Le carnet de Montpellier

J’ai retrouvé quelques carnets des années 80 et 90. Voici un extrait de celui consacré à ma visite à Montpellier.

Montpellier 24 Juin 1992

Arrivée dans le Sud après une interminable route monotone, dans l’étouffoir de la voiture. Une chaleur massive et sèche sur la ville. La pierre plus blanche, les platanes tordus avec des morceaux d’écorce plus clairs sur les troncs. Une vaste demeure patricienne isolée derrière ses palmiers et ses pins me rappelle une villa romaine , son vieux rose effrité et l’odeur de résine saturée de miel qui cerne l’allée du jardin. La lumière claire et dure sur les toits.Les palmiers tassés et poussiéreux .

Aux terrasses des cafés, je choisis le bistrot étroit celui qui offre des tables de bistrot cerclés de cuivre, dessus de marbre avec ses blancs nacrés veinés de curieuses pâleurs jaunes Entendu à une table voisine, un couple :

Lui :   Au fond, c’est tout à fait anormal  de se rentrer dedans, de s’encastrer  l’un dans l’autre. Non ?

Elle: Je ne t’ai jamais pénétré (silence)..enfin je ne crois pas..

Lui boit son pastis à petites gorgées et elle son verre de thé.

Lui. Quand je ne dors pas la nuit, je pense à mes parents, à ma sœur, à mon enfance. (silence) c’est agréable de penser la nuit, l’esprit bien clair, quand les autres dorment. Oui,je pense aussi à toi.

Elle. La nuit ?

Lui : Oui, j’aime bien, Je te reconstruis.

Elle. C’est idiot, je suis à tes côtés.

Lui(murmure las)… ça n’a rien à voir….

Ici, dans les ruelles aux ombres sèches, avec le couloir de ciel blanc ma mémoire revient sur après-guerre de mon enfance en Normandie, ces interminables dimanches pluvieux d’un Caen en reconstruction. La nuit je revois le vieux film des années cinquante dans le pavillon meulière aux fenêtres bordées de briquettes de l’avenue Albert Premier. Les journées de désœuvrement l’été. Le dimanche après-midi , quand j’avais 6 ou 7 ans, mon père fumait dans le salon, calé au fond de son fauteuil cuir, et dans un silence qui stérilisait tout, il posait un disque 33 tours sur la platine de feutre d’un combiné Point Bleu . Il écoutait, extatique,les yeux clos, la cinquième de Beethoven entouré des volutes de fumée de sa cigarette . Il devenait un empereur de pierre ou un sphinx aux paupières fermées . Quand il ouvrait les yeux, deux trous d’ombre qui me faisaient peur. Son regard ne m’acquittait jamais.

Le jeune couple reprend son bavardage.Ils repartiront plus tard, main dans la main. Lui est grand, hâlé, visiblement sportif, un visage aux traits assez épais,une nuque plate, un polo rose,un pantalon large noir, évasé dans le bas comme ceux des marins américains.   Elle, fine, souple, profil d’une grande finesse, cheveux courts châtains avec un petit chignon porté assez bas sur la nuque. Deux petits poinçons d’or aux oreilles. Elle porte un pantalon corsaire bleu et des ballerines noires usées. Elle un pansement Urgo à l’endroit du creux poplité de sa jambe gauche Dans son sac-cabas tressé, j’ai vu qu’elle avait un livre de poche mais impossible de découvrir le titre. Elle marche avec grâce, silhouette à la Juliette Greco.

Quelques minutes plus tard un couple plus âgé s’installe à leur table. L’homme est massif, moustachu, veste de lin beige, polo noir moulant sa bedaine, short kaki et jambes poilues. Il essaie à plusieurs reprises d’ôter sa veste froissée sans se lever de sa chaise,puis, après plusieurs échecs se lève enfin pour régler le problème et sortir d’une poche intérieure un paquet de jeux à gratter genre Las Vegas et quelques billets de banque attachés par un simple trombone. Ensuite il essaie de caler la table bancale .ll surveille le garçon de café qui nettoie d’autres tables . La femme, boudinée dans un pull violet à grosses mailles reste la tête penchée en arrière , la bouche ouverte, figée, tournée vers le ciel comme si elle le sondait pour la première fois. Et je m’aperçois que ce nouveau couple a encombré la table avec deux téléphones, un guide touristique, des clés de voiture, un étui à lunettes et un genre de laisse à chien avec des dorures. Le plaisir de crayonner les profils de mes voisins sur un carnet étroit à spirales. Le couple regarde avec une certaine agressivité le garçon à long tablier blanc qui nettoie une autre table en froissant d’un coup sec des serviettes en papier puis empile , tasses et soucoupes sur le plateau jaune déjà encombré de verres aux parois mousseuses. Il repart en chantonnant vers les cuisines sans se soucier d’eux .

Je repense au premier couple, je m’ imagine vivre avec elle, où l’emmener en vacances . Puis je m’imagine avec lui, le long d’un port grec à admirer des yachts de luxe ; puis avec les deux, à la terrasse d’une belle villa en Crète . Nos soirées, nos sous-entendus érotiques aussi savoureux que cultivés (elle cite Ulysse de James Joyce) ajoutons les traits blancs des voiliers sur le bleu indigo de la mer… Je m’agace de n’avoir pu lire le titre du livre de poche glissé dans le cabas, livre qui, selon son format et ses couleurs vives et géométriques, me fait penser qu’il s’agit d’un poche étranger, sans doute anglais ou américain. Ces deux là, ils sont assez beaux à voir et ça me rassure une telle rencontre. Envie d’embarquer avec eux vers des îles lointaines parfumées, des herbes pleines de souvenirs, sous-bois à myrtilles avec des insectes à élytres d’un vert bronze ou d’un brun mordoré qui traversent les ombres ensoleillées d’un sentier, longs rivages de dunes et j’ai l’envie soudain de voir Nausicaa pénétrer prudemment dans les vagues,les bras polis par de l’huile.

Hier, marche en plein soleil,jardinets grillages tordus, buissons secs, palissades, micas, un corbeau sautille contre des fils de fer barbelés, bras d’eau morte,barque pourrissant. Impression d’une sorte d’inconvenance d’avancer dans ces lieux à l’abandon , stériles, comme si ce coin perdu était perçu flottant et mouillé à travers un manque de sommeil, endroit sans air, noir de lumière , sable à perte de vue.

Je suis arrivé dans un coin brûlé de soleil, et là, soudain, la tapisserie de corps nus enchevêtrés, mortels chus d’un désastre, gigantesque tapisserie de chair humaine en train de rissoler. L’enfer de Dante parmi les boites de bière, des cartons déchirés, des chaussettes, des cailloux.

Remonté vers le centre ville de Montpellier : des employées en blouses roses, qui travaillent sans doute dans une parfumerie proche, fument alignées sur un muret.Elles brisent la cellophane des paquets de cigarette d’un coup d’ongle.L’eau de la fontaine crépite sur les pieds d’une statue.Le type qu téléphone face à une grande glace ancienne qui le reflète en morceaux.Des lignes de plantes grasses couvertes d’un curieux duvet poussiéreux.

L’eau trouble dans les canaux avec de curieux pavés dessous.. Un filet d’eau claire passe rapide et tinte sur un fond boueux. Dans certains ruelles, des affiches électorales collées à la va-vite sont clairement des appels à la haine et à l’exclusion. Les intérieurs des cuisines où tout le monde bavarde haut et fort et qu’on entrevoit dans la pénombre derrière des rubans de plastique qui frémissent au vent.

Le soir, rues désertes,faibles halos de lumières des lampadaires ,rideaux de dentelle d’un restaurant étroit comme un couloir. Dîner ce soir avec le diable qui aime les solitaires. Puis , dans la chambre d’hôtel , avant la nuit, repousser le contrevent épais au bois tiède , écouter des paroles échangées par ceux qui travaillent dans les cuisines dans la cour.

Nuit fraîche, le drap léger sur le corps.

Le matin, table de toilette en pin, la cuvette de marbre et au dessus le miroir ovale piqueté.

Sur la table, le sucrier vide, les gouttes d’eau de la pluie récente , compter les tranches de pain, admirer le minuscule pot de lait en porcelaine blanche, faire le bilan de ce qui nous manquera un jour. En contrebas de la terrasse deux jeunes femmes brunes bavardent et leurs poussettes côte à côte avec deux enfants, l’une d’elle grignote une barre de Toblerone, des cameras de sécurité aux extrémités de la rue, ces jeunes mères aux belles silhouettes s’éloignent dans la ruelle, est-ce que cela, un jour, va aussi disparaître ?

Au kiosque, du bas de la rue, sur une place pleine de monde,l’impression que la journée se dilate de nouveau. Des embellissements dans un hôtel XVIIIème à perron sculpté. Manchettes des journaux , magazines suspendus à des fines tringles de fer. L a foule des passants défile cachée derrière des lunettes de soleil .Ce fleuve de silhouettes disparait vers les embouteillages d’une grande place pleine de travaux. Je m’enfonce dans des ruelles à odeurs de pisse de chat et croise des filles en maillot de bain, crinières de cheveux mouillés, et espadrilles effilochées. Le long d’un jardin public les feuillages encore frais de la nuit ,le bleu du ciel , quelques nuages qui ressemblent à des vapeurs isolés dans leur navigation si lente.

Les terres méditerranéennes avec leurs terrasses dallées , leurs pots de terre,comme des amphores, avec plantes vertes dont les larges feuilles plates sont poussiéreuses .Les filets d’eau qui tintent dans les ruelles en pente,vides le matin, elles s’emplissent de passants à midi. Escaliers avec balustrades, et leur finesse dentelée, comme si ceux qui ont bâti et ouvragé ça étaient alors pleins de confiance, de bonté et de courtoisie pour l’espèce humaine et les générations futures .

Le bilan.

Nous avons bu le vin blanc mousseux dans les mêmes verres

Nous avons visité ensemble l’enceinte des châteaux

Nous avons traversé des forêts au soleil.

J’appuyais mes deux mains sur tes bras frais, presque froids .

Nous avons pris les mêmes venelles qui descendaient vers les vignobles .

Pour nous deux le banc au bois légèrement pourri au bord du Neckar .Plus tard, un autre banc aux lattes tièdes

Le fluide bruissement des feuillages.

Nous avons pris le sentier de la Würmlinger Kapelle très tôt un matin dans le brouillard.

Nous nous sommes longtemps crus supérieurs

Puis nous nous sommes réjouis d’être séparés.

Le premier soleil sur les mains

Le banc aux lattes tièdes.
Le clapot régulier contre la coque du voilier

Les reflets du soleil sur les galets dans l’eau .

Brecht revient en France, mais lequel?

Plusieurs journaux et critiques de théâtre l’ont remarqué:il y a un retour à Brecht. Joelle Gayot dans « Le monde » : »S’il ne disparaît jamais vraiment des scènes de théâtre, Bertolt Brecht (1898-1956) s’y fait, par périodes, plus discret, moins audible. Convoqué sur les planches, cette saison, par des metteurs en scène de générations et d’esthétiques différentes, le dramaturge germanique dont toute l’œuvre tombera dans le domaine public le 15 août 2026, bénéficie aujourd’hui d’un regain d’attention et d’écoute. Le hasard n’y est pour rien.

De Grand-Peur et misère du IIIe Reich (un spectacle de Julie Duclos) à Mère Courage (texte mis en scène par Lisaboa Houbrechts et cité dans L’Esthétique de la résistance, de Sylvain Creuzevault) en passant par L’Exception et la Règle (une représentation de Bernard Sobel), les pièces du marxiste allemand sont un mode d’emploi à l’intention des sociétés contemporaines. Parce qu’elles décryptent les processus empruntés par les totalitarismes, parce qu’elles explorent les dilemmes auxquels sont confrontés les hommes en situation de crise, parce qu’elles scrutent les dégâts exercés par les autocraties jusque dans l’intimité de cercles familiaux.

Ce qui est à noter et que la critique du journal « Le monde » Joelle Gayot ne dit pas, c’est qu’il n’y a pas un Brecht mais plusieurs . Il y a l’anarchiste de 2O ans , lyrique de « Baal »,cheveux ras et regard enflammé derrière des petites lunettes d’acier. Un jeune révolté nourri de Rimbaud-qu’il plagie- il l’écrit à l’âge de 20 ans en 19181919, au sortir de la Première Guerre mondiale, dans un style libertaire et amoral. Il ne ressemble en rien au Brecht personnage officiel de 1952 décoré de l’ordre de Lénine -visage de paysan madré – admirateur de la Chine antique et de Goethe à la fin de sa vie. On peut aussi trouver à redire à l’exploiteur de ses collaboratrices, militantes antifascistes, comme Elisabeth Hauptmann (pour « Saint-Jeanne des abattoirs » et « Mère Courage et ses enfants » ) ou la si fidèle Margarete Steffin (pour « Les fusils de la mère Carrar » », « Grand-peur et misère du III° Reich », « La bonne âme de Se Tchouan » et »La résistible ascension d’arturo Ui » ou sa maîtresse Ruth Berlau pour «Le Cercle de craie caucausien» ou la militante finlandaise qui l’hébergea dans sa propriété, Hella Wuolijoki,qui qui l’aida a rédiger « Maitre Puntila et son valet Matti » .Brecht les mettait à contribution et oubliait de les mentionner au final.

Brecht reste un écrivain et dramaturge divisé. Il fut particulièrement coupé en deux entre 1949 et 1956 quand il devint à la fois un personnage officiel emblématique de la RDA avec la vitrine prestigieuse du « Berliner Ensemble » ,mais qui déteste, en secret, dans son «Journal de travail » l’état policier d’ de la RDA. Depuis les années 3O il ne cesse cesse de ruser notamment avec la bureaucratie et les consignes de l’État soviétique.

En le relisant, on se demande si c’est vraiment le même personnage qui plagie Rimbaud et Villon dans « Baal » , et celui qui ,ourd et didactique rédige une « Cantate pour l ‘anniversaire de la mort de Lénine » ou des poèmes ou des paroles de chansons qui ressemblent à des tracts. Quel est le lien entre le bouleversant testament « A ceux qui naîtront après nous » des années 2O et l’auteur de « La solution », texte objectif et froid qui condamne la répression du soulèvement ouvrier du 17 juin 1953 quand la milice tira dans la foule.

Où est le lien entre l’exquis et ironique « Voleur de cerises » écrit au Danemark en 1940  avec la douloureuse sagesse résignée des « Élégies de Buckov », qui tourne parfois à la pure détresse, quand le gouvernement Ulbricht le tient sous sa surveillance policière et l’empêche de travailler librement «  Dans le petit matin/Les sapins sont de cuivre/Je les voyais ainsi, /Voilà un demi siècle:Et deux guerres mondiales,/Avec de jeunes yeux. » Ou bien : « Vais-je à temps dans le néant,/J’en retourne les mains pleines. / Quand je hante le néant,/Je retrouve mon chemin. »

Comme Picasso, Brecht fut donc un artiste protéiforme, caméléon, écrivain à « périodes »,à influences diverses (depuis le poete latin Horace jusqu’ à Confucius, depuis les articles de journaux russes ou américains jusqu’aux chants spartakistes jusqu’aux sermons de la Bible, sans oublier de Kipling Diderot, Isherwood,et autres. … Brecht n’est pas un. Il est carrefour d’influences et un cercle de contradictions.. C’est à aprtir de 1929, qu’il ce convertit au marxisme. A cette éppque ,il devient militant pédagogique, Le marxiste hégélien rêve de mettre en vers le « manifeste du Parti communiste ». Il adapte librement le roman « la mère » d’après Gorki. La troupe qu’il a formé avec son épouse Hélène Weigel à Berlin se trouve désormais directement confrontée aux nazis. Les représentations sont interrompues par la police. Et ne reprendront sous forme de simples lectures publiques. En même temps, il manifeste dans sa « période expérimentale » un intérêt pour le cinéma, la radio, le cirque, cherche sans cesse des formes nouvelles . Jusqu’à sa mort Brecht bousculera les règles de la dramaturgie de son époque, s ‘acharnera à tuer la « vieillerie petite bourgeoise » , ce qui lui vaudra des malentendus aussi bien avec le théatre allemand que des metteurs en scène américains de Gauche. Le « Berliner Ensemble »lui permettra enfin d’appliquer sa méthode, à pârtir de 1949., former et éduquer les comédiens mais aussi le public à un théâtre « épique ». Sa révolution sera admirée aussi bien à Berlin-Ouest que dans le reste de l’Europe et à Paris, où Barthes et Bernard Dort déclarent leur enthousiasme.Cette « Mère courage » va influencer deuix génération entière ,celle qui réussit, de Vilar à Planchon, de Jo Tréhard à Vitez la décentralisation culturelle française .

A partir de 1933, Brecht connaît une interminable période d’exil. C’est la période « valises et petit poste de radio ». Brecht et Hélène Weigel quittent Berlin le jour même de l’incendie du Reichstag. Direction Prague, Vienne, puis Paris en mai 1933. En août le couple achète une maison à toit de chaume au Danemark à Skovbostrand. Le couple y restera jusqu’en printemps 1939. un voyage à Moscou au printemps 1935 au cours duquel il comprend les difficultés multiples et quasi insurmontables pour s’installer et travailler en Union Soviétique sous Staline . Il fait une rencontre capitale , Ruth Berlau, comédienne danoise en vue, nommée « Ruth la rouge » qui aprés avoir vu, en tant que jeune journaliste, la vitalité, à Moscou, du théâtre russe, est acquise aux idées communistes, Elle jouera un grand rôle dans sa vie privée. Elle le suivra dans son exil américain.

Au cours de cette période danoise(1933-1939) Brecht au printemps 1935 fut officiellement invité à Moscou . L’idée de peut-être s’y installer l’avait effleuré bien qu’on ne montât point ses pièces. Les officiels soviétiques lui suggèrent un marché : on jouera ses pièces et on publiera ses écrits s’il prend une position claire et nette contre les nazis et surtout s’ il s’aligne sur les consignes du Komintern. Brecht, méfiant, se tien,t sur la réserve.

Une période heureuse s’ouvre en avril 1940, quand Brecht et ses proches s’installent en Finlande. « Eaux riches en poissons ! Forêts de très beaux arbres !/Odeur de bouleaux et de fruits sauvages !/Vent polyphonique, faisant tanguer un air /Si doux que l’on croirait ouverts des bidons de lait/qui là-bas descendent en roulant la ferme blanche ! »

C’ est à cette époque que Brecht écrit la bouffonnerie «  Maître Puntila et son valet Matti », cette comédie au comique percutant. C’est également en Finlande qu’il écrit en mars et avril 1941, avec Margarete Steffin, « La résistible ascension d’Arturo Ui » , pièce maîtresse de son œuvre . C’est aussi en Finlande, qu’après avoir lu avec jubilation « Jacques le fataliste » de Diderot, Brecht compose un étincelant « Dialogues d’exilés » qui transforme ses malheurs d’émigré en réflexions moliéresques sur la solitude de l’individu face aux états totalitaires. Ici, la dialectique hégélienne , menée par les deux personnages de Kalle et Ziffel, se mue en flèches ironiques  acérées : »Le passeport est la partie la pus noble de l’homme » ou « dans un journal, un spécialiste des questions logistiques note avec inquiétude que,pour les militaires, la population civile est devenue un problème sérieux. » Ou bien : «  La meilleur école pour la dialectique, c’est l émigration.Les dialecticiens les plus pénétrants sont les exilés.Ce sont les changements qui les ont forcés à s’exiler, et ils ne s’intéressent qu’aux changements. »

Après avoir longtemps attendu des passeports américains, Brecht quitte la Finlande le 16 Mai 1941.Il traverse l’union soviétique, laisse sa plus fidèle collaboratrice à l’agonie dans un hôpital de Moscou, prend le transsibérien pour gagner Vladivostok. C’est en approchant du lac Baïkal qu’il apprendra, par télégramme, la mort de sa collaboratrice.

A bord de « L’Annie Johnson », il traverse le Pacifique. Mais avant d’ affronter la douane américaine il jette par dessus bord les œuvres de Lénine qu’il gardait dans ses bagages. C’est le paradoxe de Brecht qui se méfie du régime soviétiques et préfère se réfugier auprès de l’ennemi capitaliste pour y travailler au calme.Avec l’argent de la vente de sa maison scandinave et les économies de Steffin,il pourra vivre en Californie.Une consolation , Brecht retrouve la communauté allemande, Heinrich Mann, le couple Feuchtwanger, Alfred Döblin, le cinéaste Fritz Lang, Peter Lorre. Il fait aussi la connaissance d’Aldous Huxley, de Charlie Chaplin, d’Igor Stravinski,Greta Garbo Il retrouve également Salka Viertel, vieille amie de Berlin devenu scénariste à succés. Le travail ne suit pas. « La vie m’a semblé presque nulle part plus difficile qu’ici, dans cette morgue de l’easygoing. »

Il garde une vieille haine envers Thomas Mann, se sent méprisé par Hollywood et ne fait aucun effort pour parler anglais.La perte de Margarete Steffin ,qui avait pris une grande part dans sa création, le perturbe encore. Comble de malheur sa maîtresse Ruth Berlau part travailler à New-York pour l’Office of War Information. Son épouse Hélène Weigel, grande actrice en Allemagne, ne trouve aucun contrat de travail. Trop âgée. Brecht résuma son malaise par ce poème devenu célèbre : « Tous les matins, afin de gagner mon pain,/Je m’en vais au marché aux mensonges./Plein d’espoir/ Je rejoins la queue des vendeurs. »Après l’attaque de Pearl Harbor, les émigrés dont mis sous surveillance. En juin 1942, le Fbi le surveille particulièreent ce Brecht car ses nombreux voyages à Moscou, et sres nombreux écrits marxistes inquiètent . Une voiture note ceux qui fréquentent sa maison. C’est pourtant à cette époque que Fritz lang le fait travailler sur le scénario « Les Bourreaux meurent aussi », film sur l’assassinat de Heydrich « protecteur » nazi , tué par la résistance tchèque. Le film est excellent, mais Brecht se plaint de n’avoir pas été assez écouté par Lang.C’est pourtant avec l’argent gagné sur le film que Brecht peut s’installer dans une maison spacieuse à Santa Monica.

Ce qu’il pense d’Hollywood dans son journal de travail ? »Même les écrivains d’Hollywood les plus routiniers, qui depuis 10 ans fabriquent des scripts à la chaîne, ressentent encore, à une certaine phase de chacun d’entre eux, l’espoir de faire passer cette fois quelque chose de meilleur, d’un peu moins vil, par le biais de telle ou telle ruse, grâce à telle ou telle circonstance heureuse.Cet espoir est toujours déçu, mais sans lui ils ne pourraient pas faire leur travail ; -Et ces films vils et malpropres ne verraient pas le jour. »

Le 30 octobre 1947,la commission des activités anti américaines convoque Brecht à Washington. Il répond aux accusations d’être un communiste. Aucune inculpation.Mais le lendemain 31, Brecht prend l’avion pour Paris.

Il rejoint Zurich où l’attendent ses vieux amis, notamment Caspar Neher. Surtout il reprend ses repères .Le plaisir de retrouver les paysages de l’Europe est immense : » Le premier printemps européen depuis 8 ans, note-t-il dans son journal à la date du 12.4. 48 .Les couleurs de la végétation, tellement plus fraîches et moins crues qu’en Californie.Les arbres fruitiers le long de la voie ferrée s’enfonçant dans Zurich. »  » C’est avec Neher que Brecht travaille sur une adaptation d’Antigone Brecht s’intéresse de plus en plus à la philosophie de Confucius.   Il travaille sur « Le petit organon » essai théorique pour mener à bien son grand projet de modifier de fond en comble les règles du théâtre. Effet de distanciation et théâtre épique.»Une certaine manière d’apprendre est le plaisir le plus important de notre époque, si bien qu’elle doit occuper une grande place dans notre théâtre.De la sorte j’ai pu traiter le théâtre comme une entreprise esthétique, ce qui me permet plus facilement d’exposer les diverses innovations. » Il ajoute : » « Faire du plaisir l’objet du théâtre, se défend comme moi des théories qui veulent atteler le théâtre à la morale(et ainsi l’ennoblir) mais remet tout en ordre l’instant d’après du fait qu’il ne peut concevoir le plaisir sans morale,i.e.,le théâtre ne satisfait pas aux lois de l’éthique en procurant du plaisir,mais ne saurait prétendument procurer du plaisir s’il n’était moral. » La dialectique brechtienne, il faut suivre…

Voir jouer ses pièces, et notamment « Maître Puntila et son valet Matti » à Zurich le rassure . Il n’est pas oublié. Et toutes les innovations qu’il a en tête depuis tant d’années , il va pouvoir les appliquer. En rfevenant à Berlin, comme le lui conseille son épouse Hélène Weigel, qui, elle a sa carte de membre du parti communiste allemand.

Il rentre à Berlin le 22 octobre 1948 dans une ville en ruines.

 Le lendemain à six heures trente du matin :« Je descends la wilhelmstrasse détruite vers la Chancellerie du Reich.Disons pour aller fumer là-bas mon cigare.Quelques ouvriers et quelques femmes des décombres.les décombres m’impressionnent moins que la pensée de tout ce que les gens ont dû faire pour contribuer à la destruction de la ville. » Il note aussi : »Berlin, eau-forte de Churchill d’après une idée d’Hitler. »

Grâce à ses multiples anciens amis de la culture, et des collaborateurs ayant vieilli mais fidèles, , il obtient de pouvoir travailler. Dans son « journal » il se plaint d’être toujours reçu froidement par les autorités , depuis le Bourgmestre de Berlin est jusqu’au la fédération artistique. Il traduit des pensdées de Mao Tsé-Toung.

Il est sans cesse choqué par le spectacle d’ouvriers en haillons traités en esclaves et de femmes qui déblaient les ruines de la ville , ne recevant qu’une misérable soupe le soir. Artistiquement il ouvre un énorme chantier grâce au succès de « Mère Courage » au Deutsches theater . Et début années 5O, il peut pleinement donner la mesure de son talent grâce au « Berliner Ensemble constitué le 12 novembre 1949mais   dont les clés sont confiées à Hélène Weigel. Ce « Berliner » deviendra célèbre dans toute l’Europe, mais décrié par ses ennemis de l’intérieur en RDA. Il a contre lui ceux qu’il appelle les « adversaires du formalisme».

Quand Brecht présente« Puntila et son valet Matti »,succés et nombreux rappels .« Les russes avaient laissé la loge centrale au nouveau gouvernement qui a pris part aux rires » note-t-il. Les moment d’euphorie vont se raréfier au fil des mois . « De l’idéologie, encore de l’idéologie, toujours de l’idéologie. Tout rassemble vaguement à la description d’un mets où rien n’est dit de la saveur. »

En mars 1953, il confie à son journal son total désenchantement.   « Les représentations de Berlin n’ont presque plus aucun écho.dans la presse,les critiques paraissent des mois aprés la première et il n’y a rien dedans, sauf quelques misérables analyses sociologiques.Le public est le puBlic petit-bourgeois de la Volksbühne ,les ouvriers font à peine 7 %. » Brecht se refugie alors dans sa petite maison de Buckov, dans la grande banlieue de Berlin, au bord d’un lac. Il sait qu’on le surveille. On fouille dans sa voiture ,on critique sa lecture de journaux étrangers, les mœurs de sa vie privée. »L’effrayant 17 juin »,1953 apporte la rupture .Il entre alors dans un grand hiver mental. Une sorte d’exil intérieur. « Les élegies de Buckov » expriment, souvent par métaphores cinglantes , son dégoût pour le régime.L’aigle prussien/Quand il donne aux siens la pâture,/L’enfonce à grands coups dans les jeunes becs. » Il évoque aussi sa jeunesse et fait le bilan en bref poèmes elliptiques et d’autant plus puissants. . Cette dernière période ( 1953-1956)lui permet aussi d’accéder à une sorte de réconciliation avec ce qui l’entoure,ce qu’il y a de plus immédiat, de plus quotidien, de plus familier, quelques objets,ne machine à écrire, une estampe chinoise, un rosier, une barque, la chemise légère pour l’été,un cigare , un chien,le petit poste de radio qui l’informe de ce qui se passe dans le monde.Il est de plus en plus intéressé par l’art des Haïku japonais,c’est tout à fait évident quand il décrit ses derniers étés à Buckow dans sa maison de campagne, face au lac.:
 » Jour torride. Ma machine à écrire sur les genoux
Je suis assis dans le pavillon. Une barque verte
Au loin fend la prairie. A sa proue
Une nonne épaisse, lourdement vêtue. Devant elle
Un homme plus âgé en costume de bain. Un prêtre sans doute.
Au milieu, sur un banc, ramant de toutes ses forces,
Un enfant. Comme aux temps d’autrefois! pensai-je
Comme au temps d’autrefois 
»

Brecht joue aux echecs avec Walter Benjamjn en 1939 à Lidingö


Il y a là un souvenir d’enfance tout à fait précis.A Augsbourg,le petit Brecht ,des fenêtres de la maison de ses parents, avait une vue sur un jardin d ‘un cloitre d’Ursulines. Il était fasciné par ces religieuses « dans des habits épais ». N’oublions plus non plus combien il fut dans sa enfance , fasciné par la Bible,que ses parents lisaient  Il a calqué bcp de ses poèmes sur la forme des « sermons » luthériens.
Enfin, l’homme ,désemparé par son isolement idéologique, dans ces années là réussit à trouver une expression poétique pour ce qu’il nommait la notion de « Freundlichkeit », une « amitié », au sens modeste, complice, un retirement, une sagesse en quête d’harmonie intime avec ce qui l’entoure quotidiennement .

Vergnügungen
« Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
la neige, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Voyager
Chanter

Être amical »