Enfin, on découvre la vraie Nadja d’André Breton

Devenu un classique de la littérature surréaliste, « Nadja » d’André Breton, reste une expérience énigmatique. Ce texte d’une rencontre amoureuse ( qui n’est ni une fiction, ni une autobiographie) et si brève , ne laissait entendre qu’une voix :celle d’André Breton, même si ce dernier ne cache rien en écrivant : »J’avais depuis longtemps cessé de m’entendre avec Nadja » ou l’aveu : « Je n’ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu’elle proposait ». Le texte reste brûlant pour rendre compte d’une bouleversante rencontre amoureuse « à la beauté convulsive » . Aujourd’hui, grâce à la publication chez Gallimard, de  Nadja, « Lettres à André Breton » édition établie par Olivier Wagner 170 pages et de nombreux dessins, on lit, on entend, enfin, Nadja.

Rencontre le 4 octobre 1926, rue Lafayette. André Breton venait d’acquérir à la librairie de « L’Humanité » un ouvrage de Trotski. Il écrit: »venant en sens inverse «(…) je vois une jeune femme,très pauvrement vêtue qui, elle aussi , me voit ou m’a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants .Si frêle qu’elle se pose à peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage ». Désormais, grâce à la ténacité des chercheurs universitaires à la recherche de textes éparpillés chez des collectionneurs, grâce au travail d’Olivier Wagner, on peut découvrir les 51 lettres écrites par Nadja, qui s’appelait Léona Delcourt et qui avait 24 ans lorsqu’elle rencontra Breton. Lui avait 30 ans.

Soulignons la brièveté de cette rencontre. Nadja et l’écrivain ne se voient quotidiennement que neuf jours -neuf jours- pendant lesquels Breton prend des notes façon journal intime avec une grande exactitude. Le couple déambule, se retrouve dans les cafés, parcourt les Quais, les grands quartiers de Paris marchant au hasard et au gré de l’inspiration de Nadja-Léona Delcourt. Le texte de Breton rapporte une expérience géographique urbaine et quasi initiatique où prédomine le sentiment du merveilleux quotidien, ce merveilleux quotidien que Aragon et Breton cherchaient depuis des années. Ce n’est pas un hasard si Aragon publie en 1926 « Le paysan de Paris » intitulé « préface à une mythologie moderne » qui est une errance inspirée dans la ville. Donc parallélisme entre les recherches surréalistes de ces deux là.

Pour Breton la vie , la vraie vie ,n’est pas ailleurs, comme l ‘écrit Rimbaud, mais dans le présent. Ce présent déverse des signes, des coïncidences, multiplie des appels, soumet l’imaginaire à des perturbations, des attractions, des pressentiments, et soumet le couple à des cristallisations poétiques aussi bien qu’à des hantises mythologiques(Mélusine par exemple).

Julien Gracq a résumé l’attitude de Breton : »Cette pensée va dans le sens d’un rêve de félicité réconciliatrice et édenique. » et on comprend que Nadja pénètre également dans cette zone magnétique. Breton ouvre à Nadja des portes magiques, il transforme leurs errances dans Paris vers une zone insolite.La réciproque est vraie On le comprend en découvrant les 51 lettres de Nadja, ses étonnants dessins, ses lettres preque sous forme de poèmes. Nadja joue un rôle capital dans cette étrange aimantation, dans cet au-delà qu’apportent les rues de Paris quand elles sont observées d’une certaine façon, quand le tri inconscient entre les symboles , entre les objets (un gant par exsemple ) se trouvent rasselmblés sous les yeux des deux amants. Donc pendant puos d’une semaine féerie sans fin des déambulations.On remarquera au passage qu’à aucun moment les écrits de Breton et les lettres de Nadja ne prennent une tournure clairement érotique ( alors que des relations physiques se sont poursuivies jusqu’au 16 janvier 1927) mais que simplement ils se comprennent et fusionnent dans des mirages poétiques qui scellent leur relation.

Ce que révèlent ces 51 lettres et cartes postales de Nadja, c’est que 1) Breton a consigné avec précision , dans ses notes, au jour le jour, la plus grande part part de ce qui s’est passé .2) On note également que le texte de Breton affirme que c’est bien le 13 octobre que Breton prend ses distances. II y a une cassure au lendemain d’une nuit qu’ils passent ensemble dans un hôtel de Saint-Germain en-Laye au cours de laquelle, Nadja évoque la violence quelle a subi avec un autre homme. La notion du « désastre irréparable » apparaît.On découvre alors, stupéfait, les lettres éperdues et si tragiques de Nadja. Elles se répètent ,plus fiévreuses. C’est le premier novembre 1926 qu’on découvre l’étendue du déchirement. André Breton livre à Nadja ses notes préparatoires qui devaient servir de base pour rédiger du récit de leur aventure, Nadja répond scandalisée  : 

« André,

Comment avez vous pu m’écrire de si méchantes déductions de ce qui fut nous , sans que votre souffle ne s’éteigne ?..

C’est la fièvre n’est-ce-pas, ou le mauvais temps que vous rendent aussi anxieux et injuste ?…

Qu’ai-je fait de si mal ? Pour voir mes meilleurs et plus nobles sentiments s’égarer dans votre courroux ?

Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu.. entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… car mes yeux pétrifiés sont restés aussi clairs pour revoir toujours de même.

Mon cœur bat avec force ..mais régulièrement.

Mes lèvres remuent avec ferveur pour me rappeler seulement un baiser nacré.

NadjaXXX

Si par hasard vous êtes libre demain mardi, je serai chez moi à 4 h. et avant même. Nadja. »

Oui, Nadja écrit bien « portrait dénaturé »

Deux cartes postales seront envoyées sous une même enveloppe le 10 novembre. Dans l’une Nadja écrit : « Devant le mistère(sic),

Homme de pierre,

Comprends moi »

A noter qu’on retrouve cette lettre in extenso dans le récit de Breton.

Ensuite, on mesure l’écart grandissant entre eux alors que Breton se bat d’emblée avec l’essence fuyante, insaisissable dans toute sa singularité de cette rencontre. Ce qu’il avouera dans la lente rédaction définitive du texte. Les lettres de Nadja rédigées le 10, 15, et 23 ,30 novembre.

« André,

« Le temps passe et me fait peur » écrit-elle d’une brasserie de Saint Lazare.

Lettres de décembre , l’appel devient tragique.Breton ne répond pas. Le désarroi der la femme s’accentue :

Paris le 17/12/ 26

« André mon chéri,

Il faut que je te dise..mais des baisers me brûlent les lèvres. Tu me manques André , je t ‘aime, mon petit homme chéri. Je te revois demain dis, tu veux bien .. Viens, viens .Je suis perdue dans des images plus ou moins douces…plus ou moins attirantes…mais c ‘est encore bon de craindre tant.Mon tout qui est la moitié de moi-même, ferme les yeux là 2 minutes et pense.Qui vois tu ?

Ta Nadja confiante » 

A ce désespoir s’ajoute le fait que le 23 décembre, Nadja est mise à la porte de son hôtel pour « impayés » .Breton ne répond rien.

La dernière lettre de Nadja à Breton date du 25 février, sans doute déposée au domicile de l’écrivain puisque la lettre n’est pas timbrée. Une lettre du 14 Mars ,non envoyée, marque déjà clairement une détérioration mentale.

Le 21 Mars 27, Nadja est prise dune bouffée délirante .La police intervient. la main courante du commissariat énonce : »Ne répond à aucune question.Crie, pleure, voit des hommes sur les toits. » Elle est alors envoyée à l’infirmerie spéciale de la préfecture de police de Paris .Elle est examinée par le médecin chef qui décrit « des troubles psychiques polymorphes. Dépression, tristesse, inquiétude. Phases d’anxiété et de peur. Supplie qu’on la tue d’un coup. A d’autres moments elle veut danser et fredonne. Maniérisme. Idées d’influence. On agit sur elle a distance,on lui parle, on devine ses pensées, on lui envoie des odeurs, on travaille son corps à l’électricité. Elle est « médium(..) etc..« 

Cette édition bouleverse. Elle accumule toutes les précisions possibles sur le passé si précaire »de Nadja, son enfance, sa pauvreté, les hommes qui ont profité d’elle, dans Paris , les violences exercées sur elle, les espoirs déçus d’être danseuse , les propositions d’être entraîneuse de boite de nuit. On découvre qu’elle avait eut une fille,laissée à ses parents, à Lille .

Elle fut transférée le 24 Mars 1925 à l’asile de Perray-Vaucluse .Les dossiers médicaux décrivent un être profondément atteint, désemparé, avec des cris de violence. Elle est capable de casser un grand nombre de vitres.

La fin est terrible. La mention « cachexie néoplasique », veut dire « amaigrissement extrême lié à un cancer ». Elle meurt le 15 janvier 1941. Malgré leurs faibles ressources, et le prix du voyage, les parents de Nadja, habitant Lille, sont allés voir leur fille ,mais le diagnostic des médecins leur laisse peu d’espoir de guérison.. André Breton n’est jamais allé, , rendre visite une seule fois pendant ses 14 ans d’enfermement psychiatrique.

Impardonnable.

Les tableaux cliniques établis entre 1928 et son décès en 1941,publiés dans cette édition mettent en lumière que l ‘irruption de la guerre en 1940, a compliqué et abrégé la vie des internés. Malnutrition, épidémies ont multiplié le nombre de décès dans son établissement.

Selon la médecine actuelle , en étudiant l’intensité et la fréquence de ses symptômes, Nadja ne pouvait être guérie .Même aujourd’hui, les traitements chimiques n’auraient sans doute pu qu’atténuer ses crises.

André Breton, avec les quelques jours de sa fulgurante rencontre , a-t-il contribué au développement de sa maladie ? La réponse est non. Si le stress, des situations émotionnelles intenses peuvent précipiter une phase aiguë de sa maladie, ils n’ en sont pas la cause. Elle est d’ordre d’abord d’ordre génétique. La lecture des écrits de Nadja, les fiches médicales très nombreuses prouvent que les signes maladifs étaient déjà manifestes avant la rencontre surréaliste.

La rencontre avec André Breton a-t-elle pu accélérer la chute de Nadja dans l’ aliénation ? Réponse incertaine.

Olivier Wagner, dans sa très complète étude précise « On peut dire avec quasi-certitude que,même si Breton ne s’était placé sur sa route, un autre évènement aurait nécessairement fini par déclencher la crise. »

La dimension érotique cachée en 1963

On sait qu’André Breton a toujours privilégié ce texte « Nadja », la lu et relu. En 1963, pour une réédition, il demande à son éditeur de revoir et corriger le texte de 1928. Au départ il s’agit de quelques variantes d’ordre stylistique, ôter « quelques scories », rendre quelques phrases plus fluides mais aussi de supprimer ,par exemple, le nom de Marcel Noll, surréaliste de la première heure , ou effacer aussi le nom de Jean Paulhan (après une querelle qui avait opposé Paulhan et Breton).

Enfin et surtout André Breton dans cette « édition entièrement revue par l’auteur » s’autorise une variante énorme, une variante qui change le sens global du texte.

Breton occulte la nuit du 12 octobre. Il efface ainsi la dimension charnelle et physique de sa liaison avec Nadja. Voulait-il donner une vision plus fantasmatique ? Plus idéalisée ? Plus spectrale  ou mythique? Voulait-il renforcer alors l’idée de Nadja montrée en une « insaisissable chimère » ?

En minimisant la part sensuelle de cette rencontre, Breton est vraiment choquant. Il choque dans la mesure même où il avait mis son histoire et cette rencontre sous le sceau d’une expérience documentaire, non fictive, clinique, associée à un sens caché , subjectif et initiatique .

Je trouve dommage qu’on ne signale pas davantage cette occultation si importante. Dans le texte de 1928, il est écrit :  « Force nous est d’attendre le prochain train qui nous déposera à Saint-Germain. Nous y descendons vers une heure du matin, à l’Hôtel du Prince de Galles ». En 1963, la mention de l’hôtel disparaît. Et, avec, disparaît la mention de la nuit passée avec Nadja à l’hôtel. Ce qui est capital c’est que dans cette journée d’octobre, pour essayer de rompre l’errance vertigineuse de deux piétons dans Paris, et après avoir dîné avec Nadja, André Breton propose à sa compagne de quitter Paris pour prendre un train pour Saint-Germain en-Laye à la Gare Saint-Lazare. Le texte mentionne bien dans les deux versions les évènements de ce court voyage .Il y eu d’abord un arrêt au Vésinet où « toutes lumières éteintes, il est impossible de se faire ouvrir aucune porte » et où « le vagabondage en foret n’est pus très attirant ». Le couple reprend donc le train. Arrivé à Saint-Germain-en-Laye , il trouve cet hôtel ouvert. Sans qu’il y ait besoin d’aucune description, il est évident que dans la chambre, Breton et Nadja deviennent amants. La première édition de 1928 dit clairement cet accomplissement charnel .

Dans l’édition revue 35 ans plus tard, la mention de l’hôtel a disparu. Le paragraphe essentiel s’achève sur cette phrase : « En passant devant le château, Nadja s’est vue en Madame de Chevreuse : avec quelle grâce elle dérobait son visage derrière la lourde plume inexistante de son chapeau ».

Dommage que cette censure tardive ne soit pas mieux signalée dans les éditions récentes.

Prenez le train avec Michel Butor

. De toutes les oeuvres du Nouveau Roman, j’en reviens toujours à « La modification » qui nous introduit dans un train entre Paris et Rome.

Michel Butor né en 1926 à Mons-en Baroeul, a -sans jeu de mot-, pratiqué un art musical de la fugue. Le roman repose sur un jeu de contraintes formelles,mais ces contraintes n’empêchent jamais tout un paysage affectif se déployer aussi bien à propos d’une liaison amoiureuse en train de se construire sous nos yeux, que sur la naissance d’une passion pour Rome. Il faut y ajouter aussi, par contamination, la reverie et la poetique des paysages ferroviaires, (voyageurs, compartiments, gares, mouvements et arrêts ),comme si chaque élement isolé était pris dans un mouvement symphonique.

Je me demande même si Butor n’est pas, de tous les romanciers du « Nouveau Roman », celui qui a le mieux renouvelé les formes littéraires sur le registre expérimental Espace-Temps. . Avec « La Modification« , Butor retourne aux sources de son enfance puisque son père travaillait pour « les Chemins de fer du Nord », et que, sans cesse, en qualité de jeune professeur agrégé , il voyagea de la Haute Egypte à l’université de Manchester, puis fut prof à Salonique et Genève .On remarque qu’ il ne cessera, à cette éppque, de prendre des notes qui sont de veritables cartes postales (Cordoue,Mantoue,Delphes) qui manifestent un talent pour modifier les espaces urbains pour les combiner avec les espaces affectifs de la mémoire. Il est assez proche en cela des mécanismes operatoires de Claude Simon ,qui,lui aussi, déclenche des associations métaphoriques à partir d’un réel qui se décompose en fragments pour établir un rompan- marqueterie. Chez ces deux écrivains du renouvellement rolmanesque , on retrouve les jeux complexes d’associations sémantiques, articulations et sutures (parfois ironiques) qui melent l’espace intime du personnage narrateur , son temps intérieur discontinu, au « réalisme » des lieux et à leur exploration inspirée.

C’est à Genève,en 1956, où il est professeur, qu’il rédige « La Modification ».

Premières phrases:« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans
 »

 Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté.  Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.

Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. »)   Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent.  C’est aussi un lieu symbolique.

Donc, au fil des pages et des gares la   vie du narrateur se modifie   comme un train passe sur un aiguillage et dévie de  sa trajectoire  .Au  fil des heures et de la nuit  le train  devient  le lieu de toutes les « modifications ».

Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel. Scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit.   Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)

 En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec   le destin du voyageur.   C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait.  Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce   plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.

Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis  au lever du soleil  sur   des collines et enfin la  brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.

Michel Butor au temps de la rédaction du roman

Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.

On   comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les   hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele   forment des musiques célestes   qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.

 On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur.  Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère   une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes. 

 Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »

La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi.  Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine.  Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église   voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque   exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.    

 Ecrit   en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur  avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes  étudiants   lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais  alors dans un bureau  terne  de l’Ecole Militaire).

    En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples   voyages à Rome.  Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.

 Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Italy, Rome, January 2018 – People at Termini railway station

Deuxième extrait :

« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.

Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. « 

Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »