Le chemin par lequel on accède à une lecture est souvent une série de hasards qui prend un tour presque initiatique. J’étais il y a quelques semaines à la recherche des textes écrits sur Friedrich Hölderlin. car il avait marqué ma génération , à la suite de Heidegger, celle née pendant ou dans l’immédiate après-guerre. J’avais en mémoire le « Cours ,Hölderlin » de Jacques Teboul, et la superbe biographie de Hölderlin de l’allemand de Peter Härtling . C’est alors que je suis tombé sur un texte qui commençait ainsi :
« Hölderlin a vécu en Grèce. Son corps, pourtant, ne s’y est jamais promené. Ses yeux n’ont jamais vu les rives de l’Attique. Ses mains n’ont pas touché les colonnes brisées de l’Acropole. Jamais, il n’a respiré le parfum des jasmins, ni entendu le cri des mouettes sur la mer. Sa peau n’a pas senti les caresses du vent. Mais je pars. J’ai glissé une image de la Tour – de sa Tour – entre deux pages de mon carnet – hésitant pendant quelques secondes entre la Tour et le Tombeau. Dernières demeures. Les deux photos avaient été prises un an plus tôt, à la fin du printemps 1997. Le vert triomphait. Sur les rives du Neckar, il cachait presque le ciel et envahissait l’eau de ses reflets. C’est à peine s’il laissait une petite place au jaune tout neuf de la maison du menuisier Zimmer. Un vert si puissant que les arbres en perdaient leur nom. Un vert qui me gênait d’autant plus que Hölderlin ne l’avait jamais vu. Du moins, pas au même endroit. En deux siècles, les hommes volent beaucoup de ciel au paysage. Le recouvrent de feuilles ou de béton. Tübingen a choisi les feuilles. Pour prendre la photo, j’étais descendue sur la petite île qui fait face à la Tour. Le feuillage était si dense qu’il formait une voûte au-dessus de l’allée. «

Ce texte « Hölderlin,le platane et le gattilier » m’a séduit par sa délicatesse.Il est extrait d’un mince volume « Flâneries anachroniques »,de Béatrice Commengé , paru aux éditions Finitude en 2012. Sa musique nonchalante et douce, son érudition aux pieds légers, faite de ferveur, de précision, de simplicité fluide signalent un bel écrivain.
J’avais vécu quelques semaines à Tübingen, un été du début des années 70 , et je retrouvais intacts mes émotions dans le texte de Béatrice Commengé.
Je savais que cette femme, née en Algerie en 1949, avait publié plusieurs textes chez Gallimard dans la collection « L’infini » , dont un consacré à Hölderlin : »Et il ne pleut jamais naturellement » , mais je n’en avais lu aucun. J’ai donc commandé « Le ciel du voyageur » publié en 1989. Il est particulièrement recommandé sur Amazon. La romancière l’a écrit 40 ans et c’est une belle découverte.
Intrigue simple. Une femme, Sabine, vit avec un érudit universitaire, Vincent, plus âgé qu’elle de vingt ans ; elle essaie de reconstituer les voyages que celui-ci a pu faire avec deux femmes dont il fut amoureux jadis et qui ont disparu de sa vie , dont l’une, Agnès dans des conditions énigmatiques en 1966.Il a aussi beaucoup voyagé avec Eléonore, celle qui photographiait sans cesse au cours de ses multiples voyages en Irlande, en Grèce, en Italie. Ce n’est pas par jalousie que Sabine essaie de reconstituer la relation de Vincent avec ces deux femmes mais parce que le passé reste une terre étrangère et qu’on veut y trouver quelques tessons dans ce champ archéologique, d’autant que Vincent est lui même fasciné par les figures anciennes des philosophes grecs et écrivains antiques pour écrire ses essais d’universitaire.
Pour saisir et vivre rétrospectivement les amours de Vincent, la narratrice multiplie les voyages en Italie, à Vérone, Pise, Volterra, Rome, comme si les pierres anciennes,les tasses de café, les herbes des chemins, les matelas des hôtels, les portiques de marbre, les vieux bistrots pouvaient réfracter les étés disparus et ce qui s’est passé dans un couple amoureux.Ce déchiffrage impossible permet à la narratrice Sabine de déployer des phrases mélodie ,des abandons à l’imaginaire,mais aussi des fragilités, des creux, des incertitudes. Les improbables réminiscences chez elle ressemblent à des bouffées de tendresse pour Vincent. Tout s’évapore dans cette Italie revisitée .La biographie de Vincent ne recoupe pas celle de Sabine. Les décors, dans leurs beauté baroque italienne, ont l’étrange fixité d’un décor dans un théâtre vide. . Ce qui flotte dans l’air est émouvant mais si évanescent… Ici, il y a pas de révélations comme dans Proust, avec ses clochers de Martinville et ses pavés inégaux.Le capitonnage du passé absorbe presque tout.Le texte est fait de cette franchise et il se colore d’une fine affliction jamais complètement affirmée.

La texte offre, comme nos vies, des éléments disparates, côté ombre, côté coeur, côté lumière, côté névralgies du passé. On devine que Sabine essaie de retrouver les empreintes des amours passés de Vincent sans vouloir trop savoir ce qui a provoqué les ruptures. On comprend que les deux amants restent prisonniers de souvenirs,chacun de son côté, en marchant dans les ruelles de Vérone , de Pise , dans les cafés de Rome ou dans les stations-service des autoroutes.Ces endroits revisités créent de légères vibrations mais ne recoupent jamais complètement leur intimité, comme le faux brillant des cartes postales. Le texte se construit habilement de moments dissociés, décalés, regards de biais sur des saisons passées qui envahissent le présent du couple.
La narratrice,Sabine dans le désir de reconstituer les voyages de Vincent avec ses maîtresses raboute les moments oubliés en superposant ses propres voyages personnels en Italie .La solitude chante sur les voies ferrées. Le texte est fait de ce miroitement du passé -si énigmatique- projeté sur le présent. Comment ressusciter des paroles ou des gestes amoureux d’autres femmes, éparpillés partout dans des couloirs hôtels ? On devine de redoutables brèches Ces voyages et ces centre-ville baroques révèlent,dans leur charme, l’insultant abîme qui nous sépare de notre « moi » le long des murs anciens .C’est vrai aussi pour dans la maison de Millac, prés de Lascaux quand Vincent hume les odeurs de son enfance qui imprègnent la pierreuse demeure où l’on veille le grand-père.
Au lieu de nous aider à résoudre l’énigme de ces femmes disparues , le livre nous y enfonce dans une sorte de murmure bordant l’inexprimé. Le ton est proche de celui d’un journal intime de quelqu’un pénétrant dans le sommeil du passé.Sommes-nous les gardiens de notre propre musée ? Une voix se souvient, ressuscite, se perd, se retrouve, hésite. L’attention de la narratrice portée sur Vincent est un acte de tendresse,une aventure sentimentale trébuchante et ardente. Le couple flotte dans les villes, dans les trains, dans les gares, dans les bords de mer, entre deux mondes.
On apprend deux choses : un, que les lieux revisités quand ils demeurent inchangés nous stupéfient, et forment une sorte d’émeute pétrifiée d émotions contradictoires, et quand ils sont devenus autres ressemblent à d’atroces accidents.

Ce livre a quelque chose d’une archéologie impossible de l’amour. Ce sont dans les fragments d’instants, dans les tessons et les débris dans les dalles chaudes d’un parvis d’une église romaine, dans une allée avec aiguilles de pin, dans la vieille édition du roman « Ulysse » de James Joyce, dans un compartiment de train, en surplombant un pont sur la Loire, que se révèlent le miroitement et la vérité d’une époque disparue.
Vincent est occupé à enterrer son grand-père en province,et reste muet devantr la tombe . Avec Sabine il ne dit pas grand choses non plus, tout à sa tâche d’écrire sur Galilée ou Dante.Il ne reste à la narratrice que le fourmillement du bleu profond du ciel grec et le déchiffrage réussi de sa propre solitude. Mais dans cette quête impossible tout le talent de Béatrice Commengé est justement d’ éviter pathos , grandiloquence, sentimentalité dans cet art translucide. La pudeur et la patience mènent le récit.
L’assise si agréable de chaque phrase préserve ce mystérieux monde enfui , dans ce mélange impénétrable de connaissance et d’ignorance, de franchise et de réserve, qui accompagne ceux qu’on aime.Le plan déplié des villes devient une carte du cœur qui s’ affole devant certains noms.
D’après ce que j’ai compris, les autres textes de Béatrice Commengé se construisent également sur l’absence irradiante des dieux culturels : Nietzche et Italo Svevo, Diderot ou Durrell.
Difficile de parler de ce texte fragile et si émouvant.Il ne faut pas appuyer et garder la discrétion que l’auteur sait si bien manier. Elle descelle la mémoire d ‘une femme . Cela flotte, inquiète, au bord de l’inaccessible. Qu’est-ce qui se rejoue d’une liaison à l’autre ? D’un moment à l’autre de notre vie ? D’une génération à l’autre ? D’une femme jeune à un homme âgé ? Le livre refermé ,on ne sait plus si ce texte propose des moments de grâce, un précis de l’évaporation de l’amour, ou si c’est une lanterne magique qui projette les ombres d’ une blessure inguérissable.
Très très beau billet.
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Très très beau choix.
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