Enfin, on découvre la vraie Nadja d’André Breton

Devenu un classique de la littérature surréaliste, « Nadja » d’André Breton, reste une expérience énigmatique. Ce texte d’une rencontre amoureuse ( qui n’est ni une fiction, ni une autobiographie) et si brève , ne laissait entendre qu’une voix :celle d’André Breton, même si ce dernier ne cache rien en écrivant : »J’avais depuis longtemps cessé de m’entendre avec Nadja » ou l’aveu : « Je n’ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu’elle proposait ». Le texte reste brûlant pour rendre compte d’une bouleversante rencontre amoureuse « à la beauté convulsive » . Aujourd’hui, grâce à la publication chez Gallimard, de  Nadja, « Lettres à André Breton » édition établie par Olivier Wagner 170 pages et de nombreux dessins, on lit, on entend, enfin, Nadja.

Rencontre le 4 octobre 1926, rue Lafayette. André Breton venait d’acquérir à la librairie de « L’Humanité » un ouvrage de Trotski. Il écrit: »venant en sens inverse «(…) je vois une jeune femme,très pauvrement vêtue qui, elle aussi , me voit ou m’a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants .Si frêle qu’elle se pose à peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage ». Désormais, grâce à la ténacité des chercheurs universitaires à la recherche de textes éparpillés chez des collectionneurs, grâce au travail d’Olivier Wagner, on peut découvrir les 51 lettres écrites par Nadja, qui s’appelait Léona Delcourt et qui avait 24 ans lorsqu’elle rencontra Breton. Lui avait 30 ans.

Soulignons la brièveté de cette rencontre. Nadja et l’écrivain ne se voient quotidiennement que neuf jours -neuf jours- pendant lesquels Breton prend des notes façon journal intime avec une grande exactitude. Le couple déambule, se retrouve dans les cafés, parcourt les Quais, les grands quartiers de Paris marchant au hasard et au gré de l’inspiration de Nadja-Léona Delcourt. Le texte de Breton rapporte une expérience géographique urbaine et quasi initiatique où prédomine le sentiment du merveilleux quotidien, ce merveilleux quotidien que Aragon et Breton cherchaient depuis des années. Ce n’est pas un hasard si Aragon publie en 1926 « Le paysan de Paris » intitulé « préface à une mythologie moderne » qui est une errance inspirée dans la ville. Donc parallélisme entre les recherches surréalistes de ces deux là.

Pour Breton la vie , la vraie vie ,n’est pas ailleurs, comme l ‘écrit Rimbaud, mais dans le présent. Ce présent déverse des signes, des coïncidences, multiplie des appels, soumet l’imaginaire à des perturbations, des attractions, des pressentiments, et soumet le couple à des cristallisations poétiques aussi bien qu’à des hantises mythologiques(Mélusine par exemple).

Julien Gracq a résumé l’attitude de Breton : »Cette pensée va dans le sens d’un rêve de félicité réconciliatrice et édenique. » et on comprend que Nadja pénètre également dans cette zone magnétique. Breton ouvre à Nadja des portes magiques, il transforme leurs errances dans Paris vers une zone insolite.La réciproque est vraie On le comprend en découvrant les 51 lettres de Nadja, ses étonnants dessins, ses lettres preque sous forme de poèmes. Nadja joue un rôle capital dans cette étrange aimantation, dans cet au-delà qu’apportent les rues de Paris quand elles sont observées d’une certaine façon, quand le tri inconscient entre les symboles , entre les objets (un gant par exsemple ) se trouvent rasselmblés sous les yeux des deux amants. Donc pendant puos d’une semaine féerie sans fin des déambulations.On remarquera au passage qu’à aucun moment les écrits de Breton et les lettres de Nadja ne prennent une tournure clairement érotique ( alors que des relations physiques se sont poursuivies jusqu’au 16 janvier 1927) mais que simplement ils se comprennent et fusionnent dans des mirages poétiques qui scellent leur relation.

Ce que révèlent ces 51 lettres et cartes postales de Nadja, c’est que 1) Breton a consigné avec précision , dans ses notes, au jour le jour, la plus grande part part de ce qui s’est passé .2) On note également que le texte de Breton affirme que c’est bien le 13 octobre que Breton prend ses distances. II y a une cassure au lendemain d’une nuit qu’ils passent ensemble dans un hôtel de Saint-Germain en-Laye au cours de laquelle, Nadja évoque la violence quelle a subi avec un autre homme. La notion du « désastre irréparable » apparaît.On découvre alors, stupéfait, les lettres éperdues et si tragiques de Nadja. Elles se répètent ,plus fiévreuses. C’est le premier novembre 1926 qu’on découvre l’étendue du déchirement. André Breton livre à Nadja ses notes préparatoires qui devaient servir de base pour rédiger du récit de leur aventure, Nadja répond scandalisée  : 

« André,

Comment avez vous pu m’écrire de si méchantes déductions de ce qui fut nous , sans que votre souffle ne s’éteigne ?..

C’est la fièvre n’est-ce-pas, ou le mauvais temps que vous rendent aussi anxieux et injuste ?…

Qu’ai-je fait de si mal ? Pour voir mes meilleurs et plus nobles sentiments s’égarer dans votre courroux ?

Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu.. entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… car mes yeux pétrifiés sont restés aussi clairs pour revoir toujours de même.

Mon cœur bat avec force ..mais régulièrement.

Mes lèvres remuent avec ferveur pour me rappeler seulement un baiser nacré.

NadjaXXX

Si par hasard vous êtes libre demain mardi, je serai chez moi à 4 h. et avant même. Nadja. »

Oui, Nadja écrit bien « portrait dénaturé »

Deux cartes postales seront envoyées sous une même enveloppe le 10 novembre. Dans l’une Nadja écrit : « Devant le mistère(sic),

Homme de pierre,

Comprends moi »

A noter qu’on retrouve cette lettre in extenso dans le récit de Breton.

Ensuite, on mesure l’écart grandissant entre eux alors que Breton se bat d’emblée avec l’essence fuyante, insaisissable dans toute sa singularité de cette rencontre. Ce qu’il avouera dans la lente rédaction définitive du texte. Les lettres de Nadja rédigées le 10, 15, et 23 ,30 novembre.

« André,

« Le temps passe et me fait peur » écrit-elle d’une brasserie de Saint Lazare.

Lettres de décembre , l’appel devient tragique.Breton ne répond pas. Le désarroi der la femme s’accentue :

Paris le 17/12/ 26

« André mon chéri,

Il faut que je te dise..mais des baisers me brûlent les lèvres. Tu me manques André , je t ‘aime, mon petit homme chéri. Je te revois demain dis, tu veux bien .. Viens, viens .Je suis perdue dans des images plus ou moins douces…plus ou moins attirantes…mais c ‘est encore bon de craindre tant.Mon tout qui est la moitié de moi-même, ferme les yeux là 2 minutes et pense.Qui vois tu ?

Ta Nadja confiante » 

A ce désespoir s’ajoute le fait que le 23 décembre, Nadja est mise à la porte de son hôtel pour « impayés » .Breton ne répond rien.

La dernière lettre de Nadja à Breton date du 25 février, sans doute déposée au domicile de l’écrivain puisque la lettre n’est pas timbrée. Une lettre du 14 Mars ,non envoyée, marque déjà clairement une détérioration mentale.

Le 21 Mars 27, Nadja est prise dune bouffée délirante .La police intervient. la main courante du commissariat énonce : »Ne répond à aucune question.Crie, pleure, voit des hommes sur les toits. » Elle est alors envoyée à l’infirmerie spéciale de la préfecture de police de Paris .Elle est examinée par le médecin chef qui décrit « des troubles psychiques polymorphes. Dépression, tristesse, inquiétude. Phases d’anxiété et de peur. Supplie qu’on la tue d’un coup. A d’autres moments elle veut danser et fredonne. Maniérisme. Idées d’influence. On agit sur elle a distance,on lui parle, on devine ses pensées, on lui envoie des odeurs, on travaille son corps à l’électricité. Elle est « médium(..) etc..« 

Cette édition bouleverse. Elle accumule toutes les précisions possibles sur le passé si précaire »de Nadja, son enfance, sa pauvreté, les hommes qui ont profité d’elle, dans Paris , les violences exercées sur elle, les espoirs déçus d’être danseuse , les propositions d’être entraîneuse de boite de nuit. On découvre qu’elle avait eut une fille,laissée à ses parents, à Lille .

Elle fut transférée le 24 Mars 1925 à l’asile de Perray-Vaucluse .Les dossiers médicaux décrivent un être profondément atteint, désemparé, avec des cris de violence. Elle est capable de casser un grand nombre de vitres.

La fin est terrible. La mention « cachexie néoplasique », veut dire « amaigrissement extrême lié à un cancer ». Elle meurt le 15 janvier 1941. Malgré leurs faibles ressources, et le prix du voyage, les parents de Nadja, habitant Lille, sont allés voir leur fille ,mais le diagnostic des médecins leur laisse peu d’espoir de guérison.. André Breton n’est jamais allé, , rendre visite une seule fois pendant ses 14 ans d’enfermement psychiatrique.

Impardonnable.

Les tableaux cliniques établis entre 1928 et son décès en 1941,publiés dans cette édition mettent en lumière que l ‘irruption de la guerre en 1940, a compliqué et abrégé la vie des internés. Malnutrition, épidémies ont multiplié le nombre de décès dans son établissement.

Selon la médecine actuelle , en étudiant l’intensité et la fréquence de ses symptômes, Nadja ne pouvait être guérie .Même aujourd’hui, les traitements chimiques n’auraient sans doute pu qu’atténuer ses crises.

André Breton, avec les quelques jours de sa fulgurante rencontre , a-t-il contribué au développement de sa maladie ? La réponse est non. Si le stress, des situations émotionnelles intenses peuvent précipiter une phase aiguë de sa maladie, ils n’ en sont pas la cause. Elle est d’ordre d’abord d’ordre génétique. La lecture des écrits de Nadja, les fiches médicales très nombreuses prouvent que les signes maladifs étaient déjà manifestes avant la rencontre surréaliste.

La rencontre avec André Breton a-t-elle pu accélérer la chute de Nadja dans l’ aliénation ? Réponse incertaine.

Olivier Wagner, dans sa très complète étude précise « On peut dire avec quasi-certitude que,même si Breton ne s’était placé sur sa route, un autre évènement aurait nécessairement fini par déclencher la crise. »

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