Pendant tout l’été, une des chaînes de OCS a rediffusé régulièrement « L’Avventura »(1960) d’Antonioni. J’ai revu ce film stupéfait.
Une occasion de redécouvrir ce film capital. La copie restaurée surprend dans la haute définition de l’image . Par exemple le travail d’Antonioni pour mettre en évidence la beauté minérale, les strates, les linéaments, les différences de densité des paysages siciliens. La passion du cinéaste pour les paysages gris sur gris dans leur dure minéralité, sur cette ile caillouteuse de Lisca Bianca (elle fait partie du groupe d’îles volcaniques des Éoliennes) permet au cinéaste de rappeler le vieux coeur indifférent de la terre qui couve jour et nuit, dans les ravins, les pentes caillouteuses, , préserve les choses secrètes -comme le ressac des vagues sur les rochers- qui nous fascinent, nous inquiètent depuis notre enfance ,comme si, dans ces images, quelque chose de sombre, d’oublié, passait entre les personnages pour leur rappeler leur caractère éphémère et leur errance , que renforce la disparition d’Anna, jouée par Léa Massari.
Toute la gamme des gris s’étale donc, se superpose sur cette île rocheuse. Les gris râpeux,ou le gris lisse et monotone de la mer , le côté éternellement inquiétant et morose d’une côte sauvage.Il met aussi en évidence la dérision des bavardages mondains des riches bourgeois sur leur yacht , un monde visiblement décrit comme superficiel avec des liens corrompus. Dans cette société d’ennui qui n’a pas besoin de travailler pour vivre, la disparition d’Anna va renvoyer chacun à sa solitude, sa nudité. Déjà Antonioni avait abordé ce thème de la défaillance des rapports humains de la bourgeoisie ultra riche (ici à Turin )avec « Femmes entre elles » (1955) avec son film adapté d’une nouvelle de Pavese « Entre femmes seules « publié en 1949 .
D’emblée, Antonioni entraîne le spectateur vers une terre nue au milieu duquel évolue un couple marqué par un désir perturbé et inassouvi. Dés que le groupe de riches romains quitte le yacht pour aborder sur une île , la parole abondante, le bavardage libertin, le marivaudage se tarit lentement, la conversation se transforme en appels lointains et cris sur les pentes venteuses de l’île. La disparition soudaine d’Anna (, qui restera une énigme ce qui choquera beaucoup les spectateurs du festival de Cannes..) ) fait prendre conscience au couple principal, Sandro (Gabriele Ferzetti) et Claudia (la blonde Monica Vitti) que la parole avait été jusque là gaspillée et dévalorisée. C’est une premier découverte capitale du film: la revanche du silence. Ce n’est plus la parole abondante et dévoyée du quotidien qui permet la communication, c’est au contraire le silence, il devient écoute, il devient énigme. Et comme par hasard le théâtre des visages ,si important chez Antonioni reprend de sa signification . Sandro et Claudia savent mieux se taire que les autres pour communiquer.
Et d’emblée, dès les premières scènes, Antonioni nous avait prévenu que Sandro ,comme tout italien bellâtre et dragueur,comme tout séducteur utilise la parole comme une stratégie de séduction bien rôdée .
Séquence dans un appartement romain, au bord du Tibre , :on voit Sandro (Gabriele Ferzetti), vaguement fiancé, faire le joli cœur sur un ton faux .Ce discours ironique décalé n’a aucune valeur auprès d’ Anna ((Léa Massari). Pour y couper court, Anna se déshabille. Sans un mot.
Seconde surprise :c’est le monde qui entoure le couple,les collines, mais aussi plus tard dans le film (ce road movie sicilien) les routes désertes, l’approche des villes ,les églises baroques de Noto, les bâtiments cubiques d’une ville nouvelle déserte , ces paysages qui exacerbent la solitude, ces horizons dégagés , ce vent , Noto vue d’un clocher, mettent le vide et le silence au centre du couple. Ces déplacements en train, en voiture, en taxi, à pied, font enfin respirer et vivifient le couple Sandro-Claudia.
La camera inspirée d’Antonioni écoute le paysage comme elle écoute les visages-paysages de Monica Vitti et et de Gabriele Ferzetti. Les deux personnages se cherchent d’abord entre les éboulements rocheux d’une île puis se séparent et se retrouvent, oscillent dans des sentiments mêlés, contradictoires , saisis par le cinéaste souvent dans leur énigmatique complexité, mais la disparition d’Anna qui scelle la quête dans sa vérité . Ce qui était mondain, ironique, sarcastique, second degré , superficiel s’évanouit . En cherchant la disparu,la fugitive Anna , le silence et inquiétude révèlent ce qui se cachait sous le train -train de la vie ordinaire ,qui n’est plus possible. Antonioni filme au plus prés cette détresse et cette recherche de vérité qui lie Sandro et Claudia juqu’à l’ultime image . Mais il y a davantage dans la manière de filmer Antonioni .Parfois, quand ce couple est dans une voiture, quand il marche l’un à coté de l’autre , quand il se trouve en face à face dans un chambre d ‘hotel soudain ce moment sir particulier, fugace, où l’un des deux semble se trouver face à un ou une inconnue., une soudaine hésitation à le reconnaître. Un saut du regard et Sandro se demande fugitivement »mais qui est cette étrangère ? Cette personne blonde au visage ovale lisse et opaque ?» ? comme si Sandro avait perdu toute idée de familiarité. Ce moment où l’un des membres du couple ne se souvient plus de l’autre reste un des apports les plus plus originaux d’Antonioni. Il y a tellement de films fondés sur l’exploration du couple qui s’enlise dans une sorte de familiarité ronronnante qui affadit l’histoire et ne se contente que ce mouvement cardiaque de déchirures et de réconciliations entre deux êtres qui ne mettent jamais en cause leur familiarité.Avec Antonioni l’ovale même du visage de l’Autre,proche du masque blanc , semble venir d’une autre année, d’un souvenir oublié, d’une matinée ou d’un réveil avec une autre personne dans une autre vie.
Léa Massari et Gabriele Ferzetti
Cette disparition d’Anna est un déclencheur pour Sandro et Claudia. Antonioni rejoint ce qu‘écrivait Pavese dans « Le métier de vivre » : » »On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. » La vérité , la misère, le néant habitent et déchirent le film au rythme des routes, des places de village, des brèves rencontres (un journaliste de Palerme , un couple de pharmaciens, une réunion mondaine dans un Hôtel de Taormina, des policiers fatigués qui interrogent des marins ) pour nous rappeler qu’un couple se construit ,magnifiquement désorienté à l’écart ou souvent contre la communauté jacassante et mondaine. Et lui,le couple, continue son cheminement, son apprentissage dans un perpétuel accommodement, ajustement à ce qu’il y a d’inconnu chez l’autre. Et Antonioni traque si bien cet ajustement si délicat, si difficile, si fuyant, de ce couple désorienté par ses pulsions, qu’ils deviennent étrangers au reste du monde, et ça devient incertain et logique comme un rêve. . On a l’impression que lorsque le couple Andro -Claudia retrouve ces mondains, ils traverse ce cercle et restent élégants, dans des scènes qui culminent dans l’hôtel de Taormina. Le détail de leurs émotions, parfois de leurs souffrances de leurs désirs -au sens le pus charnel- leur donne une sorte de grâce lorsqu’ils font l’apprentissage de l’inconnaissable chez l’Autre. Elle est brisée quand Sandro se roule sur une prostituée dans une inconséquence bien masculine et latine, étreinte qui rejoint celle la première scène, froide et expéditive au début du film avec LéaMassari-Anna
C’est là que le paysage intervient. Ambigu, souvent froid et gris, avec son immobilité en states, et son silence vertical . Souvent la grande lumière de la Sicile décolore les personnages, suggérant une existence ombreuse qui doit vite se fondre dans le bruissement du vent. Le caractère mythique des grands panoramas, des collines désolées, joue un rôle de révélateur. Etat désarmé, néant, nous y voilà sur ce théâtre de vent , de pleine lumière froide qui pose la question de l’Origine. Tout se passe comme si les grands panoramas,ces soudaines vues larges, dégagées, emplies de silence révélaient la fragilité de tout, dans une sorte de ferveur mélancolique et urgente pour affirmer que tout a déjà été dans ce qui est et dans ce qui sera. On le constate dans toutes les scènes d’ aubes qui achèvent aussi bien « L’avventura » que « La notte » . chez Antonioni, , dans des matins blêmes, dans la fatigue des corps, dans une sorte de lassitude métaphysique dans une persistance nue de l’émotion à vide .Cette transmission muette, qui forme le couple, sans étreinte, mais avec un petit geste pour se blottir chercher ce point d’appartenance réciproque, révèle ce que les paroles ont violemment masqué .C’est une ouverture bouleversante sur la nudité et le désarroi.
Il semble que l’étendue austère du paysage ,plus ou moins ensoleillé ou gris révèle jusqu’à la cruauté des vérités psychologiques replace ces deux humains dans une aube primordiale. Cette aube qui hante le cinéaste et qui pose un voile de tristesse, un désabusement dans ses films. C’est le petit matin face au Vésuve dans « L’avventura » et la pente d’un grand parc , le couple Jeanne Moreau-Mastroianni dans les dernières images de la Notte ». Pauline Kael avait ces mots très justes : « L’aube d’Antonioni n’est pas l’aube des gens qui sortent d’une nuit blanche ; c’est la fin de la nuit précédente, c’est la lumière blafarde dans laquelle vous vous voyez et savez qu’il n’y a pas un nouveau jour qui se lève – juste un somnambulisme qui n’en finit pas, et un dégoût de soi-même. » Une premier tentative cinématographique avait été faite en ce sens, avec Roberto Rossellini dans « Voyage en Italie » .Le cinéaste cherchait déjà une dramaturgie non traditionnelle, non classique psychologiquement, pour décrire un couple en filmant une suite de moments creux, vides, blancs, cette suite d’instants qui finissent par former, au lieu d’une vérité psychologique nous invite à suivre le parcours d’une duplicité qui s’agrandit. .Il dévoile un couple en voyage dans ses faux-semblants et scrute et traque les signes de la rupture uniquement par des jeux de distance ,des stratégies d évitements et de demi mensonges entre les deux comédiens .
Antonioni va plus loin Il réussit à unifier en une narration fluide,élégante, cette danse des émotions instables ,cette sismographie des humeurs changeantes.La camera traque cette vie souterraine et secrète des affects, des anxiétés, des excitations immédiates avec des visages muets, visages-énigmes , visages pris dans leur rythme, dans leur opacité ,, avec le regard qui refuse ou attire La camera saisit qui murmure le visage à notre insu. Le cinéphile avait déjà été saisi par une sorte de une fraîcheur photogénique antonionesque , déjà évidente dans la première en 1957 dans le film « Il Grido » « Le cri » en français) première tentative de fonder un « néo-réalisme de l’intérieur » comme le cinéaste l’a affirmé. Film déjà froid, austère, hivernal. Ce que la critique ou les spectateurs ont souvent pris pour de « l’incommunicabilité » , ces moments creux, ou apparemment vides sont au contraire des moments où l ‘énigmatique rôle de l’inconscient , l’apparition volatile d’émotions instinctives, de doutes, d’incrédulité, de soudaines agressivités, tous ces affects momentanés , ces bouffées de jalousie, des souvenirs enfouis, des moments blancs,opaques,incontrôlés, jouent leur rôle à plein dans cette nouvelle narration cinématographique . La camera pénètre alors dans ces régions complexes de la vie intérieure que ,jusque là , seuls les romanciers, avaient pleinement abordé, ce qu’a bien vu et analysé l’écrivain Alberto Moravia à la sortie du film.
Antonioni et Monica Vitti
Je note aussi que dans un film considéré comme ayant une tonalité tragique au milieu d’une foule de sentiments instables ou contradictoires , surgit un moment unique, extatique comme le cinéma en offre peu. Rien, au fond, de plus fiicile que de filmer un appétit charnel, une étreinte au cinéma. Hollywood nous offre de touchants efforts de grands cinéaste américains pour nous monter deux corps en pleine jouissance souvent réduits à un plate démonstration physique que la bande-son enrichi de grognements censés signifier l’extrême de la jouissance.
Antonioni a échappé à ce désastre. Ce « moment charnel vrai » on le découvre quand Sandro et Claudia s’étendent dans l’herbe à proximité d’une ligne de chemin de fer, dans un vaste panorama incliné qui descend jusqu’à la mer. Une soudaine communion extatique, un accord parfait des corps contre la terre .Sans se déshabiller, le couple s’étreint, s’aime dans une douceur, des caresses, un tressaillement , quelque chose à la fois de fébrile qui soudain prend part et s’immerge dans la pression du ciel et le bruissement de la me, ce paysage de paix du soir approchant dans une lumière bienfaisante et complice. Dans cette séquence on a l’impression que l’étreinte des corps habillés, resserrés, enfoncés dans l’herbe leur permet de trouver quelque chose de stable, d’oublié, et de maternel . Curieux qu’on ait pu autant parler de » l’ennui « comme thème principal du cinéma d’Antonioni quand on voit enfin, une telle séquence, discrètement lyrique pour dire l’ harmonie sensuelle, la beauté virgilienne, antique d’un tel chant.
Silence des caresses, profondeur des cheveux épais de Monica Vitti , lèvres se cherchent enfin délivrées de toute parole , « les sens fondus en un » comme l’écrit Baudelaire , tout ce qui éblouit et console dans l’étreinte. Antonioni accompagne la scène d’un froissement de tissu . Sentiment que le couple éprouve tout ce que l’expérience d’une vie attend. L’aile de la grâce est passé sur eux.
Antonioni cadre de manière à inclure la présence d’un ciel orageux, une menace suspendue sur cet instant unique d’exaltation, d’harmonie .Profonde joie des corps , Monica Vitti la femme-terre transmet la vie à l’homme seul.Thème qu’on retrouve aussi dans les récits de Pavese, écrivain qui a visiblement influencé Antonioni. Dans ce moment unique , c’est l’arrêt subi de l’errance, des doutes, de la malédiction des sexes séparés .Cette malédiction du couple séparé elle reprendra et culminera dans « La Notte », film de 1961, tourné par Antonioni dans un Milan fonctionnel, moderne,géométrique,aseptisé, avec ses immeubles de verre, ses chantiers, ses embouteillages, ces immenses travaux qui démolissent le passé d’une ville, si bien que Jeanne Moreau est obligée d’aller retrouver ses souvenirs de jeunesse dans une lointaine périphérie où subsistent quelques maisons qu’elle a connu enfant.
Fin du film « L’avventura »
Pour revenir à notre séquence de l’étreinte si discrètement lyrique dans la pente d’un paysage ouvert, elle se termine sur la survenue si brutale d’un train qui passe .C’est si si inattendu cette voie ferrée (qu’on ne devinait pas si proche du couple) une proximité qu’on avait pas vue venir, que cette rupture déstabilise. On se demande longtemps le pourquoi. Est-ce pour marquer la fuite des choses, si inéluctable et brutale? Est-ce le rappel que le monde délivré de temporalité dans l’extase érotique se déchire soudain pour revenir à la loi inexorable de la fuite du temps? C’est sans doute pour ça que Sandro parle du jour qui décline. Ce train sombre, violent, inattendu rappelle le retour aux gares, aux villes, à leur circulation frénétique des foules, au supplice de l’emploi du temps, à la logique des montres, au supplice de la vitesse là où régnait une lenteur à parfum d’éternité , au bruit et à la fureur urbaine. Ce moment suspendu rappelle ce qu’écrivait Pavese dans son journal intime « Le métier de vivre » » Celui qui dénonce l’immoralité de l’amour vénal devrait laisser tranquille toutes les femmes, car, une fois qu’on a exclu les rares instants où elle nous offre son corps par amour, même la femme qui nous a aimés se laisse faire et agit seulement par politesse ou par intérêt, à peu près résignée comme une prostituée.(..) Mais il reste toujours que baiser-qui réclame des caresses , qui réclame des sourires, qui réclame des complaisances – devient tôt ou tard pour l’un des deux un ennui dans la mesure où l’on, n’a plus naturellement envie de caresser, de sourire, de plaire à ladite personne ; et alors cela devient un mensonge comme l’amour vénal. » (« Le métier de vivre, 8 décembre 1938)