Invité à la Fnac

L’attachée de presse était arrivée essoufflée du fond du couloir. J’étais en train de signer les 3OO exemplaires de mon service de presse à propos de mon essai sur José Cabanis, écrivain que j’aimais pour des raisons littéraires bien sûr, mais aussi parce que je l’avais rencontré dans son domaine de Nollet, là, où il était né. Il m’avait confié qu’il mourrait apaisé, dans ce domaine familial tant chéri. Il jubilait, entouré des objets de ses ancêtres : peintures noircies, petits crucifix au brin de buis desséché, pendules vieil or, bergères pelucheuses, trumeaux aux couleurs fanées, armoires avec linges d’enfant. La demeure-château restait un cocon pour   cet homme obsédé de souvenirs. Il m’avait longuement   fait arpenter les longues pièces, à la manière d’un majordome qui parle de ses maitres disparus.

J’avais souvent relu ses récits « Les jeux de la nuit » et cette « Bataille de Toulouse » dans lesquels il analysait sa liaison compliquée avec une   jeune femme brillante, fantasque, énigmatique, cette Gabrielle, qui fut son grand amour. Les désarrois sentimentaux de cet homme solitaire lui avaient permis au moins d’allumer des phosphorescences d’écriture admirables.  

  J’avais été ému aussi lorsqu’il m’avait montré le berceau où il était né et des photos de ses parents, joue contre joue. Ce   détail m’avait frappé et attendri , parce que, de mon côté,  je n’avais connu que des parents qui s’ignoraient. Mon enfance s’était déroulée dans des silences épais   coupés de quelques phrases murmurées sur un ton perfide. Les colères de mon père m’avaient effrayé. il ressemblait à  James Mason. Il avait la même belle chevelure noire, épaisse et ondulée, les mêmes sourcils fournis, les pommettes saillantes mais surtout le même regard sombre, pesant, collant, inquisiteur.

Donc, l’attachée de presse, essoufflée, avec sa petite robe bleue qui lui serrait la poitrine se pencha vers moi et dit :

-Nous l’avons !

-Quoi ?

Je crus un instant qu’il s’agissait enfin de l’invitation tant attendue pour  participer  à    l’émission » La Grande Librairie « sur la 5.    Je n’étais jamais passé à la télévision pour mes quatre précédents ouvrages, ce qui agaçait mon éditeur et finissait par me faire un peu honte.

Mais non, l’attachée de presse, me déçut en m’informant qu’il s’agissait d’une « rencontre-débat  » à la Fnac de Rennes.

-ça va booster les ventes, dit-elle.

 Je montai dans le TGV un mardi pluvieux. Comme j’avais une place coté fenêtre, je vis défiler de hauts nuages blanc neige sur des champs nus, puis dans la somnolence du compartiment moitié vide, je suivais des yeux    les collines du Perche et leurs fermes isolées. Dans un semi enlisement   de  torpeur, je revoyais mes visites à Nollet et puis je me rendis compte que mon père, que je n’avais pas vu depuis vingt-sept ans vivait  en bretagne, à Cesson Sévigné je crois. Mais j’avais toujours fui sa présence depuis plus de vingt ans.

Plus j’approchai de la gare de Rennes, plus le mot « rencontre-débat » me laissait perplexe. A chaque fois que j’avais assisté à ce genre de réunion, il y a avait toujours un emmerdeur au fond de la salle, qui brise le ronron de la soirée en prenant le micro ; j’en avais parlé avec des confrères écrivains et tous m’avaient dit que c’était une loi du genre » L’emmerdeur-au-fond- de-la-salle » était devenu notre expression mascotte et notre scie au cours de nos repas arrosés.    En général c’était un type un peu have, tendu par l’émotion, le micro mal placé devant la bouche, parfois une fiche à la main, s’abandonnant à la sombre extase de reprendre point par point vos déclarations pour les démolir.

Quand j’arrivai en gare de Rennes, je fus accueilli par Bernard, un vieil ami journaliste à Ouest-France, rougeaud, chaleureux, bon vivant, qui avait écrit sur moi avec fidélité et indulgence, et qui m’accabla de « Tu es superbe ! tu es superbe ! ton bouquin est superbe !!Vraiment tu vieillis bien !! ». Mais lui parlait d’une manière bizarre, pâteuse, avec la respiration courte des asthmatiques, ça me fit une mauvaise impression, le Temps nous rongeait.  Tout au long du bref parcours qui séparait la gare du vieil hôtel à colombages   ce sacré Bernard, volubile, se lança dans une description apocalyptique de sa ville ;cette nouvelle Babylone  livrée à la violence chaque samedi soir.

Tandis que je m’attardais dans un bain tiède, le portable  sonna. L’attachée de presse de la Fnac dit qu’on m’attendait déjà et que la petite salle était à moitié remplie.

J’étais en train d’hésiter entre une cravate noire tricotée et une cravate bleu   ardoise quand le téléphone sonna à nouveau. C’était toujours l’attachée de presse de la Fnac qui, d’une voix langoureuse, m’informait qu’un taxi commandé par ses soins devait être arrivé devant la réception..

 » Regardez par la fenêtre !.. ». 

Quand j’arrivais au bas de l’immeuble de la Fnac l’attachée de presse,  était là longue silhouette, chevelure brune abondante, robe  de coton  havane, et hauts talons  vernis . Elle me fit un signe de la main sur le trottoir.   Elle me prit par le  poignet  comme on le fait à un vieil ami. Elle me murmura dans l’escalier : « Vous êtes parfait !!! Celui qui va vous interviewer est un étudiant très brillant. »

Je remarquai un bijou d’argent en forme de lézard piqué sur son sein gauche.

Je pénétrai dans une petite salle baignant dans une lumière spectrale verdâtre. Un public clairsemé, frileux, attendait, serré dans les manteaux et doudounes. Il régnait une odeur de mouillé. Je montai sur la petite estrade -deux chaises pliantes et deux micros orientables. J’étais pris dans le cercle de lumière d’un blanc clinique, et me sentis assez seul comme un varan dans un aquarium.   Je vis surgir des ténèbres d’un couloir un jeune homme en t-shirt, jean et baskets, vêtu d’une parka kaki. Il portait des lunettes de soleil miroir d’un jaune argenté. Il bondit dans le siège tout proche, m’adressa un sourire furtif et se lança   dans une longue analyse de mes précédents livres. Il prononçait les S avec une sorte de sifflement désagréable. Il était si chaleureux pour parler mes essais que je me sentis gêné mais il avait une telle énergie rythmique dans le débit que le public l’écoutait religieusement.  

Pour oublier ce bla-bla commercial, je scrutais le public dans la pénombre et me concentrais sur une petite rousse du premier rang, dans un pull angora rouge vif. Un détail m’attira : elle serrait un pot de miel sur ses genoux.  Je pensais au petit chaperon rouge et j’aurais voulu me lever et monter sur la chaise pour déclarer solennellement à tout le monde que je n’avais rien lu de plus beau que les Contes de Perrault. J’aurais aussi aimé claironner que je m’identifiais toujours au loup déguisé en grand-mère. Pris dans mon songe forestier je faillis rater la première question :

‘ » Que faites-vous aujourd’hui ? »

-Je vis à Rome et y enseigne le français. »

Ensuite, il y eut pas mal de questions   insistantes sur la vie de José Cabanis et surtout sur son passage au STO . Au bout de trois quart d’heures, après qu’on m’eut apporté un verre d’eau minérale, la discussion s’enlisa.   J’étais en train d’essayer de décrire l’époque de l’Epuration et dire que j’approuvais l’attitude modérée de Mauriac, lorsque   mon regard rencontra, au troisième rang, sur la gauche, un visage qui m’était à la familier et étrange :je reconnus petit à petit les pommettes hautes, les sourcils broussailleux, que je connaissais bien, et surtout   sa moue narquoise de mépris, oui, pas de  de doute,  c’était bien mon père.

 Large d’épaule, il était enfoncé dans un manteau poil de chameau démodé. Il portait serré -comme un opéré de la gorge- un foulard de soie impeccable. Il me fixait avec la puissance perforante de son regard. Ses cheveux noirs étaient devenus gris.

Je me sentis pris de vertige, j’eus froid, me sentis mou.  Je laissais en suspens ma phrase à propos de Mauriac. Il y eut un moment de silence puis un flottement   dans la salle. L’étudiant aux lunettes miroir chercha immédiatement son micro qui était à ses pieds et accomplit l’exploit de reprendre au vol mon jugement sur Mauriac en faisant sourire le public à propos de cet écrivain catho qui n’usait pas trop de charité chrétienne dans ses articles. J’avais les membres faibles. Je sentais que mon père me fixait toujours avec défi. Quand je glissai mon regard de son côté je vis qu’il avait sur ses genoux cet affreux chapeau tressé à petits bords, comme en avait porté un ancien nazi traqué dans le film « le chagrin et la pitié ».

L’essence de notre esprit, je m’en rendis compte immédiatement, est l’épouvante. Indestructible.   Arriver à l’âge mûr, ainsi qu’à l’équilibre professionnel, est une illusion qui s’effondrait. Je n’étais plus le professeur respecté de la Villa Médicis, l’époux d’une belle romaine, le père d’une petite fille de trois ans, j’étais redevenu l’enfant terrorisé qui ne savait plus que balbutier dans la terreur quand son père exigeait que je récite la table de multiplication des huit. Il me regarderait ainsi jusqu’à ma mort.  

Je sortis par le côté droit de l’estrade. Il y avait une petite porte avec une barre basculante. Je suivis l’attachée de presse dans un couloir de ciment taggué. Elle me prit une fois de plus par la main et me dit : « Je vous ai fait une belle surprise, hein ! Je savais que votre papa était dans la salle. »

*

José Cabanis

Gabrielle?

 Je veux évidemment attirer l’attention sur Cabanis. Son introspection très fine et si sincère à travers « Les cartes du temps » (1962)  « Jeux de la nuit »(1964) et « La bataille de Toulouse »(prix Renaudot 1966)  mériterait d’être mieux considérée par Gallimard . On a rarement aussi bien dit la délicate balance des sentiments d’un homme qui voit une jeune femme qu’il aime venir le trouver à l’improviste, qui parfois, repart soudain,, car elle fréquente un autre homme, puis revient, part guillerette, enjouée, spontanée, craquante,  avec lui en voyage d’hiver, , en vacances. Le couple parcourt la France de Lyon à Sarlat, d’Auvergne aux Pyrénées. L’épisode Sarlat » est magnifique d’émotion contenue . Gabrielle est un ludion, le couple passe d’auberge en hôtel, de restaurant en chambres à gros édredons, traverse des plateaux couverts de neige, s’attarde dans des salles de restaurant avec des serviette et des nappes à petits carreaux bleus et blancs. Le couple  goute le silence de la campagne .le sentiment géographique, le passage des saisons sont admirablement suggérés.  Mais une distance, des interrogations, une instabilité   grandit entre eux   et couve comme une maladie souterraine et inguérissable..  Ce jeu d’une possession amoureuse impossible à stabiliser, Cabanis le retrace à nu, au vrai, avec de discrets moments  de plaisir physique auquel se mêle, en filigrane, une solitude dissolvante . Il analyse   ses doutes, ses espérances folles, dans des chemins creux de campagne, dans une prairie, en forêt   ou dans les maisons à colombages d’une ville oubliée.  Au fil des heures, un jeu épuisant ,bien sûr,  même si les moments de grâce ne manquent pas. . Oui, on devrait mettre Cabanis en Pléiade.

Extrait

à propos de la femme aimée, Gabrielle:

« Je n’avais aucune illusion à me faire: ma solitude était irrémédiable, depuis que j’avais rencontré Gabrielle, et que tout le reste, peu à peu, s’était effacé derrière elle. Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu  n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. «

 « Me voici donc, homme mûr, tel que la vie m’a fait, et ayant réduit mon univers, mes ambitions, mes plaisirs, à cet être qui dort à mes côtés (il s’agit de Gabrielle femme aimée ), si insaisissable, si incertain, si peu sûr, qui ne songeait qu’à ses propres peines, ses propres soucis, et pour qui je tremble sans cesse, et dont il me parait impossible que je puisse jamais me résoudre à l’abandonner. J’étais parti dans la vie avec une curiosité extrême de tout, et un grand désir : écrire, je griffonnais déjà, quand j’avais dix ans. Mais je n’écrivais plus, je n’avais plus ni le gout ni le temps d’écrire, et ma curiosité s’était bien apaisée. Je l’avais épuisée avec Gabrielle, me demandant depuis tant d’années ce qu’elle faisait, où elle était, ce qu’elle allait faire, ce qu’elle pensait, si elle m’avait dit vrai, la guettant, l’attendant, la surveillant, et elle m’avait  fait éprouver tant de sentiments divers, tant d’inquiétude, tant de joie quelque fois, tant de peine souvent,  que j’avais l’impression d’arriver au port, dans cette chambre où nous étions ensemble, où elle dormait, et où personne ne viendrait nous chercher, mais c’était un peu tard,  et j’étais las de sentir, et même de vivre. Gabrielle, sans doute, ne me quitterait plus, elle avait choisi, m’avait-elle dit, mais j’avis trop attendu, j’étais fourbu. Je songeai, soudain que je ne redoutais plus la mort. Elle seule me délivrerait d’une vie que j’avais si parfaitement gâchée(..) Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. Gabrielle m’avait fait découvrir la joie de vivre, l’insouciance, et maintenant je me savais lié à elle plus étroitement encore par ce désespoir qui ne la quittait guère. »

« Les jeux de la nuit. »

Une soirée romaine

Sur un simple petit carnet à spirale, au milieu de l’après-midi je dessine la rive de l’Aniene ,ses brassées de roseaux  avec un crayon sec.

Ensuite, avec un crayon gras je renforce les contours d’une souche d’arbre dans l’eau qui clapote. Un coup de gomme sur l’arche du vieux pont aux briquettes noircies, j’esquisse le portail de fer   déglingué qui marque l’entrée de l’ancien dépôt de bus.  Page blanche déchirée puis une autre lentement, un simple trait noir s’étire, charbon sur du blanc poreux. Retour à l’hôtel et ses tapis rouges dans le haut couloir vouté blanc qui fait  penser à un monastère. Douche. Lit qui grince. Pile de journaux.

 En face :  un terrain vague d’herbe pelée, bordé de roseaux qui bruissent quand le soir vient avec la brise. Les ombres qui oscillent sur le mur de ma chambre me rassurent.  De l’autre fenêtre, j’aperçois le pont là-bas, sa voute et sa tour citadelle avec créneaux qui ressemble à une enluminure    de château fort. Sur la droite, le long de l’Aniene, il y a les haies et la pergola du Giardino avec ses petites ampoules multicolores qui s’allument. C’est là que je dinais avec Anne, il y a une vingtaine d’années.  Notre dernier diner eut lieu quand l’automne était à son milieu. Je me souviens du sinueux bavardage d’Anne à propos de son projet d’écrire sur Palestrina. Contre notre table il y avait un support métallique avec un seau à champagne transparent. Des glaçons fondaient autour de la bouteille d’Orvieto alors que j’écoutais vaguement  les précisions d’Anne  sur les clauses du contrat avec l’éditeur. J’essayais de goûter la sauce des spaghetti vongole avec une fourchette, mais le plat avait refroidi et cette sauce ressemblait à de l’eau salée avec des parcelles de gras.

Pas loin  de nous  il y avait un jeune couple dont la table était poussée contre  la  haie de buis . Je voyais leurs genoux   se toucher régulièrement. Parfois la légère brise dans les feuillages donnait une impression de pluie. Anne avait cessé de parler et me regardait avec un air interrogatif insistant .Sa prunelle noire. Le silence avait pris une curieuse consistance, le poids de la neige. Je ne savais pas quoi dire. Je bafouillais quelque chose à propos de ma lecture de Pavese dans l’après-midi sur un banc de la Villa Torlonia . Je ne parlais pas d’un verre pris au Campo dei Fiori avec un   ami journaliste qui était venu me voir dans la matinée. Il se souvenait d’un ancien reportage que nous avions fait jadis   à propos de la spéculation immobilière vers Ostie. Lui s’en souvenait parfaitement, moi pas du tout, j’avais en tête une petite boutique de mode dans une ruelle qui menait au    Campo dei fiori, et des hésitations d’Anne pour acheter une jupe en lin.  Pendant que tu essayais plusieurs modèles devant une glace j’examinais de l’autre côté de la rue des affiches déchirées pour le PCI. Tu étais ressortie de la boutique sans rien acheter, avec cet air morose que je connaissais par cœur et qui me manque.

Tu inclines la tête pour que je prête attention.  Le serveur nous propose la carte des desserts. C’est alors que j’eus envie de me couper en deux et qu’une moitié aille se perdre à l’autre bout de la terre, et que l’autre t’aide à porter ta valise et t’accompagne à la Stazione Termini en feignant la bonne humeur.

 Tandis que je me remémore ça, la nuit si douce en cette saison enrobe le quartier. Tout à l’heure, j’irai m’asseoir au Giardino, dans la même allée gravillonnée. Chaque soir j’ai ma table réservée.  Il y aura, bien sûr, des jeunes couples qui dineront, genoux contre genoux contre la haie de buis.  Je dinerai en feuilletant le Corriere della Sera jusqu’à ce que, derrière moi, j’entende la voix familière du serveur qui me demandera si j’ai terminé mes spaghetti vongole. J’irai boire une grappa dans un petit bar où les garçons et les filles ont des propos délurés puis je regagnerai l’hôtel.  

Je prendrai le chemin sinueux dans le parc parmi   les grands pins verticaux qui me donnent toujours envie de les dessiner au fusain .

Au loin   tout Rome en vagues de lumières légères,  blanches,  brule  dans les jardins .

L’air sent la neige avec Sarah Kirsch

Sarah Kirsch est une poétesse allemande hélas assez peu traduite en France. Née Ingrid Bernstein le 16 avril 1935 à Limlingerode, elle est  morte le 5 mai 2013 à Heide, titulaire de très nombreuses distinctions littéraires dont le prix Heinrich Heine, le Prix Pétrarque, le prix Hölderlin, le prix Georg Büchner. Malgré sa célébrité en Allemagne, elle est peu traduite en France.  Ayant publié ses premiers recueils lyriques en RDA où elle vit alors, elle est exclue de l’Union des Ecrivains en 1977 pour avoir soutenu Wolf Biermann et protesté contre son expulsion de la RDA. Elle passe alors en Allemagne de l’Ouest, voyage en France, séjourne longtemps à Rome, et finit par s’installer dans le Schleswig-Holstein, ce pays plat du nord de l’Allemagne qui a été célébré par le peintre Emil Nolde.   Son premier recueil lyrique puise son inspiration dans une sorte de romantisme dont les spécialistes disent qu’il est marqué par Novalis et Eichendorff, mais aussi Ingeborg Bachmann-qui est de sa génération, et qui elle aussi s’est longtemps installée à Rome

  • Il faut saluer les passionnés  qui ont traduit et  publié  une partie de son œuvre en français, sans avoir été suivis par les grands éditeurs.
  •  Terre / Erdreich, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1988.
  • Chaleur de la neige / Schneewärme, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1993.
  • amour de terre / erdenliebe, anthologie de poésie, trad. Marga Wolf-Gentile, Aix en Provence, l’Atelier des livres, 2020.
  • En revue: Pays de Géants, traduit de l’allemand par Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2008/4 (N° 126), p. 42-46.
  • Amour de cygnes, lignes et merveilles, trad. Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2018/3-4 (N° 165-166), p.

 Voici quelques poèmes de la dernière période de sa vie, traduits par Marga  Wolf-Gentille

« De l’enthousiasme m’assaille soudain dans le wagon-restaurant à la vue de mon plat pays familier. À partir de Glückstadt je suis toujours heureuse. Sur le plan vide ne se trouve rien hormis des pieux d’enclos et des taupinières. Les cônes sont nombreux dans cet hiver humide et d’une taille considérable. Du côté nord chacun est pourvu d’une poignée de neige. Cela confère à cette contrée un aspect bizarre précieux. Dans le patois du plat pays les travailleurs de la patte s’appellent Winnewup.

«  Pour comprendre quelque chose à la tempête ou pouvoir même en transmettre on doit être implanté à la frontière entre l’eau et la terre, là où elle se jette sur le monde, fraîche et dispose, venue tout droit de l’éther enfant céleste, chatouillée par de petites forêts – comme elle hurle de rire et me coupe d’emblée les pieds. »

« C’est le premier février et la glace sur l’Eider bruisse sous un de ces vents plus délicats une série d’ouragans brutes venant déjà de passer. La nuit a été claire, l’Orion l’épée pendu au ciel, la lune se lève à six heures cinquante-trois maintenant, alors depuis déjà un moment l’enfant se trouve dans le bus pour bien atteindre de façon ou d’autre l’école. Quelques heures plus tard le soleil consume le givre des prés, les moutons se tiennent debout dans un paysage d’argent et broutent l’herbe hivernale feutrée. »

« Sur la route c’est le paradis des neiges, congères, langues de neige avancées sur l’asphalte et des fossés comblés avec des roseaux fauves encore dedans, des traces de vélos de pas d’hommes et de lièvres coulées en bleu d’une façon différente selon la profondeur de l’empreinte la position du soleil bas. Des grives trop grandes gonflées dans l’allée noire inclinée vers le nord-est jusqu’à ce que plus tard que d’habitude le ramasseur de lait commence son voyage et que le bruit du tracteur se fasse entendre pendant longtemps n’arrivant pas à s’apaiser toujours encore suspendu dans l’air qui resplendit oscillant d’une ferme isolée à l’autre et redoublant à midi lorsque le tracteur revient avec des pots à lait qui sifflotent insouciants. »

« C’est une sensation agréable si tôt le matin de sortir loin devant sa maison quand les alouettes se trouvent dans l’air glacé occupées à chanter. Les fermes avec leurs lumières d’étable comme des bateaux amarrés elles gisent au loin dans la plaine et les portes en baillant en font sortir à tout instant des paysans charriant du fumier et on dirait déjà que les gelées ne vont plus durer maintenant. Si l’on possédait un petit cheval on pourrait le monter sans hésiter et sur la croupe de la digue suivre le cours du fleuve des jours durant sans penser au retour. Or, on va s’en retourner à pied à travers le brouillard troué accomplir ses devoirs. »

« C’est le moment où l’on taille les haies vives. Visibles de loin des blessures partout dans les différents arbustes les arbres rabattus et des tas légers de rameaux de branches s’assemblent dans les fossés. Les paysans ces brigands font une coupe grossière mais les bougres noirs écorchés le leur rendent encore toujours en printemps par une triple croissance ils se transforment en peignes à vent sur lesquels on peut de nouveau compter pendant un an. Lorsque les petites tronçonneuses de campagne font rage et crient leur passage se dessine clair éclatant en période sans neige et il faut qu’il gèle pour que ceux qui les actionnent aient le pied léger ne s’enfoncent, alors les journées s’allongent déjà d’un cri de coq et par-dessus les maisons des oies s’envolent loin dans les marais. « 

François-Régis Bastide ou la symphonie inachevée

 François-Régis Bastide…Ce nom vous dit quelque chose? Bastide mourut le 17 avril 1996, à 69 ans. Dans le milieu littéraire parisien des années 60-70, c’était   un notable  comme  François Nourrisier, ou Yves Berger. Aux  éditions du Seuil, il dénichait et soutenait de jeunes  auteurs,   dirigeait la collection «  Solfège »  avec brio; et surtout , il anima   pendant un quart de siècle l’émission « Le masque et la plume »  chaque dimanche, sur France Inter ; il fut aussi  aussi  militant socialiste, fidèle ami de Mitterrand pendant les années lointaines  de  la conquête du pouvoir et de l’élaboration du Programme Commun..

C’est étrange la critique littéraire, un métier qui ressemble à celui du sourcier et de sa baguette pour dénicher quelques jeunes auteurs passionnants  dans  une avalanche pénible  de livres d’automne, tout ça dans la hâte, écris moi trente lignes sur Machin, coco ,les modes, les emballements médiatiques, les coups de fil inutiles; ou les petits mots laconiques des attachées de presse,  sans oublier  tant   d’heures de lectures en pure perte.

Quarante ans plus tard, on confie  ses remords au papier  au moment de la nécrologie. C’est souvent, la Critique, au fil des ans, une manière de revivre  les moments enchantés de la première lecture, des constater hélas ses échecs, ses erreurs .Les horloges qui sonnent permettent aussi  d’évaluer combien    les gloires appréciées du grand public ont définitivement déserté le box-office. Enfin, il reste les jugements en appel, en rouvrir   les vieilles éditions tant aimées et retrouver les pages noircies d’annotations  comme si les œuvres étaient devenues les lettres d’un ami cher trop tôt disparu. C’est ce qui m’arrive en feuilletant à nouveau les éditions brochées de François-Régis Bastide.

Je suis  donc parti avec l’idée de redonner envie de lire  Bastide. Je gardais le souvenir ébloui de deux grands « romans » autobiographiques de François-Régis Bastide, « La vie rêvée » (1961) et « La fantaisie du voyageur » (1976). Ces lectures à l’époque m’avaient enchanté, car j’avais vécu,comme l’auteur  dans cette Allemagne en ruines de l’après-guerre.Ca faisait résonance avec mon expérience.  Et je trouvais injuste qu’on ne ré-édite pas  ces deux romans qui ont un talent pétaradant, un ton  d’écorché nonchalant, impudique et chatoyant,  pas si loin que ça de Nimier   .Car Bastide a eu une vie étonnante : adolescent remarqué, fils de notable de Biarritz , pianiste doué, soldat précoce jeté dans la bataille   en qualité de spahi,  enrôlé dans la 2° DB à la Libération à l’âge de 19 ans , blessé au genou en pénétrant  en Foret Noire (c’est très hussard  tout ça !) , animateur des Rencontres de Royaumont,   manitou au Seuil, juré du prix Médicis, puis  ambassadeur de France à Copenhague, puis  à Vienne,  enfin grand connaisseur de Saint-Simon, ce qui classe un homme… Bref, un sacré parcours. Un vrai beau personnage flamboyant, romantique,  fou d’une Allemagne qui va de Heine à Gieseking, et de  Schumann aux concerts  forestiers de Baden-Baden. Jérôme Garcin, qui succéda au « Masque et la plume »   lui consacra un petit livre de ferveur «L’  irréprochable ami »(Gallimard) .

 « Je ne suis qu’un petit-bourgeois du Sud-Ouest qui a cru s’élever à la hauteur des grands Allemands incompréhensibles », écrivait-il, dans ce roman confession. « Un visage fin d’éternel romantique, un nez d’inquisiteur, des yeux bridés, une bouche sans lèvres, un port altier de connétable espagnol », écrit Garcin.  » Une sorte de Cocteau de gauche. »

Et là au cours de ma relecture-expertise  je  me sens divisé, perplexe ,tantôt enthousiaste, sous le charme, devant  des chapitres superbes de lyrisme vrai,  tantôt déçu par  des répétitions,  une chronologie  emberlificotée à plaisir,  des poses, des faiblesses narcissiques, de soudains effritements de la narration après  des  morceaux d’anthologie.  J’ai admiré des pages d’un beau romantisme « tremblé » sur des amours, puis regretté des embardées foutraques, savouré des passages secouants d’aveux, vraiment rares et  réussis,  mêlés à des préciosités et attendrissements  enfantins

Donc, on voit l’ancien spahi se démener pour monter la Radio de la Sarre, attirer des talents de Paris, faire des programmes de musique franco-allemande avec l’aide des généraux français et de pianistes germaniques mal vus des autorités d’occupation. En un mot le jeune Bastide doit faire aimer   la Culture au milieu des décombres. A 20 ans, pour ce pianiste fou de Ravel  il y a pire…

Oui, c’est une étrange vie « rêvée »  et paradoxale   pour un post-adolescent placé dans une période aussi trouble qui cumule  la chasse aux nazis avec une opération de séduction  des américains en  jeep.   Comment ne pas être à la fois, enthousiaste, naïf  et sentimental comme il le fut dans un pays qui manquait de tout, avec des  gens dans la rue  qui   mendient des cigarettes américaines, du charbon et des pommes de terre, et un peu de considération.

Mais visiblement, ce qui passionne notre moderne Lucien Leuwen  dans ce curieux « « duché » de Sarre récupéré par l’armée française,  ce sont les sentiments  pour cette   belle allemande aux yeux sombres  qui rappelle à Bastide le    romantisme rhénan tragique façon  Schumann et  Clara. Dans le genre romantique insondable, les correspondances mystérieuses sont si nombreuses qu’elles forment une musique du vertige d’aimer  sans toutefois  en faire résonner  l’insondable. On a , avec ces amours au bord du Rhin, un sentiment d’éclatement,  ou de maladresses dans l’extase.  Curieux comme dans cette œuvre les moments enchanteurs s’épanouissent sur dix pages pour se rétrécir dans les chapitres suivants.

 On suit sur une carte routière d’ Europe centrale  les  voyages   d’un couple amoureux, redoublé vingt ans plus tard par un couple presque semblable. Bastide fut-il l’amant de la mère et ensuite  de la fille ?   Une abondance de détails sur la vie en commune, les lits partagés, l’amour courtois dans les  auberges à édredons,   les dialogues qui sonnent bien, nous feraient croire qu’il y a même de l’inceste dans l’air… Beaucoup de références littéraires ponctuent ce livre situé dans la lignée du Giraudoux de « Siegfried et le Limousin » .  Si la fatalité et l’ absurdité de la guerre sont bien présents  ,  les  images culturelles foisonnantes  ne dissipent pas  le malaise face au   tragique de l’époque.

Le meilleur vient des portraits, celui du grand pianiste Walter Gieseking (surveillé  par la police militaire)  ou  celui de l’organiste aveugle André Marchal, spécialistes de Bach.. Là, purs moments jubilatoires. 

Enfin   l’ambition si évidente de l’auteur de libérer un lyrisme dans un mélange d’incandescence, d’amertume, et de nostalgie façon Aragon ,celui de « Blanche ou l’oubli » n’est réussie réussit qu’à demi. Des éclats, mais pas de fresque.

Apportons une pièce au dossier. Voici ce que le critique Pierre-Henry Simon disait de « La vie rêvée » en 1962 dans le journal « Le Monde » et qui peut s’appliquer à cette schubertienne « Fantaisie du voyageur ».

« Ce livre a des défauts, mais on le lira ; il est irritant et charmant, multiple et plein, et chacun y pourra trouver ce qu’il aime : de la délicatesse, du cynisme, de la morale bourgeoise, de la pourriture mondaine, une ombre de religion, des pointes d’érotisme, des indiscrétions, des clefs, le tout, à mon goût, trop peu lié et mal pris, au sens où l’on dit qu’une sauce hollandaise ne prend pas. Mais un homme est là, et c’est l’essentiel. « 

PS. je viens d’apprendre la disparition d’un excellent critique littéraire qui a exercé au journal « Le monde », Patrick Kechichian . Pierre Assouline lui rend un bel hommage en republiant une réflexion de Kechichian sur son métier.

C’est l’automne…

C’est l’automne. La plage des Corbières est devenue déserte. Les voiliers  se balancent ,vides.
La mer est calme, lisse, elle endort. L’eau est un sommeil, les vagues monotones et régulières s’étalent  là où des  baigneurs jouaient avec leurs enfants. On a  enlevé  le préfabriqué qui abritait les maitres-nageurs. Le bar en rotonde  a rangé  ses parasols dans un appentis ,  posé des panneaux de bois devant ses ouvertures, en prévision des marées à gros coefficient .

L’eau brille  par moments, c’est tout. Le sommeil des vagues grises sur les plages désertes  est  sans commencement ni fin .Quelques pécheurs bottés retournent à la bèche des endroits vaseux pour récupérer des vers. Un homme en ciré et bonnet marin marche en balayant le sable avec un détecteur de métaux. Points brillants   sur le ciment de digue : ce sont les éclats de verre des bouteilles de bières fracassées par quelques jeunes fêtards du vendredi soir. Alignement de volets désormais clos des villas, mélancolie des outils de jardinage bien rangés.  Il n’y a pratiquement plus de goélands et mouettes qui tourbillonnent et piaillent dans le ciel , la grippe aviaire a frappé en trois  semaines  et les  poubelles ne sont plus renversées par les oiseaux. Quelques cormorans déploient   leurs plumes noires sur les balises.

La fenêtre de ma cuisine surplombe une impasse goudronnée. Avec les premières pluies stagnent d’immenses flaques d’eau frissonnantes qui forment miroir pour les nuages. La grosse femme gaie qui chantonne pour venir prendre son courrier à onze heures a remis son châle. Hier matin les brouillards ont escamoté les marronniers du parc voisin et  rendent  fantomatiques les murets des courettes. La nuit, quelques rafales balancent   les paquets de fils électriques.. Un bâtiment de moellons au toit de zinc ferme l’allée. On y installe un échafaudage. Une famille avec quatre enfants a déménagé. Local vide.  Plus de cris dans la ruelle, jeux de marelle  effacés.

 Deux maisons de granit bordent le côté gauche de cette ruelle. L’une, haute, massive offre de mon côté un  haut  mur aveugle de pierres aux tons rouille avec des coulures de suie. Quand le soleil frappe entre onze heures et midi cette  muraille  s’éclaire de marrons sableux  avec des nuances de terre cuite, de laque rouge ,   ou de  brillances bleu céramique  que l’on trouve dans certains tableaux de Paul Klee.

Je vais prendre mon café à la terrasse de l’Hortensia, sur le quai Solidor. Ciel bleu net, voiliers qui s’inclinent, dont un bleu et blanc qui brille, long , effilé. Vent frais, papier du sucre qui s’envole.

J’ouvre Libé et lis un beau papier de Philippe Lançon sur l’expo Edvard Munch, à Paris, et je lis : » Chez Munch, la chevelure(féminine) est un attribut sexuel de l’angoisse. Elle serpente autour de sa proie comme les algues autour de la Dame du Lac. » Les algues ? Ici elles parsèment la route car les marées actuelles sont de coefficient 100.

Le café tiédit. La mousse qui tournait dans la tasse a disparu. La fin de l’article de Lançon qui parle de Proust déçoit un peu. A deux tables de la mienne une jeune fille rousse étroite avec un pull-over rose tient sa tasse à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable. Quand je referme le Libé   de lourds nuages ont assombri l’estuaire, le paysage a changé :   le voilier  effilé  a disparu, l’ étendue d’eau s’offre déserte, avec un triangle qui scintille. Le silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard.

La guerre est revenue en Europe. Les cloches de l’Eglise Sainte-Croix commencent à sonner lourdement. Je me souviens d’un des derniers poèmes de Brecht. « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
la neige, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Voyager,
Chanter. »
Être amical »