il s’en prend à « l’obsession du couple » comme norme sexuelle. On critique aussi la faiblesse de son film ultime « Salo » et son incompréhension de l’œuvre de Sade, ou l’obscurité de ses textes théoriques sur le cinéma, ou son roman inachevé « Pétrole » .  

Oui, Pasolini mort continue de diviser aujourd’hui comme il divisa de son vivant.  Il fut exclu de l’enseignement et du parti communiste italien en octobre 1949 suite à une plainte déposée à Ramuscelo pour détournement de mineur, après une fête au village. Exclu du Part Communiste Italien Pasolini, il se réfugie avec sa mère à Rome le 28 janvier 1950 dans le ghetto, entre le théâtre Marcellus et la grande synagogue.  

 Le romancier devint célèbre en Italie avec le roman « Ragazzi di Vita(1955), et avec son premier film   « Accatone »(1961).

Son œuvre réunie chez l’éditeur   Mondadori forme dix volumes d’au moins 1500 pages chacun, sans compter les deux volumes de son abondante correspondance. Mais surtout il convient de rappeler que ses poèmes le placèrent comme un écrivain majeur en Italie des années 60   alors que la France le connut par ses films.

Il n’est pas dans mon esprit de revisiter cette œuvre multiforme, vitale, énergique, interpellant sans cesse, et   régulièrement dénoncée autant par la Démocratie chrétienne que par la PCI. Quand le film « Mamma Roma » est projeté à Venise en 1962, plainte est déposée et demande d’interdiction puis, Pasolini est agressé physiquement par des jeunes fascistes à Rome au cinéma Quattro Fontane. L’urgence aujourd’hui est d’attirer  l’attention  sur  le poète qui écrivit  dans les années 48-50  ses plus beaux recueils : « Le Rossignol de l’Eglise catholique », « La meilleure jeunesse »,  « Les cendres de Gramsci«(1957) et  »La religion de mon temps » et « Transhumaniser et organiser 

Oui, d’abord lire le poète des années 50 et 60. Il fut traduit par René de Ceccaty -et quelques autres- dans un épais volume remarquable (« Poésies »-1943-1970) aux éditions Gallimard en  1990.C’est le volume capital, celui qui retrace à sa manière une autobiographie  de l’adolescent frioulan, du jeune loup solitaire débarquant à Rome, démuni,  accompagne de sa mère.
Ce volume permet de comprendre la jeunesse paysanne de Pasolini, sa volonté d’écrire dans le dialecte frioulan, de comprendre aussi celui qui resta traumatisé   par la mort de son frère Guido, assassiné le 12 février 1945 par une brigade communiste rivale -donc tué par ses propres alliés. Épisode terrible qui va   laisser une trace dans toute son œuvre et rapprocher Pasolini de sa mère, qu’il gardera auprès de lui, dans son appartement, jusqu’à sa mort et qu’il filmera dans « l’Evangile selon son Matthieu «   comme la mère du Christ.

Si on veut se faire une idée précise de la trajectoire familiale, morale, et des difficultés de Pasolini, connaitre ceux qui l’on soutenu, du romancier Bassani à Moravia, et Fellini, il faut se reporter   à l’indispensable et subtile petite biographie « Folio » de René de Ceccatty datant de 2005, révisée et enrichie récemment.

 Elle a trois   qualités :1) Elle donne des citations nombreuses et toutes remarquables de ses œuvres, multiples déclarations à la presse, confidences à ses proches, extraits de ses articles polémiques – il fut notamment violent contre les jeunes bourgeois révoltés de 68- extraits de sa correspondance. Ceccatty précise bien ses positions envers les Catholiques (qui cherchaient le récupérer après « la sortie de « L’évangile selon saint Matthieu ») et aussi envers le Vatican ou le PCI.2) Elle témoigne avec subtilité des déchirements, des contradictions, des revirements, des humeurs et aussi des faiblesses de cet homme survolté, en bataille contre les communistes italiens, contre les catholiques du Vatican, et contre les néo-fascistes.

 Enfin

 3) Ceccatty fait un clair bilan à propos de son homosexualité et de ses combats contre le « conformisme sexuel » avec clarté et intelligence sans rien cacher des limites de l’écrivain dans ce domaine.  Le mérite de Ceccatty c’est qu’il   met en évidence la faiblesse   de ses déclarations théoriques assez fumeuses sur le langage cinématographique, ni de ses partis tranchants qui l’amènent à condamner autant le cinéma de Godard que celui d’Antonioni. Il ne cache pas non plus l’agitation frénétique des années 70. Il est alors le personnage médiatique omniprésent sur tous les fronts. Il se multiplie dans les journaux à scandale, dans les festivals de cinéma, dans les Facs, en débats politiques avec les étudiants, dans ses voyages (New-York, Rio, Maroc, Tunisie, Inde Yemen, Soudan.) On le voit aussi bien dans les restaurants à la mode de Rome que dans les studios de cinéma, dans les salons mondains, au milieu du désert avec celle qui devint sa tendre amie, Maria Callas. Influent comme Sartre en France, les prises de position de Pasolini dans les grands journaux  provoquent des réactions en chaine  dans toute l’Italie intellectuelle.. « Sa parole est amplifiée par ses propres soins et par les soins de ses amis et de ses ennemis. Ce qui ne signifie pas qu’il soit compris. Mais le haut-parleur est systématique » écrit Ceccatty. Pour représenter l’Italie de ces années-là, qu’il conteste, il va utiliser-plus ou moins habilement- le détour des « films à costumes » avec « Le Décaméron » ou « Les Contes de Canterbury » comme son maitre Fellini s’est servi de l’Antiquité dans « Satiricon ». Est-ce sa part la plus intéressante ? j’en doute. Je préfère ses carnets de voyage et notamment ce petit bijou « L’odeur de l’inde », publié en français en 1984 et qu’on trouve en Folio.   C’est là d’un très grand écrivain.

 Enfin revenons   à ses deux premiers films en noir et blanc « Accattone » et « Mamma Roma ». Les errances si animales d’Accattone dans les terrains vagues surchauffés de la banlieue romaine pauvre lui donnent l’occasion de célébrer ces quartiers périphériques avec ses jeunes gens démunis, avec la beauté  de l’herbe rase entre les immeubles, baignés   « d’une pieuse lumière dans sa limpidité » . Tout ceci filmé avec une compassion sincère, nue, qu’il ne retrouvera plus dans ses créations plus tardives.

Ce qu’il écrira à propos de son ami le poète Penna, qu’il admirait tant, définit son art : » Une poésie dont l’amoralité apparente ne dépose pas du tout en sa défaveur, puisqu’elle est très dense et imprégnée de souffrances humaines antérieures que seule la poésie peut provisoirement clore ».

POur completer le pprtyrait de pasolini, je recommande aussi de livre cet autre carnet de voyage, « L’odeur de l’inde » est un carnet de voyage(avec Moravia) dont voici un extrait.

« Une heure de voiture, le long d’une périphérie sans limites, composée entièrement de petits baraquements, de boutiques entassées, d’ombres de banians sur des maisonnettes indiennes aux arêtes émoussées et vermoulues comme de vieux meubles, suintantes de lumière, carrefours encombrés de passants aux pieds nus, habillés comme dans la Bible, tramways rouge et jaune à galerie ; petits immeubles modernes, immédiatement vieillis par l’humidité des tropiques, au milieu de jardins fangeux et de bâtisses de bois, bleu clair, vert d’eau ou simplement attaqués par le climat humide ou le soleil, avec des allées et venues continuelles et un océan de lumière, comme si partout, dans cette ville de six millions d’habitants, on célébrait une fête ; et puis le centre, sinistre et neuf, la Malabar Hill, avec ses petits immeubles résidentiels, dignes du quartier des Parioli, entre les vieux bungalows et le quai interminable, avec une série de cercles de lumière qui s’infiltrait à perte de vue dans l’eau… »
(P. 17)

On regrette que Fellini, qui avait si bien guidé, et conseillé   Pasolini ( il avait écrit en scénariste une  partie des « nuits de Cabiria » et pas mal d’éléments  de « La Dolce Vita »),  devienne féroce en visionnant    « Accattone » . Il critiquera   les « mauvais » cadrages, les ruptures de ton, et d’images, critiquera les mouvements de caméra, l’utilisation systématique des longs travellings, ou l’irruption si inattendue de la musique de Bach, sans s’apercevoir que Pasolini transformait le néo-réalisme en une prière personnelle. Pasolini ne tiendra aucun compte de ces remarques et filmera ses   ados aux jeans déchirés, et ses « Mamma » hurlantes, drôles et désemparées. Il filme comme il l’écrira : au « même rythme rapide, pressé, plat, d’un premier jet, fonctionnel, sans couleur et sans atmosphère, tout contre les personnages ».

René de Cecatty présente « Ecrits corsaires » , recueil d’articles parus dans la presse italienne.

« Les Écrits corsaires » ont une place à part dans son œuvre, parce qu’on y cherche désormais une clé pour comprendre la haine que ce génie avait pu susciter chez certains de ses contemporains. En s’attaquant à la corruption du pouvoir, en dénonçant l’entente sournoise du libéralisme capitaliste et de la démocratie chrétienne, en démontrant que la pègre avait été utilisée par les donneurs de leçons moralisateurs, il tentait de démonter tout un système politique et social, fondé sur le mensonge, sur les meurtres commandités, sur la pourriture politique qui parfois s’appuyait sur l’Église : le parti au pouvoir depuis la fin de la guerre était toujours le même, la Démocratie chrétienne. Les scandales de la Loge maçonnique P2 étaient en arrière-fond de toute la vie politique. « » Mais si les articles de Pasolini avaient un tel retentissement, c’est que lui-même était un poète, un créateur, qui doublait ses catilinaires de tout un univers esthétique, du reste assez mal compris. Pour mesurer l’impact et la profondeur de ce livre, il faut avoir en tête non seulement l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini, mais aussi ses autres essais, ses dialogues et débats innombrables avec les étudiants et les lecteurs. Passion et idéologie (ses textes critiques sur la poésie), L’Empirisme hérétique (sa théorie du langage cinématographique), Les « Lettres luthériennes » (sorte de lettre ouverte à un innocent qui découvre l’horreur du monde) et ses admirables analyses littéraires (Descriptions de descriptions) sont des contrepoints essentiels qui permettent de mieux comprendre les « Écrits corsaires ». Pasolini, qui, à l’origine, se destinait à être enseignant en histoire de l’art, était un intellectuel engagé dans son temps. Et il a toujours tenu à s’exprimer sur des questions politiques, linguistiques ou sociétales. Sans doute, sa sexualité (qui l’a forcé, à la suite d’une accusation d’outrage à la pudeur et de détournement de mineurs, avant qu’on ne l’en acquitte, à fuir le Frioul où il enseignait et à rendre sa carte du Parti communiste qui l’a exclu) a-t-elle joué un rôle déterminant pour le convaincre de militer sur différents plans. Il s’agissait pour lui aussi de garantir sa propre liberté de vie et de création, dans un monde dominé par l’hypocrisie dans le domaine sexuel et par l’exploitation de l’homme par l’homme dans le domaine de l’économie de marché. Il ne faut pas oublier que l’auteur des « Écrits corsaires » est un homme persécuté, depuis 1949, par la justice italienne, prompte à répondre aux demandes de censure, de saisie, de mises en examen, de la part de toutes sortes d’esprits malveillants, étriqués, parfois délirants, qui s’en sont pris aux romans, aux poèmes, aux films et à la vie privée de l’artiste. »

Edition:Danger Immediat

A vingtième siècle, on a vu s’accélérer la disparition de maisons d’édition de tradition familiale et d’exigence littéraire(Flammarion, Denoel, Julliard,Plon) disparaître au profit de grands groupes,Hachette,Madrigal, Editis . Dans cette restructuration il y eut la disparition de fortes personnalités littéraires, très créatifs comme Maurice Nadeau, Christian Bourgois, Alain Robbe-Grillet, Lambrichs,Jérôme Lindon,Roger Grenier, au profit de comités de lecture plus anonymes soumis aux directives et aux stratégies des« commerciaux ».

Avec la main mise brutale de Bolloré sur une grande partie de l’édition française, il s’agit d’une révolution politique et d’une croisade menée par un homme, Bolloré. Il s’agit d’un bouleversement des médias puisque Bolloré ,pour sa croisade politique droitière ,a en même temps racheté des journaux (Paris-Match, JDD) et a lancé une chaîne de tv ultra droitière , Cnews qui obtient un sucés évident. Sans oublier le contrôle sur Canal + .N’oublions pas que Bolloré a supprimé la meilleure émission satirique française « Les guignols de l’info » dés son arrivée.

La vitesse avec laquelle cet homme de croisade ultra réactionnaire, a bouleversé le paysage médiatique est sidérant. Il peut désormais,via la télévision, la presse et l’édition opérer à un véritable façonnement industriel des esprits sur les français,jour après jour.

L’édition avait connu un premier grand choc quand la maison d’édition Fayard en 2023 avait vu brutalement sa direction éditoriale changer.Le groupe Bolloré avait placé Lise Boëlle à sa tête . Première hémorragie d’auteurs (dont la star des ventes Virginie Grimaldi) qui ne veulent pas se trouver en face des nouveaux auteurs: Marion Maréchal, Jordan Bardella,Philippe de Villiers et Eric Zemmour. Ces auteurs souverainistes ou d’extrême droite vont bénéficier de ‘argent et de la synergie du groupe Bolloré car tout l’écosystème du livre, avec les 450 points de vente Relay , dans les gares, aéroports et hôpitaux. Si on y ajoute que ces nouveaux auteurs Fayard, – politiques engagés dans la course présidentielle- ont bénéficié des soutiens massifs de la chaîne C news, de reportages dans Paris-Match,  de passages à Europe 1 , de critiques élogieuses dans les pages et éditoriaux du JDD nouvelle manière, avec Pascal Praud en idéologue officiel, ont voit la puissance de feu de ce nouveau groupe.

Mais on découvre -divine surprise- que le monde de l’édition n’est pas agro-alimentaire . Les écrivains ne sont pas des boites de petits pois . C’est le paradoxe des maisons d’édition : leur valeur se situe en dehors d’elle.Ce sont les auteurs qui font vivre une maison et ils peuvent en changer. Ils ne sont pas liés indéfiniment à leur éditeur Chaque livre fait l’objet d’un contrat .

Et la révolte immédiate d’environ 150 auteurs publiés par les éditions Grasset , et venant de tous les horizons politiques, est une excellente nouvelle.

Réunis en accéléré, le jeudi 16 avril à minuit 130 auteurs avaient déjà annoncé dans une lettre envoyée à l’agence France-Presse et au journal « Le monde » vouloir quitter la maison Grasset. Ce collectif écrivait, entre autres : « Une fois de plus ,Vincent Bolloré  dit : »Je suis chez moi et je fais ce que je veux, au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent éditent, corrigent, fabriquent, diffusent et distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent. »

Parmi les signataires, on trouve l’arc-en-ciel des couleurs politiques, de Virginie Despentes à Bernard-Henri Lévy, de Frederic Beigbeder à Laure Adler, de Vanessa Springora à Colombe Schneck.

Sur le plan juridique, il y a plusieurs cas de figure. Virginie Despentes et BHL ont de contrats intuitu personae qui les,lie à Olivier Nora et non à Grasset. Ce sont des cas atypiques. Pour les autres ils seront défendus par des avocats. Le combat sera âpre, surtout pour ceux qui assurent les gros tirages. Les auteurs d’un premier livre, ou ceux qui ont un tirage modeste ou auteurs d’un texte déjà sous presse pour la rentrée littéraire seront démunis.

BHL

On remarquera qu’il n’y a pas, pour les auteurs des maisons d’édition, cette clause de conscience qui permet, par exemple, aux journalistes, de quitter une entreprise de presse en cas de changement de propriétaire, tout en percevant des indemnités de licenciement. Il conviendrait sans doute de modifier la loi de ce côté là pour permettre plus facilement aux auteurs de défendre leurs droits et, eux aussi, de bénéficier d’une clause conscience afin de pouvoir quitter leur maison d édition quand l’orientation éditoriale change à 180°.

On saisit à quel point, à un an des élections présidentielles, la concentration ultra rapide de médias et de maisons d’éditions sous la coupe du milliardaire Bolloré représente un danger pour la démocratie.

Mon cher André, Mon cher Paul…

C’est au cours d’une flânerie récente sur un marché breton que je suis tombé sur la correspondance entre Paul Valéry et André Gide (Gallimard, 992 pages) .Plus de 600 lettres rédigées de 1890 à 1942 entre l’auteur des « Faux monnayeurs » et celui de « Monsieur Teste. » Immense boite à surprises que cette correspondance étalée sur plus de cinquante ans.

La première lettre date du 18 décembre 1890. Paul Valéry a 19 ans, il vient de faire son volontariat militaire au 122 RI à Montpellier , il est en première année de Droit. Gide a 21 ans, il vient d’écrire son premier ouvrage « Les cahiers d’André Walter » sur les bords du lac d’Annecy.Il débarque à Montpellier avec sa mère afin de passer Noël chez son oncle Charles. Les deux écrivains se rencontrent grâce à l’entremise d’un ami commun, Pierre Louÿs, auteur de « Les chansons de Bilitis » au libertinage souriant . Nos deux littéraires bavardent un soir à l’Hôtel de l’Esplanade. Les jours suivants, ils se promènent, exaltés , dans la ville. Valéry écrit à Pierre Louÿs   qu’il est « dans l’extase et le ravissement de votre ami Gide:quel exquis et rare esprit, quel enthousiasme des belles rimes et pures idées. » L’intimité se renforce en mai 1891, quand Gide revient à Montpellier. Pourtant, objectivement, beaucoup de choses les oppose : la religion(Gide protestant, Valéry agnostique) l’argent (Valéry de condition modeste, Gide riche) , les goûts érotiques (Valéry fasciné par les femmes, Gide, par les jeunes gens) et enfin les caractères, l’un plutôt cérébral, l’autre hédoniste. Littérairement, Gide est, au départ, un « frondeur acharné « de cette école symboliste que Valéry admire. Gide deviendra plus tard un défenseur ardent des symbolistes .

L’un , au fil des ans, se révèle un sorcier de l’intellectualisme , un manipulateur de concepts , un poète sous l’ influence directe de Mallarmé, et ne répugne jamais devant une préciosité ou une densité abstraite pour comprendre les phénomènes de création. J’ajoute que Julien Gracq remarque avec humour que Valery était sensible au « gavage sémantique congestif propre à Mallarmé », ce qui est bien vu. On sait aussi que Valery lanca une offensive éclair contre le roman en tant que genre , ne supprtant pas que ce « marquise sortit à cinq heures« .. comme si la servitude du versificateur n’était pas de même nature que celle du romancier.

Gide,au contraire est amateur de fictions, de théâtre, de confessions autobiographiques , ce qui répugne au cérébral Valéry. Côté style Gide est pour une certaine transparence :»tout doit être dit de la manière la plus plate ». L’auteur de « La jeune Parque » est, on s’en doute, pour « des opérations infinies sur le langage. »

Mais celui qui veut passer pour une nature froide, objcetive, presque scientifique, connaît sa « nuit de l’âme ». En 1892 Valéry avoue à Gide qu’une rupture amoureuse le laisse anéanti et même au bord du suicide. A Gênes, le 4 octobre , il se fait le serment de renoncer à l’amour  : « J’ai, très raisonnablement failli me détruire deux ou trois fois(peut-être y songerai-je demain aussi) pour des motifs simples : d’abord, ne rien assouvir ; ensuite et contradictoirement, d’être aussi sot, identique et tout humain : ce qui est le comble du mauvais goût. »

Ce serment presque monacal ne l’empêche pas de parler de «  cet éclair qui illumine instantanément des années. » Ivresses brèves, coup de soleil, extases sensuelles au cours desquelles l’auteur du « Cimetière marin » savoure la plénitude sensuelle de l’existence. ( « beau ciel, le vrai ciel » ) les baignades. le plein Midi du corps.

Curieux « cérébral » qui combine une versification classique , des références virgiliennes à un éloge unique de la lumière de l’eau , des nymphes . Chez lui, l’alexandrin reprend son sel, son azur, sa plénitude et un certain hermétisme.

Mais chez lui,une contradiction n’est pas surmontée : tout au long de sa vie ,la page blanche l’attire mais la tentation de se taire, de déchirer ce qu’il écrit, de renoncer ne le quitte jamais. C’est assez cocasse de voir qu’en vieillissant, il cumulera articles, préfaces, conférences, réunions mondaines, devenant parfois un athlète intellectuel capable de disserter sur tous les sujets. Les 261 « Cahiers » écrits dés cinq heures du matin, au saut du lit, jusqu’à sa mort n’effaceront pas cette tentation de tout brûler . « Sur ces Cahiers, je n’écris pas mes « opinions » mais j’écris mes formations. » .Cette discipline s’ apparente chez lui au plaisir du laboratoire mental, ce quelque chose qui se rapproche de ce qu’a éprouvé Descartes quand il expose sa méthode.

En 1904,Gide soulignera plusieurs fois leurs antagonismes. Il confie à son beau-frère  que la conversation de Valéry le met dans une curieuse alternative : » Ou bien trouver absurde ce qu’il dit, ou bien trouver absurde ce que je fais ».

Cependant la correspondance et l’amitié ne s’interrompront jamais,même si les styles et les buts diffèrent. L’auteur de « La Jeune Parque » se réfugie dans l’ironie, le sarcasme, les références mythologiques, la préciosité mallarméenne. Un souci également d’une hauteur de vue volontiers aristocratique (André Breton lui rendra hommage : »Je lui dois le souci durable de certaines hautes disciplines ») et un acharnement pour atteindre la perfection formelle.

Proust, le grand absent…

Ses lettres sont plus drôles, surprenantes, que celles de Gide . Elles sont plus aiguës, variées, avec des embardées hermétiques, des poèmes improvisés, de perpétuelles recherches d’assonances et d’allitérations, d’assonances, avec des réflexions nimbées souvent de bouffonneries, régulièrement amarrées à des références à l’Antiquité,. C’est succulent si on s’y attarde. Tout ceci laisse Gide un peu jaloux,lui qui n’aime que la phrase austère avec un léger glacis de réticence protestante dans sa neutralité classique. Valéry aime les paradoxes,mais aussi la cururiosité intellectuelle d’un ingénieur qui oriente son art pesonnel vers la recherche spéculative. Ce qui ne le prive ni de provocations potaches , ni un long entretien avec les dieux, les mythes, la litote, l’insolite, le baroque Son agilité intellectuelle et son mépris de la prose courante des romanciers cachent mal un orgueil élitiste. Visiblement le poète du « Cimetière marin », de « Charmes », l’essayiste de « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » aime chausser les cothurnes de la tragédie , les sandales d’Empédocle, et surtout ne pas marcher avec les godillots crottés de n’importe quel écrivaillon modèle courant, il dit comiquement que   « La perfection moyenne  n’est pas son fort ». « Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes chances d’être faux. »

Écrire est aussi pour lui une curieuse escapade pour un Narcisse.

« Moi s’enfuit toujours de ma personne, que cependant il dessine ou imprime en la fuyant. « 

Valéry voit partout de l’ inexpliqué et de l’inextricable. Il cultive une distance astronomique avec le spectacle des relations humaines qui intéressent ces romanciers traîne-patin. Il fait une exception pour Stendhal…Ses réticences devant la fiction ou l’autobiographie restent constantes. A la publication de certains récits de Gide,  aucun enthousiasme. Il reçoit« L’immoraliste » en Juin 1902. « J’aurai plus d’une chose à te dire,mais assez déliées que je demande à relire et à revoir » Il expédie le compliment attendu  : « cela est absolument réussi » mais ajoute que le texte est trop imprégné de Nietzsche. Il conclut par un bizarre « Ton quinquina passe clair » . Quand Gide publie « La porte étroite » , ce livre capital et si intime du «  protestant  » Gide(je viens de le relire, toujours aussi émouvant) Valéry garde le silence.Il fera aussi silence sur « Isabelle » presque silence sur « Les caves du Vatican ».

Une exception.Pour « Si le grain ne meurt ». Le texte le touche. « Je vois seulement que cette œuvre sera fatalement le clef de toute ton œuvre ; l’on y cherchera, l’on y trouvera toujours l’explication de tout ce que tu as et que tu auras écrit.Tu ne dois pas perdre de vie ce point. (..) c’est un livre qui aura écrit tes autres livres.. »

 »Les faux monnayeurs » ,seul et unique roman de Gide, ne sera pas commenté. Et Gide ne lui en tiendra jamais rigueur. Mieux, Gide, constant, poussera toujours son ami à vaincre ses réticences à publier.Car, sans cesse Valéry déroule une litanie de plaintes, fatigues, fausses excuses découragements, et confesse une envie de tout plaquer et de jeter son stylo.

Valéry ne commente pas non plus la publication de « Corydon » qui fit scandale. On sait qu’il a déconseillé à Gide la révélation de son homosexualité. A ce sujet on sait que ce dernier ,de son côté, ne révélera son homosexualité à son ami qu’en octobre 1923.Valéry soutiendra en janvier 1925 qu’il avait ignoré tout des mœurs de son ami pendant tant d’années. Difficile à croire.

Ce qui étonne dans cette correspondance c’est la manière dont chacun évite de parler du domaine sexuel. Valéry , attiré par les belles femmes, a manifesté en quelques occasions, le courage de dire les affres de ses amours malheureuses.Mais que de litotes et de cachotteries. Maintenant,  on sait , par ses liaisons révélées, que ce beau cerveau fut autant tourmenté par ses histoires de cœur (impulsions, et naïvetés comprises) et se révéla un mystique de la passion tout autant qu’un Stendhal.

Un grand dépressif aussi. De nombreuses lettres comptabilisent les déprimes, tristesses, désintérêts soudains, appréhensions, maladies psycho-somatiques, des deux amis. « Envies de renoncement ». Valéry se plaint de son « cerveau ahuri » , de son envie de « foutre le camp ». « Mon cerveau passe et repasse du cristal à la fiente ». Gide a aussi ses frilosités et rhumes. Cependant, après la Grande Guerre les rencontres entre les deux hommes vont s’espacer.Certaines années, presque rien. En 1928, trois lettres ! Gide voyage beaucoup , Valéry s ‘enfouit dans des tâches littéraires subalternes ( souvent pour l ‘argent) , accepte conférences, préfaces, articles, mondanités, auxquels s’ajoutent des charges familiales.Tout ceci sur un fond noir d’indifférence et d’inespérance par celui qui fut élu à l’Académie française en 1925 au fauteuil d’Anatole France, romancier qu’il détestait.

Les rendez-vous manqués des deux épistoliers se multiplient après 14-18 .Il y aura même des brouilles (celle de février 29 ) car Valéry ne supporte pas que Gide se soit permis de petites révélations sur sa vie privée  »Mon principe-tempérament, il consiste en une profonde horreur pour la confusion du Quant-à Soi et du Quant-à-tous.

Cette sensibilité est devenue extrême à mesure que je devenais homme public. Entre mon nom et moi, je fais une distinction abyssale. Entre le public et moi, c’est-à-dire entre les inconnus en vrac, le Bloc inconnu et le cas très particulier qu’est Soi, je trouve qu’il faut interposer la « forme », la démonstration, la volonté d’objectivité- tout ce qui renvoie les autres à eux-mêmes..Les autres n’ont droit qu’à ce-en-quoi nous sommes autres à nous mêmes .»

Gide ne tiendra jamais rigueur à Valéry de ses remontrances. Il sera même un des premiers à rédiger un magnifique éloge de « La jeune Parque » poème de 512 alexandrins sensuels et chatoyants que Valéry a mis trois ans à rédiger pendant la première guerre mondiale..

Ces deux nerveux-fébriles ressemblent parfois à deux grands frileux faits pour se reposer , jambes dans un plaid, dans un sanatorium de Davos . Il y a quelque chsoe de calfeutré digne de la Montagne magique. Ils se désintéresseront de la seconde guerre mondiale d’une

Autre paradoxe, c’est le plus célèbre des deux, Gide, intellectuel au sommet de sa célébrité , qui ne cache pas son complexe devant la supériorité intellectuelle de Paul Valéry. La réciproque n’est pas vraie. Dans ses   « Cahiers » Valéry accuse Gide de « séduire les gens,les jeunes surtout(..) avec des manières qui mélangent le genre Évangile au genre séducteur d’enfants »

Le plus stupéfiant reste enfin ce silence de ces deux écrivains sur ce qui se passe sur le front pendant les quatre années de guerre . Valéry s’attend à être mobilisé,mais non, sans doute à cause de son âge.Gide consacre un an et demi au « Foyer franco-belge , centre d’aide aux réfugiés des territoires envahis.Entre le 29 Juillet 1914 et le 27 novembre 1918 les deux écrivains échangent 45 lettres sans dire un mot des poilus sur le front et rien sur la révolution russe. Il s’attardent sur les inquiétudes en ce qui concerne leurs familles quand le front se rapproche de Paris ou de Cuverville, la propriété normande de Gide.Un jeune cousin de Gide ,Paul, est tué par un obus près de Lens le 6 juillet, mais le sort de la Nrf, semble plus important, ou de la traduction de « La jeune Parque » en langue espagnole ou un article élogieux le « Litterary Times ». Ce qui se passe à Verdun, en Champagne, les affreuses boucheries répétées, n’existent pas pour ces deux hommes de lettres. En revanche on évoque de la réédition des « Nourritures terrestres «  dans une édition à tirage restreint en Octobre 1917, ou de traductions de Shakespeare demandées à Gide, ou des lectures dans un salon.

On trouve cependant quelques lignes en novembre 1917 sur l’offensive austro-allemande vers Caporetto contre les troupes italiennes car Valéry a gardé des souvenirs émus de sa jeunesse à Gênes .

En janvier 1918 Valéry se plaint des névralgies et vit en robe de chambre, Gide lui répond qu’il a un rhume en février 1918. Le 2 mars 18, une attaque allemande inquiète Valéry resté à Paris, car il a fallu passer une nuit à la cave avec les enfants. « Ce fut une confusion énorme. Le petit beuglait, Agathe, éveillée, habillée en sursaut,les dents serrées m’embêtait beaucoup.On était serrés dans cette cave et un cierge bénit piqué dans le tas de charbon. » Par contre, Valéry conseille à Gide d’acheter des actions Grong,sans doute une bonne affaire, il a des tuyaux par Havas. Gide passe « des jours charmants en compagnie du petit Allegret » , lycéen à Janson-de-Sailly dont Gide est tombé amoureux en 1917. On apprend que Gaston Gallimard revient de New-York et débarque au Havre le 20 mai 1918. Entre le 29 juin 1918 et le 27 novembre 1918, aucune lettre ne mentionne l’arrêt des combats. Paul Valéry s’est installé grâce à son patron, administrateur d’Havas dans un château plutôt laid mais entouré des « plus beaux arbres que j’aie bus » .  Il écrit des poemes et ajoute : « Je patauge dans le pseudo-Vinci. J’ai vraiment la spécialité de me fourrer dans les travaux les plus inutiles et les plus gratuits. J’y entre sans plaisir, j’y séjourne sans volupté, j’en sors sans même de soulagement. « Chacun jure à l’autre qu’il a « grande impatience de le revoir ». Les compliments ou désir de se revoir deviennent mécaniques.  

Il faudra attendre le 27 mai 1919 pour que Gide fasse cette déclaration à Paul Valéry : » Quel est cet individualisme farouche, si étrange en regard du prêt-à-porter de rigueur dans notre actualité dévastée ? «  Bref, chez les deux amis, modernes par leur décision de ne se fier qu’à eux-mêmes, cela leur fait oublier le déroulement et les enjeux de la guerre 14 , sous prétexte qu’ils refusent l’esclavage vulgaire et volontaire des autres. Et ,du coup, ils apparaissent comme des dandys supérieurs perchés sur leur montagne magique. C’est le paradoxe absolu pour l’auteur de »Regards sur le monde actuel » et pour Gide, type même de l’ écrivain engagé, au sens moderne, anticolonialiste qui eut aussi le courage de dire que l’Union soviétique était le pays du mensonge généralisé avec son « Retour de l’U.R.S.S. » en 1936.

Le cimetière Marin, de Paul Valéry (extrait)

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence!. . . Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi!. . . Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence. . .
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même. . .
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.