L’été 2016 à Quiberon

Le matin, vent, soleil, plage. Espadrilles qui s’enfoncent dans le sable La fraicheur de l’air . Babillages d’oiseaux dans les feuillages. L’uniformité calme de la mer s’élargit dans le ciel.  Quelques nuages isolés au large vers la mince ligne de terre de  La Trinité.  Passage d’une mariée bretonne toute gonflée d’un voile blanc entre des voitures du parking. Dégradés marins : cela va du vert cul- de- bouteille à l’indigo profond avec des espaces d’un violet qui s’assombrit.

Je prends mon vélo cadenassé.

Je traverse assez tôt la petite ville de Saint- Pierre de Quiberon, ses villas mignonnes, jardinets proprets, barrières repeintes, appentis chaulés, bords de mer calmes, un décor d’opérette, avec un seul petit hôtel ouvert. On se croirait dans « les vacances de Monsieur Hulot » de Jacques Tati. Les couverts brillent sur les nappes dans les avancées vitrées des restaurants à l’heure où on passe l’aspirateur. Je file vers Port- Maria, ses mouettes qui tourbillonnent, sa longue jetée de murailles verdies, et coup de sirène   du   ferry blanc qui pénètre dans le port. Donc je roule. Serviettes de bain qui sèchent aux balcons , pavillons alignés, crépis refaits, quelques tags. Marquises à glycine et des portes à verres dépolis et rosaces en fer forgé qui assurent que l’entre-deux guerres a  bien existé .

Coups de pédale, ça grince. Cerisiers en fleurs dans les jardinets comme des petites explosions blanches figées. Un   retraité à chapeau de paille et salopette à bretelles est assis sur un pliant, il repeint une barrière ,  écoute  un jeu  sur son poste à transistors  rabiboché  d’un élastique. Les restaurants alignés le long de l’avenue proposent sur des ardoises de mirobolants de plateaux de fruits de mer, des sardines grillées, menus rédigés à la craie, kir offert ! Un avion de tourisme blanc et rouge surgit au ras des toits dans un rugissement de moteur qui vrille le quartier et disparait.

 Longue pente de  la côte sauvage  qui oblige à changer de pignon plusieurs fois. Le vent apporte de longues  vagues vertes  ,sensation de glissement dans la Pure Création de Dieu  dans l’immense frémissement et l’énergie de l’endroit : sans cesse du bleu, du vert, des couleurs disjointes étranges, des bouffées d’odeurs résineuses de landes et j’entre dans   l’envoutante, l’inexplicable, irréfutable  magie de la mer :elle   s’ouvre sur plusieurs côtés, sature la vision, avec ses récifs blanchissants, et c’est comme un souvenir d’enfance qui vous  revient                                                                                                                                                                                                                                                                                     aussi cru que la première fois que tu respires  l’odeur des rognures de crayon dans la salle de dessin…

 Larges échappées sur la mer dans un picotement d’air glacé , des volleyeuses crient   sur une plage,  des sentiers dévalent droit  dans les rochers , puis, soudain  la route , nue, noire, droite, mène au  rien ,l’uniformité, le vent par rafales  tout glisse dépressions de plantes dunaires dépressions de roches en lamelles, tu lèves la tête , le  mince trait crayeux d’un  long courrier  s’étire et divise le ciel bleu.. Parfois tout verdit, s’ombre au fil des nuages, se violace,  une  lumière grise surplombe   un parking avec des caravanes, des remorques,  tu croises une Volvo arrêtée sur le bas-côté  avec un couple transi qui téléphone., tu disparais, tu t’absentes, tu t’oublies , tu n’es plus nulle part et tu n’éprouves rien.  Dans ce désert raboté de rafales  tout ça t’essore dans  un bouillonnement  d’écume, comme si la Terre et la Mer ouvraient leurs cuisses blanches.

 Soudain à nouveau, au bas d’une pente, la cuvette large de la mer. Successions de plages vides que des barres d’écume blanchissent. L’air frais picote la peau des bras.  Certaines flaques d’eau semblent vivantes et neuves dans un léger frisson argenté. Il y a une curieuse effervescence vers un marécage à oiseaux, des pies, des goélands tournoient au-dessus  d’un chantier et d’une bétonneuse.

Vers Plouharnel des bancs de vases immenses qui brillent suggèrent des familles de cétacés endormies au large.

A vélo impression de filer   sur l’eau. A Penthièvre les étendues marines cernent la route des deux côtés et je me répète bêtement « la Grandeur »…  … « la Grandeur ». Je roule sur un sentier défoncé qui borde   la ligne de chemin de fer avec ses  maigres sillons herbeux . Puis je retrouve les pins, leurs troncs parallèles bien réguliers qui forment une grille floue dans le soleil. Plus tard, vers par la pointe du Percho, le pédalier grince dans la côte alors apparait une vaste lumière d’estuaire.  Je m’arrête : un fond de graviers clairs bouge flou , l’eau  clapote sur ses  reflets  .

Au sommet de la côte la mer se découvre à nouveau : une plaque d’argent. C’est vitrifié et il en émane une sensation de joie et de respiration ivre  

Je pédale longtemps dans les couches d’air tiède de la   lande roussie, avec ses chardons, ses odeurs fibreuses et résineuses. Voltigent de curieux petits papillons noirs autour d’une grange à l’abandon avec des rais de lumière qui filtrent entre la charpente. Une odeur de vieille paille pourrie chatouille les sinus. Massifs de bruyères, salicornes, et chardons se dessinent à la  line de plomb sous la lumière rase du sommet de la  colline .Châles et foulards de quelques pique niqueurs sur une aire de repos. Etendue muette de la mer, divinité, béatitude, silence, Nausicaa et ses servantes vont apparaître avec leurs paniers de linge, j’en suis sûr. Le regard se dilue dans la spirale du futur au fin fond du ciel . Alors j’entends dans mon dos une voix perçante   sur un parking :Bernard! Bernard ! Merde ! ! Dépêche-toi !! faut qu’j’aille à la BNP!

Saint-Pierre de Quiberon

Un subtil portrait de Pasolini

 Il aurait cent ans…

Pier Paolo Pasolini est   né à Bologne le 5 mars 1922. Il fut assassiné dans un terrain vague à Ostie, près de la mer, le 2 Novembre 1975, dans des circonstances restées obscures encore aujourd’hui. La presse italienne, tout au long de ce mois de Mars, lui a consacré des articles complets sur plusieurs pages.  Certains, assez polémiques, mettent en question ses prises de position, notamment en 1972 quand il publie un texte contre la libération féminine et contre l’avortement. Ou quand il s’en prend à « l’obsession du couple » comme norme sexuelle. On critique aussi la faiblesse de son film ultime « Salo » et son incompréhension de l’œuvre de Sade, ou l’obscurité de ses textes théoriques sur le cinéma, ou son roman inachevé « Pétrole » .  

Oui, Pasolini mort continue de diviser aujourd’hui comme il divisa de son vivant.  Il fut exclu de l’enseignement et du parti communiste italien en octobre 1949 suite à une plainte déposée à Ramuscelo pour détournement de mineur, après une fête au village. Exclu du Part Communiste Italien Pasolini, il se réfugie avec sa mère à Rome le 28 janvier 1950 dans le ghetto, entre le théâtre Marcellus et la grande synagogue.  

 Le romancier devint célèbre en Italie avec le roman « Ragazzi di Vita(1955), et avec son premier film   « Accatone »(1961).

Son œuvre réunie chez l’éditeur   Mondadori forme dix volumes d’au moins 1500 pages chacun, sans compter les deux volumes de son abondante correspondance. Mais surtout il convient de rappeler que ses poèmes le placèrent comme un écrivain majeur en Italie des années 60   alors que la France le connut par ses films.

Il n’est pas dans mon esprit de revisiter cette œuvre multiforme, vitale, énergique, interpellant sans cesse, et   régulièrement dénoncée autant par la Démocratie chrétienne que par la PCI. Quand le film « Mamma Roma » est projeté à Venise en 1962, plainte est déposée et demande d’interdiction puis, Pasolini est agressé physiquement par des jeunes fascistes à Rome au cinéma Quattro Fontane. L’urgence aujourd’hui est d’attirer  l’attention  sur  le poète qui écrivit  dans les années 48-50  ses plus beaux recueils : « Le Rossignol de l’Eglise catholique », « La meilleure jeunesse »,  « Les cendres de Gramsci«(1957) et  »La religion de mon temps » et « Transhumaniser et organiser 

Oui, d’abord lire le poète des années 50 et 60. Il fut traduit par René de Ceccaty -et quelques autres- dans un épais volume remarquable (« Poésies »-1943-1970) aux éditions Gallimard en  1990.C’est le volume capital, celui qui retrace à sa manière une autobiographie  de l’adolescent frioulan, du jeune loup solitaire débarquant à Rome, démuni,  accompagne de sa mère.
Ce volume permet de comprendre la jeunesse paysanne de Pasolini, sa volonté d’écrire dans le dialecte frioulan, de comprendre aussi celui qui resta traumatisé   par la mort de son frère Guido, assassiné le 12 février 1945 par une brigade communiste rivale -donc tué par ses propres alliés. Épisode terrible qui va   laisser une trace dans toute son œuvre et rapprocher Pasolini de sa mère, qu’il gardera auprès de lui, dans son appartement, jusqu’à sa mort et qu’il filmera dans « l’Evangile selon son Matthieu «   comme la mère du Christ.

Si on veut se faire une idée précise de la trajectoire familiale, morale, et des difficultés de Pasolini, connaitre ceux qui l’on soutenu, du romancier Bassani à Moravia, et Fellini, il faut se reporter   à l’indispensable et subtile petite biographie Folio de René de Ceccatty datant de 2005, révisée et enrichie récemment.

 Elle a trois   qualités :

1) Elle donne des citations nombreuses et toutes remarquables de ses œuvres, multiples déclarations à la presse, confidences à ses proches, extraits de ses articles polémiques – il fut notamment violent contre les jeunes bourgeois révoltés de 68- extraits de sa correspondance. Ceccatty précise bien ses positions envers les Catholiques (qui cherchaient le récupérer après « la sortie de « L’évangile selon saint Matthieu ») et aussi envers le Vatican ou le PCI.

2) Elle témoigne avec subtilité des déchirements, des contradictions, des revirements, des humeurs et aussi des faiblesses de cet homme survolté, en bataille contre les communistes italiens, contre les catholiques du Vatican, et contre les néo-fascistes.

 Enfin

 3) Ceccatty fait un clair bilan à propos de son homosexualité et de ses combats contre le « conformisme sexuel » avec clarté et intelligence sans rien cacher des limites de l’écrivain dans ce domaine.  Le mérite de Ceccatty c’est qu’il   met en évidence la faiblesse   de ses déclarations théoriques assez fumeuses sur le langage cinématographique, ni de ses partis tranchants qui l’amènent à condamner autant le cinéma de Godard que celui d’Antonioni. Il ne cache pas non plus l’agitation frénétique des années 70. Il est alors le personnage médiatique omniprésent sur tous les fronts. Il se multiplie dans les journaux à scandale, dans les festivals de cinéma, dans les Facs, en débats politiques avec les étudiants, dans ses voyages (New-York, Rio, Maroc, Tunisie, Inde Yemen, Soudan.) On le voit aussi bien dans les restaurants à la mode de Rome que dans les studios de cinéma, dans les salons mondains, au milieu du désert avec celle qui devint sa tendre amie, Maria Callas. Influent comme Sartre en France, les prises de position de Pasolini dans les grands journaux  provoquent des réactions en chaine  dans toute l’Italie intellectuelle.. « Sa parole est amplifiée par ses propres soins et par les soins de ses amis et de ses ennemis. Ce qui ne signifie pas qu’il soit compris. Mais le haut-parleur est systématique » écrit Ceccatty. Pour représenter l’Italie de ces années-là, qu’il conteste, il va utiliser-plus ou moins habilement- le détour des « films à costumes » avec « Le Décaméron » ou « Les Contes de Canterbury » comme son maitre Fellini s’est servi de l’Antiquité dans « Satiricon ». Est-ce sa part la plus intéressante ? j’en doute. Je préfère ses carnets de voyage et notamment ce petit bijou « L’odeur de l’inde », publié en français en 1984 et qu’on trouve en Folio.   C’est là d’un très grand écrivain.

 Enfin revenons   à ses deux premiers films en noir et blanc « Accattone » et « Mamma Roma ». Les errances si animales d’Accattone dans les terrains vagues surchauffés de la banlieue romaine pauvre lui donnent l’occasion de célébrer ces quartiers périphériques avec ses jeunes gens démunis, avec la beauté  de l’herbe rase entre les immeubles, baignés   « d’une pieuse lumière dans sa limpidité » . Tout ceci filmé avec une compassion sincère, nue, qu’il ne retrouvera plus dans ses créations plus tardives.

Ce qu’il écrira à propos de son ami le poète Penna, qu’il admirait tant, définit son art : » Une poésie dont l’amoralité apparente ne dépose pas du tout en sa défaveur, puisqu’elle est très dense et imprégnée de souffrances humaines antérieures que seule la poésie peut provisoirement clore »

Relisons :

 « Des jeunes amis se dirigent vers

les thermes de Caracalla, à califourchon

Sur des Rumi* ou des Ducati*, avec une pudeur

virile ou une impudeur virile,

cachant avec indifférence dans les replis

tièdes de leurs pantalons ou exhibant

Le secret de leurs érections. Les cheveux ondulés, dans leurs tricots

Aux couleurs juvéniles, ils fendent

La nuit, carrousel

sans fin, ils envahissent la nuit,

superbes maitres de la nuit »

*Marques de motos.

(Extrait de « La religion de mon temps » traduit par René de Ceccatty)

« L’odeur de l’inde » est un carnet de voyage(avec Moravia) en voici un extrait:

« Une heure de voiture, le long d’une périphérie sans limites, composée entièrement de petits baraquements, de boutiques entassées, d’ombres de banians sur des maisonnettes indiennes aux arêtes émoussées et vermoulues comme de vieux meubles, suintantes de lumière, carrefours encombrés de passants aux pieds nus, habillés comme dans la Bible, tramways rouge et jaune à galerie ; petits immeubles modernes, immédiatement vieillis par l’humidité des tropiques, au milieu de jardins fangeux et de bâtisses de bois, bleu clair, vert d’eau ou simplement attaqués par le climat humide ou le soleil, avec des allées et venues continuelles et un océan de lumière, comme si partout, dans cette ville de six millions d’habitants, on célébrait une fête ; et puis le centre, sinistre et neuf, la Malabar Hill, avec ses petits immeubles résidentiels, dignes du quartier des Parioli, entre les vieux bungalows et le quai interminable, avec une série de cercles de lumière qui s’infiltrait à perte de vue dans l’eau… »
(P. 17)

On regrette que Fellini, qui avait si bien guidé, et conseillé   Pasolini ( il avait écrit en scénariste une  partie des « nuits de Cabiria » et pas mal d’éléments  de « La Dolce Vita »),  devienne féroce en visionnant    « Accattone » . Il critiquera   les « mauvais » cadrages, les ruptures de ton, et d’images, critiquera les mouvements de caméra, l’utilisation systématique des longs travellings, ou l’irruption si inattendue de la musique de Bach, sans s’apercevoir que Pasolini transformait le néo-réalisme en une prière personnelle. Pasolini ne tiendra aucun compte de ces remarques et filmera ses   ados aux jeans déchirés, et ses « Mamma » hurlantes, drôles et désemparées. Il filme comme il l’écrira : au « même rythme rapide, pressé, plat, d’un premier jet, fonctionnel, sans couleur et sans atmosphère, tout contre les personnages ».

René de Cecatty présente « Ecrits corsaires » , recueil d’articles parus dans la presse italienne.

« Les Écrits corsaires » ont une place à part dans son œuvre, parce qu’on y cherche désormais une clé pour comprendre la haine que ce génie avait pu susciter chez certains de ses contemporains. En s’attaquant à la corruption du pouvoir, en dénonçant l’entente sournoise du libéralisme capitaliste et de la démocratie chrétienne, en démontrant que la pègre avait été utilisée par les donneurs de leçons moralisateurs, il tentait de démonter tout un système politique et social, fondé sur le mensonge, sur les meurtres commandités, sur la pourriture politique qui parfois s’appuyait sur l’Église : le parti au pouvoir depuis la fin de la guerre était toujours le même, la Démocratie chrétienne. Les scandales de la Loge maçonnique P2 étaient en arrière-fond de toute la vie politique. « » Mais si les articles de Pasolini avaient un tel retentissement, c’est que lui-même était un poète, un créateur, qui doublait ses catilinaires de tout un univers esthétique, du reste assez mal compris. Pour mesurer l’impact et la profondeur de ce livre, il faut avoir en tête non seulement l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini, mais aussi ses autres essais, ses dialogues et débats innombrables avec les étudiants et les lecteurs. Passion et idéologie (ses textes critiques sur la poésie), L’Empirisme hérétique (sa théorie du langage cinématographique), Les « Lettres luthériennes » (sorte de lettre ouverte à un innocent qui découvre l’horreur du monde) et ses admirables analyses littéraires (Descriptions de descriptions) sont des contrepoints essentiels qui permettent de mieux comprendre les « Écrits corsaires ». Pasolini, qui, à l’origine, se destinait à être enseignant en histoire de l’art, était un intellectuel engagé dans son temps. Et il a toujours tenu à s’exprimer sur des questions politiques, linguistiques ou sociétales. Sans doute, sa sexualité (qui l’a forcé, à la suite d’une accusation d’outrage à la pudeur et de détournement de mineurs, avant qu’on ne l’en acquitte, à fuir le Frioul où il enseignait et à rendre sa carte du Parti communiste qui l’a exclu) a-t-elle joué un rôle déterminant pour le convaincre de militer sur différents plans. Il s’agissait pour lui aussi de garantir sa propre liberté de vie et de création, dans un monde dominé par l’hypocrisie dans le domaine sexuel et par l’exploitation de l’homme par l’homme dans le domaine de l’économie de marché. Il ne faut pas oublier que l’auteur des « Écrits corsaires » est un homme persécuté, depuis 1949, par la justice italienne, prompte à répondre aux demandes de censure, de saisie, de mises en examen, de la part de toutes sortes d’esprits malveillants, étriqués, parfois délirants, qui s’en sont pris aux romans, aux poèmes, aux films et à la vie privée de l’artiste. »

Parents

Après la mort de mon père l’an dernier , je flânais dans la grande demeure laissée à l’abandon,  avec le dôme  vitré surplombant  l’ escalier qui me fascinait, formant un puits de lumière sur la spirale des marches  ,laissant passer les  superbes couleurs orageuses  certains soirs, et les  portes ouvertes poussiéreuses frottant sur le carrelage,  et j’imaginais mes parents jeunes et amoureux ,puis  deux absents   au milieu d’un tas de vaisselle sale , deux silhouettes  défigurées par la maladie et par la vieillesse, ruminant  et marmonnant les mêmes dégouts de toute une  vie amorphe et routinière  , je revoyais ces  deux  vies racornies , interminables, inachevées et peut-être même pas commencées,  insolubles, incompréhensibles, inévitables, obsédantes, croisées dans chaque pièce, dans chaque salon, avec ce frottement de charentaises sur les parquets,   le cliquetis monotone de chaque pendulette  de cheminée  dans chaque chambre d’amis, ces amis  dont la dernière irruption furibonde  et si mystérieuse datait d’au moins quarante ans..  Oui ils ne venaient plus  , tous décédés leurs enfants éparpillés sur plusieurs continents,  ne venaient que le vent et  l’obscurité à heure fixe , parfois un type qui vendait des encyclopédies  frappait au carreau ou contre les portes, et   que n’entendaient même pas mes deux géniteurs ,  tous deux assoupis  dans une inexplicable et interminable après-midi morose, bras et mains  mal appuyés  sur les accoudoirs de fauteuils, foutus machins   époussetés d’une main distraite par une jeune bonne  qui chantait du Piaf « non je ne regrette rien rien rien  ».. dont mon père disait : »Aujourd’hui on distingue plus les garçons des filles, les vieux des jeunes » en reluquant  les mollets robustes et bronzés de la fille , tous deux asphyxiés par un air jamais renouvelé, et les lourds volets   cognaient et cachaient  la splendeur anarchique  des herbes folle du  jardin, tous deux  l’un à coté de  l’autre, deux statues grecques  sursautant   quand  les  poubelles étaient  empoignées,  retournées et choquées  par les employés municipaux au passage du camion-benne dan la rue en pente   comme si ce véhicule apportait  l’ahurissante et infernale violence d’un monde devenu ahuri et incompréhensible. Car eux   planqués derrière ces rideaux à fanfreluches, ces tapisseries épaisses d’un   vert Directoire, avec des reflets de suie,   s’acharnaient à réduire le monde entier à une convulsive étreinte de géants saisis dans la   réverbération d’un plein midi .

Dans la pièce  rôdaient des silences d’insectes morts, vides, tandis que le fracas du monde guerrier se mêlait soudain au battement d’un volet mal attaché côté rue. La vaste insolation humaine agitée et carnavalesque  parvenait donc par zébrures grises d’un minuscule téléviseur portatif qu’il fallait sans cesse tourner pour capter une image brumeuse, sautillante  qui semblait toujours venir d’une pirogue africaine en dérive   mais que la barre jaune  mûrissante du soleil du    soir venait à  dissoudre comme une promesse d’un verger avec ses fruits au prochain été.

Souvent, ma mère, à genoux, en peignoir, essayait de tisonner les dernières braises en agitant un vieux magazine féminin en éventail et mon père parlait avec des marmonnements dont plus personne ne pouvait dégager le moindre sens tandis que son œil rond de tête de rapace nous cherchait et scrutait avec avidité ma sœur et moi    pendant qu’on percevait au loin les cris inarticulés des enfants sortant de l’école.

 Inconcevable leur obstination, parents pauvres gisants encore mal debout faisant visiblement effort pour contenir on ne sait quel rage devenue maussaderie quotidienne, mal enfouie, venue des profondeurs mystérieuses de leur enfance et venant échouer au bord du néant qui leur tirait les pieds. Conversations bloquées, impossibles,  tremblement de mots mal assortis pour rester précautionneux et audibles dans leur fausseté, phrases remâchées  qui tombaient comme des morceaux de plâtre sur le parquet disjoint du  grand salon, fragments verbaux incompréhensibles toujours marmonnant un vague bonsoir  dont   on ne saisissait  si c’était une prière, une imploration, une fin de non-recevoir une tromperie ou un aveu d’échec que j’aurais dû comprendre et assumer, expressions interrompues,  dérisoire initiative avortée pour se délivrer  de tout ce qui avait décomposé leur existence  en un interminable hiver d’ennui tandis que le vent, le soir, ce vent d’Autan leur faisait oublier ce gâchis. On parlait même de leurs radotages dans les deux salons de coiffure du village, tandis que les nouvelles enseignes au néon éclairaient des quartiers neufs, que l’église Saint-Saturnin  était en réfection côté porche , et  qu’on creusait des tranchées pour des nouveaux collecteurs d’égout à l’entrée sud  du village ,à l’embranchement  de la route de  Castres,  et que  le pont de bois de la route de Revel était remplacé par une structure métallique  et que la vieille Poste et ses pots de fleurs  était rasée au bulldozer.


 [MA1]

Faulkner aviateur

Au début de sa carrière (1926-1928), Faulkner  écrivit des nouvelles    qui  reflètent  sa déception de n’avoir pu participer à la guerre 14-18 en Europe au titre de pilote.. Il n’a toujours pas digéré d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, sans pouvoir prouver sa valeur   au combat car l’armistice de 1918 l’en priva. Il faut préciser que dans son romantisme d’homme du Sud, une figure hante notre écrivain, celle de William Cuthbert Faulkner, arrière-grand-père du romancier, lieutenant pendant la guerre du Mexique, militaire violent qui prit le commandement d’un régiment sudiste. Cette figure du sudiste combattant, mélange de brutalité et d’héroïsme, qui fut propriétaire d’une usine de coton, d’un journal local, constructeur de chemin de fer,   marqua profondément  l’imaginaire de Faulkner .C’est de lui que Faulkner tient sa légende d’héroïsme, ce rêve brisé d’ aristocratie du Sud , et cette idée  de Chute et de Décadence  d’un pays vaincu qui traverse l’œuvre et transforme  le temps faulknérien en une déchirante immobilité.    

Le rêve déçu du jeune aviateur se transforma alors en malédiction et en nostalgie inguérissable dans de nombreuses nouvelles dont « Tous les pilotes morts ». Ces valeurs et culmineront dans « Pylône ». C’est sans doute dans cet admirable et court roman que Faulkner concentre et exprime avec le plus de force   ses illusions perdues de jeune pilote de guerre démobilisé et errant dans une vie civile de « rampants ».  Il lui suffit d’un pilote d’acrobaties aériennes, Roger Shumann, d’un parachutiste, Jack Holmes, de la femme que les deux hommes se partagent, et d’un mécano, Laverne, pour résumer une ivresse de liberté, sa dérision, et le grotesque macabre d’un héroïsme de marginaux saltimbanques qui s’achève dans une sorte de cirque  pour voyeurs. .. pour  réussir un vrai chef-d’œuvre.

Faulkner en uniforme de la RAF

 Ce gout pour l’aviation , Faulkner le concrétisa lorsqu’il  gagna son premier argent à Hollywood grâce  au metteur en scène et ami  Howard Hawks , il s’acheta un petit avion de tourisme. En février 1934 il atterrit à la Nouvelle Orléans pour assister à l’inauguration de l’aéroport, et c’est dès l’automne qu’il rédigea « Pylône ».

La tragédie le rejoint  le 10 novembre 1935  quand  son frère cadet, Dean,  se tue à Thaxton (Mississippi) en pilotant l’avion que William lui avait cédé. Et  Dean exécutait  -comme le personnage de « Pylône »- des acrobaties aériennes..

Dès  son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « est la plus emblématique .Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

.  Elle est publiée et commentée dans un volume Pléiade qui rassemble toutes ses nouvelles de Faulkner, même des inédites.  Elle met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique près d’Amiens. L’écrivain invente tout ce qu’il n’a pas vécu.

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien) se mettent à boire comme des trous . Aucun d’eux n’accepte l’armistice , le retour au pays, la  plate vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis et qui sera un  des personnages piliers de la chronique de Yoknapatawpha) , Comyn, le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland  un autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée  « vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être un … prisonnier allemand  .La bande d’ivrognes en fête s’arrête  dans un café  bondé aux abord d’ Amiens.

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession.  Un personnage   formule alors   ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue, surtout perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land » que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en relisant la Bible. Il nomme son recueil de nouvelles « La terre Vaine ». Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle, sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi avec une sorte de morgue, bref le sens de la famille ,de la terre ancestrale où on s’implante, fonde domaine ,on se ramifie et où on meurt.  Faulkner pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ».

 Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne, dans le café d’Amiens.  La fin s’achève autour d’une fontaine, gueule de bois , gout de cendres. Cependant résonne comme un avertissement la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ; la fictoire, ça vaut rien… ».

Tout un paysage désenchanté se dessine, annonciateur de la philosophie faulknérienne. Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.

Les batailles de Kiev par Boulgakov

Si on veut lire un roman assez fabuleux sur Kiev, il faut se précipiter sur « La Garde blanche », de Boulgakov.

 Ce roman   autobiographique, puissant, inspiré, a été rédigé entre 1922 et 1924. L’auteur a déclaré   que c’est la mort de sa mère qui a déclenché un flot immense de souvenirs de sa jeunesse à Kiev pendant la guerre d’indépendance. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur cette mort qui prend un côté symbolique comme si une partie de la Sainte Russie mourait avec cette femme.  Au centre de l’intrigue, la famille Tourbine, turbulente, exotique, chaleureuse, avec pas mal d’embrouilles, de maldonne, d’élans héroïques et sentimentaux. Cette tribu vit dans la Maison Tourbine à plusieurs étages.

 Il y a le personnage principal Nikolka.    Son frère, Alexis, 27 ans, est médecin comme Boulgakov,  il  sera grièvement blessé pendant les combats de rue dans Kiev, secouru par la mystérieuse Julia. Et puis il y a leur sœur, Hélène, que son mari a abandonné en fuyant avec les Allemands. En 1917 les deux frères qui vivaient jusque-là sans soucis, entre livres, piano, jeunesse insouciante, turbulente, chahuteuse, sont entrainés dans la tourmente révolutionnaire et l’arrivée des Rouges, ils se sentent obligés de s’engager auprès de l’Armée blanche.

Tout au long du roman, jusqu’en fin 1919, la ville de Kiev est ballottée d’un camp à l’autre entre patriotes ukrainiens, socialistes modérés, partisans des rouges, ou en face   hussards et cosaques du Don de cette « Garde  Blanche »  restée fidèle   au Tsar . Ce ne sont qu’assauts des Rouges, contre-attaque des Blancs, fusillades dans les quartiers pris, perdus, repris, canonnades, re-attaques, escarmouches, corps à corps dans la neige, ou en pleine explosion fleurie du printemps. Boulgakov est précis pour montrer les forces en présence dans ces combats, avec détachements serbes, junkers allemands, uhlans, paysans mercenaires, engagements des lycéens. La vérité de la vie absurde éclate alors, ce qui se dérègle et s’affole dans la tête de ses jeunes personnages, le tout sur fonds d’inquiétude   mystique.

 Ne nous le cachons pas, le roman est complexe. Mais il séduit, vital, coloré, puissant, giboyeux d’images cristallines. Le lecteur est pris dans un élan et des scènes surprenantes, dynamiques, parfois teintées de surréalisme puisque des objets parlent, surtout les pendules.

 Boulgakov   s’autorise tout :   monologues intérieurs des personnages, travellings dans des quartiers de la ville, détails fantastiques, vulgarités militaires, dialogues cocasses, méditations religieuses sur les hommes emportés dans le tourbillon du néant. Kiev devient une ville rêvée, une Cité Céleste, électrique et ensauvagée, une Ville trépidante qui frappe par la folie sensuelle avec laquelle l’auteur la décrit rue par rue, avec ses chutes de neige, son soleil soudain, ses jeunes morts, ses nuits de silence et ce sentiment d’anxiété qui soudain saisit le soir les habitants ou refugiés. Tout un brouillard de rêves et de cauchemars enveloppe le texte. Descriptions de quartier scintillantes et superbes. Le trivial et le bouffon se mêlent. Sans cesse, Boulgakov change de rythme, de tons, jouant de plusieurs niveaux chronologiques avec une prose percutante, enjouée, stridente, et des citations de chansons, des réminiscences littéraires, des allusions historiques. Habileté et dynamisme transfigurent beaucoup de scènes d’action, mais également, souvenirs d’enfance auréolés de nostalgie pour une vie famille qui est en train de se perdre, comme si maladies et souffrances détérioraient inéluctablement la maisonnée Tourbine, avec leurs chamailleries, leurs vieux piano, leurs bibliothèques. Des bouffées de tendresse, des zones soudaines de mélancolies nous rappellent Tchekhov, cependant quelque chose étincelle, brille, comme ces sabres et armes qu’on astique en vue du combat.

Il y a bien sûr des réminiscences tolstoïennes de « Guerre et Paix », pour décrire les réfugiés russes riches qui fuient Moscou soumise aux Bolcheviks et qui rêvent d’un avenir radieux en gagnant   l’ouest, l’Allemagne, puis Paris.

Mais le cœur du livre reste la Maison Tourbine (devenue Musée aujourd’hui à Kiev) , avec ses locataires,  son clair-obscur fastueux, ses pièces chaleureuses  à tentures,  ses lourds abat-jours, ses bronzes ,sa librairie, ses recoins à moisissures, ses cachettes, ses fenêtres qui donnent sur les toits voisins et l’infini  trou muet  du ciel. Cette maison devient un personnage fantastique particulièrement émouvant, une Cerisaie menacée de disparition, un grenier merveilleux, le réceptacle des souvenirs précieux, des jours enfuis, des visages familiers, alors qu’une immense marée de barbarie vient battre contre ses murs .

Le roman s’achève en citant des versets de l’Apocalypse. La morale de l’histoire à laquelle tout conduit est résumée dans les dernières lignes : « Tout passera. Les souffrances, les tourments, le sang, la faim, la peste. Le glaive disparaîtra, et seules les étoiles demeureront, quand il n’y aura plus trace sur la terre de nos corps et de nos efforts. Il n’est personne au monde qui ne sache cela. Alors pourquoi ne voulons-nous pas tourner nos regards vers elles ? « 

Vraiment je vous invite à découvrir ce roman tourbillon, vertigineux, chaleureux, inspiré. Je vous conseille aussi de le lire dans l’édition Pléiade très compète car ses notes et commentaires permettent de comprendre    les épisodes compliqués de la guerre civile entre 1917 et 1919 et ce que fut la « Rada «, mouvement qui regroupa des patriotes représentants du parti socialiste ukrainien et aussi ce que fut l’intermède de l’administration allemande   qui dispersa la « Rada » à laquelle elle reprocha son nationalisme et son socialisme.

Extrait:

« Et voici qu’en cet hiver 1918 la Ville vivait d’une vie étrange, artificielle, très vraisemblablement destinée à rester unique dans les annales du XX° siècle. Derrière les murs de pierre, tous les appartements étaient surpeuplés. Les anciens habitants se serraient toujours davantage pour faire, bon gré, mal gré, de la place aux nouveaux venus qui déferlaient sur la Ville. Ceux-ci arrivaient précisément par le pont aux allures de flèche, ils venaient des contrées où flottaient de mystérieuses brumes bleutées.

On voyait fuir des banquiers aux tempes grises avec leurs femmes, fuir des hommes d’affaires de talent qui avaient laissé une procuration à leurs collaborateurs de Moscou ainsi que l’ordre de garder le contact avec ce nouveau monde en train de naître dans le royaume moscovite, on voyait fuir les propriétaires ayant abandonné leurs immeubles aux soins de commis occultes et sûr, fuir des industriels, des marchands, des avocats, des hommes publics. Fuir des journalistes de Moscou et de Saint-Pétersbourg créatures avides, véreuses et lâches. Des cocottes. Des dames honnêtes portant des noms de l’aristocratie. (..)

La Ville enflait, s’élargissait, débordait comme une pâte qui lève. Jusqu’à l’aube, on entendait le bruissement des maisons de jeu fréquentées par des personnalités pétersbourgeoises et locales ainsi que par des lieutenants et des major allemands à l’air fiers et importants, que les Russes craignaient et respectaient. (..)

Tout l’été 1918, la rue Nikolaïevskaïa fut allègrement sillonnée de fiacres gonflés de leur importance dans leurs caftans ouatinés et les rangées d’ampoules coniques de leurs voitures flamboyaient jusqu’à l’aube. Les vitrines des magasins n’étaient qu’une épaisse jungle de fleurs, les esturgeons pendaient telles des poutres de graisse dorée, aigles et médailles étincelaient d’un sombre éclat sur les bouteilles de merveilleux champagne.

Et tout l’été, tout l’été durant, les nouveaux venus ne cessèrent d’affluer encore et encore. »

Deuxième extrait:

« L’aîné des Tourbine est revenu dans sa ville natale juste après que le premier choc eut ébranlées collines qui dominent le Dniepr. Bon, se disait-il, cela va bientôt s’arrêter, et alors commencera cette vie qui est décrite dans les livres à l’odeur chocolat , or, non seulement elle ne commence pas, mais tout alentour devient de plus en plus terrible. Au nord, la tourmente de neige tourbillonne et hurle, et ici, on sent le sol trembler et gronder sourdement : la terre, inquiète, gémit de toutes ses entrailles. L’année 1918 touche à sa fin, et chaque jour qui vient se hérisse de menaces.

Cosaques

Pendant vingt ans de suite, un homme accomplit une tâche quelconque – par exemple, enseigner le droit romain -, et la vingt-et-unième année, il s’aperçoit soudain qu’il n’a que faire du droit romain, qu’il n’y a même jamais rien compris et qu’il n’aime pas ça, et qu’en réalité, il est un fin jardinier et brûle d’amour pour les fleurs. Cela vient, probablement, de l’imperfection de notre organisation sociale, qui fait que bien souvent, c’est souvent vers la fin de leur vie que les gens trouvent leur véritable place. »