« Ecrire est un travail où l’on est seul… c’est-à-dire que personne ne peut vous aider, mais on n’a rien d’un solitaire. Je suis toujours trop occupé, trop immergé dans ce que je fais, soit que cela me passionne, soit que cela m’amuse, pour avoir le temps de me demander si je me sens solitaire ou non, c’est simplement un travail d’homme seul. Je crois qu’il y a une différence entre s’isoler et la solitude. »
Après avoir relu toujours avec le même enchantement « Pylône », roman court sur un pauvre journaliste reporter alcoolique, errant dans la Nouvelle Orléans en fête , soudain épris d’aviateurs casse-cou, j’ eus la curiosité d ‘ouvrir les « Lettres choisies » dans une édition Gallimard publiée en 1981, avec une introduction de Michel Gresset.
Cette lecture réserve des surprises. On découvre que sa vie privée reste un domaine quasiment infranchissable, elle ne franchit pas vraiment la poste avec Faulkner. Il annonce en une ligne la naissance de sa fille Jill à son agent littéraire,son meilleur confident .Quand il reçoit le Prix Nobel le 10 novembre 1950, il ressent la curiosité de la presse comme une absolue malédiction. A propos d’un journaliste qui essaie de le rencontrer,il avoue à son éditeur : » Si son patron persiste à vouloir l’envoyer, il faut qu’il sache que je me retrancherai dans ce qui me reste de vie privée et que je lme défendraiu jusqu’à la dernière cartouche. » Sur ses relations amoureuses, pas grand chose. Il se méfie de tout ce qui est « sentimental » comme de la peste. Quand il écrit à la jeune Joan Williams il parle plutôt en professeur en écriture davantage qu’en professeur de désir. »En tant que membre de l’espèce humaine, tu souffriras de ta condition d’artiste.Tu dois t’attendre au mépris, à l’aversion, à l’incompréhension de tes semblables, que le destin n’a pas condamnés à créer quelque chose de nouveau et de passionné. Aucun artiste n’y échappe… » Elle reçoit des conseils avec une sorte de laconisme bourru qui surprend.

Aux états-unis, une ou deux correspondances avec ses maitreses ont été publiées , non traduites ici , mais ne révèlent pas grand-chose. Tout est dans ses romans, qui, eux, creusent loin dans les couches profondes de sa libido.
Pour Faulkner tout part et ramène à l’œuvre, et rien que ça. Journalistes, libraires, lecteurs, admirateurs, universitaires, ouste, des intrus, des importuns, des profanateurs dont il faut se débarrasser au plus vite. Écrire fut sa passion et parler sa malédiction. « J’ai passé cinquante ans ou presque à essayer de me guérir de la malédiction de la parole, et tout ça pour rien.Le mois dernier c’étaient deux maudit suédois, il y a deux jours c’était cet abruti de journaliste de Chicago, et maintenant en voilà un qui ne sait même pas parler anglais ! » écrit-il à son agent en mai 1946. Plus il avance en âge plus sa sauvagerie naturelle et son désespoir face au monde en guerre s’accroît .Quelques très belles lettres sur ce sujet.Lui qui a longtemps cru à un passé sudiste « chevaleresque » assez mythtologique déchante en voyant la tournure que prend la seconde guerre mondiale apocalyptique.
Les marques de tendresse pour la famille sont rares. . Sauf pour un neveu qui s’engage comme aviateur pendant la seconde guerre mondiale et qui lui rappelle sa formation dans la RAF, à Toronto , en 1918 et sa déception de n’avoir pu rejoindre le front en France. Rien de bien personnel sur la mort de sa fille Alabama, enfant prématurée, morte cinq jours après sa naissance au cours de cette année 1931.Simplement on remarque que cette année là est capitale dans son parcours littéraire. Il publie son premier succès en librairie « Sanctuaire » – intitulé « Dark House »- et commence « Lumière d’août » considéré par beaucoup de critiques comme son sommet littéraire. Le 21 septembre de la même année il publie « Treize histoires », dont il reprendra des thèmes et parfois des pages entières pour les inclure dans ses romans tardifs, notamment « Le hameau ». « Treize histoires » recueil de nouvelles écrites pour des magazines pour vite faire de l’argent, , témoigne de sa capacité à être au meilleur de son talent .
C’est aussi en septembre 1931 , que, à court d’argent depuis qu’il s’est endetté pour acheter la belle demeure sudiste de Rowan Oak, qu’il décide de se rendre à Hollywood. Il travaillera donc une douzaine de fois comme, scénariste pour la Métro-Goldwyn-Mayer. Universal et la Fox. Il collabore avec Howard Hawks à l’adaptation des « Croix de bois » de Roland Dorgelès,(« The road to Glory ») mais également »Le port de l’angoisse » d’après Hemingway, et « le grand sommeil » d’après Chandler. Dans ses lettres aucun mot sur Lauren Bacall ni de Humphrey Bogart. Il est navré d’être obligé de quitter sa petite ville d’Oxford, Mississippi, et de travailler dans ce qu’il appelle « les mines de sel » pour des tarifs qu’il juge médiocres.. Pourtant le cinéaste Howard Hawks l’aidera auprès des grandes compagnies.
Le paradoxe de cette correspondance,c’est qu’ à part les premières longues lettres descriptives du jeune Faulkner à sa mère, quand il voyage en Europe, traînant dans le jardin du Luxembourg à Paris, l’obsession reste l ’œuvre, l’ acharnement à l’accomplir pour atteindre la grandeur, exprimer toutes les voix enfouies en nous, des plus superficielles aux plus profondes, les plus cachées, et les plus libidinales. « Le bruit et la fureur » en est l’exemple
L’argent devient l’obsession.La scie.Il en manque sans cesse. « Je vais assez bien. Toujours occupé à écrire des nouvelles. J’en vendrais bien quelques unes. Si je peux en vendre une pour un prix maximum, je suis tiré d’affaire jusqu’en octobre, ce qui me laissera deux mois pour en écrire et en vendre une autre. » Quelques lettres aux maîtresses décevantes, carrées, bourrues, souvent des conseils pour écrire, ou mieux, parfois un vraie confidence.Par exemple à son « amie » Else Jonsson,il avoue le 9 juin 1951 « Je suis vraiment las d’écrire,las des angoisses, du labeur.Je continuerai sans doute jusqu’à ma mort,mais, en ce moment, la meilleure façon pour moi de trouver la paix serait de briser mon crayon , de l’envoyer au diable et d’admettre que je ne connais pas plus que les autres le pourquoi des choses, les réponses.
Bill »
Pas grand-chose sur son épouse, il considère le mariage comme une prison. Assez peu sur son amour si fort pour sa fille unique « Missy » ,mais énormément de lettres en ce qui concerne les contrats, les pourcentages, les chiffres de ventes. Il est vigilant pour les des corrections(il voulait des encres de couleurs différentes pour marquer la déroutante chronologie dans « Le bruit et le fureur » et ne l’a pas obtenu) . On note son perpétuel s acharnement à ré-écrire , raturer, recoudre, biffer, transformer, recycler des textes courts pour les intégrer a ses sagas romanesques. Il manifeste des exigences pointues sur délais de publication. Ses contrats avec la Warner ou la MGM sont léonins et l’asservissent pour des années et il ne réussit pas à s’en dépêtrer. Il se révèle souvent redoutable comptable, très maquignon sur un marché aux bestiaux. Il ressemble aux paysans de ses romans. Il se révèle vétilleux, pinailleur, exigeant pour ce qui concerne la présentation, l’impression, le choix des caractères,de ses livres, leur graphie et les illustrations des couvertures. Malgré ses exigences, il devient le meilleur ami de ses agents, Ben Wasson, et Harold Ober. Ce sont eux qui recueillent les confidences et les aveux . C’est à eux qu’il révèle ses perpétuelles anxiétés, ses découragements, ses colères, sa lassitude, ses moments de cafards,mais aussi sa fierté d’accomplir quelque chose de singulier et de grandiose malgré tant d’échecs commerciaux. Le 20 août 1945, il écrit de son bureau à Hollywood à son agent : »Je crois que j’en ai vraiment assez de Hollywood. Je me sens déprimé,fatigué, j’ai l’impression horrible de gaspiller mon temps- à peu près tous les symptômes d’une explosion ou d’un effondrement . Je serai peut-être en état de revenir ici plus tard,mais je crois que je vais finir mon présent travail ( sur le film « Stallion Road ») et rentrer. Dans l’état où je suis, je ne vous cache pas que je prends même peur à l’idée de rester ici plus longtemps. Depuis un certain temps je vois venir ce moment où arrivés à un certain âge(la cinquantaine) les artistes finissent presque tous par admettre qu’il n’y a pas de solution à la vie et qu’elle n’est pas , peut-être même n’a jamais été, digne d’être vécue. Avant de partir d’ici, j’essaierai d ‘établir des contacts dans l’espoir de pouvoir travailler chez moi, puisque telle semble être pour moi la manière la plus facile de gagner de l’argent dont j’ai besoin ou dont je crois avoir besoin.De votre côté, voyez-vous quoique ce soit que je puisse faire pour m’assurer un revenu plus ou moins certain ? Mes livres ne se sont jamais vendus, et ne sont plus disponibles en librairie ; le labeur de ma vie (la création de mon comté apocryphe), même si j’ai encore quelques petites choses à y ajouter , ne me fera jamais vivre. Je n’ai pas un jugement assez sûr quant à ce qui est commercial pour en écrire avec 50 % de succès . Est-ce que je pourrais faire un travail d édition, ou une besogne de plumitif chez moi, où la vie est moins chère qu’ici à l’hôtel ,etc., et là-bas une maison dont les frais ne changent pas, que j’y sois ou non ? (..) Je ne me sens pas bien , j’ai perdu du poids,etc, et encore qu’il n’y ait rien de sérieux que je sache ou que j’appréhende.Seulement si je file maintenant, je risque de laisser derrière moi une si mauvaise odeur qu’il me sera difficile de revenir même chez les Warner qui naturellement me mettront à l ‘index, sauf si je réussis à les convaincre de me libérer de mon contrat, ce qu’ils ont refusé jusqu’à présent. »

Cette lettre pourrait avoir été écrite par Scott Fitzgerald qui, lui aussi, a souffert à Hollywood.
Chez les deux écrivains s’exprime un même sentiment atroce d’exil, de gâchis de talent, d’usure physique et mentale , de solitude dans une énorme machine broyeuse, d’anonymat humiliant.Chez les deux un commun sentiment de prostituer leur talent, et d’être exploités et essorés sans état d’âme. Tous deux sont malades de voir que les étagères des grandes librairies n’ont plus leurs livres. Enfin,chez les deux, un même recours à la bouteille et à des consolations féminines, et des flirts instables . L’unique différence, mais elle est de taille, c’est que Scott Fitzgeral décrira avec précision les mœurs d’Hollywood, dans sa série de nouvelles «Les aventures de Pat Hobby »,( Pat Hobby est son double en plus burlesque ) et qu’il réussira la meilleure peinture d’Hollywood avec son roman inachevé « le dernier Nabab ». Ce roman magique, testamentaire, inachevé est son ultime chef-d’oeuvre . Le portrait de Monroe Stahr, directement inspiré du producteur Irvin Thalberg est une totale réussite. Avec « Le dernier nabab » on n’a à jamais n’a mieux défini l’ambiance dans les studios, dans les bureaux ,les soumissions, les hiérarchies, la nature du travail des scénaristes, les mirages de succès qui hantent les écrivains-tacherons , et aussi les retours tragiques, le soir, dans des chambres d’hôtel anonymes.

Mirages ,cruautés, nostalgies… Une fois de plus Scott réussit à décrire ce qu’il y a de volatile et d’impalpable dans les studios..Chez Faulkner, rien de tout ça. Il ne fait pas de littérature à propos d’Hollywood, il lutte pour se soustraire à quelques lignes de contrat qui l’éloignent de son Mississippi, de sa famille, de son domaine de Rowan Oak pendant des mois, et même des années.
Revenons à Faulkner. Lui n’a jamais quitté son « petit timbre poste de terre natale », il est enfoncé dans ses paysans, ses Noirs, ses Sartoris et ses Compson, ses idiots lubriques, ses bordels de la Nouvelle Orleans, et surtout ses généalogies qui trimballent des malédictions comme dans la Bible.A partir de 1940 et 1941 il poursuit la tâche harassante de décrire son comté imaginaire de Yoknapatawpha livré aux Snopes. La fameuse « trilogie des Snopes » (« Le hameau « La ville », »le domaine »).Il détaille à quel point les Snopes. sont des voyous d’une nouvelle generation, des escrocs qui rachètent le terres, les fermes, les commerces et se commortent en potentats démagogues qui mettent en péril l’identité du Sud. Car il ne faut pas se cacher que Faulkner glorifie le passé sudiste et ses planteurs aristocrates. Il analyse « ce populisme quasi fasciste du Sud de l’entre-deux-guerres » selon la formule du critique littéraire Pierre-Yves Pétillon. Cette fin de carrière nous offre un mélange de truculence, de dérision, d’érotisme, de rigolade, de notations macabres ou lyriques.

On découvre aussi,dans ces lettres, que Faulkner aimait le risque physique,comme Hemingway. Il adorait piloter un avion, chasser .Il pratiquait régulièrement la chasse à courre. : »Je vais me remettre au travail maintenant que le temps est trop mauvais pour me permettre de chasser.L’automne dernier , j’ai manqué un cerf superbe. C’était ce que vous appelez un 6-cors, et nous dans le Sud, un 12-cors car nous comptions les deux ramures.Il sortait d’un fourré en pleine vitesse ; j’ai tout juste entendu une branche casser, j’ai tourné la tête et je l’ai vu, à 100 mètres environ.Il ne bondissait pas, il courait comme un cheval au galop, à quelque 50 km/h. Il a couru à découvert sur une cinquantaine de mètres. Je crois que la première balle(c’était du .270) a explosé en touchant une branche.Mais la seconde l’a complètement manqué.Il courait trop vite pour moi.Il était magnifique. Maintenant que c’est fini, je suis heureux que sa tête soit encore dans la forêt plutôt que sur un mur. » lettre de décembre 1946 à Malcolm Cowley.
Cet éleveur de cochons aimait aussi pratiquer la voile. Le 22 mai 1950 :»J’ai été surpris par un grain vendredi et j’ai perdu ma boite à outils et mon pantalon contenant mon portefeuille avec dedans les cent dix dollars que venait de me rapporter la vente de mes cochons. J’ai dérivé pendant 5 heures, assis sur la coque, avant de pouvoir regagner la rive à la nage . J’ai remis le bateau d’aplomb le lendemain, j’ai fait sécher le tout ; pas de dégâts sinon que j’ai perdu le gouvernail, ainsi que les lattes de la grande voile emportées par le vent. J’étais seul et je n’ai pas pu affaler assez vite. Quand la coque était renversée, j’ai constaté que la dérive était coincée, ce qui explique pourquoi je n’avais pas réussi à lofer à temps. »
Les lettres révèlent l’envers du décor : une angoisse venue assez tôt devant l’épuisement possible de son inspiration et combattue par l’alcool («Je connais maintenant chacun des mots du livre -il s’agit de « Parabole » ébnorme livre fardeau – je n’écris plus aussi vite qu’autrefois. » Et aussi la douleur d’être mal compris , mal jugé.Pubkliuer et oublier sont trop proches. oublié. .Il se confie à son agent préféré Malcolm Cowley en novembre 1944 : »Je ne raconte jamais que la même histoire , c’est-à-dire moi même et le monde. Tom Wolfe essayait de tout dire, de tout saisir, le monde plus son moi, ou le monde filtré par son moi , ou les efforts de son moi pour embrasser dans un seul livre le monde où il était né, où il avait marché un court instant et où maintenant il repose. Ceci explique ce que les gens appellent obscurité:style compliqué,informe,phrases interminables. J’essaie de tout dire en une seule phrase, entre la majuscule et le point final. » Il ajoute ceci qui surprend : »Je suis enclin à penser que la matière que j’emploie ,le Sud, ne compte pas tellement pour moi.Il se trouve que je la connais et que je n’ai pas le temps au cours d’une seule vie d’en étudier une autre et décrire en même temps »Cette vie qu’il résume quelques lignes plus loin : « la même furieuse course d’obstacles vers le néant, et partout, à tous les moments du temps, l’homme pue toujours la même puanteur. »