Stendhal, quand la solitude et l’ennui lui réusissent

Stendhal à la fin de sa vie, dessin d’Henri Lehmann

Après la publication et le succès d’estime de « Le Rouge et le Noir » , en 1830 et grâce au changement de régime politique, Stendhal se retrouve nommé Consul, d’abord à Trieste(refus clair et net des autrichiens sous la conduite de Metternich) puis est nommé le 17 avril 1831 dans les Etats du Vatican exactement dans le petit port marchand de Civita-Vecchia, à soixante dix kilomètres de Rome. Stendhal a 48 ans et y restera jusqu’en mars 1836 quand il obtient enfin un congé pour revenir à Paris.

Le voilà donc diplomate, mais sous une étroite surveillance policière des Etats Pontificaux qui se méfient de ce « libéral » de cet insolent, ayant servi avec fierté sous Napoléon et qui a fréquenté à Milan des milieux« carbonaristes  et a écrit « Le Rouge et le Noir » roman fondé sur la lutte des classes. 

Stendhal s’ennuie . A son amie Domenico Fiore :« Je crève d’ennui ; je ne puis faire la conversation avec personne ; je voudrais une place de quatre mille francs à Paris.Ma vraie place était d’être aux gages de Marc-Michel Rey,libraire hollandais, qui me donnerait quatre mille francs par an pour un ou deux volumes in-octavo. C’est là le seul travail qui ne me semble aps ridicule. Quoi ! Vieillir à Civitavecchia ! Ou même à Rome ! J’ai tant vu le soleil ! (..) Ma fenêtre est soixante pieds au-dessus de la mer, et je jette dans cette mer les fragments de papier qui restent sur la table, après avoir fait une enveloppe- Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux, ou du moins, tranquilles et satisfaits à ma place ! Mais mon âme à moi, est un feu qui souffre s’il ne flambe pas.Il me faut trois ou quatre pieds cubes d’idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur. » .Ou bien: « Je touche à la barbarie, j’ai la goutte et la gravelle, et je suis fort gros, excessivement nerveux et j’ai cinquante deux ans! Ah! si j’avais su en 1818, mon père ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. etc. Je suis si abasourdi de m’ennuyer à ce point que je ne désire rien, je suis noir. » 

Son travail administratif consiste à empiler des rapports sur les entrées et sorties des navires, vérifier l’état de leurs cargaisons, éventuellement leur mise en quarantaine pour cause de choléra . De plus, assez vite il ne supporte pas son principal collaborateur, le commis Lysimaque Tavernier, curieux personnage, ambitieux et délateur, qui, dans les premiers mois,donne toute satisfaction, ,mais qui très vite, exige le titre de Chancelier, et ,pour accélérer sa carrière, devient un mouchard. Il ne manque jamais de souligner les fréquents séjours du Stendhal à Rome. « Le Lysimaque est noir, méchant, visionnaire, et malheureux », ou «  « M. Lysimaque a toujours été à mes yeux un homme parfaitement faux depuis l’ordonnance du mois dernier,il ne répond plus nettement aux trois quarts de mes lettres,il se croit un personnage. Maintenant qu’il se verra replacé par l’ambassade, après m’avoir appelé ingrat et injuste, je dois m’attendre à cent petits mauvais tours qui se renouvelleront, tous les jours et dont je n’oserai vous entretenir. » La guérilla durera longtemps. Lysimaque, flagorneur avec les puissants, ne cesse de dénoncer Stendhal comme « athée en religion et révolutionnaire en politique, et comme l’un des principaux agents en Italie de la propagande de Paris ».

Contraint donc de travailler avec un être aussi hostile, Stendhal se sentait de plus en plus exilé. Plusieurs fois il sollicite du Duc de Broglie, son supérieur à Paris, un autre poste, « dans le nord » ou en Espagne. Sans succès.

Alors pour lutter contre le sentiment d’asphyxie et de solitude dans ce « trou réellement plus laid que Saint-Cloud », sans échange intellectuel, sans salon pour se distraire, Henri Beyle décide de s’évader par l’écriture. Mais il ne choisit pas le roman.De cet ennui vont naître trois œuvres capitales, toutes cabotant dans l’ autobiographie.

Elles resteront des décennies oubliées dans un tiroir.

Manuscrit de « Vie de Henry Brulard »

En 1832,en juin et juillet, il rédige donc «  Souvenirs d’égotisme »,publié pour la première fois en..1893 !. Dans ce texte nerveux,cassant, on trouve le meilleur du style et du ton Stendhal tel que Paul Valery l’a défini  « «  de formules brusques et brèves qui rompent les chaînes de l’instant, ébranlent un jour morne, et surgissent de l’être comme des rappels aux armes. »

Le 14 janvier 1832, il écrit à son cher ami Domenico Fiore « Je m’amuse à écrire les jolis moments de ma vie ; ensuite je ferai probablement comme avec un plat de cerises, j’écrirais aussi les mauvais moments. » En quatorze jours, du 20 juin au 4 juillet 1832, dans une écriture spontanée, télégraphique, il rédige ces « Souvenirs d’égotisme », consacrés à sa décennie passée à Paris de 1821 à 1830(en 1821, précisons qu’il avait 38 ans..). Ces pages, il les donne pour un «examen de conscience » mais il faut surtout souligner que c’est avant tout pour raconter comment il a lutté en 1821 contre la dépression ( « idées noires », « se brûler la cervelle » ) lorsqu’il a quitté Milan, sachant que le grand amour de sa vie Métilde Dembowski est brisé.

Il se soucie peu de correction littéraire, il n’évite ni les digressions ni les redites méfiant à l’égard de la « belle littérature »,comme si le mécanisme de l’intelligence à vif, et de ses associations naturelles devait l’ emporter sur les prudences d’une belle « mise en scène ». Il ne s’épargne pas. Il se traite d’ « exagéré sentimental », de balourd , de maladroit porté sur l’insolence et la gaffe, ce qui lui valut d’être exclus de certains salons.

Il confie curieusement à Fiore « les jolis moments de sa vie » alors que le texte révèle son immense détresse .
« Je quittai Milan le 13 juin 1821 avec une somme de 3.500 francs ,je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittai, après trois ans d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi. »
Son deuxième souci quand il aborde l’autobiographie  ? « « Toujours j’ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi» que suppose un récit de souvenirs .

Avec « Vie de Henri Brulard »,commencé en 1835, et abandonné inachevé en 1836, Stendhal invente l’autobiographie en révolte.Là encore,règlement de comptes. Son enfance à Grenoble est d’abord une bataille contre son père, sa tante Séraphie, le terrible abbé Raillane, et sa jeune sœur Zénaïde,la « rapporteuse ».

L’aveu œdipien est brûlant : « […] j’étais amoureux de ma mère […] je voulais [la] couvrir de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements […] J’abhorrais mon père quand il venait interrompre mes baisers. » »

Dans les marges du manuscrit il a écrit : » […] son enfance fut heureuse jusqu’à la mort de sa mère, qu’il perdit à sept ans, ensuite les prêtres en firent un enfer. Pour en sortir il étudia les mathématiques avec ferveur ».

L’écriture est fragmentaire , culbutée, précipitée, urgente, télégraphique, toute en saillies caustiques, avec des repetitions et quelques vantardises. Un texte pour lui, pas pour le public. Il se remémore pour comprendre l’adulte qu’il est devenu.

Il se souvient qu’à 6 ans il a accueilli la Révolution française à Grenoble comme une joyeux évènement. C’est jeté sur le papier comme si , en écrivant, le combat reprenait à vif. Cet élan batailleur est soutenu par de multiples croquis et dessins à la plume.La précision dans une foule de détails est garant de l’honnêteté : « Il faut narrer, et j’écris des considérations sur des événements bien petits, mais qui, précisément à cause de leur taille microscopique, ont besoin d’être contés très distinctement. » Il fuit l’odieuse théâtralisation romantique à la Chateaubriand , les beaux mensonges , les fresques reconstituées,les exagérations narcissiques et la surchauffe romantique. C’est un un texte écrit pour soi et pour y voir clair. Il godille dans ce pays étrange ,le passé lointain, car son présent est devenu un temps immobile :« Je passe mes soirées à regarder la mer en regrettant de n’être pas marié à une jolie femme ».

Il lutte contre son vertige d’ennui , ses crises de goutte, les accès de fièvre qui le prennent pendant les étés chauds et humides,une médiocre nourriture, sa mauvaise vue, les chamailleries épuisantes avec son imbécile de Lysimarque.

A son meilleur ami Domenico Fiore : » : « Que faire dans ce poste ? J’y deviens plus stupide chaque jour ; je ne trouve personne pour faire ces parties de volant qui s’appellent avoir de l’esprit. Je suis arrivé à ce point de décadence que, dès que je cherche à former des caractères possibles, je suis absurde ; dans l’abominable absence d’idées où je végète, je ressasse toujours les mêmes données. » Il  résume : »Être obligé de trembler pour la conservation d’une place où je crève d’ennui ! »

On doit donc à ce terrible passage d’un homme qui vieillit , désabusé.Lui qui fut remarqué comme excellent romancier avec « Le rouge et le noir » cinq ans auparavant consate qu’il a l’imagination tarie.On voit naître alors un autre Stendhal : le paysage incertain du passé envahit son présent par bribes et fragments , un peu comme ces fouilles archéologiques auxquelles il s’adonne avec un ami médecin. «  Je vois des images ,je me souviens des effets sur mon coeur,mais pour les causes et la physionomie néant. » .

«  Je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin , quand cela sera fini, ce que j’ai été, gai ou triste,homme d’esprit ou sot,homme de courage ou peureux, et enfin heureux ou malheureux. ».Il est lucide et prophétique « Peut-être la franchise de ce manuscrit le rendra -t-il trop ennuyeux pour être publié », écrit-il le 21 novembre 1835 à Levasseur . Le texte sera publié 60 ans plus tard ! Il se construit sur un deuil , la perte de sa mère quand il a sept ans, et s’achève par une résurrection, celle du jeune homme qui découvre l’Italie,Milan, les femmes.

Notre Consul brimé, surveillé par « le parti prêtre », coincé à Civita -Vecchia (qu’il nomme dans ses lettres à ses amis l’« Aria cattiva ») Stendhal, donc s’évade par l’espace imaginaire et par le papier griffonné. C’est exactement ce que fera Fabrice del Dongo dans « La Chartreuse de Parme » il trouvera sa liberté intérieure et déploiera son espace affectif exalté en prison .

Stendhal par Södermark Johan Olaf (1790-1848).

Avec «  Vie de Henry Brulard » , il remonte vers son enfance en partant du présent,à la manière d’un analysé d’aujourd’hui étendu sur le divan . Quand il trace avec le bout de sa canne sur le sable les noms des femmes aimée sur le Mont Janicule il avoue qu’il ne sait rien de bien stable sur lui. Ce livre sera un acte de connaissance. Il laisse des blancs quand sa mémoire défaille ou quand la scène devient trop violente. L’écart entre l’enfant et ‘l l’adulte qui se souvient tardivement n’est jamais gommé ou effacé donc la prose est discontinue. Il rédige vite parfois une dizaine de pages en une heure en incluant l’humeur du moment. Il ne cache pas que la mort des proches le laissait froid :»Ma tante mourut en A, je tombai à genoux en B » note-t-il sous un croquis. Avec lui, pas de souvenirs enchantés de l’enfance, mais une maïeutique pour se connaître. Et une « invincible répugnance à l’égard des affections obligatoires de la famille ». Jules Renard et Hervé Bazin s’en souviendront. A noter aussi les stridences et crissements ,les rancunes quand il s’agit de son père, Chérubin Beyle.

En 1834, année fertile, il, ouvre un chantier avec la rédaction de « Lucien Leuwen » ,roman inachevé, d’une virulence politique stupéfiante . Il ne sera publié en fragments qu’en1894. C’est dans ce roman que l’auteur va le pus loin pour analyser la bouffonnerie politique de la Restauration.Selon lui la politique est fondée sur la domination,la tromperie, l’escroquerie, c’est une « coquinerie » .Lucien Leuwen, jeune homme plein de bonnes intentions, bénéficiant des conseils d’un père aimant (tiens, la compensation romanesque joue à plein..) va faire son éducation sentimentale à Nancy et sa formation politique à Paris et à Caen, au cours d’une campagne électorale truquée . N’oublions pas que lorsqu’il écrit ce brûlot , en septembre 1835, le gouvernement de Louis Philippe promulgue des lois qui interdisent à la presse d’attaquer la personne du roi et le gouvernement. Le roman met à nu, audacieusement, les égoïsmes,les impostures et les oppressions d’un système politique. Le roman met en scène « le mal moral » d’un régime étouffant .Il met aussi en scène -et avec quelle précision dans l’analyse- le plus grand échec sentimental de Stendhal. Tous les registres des émotions et « du coeur humain » sont exposés dans cette conquête impossible de l’héroïne, Madame de Chasteller .Encore une fois , c’est la projection romanesque de Métilde Dembowski, à Milan. Stendhal revit et revisite son traumatisme. Il détaille presque avec masochisme les erreurs de stratégie amoureuse de son héros . En relisant « Lucien Leuwen »,on note aussi que ce Lucien est l’opposé de Julien Sorel. Lucien adore son père, Lucien se dépouille d’amour-propre, Lucien échoue et s’enlise dans les salons légitimistes de Nancy. Alors que Julien Sorel quitte sa province et s’élève à Paris. Lucien fait le chemin inverse , quitte Paris et s’enlise à Nancy puis à Caen.

C’est à cette époque que Stendhal écrit dans ses lettres « SFCDT », qui veut dire « se foutre carrément de tout ».Et c’est son paradoxe : loin des salons parisiens , loin des loges de la Scala dans sa solitude asphyxiante qu’il élabore ses meilleurs textes autobiographiques. C’est dans la claustration de Civita-Vecchia, que Stendhal devient libre de ton , vrai , comme, plus tard, Fabrice del Dongo, deviendra un amoureux heureux dans sa cellule.

La guerre ordinaire

Chaque jour, sur des chaînes d’info en continu, genre LCI, je vois des généraux expliquer, cartes à l’appui, les dévastations de quartiers dans des villes ukrainiennes. Ces militaires détaillent l’arsenal offensif ou défensif aussi bien russe qu’ukrainien.Ils analysent les performances de ces missiles et de ces drones non pas avec une neutralité de ton mais une certaine admiration pour détailler les performance de ces drones si ingénieux,  armes modesdtes ultra maniables, , constituées avec peu d’éléments et qui pour une somme modique, font d’énormes dégâts et provoquent des incendies gigantesques. Il y a d’un côté comme de l’autre, entre Russie et Ukraine, des nuits à 600 drones et d’autres nuits seulement à 450 drones. On insiste bien : c’est peu coûteux d’une efficacité redoutable, et ça témoigne d’une ingénosité remarquable. On voit qu’on est entre professionnels de l’outillage de la destruction à bas prix. Ces militaires décrivent même avec une curiosité gourmande le nombre de cibles atteintes , la sûreté dans la manipulation de ces armes, leur mobilité, on commente régulièrement l’enthousiasme des lanceurs lorsqu’ils saturent le ciel avec ces louanges qu’on décernerait à des créateurs de nouveaux jeux vidéos ayant atteint une sorte de perfection.

Je regarde ces spécialistes installés dans un confortable studio, commentant des images d’immeubles dévastés, mais je l’avoue, ne suis pas un téléspectateur neutre. Je n’oublie pas mon enfance dans une ville détruite, Caen , les baraquements, le chemin des écoliers entre le damier des restes de caves envahies d’orties , la pauvreté des habitants, leur désarroi même cinq ou six ans plus tard.. Je n’oublie pas les familles traumatisés par les bombardements Alliés entre le 6 juin et la fin août 1944.

Dans les années 1980, voyant mes parents vieillir et n’ayant que des récits familiaux fragmentaires sur la destruction de Caen( ou trop anecdotiques avec toujours les mêmes récits de fin de dîner) à propos de ce Débarquement du 6 juin 1944, je leur ai demandé à d’écrire ce qu’ils avaient vécu à Caen sur ces nuits terribles. Ils ont accepté. J’ai donc acheté deux cahiers de brouillon et deux crayons à bille. Je leur avais bien précisé, qu’il était interdit de « copier » sur l’autre… Ce qu’ils firent en bons élèves. Mon père avait une écriture factuelle et sèche, et ma mère, plus impresionniste.

C’est ainsi que j’ai appris que dès le jour J du Débarquement, à l’aube, vers 6h30 quand les bombardements intenses commencèrent sur la gare(nous habitions pas très loin sur la rive gauche de l’Orne ) ma mère a vécu très mal cette Libération. Vingt ans après l’évènement, elle ne pouvais pas entendre un vague ronronnement d’avion dans le ciel sans pâlir.je voyais ses mains trembler. Dans l’après midi tout le quartier Saint-Jean flambait .Elle tremblait de peur au simple bourdonnement pendant des heures. Dix ans plus tard, je m’en souviens, dés que ma mère entendait un avion dans le ciel se mettait encore à pâlir et à trembler. ce fut le7 Juin que bombardement , par vagues successives pulvérisa le quartier Saint-Jean, là où mon père possédait son magasin. Le feu se propagea et gagna le quartier du port à une vitesse effrayante, c’est un quartier des pensionnats, de cliniques, de monastères , de chapelles et de dispensaires .Les pompiers furent vite débordés ; on fit appel à des ouvriers, des mineurs de Feuguerolles de placer des explosifs pour souffler les incendies, mais les charges étaient trop faibles et les feux s’étendirent. Le brasier se déporta vers la cité Gardin, le boulevard Bertrand et ses marronniers ,les groupes scolaires s’effondrèrent , les cinémas et la célèbre brasserie Chandivert -où Simone de Beauvoir corrigea des copies du bac avant-guerre- brûlaient si fort que les toitures voisines et les charpentes s’embrasaient.

La nuit du 7 juin apporta l’Apocalypse selon tous les témoins de ma famille . Les bombardements commencèrent vers 2h 40 du matin. Plus d’un millier d’ appareils « Lancaster » et de « Halifax » approchèrent de la ville dans un énorme ronronnement , et larguèrent des fusées à parachute qui illuminaient la ville d’une immense clarté blanchâtre vacillante .Les bombes ensuite font éclater les vitres, les toits, trembler les murs. La ville devient un enfer. Les habitants errent comme des fantômes recouverts de poussière. Ma mère se souvient des chute des ardoises sur les trottoirs, les carreaux en miettes, tandis que des tronçons de rues sont recouverts de gravats et des débris de murailles. Les bombardements durèrent jusqu’au12 juin. .L’église Saint-Jean est touchée par plusieurs bombes et si ébranlée que son porche s’incline , tous les anges de pierre sont défigurés, les vitraux éclatent et le transept vacille , la charpente entière se consume, les cloches s’écrasent. Dans l’immeuble occupé par ma grand-mère les plafonds se fissurent puis un étage entier s’effondre et ensevelit les occupants. Saint Jean

Voici un bref extrait de ce que mon père a écrit :

« Mardi 6 juin, Saint-pierre -sur Dives

Grand branle-bas dans la rue de Lisieux , dans cette rue étroite qui communique 50 mètres plus bas que notre magasin, avec le carrefour de la route de Caen, circulent rapidement et de manière ininterrompue des camions allemands, des chars à croix gammée et ce n’est que cris et vocifération des soldats qui, à l’occasion, s’adressent à la population pour leur demander la route de Caen.

Soldats canadiens

Bien entendu à chaque fois que c’est possible on les envoie dans une fausse direction ; nous autres civils, nous sommes éberlués devant un tel déploiement de troupe et on se demande si le débarquement n’est pas commencé.

Vers 17 heures , notre voisin, le commandant Thierry, qui habite en face de notre maison, rentre chez lui .il était parti le matin avec sa compagnie de sapeurs- pompiers. Il nous apprend que le débarquement a commencé la nuit dernière sur la côte et que dès 13h30 les premières bombes se sont abattues sur Caen.*

Il y a de gros dégâts et toutes les compagnies de pompiers des environs sont sur place pour lutter contre les incendies et porter les premiers secours aux blessés.

Traversant la rue, je lui demande s’il a été rue Saint-Jean** et dans le quartier de la rue des jacobins où est mon deuxième magasin.

Je le vois très embarrassé, réticent, et, à force de le questionner il m’annonce que ‘est précisément là que sont tombées les bombes incendiaires Alliées.

Il ne reste plus rien de ce magasin que j’avais installé 26 rue des Jacobins*.

Les Caennais ont subi,le 6 juin, à 6h40, une première attaque d’un groupe d’avions anglo-américains qui a déversé quelques bombes sur la caserne du 43° d’artillerie du Quartier Claude -Decaen sur la rive droite de l’Orne. Un ppste de DCA allemand est éliminé,l’église provisoire de Sainte Thérèse est mitraillée pendant la messe. .Mais c’est surtout à 7h45 que les Caennais prennent la mesure de l’évènement, quand la gare subit un bombardements qui pulvérise les rues voisines et une partie du quartier . .la population reste calme,mais elle est accablée de voir,dans la matinée, des camions allemands traverser la place Saint-Pierre, chargée de prisonniers britanniques.

Un bombardement à 13H30, pulvérise le quartier Saint-Jean et les abords du Château. Un grand incendie s’allume alors et durera jusqu’au 18 juin .

A 16h30, des vagues successives de bombardiers détruisent de nouveaux quartiers qui deviennent un seul brasier. Pour essayer d’enrayer l’incendie du quartier Saint-Jean, les pompiers font appel à des dynamiteurs,mais les faibles charges d’explosif restent sans résultat.

La nuit du 6 au 7 juin, les bombardiers« Lancaster » et « Halifax » achèvent la destruction de la ville. Des centaines d’habitants sont ensevelis sous les décombres et gravats et murs effondrés.


Jeudi 8 juin 1944,mon père écrit :

« Les convois allemands continuent leur défilé infernal et les Alliés viennent les mitrailler ;nous sommes mal placés dans le bas de la rue de Lisieux , près du carrefour de la route de Caen, et nous risquons d’ être bombardés, déjà deux immeubles l’ont été ce matin, et heureusement les occupants étaient sortis, maintenant ils sont sans abri, leur maison n’étant plus qu’un tas de pierres. »

Fin de la rédaction de mon père sur Caen sous les bombes. La suite des textes demeurent des considérations familiales sur l’après-guerre et la Reconstruction, les dommages de guerre, etc. Je ne donne pas d’extraits du récit de ma mère car elle ne le souhaitait pas.Elle resta longtemps perturbée et angoissée au simple bruit d’un avion, pendant des années.

Notons que le meilleur ouvrage, à mon avis, qui décrit à chaud ces journées d’apocalypse reste « Caen pendant la bataille » d’André Gosset et de Paul Leconte. Ces deux journalistes au journal « Normandie » (imprimeur Ozanne et Cie, à Caen) ont recueilli un nombre impressionnant de témoignages pris sur le vif. Je ne sais pas si l’ouvrage a été ré édité,mais il est capital. Aujourd’hui, est née une polémique d’historiens pour savoir si c’était les deux tiers de la ville qui furent détruits dans ces journées là ou beaucoup moins…

Les bombardements anglo-américains, recommencèrent particulièrement intenses dans la nuit du 6 au 7 juillet. Ma grand-mère nous racontait : » Il était environ 11 heures du soir j’avais mal à la tête, j’étais en train de mettre un cachet dans un verre d’eau quand l’immeuble s’est effondré. Je me suis retrouvée un étage plus bas dans le plâtre, les gravats, avec, par miracle, seulement quelques égratignures. » Des années plus tard, ma sœur et moi lui demandions si elle avait avalé ou non son cachet d’aspirine et elle répondait toujours qu’elle ne savait pas.

J’ai toujours entendu dans mon enfance les normands parler de « ce jour terrible du Débarquement »…On peut s’étonner de cette réflexion si paradoxale , mais c’est ainsi que de nombreux normands ont vécu ces journées de Juin, non pas comme une libération et une délivrance mais des journées de deuil avec des centaines de morts et de blessés. Le pire survint les 7 et 8 juillet .Les bombardements furent si intensifs qu’il n’y avait plus rien à faire qu’à regarder le brasier prendre de l’ampleur, s’étendre et les immeubles s’effondrer.

Les quartiers autour de l’Orne et de la gare disparaissaient les uns après les autres, et les bulldozers américains qui vinrent en Août déblayèrent tout, firent tomber les restes de murailles des couvents religieux prés du port .Le quartier Saint-Jean ressembla soudain à un espace blanc de poussière et lisse comme une plage. Les équipes d’urgence , pour essayer de retrouver des corps, se fiaient aux paquets de mouches qu’ils voyaient à certains endroits des décombres. Ce qui resta fut la peur et l’incompréhension. Les tentatives des autorités municipales pour prévenir la population des prochains bombardements furent rares et reçue souvent avec une certaine incrédulité puisque le gros des troupes allemandes se battaient sur la cote. De plus, quand certains avions anglais lâchèrent en haute altitude des paquets de tracts pour prévenir la population de prochaines bombardements intensifs et ordonnant aux Caennais de quitter la ville de toute urgence, les vents, qui soufflaient assez fort, jour là, entraînèrent ces milliers de papiers vers la mer. La malchance continuait,les habitants de Caen continuaient à souffrir et à mourir.

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*Mon père, radio électricien, possédait un magasin rue des Jacobins à Caen. De Saint-Pierre-sur-Dives où il demeurait, il s’y rendait plusieurs fois par semaine.

Scott Fitzgerald avec vue sur Hollywood

Le 20 décembre 1940, Scott Fitzgerald succombait en moins de dix minutes à une crise cardiaque. La veille, il avait  écrit la première partie du chapitre VI de son roman « le dernier Nabab », qui reste inachevé.

Quatre ans auparavant il avait tenté de se suicider deux fois après des  cures de désintoxication alcoolique. Mais en 1937, il  quitte la clinique et travaille comme scénariste à Hollywood. Il raconte  les mœurs d’ Hollywood dans une  série de nouvelles  avec pour personnage principal « Pat Hobby »  qui mêle drôlerie, autodérision,  raillerie mais décrit déjà avec une  précision professionnelle, comment  ça marche l’industrie cinématographique  et ses  grands studios.Lorsque Fitzgerald retourne en Californie et sombre dans l’alcoolisme, c’est Sheilah qui vient le chercher à l’hôpital et prend soin de lui. Elle finit par l’installer dans son appartement, où il cesse de boire pendant la dernière année de sa vie et travaille à son roman « Le Dernier Nabab ». Il ne l’acheva pas lorsqu’il mourut en 1940, à l’âge de 44 ans.

N’ayant pas l’appui d’un grand cinéaste(comme Faulkner eut l’appui d’Howard Hawks) la plupart des scénarios qu’on confiait à Fitzgerald étaient généralement médiocres, il le savait, mais il s’efforçait d’écrire des dialogues percutants et des scènes cohérentes. Malgré cela, son travail était systématiquement interrompu par les dirigeants du studio ou repris par d’autres scénaristes. Il n’obtint le titre de scénariste principal que pour un seul film, « Three Comrades ».,par ailleurs uin excellent film d’aprés le roman d’Erich Maria Remarque.

Il y eut des rumeurs vraiment désagréables à propos des compétences du scénariste Fitzgerald.« On n’imagine pas Fitzgerald comme un grand professionnel, mais il l’était », explique O’Nan un spécialiste de cette époque. « On croit souvent qu’il avait une facilité exceptionnelle pour l’écriture. Ce n’était pas le cas. Il se mettait quotidiennement à son bureau et travaillait sans relâche, même avec la gueule de bois, pour écrire. ezt son do d’observation sur le milieu d’hollywood resteexceptioonnels nouvelles de Pat Hobby, qui sont un vrai régal, et « Le Dernier Nabab » est toujours considéré comme l’un des meilleurs romans jamais écrits sur Hollywood. »

O Nan déclarer aussi : « Il s’efforçait d’intégrer l’équipe de scénaristes du studio lorsqu’il tomba amoureux de Sheilah Graham, chroniqueuse mondaine qui avait l’apparence d’une aristocrate britannique mais avait grandi dans la pauvreté. Sa mère était alcoolique, tout comme le père de Fitzgerald. » Ellez fuit d’une aide incomarable pour lui faire oublier ses humiliations de scénariste et reprendre confiance en son talent.

Le meilleur  de son expérience reste à venir : c ‘est le travail remarquable du « Dernier Nabab ». Ce roman nous fait découvrir avec davantage de complexité et de nuances la vie de Monroe Stahr ,  directeur de production de l’un des plus importants studios de cinéma, directement inspiré de  Irving Thalberg, un des patrons d’Hollywood les plus  doués ,homme parti de rien,  acharné  de travail, veuf encore jeune,  homme austère, et se sachant  menacé par une faiblesse cardiaque.fitzgerald était fasciné par la réussite et l’aura de ce producteur.

Le producteur est  le rouage essentiel, le Jupiter tonnant  dans  ses studios ,l’oracle et le génie industriel. « L’oracle avait parlé.Il n’y avait pas à mettre sa parole en doute ni à discuter.il fallait que Stahr eût toujours raison-non pas le plus souvent, mais toujours- sans quoi toute la structure aurait fondu comme du beurre, de proche en proche. »

Scott Fitzgerald à la fin de sa vie

Quand le roman commence,  l’histoire  est racontée par Cecilia Brady, fille d’un producteur  associé à Stahr, et amoureuse de Stahr. «  Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma.  Rudolph Valentino vint célébrer l’anniversaire de mes cinq ans- en tout cas c’est ce qu’on m’a raconté..Si je  le mentionne, c’est simplement pour montrer qu’avant même avoir atteint l’âge de raison, j’étais bien placée pour voir tourner les rouages. »

Effectivement, on est frappé  par   l’exactitude  de Fitzgerald  pour démonter  les rouages  de la machine industrielle implacable. ., l’élégance, la fluidité volubile, et la rapidité avec lesquelles  le roman  donne à voir les rôles des producteurs  , des metteurs en scène, des financiers, des scénaristes qui travaillent en bande,(les débutants, les confirmés, les égarés, les fumistes,  ceux qui passent mal du théâtre au cinéma) tous   interchangeables au gré des caprices des producteurs.  On  découvre l’importance du chef-opérateur(le meilleur est Pete Zavras, nom à consonance  centre-européenne)   le  monde des figurants, la docilité obligatoire des décorateurs,  des monteurs, les  visionnages quotidiens des bouts de film(les « rushes »)  tournés le matin même , les contraintes financières, le choix  délibéré de perdre de l’agent sur un « film de prestige » , le ballet des courtisans autour  de Monroe Stahr ; ne pas oublier non plus   ceux qu’ un réalisateur appelle « les sales cons de la publicité », le filtrage des casse-pieds par la secrétaire personnelle toute puissante  de Monroe. Les  certitudes impitoyables de Stahr sur  ce qu’il convient de tourner.

Irving Thalberg,le modèle de Monroe Stahr

 A cet égard le meilleur est dans la scène   du metteur en scène tâcheron qu’on vire, car  il  est mené par le bout du nez  par  la comédiennes-vedette, une « garce »,  dont  on précise « elle était  un mal nécessaire, empruntée pour un seule film à une autre compagnie ».

 Les metteurs en scène sont de   simples exécutants des désirs de Stahr. on  les  remplace en plein milieu du tournage devant  l’équipe stupéfaite :« -Vous avez filmé de la merde. Vous savez à quoi elle e fait penser (la comédienne) dans les rushes ? A une réclame de charcuterie ! » Fitzgerald est virtuose quand il fait donner une leçon de cinéma par Monro Stahr à un scénariste  désemparé ou quand il explique le système  des « transparences » en trois lignes. Il y a aussi  les « invités de marque,  hommes politiques et VIP qui viennent visiter la « Mecque du cinéma » et qu’il faut ménager, parce que la communication, les services de presse, les échotiers sont les rouages de la machine.

Irving Thalberg et son épouse Nora Shearer

 Le roman   ne cache pas  les rapports  brutaux qui sont en train de s’installer à cette époque entre producteurs et  syndicats .Dans cet ultime chapitre VI Monroe demande à Cecilia « je voudrais que vous m’arrangiez quelque chose Celia :je veux rencontrer un membre de Parti communiste »  et le moins qu’on puisse dire , c’est que la rencontre entre Stahr et un syndicaliste de New-York prendra une tournure psychologique et sportive inattendue. Catch entre deux pointures.  Et cette relation   annonce la « chasse aux sorcières » et le Maccarthysme  galopant dans les milieux d’Hollywood qui prendra dans  ces années 40 une tournure tragique avec dénonciations entre metteurs en scène, entre comédiens, mises à l’index, scénaristes « blacklistés »  virés, ou obligés de travailler avec prête-nom.

Le roman ne cache pas non plus  la réalité du commerce  sexuel avec  « tapées de filles » derrière les canapés. Une seule scène, cruelle, résume tout quand Cécilia, poussant  la porte du bureau de son père, producteur,   et le découvre mal à l‘aise,  en sueur, congestionné,  chemise mal reboutonnée  et qu’elle entend gémir  dans un placard une pauvre fille qui en sort  nue…

   Les lieux sont parfaitement présents , de la salle à manger privée du producteur jusqu’à la cantine des figurants, grands plateaux,  salles de montage, salles de projection pour les rushes, également  traversée  d’Hollywood, avec les hiérarchies des quartiers à la mode ,les banlieues avec bungalows pour les techniciens,  quartiers à l’abandon,villas décaties, drugstores,  plages, les restaurants où il faut être vu, c’est toujours   croqué en trois traits d’une grande justesse   avec un  côté mi- sombre ,mi bouffon, mi -désenchanté, mi-burlesque qui  fait merveille.

Enfin, arrivons à cette histoire d’amour qui charpente l’intrigue. C’est d’abord une enquête lancée par Stahr  qui  a assisté au sauvetage de deux promeneuses égarées, aperçues le soir  de l’inondation dans les studiosIl faut retrouver  l’insaisissable Kathleen, qui  ressemble étrangement à l’ épouse disparue de  Stahr. Monroe cherche à la revoir, puis à la séduire, dans l’espoir de vivre avec elle le bonheur qui lui a échappé avec sn épouse  Minna. C’est le cœur battant,passionné, frémissant,  réussi du texte.

Scott avec sa dernière compagne à Hollywood, Sheila Graham

Notons que la rencontre entre Stahr et Kathleen n’a lieu qu’au milieu du manuscrit de Scott. Vers la page cent qui en compte deux cents environ. Mais là, entre la jeune fille et le roi d’Hollywood, les pages flambent.

Sous ces faux airs d’histoire prévisible et facile, Scott  nous entraine dans la complexité des rapports amoureux, du sacrifice de soi et presque d’une mystique de la vie , avec ce processus du Temps  inéluctable, destructeur au milieu duquel  la grâce et le salut   viennent de l’amour.

 Le coup de foudre initial, les différentes rencontres, les intermittences du cœur,  sont exprimées avec un génie de l’instant. Conversations difficiles, caudes et froides,  dans une voiture, approches en prudence, puis audaces,  regards absolus, confiance, l’histoire s’accélère, ralentit, s’accélère à nouveau, se déchire, se recolle, avec fugues  fuites et reprises des sentiments, tout ça est  si musicale et naturelle avec cette touche d’ironie noire qui  offre  à cette   histoire d’amour  sa splendeur tragique.

Difficile de ne pas faire coïncider  le personnage de Stahr à l’auteur lui-même En effet, Stahr, veuf, meurtri si mal consolé de  la mort de sa femme, et si seul au milieu d’une gloire dont il connait si bien  la fragilité ,ressemble au  Scott dans Hollywood,  lié une femme enfermée dans un asile parce qu’elle  souffre de schizophrénie.

Le personnage du producteur  est aussi complexe que le Dick de « Tendre et la nuit » .Ce qui frappe c’est que cette histoire, sur quelques jours et si peu de nuits, dans sa discrétion, son vif-argent,  se déroule au bord de l’abîme .Les moments  éphémères de ce couple comme volés à la machine hollywoodienne sont imprégnés d’une urgence  qui mène  au tragique.

Le paradoxe, c’est que ce livre, inachevé, avec des notes qui nous restent (données en fin de volume)  prouve que Scott  avait  acquis sa pleine maturité.  sa prose est  nimbée de sa douceur typique, touche si personnelle. On sent le  naturel à l’abandon   du grand Fitzgerald. Il avait trouvé   les solutions artistiques et techniques  qu’il cherchait confusément depuis L’Envers du paradis », publié en 1920.

  Son Hollywood, c’est l’envers du paradis  du cinéma , sans acrimonie, mais sans complaisance, c’est aussi  l‘envers de la propre vie du romancier orphelin de sa gloire, pénible survivant d’un époque joyeuse disparue(ces années folles et radieuses » avant la Grande Dépression..) quand on lui payait une fortune  ses nouvelles dans les grands journaux

Le glorieux  jeune écrivain à la plume facile et superficielle s’était métamorphosé  en écrivain à l’écart, travailleur acharné-voir la minutie de ses notes et carnets- mais   comptant sa monnaie pour se payer un whisky.

 Quand le roman est publié dans son état inachevé   en 1941 ,je crois,   il n’attire plus  de  lecteurs que de monde  à son enterrement.

Depuis il est devenu un classique.

Il   a bénéficié  d’adaptations télévisées et cinématographiques  nombreuses qui sont  répertoriées sur Wikipedia .Celle d Elia Kazan, avec Robert de Niro, sur un scénario de Pinter est intéressante bien qu’un peu académique..    Cette version de déploie pas   l’histoire d’amour dans son irradiation ,ses moments impalpables d’émotion, et sa   fraicheur .C’est une   de ses œuvres les plus denses, les plus dépouillées .

Enfin les amateurs de techniques de narration admireront la manière dont Fitzgerald  raconte   son  histoire  avec deux points de vue en alternance. Le  point de vue d’une jeune fille enfant gâtée charmante , décontractée, mais vulnérable, amoureuse de Stahr sans trop d’illusion, cette Cecilia Brady, avec sa subjectivité  de fille riche, intelligente, primesautière , serviable, qui traine dans le milieu avec son statut  privilégié de » fille de producteur » et ses  pudiques soucis sentimentaux, et  puis on a le point de vue   d’ un narrateur plus  omniscient mais intermittent qui relaie Cecilia , et nous rapproche des sentiments  intimes du couple, leurs pulsions , et surtout le décentrement affectif, les désarrois    de Stahr, ses timidités face  de cette jeune inconnue au teint  lumineux.  Cette alternance, cette bi-focalisation  créent une variété de couleurs, d’ambiances, des changements de perspectives qui fouettent le récit.  

 Extrait du roman :

« Les gens passent leur temps à tomber amoureux et à en sortir, non ?
– Tous les trois ans à peu près, selon Fanny Brice. Je viens de le lire dans le journal.
– Je me demande comment ils font. Je sais que c’est vrai puisque je les vois. Ils ont l’air très convaincus chaque fois. Puis tout d’un coup ils n’ont plus l’air convaincus. Et les voilà qui retrouvent de nouveau toute leur conviction.
– Vous faites trop de films.
– Je me demande si cette conviction est la même la deuxième fois, la troisième ou la quatrième, insista-t-il.
– Elle est de plus en plus forte. Surtout la dernière fois. »

Confession de Scott Fitzgerald : « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau. Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les cicatrices  sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle Mais elles demeurent toujours des blessures » (Citations de Dick dans Tendre est la nuit).

FELLINI

Huit et demi de Fellini, au milieu du chemin de notre vie .

 / paul edel / Modifier

« Mais le soleil fait tourner la peine en poison, et le corps radieux n’est qu’une dérision pour un coeur mal en point. »

Malcolm Lowry, « Au-dessous du volcan »

« La dolce vita »  (1960) était un film sur la médiocre carrière d ‘un journaliste de seconde zone ( nommé Marcello Rubini) qui « couvre » les potins des nuits romaines. Accompagné d’un gai paparazzo- il va de night-club en cabaret pour traquer les célébrités en goguette, les couples adultères,alors que lui-même est en crise de couple. Dans la grandce banlieue il suit également l’hystérie d’une foule qui attend l’ apparition de la Vierge, qu’un couple d’enfants affirme avoir vu.. Il se retrouve dans une soirée donnée par un Prince dans ses jardins alors que la belle Anouk Aimée le demande en mariage pour mieux le tromper quelques minutes plus tard.Tout est dérisoire dans ces soirées avec faux artistes, faux prophètes, jouisseurs fatigués, parasites, comédiennes has-been , paparazzi survoltés, écrivains en panne d’inspiration, poétesse languissante, jusqu’à ce moment privilégie, dans le tourbillon médiatique, quand une star américaine à la poitrine opulente (Anita Ekberg) venue d’Amérique pour faire la en promotion d’un de ses films  échappe à la meute de photographes et baptise Mastroianni-Rubini dans la Fontaine de Trevi au milieu de la nuit . Moment suspendu et point d’équilibre du film. La grâce.

Mastroianni,porte – parole de Fellini

La pellicule ensuite glisse dans les aubes et les nuits romaines charbonneuses ou mal éclairées, avec ce tintamarre de klaxons de la Via Veneto reconstituée en studio.

« La dolce vita » offre déjà une vision panoramique de toute une faune romaine qui sera reprise dans « Huit et demi ».Mais chez ce cinéaste ,au milieu des frivolités et des faux semblants, se glisse une figure émouvante, ici, celle d’un père venu de province voir son « grand-fils-qui-a-réussi-à-Rome  » homme à la santé fragile (il fera un malaise) que la maîtresse de son fils éblouit. Cette société romaine à la fois oisive et désabusée , on la retrouve dans le film suivant de 1963 , « Huit et demi »,mais là le décor change : nous sommes dans une station thermale au milieu de laquelle travaille une équipe qui prépare un film.

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« Huit et demi » a pour personnage central Guido toujours joué par Mastroianni. Et Fellini semble suivre pour sujet le premier vers de « L ‘enfer « de Dante : » « Nel mezzo del cammini di nostra vita/mi ritrovai per une selva oscura. » qu’on pourrait traduire par « Au milieu de notre vie je me retrouvai dans une forêt obscure. »

C’est l’ ironie de Fellini de faire porter ce nom de Guide-Guido pour un personnage perdu dans le chemin de sa vie. Il a a perdu son chemin d’homme de 40 ans , et perdu son chemin de cinéaste puisqu’il est en panne totale d’inspiration. La dérive de sa vie privée sera parfaitement précisée socialement entre une épouse trompée et devenue cassante et une maîtresse-poupée toute en minauderies Le cinéaste en pleine déconfiture confesse  :  « Je voulais faire un film honnête. Je pensais avoir quelque chose à dire… Quelque chose d’utile à tout le monde. Un film qui ensevelisse à jamais ce que nous portons en nous de mort. Et je n’ose, moi-même, rien ensevelir ! ».

Fellini décrit alors ce qu’il connaît le mieux : la faune des studios , celle qui gravite autour des plateaux de tournage de Cinecitta . Guido est cerné, poursuivi par une meute de figurants en quête de rôles, de comédiennes anxieuses , d’agents nerveux, de faux amis, et d’un personnel de la production qui attend des directives d ‘un metteur en scène évasif ou carrément menteur. Mastroianni fuit, il se cache derrière son chapeau, s’esquive dans cette foule, gamin vraiment apeuré, ou feignant de l’être , sans oublier l’intello de service, jacasseur, déprimant corbeau universitaire jacassant, qui pointe sans cesse la médiocrité du projet cinématographique et son manque de sérieux philosophique. le type même du castrateur.

Fellini corrige ce constat amer de manière magique. Il n’y a pas que des raseurs et un tourbillon de femmes qui l’épuisent avec leurs demandes , il y a aussi le portrait du producteur fidèle et rationnel, des techniciens competents et serviables Et surtout Fellini détaille avec sa camera le tourbillon de visages avec une secrete fantaisie -et même une jubilation- devant le zoo humain.Sa palette picturale va de Giotto à Jerôme Bosch.

Enfin la silhouette radieuse et bien en chair jouée par Claudia Cardinale,celle qui distribue de l’eau bienfaisante aux curistes (rappel d’Anita Ekberg qui fait couler de l’eau sur Mastroiani dans La dolce vita?) illumine de sa présence tout le film. Elle à la fois charnelle et virginale, cariatide irradiante d’équilibre, onirique et sensuelle.Un rêve de femme. Ce fantôme de la femme parfaite, est aussi celle qui deviendra la bouche de vérité (allusion à une fontaine romaine célèbre ) en révélant à Guido qu’il n’ est qu’un égoïste peu fiable.Mais elle le révèle avec une évidente tendresse complice… On devine aussi que c’est une Parque qui peut, d’un instant à l’autre, couper le fil de toutes les illusions qui mènent Guido.

Il y a enfin et surtout le miracle des séquences oniriques qui structurent le film et lui donnent son originalité, son grain, son ton ,son originalité. . Elles sont signalées par une surexposition qui blanchit l ‘écran et rend incandescente la pellicule ,ce qui forme un graphisme baroque si intense. C’est la marque du maitre si à l’aise dans son expressionnisme solaire, sa folie des vêtements, le soin apporté aux répliques qui révèlent une société de jouisseurs plus ou moins grimacants et ridicules, filmée sans hargne mais aussi sans indulgence. Il y a là une lumière morale fellinienne d’une habileté esxceptionnelle qui explique sans doute que les italiens aiment Fellini le provincial, l’équilibré.

Par ailleurs, parfaitement maitre de la technique, on sait que Fellini avait exigé des bains chimiques particuliers pour traiter les contrastes de la pellicule à son chef-opérateur Pasqualino de Santis afin de bien marquer les parties fantasmées de film,celles qui expriment son espace mental et ses fantasmes si intimes .

L’onirisme est le grand sujet du film, danse mentale , monologue intérieur, terrain instable et alluvial d’un esprit en débâcle, crane ouvert, émotivité sondée avec fuinesse, terrain à défricher que ce passé-présent apparemment foutraque mais qu’on découvre   si vrai .

Fellini ouvre à l’art cinématographique les pouvoirs d’introspection mentale de la littérature,à la suite de Virginia Woolf, de Joyce, de Hermann Broch. Il flirte aussi avec le freudisme -mais avec élégance- comme le remarquera son ami Alberto Moravia dans un article retentissant de l’Espresso.

Huit et demi nous donne à voir le planétarium psychique de Guido . Souvenirs d’une enfance dans un pensionnat religieux, mais aussi fête érotique avec cet intermède sur une plage. Une matrone toute en mamelles danse pour quelques sous, prés d’un bunker, devant des collégiens enthousiastes.Les contrastes poussés à l’extrême entre la blancheur et la noirceur de l’image introduisent le paysage mental fascinant.  C’est par exemple la troublante séquence où apparaissent les parents de Guido sous un soleil intense et un espace minéral.ils semblent à moitié sortis de terre dans un terrain pierreux ( bordé semble-t-il par un aqueduc romain ) qui rappelle le poids des morts sur les épaules d’un fils. Cette séquence hommage-métaphore à des parents disparus dévoile la vulnérabilité de Guido qui le rend si proche du spectateur. Sa vulnerabilité et ses bouffées de tendresse posthumes illuminent sa solitude d’artiste au milieu des allées de la station thermale.Il y a même une grâce sanctifiante qui accompagne sa mémoire , sa spectaculaire indolence, son abandon à son imagination, quand, par exemple, il imagine que son épouse et sa maitresse font assaut de sourires et de compliments au milieu des tables blanches du parc.

La maladie du Temps ne le plonge jamais dans un pessimisme impitoyable à la Proust. La pluie infinie des visages, de rencontres, depuis les écclesiastiques jusqu’aux prostituées et androgynes, garde en éveil sa curiosité et l’enrichit au passage. Sa fragilité devant ce qui est inéluctable bruisse de révélations fraiches et ressemble à un remords plutôt berceur.Mais toutes ces réapparitions sont suggérées avec légereté,presque nonchalance. Séquences d’enfance aussi avec l’immense maison de campagne aux murs de chaux de la grand-mère , domaine ancien de voûtes nues, de lits à édredons , de joyeuses matrones en noir couvertes de gamins.Guido est enveloppé dans un grand drap après son bain, et sa mémoire préserve la susbstance même du rêve foetal.Le films ressemble alors à un douillet liquide amniotique. . . Le spectateur découvre que c’est l’épouse actuelle (Anouk Aimée) qui emporte l’enfant vers un immense baquet où les enfants sont lavés. Puis – revanche du machiste Guido- l’adulte se transforme en dompteur qui fait claquer son fouet pour rendre dociles des femmes-hyènes qui l’assaillent, croit-il. Il se montre également le tyran qui décide quelles femmes doivent prendre l’escalier terrible qui mène vieillissantes au rebut définitif.

Le film mental ne cache jamais la misogynie de Guido. Cependant Fellini nuance et inverse les données affectives. C’est la scène fantasmée de dîner ,quand Guido réunit autour de lui toutes les femmes qui ont marqué sa vie,de la prostituée de son enfance à l’épouse en passant par tant fugitives liaisons .Là, est un véritable sommet de cinéma Fellini. La tendresse y reste incrustée,persistante mais preque cacbée par la somptuosité des formes, visages, gestes, et ombres qui occupent l’écran de manière aussi baroque que l’hôtel qui loge l’équipe de cinéma. Les scènes réalistes ne cachent pas non plus que ce cinéaste en perdition, conscient que son projet est en train de se défaire multiplie les stratégies d’esquive. Guido est tantôt charmeur, tantôt indolent, bouffon, fuyant, et même enfant paniqué quand ,au cours d’une conférence de presse finale, il se glisse à quatre pattes sous la table alors que toute la presse internationale (hargneuse) attend ses déclarations .On peut y voir une moquerie tiurnée vers les conférences-cirque du Festival de Cannes.

Guido est donc un homme-enfant , un parfait immature – mais c’est aussi le paradoxe qui le révèle attachant- il se montre soucieux d’une quête d’une vérité spirituelle. Guido cher he une verité stable. Il demande une audience pour écouter le message d’un grand prélat en cure. Là encore c’est aussi un de ces moments étonnants du film dans sa simplicité. Les phrases en latin, prononcée par le vieux cardinal ne sont pas qu’une rouerie ou une dérobade d’ecclésiastique. Une voix intérieure ? Une sagesse exprimée dans une langue noble ? La référence à un oiseau, donne l’impression de surprendre ce qui pourrait être une partie de la révélation qu’attend Guido. François d’assise n’est pas loin et le catholicisme non plus, voir « La strada » et « Il bidone ». La latinité romaine joue également un rôle con,stant . La séquence fait référence aux oracles et aux tablettes divinatoires de l’empire romain, comme si Guido était lui même,à la remorque de ses ancêtres romains qui vouaient un culte à la statue de Fortuna, ou de ces augures qui lisaient dans les entrailles des animaux. Il est cependant le seul à savoir qu’il ne tournera pas ce film.Il y a de l’escroc en lui. Dans son désarroi, il prefère se réfugier dans une curieuse distraction : faire danser un pauvre vieux qui chante avec des paroles anciennes, tout ceci prés de l’immense échafaudage d’une tour pour envol spatial qu’il fera démonter.

La réapparition de Claudia Cardinale, vers la fin du film nous conduit dans une impasse funèbre avec des murs étouffants ,presque une crypte, et une lampe à huile ancienne. La voiture de Guido nous entraîne vers ce un lieu qui ressemble à l’ultime cercle du Purgatoire. La encore les catacombes reviennent avec leurs présages.

La visite de nuit d’un plateau de tournage avec cette tour métallique en construction (et son curieux bruit ronronnant de centrale électrique) perdu au milieu de nulle part nous suggère que l’édifice cinéma, dans son projet grandiose de science-fiction, est peut-être en train de disparaître dans un gigantisme qui annonce les blockbusters d’Hollywood . Relevons tout de même que Fellini dans « Ginger et Fred »(1986)s’interrogera sur le crépuscule de l ‘art cinématographique au profit d’une navrante télé-berlusconienne. Pour l’instant Guido ne croit plus à son inspiration.Le cinéaste est vide, mais l’homme, lui, s’acharne à se ressourcer. Il restera,dans un dernier plan, une ronde de femmes, de madones, d’infirmières, d’épouse, de comédiens, de curistes, prestidigitateur et voyante compris, personnages rencontrés qui deviennent, main dans la main, dans un curieux piétinement, une ronde -sarabande en contre-jour au bord du ciel et d’une nuit que combattent quelques projecteurs. Cette fin ouverte s’adoucit par la musiquette aigre de Nino Rota. Silhouettes accompagnées de quelques dérisoire fanfare de cirque . Est-ce ce qui reste d’une vie quand on ferme les yeux dans sa chambre d’hôtel  en vieillissant ?

Film mystérieux. Chaque vision ne l’épuise pas mais le renouvelle. .

le final du film

La dernière image que je garde de Guido, c’est celle qui ouvre le film . Son cauchemar. Il est coincé dans sa voiture prise dans un gigantesque embouteillage. Le gaz de la voiture jaillit par la boite à gants et le tableau de bord, il va suffoquer.Les personnages dans les autres voitures (et un autocar) sont indifférents, on croirait des masques.Guido finit par se glisser hors de la voiture et du tunnel mais en s’élevant à une hauteur vertigineuse au dessus d’une plage , son pied est entravé par une corde , il dégringole, tiré par une corde par son producteur et le cri de la chute le réveille… Cette corde le tirant inexorablement vers la plage est synonyme de sortie du rêve angoissant . Les gens de cinéma l’attendent. Fin de l’évasion en plein ciel. Le film est-il un reve ou un cauchemar ? Un sauvetage ou un naufrage ?

Claudia Cardinale et Federico Fellini sur le tournage de huit et demi

« Il n’y a pas de rôle. Il n’y a même pas de film. Il n’y a rien, nulle part »,dit Guido.

Fellini, il a déclaré : « Mieux vaut détruire, si l’on ne crée pas l’essentiel. » « Nous étouffons sous les mots, les images, les sons qui n’ont pas raison d’être. Qui viennent du néant et retournent au néant. D’un artiste digne de ce nom l’on ne devrait exiger que cette loyauté : s’éduquer au silence. »