
Après la publication et le succès d’estime de « Le Rouge et le Noir » , en 1830 et grâce au changement de régime politique, Stendhal se retrouve nommé Consul, d’abord à Trieste(refus clair et net des autrichiens sous la conduite de Metternich) puis est nommé le 17 avril 1831 dans les Etats du Vatican exactement dans le petit port marchand de Civita-Vecchia, à soixante dix kilomètres de Rome. Stendhal a 48 ans et y restera jusqu’en mars 1836 quand il obtient enfin un congé pour revenir à Paris.
Le voilà donc diplomate, mais sous une étroite surveillance policière des Etats Pontificaux qui se méfient de ce « libéral » de cet insolent, ayant servi avec fierté sous Napoléon et qui a fréquenté à Milan des milieux« carbonaristes et a écrit « Le Rouge et le Noir » roman fondé sur la lutte des classes.
Stendhal s’ennuie . A son amie Domenico Fiore :« Je crève d’ennui ; je ne puis faire la conversation avec personne ; je voudrais une place de quatre mille francs à Paris.Ma vraie place était d’être aux gages de Marc-Michel Rey,libraire hollandais, qui me donnerait quatre mille francs par an pour un ou deux volumes in-octavo. C’est là le seul travail qui ne me semble aps ridicule. Quoi ! Vieillir à Civitavecchia ! Ou même à Rome ! J’ai tant vu le soleil ! (..) Ma fenêtre est soixante pieds au-dessus de la mer, et je jette dans cette mer les fragments de papier qui restent sur la table, après avoir fait une enveloppe- Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux, ou du moins, tranquilles et satisfaits à ma place ! Mais mon âme à moi, est un feu qui souffre s’il ne flambe pas.Il me faut trois ou quatre pieds cubes d’idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur. » .Ou bien: « Je touche à la barbarie, j’ai la goutte et la gravelle, et je suis fort gros, excessivement nerveux et j’ai cinquante deux ans! Ah! si j’avais su en 1818, mon père ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. etc. Je suis si abasourdi de m’ennuyer à ce point que je ne désire rien, je suis noir. »
Son travail administratif consiste à empiler des rapports sur les entrées et sorties des navires, vérifier l’état de leurs cargaisons, éventuellement leur mise en quarantaine pour cause de choléra . De plus, assez vite il ne supporte pas son principal collaborateur, le commis Lysimaque Tavernier, curieux personnage, ambitieux et délateur, qui, dans les premiers mois,donne toute satisfaction, ,mais qui très vite, exige le titre de Chancelier, et ,pour accélérer sa carrière, devient un mouchard. Il ne manque jamais de souligner les fréquents séjours du Stendhal à Rome. « Le Lysimaque est noir, méchant, visionnaire, et malheureux », ou « « M. Lysimaque a toujours été à mes yeux un homme parfaitement faux depuis l’ordonnance du mois dernier,il ne répond plus nettement aux trois quarts de mes lettres,il se croit un personnage. Maintenant qu’il se verra replacé par l’ambassade, après m’avoir appelé ingrat et injuste, je dois m’attendre à cent petits mauvais tours qui se renouvelleront, tous les jours et dont je n’oserai vous entretenir. » La guérilla durera longtemps. Lysimaque, flagorneur avec les puissants, ne cesse de dénoncer Stendhal comme « athée en religion et révolutionnaire en politique, et comme l’un des principaux agents en Italie de la propagande de Paris ».
Contraint donc de travailler avec un être aussi hostile, Stendhal se sentait de plus en plus exilé. Plusieurs fois il sollicite du Duc de Broglie, son supérieur à Paris, un autre poste, « dans le nord » ou en Espagne. Sans succès.
Alors pour lutter contre le sentiment d’asphyxie et de solitude dans ce « trou réellement plus laid que Saint-Cloud », sans échange intellectuel, sans salon pour se distraire, Henri Beyle décide de s’évader par l’écriture. Mais il ne choisit pas le roman.De cet ennui vont naître trois œuvres capitales, toutes cabotant dans l’ autobiographie.
Elles resteront des décennies oubliées dans un tiroir.

En 1832,en juin et juillet, il rédige donc « Souvenirs d’égotisme »,publié pour la première fois en..1893 !. Dans ce texte nerveux,cassant, on trouve le meilleur du style et du ton Stendhal tel que Paul Valery l’a défini « « de formules brusques et brèves qui rompent les chaînes de l’instant, ébranlent un jour morne, et surgissent de l’être comme des rappels aux armes. »
Le 14 janvier 1832, il écrit à son cher ami Domenico Fiore « Je m’amuse à écrire les jolis moments de ma vie ; ensuite je ferai probablement comme avec un plat de cerises, j’écrirais aussi les mauvais moments. » En quatorze jours, du 20 juin au 4 juillet 1832, dans une écriture spontanée, télégraphique, il rédige ces « Souvenirs d’égotisme », consacrés à sa décennie passée à Paris de 1821 à 1830(en 1821, précisons qu’il avait 38 ans..). Ces pages, il les donne pour un «examen de conscience » mais il faut surtout souligner que c’est avant tout pour raconter comment il a lutté en 1821 contre la dépression ( « idées noires », « se brûler la cervelle » ) lorsqu’il a quitté Milan, sachant que le grand amour de sa vie Métilde Dembowski est brisé.
Il se soucie peu de correction littéraire, il n’évite ni les digressions ni les redites méfiant à l’égard de la « belle littérature »,comme si le mécanisme de l’intelligence à vif, et de ses associations naturelles devait l’ emporter sur les prudences d’une belle « mise en scène ». Il ne s’épargne pas. Il se traite d’ « exagéré sentimental », de balourd , de maladroit porté sur l’insolence et la gaffe, ce qui lui valut d’être exclus de certains salons.
Il confie curieusement à Fiore « les jolis moments de sa vie » alors que le texte révèle son immense détresse .
« Je quittai Milan le 13 juin 1821 avec une somme de 3.500 francs ,je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittai, après trois ans d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi. »
Son deuxième souci quand il aborde l’autobiographie ? « « Toujours j’ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi» que suppose un récit de souvenirs .
Avec « Vie de Henri Brulard »,commencé en 1835, et abandonné inachevé en 1836, Stendhal invente l’autobiographie en révolte.Là encore,règlement de comptes. Son enfance à Grenoble est d’abord une bataille contre son père, sa tante Séraphie, le terrible abbé Raillane, et sa jeune sœur Zénaïde,la « rapporteuse ».
L’aveu œdipien est brûlant : « […] j’étais amoureux de ma mère […] je voulais [la] couvrir de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements […] J’abhorrais mon père quand il venait interrompre mes baisers. » »
Dans les marges du manuscrit il a écrit : » […] son enfance fut heureuse jusqu’à la mort de sa mère, qu’il perdit à sept ans, ensuite les prêtres en firent un enfer. Pour en sortir il étudia les mathématiques avec ferveur ».
L’écriture est fragmentaire , culbutée, précipitée, urgente, télégraphique, toute en saillies caustiques, avec des repetitions et quelques vantardises. Un texte pour lui, pas pour le public. Il se remémore pour comprendre l’adulte qu’il est devenu.

Il se souvient qu’à 6 ans il a accueilli la Révolution française à Grenoble comme une joyeux évènement. C’est jeté sur le papier comme si , en écrivant, le combat reprenait à vif. Cet élan batailleur est soutenu par de multiples croquis et dessins à la plume.La précision dans une foule de détails est garant de l’honnêteté : « Il faut narrer, et j’écris des considérations sur des événements bien petits, mais qui, précisément à cause de leur taille microscopique, ont besoin d’être contés très distinctement. » Il fuit l’odieuse théâtralisation romantique à la Chateaubriand , les beaux mensonges , les fresques reconstituées,les exagérations narcissiques et la surchauffe romantique. C’est un un texte écrit pour soi et pour y voir clair. Il godille dans ce pays étrange ,le passé lointain, car son présent est devenu un temps immobile :« Je passe mes soirées à regarder la mer en regrettant de n’être pas marié à une jolie femme ».
Il lutte contre son vertige d’ennui , ses crises de goutte, les accès de fièvre qui le prennent pendant les étés chauds et humides,une médiocre nourriture, sa mauvaise vue, les chamailleries épuisantes avec son imbécile de Lysimarque.
A son meilleur ami Domenico Fiore : » : « Que faire dans ce poste ? J’y deviens plus stupide chaque jour ; je ne trouve personne pour faire ces parties de volant qui s’appellent avoir de l’esprit. Je suis arrivé à ce point de décadence que, dès que je cherche à former des caractères possibles, je suis absurde ; dans l’abominable absence d’idées où je végète, je ressasse toujours les mêmes données. » Il résume : »Être obligé de trembler pour la conservation d’une place où je crève d’ennui ! »
On doit donc à ce terrible passage d’un homme qui vieillit , désabusé.Lui qui fut remarqué comme excellent romancier avec « Le rouge et le noir » cinq ans auparavant consate qu’il a l’imagination tarie.On voit naître alors un autre Stendhal : le paysage incertain du passé envahit son présent par bribes et fragments , un peu comme ces fouilles archéologiques auxquelles il s’adonne avec un ami médecin. « Je vois des images ,je me souviens des effets sur mon coeur,mais pour les causes et la physionomie néant. » .
« Je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin , quand cela sera fini, ce que j’ai été, gai ou triste,homme d’esprit ou sot,homme de courage ou peureux, et enfin heureux ou malheureux. ».Il est lucide et prophétique « Peut-être la franchise de ce manuscrit le rendra -t-il trop ennuyeux pour être publié », écrit-il le 21 novembre 1835 à Levasseur . Le texte sera publié 60 ans plus tard ! Il se construit sur un deuil , la perte de sa mère quand il a sept ans, et s’achève par une résurrection, celle du jeune homme qui découvre l’Italie,Milan, les femmes.
Notre Consul brimé, surveillé par « le parti prêtre », coincé à Civita -Vecchia (qu’il nomme dans ses lettres à ses amis l’« Aria cattiva ») Stendhal, donc s’évade par l’espace imaginaire et par le papier griffonné. C’est exactement ce que fera Fabrice del Dongo dans « La Chartreuse de Parme » il trouvera sa liberté intérieure et déploiera son espace affectif exalté en prison .

Avec « Vie de Henry Brulard » , il remonte vers son enfance en partant du présent,à la manière d’un analysé d’aujourd’hui étendu sur le divan . Quand il trace avec le bout de sa canne sur le sable les noms des femmes aimée sur le Mont Janicule il avoue qu’il ne sait rien de bien stable sur lui. Ce livre sera un acte de connaissance. Il laisse des blancs quand sa mémoire défaille ou quand la scène devient trop violente. L’écart entre l’enfant et ‘l l’adulte qui se souvient tardivement n’est jamais gommé ou effacé donc la prose est discontinue. Il rédige vite parfois une dizaine de pages en une heure en incluant l’humeur du moment. Il ne cache pas que la mort des proches le laissait froid :»Ma tante mourut en A, je tombai à genoux en B » note-t-il sous un croquis. Avec lui, pas de souvenirs enchantés de l’enfance, mais une maïeutique pour se connaître. Et une « invincible répugnance à l’égard des affections obligatoires de la famille ». Jules Renard et Hervé Bazin s’en souviendront. A noter aussi les stridences et crissements ,les rancunes quand il s’agit de son père, Chérubin Beyle.
En 1834, année fertile, il, ouvre un chantier avec la rédaction de « Lucien Leuwen » ,roman inachevé, d’une virulence politique stupéfiante . Il ne sera publié en fragments qu’en1894. C’est dans ce roman que l’auteur va le pus loin pour analyser la bouffonnerie politique de la Restauration.Selon lui la politique est fondée sur la domination,la tromperie, l’escroquerie, c’est une « coquinerie » .Lucien Leuwen, jeune homme plein de bonnes intentions, bénéficiant des conseils d’un père aimant (tiens, la compensation romanesque joue à plein..) va faire son éducation sentimentale à Nancy et sa formation politique à Paris et à Caen, au cours d’une campagne électorale truquée . N’oublions pas que lorsqu’il écrit ce brûlot , en septembre 1835, le gouvernement de Louis Philippe promulgue des lois qui interdisent à la presse d’attaquer la personne du roi et le gouvernement. Le roman met à nu, audacieusement, les égoïsmes,les impostures et les oppressions d’un système politique. Le roman met en scène « le mal moral » d’un régime étouffant .Il met aussi en scène -et avec quelle précision dans l’analyse- le plus grand échec sentimental de Stendhal. Tous les registres des émotions et « du coeur humain » sont exposés dans cette conquête impossible de l’héroïne, Madame de Chasteller .Encore une fois , c’est la projection romanesque de Métilde Dembowski, à Milan. Stendhal revit et revisite son traumatisme. Il détaille presque avec masochisme les erreurs de stratégie amoureuse de son héros . En relisant « Lucien Leuwen »,on note aussi que ce Lucien est l’opposé de Julien Sorel. Lucien adore son père, Lucien se dépouille d’amour-propre, Lucien échoue et s’enlise dans les salons légitimistes de Nancy. Alors que Julien Sorel quitte sa province et s’élève à Paris. Lucien fait le chemin inverse , quitte Paris et s’enlise à Nancy puis à Caen.

C’est à cette époque que Stendhal écrit dans ses lettres « SFCDT », qui veut dire « se foutre carrément de tout ».Et c’est son paradoxe : loin des salons parisiens , loin des loges de la Scala dans sa solitude asphyxiante qu’il élabore ses meilleurs textes autobiographiques. C’est dans la claustration de Civita-Vecchia, que Stendhal devient libre de ton , vrai , comme, plus tard, Fabrice del Dongo, deviendra un amoureux heureux dans sa cellule.