La guerre en attente

 Je regardais hier à la télévision la ville de Kiev vidée de ses civils, ses esplanades et boulevards déserts, ses rues vides, et ses feux clignotent orange aux carrefours. » Le silence de la ville étonnait l’oreille, comme si du ciel de grisaille il fût tombé de la neige. » Une capitale attend « donc l’arrivée des troupes russes. Je me demandais : à quoi peuvent bien penser ces soldats ukrainiens qui attendent les soldats Russes ?
  Un récit de 140 pages est consacré à cette attente du choc avec l’ennemi, c’est « Un balcon en forêt » de Julien Gracq , décrivant les émotions et les sentiments de   l’aspirant Grange   qui attend   l’armée  allemande  avec quelques hommes dans une maison forte dans les Ardennes , entre l’automne 1939 et Mai  40. Gracq décrit ce qui empoisse et ronge dans cette attente.       Premier extrait » : Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?
                                   
Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu. »     Dans ce second passage du récit, les soldats français qui entourent Grange   sont réveillés tôt le matin  par le bourdonnement d’une escadrille d’avions anglais qui survole la forêt des Ardennes. C’est la première  alerte  de l’arrivée de  guerre. Voici comme Gracq l’exprime :  


« La nuit du 9 au 10 mai, l’aspirant Grange dormit mal. Il s’était couché la tête lourde, toutes ses fenêtres ouvertes à la chaleur précoce que la nuit même de la forêt n’abattait pas. Quand il se réveilla au petit matin, il lui sembla d’abord qu’il avait beaucoup rêvé : sa tête était pleine d’un bourdonnement anormal, insistant. Il avait conscience d’un vif courant d’air frais et mouillé qui coulait sur lui de la fenêtre toute proche, mais cet air glissait sur son visage avec un toucher particulier, musical et vibrant, comme s’il était issu d’un crépitement d’élytres. Il eut un moment dans son rêve confus, le sentiment purement agréable que les heures s’étaient brouillées, et que l’aube de la forêt se mêlait à un midi torride, tout électrisé de cigales. Puis l’impression se localisa, et il comprit qu’une vitre de sa fenêtre, dont le mastic était tombé, tout contre sa joue tremblait et tressautait sans arrêt dans son cadre. « C’est ma vitre, se dit-il en replongeant sa tête dans l’oreiller, il faudra que j’en dise un mot à Olivon. ». – cependant, du fond de sa demi-nuit, sans la relier du tout à ce tressautement, il sentait en même temps dans l’air du matin une note aiguë d’urgence panique qui s’enflait de seconde en seconde, une espèce de grossesse fulgurante de la journée- il prenait aussi conscience, étrangement, de la légèreté, de la minceur grotesque du toit au-dessus de lui qui paraissait s’envoler : il se recroquevillait dans son lit, mal à l’aise, nu et exposé au cœur du grondement qui coulait du ciel et s’élargissait. Deux coups frappés à sa porte le réveillèrent cette fois complètement.

-ça passe, mon yeutenant, fit Olivon derrière le portant.

C’était une curieuse voix de gorge, d’une indifférence un peu étranglée, posée quelque part entre l’incrédulité et l’affolement.

Les hommes étaient déjà aux fenêtres, nu-pieds, ébouriffés, bouclant à la hâte la ceinture de leurs culottes. Le jour n’était pas encore levé, mais la nuit pâlissait à l’est, ourlant déjà de gris le vaste horizon de mer des forêts de Belgique. L’aube mouillée était très froide ; la plante des pieds se glaçait sur le béton cru. Un énorme bourdonnement qui montait lentement vers son zénith entrait par les fenêtres ouvertes. Ce bourdonnement ne paraissait pas de la terre ; il intéressait uniformément toute la voûte du ciel, devenu soudain un firmament solide qui se mettait à vibrer comme une tôle : on pensait d’abord plutôt à un étrange phénomène météorique, une aurore boréale où le son se fut inexplicablement substitué à la clarté. Ce qui renforçait cette impression, c’était la réponse à la terre noyée dans la nuit, où rien d’humain ne bougeait encore, mais qui s’inquiétait, s’informait çà et là confusément par la voix de ses bêtes ; du côté des Buttés, dans la nuit froide où les sons portaient très loin, des chiens hurlaient sans arrêt comme à la pleine lune, et par moments, sur la basse du grondement uni, on entendait monter des sous-bois tout proches un caquettement d’alarme étouffé et cauteleux . De l’horizon, une nouvelle nappe de vrombissements commença à sourdre, à s’élargir, à monter sans hâte vers sa culmination paisible, à coulisser majestueusement sur le ciel, et cette fois, brusquement, les chiens se turent : il n’y avait plus qu’elle. Puis le grondement s’abaissa, perdant de son unisson puissant de vague lisse, laissant traîner derrière lui des hoquêtements, des ronronnements rôdeurs et isolés, et des coqs éclatèrent dans la forêt vide, sur la terre stupéfiée et vacante comme une fin d’orage : le jour commençait à se lever.

Ils se sentirent soudain transis, mais ils ne songeaient pas à fermer les fenêtres : ils guettaient, l’oreille tendue, les bruits légers que le vent commençait à promener sur la forêt. Olivon fit du café. Il s’ouvrit une discussion assez chaude. Olivon, seul, de son avis, soutenait qu’il s’agissait d’avions anglais revenant d’Allemagne.
– C’est à la flotte à Hitler qu’ils en veulent, mon yeutenant. Les Anglais, ils ne comprennent que ça, le reste ils s’en foutent.

Grange était toujours frappé du clin d’œil affranchi qu’échangeaient les soldats quand il était question de la politique anglaise. C’était pour eux le fin du fin du coup en dessous, un mystère exemplaire de fourberie sournoise.
– On verra ça dans les journaux, conclut Gourcuff qui, dans le doute, débouchait de bonne heure une bonne bouteille de vin rouge.

Mais il fut clair assez vite que la journée ne se remettrait pas de sitôt dans ses gonds. Un vrombissement de nouveau s’enfla vers sur l’horizon, moins fort cette fois-ci, sensiblement décalé vers le nord, et brusquement la traînée assez lente de points noirs qui glissait au ras de la forêt dans le ciel plus clair commença à cabrioler : deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Et cette fois, dans le carré, il se fit un silence. Une mèche de fumée grise, mesquine, presque décevante après tant de vacarme, se tordait et s’effilochait lentement, très loin au-dessus des bois. Ils la regardèrent longtemps sans rien dire.





Les amis viennent

Fin d’après-midi. Je laisse les fenêtre ouvertes sur la courette .. Ai acheté un plateau de fruits de mer pour un couple d’amis qui doivent arriver dans l’après-midi. Ils viennent de la côte normande, de Ouistreham exactement. Je les attends accoudé au balcon de la terrasse. Journée brumeuse, ouateuse, tiédasse et moite. L’impression que le … Lire la suite de Les amis viennent

Céline, perdu et retrouvé !

« Je sais, je sais, j’ai l’habitude … C’est ma musique ! Je fais chier tout le monde. (..)   Chaque fois c’est le même pataquès. Ça vocifère et puis ça se calme. Ils aiment jamais ce qu’on leur présente. Ça leur fait mal !…Oh là youyouye !…ou c’est trop long !…et ça les ennuye !… Toujours quelque chose !…C’est jamais ça ! … Lire la suite de Céline, perdu et retrouvé !

La table blanche

On se souviendra longtemps de l’immense table blanche à laquelle Vladimir Poutine a convié Macron à l‘intérieur du Kremlin le 7 février dernier. Cette table trônant dans une vaste salle d’un blanc glacé à la décoration typiquement soviétique. Cet endroit nous a fait pénétrer dans l’espace abstrait de la tragédie.  Nous étions au centre même d’un lieu tragique historique -le Kremlin-   célèbre par ses fantômes, ombres menaçantes des Tsars jusqu’aux décisions de Staline en passant par la silhouette de Napoléon regardant Moscou se consumer.

 En choisissant cette mise en scène, mettant une distance froide (table d’environ six mètres) entre lui et le président français, Poutine a voulu frapper les esprits. Montrer visuellement la Force brutale du Pouvoir Russe.

 En créant cet espace   neutre, vide, Poutine, avertit que le conflit tragique est toujours un espace figé qui consacre la force brutale de celui qui la met en scène.  Voir les gardes de Poutine (tenues bleues marine et boutons dorés, shakos impériaux) à qui il est simple (sur le plan du fantasme) de fermer les portes du Palais pour que l’invité devienne LE prisonnier.

Nous sommes donc dans le palais de Mycènes ou de Thèbes   dans le vestibule de Néron.  Poutine assis sur le trône met en situation de solliciteur l’invité étranger en infériorité ne parlant pas la langue du maitre.   Le rapport ne peut être tenu pour chevaleresque ou même égal puisque l’un détient la Puissance, la pression tragique (l’armée russe derrière lui) et que l’invité    ne peut que présenter   un plaidoyer « raisonnable » pour éviter la guerre que dans un flot de paroles justificatives, frappées du sceau de l’impuissance.  D’emblée, dans le cérémonial Poutine, avait choisi de ne pas serrer pas la main de Macron, le mettant ainsi dans le rôle difficile de l’invité quémandant.

 Supplice donc de la distance : la longue table a le don d’absorber, et de boire les paroles   de Macron, pour les réduire à des requêtes.

Cette   relation sadique (puisque l’un possède le Pouvoir et l’autre vient en position de supplication) met en évidence un dialogue impossible.  Il est l’essence même de la   tragédie. Le Kremlin est transformé en palais de Thèbes ou de Mycènes.  

Autre arme du rituel tragique, c’est le Regard.

Roland Barthes a   parfaitement analysé ça dans son « sur Racine ».

La distance silencieuse, l’immobilité de statue, c’est Jupiter implacable sur son nuage. Par le regard froid, insistant, par un imperceptible   sourire, Poutine a mis en sujétion son invité. Il est réduit à l’état d’objet. Dans ce genre de situation c’est la parole de l’invité qui devient aveu de faiblesse, et le silence l’arme du fort, le  du maitre des lieux.

L’autre arme de Poutine, c’est la menace.

Ce qui caractérise le tyran, c’est la légèreté avec laquelle il manie la menace de mort, qu’il s’agisse d’un mort avec un nom et un prénom, ou de cent millions de morts anonymes, un peuple entier, voire un continent. L’Orient contre l’Occident. Jupiter-Poutine tient dans son poing les foudres nucléaires et use du chantage.

Dans ce dispositif, tout se passe comme si les sentiments humains, les causes humanitaires, les belles causes humanitaires et rationnelles, les plaidoyers humanistes, comme si tout ça   se transformait en preuves de la faiblesse de l’Occident.

Le but recherché est l’humiliation. Le triomphe de l’humiliation. Le jeu a consisté à jouir lentement et sadiquement de son partenaire. Cinq heures de non dialogue   au cœur de la nuit…

 « Songez-vous que je tiens les portes du palais,

Que je puis vous l’ouvrir ou fermer à jamais,

Que j’ai sur votre vie un empire suprême,

 Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ? »

« Bajazet » de Racine, acte II scène 1

De Paris à Rome avec Michel Butor

Rarement, un début de roman a aussi efficacement embarqué le lecteur. Le voici.

.« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans »

 Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté.  Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.

Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. »)   Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent.  C’est aussi un lieu symbolique.

Donc, au fil des pages et des gares la   vie du narrateur se modifie   comme un train passe sur un aiguillage et dévie de  sa trajectoire  .Au  fil des heures et de la nuit  le train  devient  le lieu de toutes les « modifications ».

Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel, et   scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit.   Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)

 En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec   le destin du voyageur.   C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait.  Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce   plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.

Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis  au lever du soleil  sur   des collines et enfin la  brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.

Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.

On   comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les   hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele   forment des musiques célestes   qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.

 On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur.  Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère   une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes. 

 Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »

La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi.  Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine.  Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église   voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque   exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.    

 Ecrit   en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur  avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes  étudiants   lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais  alors dans un bureau  terne  de l’Ecole Militaire).

    En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples   voyages à Rome.  Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.

 Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Deuxième extrait :

« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.

Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. « 

Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »

Saul Bellow, d’un roman l’autre..

Saul Bellow(1915-2005) Un prix Nobel éclatant. . .. Ce romancier juif   a hanté Philip Roth et restera son grand aîné…

Un de mes romans préférés   auquel je reviens toujours, c’est  « La planète de Mr. Sammler. » Mais il faut le rapprocher de « Herzog » pour  l’apprécier car   il est évident que tous les grands critiques américains et les universitaires placent  son roman « Herzog » »(1964)  au centre de son œuvre .C’est la matrice, le maillon  essentiel, le centre du tourbillon autobiographique de Bellow . C’est le diamant d’une œuvre qui dit tout de l’émigrant juif européen venu se réfugier en Amérique et qui n’échappe pas à la tyrannie mémorielle de l’Histoire. Au fond, c’est l’analyse  d’un homme qui veut  exprimer ses émotions profondes, les émois de son  cœur si bon, si indulgent, si charitable et qui découvre  que sa vie intérieure est un foutu fatras, une sorte de cagibi où  ses souvenirs s’entassent en vrac, parcellaires,  peu cohérents .Au fond,  il sent le poids   de  la peur  historique et détaille la  déprimante  la comptabilité des  failles de son  « moi »  . Cela annonce les tiraillements d’une sexualité en folie du juif new-yorkais Woody Allen. Sa maturité et sa lucidité ouvrent des abimes sous ses pas, corrodent ses certitudes, aussi bien dans sa vie privée, avec l’échec de ses relations amoureuses, que  dans sa formation intellectuelle faite de citations décousues de Hegel ou de Heidegger… Il y a chez lui une mélodie mélancolique de l’émigrant resté coincé entre l’Ancien et le Nouveau monde, entre l’Europe dévastée  par ses guerres,  son antisémitisme, ses camps,  et l’exubérance américaine  effrayante  comme une nation qui inquiète  par  la   santé et  le dynamisme rouleau compresseur  de son capitalisme.  .

Herzog cajole les quelques images de son enfance C’est   Montréal dans le vieux quartier populaire   de la rue Saint-Dominique où ses parents vivaient. Ce sont des parcelles d’or,  et les  précieux résidus  qui surnagent dans  le  naufrage de l’homme mûr. On retrouve une partie de  ces thèmes   dans les trois journées de 1969 de ce Mr Sammler, ce retraité dépressif  flânant  dans New-York.

M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York.  Ce Polonais rescapé de la Shoah (après avoir creusé sa propre tombe et s’être miraculeusement échappé du tas de cadavre incluant sa femme ), Mr Sammler est un intellectuel que cette jeune Amérique laisse perplexe   d’autant  que  sa nièce s’habille comme une pute et qu’ un pickpocket noir aux allures de prince dresse son sexe comme un dieu sauvage. Désemparé, Sammler  observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945,  venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique.  Il a   aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930,   fut l’ ami du vieux  romancier  HG Wells. Sammler  a toujours aimé  Londres  «  les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines  et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il  ne comprend pas bien New-york.  Depuis son expérience de la persécution nazie, il voit  autrement l’humanité et en particulier l’innocence  pétulante de la foule  new yorkaise vomie chaque matin par les bouches de métro .  La révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69 ) l’inquiète . Il vit  sa vieillesse dans une perpétuelle  anxiété, il est  décalé par  ce courant vital qui traverse la ville et   remâche ses souvenirs, comme une malédiction au cours de trois journées du mois d’avril 1969.

Il vit dans un appartement foutoir de Riverside qui appartient  a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie, agaçantes de mauvais gout  toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

Saul Bellow dans un bus

 Le passé du vieux Sammler l’a amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord    sa fille Shula,   vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante,  fouilleuse de poubelles , employée par  un cousin  médecin. Elle cherche sa voie.

 Shula  « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle  avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et trop  européen, donc  décalé- c’est bien sûr ce Noir pickpocket  qui navigue dans les foules et dans les bus,  symbole de la  « foule solitaire »  et de la vitalité foudroyante( qui s’exprime ici par  un exhibitionnisme sexuel avec son phallus énorme ) : un grand  type   vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ». Il traumatise Sammler ce Noir en érection et réveille des peurs cachées. S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il ce voleur « un partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans lui donner le moindre espoir de harponner le pickpocket.

 Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine il l’a comprend mal et l’inquiète de plus en plus. Que fait-il ?  Il rentre alors en lui-même. Il essaie de comprendre par ses monologues intérieurs   ce qu’il reste   d’humain, de bon, en lui. Déception comme Herzog. Il ne trouve pas de franches lignes directrices   de sa vie et les conseils de sa fille, ou  de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il comptabilise des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, note des détails clownesques, et un évident manque de cohérence. Et bien sûr, reviendra, lancinant, ses désarrois de juif rescapé des camps. Comme Herzog, Sammler constate   le déséquilibre entre sa culture   européenne à l’ancienne (de Platon à Hegel et Schopenhauer), l’héritage d’une religion ancestrale venue de sa chère famille, à une société jeune, libérée urbaine, indifférente aux autres, éprise de virilité et qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ».

 L’esprit de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme,   amusement et   chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin,   ironie inattendue et si claire.  Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».

 Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe  et il se demande si   cette foule  hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un  « vaudou érotique romain ».

Photo Saul Leiter

Bref, il médite autant sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt  que sur les phallus peints par Picasso, il est  dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. » Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués, les ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».

                                                                                                                                                                                                 Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif  dégoûté  et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow  nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité. Bel observateur, métaphysicien bricolo  sans aucune froideur, le récit  cultive  une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Un new yorkais vu par Saul Leiter

Grand art.

D’autant qu’à cet art descriptif si prenant   s’ajoutent et se  révèlent les navrantes fissures de l’ humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer  par pan entiers, dans la frénétique  société de consommation  américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire,  Sammler déambule insolite   avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière  à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.

Extraits :

 « Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles,  sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées   retrouveront leur importance. »

« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.

Morbide Venise

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise,il y a 4 ans avec le livre de poche « La mort à venise » de Thomas Mann  .  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.


J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Un homme malade se promène dans une ville malade. Cela est d’autant plus évident que le texte explore  le naufrage, la  décrépitude physique, d’un écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach qui respire un air porteur des  germes du choléra.

Aschenbach se sent prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann on remarque que Mann éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité, enseveli sous les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré par sa famille polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain si convenable  et démolir sa belle façade bourgeoise officielle. Il découvre un inconnu en lui .

on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel et que son message, au fond, est frelaté.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition  morale des habitants de Venise  qui  mentent et  cachent  l’épidémie  aux touristes pour continuer à  faire marcher le tiroir- caisse. Pourtant la ville,elle, devrait l’alerter sur son caractère morbide avec ses  gondoles-cercueils, et « dans les passages étroits l’odeur devenait plus forte »..  et sa nature pourrissante. La ville  joue en miroir de   la décomposition intérieure  et de la débâcle d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune blond Tadzio .

Au cholera qui circule dans  Venise avec le sirocco  et corrompt l’air , répond exactement  la fièvre  sexuelle qui corrompt le bel équilibre  d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret honteux  de  l’écrivain  qui découvre  son homosexualité et ne l’assume pas. Ce sentiment de rejet, de différence sourde, secrète, c’est le   sentiment de Mann  face à sa propre homosexualité à une époque où l’Allemagne la réprouve  avec une grande violence. Katia Mann, l’épouse de l’écrivain, a affirmé : « Tous les détails de l’histoire, à commencer par l’homme du cimetière, sont empruntés à la réalité… Dans la salle à manger, le tout premier jour, nous avons vu cette famille polonaise, qui était exactement telle que mon mari l’a décrite : les filles habillées d’une manière assez stricte, sévère, et le charmant, ravissant jeune garçon d’environ treize ans vêtu d’un costume marin avec un col ouvert et de jolis rubans. Il a aussitôt attiré l’attention de mon mari. Ce garçon était extrêmement séduisant et mon mari ne cessait de le regarder en compagnie de ses camarades sur la plage. Il ne l’a pas suivi à travers tout Venise — cela, il ne l’a pas fait — mais ce garçon le fascinait vraiment, et il pensait souvent à lui… Je me rappelle encore que mon oncle, le conseiller privé Friedberg, célèbre professeur de droit canon à Leipzig, était indigné : « Quelle histoire ! Un homme marié et père de famille, en plus ! » 
Ces deux thèmes de la ville en fièvre et d’un homme en fièvre l’écrivain l’analyse avec un acharnement. La passion dévastatrice d’un homme âgé pour un adolescent ouvre un vertige et transforme Aschenbach en marionnette de son désir. Le bel équilibre apollonien si convenable s’effondre et devient frénésie dionysiaque ml contenue.  Les deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par thomas Mann.  Si ajoute l’ironie admirable des phrases, ce ton si élaboré de Mann   qui ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit quasiment clinique d’un chavirement. La connaissance de soi comme une soudaine ouverture vers une tragédie intime.  Ajoutons que cette prose miroite avec ses reflets aquatiques sombres , métaphore vénitienne par excellence de  ce que Mann  a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre  nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » et aussi très autobiographique .

Dans les deux textes Thomas Mann   puise   aux mêmes sources d’un érotisme morbide qu’il vit comme une culpabilité car il ne peut plus vivre dans l’illusion d’être un être rationnel qui garde  le contrôle sur ses émotions. Il perd tout simplement sa dignité
son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire   est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la  présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich, 2)le gondolier muet, sorte de Charon  avec  sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts, 3)la troupe de  musiciens  italiens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent   et accompagnent les hontes  d’Aschenbach    de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.


La nature homosexuelle du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique-  est    révélée par  un  rêve : une  orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie  que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ».Dyonisius l’emporte sur  Apollon. A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute   la découverte de sa décrépitude physique. Il  voit dans le regard des autres  qu’il n’est   considéré que comme  un vieillard libidineux, un  « vieux beau »  fardé et grotesque .  Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque   de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent   savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach  est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il  a un  premier geste  de charité pour alerter  les autres, mais se ravise  et dans un retournement faustien,    brutal, Aschenbach  prend  la résolution  bien  plus excitante et cruelle de se taire.Il proue une sale jubilation à se taire,oui aussi » « Aussi Aschenbach éprouva-t-il une obscure satisfaction en songeant aux événements dissimulés par les autorités et se déroulant dans  les petites ruelles sales de Venise, ce sinistre secret de  ville qui se confondait  avec son plus intime secret à lui, et qu’il tenait lui aussi  tellement à préserver. »

La part cachée, tyrannique, érotique, dionysiaque, avide, de l’écrivain atteint là un sommet de perversité.  Je cache la présence du choléra, moi aussi, et comme les vénitiens, je mens. C’est en quelque sorte son joker maléfique. D’autant que,  son voyage se place  sous le signe de la mort car il a été déclenché à Münich  ar la vue d’un cimetière.  
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler   écrivain lui aussi « envasé » de par sa nature trouble du statut  d’écrivain.  Il a posé clairement l’équation : écrire =  puiser   son talent dans  les couches   secrètes, dans son « fumier libidinal » .  Il pose une équivalence entre son énergie érotique   et les sources pour écrire. Il reprendra toute sa vie  la métaphore de la maladie, de « Tonio Kroger », ou « Tristan »    ou « la montagne magique » en faisant se rejoindre maladie du corps et maladie spirituelle de la bourgeoisie européenne que par un pacte faustien l’écrivain révèle . Dans  certaines lettres , son journal intime et  confidences à ses proches, révélées après sa mort,   il  précise que son œuvre a fleuri sur      le  « fumier » ou le « compost », de sa sexualité.

Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ». Car il y a non seulement la fascination pour un jeune corps parfait, en promesse (Tadzio) mais fascination encore plus  forte pour le corps malade. Il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue, d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains. Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins.

Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
Extrait de « La mort à venise »

 » Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? »

Dans le récit de Mann, qui est cet Aschenbach ,inventé et vaguement inspiré de Gustav Mahler? Il a un peu plus de cinquante ans, robuste, discipliné, auteur devenu célèbre et devenu un classique étudié en classe de son vivant, courtois, beau parleur, rassurant, une sorte de Jean d’Ormesson de la littérature allemande début de siècle ..,Ce qui importe c’est le premier choc dans le cimetière, voyant un apparition « sauvage » dans la silhouette d’un homme roux aux dents longues ,et « au regard belliqueux ».. ce premier ébranlement ouvre pas mal de questions aux lecteurs, sur la nature de cet étranger inquiétant , comme s’il y avait une première fissure, une question brutale sous jacente posée à l’artiste bourgeois encensé.. l’écrivain est déjà, pour la première fois, atteint dan son image intérieure.. défi ou injonction? éclair de panique? remise en cause brutale de son être social ? est une image du diable? mise en question de la vacuité de son art, d’autant qu’il est épuisé par les tensions récentes de son travail.. Y aurait-il un furet caché quelque part, comme le dirait Harold Pinter? Bref , émerge un malaise, physique, chez cet individu du cimetière, et avec une constance admirable, un sens de la mise en scène, de l’architecture, Mann, va relier et prolonger cet homme du cimetière à la figure trouble du Gondolier escroc et de sa gondole funèbre , auquel s’ajoute l’inquiétant garçon d ‘ascenseur, et pour finir le coiffeur italien, veritable embaumeur, avec ses fards et ses poudres et qui prépare le corps d’Aschenbach à une sépulture grotesque et colorée ,sorte de mannequin-cadavre presque clownesque . C’est ainsi que Mann construit un chemin morbide au héros. Ces individus-relais, ces figures sulfureuses contrariantes ouvrent le chemin de la mort et font le rappel du cimetière du début du récit.. annonciateur des ébranlements successifs et dévastateurs qui auront lieu à Venise, dans une lumière plus crue, plu franchement érotique et morbide…. .. il y a là, un jalon habilement placé en ouverture ensuite, avec délectation, Mann s’auto-caricature en parlant des dangers d’un art qui se corrompt , d’un art qui évolue mal chez cet écrivain Aschenbach Car, au départ, son art avait été brutal puis cédant aux sirènes de la facilité, voulant offrir ce qu’attendait un public plus large et pas difficile.. s’était affadi pour devenir un « académisme poli ».
On mesure toute l ‘auto-ironie suave de Mann livrant le fond de sa pensée, confessant son tourment homosexuel, par l’intermédiaire de son personnage fictif, inventé, d’Aschenbach pour analyser la folie dionysiaque et le désir d’orgie qui se déclenchent à la vue du jeune Tadzio! Ce vrai sabbat de tentations érotiques déchainées font craquer la statue si convenable de l’écrivain couvert d’ honneurs .On sait que pour Thomas Mann un écrivain = « fauteur de troubles »…