La guerre ordinaire

Chaque jour, sur des chaînes d’info en continu, genre LCI, je vois des généraux expliquer, cartes à l’appui , les dévastations de quartiers dans des villes ukrainiennes. Ces militaires détaillent l’arsenal offensif ou défensif aussi bien russe qu’ukrainien.Ils analysent les performances de ces missiles et de ces drones non pas avec une neutralité de ton mais une certaine admiration pour détailler les performance de ces drones si ingénieux,  armes modesdtes ultra maniables, , constituées avec peu d’éléments et qui pour une somme modique, font d’énormes dégâts et provoquent des incendies gigantesques. Il y a, d’un côté comme de l’autre, entre Russie et Ukraine, des nuits à 600 drones et d’autres nuits seulement à 450 drones. On insiste bien : c’est peu coûteux d’une efficacité redoutable, et ça témoigne d’une ingénosité remarquable. On voit qu’on est entre professionnels de l’outillage de la destruction à bas prix. Ces militaires décrivent même avec une curiosité gourmande le nombre de cibles atteintes , la sûreté dans la manipulation de ces armes, leur mobilité, on commente régulièrement l’enthousiasme des lanceurs lorsqu’ils saturent le ciel avec ces louanges qu’on décernerait à des créateurs de nouveaux jeux vidéos ayant atteint une sorte de perfection.

Je regarde ces spécialistes installés dans un confortable studio, commentant des images d’immeubles dévastés, mais je l’avoue, ne suis pas un téléspectateur neutre. Je n’oublie pas mon enfance dans une ville détruite, Caen , les baraquements, le chemin des écoliers entre le damier des restes de caves envahies d’orties , la pauvreté des habitants, leur désarroi même cinq ou six ans plus tard.. Je n’oublie pas les familles traumatisés par les bombardements Alliés entre le 6 juin et la fin août 1944.

Dans les années 1980, voyant mes parents vieillir et n’ayant que des récits familiaux fragmentaires sur la destruction de Caen( ou trop anecdotiques avec toujours les mêmes récits de fin de dîner) à propos de ce Débarquement du 6 juin 1944, je leur ai demandé à d’écrire ce qu’ils avaient vécu à Caen sur ces nuits terribles. Ils ont accepté. J’ai donc acheté deux cahiers de brouillon et deux crayons à bille. Je leur avais bien précisé, qu’il était interdit de ne pas « copier » le cahier de l’autre. Ce qu’ils firent en bons élèves. Mon père avait une écriture factuelle et sèche, et ma mère, plus impresionniste.

C’est ainsi que j’ai appris que dès le jour J du Débarquement, à l’aube, vers 6h30 quand les bombardements intenses commencèrent sur la gare(nous habitions pas très loin sur la rive gauche de l’Orne ) ma mère a vécu très mal cette Libération. Vingt ans après l’évènement, elle ne pouvais pas entendre un vague ronronnement d’avion dans le ciel sans pâlir.je voyais ses mains trembler. Dans l’après midi tout le quartier Saint-Jean flambait .Elle tremblait de peur au simple bourdonnement pendant des heures. Dix ans plus tard, je m’en souviens, dés que ma mère entendait un avion dans le ciel se mettait encore à pâlir et à trembler. ce fut le7 Juin que bombardement , par vagues successives pulvérisa le quartier Saint-Jean, là où mon père possédait son magasin. Le feu se propagea et gagna le quartier du port à une vitesse effrayante, c’est un quartier des pensionnats, de cliniques, de monastères , de chapelles et de dispensaires .Les pompiers furent vite débordés ; on fit appel à des ouvriers, des mineurs de Feuguerolles de placer des explosifs pour souffler les incendies, mais les charges étaient trop faibles et les feux s’étendirent. Le brasier se déporta vers la cité Gardin, le boulevard Bertrand et ses marronniers ,les groupes scolaires s’effondrèrent , les cinémas et la célèbre brasserie Chandivert -où Simone de Beauvoir corrigea des copies du bac avant-guerre- brûlaient si fort que les toitures voisines et les charpentes s’embrasaient.

La nuit du 7 juin apporta l’Apocalypse selon tous les témoins de ma famille . Les bombardements commencèrent vers 2h 40 du matin. Plus d’un millier d’ appareils « Lancaster » et de « Halifax » approchèrent de la ville dans un énorme ronronnement , et larguèrent des fusées à parachute qui illuminaient la ville d’une immense clarté blanchâtre vacillante .Les bombes ensuite font éclater les vitres, les toits, trembler les murs. La ville devient un enfer. Les habitants errent comme des fantômes recouverts de poussière. Ma mère se souvient des chute des ardoises sur les trottoirs, les carreaux en miettes, tandis que des tronçons de rues sont recouverts de gravats et des débris de murailles. Les bombardements durèrent jusqu’au12 juin. .L’église Saint-Jean est touchée par plusieurs bombes et si ébranlée que son porche s’incline , tous les anges de pierre sont défigurés, les vitraux éclatent et le transept vacille , la charpente entière se consume, les cloches s’écrasent. Dans l’immeuble occupé par ma grand-mère les plafonds se fissurent puis un étage entier s’effondre et ensevelit les occupants. Saint Jean

Voici un bref extrait de ce que mon père a écrit :

« Mardi 6 juin, Saint-pierre -sur Dives

Grand branle-bas dans la rue de Lisieux , dans cette rue étroite qui communique 50 mètres plus bas que notre magasin, avec le carrefour de la route de Caen, circulent rapidement et de manière ininterrompue des camions allemands, des chars à croix gammée et ce n’est que cris et vocifération des soldats qui, à l’occasion, s’adressent à la population pour leur demander la route de Caen.

Soldats canadiens

Bien entendu à chaque fois que c’est possible on les envoie dans une fausse direction ; nous autres civils, nous sommes éberlués devant un tel déploiement de troupe et on se demande si le débarquement n’est pas commencé.

Vers 17 heures , notre voisin, le commandant Thierry, qui habite en face de notre maison, rentre chez lui .il était parti le matin avec sa compagnie de sapeurs- pompiers. Il nous apprend que le débarquement a commencé la nuit dernière sur la côte et que dès 13h30 les premières bombes se sont abattues sur Caen.*

Il y a de gros dégâts et toutes les compagnies de pompiers des environs sont sur place pour lutter contre les incendies et porter les premiers secours aux blessés.

Traversant la rue, je lui demande s’il a été rue Saint-Jean** et dans le quartier de la rue des jacobins où est mon deuxième magasin.

Je le vois très embarrassé, réticent, et, à force de le questionner il m’annonce que ‘est précisément là que sont tombées les bombes incendiaires Alliées.

Il ne reste plus rien de ce magasin que j’avais installé 26 rue des Jacobins*.

Les Caennais ont subi,le 6 juin, à 6h40, une première attaque d’un groupe d’avions anglo-américains qui a déversé quelques bombes sur la caserne du 43° d’artillerie du Quartier Claude -Decaen sur la rive droite de l’Orne. Un ppste de DCA allemand est éliminé,l’église provisoire de Sainte Thérèse est mitraillée pendant la messe. .Mais c’est surtout à 7h45 que les Caennais prennent la mesure de l’évènement, quand la gare subit un bombardements qui pulvérise les rues voisines et une partie du quartier . .la population reste calme,mais elle est accablée de voir,dans la matinée, des camions allemands traverser la place Saint-Pierre, chargée de prisonniers britanniques.

Un bombardement à 13H30, pulvérise le quartier Saint-Jean et les abords du Château. Un grand incendie s’allume alors et durera jusqu’au 18 juin .

A 16h30, des vagues successives de bombardiers détruisent de nouveaux quartiers qui deviennent un seul brasier. Pour essayer d’enrayer l’incendie du quartier Saint-Jean, les pompiers font appel à des dynamiteurs,mais les faibles charges d’explosif restent sans résultat.

La nuit du 6 au 7 juin, les bombardiers« Lancaster » et « Halifax » achèvent la destruction de la ville. Des centaines d’habitants sont ensevelis sous les décombres et gravats et murs effondrés.

Une rue de Caen copyright Life



Caen, angle place Saint-Pierre, boulevard des Alliés, en arrière-plan l’église Saint Pierre.

Des réfugiés: un couple de personnes âgées et un jeune homme avec une brouette remplie d’un baluchon.

Le même tas de ruines en LC000050

Dans ce film de 3 :44 à 3 :48 ces ruines sont filmées :

https://www.flickr.com/photos/mlq/26007648783/

même endroit que LC000053

Jeudi 8 juin 1944,mon père écrit :

« Les convois allemands continuent leur défilé infernal et les Alliés viennent les mitrailler ;nous sommes mal placés dans le bas de la rue de Lisieux , près du carrefour de la route de Caen, et nous risquons d’ être bombardés, déjà deux immeubles l’ont été ce matin, et heureusement les occupants étaient sortis, maintenant ils sont sans abri, leur maison n’étant plus qu’un tas de pierres. »

Fin de la rédaction de mon père sur Caen sous les bombes. La suite des textes demeurent des considérations familiales sur l’après-guerre et la Reconstruction, les dommages de guerre, etc. Je ne donne pas d’extraits du récit de ma mère car elle ne le souhaitait pas.Elle resta longtemps perturbée et angoissée au simple bruit d’un avion, pendant des années.

Notons que le meilleur ouvrage, à mon avis, qui décrit à chaud ces journées d’apocalypse reste « Caen pendant la bataille » d’André Gosset et de Paul Leconte. Ces deux journalistes au journal « Normandie » (imprimeur Ozanne et Cie, à Caen) ont recueilli un nombre impressionnant de témoignages pris sur le vif. Je ne sais pas si l’ouvrage a été ré édité,mais il est capital. Aujourd’hui, est née une polémique d’historiens pour savoir si c’était les deux tiers de la ville qui furent détruits dans ces journées là ou beaucoup moins…

Les bombardements anglo-américains, recommencèrent particulièrement intenses dans la nuit du 6 au 7 juillet. Ma grand-mère nous racontait : » Il était environ 11 heures du soir j’avais mal à la tête, j’étais en train de mettre un cachet dans un verre d’eau quand l’immeuble s’est effondré. Je me suis retrouvée un étage plus bas dans le plâtre, les gravats, avec, par miracle, seulement quelques égratignures. » Des années plus tard, ma sœur et moi lui demandions si elle avait avalé ou non son cachet d’aspirine et elle répondait toujours qu’elle ne savait pas.

J’ai toujours entendu dans mon enfance les normands parler de « ce jour terrible du Débarquement »…On peut s’étonner de cette réflexion si paradoxale , mais c’est ainsi que de nombreux normands ont vécu ces journées de Juin, non pas comme une libération et une délivrance mais des journées de deuil avec des centaines de morts et de blessés. Le pire survint les 7 et 8 juillet .Les bombardements furent si intensifs qu’il n’y avait plus rien à faire qu’à regarder le brasier prendre de l’ampleur, s’étendre et les immeubles s’effondrer.

Les quartiers autour de l’Orne et de la gare disparaissaient les uns après les autres, et les bulldozers américains qui vinrent en Août déblayèrent tout, firent tomber les restes de murailles des couvents religieux prés du port .Le quartier Saint-Jean ressembla soudain à un espace blanc de poussière et lisse comme une plage. Les équipes d’urgence , pour essayer de retrouver des corps, se fiaient aux paquets de mouches qu’ils voyaient à certains endroits des décombres. Ce qui resta fut la peur et l’incompréhension. Les tentatives des autorités municipales pour prévenir la population des prochains bombardements furent rares et reçue souvent avec une certaine incrédulité puisque le gros des troupes allemandes se battaient sur la cote. De plus, quand certains avions anglais lâchèrent en haute altitude des paquets de tracts pour prévenir la population de prochaines bombardements intensifs et ordonnant aux Caennais de quitter la ville de toute urgence, les vents, qui soufflaient assez fort, jour là, entraînèrent ces milliers de papiers vers la mer. La malchance continuait,les habitants de Caen continuaient à souffrir et à mourir.

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*Mon père, radio électricien, possédait un magasin rue des Jacobins à Caen. De Saint-Pierre-sur-Dives où il demeurait, il s’y rendait plusieurs fois par semaine.

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