François-Régis Bastide ou la symphonie inachevée

 François-Régis Bastide…Ce nom vous dit quelque chose? Bastide mourut le 17 avril 1996, à 69 ans. Dans le milieu littéraire parisien des années 60-70, c’était   un notable  comme  François Nourrisier, ou Yves Berger. Aux  éditions du Seuil, il dénichait et soutenait de jeunes  auteurs,   dirigeait la collection «  Solfège »  avec brio; et surtout , il anima   pendant un quart de siècle l’émission « Le masque et la plume »  chaque dimanche, sur France Inter ; il fut aussi  aussi  militant socialiste, fidèle ami de Mitterrand pendant les années lointaines  de  la conquête du pouvoir et de l’élaboration du Programme Commun..

C’est étrange la critique littéraire, un métier qui ressemble à celui du sourcier et de sa baguette pour dénicher quelques jeunes auteurs passionnants  dans  une avalanche pénible  de livres d’automne, tout ça dans la hâte, écris moi trente lignes sur Machin, coco ,les modes, les emballements médiatiques, les coups de fil inutiles; ou les petits mots laconiques des attachées de presse,  sans oublier  tant   d’heures de lectures en pure perte.

Quarante ans plus tard, on confie  ses remords au papier  au moment de la nécrologie. C’est souvent, la Critique, au fil des ans, une manière de revivre  les moments enchantés de la première lecture, des constater hélas ses échecs, ses erreurs .Les horloges qui sonnent permettent aussi  d’évaluer combien    les gloires appréciées du grand public ont définitivement déserté le box-office. Enfin, il reste les jugements en appel, en rouvrir   les vieilles éditions tant aimées et retrouver les pages noircies d’annotations  comme si les œuvres étaient devenues les lettres d’un ami cher trop tôt disparu. C’est ce qui m’arrive en feuilletant à nouveau les éditions brochées de François-Régis Bastide.

Je suis  donc parti avec l’idée de redonner envie de lire  Bastide. Je gardais le souvenir ébloui de deux grands « romans » autobiographiques de François-Régis Bastide, « La vie rêvée » (1961) et « La fantaisie du voyageur » (1976). Ces lectures à l’époque m’avaient enchanté, car j’avais vécu,comme l’auteur  dans cette Allemagne en ruines de l’après-guerre.Ca faisait résonance avec mon expérience.  Et je trouvais injuste qu’on ne ré-édite pas  ces deux romans qui ont un talent pétaradant, un ton  d’écorché nonchalant, impudique et chatoyant,  pas si loin que ça de Nimier   .Car Bastide a eu une vie étonnante : adolescent remarqué, fils de notable de Biarritz , pianiste doué, soldat précoce jeté dans la bataille   en qualité de spahi,  enrôlé dans la 2° DB à la Libération à l’âge de 19 ans , blessé au genou en pénétrant  en Foret Noire (c’est très hussard  tout ça !) , animateur des Rencontres de Royaumont,   manitou au Seuil, juré du prix Médicis, puis  ambassadeur de France à Copenhague, puis  à Vienne,  enfin grand connaisseur de Saint-Simon, ce qui classe un homme… Bref, un sacré parcours. Un vrai beau personnage flamboyant, romantique,  fou d’une Allemagne qui va de Heine à Gieseking, et de  Schumann aux concerts  forestiers de Baden-Baden. Jérôme Garcin, qui succéda au « Masque et la plume »   lui consacra un petit livre de ferveur «L’  irréprochable ami »(Gallimard) .

 « Je ne suis qu’un petit-bourgeois du Sud-Ouest qui a cru s’élever à la hauteur des grands Allemands incompréhensibles », écrivait-il, dans ce roman confession. « Un visage fin d’éternel romantique, un nez d’inquisiteur, des yeux bridés, une bouche sans lèvres, un port altier de connétable espagnol », écrit Garcin.  » Une sorte de Cocteau de gauche. »

Et là au cours de ma relecture-expertise  je  me sens divisé, perplexe ,tantôt enthousiaste, sous le charme, devant  des chapitres superbes de lyrisme vrai,  tantôt déçu par  des répétitions,  une chronologie  emberlificotée à plaisir,  des poses, des faiblesses narcissiques, de soudains effritements de la narration après  des  morceaux d’anthologie.  J’ai admiré des pages d’un beau romantisme « tremblé » sur des amours, puis regretté des embardées foutraques, savouré des passages secouants d’aveux, vraiment rares et  réussis,  mêlés à des préciosités et attendrissements  enfantins

Donc, on voit l’ancien spahi se démener pour monter la Radio de la Sarre, attirer des talents de Paris, faire des programmes de musique franco-allemande avec l’aide des généraux français et de pianistes germaniques mal vus des autorités d’occupation. En un mot le jeune Bastide doit faire aimer   la Culture au milieu des décombres. A 20 ans, pour ce pianiste fou de Ravel  il y a pire…

Oui, c’est une étrange vie « rêvée »  et paradoxale   pour un post-adolescent placé dans une période aussi trouble qui cumule  la chasse aux nazis avec une opération de séduction  des américains en  jeep.   Comment ne pas être à la fois, enthousiaste, naïf  et sentimental comme il le fut dans un pays qui manquait de tout, avec des  gens dans la rue  qui   mendient des cigarettes américaines, du charbon et des pommes de terre, et un peu de considération.

Mais visiblement, ce qui passionne notre moderne Lucien Leuwen  dans ce curieux « « duché » de Sarre récupéré par l’armée française,  ce sont les sentiments  pour cette   belle allemande aux yeux sombres  qui rappelle à Bastide le    romantisme rhénan tragique façon  Schumann et  Clara. Dans le genre romantique insondable, les correspondances mystérieuses sont si nombreuses qu’elles forment une musique du vertige d’aimer  sans toutefois  en faire résonner  l’insondable. On a , avec ces amours au bord du Rhin, un sentiment d’éclatement,  ou de maladresses dans l’extase.  Curieux comme dans cette œuvre les moments enchanteurs s’épanouissent sur dix pages pour se rétrécir dans les chapitres suivants.

 On suit sur une carte routière d’ Europe centrale  les  voyages   d’un couple amoureux, redoublé vingt ans plus tard par un couple presque semblable. Bastide fut-il l’amant de la mère et ensuite  de la fille ?   Une abondance de détails sur la vie en commune, les lits partagés, l’amour courtois dans les  auberges à édredons,   les dialogues qui sonnent bien, nous feraient croire qu’il y a même de l’inceste dans l’air… Beaucoup de références littéraires ponctuent ce livre situé dans la lignée du Giraudoux de « Siegfried et le Limousin » .  Si la fatalité et l’ absurdité de la guerre sont bien présents  ,  les  images culturelles foisonnantes  ne dissipent pas  le malaise face au   tragique de l’époque.

Le meilleur vient des portraits, celui du grand pianiste Walter Gieseking (surveillé  par la police militaire)  ou  celui de l’organiste aveugle André Marchal, spécialistes de Bach.. Là, purs moments jubilatoires. 

Enfin   l’ambition si évidente de l’auteur de libérer un lyrisme dans un mélange d’incandescence, d’amertume, et de nostalgie façon Aragon ,celui de « Blanche ou l’oubli » n’est réussie réussit qu’à demi. Des éclats, mais pas de fresque.

Apportons une pièce au dossier. Voici ce que le critique Pierre-Henry Simon disait de « La vie rêvée » en 1962 dans le journal « Le Monde » et qui peut s’appliquer à cette schubertienne « Fantaisie du voyageur ».

« Ce livre a des défauts, mais on le lira ; il est irritant et charmant, multiple et plein, et chacun y pourra trouver ce qu’il aime : de la délicatesse, du cynisme, de la morale bourgeoise, de la pourriture mondaine, une ombre de religion, des pointes d’érotisme, des indiscrétions, des clefs, le tout, à mon goût, trop peu lié et mal pris, au sens où l’on dit qu’une sauce hollandaise ne prend pas. Mais un homme est là, et c’est l’essentiel. « 

PS. je viens d’apprendre la disparition d’un excellent critique littéraire qui a exercé au journal « Le monde », Patrick Kechichian . Pierre Assouline lui rend un bel hommage en republiant une réflexion de Kechichian sur son métier.

C’est l’automne…

C’est l’automne. La plage des Corbières est devenue déserte. Les voiliers  se balancent ,vides.
La mer est calme, lisse, elle endort. L’eau est un sommeil, les vagues monotones et régulières s’étalent  là où des  baigneurs jouaient avec leurs enfants. On a  enlevé  le préfabriqué qui abritait les maitres-nageurs. Le bar en rotonde  a rangé  ses parasols dans un appentis ,  posé des panneaux de bois devant ses ouvertures, en prévision des marées à gros coefficient .

L’eau brille  par moments, c’est tout. Le sommeil des vagues grises sur les plages désertes  est  sans commencement ni fin .Quelques pécheurs bottés retournent à la bèche des endroits vaseux pour récupérer des vers. Un homme en ciré et bonnet marin marche en balayant le sable avec un détecteur de métaux. Points brillants   sur le ciment de digue : ce sont les éclats de verre des bouteilles de bières fracassées par quelques jeunes fêtards du vendredi soir. Alignement de volets désormais clos des villas, mélancolie des outils de jardinage bien rangés.  Il n’y a pratiquement plus de goélands et mouettes qui tourbillonnent et piaillent dans le ciel , la grippe aviaire a frappé en trois  semaines  et les  poubelles ne sont plus renversées par les oiseaux. Quelques cormorans déploient   leurs plumes noires sur les balises.

La fenêtre de ma cuisine surplombe une impasse goudronnée. Avec les premières pluies stagnent d’immenses flaques d’eau frissonnantes qui forment miroir pour les nuages. La grosse femme gaie qui chantonne pour venir prendre son courrier à onze heures a remis son châle. Hier matin les brouillards ont escamoté les marronniers du parc voisin et  rendent  fantomatiques les murets des courettes. La nuit, quelques rafales balancent   les paquets de fils électriques.. Un bâtiment de moellons au toit de zinc ferme l’allée. On y installe un échafaudage. Une famille avec quatre enfants a déménagé. Local vide.  Plus de cris dans la ruelle, jeux de marelle  effacés.

 Deux maisons de granit bordent le côté gauche de cette ruelle. L’une, haute, massive offre de mon côté un  haut  mur aveugle de pierres aux tons rouille avec des coulures de suie. Quand le soleil frappe entre onze heures et midi cette  muraille  s’éclaire de marrons sableux  avec des nuances de terre cuite, de laque rouge ,   ou de  brillances bleu céramique  que l’on trouve dans certains tableaux de Paul Klee.

Je vais prendre mon café à la terrasse de l’Hortensia, sur le quai Solidor. Ciel bleu net, voiliers qui s’inclinent, dont un bleu et blanc qui brille, long , effilé. Vent frais, papier du sucre qui s’envole.

J’ouvre Libé et lis un beau papier de Philippe Lançon sur l’expo Edvard Munch, à Paris, et je lis : » Chez Munch, la chevelure(féminine) est un attribut sexuel de l’angoisse. Elle serpente autour de sa proie comme les algues autour de la Dame du Lac. » Les algues ? Ici elles parsèment la route car les marées actuelles sont de coefficient 100.

Le café tiédit. La mousse qui tournait dans la tasse a disparu. La fin de l’article de Lançon qui parle de Proust déçoit un peu. A deux tables de la mienne une jeune fille rousse étroite avec un pull-over rose tient sa tasse à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable. Quand je referme le Libé   de lourds nuages ont assombri l’estuaire, le paysage a changé :   le voilier  effilé  a disparu, l’ étendue d’eau s’offre déserte, avec un triangle qui scintille. Le silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard.

La guerre est revenue en Europe. Les cloches de l’Eglise Sainte-Croix commencent à sonner lourdement. Je me souviens d’un des derniers poèmes de Brecht. « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
la neige, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Voyager,
Chanter. »
Être amical »

Grégoire Bouillier met le feu à la Rentrée littéraire

Pierre Assouline et la presse littéraire ont raison, les 912 pages de « Le cœur ne cède pas » sont hors norme.

Vraiment. Une sacrée spirale pour sonder une vie. Un bloc littéraire capital tombé sur cette Rentrée littéraire.

 En reprenant un fait divers sur un ancien mannequin, Marcelle Pichon, de Jacques Fath qui s’est laissé volontairement mourir de faim en tenant le journal de son agonie, Grégoire Bouillier propose un OVNI littéraire. Ce qui est fascinant dans ce livre-enquête « Le cœur ne cède pas » (Flammarion) touffu, irradiant, bavard, c’est que l’auteur, et sa pétulante collaboratrice Penny se font détectives amateurs avec un acharnement insolite pour sortir cette femme du fleuve des morts. Bouillier et Penny    ne cessent de traquer, en cercles de plus en plus larges, le moindre indice concernant cette Marcelle Pichon si fantomatique, une sorte de Nadja jamais rencontrée mais qui aimante les fantasmes par sa vie à l’écart et  le masochisme  de sa mort. Cette   éternelle fugitive n’offre au départ que des zones aveugles à Bouillier. Sa   belle silhouette de mannequin est une substance radioactive pour un imaginatif. On ne sait pas si cette belle a  quitté les autres, ses deux maris, dans une misanthropie grandissante, dans des crises dépressives, dans une émancipation déjà féministe, dans une conquête de liberté pour parvenir à de hautes régions de solitude. Les autres l’ont-ils abandonné ou c’est elle qui a fait le grand écart ? Et pourquoi. L’enquête multiplie les questions. On découvre donc au fil des chapitres(les épigraphes sont excellentes)  les parents, l’enfance, le mariage, l’arbre généalogique, la tombe, un passage météorique  à la télé, des coupures de presse décevantes sauf un article , à France-soir signé de Brigouleix.  etc…Et plus on avance dans le livre, plus les fragments de cette personnalité, ses pans d’ombre, si vastes, renforcent la fascination. Il y a tout un mouvement pendulaire d’excitations et de découragements de l’auteur rythmant l’enquête, et la dynamisant.

 Autre séduction : au lieu de réduire cette femme à une petite cellule biographique refermée sur elle-même, Bouiller radiographie une époque et quelle époque !  car avoir 20 ans sous l’Occupation  irradie et se charge de curieuses effluves comme dans un récit de Modiano-cité. Marcelle Pichon a sans doute eu faim pendant 4 ans, et elle se tue par le supplice de la faim.. Le texte met bien en évidence les balbutiements de nos deux enquêteurs, leurs moments désorientés, et l’espèce de ravissement qui les saisit quand un indice leur tombe sous les yeux. Marcelle Pichon se dérobe, apparait, re-disparait, approche ou s’éloigne ; elle permet des associations très imaginatives à l’auteur. J’ai senti comme un remords caché de l’auteur dans sa recherche fiévreuse qui traverse le bouquin comme si cette femme  devenait  le  centre de gravité  d’un souci intime  l’auteur et  une    danse tragique pour ressusciter de cette France misérable de la guerre et de l’après-guerre.  

La pression historique des années noires puis des années grises  recharge continuellement l’intérêt pour  cette femme et la rend emblématique. Les changements de monde, -avec l’explosion de Mai 68- sont notés et canalisent la tentation imaginative qui pourrait altérer le sens même de ce travail archéologique. On remarque, en outre, que cette période Covid parisienne   nous sensibilise à cette atmosphère, et à cette marche orageuse de l’Histoire.. Cela favorise la concentration mais aussi  un vagabondage onirique dans ce Paris  un peu modianesque de rues vides et de quartiers déserts comme si le Paris du  Covid rejoignait les heures de couvre-feu de l’Occupation. Un parfum de présences occultes émane de certaines pages et ce ne sont pas les moins intéressantes, comme si la l’agonie de cette femme devenait une hallucination, une hantise, un présage,  et nourrissait la ferveur tâtonnante  mais si tenace du romancier.

Ce qui m’a le plus séduit, c’est le ton de Bouillier :un style parlé     spontané, familier,  nerveux , vivifiant. Une manière de sans cesse faire des échappées spontanées, des digressions buissonnières, des télescopages de dates, des coïncidences qui persuadent que l’auteur a une mission, qui est de sauver de l’oubli cette vie-là, si énigmatique. Les éléments du train de vie de cette isolée forment alors un réseau pour trouver à la fois le sens profond d’une époque avec ce qu’elle dissimule derrière les clichés des livres d’histoire, les récits paresseux des journaux,  et les  clichés si   schématiques des journaux télévisés.  C’est ce qui m’a impressionné au cours de la lecture : cette volonté de jusqu’auboutisme, cette exigence si personnelle   de vouloir sauver une vie de l’anonymat ou des caricatures médiatiques. Le développement tentaculaire acharné de cette enquête joue comme un décapant et une sommation à se réveiller… Après avoir lu ce livre-document, on se dit que toute vie humaine est unique, mystérieuse, précieuse, contient un enchevêtrement de signes rares à déchiffrer et reste un défi perpétuel pour tout écrivain.  Le livre incite plus secrètement à un pardon pour notre inattention quotidienne envers ceux qui nous entourent..  Le scandale apparait que tout vie se volatilise dans la nuit. Une fois le livre refermé on regarde les gens qu’on croise dans la rue autrement. Il y a un étonnant bruit de feuilles mortes, de proches disparus, de portraits qui s’effacent. Des vagues d’humains  roulent dans la nuit.

 Il y a  donc de l’Antigone dans ce Grégoire  Bouillier. Il veut donner une sépulture littéraire à cette femme qui fut belle et s’infligea un terrible supplice.  Autre intérêt du livre :Bouiller procède comme André Breton dans « Nadja » en mêlant entre les pages  les photocopies et documents illustrés à la prose. Et comme André Breton-le-surréaliste, avec le plus petit détaille (par exemple que Marcelle Pichon adore les trains ou un certain type de vêtements blancs) Bouiller se fabrique tout un film, émet un faisceau d’hypothèses qui fendillent l’épaisse croûte de la banalité et de l’indifférence quotidienne. Il cherche une densité poétique derrière cette femme qui le hante et veut mettre à jour ce qui nous dépasse infiniment sur le plan rationnel.   Bouillier, par son talent   nous persuade qu’il n’y a rien de banal ni d’ordinaire dans une vie mais qu’elle est bordée de surnaturel de manière à la fois inquiétante, vertigineuse et électrisante.. Enfin l’humour, l’ironie, nous aident à suivre les découragements dans l’enquête, les doutes, les révoltes devant ce projet fou nous rendent l’auteur proche et sympathique. Il y a une  joie à découvrir avec l’auteur l’emplacement  où la femme est enterrée, découvrir qu’elle a eu un fils, deux mariages, etc. L’emploi des italiques est excellent, ainsi que les multiples références littéraires.

Le meilleur à mon sens est la manière dont Bouillier libère son énergie pour nous faire sortir du côté routinier d’une vie, et de retrouver le cœur du mystère d’un passage sur terre d’un individu. Là, c’est énergique,   finement  compassionnel, et ça  rappelle la ferveur de Truffaut dans « La chambre verte » quand il s’adresse à ses morts préférés. Je ne cache non pus de nombreux tunnels, des dialogues interminables et répétitifs avec sa collaboratrice féministe et vers la fin de pures pages de remplissage complètement inutiles.

Mais cette exploration enquête dégage une sacrée phosphorescence. Le livre secoue. Il mériterait un grand prix d’automne. Le Prix Décembre qui lui fut attribué en 2017 était d’un bon présage.

Relire « Guerre et paix », c’est pas mal du tout…

   Je ne vais pas m’extasier devant cette fresque dont la clarté   des phrases m’enchante toujours comme si sa prose puisait dans on ne sait quel oxygène. Une espèce de transparence de la vie comme elle va…  Mais le grand  Tolstoï a un avantage sur  pas mal d’autres écrivains(sauf Hugo ?)    c’est qu’il aime et fait aimer  le Bien ,la Bonté, la compassion, et qu’il adore tous ses personnages et escalade l’échelle sociale  dans une rapidité de récit  tonique.. Or, le Bien   est beaucoup plus difficile à appréhender et à traduire en mots, que de collectionner tous les thèmes freudiens avant Freud comme le fait son ainé Dostoïevski.

Revenons brièvement aux circonstances de « Guerre et paix » . .. C’est pour sortir de l’accablement où l’a plongé la mort de son frère Nicolas, tuberculeux, en septembre 1860 que Léon Tolstoï, 32 ans, s’enfouit dans le travail . Il choisit d’abord comme sujet, les Décembristes, des jeunes nobles qui tentèrent un coup d’état le 14 décembre 1825. Il en écrit trois chapitres qui sont le germe de « Guerre et Paix », mais en s’intéressant à ces jeunes gens, il remonte à leur jeunesse et se passionne pour les années 1805-1812.. En automne 1865 il a écrit la moitié du roman. Et là il publie en feuilleton cette première moitié tout en continuant à écrire entre 1865 et 1869 la suite dans « Le Messager Russe « 

L’action s’étale de 1805 à 1820, bien que l’essentiel du récit se concentre sur quelques moments clés : la guerre de la troisième coalition (1805), la paix de Tilsitt (1807) et enfin la campagne de Russie (1812). Ce qui  est admirable en relisant,  c’est la capacité du jeune Tolstoï à poursuivre  techniquement la composition de cette immense fresque  sans faiblir, avec un aplomb absolu, sans fatigue apparemment ni baisse de régime  alors  que  les brouillons sont pourtant énormes, avec ratures et chapitres composés jusqu’à 5 ou 6 fois. Et il mène son chantier sans faiblir, faisant se chevaucher des prédications et des opinions personnelles au milieu de l’action.  Bref, Tolstoï fonce tête baissée en voulant refléter une époque,  dans un bouillonnement d’images, de situations qui ne nuit jamais à l’architecture de l’ensemble. Il étale  ses problèmes personnels sur un ton d’historien (on sait aujourd’hui que la part autobiographique est considérable et qu’on peut mettre des noms de son entourage sur  de nombreux personages)   sonder les mystères du Temps, du Destin des peuples,  mais aussi de l’agriculture, du servage, des querelles  dans les états-majors, de la liberté sexuelle, et etc.  Il englobe a peu près  tout ce qu’on peut exprimer    de  l’étrangeté de notre présence-au-monde. Et au final  propose

un  fil direct, de la connaissance de soi à l’affirmation de Dieu.

Son ambition est démesurée, titanesque  et  paradoxe, ses personnages nous restent  familiers comme des amis fréquentés dés l’école. Avec lui les scènes                                                                                                                                                                                             mondaines, les amours privés, les secrets du cœur, les jeux des enfants, la fatigue ou la tyrannie des vieillards (admirable le vieux Bolkonski  se trimballant avec ses draps d’une pièce à l’autre  pour trouver le sommeil) tout sonne vrai alors  qu’il vire de bord sans cesse. A telle page il jubile en décrivant  les épaules d’Hélène   puis  quelques chapitres plus loin  il il    lui reproche cette beauté  si éclatante  quand  elle  s’éprend d’un autre. ….Rien n’arrête cet écrivain.   Son écriture  rend tout est facile, vivant, emporté, vrai !

Cette splendeur de l’imagination apporte à la fois un brillant des couleurs, et une pénétration psychologique qui nous jette dans  une étonnante proximité de chaque personnage(on connait mieux Pierre Bezoukhov ou Natacha, ou le Prince André que son voisin de palier).Mais avec la même rapidité, revirement, Tolstoï nous jette dans des abimes  d’étrangeté. Ces revirement  et carambolages psychologiques  sont stupéfiants de vitesse et de surprise.  Le prince André agonise, c’est terrible, mais soudain le narrateur nous glisse dans l’âme d de l’agonisant pour affirmer  que   ce qu’il ressent c’est « la légèreté de l’être » ,la délivrance ! Enfin débarrassé de ce corps encombrant en train de refroidir ,le prince André jubile.

 Il y a chez lui à la fois une jubilation sensuelle, une soif de vivre, et, au paragraphe suivant, surprise,   la révélation   un monde désaccordé , grinçant . le sublime et le  pitoyable se côtoient . Malgré ses bals rutilants, ses belles robes, des conversations fleuries, des uniformes chamarrés (qui enivrent  tant les cinéastes)  le narrateur   dévoile  le tissu des calomnies, les rumeurs, la versatilité, les petits intérêts  les flatteries,  et montre  que la superficialité règne partout à la Cour de l’empereur Alexandre .C’est clairement exposé dès les premières pages. Ce sont ces passages brutaux du chaud au froid, du joyeux à l’angoissé, qui m’ont le plus frappé dans cette relecture.  On en a deux exemples remarquables. André  Bolkonsky blessé à Austerlitz, est  étendu sur le champ de bataille. Il souffre. On croit que ça va être une scène pathétique. Pas du tout.  « Comment se fait-il que je ne voyais pas ce haut ciel, avant ? oui ! tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini. Il n’y a rien, rien que cela. Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix ; Dieu merci ! »

Autre exemple. Pierre Bézoukhov   est prisonnier des français, obsédé par l’idée de tuer lui-même Napoléon. Il est ,  affamé, épuisé par le froid, les marches, traumatisé   pour avoir assisté à  des exécutions .Le lecteur croit donc  que Pierre n’a plus de ressort, c’est alors que  Tolstoï nous surprend  :»Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointains abîmes. « Et cela, c’est moi, et tout cela est au-dedans de moi, et tout cela est moi ! » se dit Pierre » et ils(les français ) attrapent tout cela et ils le mettent dans un enclos fermé de planches ! Il sourit et alla s’étendre pour dormir auprès de ses camarades. »

 A chaque fois, Tolstoï nous prend à contrepied : la proximité de la mort chez le Prince André  recèle une révélation joyeuse. Les privations et souffrances de Pierre l’amènent à une morale de pureté. A  chaque fois,  la réalité extérieure ,les paysages  immenses, cosmiques, pénètrent dans une conscience  par une fissure et la bouleverse 

 On découvre que soudain le petit « moi » individuel » s’est transformé en immensité cosmique, et cette transformation positive de ses valeurs tient du miracle. Evidemment le lecteur se demande : bon ! l’âme est devenue un univers immense, et alors ?   En quoi cela accomplit une transformation des valeurs vers la Bonté, le Bien, la générosité, la compréhension de tout ? là, Tolstoï reste court. Il faut kle croire sur parole. Il affirme, il faut le croire.et comme son art est  si concret est  épatant,  si vrai (la vraisemblance chez lui est parfois  secondaire) on  aime  le croire.  Croire.La Foi.  Le roman baigne dans le religieux.

Une autre forte impression qu’on reçoit à la lecture est que le  roman entier  repose sur  un robuste plancher réaliste. Toute l’agitation effrénée qui saisit les moscovites qui évacuent leur ville dans la panique explose en détails magiques. C’est  l’obsession de Natacha pour sauver des tapisseries des Gobelins, ou la fatigue des domestiques devant les maitres qui changent d’avis sans cesse.   Tout est toujours concret, net, mis en perspective, cadré, avec des précisions subtiles dans   la description ( « Tout, les objets proches et les lointains, brillait de cet éclat cristallin et magique que l’on ne voit qu’à cette période de l’automne »), qu’il s’agisse  des   dialogues et de la subtilité pour définir  les classes sociales, de l’observation des gestes dans un diner,  des divers mouvements d’anxiété  la   veille d’une  bataille. Les moindres détails  d’une physionomie, d’un habit, d’un mobilier, nous  semblent  vrais parce qu’auréolés par quelque chose d’insolite et d’inattendu qui semble irréfutable. Dans les scènes de bataille, les zones de feu restent étonnamment claires dans les proportions et ce délicat passage  de l’observation des masses à celle de l’individu.

S’ il ne  ne nous épargne pas les cruautés,  les petitesses, Tolstoï compense  par des  notations  drôles et  inattendues  qui enchantent.  Quand la timide princesse Marie  est émue devant le jeune Rostov, Tolstoï compare le  charmant visage de la jeune fille  aux vitres d’une lanterne  qu’on allume le soir.  Autre trait d’humour inattendu dans les métaphores. Nous sommes au bal :« Les clochettes sonnent, les maitres d’hôtel se précipitent et-comme des grains de seigle secoués dans un tamis- les invités éparpillés se rassemblent en foule dans le grand salon, près de la porte de la salle de bal ». Comparer la noblesse à des « grains de seigle secoués dans un tamis » c’est jubilatoire. Quand le prince André est reçu en grande pompe, à Vienne, par l’empereur d’Autriche, il découvre qu’il est devant un niais qui ne sait pas quoi dire ; la scène est bouffonne et rappelle des épisodes de « La chartreuse de parme » que Tolstoï a lu de très prés..

 Il a aussi un don particulier    pour mettre en scène les incohérences de ses plus beaux personnages. Pierre Bézoukhov n’y échappe pas. Par exemple, Pierre veut laver son honneur de mari en provoquant en duel l’amant de sa femme, mais il ne sait pas tirer au pistolet alors que son adversaire est excellent dans les armes.. Il tire donc au hasard et c’est lui qui blesse l’amant de sa femme. Mais, au lieu de se réjouir d’avoir évité une blessure grave, il est déprimé. Pourquoi ? parce qu’il découvre, qu’au fond, il n’a jamais été amoureux de sa femme et que c’est lui, le coupable, lui le mari, coupable  de la tristesse dépressive de sa femme et il admet  alors  qu’elle aille se consoler dans d’autres bras. ..C’est tout l’art comique et de dérision de Tolstoï .

  Ce que les cinéastes(si  nombreux) ont  en général oublié de filmer c’est  la   cruauté sournoise avec laquelle le romancier bouscule et égratigne    ses plus ravissantes  héroïnes. Dans une scène de bal ,il nous décrit avec soin   les nobles  en train de calomnier   à qui mieux mieux le voisin , tous en train   de se jalouser sous les flatteries ,  bref  un lieu mondain  insupportable où  tout est faux,  mais     ce milieu frelaté  enchante Natacha, qui vit dans un microclimat de naïveté. Pire : à la fin du roman  Tolstoï saccage nos illusions. Il  nous révèle  que Natacha, mariée avec Pierre, est devenue une grosse femme sans séduction « on ne voyait qu’une puissante femelle » . Il précise : « on ne retrouvait plus sur son visage cette flamme vivante qui, auparavant, brulait constamment en elle et faisait son charme. »  Et Pierre ? Il est éteint, devient une sorte de personnage falot, mari pantouflard soumis à son épouse jusqu’au ridicule. On comprend que les cinéastes ne montrent jamais ces effondrements ultimes .Curieux cette manière finale de fracasser les plus beaux personnages.

D’ailleurs l’épilogue s’emplit de prévisions sèches, de formules froides, d’une habileté désinvolte, de règlements de compte envers les puissants. C’est une volée de bois vert pour ceux qui conduisent les peuples.

Car ce qui apparait c’est la haine de la guerre que distille Tolstoï tout au long de sa fresque.  Et il insiste sur le fait que dans l’action historique, c’est l’élément irrationnel qui l’emporte sur le projet poursuivi. Il assure que le génie de Napoléon, c’est du vent, que les généraux autrichiens, prussiens et russes, ces états-majors emplumés, chamailleurs, vaniteux   sont des incompétents qui ne dirigent rien du tout. Les soi-disant génies de l’art des batailles   prétendent régenter la nature, au fond tout va à l’inverse de leurs prévisions, nous dit Tolstoï.

 « Et là sur le papier toutes ces colonnes arrivaient à l’endroit indiqué au moment voulu, et anéantissaient l’ennemi. Tout était admirablement combiné, comme dans tous les dispositifs, et comme cela se produit avec tous les dispositifs militaires, sur le papier, aucune colonne n’arrive à l’heure désigné ni à l’endroit voulu.   Le seul qui comprenne quelque chose, c’est évidemment Koutouzov. Il préfère ne pas dire grand-chose, laisser faire le Destin (« la mer démontées de l’ Histoire  européenne »)… Nous sommes dedans actuellement.. Lui, Koutouzov affalé entre deux assoupissements, reste à l’écart des pathétiques   querelles d’égos de son état-major. Il n’a qu’une seule obsession :  ne pas faire massacrer dans de vaines batailles cette partie vive du peuple russe, qu’on appelle l’armée.  

Enfin, dans l’épilogue-règlements de compte, Tolstoï réserve ses coups les plus durs aux historiens auprès desquels il a cependant abondamment  puisé, et notamment Thiers.  « Lorsque nous examinons le développement de la science historique, écrit-il, nous voyons que d’une année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui est jugé bon est dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement. Mais cela ne suffit pas : nous constatons que des historiens écrivant à la même époque ont des vues diamétralement opposées sur ce qui était bien et ce qui était mal : les uns font un mérite à Alexandre de la constitution octroyée à la Pologne et de la conclusion de la Sainte Alliance, les autres lui en font grief. »

 A la    fin de de sa vie, Tolstoï ne cessera de condamner   le pouvoir tsariste et l’Eglise Orthodoxe.  Il compare le service militaire à un esclavage et affirme dans « Guerre et révolution » que l’enrôlement militaire ne fait qu’engendrer des « assassins professionnels ». En 1909, il est excommunié par le Saint-Synode pour avoir récusé le dogme de la Trinité. Bref, à la fin de sa vie, ce pamphlétaire qui vénère le peuple est devenu l’opposant obsessionnel par excellence.

Jean-Luc Godard est mort, mais comme un peintre, un Piero Della Francesca, un Matisse, un Paul Klee, je garde de lui des couleurs.  Dans « Le mépris » revu hier soir  par exemple, je garde dans l’œil  le blanc plâtre frais d’un appartement pas fini, le casque de cheveux noir mat  à la Louise Brooks de BB, le rouge Alfa d’une voiture, une secrétaire rousse  en peignoir jaune  contre un mur rouge-brun écaillé, l’ air  surchauffé  contre un  angle  d’immeuble , la  lumière de plein  midi sur un  jardin à cyprès, des  bustes antiques aux yeux rouges ou bleu Klein. Les personnages  se croisent sans se voir  devant la beauté du ciel   sur quoi pèse une absence : tout ça  raconte une vitalité désespérée en Agfacolor ,  Godard est bien le seul à réussir ça.

Jean-Luc Godard est mort