Mon cher frère

A Saint-Senier , en juillet 83, nous étions alanguis sur la terrasse . Le beau temps , la mer grise,plombée, calme.Dans ce paysage serein nous buvions du Sancerre dans des flûtes à champagne. Je regardais le soleil dans les vitres de la porte d’entrée. Il y avait Amandine ma femme, qui travaillait chez le concessionnaire Alfa de Rennes , mon vieil ami Julien , journaliste qui avait abandonné la partie pour tenir une brocante, son épouse Catherine, toujours trop maquillée, trop blonde, trop rondouillarde,trop bavarde, trop rieuse, dans son éternelle minijupe de cuir, et qui publiait deux fois par an des romans sentimentaux pour défendre les droits des femmes à tromper maris, amants et enfants afin de s’éclater dans un amour fou qui s’achève dans une clinique.

Nous venions de passer la matinée à nous exercer à réussir des nœuds marins autour d’une chaise de cuisine.Puis Julien était revenu sur l’autorisation des radios libres. Il se demandait si ça allait changer le paysage électoral et donner des voix aux socialistes.

Sa femme lui avait répliqué :

-Mais mon pauvre ami, tu rêves. Tu crois toujours qu’on est passé de l’obscurité à la lumière avec ton Mitterrand, tu te rends compte du genre de salade que les socialistes essaient de nous vendre ? Mon pauvre ami..

Vers midi mes deux sœurs de Carcassonne me téléphonèrent pour m’informer que,finalement, elles ne viendraient pas de tout l’été. Je m’y attendais mais j’étais déçu. Plus je vieillissais, plus j’ aimais la vie de famille, cette famille qui m’avait oppressé si souvent.

Je gagnai la chambre du second étage pour vérifier qu’elle était prête à recevoir mon frère . Amandine avait placé un bouquet de fleurs séchées , d’un bleu fané, sur la table de chevet. Elle avait aussi cru bon de poser une photographie de 1972 , jaunie dans son cadre d’argent. C’était la seule et la dernière qui n us avait rassemblé. Nous étions tous rigides et contraints, frigorifiés en ce jour de mars devant la Mont-Saint-Michel .Ma mère avait vraiment l’air trop triste.

Je pris le cadre et fourrai la photo dans une vieille valise écossaise coincée entre les boites de fer rouillée en haut d’un placard.

C’est étrange qu’Amandine ne comprenne pas que cette photographie charrie une cargaison de souvenirs d’une époque que j’essaie d’oublier. Mais Amandine garde une espèce de sentimentalité contre lequel je ne peux rien.

Je redescendis dans le living et plaçai avec précaution sure la platine de feutre du combiné radio-phono un 45 tours de Dizzy Gillespie. « Dizzy et Sony  Stitt» C’est Frédéric qui m’avait appris à aimer le be-bop avant de partir pour la guerre d’Algérie . «  La génération du Be bop est exemplaire frérot ! Sony Stitt , Art Blakey,Sony Rollins, Gillespie c’est eux l’Amérique ! Ils n’attendent pas que la vie leur jette une pelletée de terre sur la gueule. Ils vivent, eux !C’est le Be bop, ils vivent à fond après que des charretées de frères Noirs massacrés dans les iles du pacifique, Guam et autres..Ils bouffent la vie toute crue ,frérot !!Nous, ici, en France on va acheter des gâteaux à la sortie de la messe, et on envoie des braves types comme moi dans les djebels avec un beau calot.N’oublie pas ça frérot . »

Le coup de fil de mes deux sœurs m’avait plongé dans la tristesse.

Je fis donc un tour vers le port pour me détendre. Je rôdai dans la zone d’accastillage où des retraités en short frottaient des coquillages incrustés dans la coque de leurs voiliers.

Je m’ efforçai de m’intéresser à des débutants en kayak de mer que des vagues ballottaient . Lentement ils devinrent deux taches orange minuscules sous les nuages trop vastes et trop lumineux.

Je revins boire le Sauvignon habituel à la terrasse du Charly’s bar pour chasser de mauvais pressentiments à propos de la venue de mon frère Frédéric . Pourquoi était-il parti ? Pourquoi revenait-il ? Frédéric restait la douloureuse énigme de mes dernières années. Qu’est-ce qu’il avait pu glander à la Nouvelle-Orléans pendant toutes ces années ? Pourquoi n’avait -il jamais donné de nouvelles ? Il n’était même pas revenu en France quand nos parents étaient morts. Il m’ avait envoyé une carte postale désinvolte , une rue de la Nouvelles -Orléans, à Noël  : »Je me guéris de la France  frérot..…Je vous embrasse tous.. »

Finalement, je suis revenu dans le jardin contempler les genêts et admirer le fronton triangulaire qui surmonte la porte d’entrée. Amandine était en train de préparer une tarte aux pommes, elle me surveillait de la fenêtre de la cuisine ,elle savait que je vivais mal la défection tardive de mes sœurs et que j’étais partagé entre inquiétude et joie pour ce retour si inattendu de mon frère.

Revenons au présent.Il est cinq heures et quart . Je bois un whisky dans mon coin. La plage est encore noire de monde. Catherine me demande si elle peut tapoter sur mon Olivetti rouge à touches noires. Julien a ôté ses sandales de plastique et pétrit ses orteils.Il a des gros oncles cornés et jaunes. Pour lui, le désordre du monde vient des pieds. On n’y prête pas assez attention. D’après lui, Hitler était un fou furieux parce qu’il avait les pieds déformés. Un homme reprend goût à la vie quand ses pieds vont bien.

-Tu sais quand il arrive ton frère?

– Aujourd’hui.

-D’où il vient ?

– De La Lousiane.

-Ah …Ça fait combien e temps que tu l’as pas vu ?

–Neuf ans.

-Il t’a manqué ?

– Oui. Tous les jours.

-C’est quoi son travail là bas  ?

– J ‘en sais rien.

-Il t’as jamais donné de ses nouvelless ?

-Une carte postale après la mort de nos parents.

-Mais ici, à Rennes, qu’est-ce qu’il faisait ?

-Il avait vaguement commencé des études de dentiste, mais l’idée de passer ses journées devant des gueules ouvertes., ça l’a déprimé. Il est devenu pote avec un garagiste de la route de Paris qui lui aussi avait fait la guerre d’Algérie dans les chasseurs alpins. . IL était heureux vautré sous les bagnoles, une combinaison pleine de graisse. Et puis il il parti, on n’a jamais su pourquoi.

Je me suis levé pour reprendre des cacahuètes et remplir nos deux verres. Julien insista :

-Pourquoi il t’a manqué autant ?

Je mis du temps à répondre. Je contemplai la petite pastille de lumière qui dansait sur le muret quand je remuais mon bracelet montre.

– Il m’a protégé toute mon enfance. Il m’a appris à ne pas avoir peur. Il m’engueulait pour que je fasse du sport.Il avait raison. C’est lui qui avait raison avec ses raquettes de tennis, ses vieilles tennis pourries dans notre chambre, sa manière de lancer des balles de tennis dans le couloir. J’adorais ça. Il était souple, élégant, à l’aise avec les filles.

J’ajoutai :

– Il est à l’origine de ma vocation de photographe C’est lui qui m’a tout appris. Depuis le cadrage jusqu’au développement en chambre noire. Il m’a confié son Rolleiflex avant de partir . C’est lui qui m’a appris à cadrer dans le verre dépoli carré . Je lui dois tout.

– Ta « vocation de photographe ».. Les grands mots aujourd’hui…ta « vocation  de photographe »…

Julien rechaussa ses sandalettes plastique

-Il est parti où ?

– A la Nouvelle Orléans le fascinait. Le Mississippi, les bateaux à roues à aube, le gospel, les femmes noires,Faulkner, c’était son cinéma.

-Qu’est-ce qu’il a fait là bas ?

-J’en sais rien.

On entendait le cliquetis de la machine à écrire. Catherine, en djellaba s’était installée sur la petite table pliante en bambou et tapotait sur ma Valentine rouge à touches noires.. Je m’approchai et lus par dessus son épaule. Les phrases s’inscrivaient sur la feuille de papier avec une régularité phénoménale. « ..je partirais Daisy même si je vous aimais ,oui Daisy je dois partir.. »

-Je déteste qu’on lise par dessus mon épaule.

-Tu es sûre de ta concordance des temps ? Je partirais..is..Ce conditionnel me paraît… bizarre…

-Le conditionnel,dit-elle, est peu utilisé mais ç’est à ça qu’on distingue un bon écrivain d’un plouc.

-Si tu le dis.

Elle arracha la feuille de papier du rouleau et en glissa une nouvelle .

-Allez, va te baigner ! Laisse moi écrire.

Je soupirai:

-Les femmes vivent au conditionnel.

– Mysogine.

Julien baissa le journal  :

– Vous étiez vraiment liés ?

-Tu m’emmerdes avec tes questions. Un frère c’est un frère.

-Excuse-moi. Tu ne nous en a jamais parlé.

Je cherchai mon paquet de Marlboro. Il était tombé sous la table de jardin.Il était humide et froissé.

-Je vois ,dit Julien.

-Non, tu ne vois rien.

Je suis allé éteindre la lumière dans le garage puis j’ai tourné ma chaise-longue vers la plage et j’ai regardé les volleyeurs . Une jeune fille m’intéressait. Elle avait les chevilles fineset de long ues jambes hâlées par le soleil.Elle bondissait et smashait merveilleusement. C’est alors que j’entendis trois brefs coups de klaxon. Une lourde Volvo d’un gris métallisé attendait devant la barrière. Appels de phares. Amandine vint ouvrir . Elle avait gardé son affreuse blouse en nylon .  

Un grand type un peu voûté, démesuré, sortit et m’adressa un grand signe. Je reconnus,stupéfait, le fantôme de mon grand frère s’avançait vers nous en boitant. . Ses cheveux étaient devenus gris un peu paille de fer, rasés sur la nuque comme s’il sortait de l’ armée. Son visage était amaigri ce qui faisait ressortir la ligne dure de sa mâchoire. Sa peau semblait plus tendue sur ses os. Son visage avait perdu toute douceur.Il portait un curieux blouson de daim avec des taches de gras , un pantalon de toile kaki froissé.il était pieds nus dans des mocassins à franges au mauvais état. Il resta un long moment à nous contempler tous les trois avec un insistance bizarre . Je remarquais une curieuse trace rouge ,une sorte de cicatrice le long de son cou mal rasé. Sa silhouette restait celle du jeune homme nonchalant que j’avais vénéré quand il jouait au basket. . Quand il s’approcha pour m’ étreindre je m’aperçus qu’il boitait vraiment . Ses joues sentaient la lavande . Nous nous étions reculés tous les deux pour mieux se considérer. Ça dura un bon on moment comme si le passé filtrait entre nous et que notre jeunesse redevenait intacte. On entendait des cris joyeux sur la plage. Je voulus lui présenter Catherine et Julien mais il se tourna vers la villa et dit :

-C’est à toi  cette baraque ?

– Oui,pourquoi ?

-Je te présente Catheri..

Il me coupa.

– Je suis capable de me présenter tout seul.

Il contempla le toit d’ardoises, toutes les fenêtres ouvertes et le bow-window peint en blanc.

– Je te reconnais . Elle est toute propre ta villa. .. Elle brille , toute neuve.. tu la laves chaque matin ?

-Comment ?

-Ta villa ? tu la laves chaque matin ?

Je ne répondis rien.

-Ta femme aussi, elle a l’air toute propre,tu la laves chaque matin ?

Il vint me secouer les épaules .

-Je plaisante.

-Ne te vexe pas , ajouta-t -il, je suis content d’être là. J’ai envie d’entrer dans l’eau. Elle est froide ?

– Pas du tout.

-T’es beau. Tu as moins vieilli que moi.

Il se tourna vers la digue,la plage et la mer verte avec ses lignes d’écumes blanchissantes. Moi j’observais cette plage et tous ces corps en train de brûler sur des étendards en tissu éponge, les structures du club Mickey, les volleyeurs qui sautillaient, une groupe d’ enfants pénétrant dans l’eau sous le regard de deux monitrices et je me dis -je ne sais pourquoi- que tout était au bord de la disparition, que tout était fragile , incertain, une sorte d’enchantement et d’illusion de la lumière, et au bord de l’abîme, comme si nous étions dans les derniers jours d’une avant-guerre.

Frédéric laissa retomber ses lunettes de soleil sur son nez et dit :

– Rien n’a changé.

-Si,le Charly’s bar ne sert plus les shots à la vodka que tu aimais.

-Prête-moi un maillot.

-Je voudrais te présenter mes amis Catherine et Julien.

-Passe moi d’abord un maillot. Après j’irai dire bonjour à ta petite femme impeccable.

Je montai dans ma chambre. Dans un des tiroirs de la commode trouvai une espèce de bermuda en nylon avec une bande fluo orange. La cordelette blanche était trop longue. Un truc que je ne mettais jamais. Je ne me baigne plus.

Frédéric s ‘était à moitié déshabillé sur la terrasse. Il fumait accroupi genre Yoga . Sa tête était ; enveloppée par la fumée stagnante de sa cigarette , c’était un Saint et son auréole comme dans les vieilles peintures italiennes. Il contemplait la plage,les villas, les volleyeurs qui sautillaient le long du filet.

-C’est donc ta baraque ?

-Oui,  je l’ai achetée cet hiver.

-Tu y vis à l’année ?

-Pas encore.

Il s ‘adressa à Julien.

-Quel temps ici ?

-Bien.

-Tu fais toujours ta cuisine étouffe-chrétien ? Il est un peu large ton short,mais pas mal du tout.

Catherine avait cessé de taper sur son Olivetti et relisais ses trois dernières pages. Frédéric balança ses mocassins vers les genets et poussa le portillon. Il traversa la chaussée en boitillant puis enjamba le muret de la digue et contourna le terrain de volley.

-Il est beau ton frère,dit Catherine.

-Oui.

-Il se tient super droit.

Elle ajouta :

-Je ne l’imaginais pas si grand. Il y a des grands comme ça dans ta famille ?

-Non.

Julien considérait ses pieds en les remuant ses orteils dans ses sandales en plastique.

Les volets d’une chambre claquèrent au second. Amandine baissait les stores .

Je m’étais assis sur la petite chaise de jardin et je feuilletais,ou plutôt je faisais semblant de feuilleter Ouest-France où j’avais travaillé . Amandine vint nous rejoindre. Elle avait ôté sa blouse et enfilé une robe rouge décolletée assez longue, fendue sur le côté, très seyante. Elle apporta une bouteille de Martini trois verres et un bol de glaçons. . Elle s’assit en face de moi et posa ses pieds sur mes genoux.

-Tu es content ?

-Ravi.

-Il est magnifique son frère, dit Catherine.

Amandine se massait le cou et la nuque. Des garçons efflanqués et en sueur passèrent sur la digue en courant.Catherine observait ses chevilles.

-Elles s’empâtent.

La mer devenait plus verte. Frédéric avait disparu dans l’eau.

-Ça te fait drôle de le voir ? me demanda Julien.

Je ne répondis pas. Amandine insista  :

-Ça va ?

-Ça va.

-Tu es sûr ?

-Tout va bien.

Catherine q et vint me prendre à part.

– Si on dérange on peut …on peut s’en aller… un jour ou deux.. visiter le reste de la côte..

– Mais non Catherine, ça va.

Amandine dit :

Pour le dîner : spaghetti à l’encre de seiche !

-Pouah ,dit Julien.

Catherine essuyait ses lunettes papillon avec le chiffon qui me servait à dépoussiérer mes vieux disques.

-Tu crois que ce retour en France est joyeux pour lui ?

-Je ne sais pas.

Je répétais :

-Je ne sais pas.

Je remarquai surtout les plaques rouges qui apparaissaient sur le visage d’ Julien , j’avais peur qu’il fasse un AVC ou un truc dans ce genre.

-Tu dois être gai de le revoir, dit Catherine.

-Je me sens parfaitement bien.

-Tu caches bien ta joie, dit Catherine.
-Laisse moi faire la sieste.

Je fermai les yeux mais le sommeil ne vint pas. J’entendais les cris des volleyeurs sur la plage avec une incroyable netteté, l’eau de la marée montante devait réverbérer les sons.

La fin d’après-midi fut flottante et orageuse. Je me sentis vide .Mon frère ne revenait pas de la plage . Les ombres s’étiraient devant les villas et sur la digue. Quand je rouvris les yeux les joueurs de volley ôtaient les montants métalliques et repliaient le filet .Le belle joueuse aux chevilles fines avait disparu.

Catherine vint s’agenouiller entre moi et Julien.

-J’ai fait un rêve charmant.

Elle posa sa main gauche sur mon bras.

-On baisait tous les deux. Toi et moi. c’était vraiment un rêve charmant. Tu avais des manières charmantes.

Julien se leva péniblement et saisit la carafe d’eau pour s’ imprégner les mains.

La soirée fut bizarre.la chaleur devint orageuse et nous eûmes tous une sensation d’étouffement, d’autant que le bavardage ironique de mon frère devenait cruel à propos des français émigrés ,puis de tous les francais. Quand nous passâmes à table il s’empara des huîtres qui baignaient dans l’eau des glaçons en train de fondre .

-Sont un peu laiteuses.

Le citron giclait sur sa chemise hawaïenne. Puis se leva en renversant sa chaise.

-J’ai senti une bestiole !

Quand Amandine apporta le plat de spaghetti à l ‘encre de seiche, Frédéric emplissait à ras bord nos flûtes à champagne . 

La mer était calme , on n’entendait plus aucun de ces petits bruits des vaguelettes qui léchouillent le sable à marée haute.

Le malaise s’accentua quand Julien voulut parler du problème racial aux États-Unis .mon frère, en faisant craquer ses doigts, lui répliqua :

-Hé,mon vieux, je vais vous demander une faveur c’est de ne pas le bassiner avec le-pro-blème-racial-dans -les- états- du-Sud, putain ! Et autres clichés. Les flics du nord cassent du nègre très bien à Detroit ou à Cleveland.

J’eus l’impression que nous avions reçu un martien à notre table.

Pour détendre l’atmosphère,je me lançais dans le récit de notre emménagement. Je dis que les premiers jours, en ce mois d’avril frisquet j’avais essayé en vain d’allumer un feu avec du bois mouillé. On grelottait. L’odeur de suie dans la cuisine nous enchantait. Nous nous sentions comme de jeunes mariés. J’avais retrouvé la table de montage de mon père et sa Caméflex, c’était comme si le passé revenait par miracle en faisant défiler des bandes de film.

-On voit que tu l’as bien oublié le passé !

Amandine avait posé deux photophores entre le saladier et le plat de spaghetti. Frédéric avait sorti son canif rouge et le brandissait,brillant dans la nuit. Il déplia la lame minuscule.

-Tu vois, frérot, regarde cette lame, tout à l’heure je suis monté dans le grenier . J’ai enfoncé la lame dans une poutre de la charpente .C’est entré comme dans du beurre. Ta charpente est pourrie . La mérule s’est installée chez toi .Ta baraque va s’effondrer un de ces jours

-C’est quoi la mérule ? demanda Catherine.

-Un champignon, dit Julien. Il dévore le bois mais pas que le bois.

Mon frère poursuivit :

-Je suis allé dans le sous-sol. Derrière ton bazar à mazout déglingué il y a les mêmes traces blanches ligneuses le long du ciment là encore, la mérule. Et sans parler des infiltrations, des fissures du mur côté nord .mais c’est caché avec le lierre.. Bref, on t’a arnaqué.

Pendant ce temps Catherine essayait d’identifier une minuscule écaille nacrée qu’elle avait trouvé au milieu des spaghetti et qui lui avait écorché la lèvre. La brise s’était levée. Ma femme apporta le plateau de fromages. Mon frère continuait :

-Qui t’a vendu cette foutue baraque ?

La nuit venait vraiment. Les deux photophores posés au milieu de la table par Amandine transformèrent nos visages en ombres oscillantes.

– Tu as acheté ça cher ? Quel est l’escroc qui t’a vendu ça ?

-L’agence Bernard & Georges .

Frédéric repoussa son assiette de spaghetti à laquelle il n’ avait presque pas touché.

-Tu es allé voir le cadastre à la Mairie ?

-Non, dis-je.

-Je suis sûr que dans vingt ans, ta baraque a un mètre d’eau dans les pièces du bas. Tu peux déjà acheter des paires de bottes.

Je voyais bien que Julien et Catherine échangeaient des regards navrés. 

Je regardais la villa silencieuse et si belle . Amandine alluma sous l’imposte. On entendait les vagues se rapprocher.

Frédéric poursuivait :

-Mon frère est un artiste. C’est une race à part, il fait partie de cette tribu culturelle supérieure à nous tous , il fréquente ces millions de gens qui pondent de mauvais bouquins et ou proposent d’affreuses barbouilles abstraites, des dégoulinures de chiottes, en se prenant pour Pollock mais lui, mon frere est un véritable artiste. Il voua a montré ses photos ? Il a travaillé pour les grands journaux, La Manche Libre, Liberté de Normandie, Le pays d’Auge liberé ,L’Echo du Perche, Le Pays Malouin. Il a même photographié Jean Gabin sur l’hippodrome de Caen. Un grand artiste et c’est moi qui lui ai appris à faire une vraie photo, à la cadrer . Vrai , frérot ?

-Vrai.

-T’as eu tes périodes comme Picasso, il y a eu la période « Pigeons qui s’enculent au bord d’une flaque d’eau ».Pas vrai ?.. Dés qu’il voyait une paire de pigeons , clic-clac, le Rollei sur le ventre, il mitraillait.

Un défilé d’ombres sur nos visages ne cachait mal notre malaise.

-Après il a eu sa période « Roues de camion. » Gros Succès. .Il campait sur sur les aires d’autoroute au milieu des semi-remorques. Après sa carrière a culminé dans sa période engagée ultra-gauchiste. Il est allé dans les corons du nord . Dés qu’il voyait un ouvrier à vélomoteur ,il le photographiait comme les Blancs photographiaient les Noirs, à l’Expo Universelle, une curiosité . Ensuite il a eu sa période « bois d’épaves » en traînant dans les cimetière à bateaux entre Cherbourg et Cancale. Là, le succès, le vrai ! Là il était au top. Expos photos rue Vivienne.Galeri’es chics avec spots. Agrandissements vendus chers. Une page dans Paris Match.

Il se rassit , ferma les paupières comme s’il se concentrait pouir chercher d’autres vacheries .

-Excellents tes spaghetti Blandine, dit Julien.

Mon frère se releva en vacillant. Il exigea le silence , fit tinter les glaçons dans son verre de whisky en nous considérant comme s’il nous découvrait empaillés, ou plutôt il nous examinait comme on fixe des insectes .Son regard était trouble.

– Je lève mon verre à cette belle villa.

Je remarquai que ses phalanges portaient des marques de griffures.

-Griffes de mon chat, frérot .Il a accompli son devoir de chat.Il m’a aimé comme un chat. En me griffant.

Il s’éclaircit la gorge et continua.

– Vous grillez de le savoir ce que j’ai foutu pendant neuf ans aux States . Difficile d’y répondre,je ne sais pas moi même. Rassurez vous je n’ai fréquenté que des gens très bien. Je me suis promené avec une ou deux filles sur les berges du Mississippi,mais non, Blandine, ce n’était pas des hommes en string , ni des putes, plutôt des gentilles filles à petites poitrines, mais c’est curieux,je n’étais pas vraiment amoureux. La dernière ,elle répétait tout ce que je disais pour me faire plaisir alors je ne savais pas qui j’avais devant moi,un double dans un miroir . Voilà.

-Tu devrais t’asseoir.

C’est alors qu’il prit ma flûte à champagne et la leva  solennellement.

-A nous tous ! On est quatre ou cinq ?

-Cinq, dis-je.

Puis :

-A mon frère !

Il ajouta :

-Je l’ai vu le jour où il est né. Il neigeait. Lui m’a pas vu le jour où je suis né. C’est une vraie différence. ..

Il tenta plusieurs fois de monter sur la table qu’il faillit renverser mais Julien et moi ,on le remit d’aplomb. Il monta sur le muret et il se fit un peu la voix avec le fond de whisky et chanta d’abord doucement puis de plus en plus fort « The House of the Rising Sun » .Il chantait en anglais avec une tendresse déchirante et je savais qu’il était en train d’avouer tous les naufrages de sa vie.

Je lui pris le bras quand sa voix s’étreignit et qu’il vacillait sur le muret. Il eut du mal à redescendre

– Frérot je suis quand même content d’avoir un oreiller propre et une chambre propre chez toi et me réveiller et entendre demain matin la mer.

Il vint s’appuyer sur moi.

-T’as toujours le visage doux.

Puis il empoigna la bouteille de vodka posée derrière le photophore.

-Tu as peut-être assez bu, dis-je.

-Ah.. ah..

Il alluma une cigarette avec son Zippo.

– A vous je peux déclarer !!! ce soir !!! que vous vivez dans une endroit qui est l’exacte réplique de tout ce que j’ai fui dans ce pays..Petits philistins clapotant dans l’eau, dans leur urine, petite promenade du dimanche sur la petite digue avec la belle mère en déambulateur. J’ai essayé de vivre comme vous,mais je suis Celui qui Suis pas comme les autres..Eh.. qui est Pas Comme Les Autres !!Tu es mon pauvre frère aux pigeons et tu as bâtis ton église, euh.. ta villa.. exactement comme ton Père, Notre Père que tu détestais qui êtes aux cieux avec votre belle blouse blanche de dépanneur radio.

Il oscilla de nouveau et s’emmêla dans les pieds de la chaise.

-Vous n’êtes même pas mort mais en attente de la mort !

Il bafouilla :

– Vous zêtes installés dans le mauvais compartiment,le compartiment des wagon aux bestiaux. La locomotive fume noire. C’était ça que j’étais venu vous dire ça. Vous êtes tous si gentiment crédules.Gentils comme tout. Mais il y a la croix faite à la craie sur la porte de votre wagon. . zêtes si crédules vous trois !.. Vous êtes montés dans le mauvais compartiment.. et la fumée noire de la locomotive crache de plus en plus noire et on ne voit plus de ciel.. …

Il s’effondra, empêtré dans les pieds de la chaise.

La lueur des bougies donnait tous une curieuse mollesse à notre petite bande dans les ténèbres.Catherine et Julien le soulevèrent et l’entraînèrent dans la salle d’eau .

Amandine me réveilla et me porta dans la chambre. Elle me déshabilla.

Je dormis mal , comptai les moulures de la chambre. Le faisceau du phare éclairait le plafond . Je me demandai si demain,il y aurait encore la plage. Y aurait-il encore une grande journée, avec l’eau verte et ses zones violettes et des jeunes à bavarder à la terrasse du Charly’s bar et les petites taches blanches des voiliers à l’horizon ? Et la volleyeuses aux jolies chevilles ?

Le lendemain matin, quand je descendis dans la cuisine,pâteux, je trouvai une page arrachée au carnet à spirale qui servait pour les commissions. Je reconnus la grande écriture toute en boucles de mon frère. Il avait écrit :

« Pardonne moi pour hier soir , je n’ai dit que des conneries . Je vais rouler toute la journée aujourd’hui et demain jusqu’en Sicile. Après je ne sais pas.Embrasse les tous,ils sont sympas.  

PS. Je t’ai piqué le roman de Malcolm Lowry « Au dessous du volcan ». C’est moi qui te l ’avais offert.

Je t’embrasse  « 

Faulkner: la vie dans une seule et unique phrase…

« Ecrire est un travail où l’on est seul… c’est-à-dire que personne ne peut vous aider, mais on n’a rien d’un solitaire. Je suis toujours trop occupé, trop immergé dans ce que je fais, soit que cela me passionne, soit que cela m’amuse, pour avoir le temps de me demander si je me sens solitaire ou non, c’est simplement un travail d’homme seul. Je crois qu’il y a une différence entre s’isoler et la solitude. »  

Après avoir relu toujours avec le même enchantement « Pylône », roman court sur un pauvre journaliste reporter alcoolique, errant dans la Nouvelle Orléans en fête , soudain épris d’aviateurs casse-cou, j’ eus la curiosité d ‘ouvrir les « Lettres choisies » dans une édition Gallimard publiée en 1981, avec une introduction de Michel Gresset.

Cette lecture réserve des surprises. On découvre que sa vie privée reste un domaine quasiment infranchissable, elle ne franchit pas vraiment la poste avec Faulkner. Il annonce en une ligne la naissance de sa fille Jill à son agent littéraire,son meilleur confident .Quand il reçoit le Prix Nobel le 10 novembre 1950, il ressent la curiosité de la presse comme une absolue malédiction. A propos d’un journaliste qui essaie de le rencontrer,il avoue à son éditeur : » Si son patron persiste à vouloir l’envoyer, il faut qu’il sache que je me retrancherai dans ce qui me reste de vie privée et que je lme défendraiu jusqu’à la dernière cartouche. » Sur ses relations amoureuses, pas grand chose. Il se méfie de tout ce qui est « sentimental » comme de la peste. Quand il écrit à la jeune Joan Williams il parle plutôt en professeur en écriture davantage qu’en professeur de désir. »En tant que membre de l’espèce humaine, tu souffriras de ta condition d’artiste.Tu dois t’attendre au mépris, à l’aversion, à l’incompréhension de tes semblables, que le destin n’a pas condamnés à créer quelque chose de nouveau et de passionné. Aucun artiste n’y échappe… » Elle reçoit des conseils avec une sorte de laconisme bourru qui surprend.

Aux états-unis, une ou deux correspondances avec ses maitreses ont  été publiées , non traduites ici , mais ne révèlent pas grand-chose. Tout est dans ses romans, qui, eux, creusent loin dans les couches profondes de sa libido.

  Pour Faulkner tout part et ramène à l’œuvre, et rien que ça. Journalistes, libraires, lecteurs, admirateurs, universitaires, ouste, des intrus, des importuns, des profanateurs dont il faut se débarrasser au plus vite. Écrire fut sa passion et parler sa malédiction. « J’ai passé cinquante ans ou presque à essayer de me guérir de la malédiction de la parole, et tout ça pour rien.Le mois dernier c’étaient deux maudit suédois, il y a deux jours c’était cet abruti de journaliste de Chicago, et maintenant en voilà un qui ne sait même pas parler anglais ! » écrit-il à son agent en mai 1946. Plus il avance en âge plus sa sauvagerie naturelle et son désespoir face au monde en guerre s’accroît .Quelques très belles lettres sur ce sujet.Lui qui a longtemps cru à un passé sudiste « chevaleresque » assez mythtologique déchante en voyant la tournure que prend la seconde guerre mondiale apocalyptique.

Les marques de tendresse pour la famille sont rares. . Sauf pour un neveu qui s’engage comme aviateur pendant la seconde guerre mondiale et qui lui rappelle sa formation dans la RAF, à Toronto , en 1918 et sa déception de n’avoir pu rejoindre le front en France. Rien de bien personnel sur la mort de sa fille Alabama, enfant prématurée, morte cinq jours après sa naissance au cours de cette année 1931.Simplement on remarque que cette année là est capitale dans son parcours littéraire. Il publie son premier succès en librairie « Sanctuaire » – intitulé « Dark House »- et commence « Lumière d’août » considéré par beaucoup de critiques comme son sommet littéraire. Le 21 septembre de la même année il publie « Treize histoires », dont il reprendra des thèmes et parfois des pages entières pour les inclure dans ses romans tardifs, notamment « Le hameau ». « Treize histoires » recueil de nouvelles écrites pour des magazines pour vite faire de l’argent, , témoigne de sa capacité à être au meilleur de son talent .

C’est aussi en septembre 1931 , que, à court d’argent depuis qu’il s’est endetté pour acheter la belle demeure sudiste de Rowan Oak, qu’il décide de se rendre à Hollywood. Il travaillera donc une douzaine de fois comme, scénariste pour la Métro-Goldwyn-Mayer. Universal et la Fox. Il collabore avec Howard Hawks à l’adaptation des « Croix de bois » de Roland Dorgelès,(« The road to Glory ») mais également  »Le port de l’angoisse » d’après Hemingway, et « le grand sommeil » d’après Chandler. Dans ses lettres aucun mot sur Lauren Bacall ni sur Humphrey Bogart. Il est navré d’être obligé de quitter sa petite ville d’Oxford, Mississippi, et de travailler dans ce qu’il appelle « les mines de sel » pour des tarifs qu’il juge médiocres. Pourtant le cinéaste Howard Hawks l’aidera auprès des grandes compagnies cinématographiques et deviendra son ami. Tous deux acheteront tous deux un avion de tourisme,car l’aviation reste leur grande passion.

Aux etudiants de l’université Virginie, Faulkner avait expliqué pourquoi les aviateurs- acrobates de « Pylône » l’avaient si fort interessé: « Ces aviateurs étaient des éphémères, des phénomènes sur une scène contemporaine.C’est-à-dire qu’il n’y avait pas vraiment de place pour eux dans cette civilisation, dans cette économie , et cependant ils étaient là, à ce moment là, et tout le monde savait qu’ils ne dureraient pas longtemps, et ce fut le cas. Cette époque des petits avions fousqui se lançaient à travers tout le pays, ces gens qui ne demandaient que juste assez d’argent pour vivre et gagner la ville suivante, pour voler de nouveau: il y avait là quelque chose de frénétique et presque d’immoral..Ils étaient hors de portée de Dieu,non pas seulement de la respectabilité, de l’amour, mais de Dieu même.Ils avaient échappé à l’obligation d’accepter un passé et un avenir, ils étaient…ils n’avaient pas de passé.Ils étaient aussi éphémères que le papillon né du matin même, sans estomac, et qui mourra demain.Cela m’a paru assez intéressant pour en faire une histoire... »

Le paradoxe de cette correspondance, c’est qu’ à part les premières longues lettres descriptives du jeune Faulkner à sa mère, quand il voyage en Europe, traînant dans le jardin du Luxembourg à Paris, l’obsession reste l ’œuvre, rien que l’oeuvre et la mener jusqu’au bout, quitte à mettre une porte blindée entre les éditeurs et lui. Tout au long de ces années on mesure l’ acharnement qu’il met à accomplir cette mission pour atteindre la Grandeur, pour exprimer enfin et définitivement l’Histoire du Sud, la défaite du Sud, l’avenement du commerce avec les Snopes, et d’une économie liberale vue comme une jungle, et même une lèpre.. Oui, Faulkner défend ,imagine, ressuscite les voix enfouies oubliées des dynasties familiales, multipliant les points de vue, les narrateurs, les tranches chronologiques, recréant, dans la touffeur mississippienne les questions sur l’héritage du Sud à travers les Compson, les Sutpen, les Sartoris, comme un homme pieux à genoux dans un vaste cimetière oublié , en train d’oter la poussière et le lierre qui recouvrent les tombes des ancêtres , maitres et esclaves, pour savoir comme les violences se sont institutionnalisées. Tortueux cheminement qui oblige l’écrvain à des culbutes chronologiques, à des changements de décors brutaux, à des images qui font à la fois appel à des terreurs de l’enfance, à des vieux contes gothiques, à des puissances du Mal, grand M. qui hantent le conscient (et l’inconscient) des personnages.Prose où les outrages, les mystères des maledictions dynastiques, les sauvageries sexuelles, les ressentiments , forment devant nos yeux, avec des phrases répétitives, pythiques, parfois obscures, la Genèse selon le prophète Faulkner. Le projet est prométheen. L’auteur a travaillé jusqu’à l’épuisement. l’écrivain est hanté par le spectrre d’un épuisement de son inspiration.Les crises d’acoolisme sont devenues plus fréquentes. Volonté d’omniscience, volonté de découvrir le péché primordial, comme dans la Bible est présenté le geste de Cain envers d’Abel. La Bible, a toujours été la première source d’inspiration de Faulkner.

« Le bruit et la fureur » a inauguré en splendeur cette saga faulknerienne peuplée de morts , entreprise démesurée pour raconter la Chute et l’impossible Rédemption du Sud, danse des maudits, fresque de héros déchus. L’oeuvre est née en 1929 « Le bruit et la fureur » inaugure d’un coup d’éclat qui a ouvert à l’écrivain les portes de L’Eros , ses poussées, ses fièvres, ses pulsions criminelles. F aulkner a toujours parlé de ce roman comme d’un miracle devenu une nostalgie.

L’argent devient l’obsession.La scie.Il en manque sans cesse. « Je vais assez bien. Toujours occupé à écrire des nouvelles. J’en vendrais bien quelques unes. Si je peux en vendre une pour un prix maximum, je suis tiré d’affaire jusqu’en octobre, ce qui me laissera deux mois pour en écrire et en vendre une autre. » Quelques lettres aux maîtresses décevantes, carrées, bourrues, souvent des conseils pour écrire, ou mieux, parfois un vraie confidence.Par exemple à son « amie » Else Jonsson,il avoue le 9 juin 1951 « Je suis vraiment las d’écrire,las des angoisses, du labeur.Je continuerai sans doute jusqu’à ma mort,mais, en ce moment, la meilleure façon pour moi de trouver la paix serait de briser mon crayon , de l’envoyer au diable et d’admettre que je ne connais pas plus que les autres le pourquoi des choses, les réponses.

Bill »

Pas grand-chose sur son épouse, il considère le mariage comme une prison. Assez peu sur son amour si fort pour sa fille unique « Missy » ,mais énormément de lettres en ce qui concerne les contrats, les pourcentages, les chiffres de ventes. Il est vigilant pour les des corrections(il voulait des encres de couleurs différentes pour marquer la déroutante chronologie dans « Le bruit et le fureur » et ne l’a pas obtenu) . On note son perpétuel s acharnement à ré-écrire , raturer, recoudre, biffer, transformer, recycler des textes courts pour les intégrer a ses sagas romanesques. Il manifeste des exigences pointues sur délais de publication. Ses contrats avec la Warner ou la MGM sont léonins et l’asservissent pour des années et il ne réussit pas à s’en dépêtrer. Il se révèle souvent redoutable comptable, très maquignon sur un marché aux bestiaux. Il ressemble aux paysans de ses romans. Il se révèle vétilleux, pinailleur, exigeant pour ce qui concerne la présentation, l’impression, le choix des caractères,de ses livres, leur graphie et les illustrations des couvertures. Malgré ses exigences, il devient le meilleur ami de ses agents, Ben Wasson, et Harold Ober. Ce sont eux qui recueillent les confidences et les aveux . C’est à eux qu’il révèle ses perpétuelles anxiétés, ses découragements, ses colères, sa lassitude, ses moments de cafards,mais aussi sa fierté d’accomplir quelque chose de singulier et de grandiose malgré tant d’échecs commerciaux. Le 20 août 1945, il écrit de son bureau à Hollywood à son agent : »Je crois que j’en ai vraiment assez de Hollywood. Je me sens déprimé,fatigué, j’ai l’impression horrible de gaspiller mon temps- à peu près tous les symptômes d’une explosion ou d’un effondrement . Je serai peut-être en état de revenir ici plus tard,mais je crois que je vais finir mon présent travail ( sur le film « Stallion Road ») et rentrer. Dans l’état où je suis, je ne vous cache pas que je prends même peur à l’idée de rester ici plus longtemps. Depuis un certain temps je vois venir ce moment où arrivés à un certain âge(la cinquantaine) les artistes finissent presque tous par admettre qu’il n’y a pas de solution à la vie et qu’elle n’est pas , peut-être même n’a jamais été, digne d’être vécue. Avant de partir d’ici, j’essaierai d ‘établir des contacts dans l’espoir de pouvoir travailler chez moi, puisque telle semble être pour moi la manière la plus facile de gagner de l’argent dont j’ai besoin ou dont je crois avoir besoin.De votre côté, voyez-vous quoique ce soit que je puisse faire pour m’assurer un revenu plus ou moins certain ? Mes livres ne se sont jamais vendus, et ne sont plus disponibles en librairie ; le labeur de ma vie (la création de mon comté apocryphe), même si j’ai encore quelques petites choses à y ajouter , ne me fera jamais vivre. Je n’ai pas un jugement assez sûr quant à ce qui est commercial pour en écrire avec 50 % de succès . Est-ce que je pourrais faire un travail d édition, ou une besogne de plumitif chez moi, où la vie est moins chère qu’ici à l’hôtel ,etc., et là-bas une maison dont les frais ne changent pas, que j’y sois ou non ? (..) Je ne me sens pas bien , j’ai perdu du poids,etc, et encore qu’il n’y ait rien de sérieux que je sache ou que j’appréhende.Seulement si je file maintenant, je risque de laisser derrière moi une si mauvaise odeur qu’il me sera difficile de revenir même chez les Warner qui naturellement me mettront à l ‘index, sauf si je réussis à les convaincre de me libérer de mon contrat, ce qu’ils ont refusé jusqu’à présent. »

Cette lettre pourrait avoir été écrite par Scott Fitzgerald qui, lui aussi, a souffert à Hollywood.

Chez les deux écrivains s’exprime un même sentiment atroce d’exil, de gâchis de talent, d’usure physique et mentale , de solitude dans une énorme machine broyeuse, d’anonymat humiliant.Chez les deux un commun sentiment de prostituer leur talent, et d’être exploités et essorés sans état d’âme. Tous deux sont malades de voir que les étagères des grandes librairies n’ont plus leurs livres. Enfin,chez les deux, un même recours à la bouteille et à des consolations féminines, et des flirts instables . L’unique différence, mais elle est de taille, c’est que Scott Fitzgeral décrira avec précision les mœurs d’Hollywood, dans sa série de nouvelles «Les  aventures de Pat Hobby »,( Pat Hobby est son double en plus burlesque ) et qu’il réussira la meilleure peinture d’Hollywood avec son roman inachevé « le dernier Nabab ». Ce roman magique, testamentaire, inachevé est son ultime chef-d’oeuvre . Le portrait de Monroe Stahr, directement inspiré du producteur Irvin Thalberg est une totale réussite. Avec « Le dernier nabab » on n’a à jamais n’a mieux défini l’ambiance dans les studios, dans les bureaux ,les soumissions, les hiérarchies, la nature du travail des scénaristes, les mirages de succès qui hantent les écrivains-tacherons , et aussi les retours tragiques, le soir, dans des chambres d’hôtel anonymes.

Mirages ,cruautés, nostalgies… Une fois de plus Scott réussit à décrire ce qu’il y a de volatile et d’impalpable dans les studios..Chez Faulkner, rien de tout ça. Il ne fait pas de littérature à propos d’Hollywood, il lutte pour se soustraire à quelques lignes de contrat qui l’éloignent de son Mississippi, de sa famille, de son domaine de Rowan Oak pendant des mois, et même des années.

Revenons à Faulkner. Lui n’a jamais quitté son « petit timbre poste de terre natale », il est enfoncé dans ses paysans, ses Noirs, ses Sartoris et ses Compson, ses idiots lubriques, ses bordels de la Nouvelle Orleans, et surtout ses généalogies qui trimballent des malédictions comme dans la Bible.A partir de 1940 et 1941 il poursuit la tâche harassante de décrire son comté imaginaire de Yoknapatawpha livré aux Snopes. La fameuse « trilogie des Snopes » (« Le hameau « La ville », »le domaine »).Il détaille à quel point les Snopes. sont des voyous d’une nouvelle generation, des escrocs qui rachètent le terres, les fermes, les commerces et se commortent en potentats démagogues qui mettent en péril l’identité du Sud. Car il ne faut pas se cacher que Faulkner glorifie le passé sudiste et ses planteurs aristocrates. Il analyse « ce populisme quasi fasciste du Sud de l’entre-deux-guerres » selon la formule du critique littéraire Pierre-Yves Pétillon. Cette fin de carrière nous offre un mélange de truculence, de dérision, d’érotisme, de rigolade, de notations macabres ou lyriques.

On découvre aussi,dans ces lettres, que Faulkner aimait le risque physique,comme Hemingway. Il adorait piloter un avion, chasser .Il pratiquait régulièrement la chasse à courre. : »Je vais me remettre au travail maintenant que le temps est trop mauvais pour me permettre de chasser.L’automne dernier , j’ai manqué un cerf superbe. C’était ce que vous appelez un 6-cors, et nous dans le Sud, un 12-cors car nous comptions les deux ramures.Il sortait d’un fourré en pleine vitesse ; j’ai tout juste entendu une branche casser, j’ai tourné la tête et je l’ai vu, à 100 mètres environ.Il ne bondissait pas, il courait comme un cheval au galop, à quelque 50 km/h. Il a couru à découvert sur une cinquantaine de mètres. Je crois que la première balle(c’était du .270) a explosé en touchant une branche.Mais la seconde l’a complètement manqué.Il courait trop vite pour moi.Il était magnifique. Maintenant que c’est fini, je suis heureux que sa tête soit encore dans la forêt plutôt que sur un mur. » lettre de décembre 1946 à Malcolm Cowley.

Cet éleveur de cochons aimait aussi pratiquer la voile. Le 22 mai 1950 :»J’ai été surpris par un grain vendredi et j’ai perdu ma boite à outils et mon pantalon contenant mon portefeuille avec dedans les cent dix dollars que venait de me rapporter la vente de mes cochons. J’ai dérivé pendant 5 heures, assis sur la coque, avant de pouvoir regagner la rive à la nage . J’ai remis le bateau d’aplomb le lendemain, j’ai fait sécher le tout ; pas de dégâts sinon que j’ai perdu le gouvernail, ainsi que les lattes de la grande voile emportées par le vent. J’étais seul et je n’ai pas pu affaler assez vite. Quand la coque était renversée, j’ai constaté que la dérive était coincée, ce qui explique pourquoi je n’avais pas réussi à lofer à temps. »

Les lettres révèlent l’envers du décor : une angoisse venue assez tôt devant l’épuisement possible de son inspiration et combattue par l’alcool («Je connais maintenant chacun des mots du livre -il s’agit de « Parabole » ébnorme livre fardeau – je n’écris plus aussi vite qu’autrefois. » Et aussi la douleur d’être mal compris , mal jugé.Pubkliuer et oublier sont trop proches. oublié.  .Il se confie à son agent préféré Malcolm Cowley en novembre 1944 : »Je ne raconte jamais que la même histoire , c’est-à-dire moi même et le monde. Tom Wolfe essayait de tout dire, de tout saisir, le monde plus son moi, ou le monde filtré par son moi , ou les efforts de son moi pour embrasser dans un seul livre le monde où il était né, où il avait marché un court instant et où maintenant il repose. Ceci explique ce que les gens appellent obscurité:style compliqué,informe,phrases interminables. J’essaie de tout dire en une seule phrase, entre la majuscule et le point final. » Il ajoute ceci qui surprend : »Je suis enclin à penser que la matière que j’emploie ,le Sud, ne compte pas tellement pour moi.Il se trouve que je la connais et que je n’ai pas le temps au cours d’une seule vie d’en étudier une autre et décrire en même temps »Cette vie qu’il résume quelques lignes plus loin : « la même furieuse course d’obstacles vers le néant, et partout, à tous les moments du temps, l’homme pue toujours la même puanteur. »