J’ai retrouvé quelques carnets des années 80 et 90. Voici un extrait de celui consacré à ma visite à Montpellier.
Montpellier 24 Juin 1992
Arrivée dans le Sud après une interminable route monotone, dans l’étouffoir de la voiture. Une chaleur massive et sèche sur la ville. La pierre plus blanche, les platanes tordus avec des morceaux d’écorce plus clairs sur les troncs. Une vaste demeure patricienne isolée derrière ses palmiers et ses pins me rappelle une villa romaine , son vieux rose effrité et l’odeur de résine saturée de miel qui cerne l’allée du jardin. La lumière claire et dure sur les toits.Les palmiers tassés et poussiéreux .
Aux terrasses des cafés, je choisis le bistrot étroit celui qui offre des tables de bistrot cerclés de cuivre, dessus de marbre avec ses blancs nacrés veinés de curieuses pâleurs jaunes Entendu à une table voisine, un couple :

Lui : Au fond, c’est tout à fait anormal de se rentrer dedans, de s’encastrer l’un dans l’autre. Non ?
Elle: Je ne t’ai jamais pénétré (silence)..enfin je ne crois pas..
Lui boit son pastis à petites gorgées et elle son verre de thé.
Lui. Quand je ne dors pas la nuit, je pense à mes parents, à ma sœur, à mon enfance. (silence) c’est agréable de penser la nuit, l’esprit bien clair, quand les autres dorment. Oui,je pense aussi à toi.
Elle. La nuit ?
Lui : Oui, j’aime bien, Je te reconstruis.
Elle. C’est idiot, je suis à tes côtés.
Lui(murmure las)… ça n’a rien à voir….
Ici, dans les ruelles aux ombres sèches, avec le couloir de ciel blanc ma mémoire revient sur après-guerre de mon enfance en Normandie, ces interminables dimanches pluvieux d’un Caen en reconstruction. La nuit je revois le vieux film des années cinquante dans le pavillon meulière aux fenêtres bordées de briquettes de l’avenue Albert Premier. Les journées de désœuvrement l’été. Le dimanche après-midi , quand j’avais 6 ou 7 ans, mon père fumait dans le salon, calé au fond de son fauteuil cuir, et dans un silence qui stérilisait tout, il posait un disque 33 tours sur la platine de feutre d’un combiné Point Bleu . Il écoutait, extatique,les yeux clos, la cinquième de Beethoven entouré des volutes de fumée de sa cigarette . Il devenait un empereur de pierre ou un sphinx aux paupières fermées . Quand il ouvrait les yeux, deux trous d’ombre qui me faisaient peur. Son regard ne m’acquittait jamais.
Le jeune couple reprend son bavardage.Ils repartiront plus tard, main dans la main. Lui est grand, hâlé, visiblement sportif, un visage aux traits assez épais,une nuque plate, un polo rose,un pantalon large noir, évasé dans le bas comme ceux des marins américains. Elle, fine, souple, profil d’une grande finesse, cheveux courts châtains avec un petit chignon porté assez bas sur la nuque. Deux petits poinçons d’or aux oreilles. Elle porte un pantalon corsaire bleu et des ballerines noires usées. Elle un pansement Urgo à l’endroit du creux poplité de sa jambe gauche Dans son sac-cabas tressé, j’ai vu qu’elle avait un livre de poche mais impossible de découvrir le titre. Elle marche avec grâce, silhouette à la Juliette Greco.

Quelques minutes plus tard un couple plus âgé s’installe à leur table. L’homme est massif, moustachu, veste de lin beige, polo noir moulant sa bedaine, short kaki et jambes poilues. Il essaie à plusieurs reprises d’ôter sa veste froissée sans se lever de sa chaise,puis, après plusieurs échecs se lève enfin pour régler le problème et sortir d’une poche intérieure un paquet de jeux à gratter genre Las Vegas et quelques billets de banque attachés par un simple trombone. Ensuite il essaie de caler la table bancale .ll surveille le garçon de café qui nettoie d’autres tables . La femme, boudinée dans un pull violet à grosses mailles reste la tête penchée en arrière , la bouche ouverte, figée, tournée vers le ciel comme si elle le sondait pour la première fois. Et je m’aperçois que ce nouveau couple a encombré la table avec deux téléphones, un guide touristique, des clés de voiture, un étui à lunettes et un genre de laisse à chien avec des dorures. Le plaisir de crayonner les profils de mes voisins sur un carnet étroit à spirales. Le couple regarde avec une certaine agressivité le garçon à long tablier blanc qui nettoie une autre table en froissant d’un coup sec des serviettes en papier puis empile , tasses et soucoupes sur le plateau jaune déjà encombré de verres aux parois mousseuses. Il repart en chantonnant vers les cuisines sans se soucier d’eux .
Je repense au premier couple, je m’ imagine vivre avec elle, où l’emmener en vacances . Puis je m’imagine avec lui, le long d’un port grec à admirer des yachts de luxe ; puis avec les deux, à la terrasse d’une belle villa en Crète . Nos soirées, nos sous-entendus érotiques aussi savoureux que cultivés (elle cite Ulysse de James Joyce) ajoutons les traits blancs des voiliers sur le bleu indigo de la mer… Je m’agace de n’avoir pu lire le titre du livre de poche glissé dans le cabas, livre qui, selon son format et ses couleurs vives et géométriques, me fait penser qu’il s’agit d’un poche étranger, sans doute anglais ou américain. Ces deux là, ils sont assez beaux à voir et ça me rassure une telle rencontre. Envie d’embarquer avec eux vers des îles lointaines parfumées, des herbes pleines de souvenirs, sous-bois à myrtilles avec des insectes à élytres d’un vert bronze ou d’un brun mordoré qui traversent les ombres ensoleillées d’un sentier, longs rivages de dunes et j’ai l’envie soudain de voir Nausicaa pénétrer prudemment dans les vagues,les bras polis par de l’huile.
Hier, marche en plein soleil,jardinets grillages tordus, buissons secs, palissades, micas, un corbeau sautille contre des fils de fer barbelés, bras d’eau morte,barque pourrissant. Impression d’une sorte d’inconvenance d’avancer dans ces lieux à l’abandon , stériles, comme si ce coin perdu était perçu flottant et mouillé à travers un manque de sommeil, endroit sans air, noir de lumière , sable à perte de vue.

Je suis arrivé dans un coin brûlé de soleil, et là, soudain, la tapisserie de corps nus enchevêtrés, mortels chus d’un désastre, gigantesque tapisserie de chair humaine en train de rissoler. L’enfer de Dante parmi les boites de bière, des cartons déchirés, des chaussettes, des cailloux.
Remonté vers le centre ville de Montpellier : des employées en blouses roses, qui travaillent sans doute dans une parfumerie proche, fument alignées sur un muret.Elles brisent la cellophane des paquets de cigarette d’un coup d’ongle.L’eau de la fontaine crépite sur les pieds d’une statue.Le type qu téléphone face à une grande glace ancienne qui le reflète en morceaux.Des lignes de plantes grasses couvertes d’un curieux duvet poussiéreux.
L’eau trouble dans les canaux avec de curieux pavés dessous.. Un filet d’eau claire passe rapide et tinte sur un fond boueux. Dans certains ruelles, des affiches électorales collées à la va-vite sont clairement des appels à la haine et à l’exclusion. Les intérieurs des cuisines où tout le monde bavarde haut et fort et qu’on entrevoit dans la pénombre derrière des rubans de plastique qui frémissent au vent.
Le soir, rues désertes,faibles halos de lumières des lampadaires ,rideaux de dentelle d’un restaurant étroit comme un couloir. Dîner ce soir avec le diable qui aime les solitaires. Puis , dans la chambre d’hôtel , avant la nuit, repousser le contrevent épais au bois tiède , écouter des paroles échangées par ceux qui travaillent dans les cuisines dans la cour.
Nuit fraîche, le drap léger sur le corps.
Le matin, table de toilette en pin, la cuvette de marbre et au dessus le miroir ovale piqueté.
Sur la table, le sucrier vide, les gouttes d’eau de la pluie récente , compter les tranches de pain, admirer le minuscule pot de lait en porcelaine blanche, faire le bilan de ce qui nous manquera un jour. En contrebas de la terrasse deux jeunes femmes brunes bavardent et leurs poussettes côte à côte avec deux enfants, l’une d’elle grignote une barre de Toblerone, des cameras de sécurité aux extrémités de la rue, ces jeunes mères aux belles silhouettes s’éloignent dans la ruelle, est-ce que cela, un jour, va aussi disparaître ?
Au kiosque, du bas de la rue, sur une place pleine de monde,l’impression que la journée se dilate de nouveau. Des embellissements dans un hôtel XVIIIème à perron sculpté. Manchettes des journaux , magazines suspendus à des fines tringles de fer. L a foule des passants défile cachée derrière des lunettes de soleil .Ce fleuve de silhouettes disparait vers les embouteillages d’une grande place pleine de travaux. Je m’enfonce dans des ruelles à odeurs de pisse de chat et croise des filles en maillot de bain, crinières de cheveux mouillés, et espadrilles effilochées. Le long d’un jardin public les feuillages encore frais de la nuit ,le bleu du ciel , quelques nuages qui ressemblent à des vapeurs isolés dans leur navigation si lente.
Les terres méditerranéennes avec leurs terrasses dallées , leurs pots de terre,comme des amphores, avec plantes vertes dont les larges feuilles plates sont poussiéreuses .Les filets d’eau qui tintent dans les ruelles en pente,vides le matin, elles s’emplissent de passants à midi. Escaliers avec balustrades, et leur finesse dentelée, comme si ceux qui ont bâti et ouvragé ça étaient alors pleins de confiance, de bonté et de courtoisie pour l’espèce humaine et les générations futures .
Le bilan.
Nous avons bu le vin blanc mousseux dans les mêmes verres
Nous avons visité ensemble l’enceinte des châteaux
Nous avons traversé des forêts au soleil.
J’appuyais mes deux mains sur tes bras frais, presque froids .
Nous avons pris les mêmes venelles qui descendaient vers les vignobles .
Pour nous deux le banc au bois légèrement pourri au bord du Neckar .Plus tard, un autre banc aux lattes tièdes
Le fluide bruissement des feuillages.
Nous avons pris le sentier de la Würmlinger Kapelle très tôt un matin dans le brouillard.
Nous nous sommes longtemps crus supérieurs
Puis nous nous sommes réjouis d’être séparés.
Le premier soleil sur les mains
Le banc aux lattes tièdes.
Le clapot régulier contre la coque du voilier
Les reflets du soleil sur les galets dans l’eau .










