Journal d’un curé de campagne, ou décrire l’invisible

 Relire aujourd’hui « Journal d’un curé de campagne » ,  est-ce un anachronisme ? Une provocation ? Un paradoxe ?  Une vieillerie sortie du grenier catho ? Je ne crois pas. Qu’on soit croyant ou non, le texte frappe par sa sincérité nue, quelque chose d’écorché et d’ardent. L’image d’un homme jeune, se débattant dans la solitude et allant vers sa mort en essayant de lutter contre la déchristianisation d’un humble village pluvieux de l’Artois est très puissante.

Ce village Ambricourt est semble-t-il définitivement gagné par l’indifférence ou l’hostilité.  Pour supporter son chemin de croix, un jeune prêtre inexpérimenté va tenir son journal dans un cahier d’écolier, éclairé par un cierge, faute de budget pour les bougies parfumées. Le jeune curé frais sorti du séminaire   nous fait partager   son combat contre une paroisse en train de mourir. Ce journal intime(destiné-détail important-  à disparaitre) nous fait parfois pénétrer dans  une véritable nuit d’une âme . Le prêtre ne cache rien de ses découragements,  de sa détresse,  de ses erreurs. 

Comment parler du Christ à des habitants qui se réfugient souvent dans l’alcool, les ragots, et ne manifestent que de l’indifférence ou des sarcasmes.   Car l’indifférence et l’ennui règnent. Mais ce qui frappe le plus dans ce journal, c’est qu’on entend une voix  si proche, tenace, ardente, blessée,  désemparée,  perçante, écorchée, lumineuse , tantôt lucide,  souvent dépassée

Mais toujours l’angoisse y tient une place capitale. Bernanos  fait dire à son prêtre :» Derrière moi il n’y avait rien.et devant moi un mur, un mur noir. »  Tout est résumé, dans cette phrase, au moment où le secours de la prière manque : »il est une heure (du matin) :la dernière lampe du village vient de s’éteindre ». Ces ténèbres envahissantes, cette dernière lueur, expriment bien un anéantissement intérieur, et la  nuit  de  la solitude spirituelle du prêtre. Il note :« L’aube d’hiver d’une effrayante tristesse .» Le crachin automnal   fait germer l’ennui.Bernanos rejoint alors ses propres confidences à ses proches  lorsqu’il montre les « bouffées d’angoisse »  de son curé, doublant donc  ce journal intime « inventé » d’une confession autobiographique evidente. Cette  marque autobiographique  est si évidente que Bernanos écrit à ses proches :»Je ne vais guère bien. Les chiennes de l’angoisse trainent leurs chaines à travers la maison la nuit.. Et je ne le sens pas fier. » .Oui, les chiennes de l’angoisse traversent  cette prose    Il faut également ajouter que le combat spirituel se double d’un combat physique puisque le corps de ce jeune prêtre est rongé par un cancer dont il mourra.Et là encore, les maladies, la souffrance (son terrible accident de moto) que Bernanos  endurera , rapprochent ce texte de l’autobiographie. De plus on sait par l’examen des cahiers et brouillons sur lesquels il a écrit ce « Journal »  que le texte est  manifestement improvisé au fur et à mesure de sa rédaction, sans plan ni ébauches préparatoires, ce qui n’est pas du tout le cas pour ses autres fictions. 

Bernanos a le génie , dans ce chemin de croix d’un pauvre petit prêtre , de nous faire entrevoir    une folle espérance.  les phrases  dégagent parfois   une espèce de beauté surnaturelle . »Ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres ! » est-il écrit. Car ce prêtre, venu d’un milieu pauvre, croit  aux vertus de la pauvreté, car elle se rapproche d’une expérience mystique, cette » pauvreté en esprit » qui sauvera les  croyants , tandis que, sur le plan économique, social  Bernanos déploie une analyse  de l’injustice de la condition humaine , la mise en esclavage d’une partie de la population par d’autres classes sociales , bourgeoisie et aristocratie. Le dialogue entre le curé de Torcy et le curé d’Ambricourt propose  une   réflexion  capitale, -un des sommets du texte- sur  la place éminente que la pauvreté tient  dans l’Evangile.

Ce journal est donc divisé en trois parties : dans la première, le jeune prêtre note sur un cahier d’écolier son arrivée dans sa paroisse du nord de la France et ses premiers contacts avec la population pauvre.

Dans la seconde, il s’agit de la vie quotidienne dans la paroisse. Et là le lecteur  se rend compte que la solitude du curé est relative. Malgré sa timidité, son inexpérience, ses maladresses, son cortège de doutes , le curé    rencontre des personnages qui l’écoutent et lui viennent en aide :le curé de Torcy, le Docteur Delbende, le Docteur Laville .Mais rares sont ceux  qui s’ouvrent à lui sans aucune réticence. Eenfin Bernanos a recours aux dialogues dans les mùometns clé.  Ils exprimen,t  les drames cachés de ses  paroissiens, notamment la comtesse  figée dans son orgueil. Et là  apparait le  véritable don du prêtre  pour sonder les âmes.

Dans la troisième et dernière partie Bernanos traite du séjour et de la mort du curé à Lille après un examen médical. Malgré de terribles bouffées d’angoisse le prêtre  meurt dans la paix, réconcilié avec la pauvreté. Les critiques littéraires ont noté que le prêtre  a des mots qui rappellent ceux de Thérèse de Lisieux. »Tout est grâce ».  Pour Bernanos « les pauvres ont le secret de l’espérance ».

Ce « journal d’un curé de campagne » est sans doute le seul roman auquel Bernanos tenait le plus. Dés 1936, il note dans ses Cahiers » Il m’est très pénible de parler de ce livre, parce que je l’aime. J’ai rêvé plus d’une fois de le garder pour moi seul(..) oui j’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi. »  le 6 janvier 1935 Bernanos écrit à son éditeur : « j’ai commencé  un beau vieux livre, que vous aimerez je crois. J’ai résolu de faire le journal d’un jeune prêtre, à son entrée dans une paroisse.il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques, qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer. ».

 Quel fut l’accueil du livre à l’époque ? En 1936, la critique et le public sont pour une fois unanimes. Plus d’un million d’exemplaires vendus, et un grand prix de l’Académie française le couronne. Les Goncourt ratent le roman au profit de Maxence van der Meersch, avec « L’empreinte de Dieu » ! André Malraux  a raison  de noter   l’héritage de  Balzac, et celui  si évident  de Dostoïevski. Dix ans plus tard les critiques littéraires placent le « journal » dans la liste des douze meilleurs romans du demi-siècle aux côtés de « Les Faux-monnayeurs », « Thérèse Desqueyroux » ou « Un amour de Swann » ». Aujourd’hui, « les faux monnayeurs » et « Thérèse Desqueyroux » apparaissent assez pâles à coté de Proust. On cherche Céline.

  Apropos de guerre, voici ce que prophétisait Bernanos :« Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.
Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »

Quel est le personnage auquel s’est identifié Bernanos ? Bien sûr,  l’auteur prête à son curé beaucoup de ses traits. Cependant    ceux qui ont bien  connu ou correspondu avec Bernanos disent que c’est le curé de Torcy ,  avec  sa rondeur bourrue,  ses  éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux,  exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou. Il répétait, bernanos, comme Torcy :  « ça pleurniche au lieu de commander »pour qualifier les prêtres de la nouvelle génération. 

Les sources du roman ? L’enfance de Bernanos dans le pays d’Artois.

 « Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente  qui me fait ce que je suis, un romancier »

« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. ».

 Pour qui voudrait en savoir davantage sur Bernanos, je crois que le mieux est de se procurer « la revue des » Lettres modernes », et surtout les « études bernanosiennes » N° 18,  « Autour du journal d’un curé de campagne », textes réunis par Michel Estève.

Le promontoire

 Hier après-midi, je me suis installé sur un promontoire rocheux qui domine l’estuaire de la Rance.. On suit un sentier de sous-bois bourdonnant de ces moucherons qui forment des paillettes dorées dans les trous du soleil, puis on aboutit à   curieuse dépression sableuse    tapissée d’aiguilles de pin qui amollissent le sol et dégagent des effluves résineuses les jours de chaleur. Donc, une fois atteinte cette pointe rocheuse, la vue s’étend sur les étendues bleues et vertes de l’estuaire de la Rance ; il y a toujours une petite brise même quand les couches d’air rendent brumeux les lointains boisés de l’autre rive ou le parc de la Briantais.  

Je pose donc mon sac de plage, mes carnets. Et là   je savoure l’immensité   d’eau tranquille   de l’estuaire avec parfois des remous vers les balises  qui signalent   l’usine marémotrice. Quelques jeunes gens se baignent dans l’anse des Corbières, ils plongent d’un escalier  au-dessus  de rochers rouges   veinés de noir . Des baigneuses sur des serviettes  bronzent   en bordure  des taillis  et d’un  fouillis d’arbustes desséchés, avec leurs trous d’ombre,  on pense  à un morceau de maquis Corse transplanté ici  .

Vers la gauche, l’eau pétille, scintille, scie la rétine. Si je me tourne   vers le large et l’île de Cézembre l’uniformité de l’eau est balafrée de quelques minces sillages d’écume qui signalent canots et voiliers ou un chalutier d’un rouge éclatant. Mais surtout ces innombrables vaguelettes (entailles figées d’argent dans une lumière verticale) sont serties dans une sorte d’aveuglante immobilité qui engourdit l’esprit. On se laisse dériver. Extase solaire sans évènement, divine et inusable monotonie qui endort, blancheur dense de la lumière, l’espace annule le Temps. Au-dessus, de ma tête, même les traces brossées de rares nuages ne dissolvent pas cette sensation d’évanouissement, cette lente promenade aux confins du Temps, cette manière d’étourdissement qui n’apporte plus, avec une lumière saturée, la conscience du   passage des heures et des ombres.  L’espace est devenu courbe et je flotte   dans cette fausse vie, ce liquide   amniotique   tandis que ma mémoire se fétichise sur elle-même dans son grand Rien.  L’église proche et son curieux dôme ardoisé, la masse inerte de pierres du môle, la batterie côtière et sa rotonde de béton, les villas, les terrasses à buis, les anses  caillouteuses ,les annexes, les jardinets, les femmes qui parlent dans le sous-bois, la curieuse orchestration musicale si intermittente des oiseaux dans les feuillages ,  tout devient quelque chose d’innocemment onirique et  figé,  avec des lances de  soleil qui découpent  chaque contour  des feuilles d’un vieux chêne au tronc  tortueux et cendré . Alice au pays des Merveilles a dû tomber comme moi   dans un tel trou du Temps.

 Deux heures plus tard, en suivant la pente raide d’un sentier parmi des lupins, des arbustes chétifs et épineux, des massifs de ronces, de hautes herbes jaunes, j’atteins les nappes d’eau transparentes d’une   étroite plage vide   avec des algues qui ondulent, taches brunes qui   forment un curieux pelage souple sur le fonds sableux..

En revenant vers la digue des Sablons, raffuts, bavardages, gamins hurleurs, cyclistes pressés en bermudas, couples de retraités qui hésitent à avancer parmi la dégringolade des jeunes nageurs qui se précipitent vers les premières vagues quinquagénaires bedonnants avec polo , épouses    en tenues immaculées de navigation de plaisance , balles de volley qui bondissent dans l’azur,  bunkers à géraniums,   terrasses avec moules frites et  assemblage à la Kandinsky de jupes d’été de couleurs vives et cacahuètes étalées sur un journal. Le coup de matraque humaine. Impression étrange et décalée. J’ai l’impression d’être un lourd cosmonaute revenant de plusieurs années de silence gelé et sidéral , encore  étourdi par sa retombée aérienne, chutant    dans un bar-buvette bondé d’enfants braillards qui font une bataille de frites .  Je trouve une table à l’écart. Pas loin, un type avec panama, barbichette Napoléon III , costume de lin blanc impeccablement  repassé   inspecte   sa fourchette et son couteau  comme s’il s’agissait d’un revolver tout neuf qu’on vient de lui offrir.

Les friandises de Nabokov

Sur la demande de Margotte qui s’intéresse à « autres rivages  » de Nabokov….

 John Updike a  plusieurs fois  parlé avec finesse de Vladimir Nabokov et notamment de cet « Autres rivages » intitulé « Speak ,Memory », dont  les parties successives ont été publiées ,pour une grande part dans le tres chic New Yorker ».

 Voici ce qu’en dit Updike, avec, au final, quelques épines bien acérées   sous les fleurs : »Jamais Nabokov n’a si bien écrit en anglais, avec tant de douceur, avec une si affectueuse précision et un humour aussi énorme, une maitrise totale du vocabulaire, une telle sensibilité.(..) Nabokov fait de son passé une éclatante icône, libérée de perspective, constellée de cabochons, intouchable. Si l’on rencontre ici ou là quelque passage d’une sophistication un peu joycienne, c’est Proust qui préside aux arabesques métaphoriques, aux cadences sur le thème floral et à   l’abandon muet et impassible dans les bras de la déesse Mémoire. Mais Proust avait fictionnalisé Illiers en Combray et, de ce fait, laissé son enfance toute grande ouverte à chacun de ses lecteurs. Les mémoires de Nabokov, eux, voient leur compas sensiblement rétréci par cette clause implicite que seul un Russe émigré, et qui plus est, un Russe intellectuel et de famille noble, peut connaître une aussi exquise nostalgie. » (Traduit de l’anglais pour Jean Malignon),

« Autres rivages » fut d’abord une nouvelle écrite en quelques semaines au début de 1936.« Mademoiselle O. » se concentrait sur le personnage de la gouvernante suisse tant aimée par le petit garçon Nabokov. Puis cette brève prose   ne satisfaisant pas son auteur  fut reprise bien plus tard après la seconde guerre mondiale quand Nabokov lorsque l émigré errant,  s’installa  aux Etats-Unis et prit la citoyenneté américaine. C’est à partir de 1949 que l’auteur retravaille son autobiographie.  C’est en mai 1950 qu’il l’achève et l’intitule « Conclusive evidence(« preuve irréfutable ») .

 Quand on lit cette autobiographie on est frappé et d’abord séduit par le style qui s’enrichit et se surcharge sans cesse de qualificatifs qui scintillent et brillent et transforment la prose en vitrine de joaillerie. Cet enfant est entouré  de domestiques, précepteurs, gouvernantes  dans un monde souvent enneigé et scintillant .  La prose moirée, diaprée est  hyper travaillée comme si chaque phrase devait être une capsule aurifère, ou   une parure de diamants. Elle est     surchargée de sensations, d’adverbes, d’incises, et qui  nimbe toutes les impressions de l’enfant  de ces  diaprures qui ornent les ailes de papillons, pour nous rappeler que la  passion de Nabokov,la lépidoptérologie, transforme son art d’écrire en une loupe posée sur les couleurs arc-en-ciel  d’un simple  talus de chemin forestier aussi bien que sur le visage rubicond  d’un cocher.   C’est un piège luxueux cette virtuosité nabokovienne.

 Je trouve que c’est dans « La vraie vie de Sébastian Knight »(écrit  directement en anglais, entre décembre 1938 et fin janvier 1939,alors qu’il était installé en France)  qu’on trouve les meilleurs morceaux autobiographiques de Nabokov.

  Dans « Autres rivages » sans cesse s’ajoute aux émerveillements d’un enfant (avec des sortilèges des saisons) une sournoise ironie qui creuse le texte, à quoi s’ajoute des pointes sarcastiques qui déprécient les portraits (à part la mère et une petite amie) pour en faire de curieux fantoches ou fantômes d’un petit théâtre de marionnettes.  Des comédies de cruauté percent sous les fastes impressionnistes de la peinture. On sent une condescendance, et parfois, carrément, du mépris pour cette galerie de personnages.. Enfin Nabokov veut sans cesse épater le lecteur, être si spirituel dans le choix gastronomique   de ses notations :il aboutit à une sorte de pédantisme d’homme qui se sent supérieur. 

On peut s’extasier devant cet univers feutré, doux, avec cochers, visites de musées, portraits de promenades par temps froid, longs voyages en sleeping, leçons d’escrime, cet univers   fait penser à ces boules de verre qu’on agite pour voir un tourbillonner    une fausse neige.  Plus intéressant sont les chapitres qui parlent de cette sortie du paradis enfantin, quand l’enfant grandissant connait, après la révolution bolchevique, l’exil des émigrés à Berlin, puis à Paris.

On sort alors des divines cartes postales sépia et de la  boite de friandises enrubannées  d’or, que Nabokov nous avait bien empaqueté.  Après donc une enfance où l’Europe est traversée pour des vacances proustiennes à Biarritz ou à Fiume voici le regard froid du jeune homme  chassé de sa terre natale. Le style vif, cruel, sauve le texte d’un certain maniérisme. Voici par exemple comme Nabokov raconte le lieu préféré de villégiature des berlinois, sur les bords du lac de Grünewald.  On notera la manière dont il parle des berlinoises qui subirent les viols de l’armée russe en 1945…

« Dans les maigres pinèdes, très fréquentées, autour du lac de Grünewald de Berlin, nous n’allions que rarement. Tu contestais le droit de revendiquer le nom de forêt quand il était si plein d’ordures, infiniment plus jonché d’immondices que les rues lustrées, poseuses, de la ville voisine. Il surgissait de drôles de choses dans ce Grünewald. La vue d’un lit de fer exhibant l’anatomie de ses ressorts au beau milieu d’une clairière ou la présence d’un mannequin noir de couturière gisant sous un buisson d’aubépine en fleur vous faisait vous demander qui diantre avait bien pu prendre la peine de transporter jusqu’en des points si éloignés d’un bois dépourvu de tout sentier ces articles, et bien d’autres, éparpillés partout. (..)

Et plus près du lac, en été, surtout le dimanche, l’endroit était infesté de corps humains à divers stades de nudité et de solarisation. Il n’y avait que les écureuils et certaines chenilles pour garder leur manteau. Des ménagères aux pieds gris étaient assises en jupons , sur du sable gris graisseux ; des mâles repoussants, aux voix de phoques, en caleçons de bain boueux, s’abattaient alentour ; des jeunes filles remarquablement jolies, mais peu soignées de leur personne, destinées quelques années pus tard- au début de 1946-,pour être exact- à donner  le jour  à une soudaine moisson de nourrissons possédant du sang turkmène ou mongol dans leurs veines innocentes, couraient, étaient poursuivies, et recevaient des claques sur l’arrière-train(ce qui les faisait s’écrier : »Aô-ouâ ! ») ; et les effluves qui émanaient de toutes ces infortunées personnes en train de batifoler, et des vêtements(étendus avec soin ça et là sur le sol) dont elles s’étaient dépouillées, se mêlaient à la puanteur de l’eau stagnante pour former  un enfer d’odeurs dont je n’ai jamais trouvé l’équivalent nulle part ailleurs. »Traduire Nabokov, et son mélange des langues et la sophistication de sa syntaxe si personnelle ,  n’a jamais été facile, témoin cette note :

 Traduction d’Yvonne Davet révisée et augmentée par Mirèse Akar, puis par Yvonne Couturier.

Le Comte Mosca est-il un autoportrait de Stendhal?

 « Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit qu’on lui fait serait-il coupable ? Est-ce sa faute si les personnages, séduits par des passions qu’il ne partage point malheureusement pour lui, tombent dans des actions profondément immorales ? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique passion survivant à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité .»

 La Chartreuse de Parme, Livre I chapitre VI.

Parmi les personnages qu’il a inventés, aucun n’est plus troublant, perturbant, séduisant, agaçant que le Comte Mosca dans « La Chartreuse de Parme ». Oui, Mosca est un des personnages les plus complexes inventés par Stendhal.et c’est son action qui qui tient souvent la trame du roman. Stendhal s’y projette par de multiples facettes qui en disent long sur le vieux consul .

 Dans ce roman dicté à son secrétaire en 57 jours sur six gros cahiers, 4 ans avant sa mort rue Neuve des Capucines, Stendhal multiplie les dédoublements et les projections de lui-même. Il s ’idéalise évidemment avec le jeune Fabrice del Dongo. On retrouve alors l’admirateur inconditionnel de Napoléon du jeune Beyle, le jeune conquérant maladroit persuadé   qu’on peut conquérir les femmes comme un militaire prend une forteresse. Les désarrois de Fabrice à Waterloo ressemblent à ceux de Stendhal adjoint aux commissaires des guerres qui participa aux campagnes d’Allemagne. On sait que Stendhal malgré les gros désagréments de la Retraite de Russie, et sa déception devant la grossièreté de ses camarades officiers resta fidèle à Napoléon. Toutes les maladresses généreuses de la jeunesse de Stendhal, et ses bévues sentimentales, se retrouvent dans Fabrice. Mais celui qui charpente « la chartreuse », qui maitrise les rouages du système politique de la cour de Parme, c’est bien Mosca.

Ce qui est particulier, c’est son habileté à se servir même  du régime tyrannique et policier  du Duché  de parme pour le rendre supportable et aider ses proches et ceux qu’il aime dans des circonstances difficiles. Ce Ministre  est devenu  tout puissant dirige  depuis les coulisses grâce à ses manœuvres , en s connaissant les rapports de force dans cette Cour de Parme qui pullule de flicaille, d’espions, de niais, d’imbéciles  opportunistes. le scepticisme et la pondération mènent cet homme au milieu des pires magouilles.. Ce comte Mosca essaie d’être rationnel dans un milieu où s’enchevêtrent les intérêts et les coups bas. Mosca   pratique une « real politik » au milieu  des puérilités et des humeurs incontrôlables du palais parmesan. Il déjoue les pièges dans le but d’aider celle qu’il aime, la Sanseverina, même quand elle en aime un autre. Il ment chaque jour dans sa fonction ,mais précise Stendhal , »de la vie il n’avait dit un mensonge à la Duchesse » et celle ci lui avoue « vous m’avez donné une existence brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques années plus tôt.. »

On retrouve donc le Stendhal « consul vieillissant » dans un poste subalterne d’un port bien morose et qui ne correspond pas à son intelligence. Ce poste devient, au fil des ans, une longue punition du « parti prêtre » à son égard. Et, comme Stendhal, le comte Mosca sait qu’il vit dans un moment historique médiocre. Il faut faire avec. C’est exactement le sentiment qu’éprouve Stendhal dans son bureau de consul face à ce petit port où les navires déchargent des céréales, et  dont le consul  doit tenir la comptabilité.  Devant ce   gouvernement Restauration qui le méprise, et qui reste méfiant face à  ce jacobin serviteur de napoleon  il se projette et s’ennoblit   dans   le comte  Mosca .S’ennoblit ? Pas tout à fait ; car la lucidité l’emporte chez l’écrivain. Stendhal nous rappelle que le Ministre Mosca tout puissant dans le Duché de Parme  a un point faible :la jalousie.

 Rappelons-nous des faits : après quatre ans d’absence que Fabrice a passés à l’académie théologique de Naples pour faire oublier son aventure à Waterloo et se préparer à une brillante carrière ecclésiastique, le voilà qui fait son apparition dans le palais de la duchesse à Parme, portant ses bas violets de Monsignore.Sa beauté, son élégance font merveille.   Ce retour provoque une intense jalousie chez le comte Mosca, l’amant attitré de la Sanseverina, une jalousie qu’il a tant de peine à cacher qu’il est obligé de quitter la pièce à la première entrevue. Malgré son pouvoir de ministre et son amabilité certaine, Mosca, dont le nom évoque une « mouche », est de nature soupçonneuse. Constatant avec amertume qu’il a atteint la cinquantaine, il jalouse la beauté de Fabrice et souffre de l’effet que cette beauté semble avoir sur Gina. Le roman repose sur ce triangle amoureux. C’est sans doute là le tourment et la confidence du Consul qui se voit vieillir à Civita Vecchia et qui observe dans un miroir son visage s’empâter.  

Avec cette création du comte Mosca qui goute   le plaisir d’un vrai pouvoir dans un état politique corrompu Stendhal prend sa revanche avec ce personnage. Lucide, habile, craint, il manipule les courtisans et le vaniteux prince Ernest Ranuce IV(qui rêve de faire de la Sanseverina sa favorite) avec le   cynisme   d’un grand politique parmi des nains ou des benêts. Il jouit de son pouvoir et s’amuse   de tirer les ficelles dans un duché parfaitement corrompu mais qui tourne, grâce à   la prose musicale de Stendhal, à la comédie. Le narrateur de Stendhal, presque un personnage de comédie qui s’amuse dans les coulisses, connait les cœurs, sème de l’insolence, de la légèreté et quitte les lourdeurs humaines dans une écriture si pleine de gaieté et de vitesse qu’on oublie parfois le caractère totalitaire de ce Duché de parme. La leçon de Mosca, c’est que Mosca assume sans état d’âme une part de la répression policière dans le Duché pour que la communauté puisse vivre en paix, et surtout ne pas faire couler le sang (ce qui est le crime impardonnable, selon le Comte). Même les utopies de l’exalté poète républicain, l’homme des bois, Ferrante Palla, il s’en méfie. Triomphe donc du pragmatisme avec Mosca. C’est aussi le paradoxe inattendu d’un Henry Beyle que d’analyser cette prudence du personnage Mosca, lui qui apparut si téméraire, imprudent, enflammé, dans ses écrits de jeunesse, dans la vie réelle, et dont les conversations de salon choquèrent souvent par leurs paradoxes insolents.

Une des preuves que Mosca n’a cependant pas renié l’enthousiasme libertaire de Stendhal jeune, c’est qu’il prend tous les risques lors de l’évasion de Fabrice, forme un réseau, s’associe avec la Sanseverina et l’insoumis Ferrante Palla. Il est prêt à se battre et à perdre son ministère et son influence par amour de la Sanseverina   .Il est même enthousiaste de son comportement risque-tout  : »Me voici en haute trahison ! se disait-il ivre de joie ».  

On voit que le jeune Henry Beyle, qui notait ses enthousiasmes, ses passions pour la liberté, dans son journal et dans les lettres à sa sœur, a dompté la turbulence de ses émotions sans les oublier ou les renier. D’un côté Mosca laisse la presse officielle du duché imprimer des mensonges chaque jour, mais d’un autre il prend grand soin d’éviter les émeutes qui pourraient mal tourner et évite une sordide chasse aux libéraux. Mosca, ce ministre quinquagénaire a pour souci d’adoucir les duretés du régime et d’éviter les condamnations à mort des opposants du régime..  Il y a du rusé Metternich en lui. Enfin Mosca ressemble à Stendhal sur le plan financier :  il dépense toujours sans compter, comme si l’argent n’était que ce curieux liquide qui doit servir uniquement pour amortir la dureté des rapports humains, se délivrer des imbéciles, et surtout sauver ses proches de l’humiliation de la pauvreté. Le « enrichissez-vous » de Guizot ne l’intéresse pas une seconde, et le dégouterait plutôt.

Quand Stendhal mourra, on découvrira avec surprise qu’il ne possédait n’avait presque rien, de rares meubles, quelques habits et bien peu  d’argent. Ce qui l’a intéressé toute sa vie : c’est la métaphysique de l’amour jusqu’à l’héroïsme. On le voit bien avec l’épisode de l’évasion de la Tour Farnese.   Mosca et Stendhal sont sur la même ligne.             

 A propos de l’argent, petite parenthèse. Il est intéressant de suivre le « parcours financier » de la Sanseverina. Rappelons qu’elle est la sœur du marquis del Dongo, la tante de Fabrice, et qu’elle fut comtesse Pietranera, puis duchesse Sanseverina, puis comtesse Mosca. Cette conquérante chercheuse de dot se soumet plusieurs fois  aux hommes riches. Elle est au départ comtesse Pietranera quasi ruinée, achetée avec répulsion par le prince de Parme, et ensuite délivrée par Mosca. Elle a échappé à une « héroïque pauvreté » en mettant une croix sur le sublime de la passion totale. Elle qui fut si « brillante » et « au piquant irrésistible », nous dit Stendhal, là bien réaliste, ne nous cache jamais  combien la condition féminine de la Sanseverina est fragile et dépend de ses protecteurs.. Cette Sanseverina si   complexe dépend de la fortune et du caprice des hommes importants du duché de parme. Le marchandage entre sentiments et argent, et pouvoir politique est poussé très loin.

Dans le portrait de Mosca le mélange de tristesse et d’amusement (un peu forcé) d’ironie chagrine, de scepticisme souriant, surprend toujours par sa finesse de dosage. Est -ce le prix de la maturité et des échecs assumés de l’écrivain ?  On constate par exemple que le froid et « calculateur » Mosca se dérègle souvent à cause de son amour possessif pour la Sanseverina. Il faut aussi noter que le climat général du roman, ce flou embrumé, et voluptueux des paysages , ce mouvement accéléré  des intrigues apportent  une espèce d’enjouement féerique , quelque chose de spirituel qui nous ramène à ce théâtre et à ces opéras dont Stendhal ne pouvait se passer… de théâtres, les soudaines rêveries,  les rebondissements, les dialogues qui semblent improvisés et si naturels-dignes de la commedia Del Arte-  composent un théâtre charmeur avec ses changements de décor qui parfois sentent la toile peinte qui boue au vent .  Les tyrannies de la cour de Parme et les lourdeurs sociales s’allègent curieusement.  Les intrigues de coulisses, la fièvre et l’excitation de certaines scènes de la Cour de Parme font irrésistiblement penser à la fièvre d’un petit théâtre de province quelques minutes avant le lever du rideau.

 La jalousie, par exemple, de Mosca, s’allège au fil des pages, devient d’un accès supportable à une maladie qu’il faut soigner, une ombre persistante dans la vie amoureuse, et quelque fois un objet risible. Bien que la duchesse Sanseverina soit taillée en partie sur le patron de Métilde Dembowski, qui fut la grande douleur de Stendhal, le passionné, le solaire, l’emportent dans cet opéra. La fantaisie romanesque gagne sur la petite note déchirante de l’amour blessé   qui court dessous.

Henry Beyle nous murmure dans le texte que le bonheur ne s’accorde que rarement avec l’amour. Mosca est bien la projection du Stendhal aux amours si orageuses. Autant Fabrice condense sa nostalgie d’une jeunesse perdue et la reconstruit à a sa mesure, autant le comte Mosca rassemble les « petits faits vrais » autobiographiques du gros Consul qui s’ennuie à Civita Vecchia et qui ne cache pas auprés de ses amis qu’il ne peut se passer  de retrouver les souvenirs embués de ses amours , ni la nostalgie  de sa jeunesse enfuie. Mais n’oublions jamais que chez Stendhal la transposition romanesque est sopupise à un filtre et qu’il nous entretient aussi sous la figure de la duchesse Sanseverina de cette Angela Pietragrua « la catin sublime à l’italienne » . C’est dans  » La vie de Henry Brulard », que l’auteur nous donne la clé de ce qui dirige son travail romanesque avec cette phrase qui résume tout: « On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détails ».

La seule qui juge Mosca froidement et avec une véritable injustice c’est sa maîtresse Gina. Elle déclare : » le pauvre homme !  Il n’est point méchant, au contraire ; il n’est que faible. Cette âme vulgaire n’est point à la hauteur des nôtres ». En quoi elle se trompe et nous rappelle que ce genre de jugement-couperet si injuste fut celui de l’implacable Métilde Dembowski qui en Mai 1819 interdit à Stendhal de l’approcher et le congédie définitivement après la pénible mésaventure de Volterra.

Le miracle, c’est que ça ne verse jamais   dans une amertume ou à une aigreur du narrateur. C’est le stendhalien Philippe Berthier qui notait à propos de Mosca : «  « à la fin du roman : tout le monde meurt d’amour, seul Mosca reste imperturbable, increvable-Hélas ! cette survie apparait comme la plus féroce des sanctions, comme si Mosca devait rester jusqu’au bout  excepté d’une région sublime où les trois autres trouvent leur épanouissement spontané, mais où, lui, Mosca,  n’a pas sa place. , où il n’est pas ATTENDU. »

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Le meilleur Mosca au cinéma et à la télévision est ,à mon avis, celui interprété par  Gian Maria Volonté dans la série télévisée de Mauro Bolognini  qui date de 1982. Hélas la Sanseverina de Marthe Keller manque de feu, de complexité, d’insolence et d’aspérités. Celle de Maria Casarès dans le film de Chritian Jaque avait davantage de hauteur et d’effronterie.

Le comte Mosca de le Tullio Carminati était intéressant dans le film de Christian Jaque, mais les critiques et spectateurs ne voyaient que Gérard Philipe en Fabrice.

Vide greniers

C’est curieux la Bretagne pendant les fêtes de l’Ascension. Embouteillages  route de Rennes, puis  familles entières qui essaiment sur les digues telles des mouches  sur ce long ruban de sable ;  des pique-niqueurs s’installent  sous les pins, face au port, en dépliant des nappes à carreaux   le long du chemin de la cité d’Aleth, avec nappes et serviettes en papier, ballons et badminton 

On reconnait les « parisiens »  de Saint-Servan aux vélos flambants neufs électriques ou bien à leur marinières ou cirés impeccables, aussi à leurs valises à roulettes. Des jeunes couples attendent sur les trottoirs devant les porches des immeubles en essayant de joindre les proprios avec leurs portables.

 Pas loin de chez moi, derrière l’Ephad des Corbières, il y a un vide-greniers qui attire énormément de monde. Le parc surplombe   l’estuaire de la Rance, il est vaste, avec quelques vieux chênes ou marronniers. Les habitants du quartier apportent des montagnes de fringues, des caisses de DVD ou de CD, ,des matelas, des services à café ,petites tasses de cuivre ciselé sans doute rapportées de Marrakech.  Aussi, pas mal des vieilles boites de cacao ou de gaufrettes, des piles de livres qui comptent souvent davantage de Henry Troyat, de Delly, de OSS117, des histoires de corsaires, des archives départementales d’Ille-et-Vilaine, que de Joel Dicker ou de  Houellebecq.

 Beaucoup de vieux poches de Marcel Aymé, de Hervé Bazin, de sœurs Groult,  ou des piles écornées de magazines Historia .Bien sûr, pas mal de peintures : des vues de port breton,  épaves, des marins barbus,  des barques   sous un ciel d’orage, des maisons de pêcheurs aux murs blancs de chaux, une goélette  inclinée dans le ravin des vagues. Je note aussi des malles à  coins  renforcés  cuivrés, des valises couvertes d’étiquettes, des maquettes de paquebot, des projecteurs de cinéma poussiéreux, des gravures de batailles navales , des  portraits en studio  de  fusiliers marins. Il y a aussi pléthore de crucifix, de Bible, des rosaires  avec des grains gros comme des noix, tout ça à coté d’un mélangeur d’eau ou d’une pomme d’arrosoir, d’un fez,  ou de vieux briquets. On trouve aussi des appareils photo à soufflet, des béquilles, des files de souliers fatigués, des vieilles machines à coudre, des encyclopédies aux cartonnages abimés, des friteuses, des maquettes de bateaux, des voitures Norev, des morceaux de trumeau,  des sacs à main à vieux fermoirs dorés, des râpes à fromage, des vestes militaires à col officier,   des plateaux à apéritif, des carafes Ricard, pas mal de peintures écaillées  goudronneuses   avec soleils couchants sur des  flots tourmentés,  un ample  matériel de campement avec des lampes tempête, des lots de  chaussettes violettes très liturgiques, une table en formica et ses rallonges, une montagne de véritables éponges » naturelles »..  Ou des photos de mariage décolorées, dans un gros cadre en bois sombre, papier semé de rousseurs, avec épouse toute ronde, surmontée d’une coiffe bretonne et lui, le mari fluet, gilet à double rangée de boutons et chapeau rond à la main, dans une raideur qui signifie dignité. Tout ceci dans des parfums et fumées de saucisses grillées ou de frites prises dans une graisse bouillante. Si vous voulez des babouches, un sextant, des rivets, des prises de courant début de siècle, un dessous de plat musical, vous trouvez. Ou pourquoi pas cette svelte danseuse en bronze, une jambe si agile levée vers le ciel.. Tout ceci est étalé sur des pelouses d’un vert acide tandis que plus loin dans la légère brume des fumées d’un stand, deux femmes en tailleur chic et vastes chapeaux de paille parviennent difficilement à avaler leur galette saucisse. Il y a pas mal de  couples blasés qui circulent en disant que c’est « moins bien qu’avant » mais qui ne loupent jamais un vide -greniers de la région. Il y a ceux qui s’éternisent dans une  discussion avec un vendeur barbu  et roux, nonchalant et rigolard, qui répond à peine, tout ça  pour  gagner deux euros  à propos d’un  vieux bouquin  sur l’histoire d’une Malouinière .On entend  au loin des chansons d’André Claveau par la fenêtre ouverte d’une chambre de l’ephad.

Plus tard, ayant trouvé  pas cher une petite édition deux volumes  de Racine   dans des couvertures rouges grenues, je quitte le parc et  prends mon café au « Cancalais  » devant l’estuaire de la Rance.

 Ciel blanc, villas fleuries au loin, voiliers qui s’inclinent devant les verdures de l’autre rive, petit vent frais, papier du sucre qui s’envole.  A deux tables de la mienne une jeune fille rousse avec un pull-over rose qui contient une rassurante poitrine tient sa tasse de chocolat à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, homme au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable.

J’ouvre le journal, parcours des articles sur le festival de Cannes et les grands pachas de Hollywood, tous inquiets face à Netflix. Un petit vent de purgatoire se lève, bien frisquet. Il y a aussi des articles qui  expliquent que la justice économique n’existe pas ou que les bons films se fabriquent à partir  avec de mauvais romans. Je masque mon visage avec le journal car apparait un voisin, l’emmerdeur et ses deux épagneuls, qui accède à la terrasse en soufflant comme un phoque. Il a l’habitude de m’expliquer qu’il faut absolument que je l’accompagne pour une entrevue avec le maire pour le scandale des travaux interminables sur la chaussée du Sillon.

Une femme seule, haute, droite, en chandail blanc à col roulé, des yeux bruns et un maquillage qui font le regard lourd, s’installe à ma gauche et s’assure que les manches de son pull s ’arrêtent exactement au bord de la   paume de ses mains.  Je feuillette rapidement les pages sports et, quand je referme le Ouest France ,  de lourds nuages ont assombri l’estuaire, tout le paysage a changé :   plus de voiliers, étendue d’eau déserte, bandes violettes apparues, un certain silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard. La jeune fille rousse et sa poitrine si vallonnée, et son compagnon, ont disparu. Le serveur range en symétrie les deux chaises comme s’il n’y avait eu personne.

  Apparition, disparition. On est peu de chose.


 [MA1]