L’hiver est passé

Les matinées d’hiver sont en train de disparaître, je les regretterai, ces promenades sous un ciel sévère ,dans un gris mat, épais, les vagues qui se creusent et sortent de la nuit avec des traînes d’écume et des tourbillons d’eau vert violacé ou une zone d’étain devant l’estuaire de la Rance . J’observe la dérive si curieuse d’un canal d’eau plus sombre devant le grand Bé. Il me semble traîner les souvenirs des terribles années 5O dans les dortoirs.

Aucun chalutier à l’horizon, le vide ,la solitude, l’eau.

Plus de mémoire,les plis de la mer s’élargissent en une surface morne   vers le Sillon. Vers la lointaine élévation on distingue le sillon jaune du Fort de la Varde où des vieilles filles à chignons disposaient leurs tricots et leurs pelotes de laine sur un plaid un .Cet été là j’y séjournai dans une curieuse moiteur laotienne car je lisais « Barrage contre le Pacifique » de Duras.

Prenant le chemin forestier qui serpente entre des pins maigres, penchés, de la Cité d’Alet tout ce qui m’ est familier s’argente et prend les couleurs d’une époque enfouie , quand il y avait des lavoirs, des vergers, des étangs, des abbayes, des chats faméliques sur des vieux murs à lichen.

Dinard, en face, avec ses toits qui brillent ses ses festons fragiles de balcons à l’italienne qui frappent par leur transparence en plein midi. Puis des nuages en archipels approchent , ils éteignent alors les brillances pailletées d’argent de l’estuaire,alors l’endroit devient cet étrange lieu trouble sournois, avec des brouillards qui stagnent vers l’usine marémotrice, et ça rappelle ce « sinistre promontoire » dont parle Shakespeare dans « Hamlet ».Parfois,en plein hiver, l’estuaire devient une estampe japonaise et la ville la neige du Mont Fujiyama.

La météorologie d’une vie se lit sur cette ligne côtière : enfance familière, avec des billes aux couleurs de sulfures , des sons de cloches arrachés par les rafales de vent, un prêtre en soutane, des genoux écorchés , des jeux de cerfs-volants en plein ciel et la toile rouge qui vibre, puis ,au fil des années on aborde un paysage de cendres, de roches, des hommes en treillis , on oublie les timides déclarations amoureuses laissées dans un cartable , il ne reste que ces étés du Lavandou avec ces gens nus qui courent vers les vagues.

Il fut un temps assez récent où j’éprouvais un curieux dégoût de ces belles phrases ronflantes et littéraires. Saint-Just tenait la plume contre l’autofiction. Je traquais la bizarre ivresse des amazones aux devantures des librairies.

Des ouvriers en bleu de travail installent et déploient des stores rouges immaculés devant l’ancien café de « La petite » qui va désormais s’appeler « Le saint-Pierre» . Les chaises de plastique s’empilent et les tables neuves aussi. Sur le muret face à la Tour Solidor s’ entassent des sacs à dos et des bâtons de marche ,comme une station de sports d’hiver sans neige.

Le sauvage des nuits glacées imprègne encore le bâtiment de bois des scouts marins. Dans la ruelle qui mène à la cale, une femme blonde plantureuse, ôte son en anorak blanc sale, secoue ses épaules et attend que son chien, au bout de la laisse ait fini de renifler le granit du caniveau. L’employé municipal pousse sa serpillière dans les courants de l’eau. Toutes ces eaux, pense-t-il, eaux limpides, eaux sales, vaisselles des familles, eaux rapides, eaux lentes, eaux usées, eaux lustrales, eaux de café et eaux des bouilloires qui fument, eaux du matin qui vident les miroirs, eaux des estuaires et des détroits qui figurent l’exil elles ont traversé ta vie comme si dans l’obsession même des eaux germait l’image compensatrice, celle du feu qu’un jour désolé tu retrouveras sur les pentes de l’Etna au moment de ton divorce . Une vague déferla sur lui, venue des îles de Jersey et Guernesey, de cette eau fine et sans nuages qui mouille des plages désertes vers Saint Lunaire. Puis cette sensation reflua, l’abandonnant, inerte, au titanesque ressac de la marée descendante. Pauvre employé municipal, mon frère, un jour, je ferai une conférence sur ces roches, ces fissures, ces trottoirs , que tu as fréquenté pendant quarante ans, ces ruelles à loups garous, ces impasses à copains beurrés, ces roches à mica diamanté , ces silex pointus, ce sucre bleu de granit qui ne fond jamais sous ton balai.

Je fuis vers l’été.

Je tourne vers le raidillon qui monte vers le centre-ville et enfin après un passage couvert sous des solives délabrées, je glisse la clé plate légèrement tordue qui ouvre la porte de la vieille demeure 1760 . Elle est vitrée, granitée et dans son épaisseur, consistance de sel gemme. Les arabesques de son fer forgé rouillent un peu plus à chaque saison. Oiseaux et fleurs du couloir. Avant de prendre le vieil escalier aux marches de bois qui grincent, j’appuie sur le bouton qui commande la minuterie. Arrivé au premier, la lucarne me laisse entrevoir un tourbillon de mouettes entre les antennes de télé. Le ciel devient un fleuve. Le coin du feuillage d’un tilleul s’épaissit vers midi Les portes des chambres ressemblent à des tombeaux. Chaque lit est une urne funéraire. Chaque placard ouvre sur un port, une arrière-saison, une enfance, une convocation de police, un mariage pathétique , cela me rappelle la dernière navigation d’un brave ami correspondant local d’une feuille de chou normande, ,;tout ce qui subsiste de mes amis qui désormais mangent froid . ils me demandent s’ils sont exclus de mes pensées et je leur réponds non, non, non. J’ai imbibé tous mes mouchoirs en papier de vos souvenirs, et je leur jure que ça sent bon.

Jadis, avant le Covid, nous échangions les bons tuyaux de turf aux terrasses du casino, quand les enfants jouaient encore au ballon dans l’escalier et que les prix n’avaient pas grimpé en flèche .Le soleil du matin était frisquet et nos pardessus bien minces.

Dans l’appartement haut de plafond la lumière du printemps se fait aujourd’hui caressante.Je regarde mes mains d’un jaune ivoire sur le clavier. La piste rose privée de mon enfance m’est désormais interdite,oh pas vraiment interdite, mais délabrée avec des bruits d’oiseaux et des battements d’aile quand je ferme la fenêtre pour dormir. Dans un placard, mes espadrilles d’un rose défraîchi, froissé, et leurs taches de plâtre. Ce sont celles que je gardais en automne, sous l’abri-bus , le temps que la pluie cesse et que Delphine apparaisse. Aujourd’hui elle se repose sous des oliviers,mais vérifie toujours si la bretelle de sa combinaison ne tombe pas .

Je balance la clé plate dans la corbeille d’osier aux vieilles cartes postales achetées dans les vide greniers de la région : les remparts de Carcassonne, Cadouin (Dordogne), »maison du XI° siècle où coucha Saint-Louis », Toulouse, le Square Wilson et Allée Jean-Jaurès, avec des messieurs à cannes et canotiers, Hôtellerie du Moulin du Vey, à Clécy Calvados. Le bâtiment est couvert de lierre, des draps sont étalés aux fenêtres des chambres à papiers peints fleuris, mais aucune trace des amants ni de leurs jeux de nuit. Il subsiste une odeur de charbon de bois dans l’escalier et sa rampe de fer. La grande salle vitrées à minuscules carreaux ne garde aucune trace du déjeuner de communion de ma sœur.

L’hiver est passé.

Olivier Rolin dans les îles du Sud

En rédigeant une préface des textes de Thucydide, pour l’École de guerre, l’ écrivain Olivier Rolin ne se doutait sans doute pas que la Marine Nationale allait lui offrir un cadeau: naviguer sur « Le Champlain » pendant quatre semaines. C’est ce récit « sur le pont » qui compose « Vers les îles Éparses » d’Olivier Rolin (Verdier 89 pages, avec dessins de l’auteur). Le Champlain est un « bâtiment de soutien et d’assistance outre-mer », immatriculé A623. Il assure le ravitaillement de ces « confettis » de l’empire colonial dans le canal de Mozambique. Il effectue, quatre fois l’an une rotation de quatre semaines, ravitaillement logistique des bases militaires et scientifiques françaises installées dans le canal de Mozambique.

Rolin le civil invité (« le pékin ») embarque et rejoint le navire sur un semi rigide. Ce qui le frappe c’est qu’il est un « vieux » de 75 ans (« A leurs yeux, je suis si vermoulu que je risque l’effritement au moindre choc. ») face à un équipage jeune, bien entraîné, des moins de 30 ans , techniquement rôdé aux manœuvres et situations délicates (on simule un feu, une avarie, ,une approche d’embarcations hostiles).Chacun connaît son rôle, ses gestes, du moindre mataf au Midship, du commandant sur son trône plastifié, au capitaine d’armes. Tandis que la mer cogne le bateau, Rolin se familiarise avec le capitaine d’armes, avec Elsa,second,avec l’enseigne de vaisseau Hector Floche, le maître principal Koffi , le matelot Céline Borges « jeune réunionnaise au sourire discret » et d’autres.

Ce que ne révèle pas le texte ,mais que je sais, c’est que Rolin connaît bien la mer. Il habite dans la baie de Paimpol, a toujours possédé un voilier ,sait manœuvrer, connaît les courants, sait lire des cartes, réparer des voiles, traverser des coups de tabac. Le vocabulaire maritime du plaisancier lui est familier. A bord ,il frémit de plaisir en entendant les ordres«  Barre à droite vingt, machine quarante, machine stop, propulseur d’ étrave droite quarante pour cent ». Il connaît l’ exaltation d’une aube vue d’une passerelle , savoure en connaisseur le rituel de l’appareillage, les journées dans la brume vue d’un hublot , les forts roulis, ,les brises tièdes, la floraison des rivages du Sud, les premiers oiseaux qui annoncent une île. L’océan l’attire depuis son enfance, cette immense surface qui «  cache quelque chose, une vie énorme et grouillante, en dépit des efforts faits par les hommes pour l’anéantir. » Et donc il retrouve le plaisir monacal d’une couchette étroite, et ne craint pas les forts roulis « qui font voltiger les tasses ».

A chaque ligne de ce récit, il révèle sa passion des ports, des îles, des ciels changeants, des crépuscules et de la venue des premières étoiles quand le bateau tangue. .Il est aussi sensible à la discipline qui règne à bord. Il passe de « l ‘heure Bravo » à l’heure Charlie » et se sent intégré quand on lui attribue deux TPB »tenues de protection de base » ,combinaisons bleues sombres que porte tout l’équipage .

Il contourne la pointe sud de Madagascar, croise des engins des forage, des vraquiers .Le navire avance sous pilote automatique, et aborde l’île Europa. Notre Rolin découvre comment l’équipe de mouillage ,plage avant ,manœuvre au sifflet .Il décrit avec gourmandise par le menu comment la chaîne d’ancre lâche un nuage de rouille quand elle disparaît dans l’eau. Tout y est pour notre plaisir:les frégates noires tournent dans le ciel, un matelot qui raconte des souvenirs de carnage animalier, et la belle aspirante Estelle « qui fait un peu chatte au carré des officiers « .C’est elle qui l’entraîne visiter l’infirmerie, la cambuse, l’atelier, les ponts inférieurs, en suivant les conduites gainées des coursives, franchissant des portes étanches « lourdes comme des portes de coffre-fort ».

Bref, notre marin est au paradis. Le Champlain se comporte bien même dans les nuits noires , les flots qui fument, les explosions d’écume.  Un seul incident, dû à une négligence, entre les atolls, mais pas grave. Sur les îles, il connaît l’exaltation de marcher sur le sol craquant fait de corail et de coquillages broyés, craint les murènes, il évite les bernard-l’hermite qui pullulent.

Le narrateur est toujours précis, minutieux. Il tient son journal de bord sans oublier de nous raconter qu’à Bassas da India, atoll qui affleure à peine, ,un galion y fit naufrage. Tout au long de ce récit, Rolin rassemble tout ce qui enflamme l’imaginaire, ce qui donne à son récit des résonances et des échos tantôt graves, tantôt ironiques, ce forme une complicité avec le lecteur.

Parfois il n’est pas loin de Victor Ségalen, cet officier de marine qui cherchait dans les tombes et les stèles chinoises à humer sinon comprendre un sens sacré à toute existence, rendre hommage et respect à des peuples disparus . Rolin éprouve un frisson à évoquer des anonymes oubliés, des pionniers de l’aviation , des pilotes morts laissés dans leur monoplan fracassé sur un misérable bout de piste en ciment ou en plein désert. Dans chaque de ses romans, Rolin , archéologue fervent , sort du sable, avec respect et presque piété, les conquérants de l’inutile, les héros bravaches , les Mermoz inconnus qui n’ont pas eu la chance d’avoir un Saint-Ex pour chroniqueur. Il nous évoque ainsi Maryse Hilz, pionnière de l’aviation, qui a relié Paris à Saïgon en avril 1932, seule à bord d’un biplan Morane-Saulnier. Une panne l’a contrainte à atterrir sur cette île de Juan de Nova , que Rolin découvre par beau temps .Il flâne dans un cimetière que survolent des libellules. « Des grains courent, la mer fonce et blanchit. La nuit tombe, des lumières s’allument à la Pointe des Galets. » On sait que bourlinguer est sa vocation et que la poésie de Blaise Cendrars lui est bréviaire. . Il suffit de relire ses précédents textes : » « Port Soudan » « Bar des flots noirs », « Sibérie », « Bakou »,derniers jours »pour s’en assurer.

Rolin ,carnet à la main, écrivains en bandoulière(de Pessoa à Borges, et de Nabokov à Hugo) sillonne le globe depuis la fin des années 90. Prague, Sarajevo , Buenos Aires, São Polo.

Il aime les bruits des villes, des ports, des cargaisons qu’on charge.

J’imagine qu’il aurait aimé se promener sur le pont d’un croiseur, dans la tenue blanche d’un amiral,enfin je suppose.

Il appartient à cette génération qui, au sortir de la guerre, a arpenté la planète pour la découvrir la joie pure de l »explorateur ,loin des villes nouvelles et leurs cubes gris de HLM. Cette génération ,littérairement représentée par Handke et Le Clézio, a arpenté le globe comme si, après les ravages , les invasions, les bombardements, les millions de morts, le nazisme, le stalinisme, chaque écrivain devait fuir une société aliénante et se mettre en communion, en « extase matérielle » avec le monde plutôt que le détruire .

En lisant Rolin, j’ai souvent pensé à ce roman de l’écrivain anglais Malcolm Lowry , son chef d’œuvre « Au-dessous du Volcan », car le cheminement des pensées, la description si curieusement minutieuse du paysage marin, une angoisse sourde et latente, un saut d’île en île, comme des cercles symboliques, suggère que ces endroits désolés et magnifiques sont ritualisés et indiquent un secret cheminement du narrateur vers un tragique non-dit.

Olivier Rolin nous expédie donc une lettre océan couverte de sel dont le paradoxe est qu’elle est rédigée à l’ombre des armes. .La mer scintillante, étale, aux approches de la mort physique, reste une une promesse et un éden, un miroir des songes.
Rolin s’est toujours tenu éloigné du roman traditionnel renfermé, privilégiant une prose fraiche avec ses sensations et une dimension cosmique. Le vent du large lui permet de humer des peuples oubliés, des colonies perdues, des héros engloutis, des guerres et des massacres enfouis. Il traque des amours disloqués, collectionne des cimetières marins, s’imprègne du long silence qui se dégagent des tombeaux, les détours des inscriptions sculptées effacées, il retrouve avec tact des sentiers qui mènent à on ne sait vers quelle île de Pâques avec ses chers disparus.

C’est un parfait romantique. Il le fut politiquement (lire son « Tigre en papier »2003) et romantique aussi à la recherche d’un océan qui roule des disparus(tendance Hugo) et offre en même temps la beauté scintillante des îles perdues du Pacifique(tendance Segalen première manière ) .


Ces trois écrivains en quête de lieux écartés, d’une vie plus sauvage et plus sereine, cherchent une terre promise , devenant eux-mêmes un peu des îles .Tous trois marqués par le marcheur Rimbaud. Pour Rolin ce serait davantage les feux d’un port oublié vers le soir, ou la lumière coupante du plein midi qui détaille le cul rouillé des cargos russes sur une eau grasse.

L’impasse des filles perdues, suite et fin.

C’est en marchant en plein hiver, au hasard dans les rues de Quimperlé, que je finis par oublier l’effroyable colère du boucher qui secoua les habitants de « l’impasse des filles perdues ». Ce pétage de plombs d’un voisin qui savait le poids d’un veau au premier regard, spécialiste du pot-au-feu et de la langue de veau sauve gribiche, divisa les habitants de l’impasse pour longtemps. La cantatrice ne saluait plus l’homme au rouge sang. Des bobos firent installer un système de surveillance pour leurs maisons. .

Je me remis donc, morose, au travail. J’ écrivis deux bons chapitres sur la fin de vie de Turner. Mais l’évènement le plus improbable eut lieu près du « Bar des sports », sur les quais. J’étais en train de choisir un briquet Bic lorsque je remarquai une faute sur une affichette collée sur la porte des toilettes. Il était écrit : « Le bar sera fermé tout les lundis ». Je fis remarquer au buraliste qu’il fallait remplacer le T final de « tout » par un S. Il me fixa longtemps, soupçonneux, comme s’il mesurait mon degré de délabrement mental.

Il posa la soucoupe qu’il était en train d’essuyer , vérifia qu’il n’y avait absolument personne au fond du café , appela sa femme » Néneeette ! « pour l’interroger à voix basse , car elle était responsable de la rédaction de l’affichette. Il y eut un début de discussion entre eux, puis le ton monta. « Je me trimballe pas avec un dico dans le tablier..  » Et moi je supporte ton haleine de vieux.. ».. .» Pas la peine de masquer ta cellulite dans une djellaba !!.. » .Puis : » Tes humiliations me font grossir.. »etc etc.

Une fois dehors, devant le flot de voitures, je réglai le briquet Bic ,la flamme siffla d’un bleu éther dans la matinée .

C’est alors que l’évènement se produisit.

J’étais près du pont, face à l’hôtel Anne de Bretagne,c’est alors que je me sentis soulevé. De joie.La pure combustion de la Joie. Ce fut une ivresse sqoudaine, choeur des anges,gloria, bonjour mes frères,in excelsis deo,Alléluia !!!

Un peuplier brandit son glaive d’or au sein de son feuillage de feu. Quimperlé s’embrasa. Soudain une Certitude me submergea ,la Joie, rebelle, idiote, fatale, bête, étoilée, inassouvie, sortie vierge de mon enfance, enfin d’une enfance que je ne reconnus pas comme telle au premier instant. La joie naïve ,comme celle des champs et des rivières, des poissons et des oiseaux, dansait en moi, malgré le temps venteux . Je levai la tête et remarquai la propreté hollandaise, géométrique, carrelée, vitrée de cet hôtel de Bretagne .Ma vie enfin, était une île le long de l’eau, la joie pure d’une lessive dont les draps éclairent le ciel. C’était un avènement, une immense clairière joyeuse, une montagne étincelante de neige dans le tissu terne de mes journées précédentes . Cette joie s’est imposée à moi, ni fragile ni intermittente , mais simple, nue, évidente ,comme si j’avais été lavé de toute la maussaderie et les déceptions accumulées depuis des années. Ça échappait à toute raison. Soudain, j’étais de l’autre côté, dans une île magnifique et sauvage . Le grand théâtre de la mer s’ouvrait ,le bleu profond, enfin, l‘immensité qui s’argente et murmure, avec le soir qui approche, le soleil bas, rongé, éclairant , tout était là et ne me quitterait plus. Soudain la rareté des bruits de la ville de Morlaix me surprit , signe d’ un nouveau sentiment d’humanité. Le désagrément des jours précédents s’était enfui , repris par les quais .La ville exultait mais cette métamorphose était invisible aux autres. Au fond du ciel, la puissance apaisante du ressac régulier m’absorba, me roula, me baigna, me lava. Les anciennes et tendres compagnes de ma vie revenaient du fond de l’eau comme des Ondine dans les reflets qui bougent .J ‘aperçus , comme au-delà du Styx, la suite des bars mal éclairés où picolaient quelques bienheureux naufragés de Quimperlé. Ils ressemblaient déjà aux ossements de leur mort prochaine tout en piochant des cacahuètes dans un bol avant de reconquérir les ruelles et leurs porches pour se protéger du froid.

La fin de journée me laissa filer dans ce bassin d’eau trouble, le long des quais devenus déserts, les néons des bars tous éteints, et dans le jour qui baisse, je retrouvai les sources non pas de mon enfance étriquée, pauvrette, racoleuse, mais la large enfance de notre planète hyper fréquentée Je crus même, un moment , que les ténèbres allaient cesser d’engloutir mes frères, mes sœurs et leurs enfants.

Alors reflua tout évènement, toute expérience, toute pensée, comme un exil brisé , dans le murmure de la nuit. Les lentes lames approchèrent ,plus vertes que jadis, m’éparpillèrent et me démembrèrent comme si je n’avais jamais existé. Les Parques, mes sœurs, qui emportèrent et lièrent mes proches depuis si longtemps, découvrirent leurs ciseaux cachés dans les plis de leurs tuniques, je vis briller l’éclat d’acier des lames, clic-clac, elles me tranchèrent le fil ces braves filles,moroses, affairées, le visage nu , elles poursuivirent leur œuvre anxieuse et monotone, tout en sortant d’un tiroir de coiffeuse quelques fards intimes pour se séduire les unes les autres.

La nuit s’étendit, elle devint d’abord un mince trait sur le seuil tendre du ciel, la courbe du temps s’infléchit et me transporta vers à ce que je n’avais pas connu ; Daladier pique-nique avec mes parents à Langrune,il se goinfre de feuilles de laitue huileuses .

Au pied de la dune du Pyla, dans l’odeur résineuse des pins, un minicar est tombé en en panne , à l’intérieur je vois la photo de Rudi Dutschke, il est brisé de douleur et s’effondre sur un trottoir de Berlin, replié sur sa blessure, comme pour la soigner, en écoutant les Doors.

Ce soir Circé s’allonge à mes côtés, ôte ses boucles d’oreille , me murmure : »A vrai dire, ce que je sais de toi est peu de chose, mais il suffit d’un mot pour relever un mortel comme toi. « 

Les sandales d’Empédocle

Les blogs accueillent toute personne sous l’ample manteau de l’anonymat. C’est un déversoir spontané,brutal, cacophonique, fascinant, de notre Temps. Le blog produit quelque chose de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction. Cette tour de Babylone est constituée de l’ arc-en-ciel de tous les « Moi je » et des opinions qui s’affrontent. Les débats tournent régulièrement à l’orage.La mesure,la tolérance, et l’écoute de l’Autre sont régulièrement oubliés .Le mouvement d’humeur éclate parfois en mille petites haines, en écailles de mépris. Et ça s’infecte.

Enfin la dépréciation du passé culturel se répand -avec le cortège de tous les anachronismes possibles- comme si l’effacement de notre mémoire historique, des mémoires religieuses, et des mythes fondateurs devenait systématique, comme si l’homme était fatigué d’être un animal métaphysique. Il devient un agrégat de pulsions manipulé par la science, la cybernétique, la statistique, le débat télévisé, et désormais l’intelligence artificielle. .La vieille piété cosmique que l’homme installait , avec ses divinités, pour lutter contre sa solitude, comme il arrivait dans l’Antiquité, c’est définitivement au rebut, périmé comme un yaourt, et même moqué.

Parler d’œdipe ou de Thésée, d’Antigone , du mythe de Phèdre, d’une Ode de Pindare, des « Tristes » d’Ovide, ou des » Catilinaires » de Cicéron, provoque le ricanement de ceux qui ne regardent que vers l’avant. Qu’on puisse trouver du réconfort, des sujets de méditation urgents, chercher l’ équilibre de sa conscience en puisant dans les anciennes cultures, les anciennes religions, tout ceci est « démodé «  et anachronique dans notre actuel Supermarché des Opinions et des pancartes politiques. Avec rabais et promotions.

Alors il m’arrive de rêver que que je marche sur un sentier qui mène d’Agrigente à l’Etna .  Il m’ arrive même que je ressaisisse des parcelles de ce que possède de précieux et de si singulier le nu d’un poème de Parménide ou le tact(dans sa grandeur), d’une scène de Sophocle .

Je suis à Catane , à Agrigente, à Taormina , sous un ciel épuré, puis je reviens dans la poussière noire des laves qui couvrent les pentes de l’Etna et j’adresse la parole à l’étranger qui approche sur le chemin ; je vois qu’il a ôté ses sandales pour disparaître dans le cratère, comme un vulgaire nageur laisse ses espadrilles sur sa serviette de bain, avant de gagner le plongeoir.. Et j’écoute les autres bavarder au bord de la piscine. Tiens, en cette matinée de Juin, le Temps a donc les ailes légères ? Hölderlin se demande à propos d’Empédocle ce qui a provoqué ce saut volontaire dans le cratère. Est-ce pour se punir de son coupable sentiment de supériorité par rapport à la Nature ? Est- ce par ce besoin fondamental d’un retour volontaire et libre à l’Origine ? Est-ce pour que ce sacrifice allégorique culpabilise les citoyens d’Agrigente incapables de fonder une vraie démocratie ?

C’est étrange comme ces vieilles questions me reviennent, là, en Bretagne, à l ‘orée du Printemps.

Deux écrivains français sur les traces de Pavese

Plus il s’éloigne de nous, plus il se rapproche, Pavese. Dès ses premiers poèmes, dans « Travailler fatigue » il enregistre tout, filtre tout, s’ étonne de tout, les corps frêles, la campagne et ses « verts mystères », les soirées interminables, les filles gaies, les virées dans les collines, les cafés enfumés , les « femmes malicieuses ,vêtues pour le coup d’œil »,les vieux, les averses, les galeries de Turin, ,et encore les filles qui descendent dans l’eau, le muret qui brûle au soleil. Pas étonnant que deux écrivains français se mettent dans ses pas et dans sa prose.

Pierre Adrian , ancien pensionnaire de la Villa Médicis, 34 ans, écrivain français qui vit désormais à Rome, a publié à l’automne dernier « Hotel Roma » chez Gallimard. Dans son blog« La république des livres » Pierre Assouline a souligné les faiblesses de ce voyage sur les lieux de Pavese . Pierre Adrian, ancien pensionnaire de la Villa Medicis s’était déjà attaché à autre écrivain italien avec  « La Piste Pasolini » (Equateurs, 2015).

De quoi s’agit-il ? D’un essai qui revisite les lieux où vécut l’auteur du « Bel été » et de « La lune et les feux ».   C’est un pèlerinage de Turin jusqu’à sa tombe, à Santo Stefano Belbo dans les « Langhe » les collines de l’enfance. Ajoutons de rares rencontres , des citations de ses œuvres, de quelques lettres, extraits d u « métier de vivre » son journal intime.

Pierre Adrian revisite donc la chambre de « l’hôtel Roma » proche de la gare de Turin où Pavese s’est suicidé le 27 aout 1950, en absorbant des somnifères.

Adrian procède un peu comme Maigret: il s’imprègne des lieux pour comprendre l’auteur. Mais il reste prudemment à la surface des choses. Le jeune Adrian se met en scène accompagné d’une femme « à la peau mate ».Il boit du vin dans les collines et se souvient de ses premières lectures pavesiennes, ému. « Je voulais voir un café où Pavese avait ses habitudes, une rue qu’il citait dans un livre. Je déposais le calque de mes obsessions sur le plan d’une ville en croyant qu’il répondrait à l’identique . » Adrian ne dit rien de ce Turin du jeune lycéen et étudiant Pavese .

Pas un mot non plus de son travail de traducteur, de lecteur, chez l’editeur Einaudi. C’est pourtant là qu’il se lie avec Italo Calvino à Leone Guinzburg.

Adrian se rend à Brancaleone en Calabre, sans expliquer pourquoi Pavese est assigné à résidence par le gouvernement de Mussolini. Il visite la maison face à la mer où vivait Pavese pendant sa relégation qui dura sept mois. Les pavesiens savent combien cet épisode de solitude , de rumination, de lectures nombreuses, est important.

Adrian  :« Là-bas ,dans cette chambre rustique, entouré de gens de peu, il commença la grande entreprise de sa vie. Le 6 octobre 1935, deux mois aprés son installation, Pavese écrivit les premières lignes du journal qui deviendra « le métier de vivre » . J’ai sursauté devant « ces gens de peu » Pavese n’aurait jamais écrit ni pensé ça. « La chambre avait été reproduite à l’identique. Seul le sol en terre cuite était d’époque. On avait refait les murs dont la blancheur jurait avec l’austérité du mobilier:un lit simple d’asile psychiatrique ou d’hôpital militaire, à l’armature en fer, une bassine en cuivre sur pieds, un secrétaire en merisier avec deux chaises, un coffre. »La femme du pays qui lui sert de guide ,Carmine, l’emmène ensuite voir la plage et lui offre du thé. Rideau.

Dans une seconde partie de son essai Adrian fournit quelques brèves indications sur les difficultés de Pavese face aux femmes, ses dragues, ses flirts de jeunesse ses liaisons passionnées et ses échecs plus tardifs, mais tout ceci assez convenu . Rien non plus sur sur l’itinéraire politique de Pavese, ses tiédeurs, ses retournements, et son engagement soudain, tardif ,mal compris des dirigeants, du côté du Parti Communiste italien dans l’ après-guerre. Rien non plus sur sa quête religieuse .« Année étrange, riche. Commencée et finie avec Dieu », écrit Pavese le 9 janvier 1945. .Rien non plus sur la découverte du « carnet secret  » , tenu entre 1942 et 1943 où se révèle chez l’écrivain une fascination pour le mythe viril de l’action et une critique des intellectuels antifascistes. C’est dans une lettre à Fernanda Pivano du 2 août 1943 que Pavese est sans doute le plus sincère: « Je ne suis pas un politique et je n’ai rien à gagner avec la politique. »

En revanche , Adrian convoque d’autres suicidés de la littérature Stig Dagerman , Thierry Metz sans que ces réflexions ouvrent des perspectives. La partie ultime du livre se focalise sur le « dernier été de Pavese ». Pavese, couronné du Prix Strega, devenu célèbre, déprime. «  « En somme je suis devenu une vache à écrire », note-t-il en 1948,comme si ses succès littéraires renforçaient son pessimisme.

Adrian fait alors du sentimentalisme sur cet écrivain qui est la dureté même :« Oui, je voulais prendre Pavese dans mes bras. Dans ma tête, je le dessinais d’après les images que j’en avais.  ».Pourquoi Adrian ne ‘interroge-t-il pas sur la pièce capitale du « Métier de vivre » au lieu de le « prendre dans ses bras »? Là encore, c’est Martin Rueff qui donne les meilleures clés pour comprendre la portée pour nous lecteurs d’aujourd’hui, de ce journal intime: « Se mettre à nu c’est se dédoubler pour se demander des comptes, s’interroger moins sur les faits que sur leur signification et, dans un geste qui pourrait remonter à une pratique chrétienne, procéder à son « examen de conscience » — adopter par rapport à soi cette position à la verticale de sa propre existence pour se juger d’un point de vue sans échappatoire (l’héautotimoroménos se mange le cœur), tout comme le poète et le narrateur peut devenir critique pour juger son œuvre. Reconduites au plus tranchant de leur effort, les minutes de ce « Métier de vivre » sont, en tous sens, à l’épreuve de ce seul souci : se mettre à nu, et c’est par ce souci qu’elles peuvent aussi, aujourd’hui, se transformer en question pour nous. »

Avec « Hotel Roma » Adrian semble avoir survolé plutot que compris Pavese.

Il vaut mieux retrouver le travail de Jean-Pierre Ferrini. De plus, il a l’avantage de l ‘antériorité.

C’est en 2009 que Gallimard publie « Le pays de Pavese ». Ferrini( né en 1963),  de père émigré italien, amoureux du théâtre, connaît bien la littérature italienne. Il   a écrit des essais sur Dante et a participé à l’édition de la » Divine comédie «  dans la traduction de Jacqueline Risset. Mais surtout ,quinze ans avant Adrian , il avait sillonné l’Italie de Pavese lieux pour mieux comprendre les angoisses, les amours, les œuvres.

On note des similitudes troublantes entre Adrian et Ferrini.  Chaque auteur, pendant son voyage , est accompagné par une femme. Les deux français interrogent visiblement Pavese comme on va s’allonger chez un psychanalyste, spécialiste en couples en difficulté.

Ce qui nous amène à une autre similitude troublante . Le problème Antonioni. Adrian , imitant Ferrini, parle du cinéaste de « l’Avventura ».

Il faut savoir que Ferrini avait déjà publié en 2013, un second périple en Italie : »Un voyage en Italie », ( éditions Arlea) qui s’attache au célèbre couple Monica Vitti et Michelangelo Antonioni . Adrian, lui, consacre un chapitre entier au cinéaste et à Monica Vitti . Bien sûr, les affinités entre Pavese et Antonioni sont évidentes. L’écrivain de Turin et le cinéaste de Ferrare sont hantés par le fossé qui sépare les hommes des femmes. Pavese, dans « La plage » rédigé de novembre 1940 à janvier 1941 annonce l’ Antonioni de la fameuse trilogie de « l’incommunicabilité » avec « L’Avventura » , « La Notte » et « l’Eclipse ». On observe chez les deux artistes une rigueur, une discipline pour faire parler les temps morts les vides du couple bourgeois. Même austère construction chez ces deux là. C’est Pavese qui, le premier, porte une attention particulière aux dialogues de la vie ordinaire et met en évidence une sous- conversation riche d’échos, de malentendus, d’allusions.

Dés les années 40 Pavese annonce cette musique atonale des conversations des couples , faite de silences opaques , de soudains mutismes, de fausses tranquillités , d ‘accès de jalousie ou de pulsions de désirs, mal retenus sous un calme apparent. Il analyse ces moments où le temps se dilate et fracture le couple . La météorologie sentimentale se construit alors dans l’opacité, le malentendu, le mutisme, le blocage, leçon que retiendra et amplifiera Antonioni dans ses films avec les comédiennes Monica Vitti ou Jeanne Moreau en dérive solitaire dans un urbanisme nouveau , femmes qui bovarysent ou cherchent leur émancipation dans un Milan en reconstruction ou un centre-ville d’un Turin embouteillé et rutilant.

Il était donc logique que le cinéaste Antonioni adapte si fidèlement le récit de Pavese « entre femmes seules » cinq ans après le suicide du piémontais.

Ajoutons aussi que le cinéaste , comme l’écrivain, furent des hommes hantés par le suicide . Tous deux analysent la lâcheté masculine . Pavese, dans une lettre à Fernanda Pivano, du 25 octobre 1940, décrit parfaitement l’homme selon Antonioni. » « Il veut être seul- et il est seul-, mais il veut l’être au milieu d’un cercle qui le sache.il veut éprouver -et il éprouve- pour certaines personnes ces attachements profonds qu’aucun mot n’exprime, mais il se tourmente jour et nuit et tourmente ces personnages pour trouver le mot. Tout cela est sans doute, sincère, et s’entremêle malheureusement avec le besoin d’expression de sa nature de poète.(..) Que pourra faire un tel homme devant l’amour ? »

Pierre Adrian remarque  avec justesse : «  « Il (Pavese) ,avait compris,comme Antonioni l’avait confié un jour, que la femme était le filtre le plus subtil de la réalité. »

Dans cette confrontation entre Ferrini et Adrian , à seize ans de distance, je préfère nettement Ferrini.

La finesse de ses analyses , son approche des textes, révèlent une compréhension, des intuitions justes, de l’ intelligence et du doigté pour relire. Il accorde une grande place, avec raison, aux poèmes de Pavese et à ce recueil « Travailler fatigue »  : »Le vers marmonne toujours sa litanie que verrouille avec fermeté l’enjambement, mais on entend dans les sonorités une dureté, le bruit de la pipe que Pavese mâchonnait comme un loup de mer au début de l’année 1936 durant sa relégation en Calabre. »… Oui, la dureté des sonorités, le côté minérale parfois de la langue de Pavese c’est une superbe remarque . Ferrini comprend cette langue de Pavese de l’intérieur, ce mélange d’aridité et de fluidité, ce mélange de naturalisme et d ‘ épiphanie .Dommage que les deux auteurs n’aient pas étudié de prés « Dialogues avec Leuco »,le livre préféré de Pavese . C’est dans ce texte que Pavese se révèle à son meilleur , pris d’une sorte de joie avec ses paysages virgiliens du Piémont , avec sa manière allègre et si naturelle pour convoquer les mythologies méditerranéennes .C’est dans » Leuco » que la colline apparait, avec ce moment extatique qui relie la mémoire personnelle avec la mémoire collective, thème capital pour comprendre quelque chose à ce retour de Pavese , sans cesse, vers les « Langhe » , ce pays natal . Dans cette féerie mythologique , Pavese dialogue et de sourit aux Dieux, aux vignes, là où la terre et le ciel resplendissent dans une tiédeur d’un paradis ancestral qu’exhalent les murets de pierre . Tout se passe comme si le suicide de Pavese avait occulté la flamboyance sensuelle, son goût de l’extase, sa ferveur érotique qui marquent les plus belles pages de son Leuco.

Enfin dans « Le pays de Pavese » Ferrini aborde la théorie du souvenir vécu deux fois, l’éternel retour , l’obsession de l’enfance, sur l’articulation du mythologique et du personnel, les rites intemporels du « village », les fêtes anciennes, et les rôle des collines maternelles et maternantes. Comme est bien vu la brutalité misogyne de l’écrivain : » Celui qui dénonce l’immoralité de l’amour vénal devrait laisser tranquille toutes les femmes, car, une fois qu’on a exclu les rares instants où elle nous offre son corps par amour, même la femme qui nous a aimés se laisse faire et agit seulement par politesse ou par intérêt, à peu près résignée comme une prostituée.(..) Mais il reste toujours que baiser-qui réclame des caresses , qui réclame des sourires, qui réclame des complaisances – devient tôt ou tard pour l’un des deux un ennui dans la mesure où l’on, n’a plus naturellement envie de caresser, de sourire, de plaire à ladite personne ; et alors cela devient un mensonge comme l’amour vénal. »(« Le métier de vivre, 8 décembre 1938)

Un an avant son suicide, le 30 septembre 1949 , Pavese nous pose, à nous ses lecteurs d’aujourd’hui , la question, de son découragement, de son usure, de sa « fatigue » alors qu’il est aujourd’hui reconnu comme un écrivain italien capital, avec Pasolini et Calvino. « Tu n’as plus de vie intérieure. Ou plutôt , ta vie intérieure est objective, c’est le travail(épreuves, lettres, chapitres, conférences) que tu fais. Cela est effrayant. Tu n’as plus d’hésitations , plus de peurs, plus d’« étonnements existentiels . Tu es en train de te dessécher . Où sont les angoisses, les hurlements, les amours de tes 18 , 30 ans ?Tout ce que tu utilises fut accumulé alors. Et ensuite ? Que fera-t-on ? « 

Un conseil: la meilleure introduction à Pavese reste de loin le Quarto Gallimard, édition établie sous la direction de Martin Rueff, admirable travail .sur lequel je me suis souvent appuyé. Les pages de la biographie avec photos et citations judicieuses sont parfaites. Les nouvelles traductions ou celle révisées aussi ,de Murielle Gallot, de Claude Romano, de Mario Fusco sans oublier une analyse des thèmes de Pavese par Martin Rueff, « Laocoon monolithe ». Ce devrait être le livre de chevet de tous les pavesiens français.

Ingeborg

Depuis mon départ de Munich , par un matin brumeux, j’avais vu défiler tant de villages,des petites routes à arbres fruitiers ,de champs inondés, que cela m’endormait. Vers Ulm la pluie redoubla avec ses traits argentés qui rayaient la vitre du compartiment . Après Stuttgart , quelques pentes forestières sur lesquelles se superposaient des pylônes.Des morceaux de campagne s’inscrivaient aussi dans les reflets d’un sous-verre représentant le Rhin.

Je m’étais dégourdi les jambes dans le couloir en approchant de Cologne En gare, il y avait foule, sifflets, groupes scolaires, annonces par haut parleurs . Des sportifs bruyants,massifs, envahirent le couloir puis s’éloignèrent en marchant dans le sens inverse du train,ils gagnèrent d’autres compartiment.

Installé dans le wagon restaurant je bus un café dans ces épaisses tasses de faïence avec le sigle de la compagnie de chemin de fer. Vers Bonn, des vignes apparurent et s’éloignèrent ,je vis glisser pas mal de quais déserts de petites gares. La fatigue du voyage se faisait sentir. Le soleil baissait à l’horizon et sautillait entre des arbres nus. Je me demandais si je faisais bien de retrouver Ingeborg ,j’avais pas mal d’appréhension après une aussi longue absence et j’essayais en vain de fixer les traits de son visage, mais ce n’était qu’une silhouette en manteau rouge et la gravité de son sourire qui me restaient en mémoire.

Quand je descendis à Essen,la nuit était tombée. Je trouvai un taxi et donnai l’adresse

-L’auberge Fichtenbaum?

-Vous connaissez l’endroit ?

– Un lac lugubre l’hiver. Tout est fermé. C’est bien l’adresse ?

-Oui.

-Par ce temps je ne pourrai pas vous y amener jusqu’au bout. Il faudra prendre un sentier boueux. Il vous faudra marcher .

-Je marcherai.

Dans le taxi, une radio crachotait des nouvelles que je ne comprenais pas. Je regardais le bord défraîchi de la chemise du conducteur. Les lumières étoilées d’un boulevard laissèrent la place à des pénombres incertaines. Une ligne de lampadaires éclaira des jardinets trop verts puis des entrepôts délabrés. Les phares du taxi firent surgir des carrefours déserts puis une route droite , abîmée, d’où surgit un lapin de garenne et son incandescence blanche. J’étais dans un de ces moments vagues où les visions deviennent ,sous l’effet de la fatigue, des images confuses en proie à la dissolution. J’étais saisi de nouveau par une appréhension en me demandant si je n’avais pas tout imaginé de cette si brève rencontre amoureuse. Depuis plusieurs jours je m’étais demandé si je n’allais pas paraître ridicule en venant chez Ingeborg , mais au téléphone elle avait eu une voix joyeuse et claire pour me dire qu’elle m’attendait.

D’elle je ne savais que peu de choses : sa mère, veuve, vivait modestement dans une auberge au bord d’un lac. C’était dans la Ruhr, pays maussade de hauts fourneaux . J ’avais en tête l’image d’une région industrielle avec des fumées, et un ciel bas.. Ingeborg m’avait pourtant prévenu que sa mère habitait dans une vieille auberge.

Dans les souvenirs de notre rencontre dans cette ville normande ,ce que je retenais c’était sa manière de pencher la tête de manière interrogative. Je me souvenais surtout de ses bouffées d’espièglerie, surtout quand je l’entraînais au bord de la mer . Nous étions à une table   devant un verre de vin blanc , à Courseulles , elle s’était abandonnée sur mon épaule. Dans les rues du centre-ville elle avait chantonné en croisant un bébé dans sa poussette. Je me souvenais aussi de sa coupe de cheveux impeccable , ses cheveux châtains lisses, et de sa frange bien taillée qui mettait en valeur la pâleur crémeuse de son front . Et aussi une étreinte inattendue, un soir, devant un cinéma ,dans la file d’attente. Nous nous étions retrouvés bien souvent au Restau U avec nos plateaux garnis de céleri rémoulade et de pitoyables yaourts jaunis.

Dans les couloirs de la Fac de Lettres, nous nous étions vaguement parlé entre deux cours d’allemand, nous avions aussi échangé quelques plaisanteries, descendu pas mal d’escaliers d’un même pas. Quand j’avais voulu lui poser des questions sur sa vie intime, elle avait hoché la tête d’un air distrait .

-Parlons d’autre chose.

Je n’avais pas insisté.

Longtemps, j’avais rêvé sur l’ourlet délicat et humide de sa lèvre inférieure. Elle fumait des Peter Stuyvesant comme quelqu’un de maladroit qui ne sait pas tenir une cigarette . Mais surtout je me souviens de la scène dans la bibliothèque universitaire.

Je m’étais placé en face d’elle. Son manteau rouge était ouvert sur un bizarre chemisier beige avec de la dentelle kitsch.Elle lisait un énorme volume relié cuir . Je prenais des notes sur  »Tonio Kröger » de Thomas Mann .La mine de mon crayon, cassa, alors je sortis un taille-crayon de ma sacoche , mais je m’y pris maladroitement et la mine cassa une seconde fois.

-Laisse moi faire.

Je la vis alors tourner avec soin le crayon dans le taille-crayon . Les rognures de bois s’allongèrent en spirale puis tombèrent sur son buvard. Elle prit une page d’un carnet , dessina vaguement un hérisson, la déchira et me la tendit :

-C’est toi.

Nous descendîmes vers les pelouses, pour rejoindre un café du bas de la rue Vauquelin le silence qui s’était installé entre nous avait gagné en complicité.

Il y eut un dimanche doux et calme le long du canal .Image de l’eau tranquille dans un paysage hollandais. La présence d’Ingeborg me fit oublier l’énorme poids de la présence de mes parents. P eu de temps avant son retour en Allemagne, devant un grand crème , elle me récita un poème en allemand. Je l’ai retrouvé des années plus tard, dans une anthologie:  « L’oie sauvage, seule, appelle, la nuit – Lorsqu’elle passe très haut dans le ciel d’automne – Sur la côte seule l’herbe remue au vent – Et pourtant te chérit mon cœur «

Le taxi me déposa devant une barrière blanche .Le chauffeur se tourna vers moi :

-Vous avez quatre cent mètres d’un mauvais chemin.

Le taxi disparut.

Le sentier était détrempé.La foret ruisselait . De l’eau brillait sur la gauche ,des pins bruissaient dans des rafales de vent. Je marchais en me souvenant du conte d’un enfant horrifié qui doit aller chercher je ne sais quoi dans un bûcher et qui croit entendre des monstres lui souffler dans le cou.

Enfin, j’aperçus une palissade emberlificotée de lierre. Une sorte de veilleuse au dessus d’une porte en bois éclairait deux fenêtres étroites  à minuscules carreaux en culs de bouteille. .C’était bien l’auberge à colombages qu’Ingeborg m’avais décrite. Je traversai la minuscule cour. Je vis deux barques retournées, vune échelle qui menait à ce qui ressemblait à une grange. J’approchai parmi les flaques d’eau et de feuilles pourrissantes lorsque la porte s’ouvrit . Je reconnus Ingeborg dans son manteau rouge posé sur ses épaules sur un lainage brun , ,épais, tricoté .

Elle me fit signe de ne pas faire de bruit et d’ôter mes chaussures. Je me souviens d’une odeur de copeaux de bois dans l’escalier étroit. Je n’avais jamais vu des murs d’ un tel plâtre rugueux , ça ressemblait à de la croûte de neige. Il y avait de minuscules terres cuites grimaçantes sur le palier.

Ingeborg posa alors deux doigts sur mes lèvres et me fit entrer dans une chambre à plafond bas. Il y avait un énorme édredon à reflets cuivrés sur un haut lit de campagne . Une lampe en tissu à fanfreluches, posée sur un tabouret rustique, éclairait la blanche douceur dodue d’un oreiller Elle me débarrassa de mon imper, se dépouilla de son manteau.

Puis il y eut les boutons qu’on défait, tous les boutons, la fraîcheur de l’air sur mes épaules nues, les chevilles qui se frottent sur mes pieds , l’étendue courbe d’une nuque ,les cheveux épars puis écrasés dans les plis de l’oreiller.

Des lèvres murmurent, un monde inexprimé survient, on croit que c’est la dernière chose et ce n’est qu’un commencement. Je me tournai vers son visage, son expression tendre, grave, me troubla. L’odeur forestière d’un corps qui s’égare en contacts doux dans des endroits rarement caressés. Prairie calme. Ce qu’il y a de prémonitoire dans l’absence puis la présence, une unité secrète

– Embrasse moi.

Les doigts qui cherchent à reconnaître quelque chose, les égards secrets d’une chair, l’indolence molle des seins suspendus au-dessus de ton visage. La table basse et le napperon avec les bracelets d’or qui tintent, goutte d’or dans le silence épais. Elle regardait avec acharnement.

-Serre moi contre toi.

La chambre s’enfonçait dans la nuit , le murmure de la pluie sur les carreaux fut inattendu. Les doigts se frôlent, le frais contact du cou et le creux de l’omoplate, là où se niche un secret .

-Ne dis rien.
Son manteau rouge jeté sur mes pieds nus. J’entendis un frôlement dans le couloir.

-Ta mère est là ?

-Viens contre moi. Laisse toi faire.

La résistance osseuse d’une hanche qui tourne, le chemisier se défait, la peau blanche , immense, démesurée se révèle, la colline du dos et le chemin des vertèbres, petites bosses d’ombre, l’épaule dérobée soudain par un mouvement de son bras qui m’avait saisi avec une précision désinvolte et de gai. Dressée, cambrée, Ingeborg m’observait, son regard toujours intense et agrandi , un puits sans fond creusant un autre monde dans une mystérieuse injonction que je ne comprenais pas . Un coin de sa bouche me toucha dans un la délicate sensation d’une lèvre gercée Pourquoi, dans les ténèbres, quelque chose étincelle et délivre ? Les préliminaires, l’attente, le déferlement, et enfin la sensation que le corps se défait, se dénoue, se désamarre, dérive. L’eau. Les îles enfin.

Quand je me redressai, j’avais le sentiment que la vivante fragilité du monde, condensée dans nos ébats, venait de racheter tant de journées vides et d’années perdues.

Un volet claquait quelque part.

Nous restâmes étendus , je retrouvais, je ne sais pas pourquoi, des images de pommiers en fleurs dans un verger en pente, nous y étions cachés, nichés, blottis ,Ingeborg et moi, dans une infime parcelle de paradis, nous ne grandissions pas.

Je me tournai , une partie du plafond était écaillée.

Le lendemain matin je descendis dans la cuisine .Il y avait un feu vif dans la cheminée et une délicate odeur de cendres. Une femme corpulente à cheveux gris soyeux tirés en chignon, était appuyée sur la barre de cuivre de la lourde cuisinière. De son visage fatigué il émanait une expression de patience, d’endurance . Elle me fixait avec ses yeux clairs.Elle portait un tablier gris et pétrissait quelque chose de farineux sur une planche en bois.

-Ma mère.

En buvant du thé, je remarquai que cette femme âgée portait de lourds souliers de campagne.Quelles années chaotiques avait-elle enduré cette veuve ?Quel long temps de guerre ?  Je me demandais où était son village natal.

Elle me proposa une autre tasse de thé et m’offrit des biscottes. Les flammes dansaient toujours dans la cheminée. Cette femme si terrienne, un peu lourde, ne semblait pas surprise de ma présence. Elle disparut dans le couloir.

La cuisine, assez étroite , était encombrée, de moules à gâteaux, de boites en fer piquées de rouille, de bocaux avec des fruits dans un liquide ambré.

Sur le sol de briquettes roses tout un fatras de pelles à charbon, de cartons vides. Prés de la porte on avait entassé des paniers en osier plein d’oignons , de pommes de terre terreuses , des cageots vides. Par la fenêtre encastrée dans un épais mur la proximité pâle du lac me fascinait autant que le rayon de soleil qui tombait sur les briquettes. Cette ancienne auberge gardait le fantôme de temps disparus, je voyais des saisons entières de canotages et de flirts entre ce que j’imaginais des garçons et des filles des Jeunesses hitlériennes. Ici, sous les tilleuls , j’imaginais que pas mal de gens étaient venus boire, brailler, monter dans des barques .

Au cours de la matinée devions faire une longue promenade en foret et suivre un sentier le long du lac pour voir la fameuse villa Krupp.

J’attendis longtemps dans la cour. Saison de brouillard . Embarcadère verdi de mousse. Clapot.

Je songeais à tout ce qu’il y avait de paisible dans ce paysage austère et ce qui restait engourdi . Je me demandai comment le père d’Ingeborg avait disparu. Je respirais avec délice cet arrière-saison des bois fanés et d’éternel hiver couvé . Un paysage d’attente.

Je fis le tour du bâtiment et m’appuyai sur une de ces barques retournées.Elles se dégradaient sur une couche de feuilles pourrissantes. Tous les passés défaits ou délabrés se concentraient ici ,dans ces peintures goudronneuses.

Enfin Ingeborg apparut, vêtue d’un sweater bleu pale , serrée dans une jupe plissée qui accentuait la largeur de ses hanches. Elle s’assit à mes côtés et me saisit la main gauche.Ses cheveux fraîchement lavés dégageaient une odeur d’amande. Son visage démaquillé était plus lisse et plus fade.

-Je vais dire quelque chose qui va te faire souffrir.

Je regardais de côté ses cheveux lisses et impeccables.

-Je pars demain midi pour Hambourg. Je vais travailler à la réception de l’hôtel Vier Jahreszeiten.

Je regardais une curieuse pompe entourée de paille. Je remarquai le faux sommeil des arbres.Une anxiété y rodait. Au silence se mêlaient quelques vagues remous d’eau. Puis il y eut un soudain vacarme de moineaux.Ils s’envolèrent.

– Ensuite je dois aller à Bombay. Puis la Tunisie.

Elle précisa :

– Dans l’ hôtellerie.

Elle ajouta :

-Tu vas travailler, tu vas écrire…

Elle ajouta:

– J’ai toujours eu envie de chambres, de pays, de trains, de gens nouveaux. Tu comprends ?

Je ne comprenais pas.

Elle se leva et enfila des petits gants noirs souples.

-Je vais chercher du lait à la ferme voisine. Tu m’accompagnes ?

Marguerite Duras, un barrage contre l’oubli

« Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’ oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. » Maurice Blanchot

Les nuages viennent souvent de la mer le matin. Alors je m’installe sur la terrasse avec une montagne de paperasses et un bol de café noir. Et là, tout un suçotant une biscotte et sa gelée de groseille, je revisite ma documentation sur la vie et les amours de Marguerite Duras.

Je relis « L’amant ».

1984. Duras a 70 ans. Je reste fasciné par sa période indochinoise , entre Vinh Long et Sadec, entre Hanoï et Saïgon. Surtout j’en reviens à la concession acquise au Cambodge par la mère,Marie Donnadieu, veuve dans des rizières dévastées par les grandes marées de la Mer de Chine-et non pas le Pacifique..Ce fameux « barrage contre le Pacifique » et la figure autoritaire de cette mère,cette veuve qui n’a jamais joué de piano à l’Éden Cinéma comme l’affirme sa fille.

Ce n’est pas l’histoire d’amour qui me retient le plus dans « L’amant », ni l’éveil de la sexualité chez une adolescente, ni même son sentiment d’humiliation de lycéenne qui se sent pauvre parmi les familles blanches des coloniaux aisés de Saïgon ou de Sadec ,non, ce qui me retient  c’est cette famille à isolée dans les rizières , trois enfants et une veuve sur la  « vérandah »(sic) du bungalow fermé le soir aux chiens errants, cette famille plongée dans une irrémédiable solitude, face à la foret, face à la montagne du Siam. Marguerite se sent à l’abandon. La solitude de ces quatre là, trois enfants face aux angoisses d’une mère fantasque, obsessionnelle. Trois enfants dont l’aîné qui vole de l’argent pour ses nuits dans une fumerie d’opium, à Sadec, cogne sa sœur Marguerite, viole une domestique annamite, chasse le tigre, terrorise son « petit frère ». Duras écrit : »Dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l’amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m’est encore inaccessible, cachée, au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né du premier jour. » Duras ne masque pas les trous de mémoire, l’ambivalence qui surgit devant certains clichés, les méandres et caprices de sa mémoire qui joue avec l’oubli comme le charme souterrain d’une vérité mise à jour dans son plein accent.

« L’amant » n’est pas un roman. C’est le commentaire de Marguerite Duras qui regarde un paquet de vieilles photos de famille prises à partir de 1920 en Indochine photos retrouvées dans la maison de Neauphle-le-Château ,clichés d’amateurs mélangés à des photos prises par professionnels installés à Hanoï ou Saïgon. Le premier titre du texte était « la Photo absolue ». Le ton de Duras est là , informatif, souvent neutre, loin de la mélopée classique de cette « musica Duras » qui en agace certains mais qui a a fait le charme, la singularité de son œuvre. Ecriture brutale, loin des effets d’une jolie écriture . Aucun souci d’esthétique .L’effet sur le lecteur est efficace. On comprend que le livre ait séduit à la fois la critique et un immense public. Accès facile. C’est d’une grande puissance sous une apparente neutralité .Elle se souvient de certaines scènes. Au présent. La scène s’ anime à l’indicatif présent, son temps de conjugaison préféré, l’éternelle présence, l’instant, l’émotion renaît, image après image l’immédiat, la sensation, le concret. Il faut relire les passages où elle raconte les départs du paquebot à Saïgon. c’est sans effusion, sans sentimentalisme affiché, mais l’émotion est là. «  L’amant «, suite de commentaires et de « légendes » de photos est un récit qui devrait être un bric-à-brac d’images, un fatras de visions parcellaires et de fragments qui ne tiennent pas debout pour faire un récit , cependant ça tient, ça forme un continuum, la neutralité du ton forme cohérence, la coulée disciplinée de la prose fait tout tenir ensemble. C’est une performance technique, une performance d ‘écriture. Il arrive même parfois que certaines phrases ne sont plus soutenues par la grammaire, ou à peine soutenues. On sent chez elle la tentation de s’en dispenser, de s’ en affranchir, ce corset de la phrase, et une syntaxe pour être au plus prés de sa vérité intérieure et du flux de ses émotions , de leur trace, de leur fluidité, de leur vibration. Elle devient comme un compositeur qui surprend par sa soudaine atonalité. Ca fonctionne. Le passé redevient présent immédiat, zoom qui approche de la flamme du présent. Brûle. La scène s’éclaire , cinéma, mouvement , et espace mental venu de loin et intact. « Le vent s’est arrêté et il fait sous les arbres la lumière surnaturelle qui suit la pluie ». Avec Duras, on y est. « Dans le dortoir la lumière est bleue. Il y a une odeur d’encens, on en fait toujours brûler au crépuscule. La chaleur est stagnante, les fenêtres sont grandes ouvertes et il n’y a pas un souffle d’air ».

Sensuelle, efficace, des mots simples. Soudain, une hésitation quand elle repense à Vinh long . »Je me souviens mal des jours. L’éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. » .En revanche, pour exprimer l’ambiance autarcique de la famille, elle écrit : «  Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. Famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. »

On notera les places des virgules et points dans le texte. Duras, admirable pianiste de la ponctuation. On ressent l’ambivalence qu’elle éprouve, son trouble, devant certains clichés La mémoire et l’oubli rivalisent, l’incertitude et la précision se chevauchent. Le meilleur biographe de Duras, Jean Vallier, dans ses deux épais volumes, reconnaît souvent, que la Duras de 1984, la Duras de 70 ans , reste souvent d’une précision étonnante pour certains détails matériels qu’il a pu vérifier au long de son séjour au Vietnam ou en consultant les archives de l’administration coloniale.

Parfois, dans « l ‘amant» on retrouve survoltage, une grandiloquence bien à elle.   « J’ai eu cette chance d’avoir une mère désespérée d’un désespoir si pur que même le bonheur de la vie, si vif soit-il, quelquefois, n’arrivait pas à l’en distraire. » Mais ici, c’est sa vérité profonde, pourquoi la cacher ?

»Le mot conversation est banni.(..)Nous sommes ensemble dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie.C’est là que nous sommes au plus profond de notre histoire commune, celle d’être tous les trois des enfants de cette personne de bonne foi, notre mère, que la société a assassinée. Nous sommes du côté de cette société qui a réduit ma mère au désespoir. A cause de ce qu’on a fait à notre mère si aimable, si confiante, nous haïssons la vie, nous nous haïssons. » La singularité du texte c’est que la frappe, la cadence de chaque phrase de Duras :elle nous renvoie à des thèmes et des obsessions des années 60. L’amant chinois est déjà dans « Hiroshima mon amour »(1960) .Les mêmes situations, les mêmes détails sensuels. reviennent, intacts, frais. La française du film d’Alain Resnais est déjà nue dans une chambre d’hôtel, contre un asiatique à la peau « si douce « La moiteur de l’air signalée dans le scénario du film c’est la moiteur de l’Indochine de sa jeunesse , et déjà un estuaire est là, l’immensité du ciel, et aussi la lente montée de la marée, et déjà ,le delta, l’estuaire d’Hiroshima au Japon coïncide avec le Mékong . Les gestes amoureux sont les mêmes. La situation est la même puisque l’amant japonais plus âgé dit : « Si jeune, que tu n’es encore à personne précisément. » comme l’amant chinois. Et chez la jeune femme, comme une évidence, le sentient qu’une « moralité douteuse » les réunit.

On trouve aussi le même mélange du couple entre extase et de détresse, entre calme et inquiétude, entre amour profond et érotisme, et toujours une pudeur dans la révélation. Quand l’amoureuse d’Hiroshima se souvient de sa mère à Nevers, on retrouve les images de la mère, la nuit, qui veille devant son bungalow au Cambodge. Extrême douceur et extrême détresse caractérisent quasiment tous les couples dans l’œuvre, depuis l’été dans « Les petits chevaux de Tarquinia »(pour moi son plus beau livre) jusqu’à « Dix heures et demi du soir en été ». A chaque fois l’histoire d’une femme qui s’écarte du mariage et défie le monde entier par une passion amoureuse clairement affichée devant le mari et les amis .

Permanence ,rémanence, persistance des grandes images fondatrices venues de l’enfance : la jeune française amoureuse dans un hôtel d’Hiroshima est tournée vers la rue, comme la lycéenne de Saïgon sur le lit avec son chinois.

Déjà une note fondamentale revient, déjà dans le film la figure masochiste est là qui mêle extase érotique et douleur. « Tu me tues. Tu me fais du bien » Puis aussi, autre thème qui construit son œuvre « Je mens. Et je dis la vérité. ». L’œuvre, en spirale, revient et repasse sur quelques images. C’est étonnant cette fidélité, et surtout cette autorité de la parole qui émane des phrases répétées, une litanie, une mélopée, qui tient son aplomb,  sa vérité, de sa répétition musicale et minimaliste. Vers la fin du livre, ça devient chant pur et mélancolique.

Je referme mes notes. Les nuages venus de la mer sont partis. Le ciel est vide, gris, pâle. Le bol de café noir est toujours là. Tout ce que j’ai appris de Duras persiste : le bac, les rizières, le voyage en car pour indigènes, Madame La Directrice, les foules de Saïgon, l’estuaire, le bac, la limousine, la douceur déchirante, d’une écriture qui se confie autant à l’oubli, aux blancs, à l’amnésie, qu’au souvenir. Hélène Lagonelle qui deviendra Lol V. Stein, Tout ce qui est écrit dans « l’amant » reste en mémoire. L’incantation Duras fonctionne. Je range mes notes. Tout est là. Je regarde des flaques d’eau, des mouettes tourbillonnent. Je reste incrédule devant ce paysage maritime breton qui devient durassien. Oui, la persistance du récitatif durassien agit comme une radioactivité lente et invisible qui contamine le lecteur , d’autant que la mer grise, ce matin, ses nuées pluvieuses viennent de loin et restent suspendues.

Chez le notaire

J’étais donc assis dans ce bureau aux reflets acajou face au notaire qui me demandait un peu agacé :

– Mais vous ne m’avez pas compris, il s’agit de quelqu’un de mes amis qui fait une offre d’achat de votre bien, cette superbe demeure qui..

-Attendez, attendez vous voulez dire qu’avant que je prenne les clés de cette maison qui a appartenu à ma famille depuis des générations ,cette maison il y a déjà quelqu’un qui  voudrait l’acheter?.

-Oui. Oui, c’est une opportunité car le..

Il ajouta, se penchant vers ses paperasses  :

-C’est une simple suggestion et une offre très intéressante..vu l’état.. vu l’état… des..des huisseries.. les infiltrations d’eau côté jardin et..

-Quoi ? Quel état ? De quoi parlez vous ?

-Mais..

– Enfin qui vous a chargé de transmettre cette offre ?..C’est quoi cette combine ?.. Je ne veux pas vendre, je vais m’y installer cet après-midi et même ce matin.

Et le notaire :

-Mais je suggérais seulement …étant donné l’ampleur des travaux…

Pendant qu’il se perdait une nouvelle fois en explications et justifications de sa démarche, je comprenais, moi, qu’à peine avais-je hérité de cette grande demeure familiale ,le domaine de mon enfance, qu’il voulait m’en déposséder. Sans doute une combine habituelle avec une agence immobilière du coin. En préparant la succession, il avait eu le temps de monter une petite escroquerie, un rachat pour des clopinettes d’une demeure Restauration et que j’appelais « La maison de Madame de Rênal » et qui était restée les volets clos pendant un an.. un peu à l’abandon je l’avoue mais je découvrais stupéfait qu’il était prêt à anéantir ce domaine et ses somptueuses tapisseries à fleurs fanées dans le moisi de l’humidité et ses volutes décoratives en train de s’effacer , tout l’afflux de ce passé me revenait dans mes insomnies ou mes somnolences pendant les ultimes réunions dans la salle de rédaction. J’étais monté si souvent dans le feuillage laqué et ténébreux du magnolia que le vieux journaliste que j’étais y restait suspendu. Il ne savait rien de tout ça cet idiot de notaire dans la prolifération de ses dossiers et de ses volumes de Droit.

Ballotté dans le TGV, je m’étais enfoncé , à moitié assoupi, dans ce jardin clos, dominé par un clocher massif. Sous l’immense magnolia et ses épaisses feuilles vernies on avait installé la table de ping-pong. Les invités arrivaient nombreux et jacassant. Et cet imbécile de notaire voulait me priver de cette moiteur, de cette touffeur, et l’hiver du vent d’Autan, si aigre, qui tombait d la Montagne noire. En poussant la porte et ses panneaux de verre granité je retrouvais la mousse de savon mal essuyée sur mes oreilles que ma mère ôtait d’un vigoureux coup de pouce , et mon père qui m’aidait avec tant de patience à enfiler mes gants de laine avant de m’emmener à l’école , et le fourneau de fonte avec des rondelles qu’on ôtait avec un crochet, et les deux beaux oreillers trop blancs, immaculés, rebondis, comme des dieux assoupis dans la pénombre du lit monumental avec ses boules de cuivre (avec au-dessus un Christ en ivoire avec un rameau de buis coincé derrière sa tête de supplicié ) et l’amoncellement d’un rouge sombre et satiné de l’édredon qui devait enfouir mes deux géniteurs . Leur absolu silence quand ils pénétraient dans cette chambre , les débris de leurs vêtements sur les chaises Empire, tout ceci m’avait intrigué .J’imaginais une crypte sépulcrale .Père et mère devenus gisants de pierre dans les ténèbres , et les lents gestes parcimonieux, timides, hésitants, de ces deux là comme s’ils n’avaient jamais cédé à une franche étreinte. Ma mémoire enfantine assimilait l’acte de chair à un noyau de mort. Je soupçonne aujourd’hui que leurs ébats devaient être le résultat d’un épuisant marchandage du côté de mon père.

Dans quelques instants, je quitterai cette étude de notaire et ses bibliothèques vitrées à croisillons , je rejoindrai ce vieux vestibule si familier les murs bruns ornés gravures algériennes , et encore et toujours la clinique de Sétif meringue blanche. Je devais retrouver mes billes de verre aux volutes de sulfures cachées dans les tiroirs d’un nécessaire à couture.. Je voyais courir sur les murs les monstrueuses ombres projetées par les phares de voitures qui franchissaient les grilles de l’ancien Collège Royal les soirs de Décembre. Il ne se doutait pas une seconde de la puissance, du mystère et de la majesté louis-philiparde que portaient et les hauts murs nus de cette demeure familiale. Il voulait brader ça au premier traîne-patins venu comme si les maisons n’étaient pas des êtres vivants… Je revoyais la bonbonne de verre sur le rebord de la fenêtre emplie d’un liquide vineux dont la surface était couverte d’une couche de guêpes mortes , certaines en train de grésiller.

Et l’autre avec sa cravate club nouée de travers qui continuait à débiter ses vaseuses justifications précisant que même les huisseries devaient être remplacées à cause de je ne sais quelle espèce de vers à bois. Il avait même osé utiliser le terme de « grave déficience thermique » Je remarquais surtout cette tête flasque avec un début de bajoues (trop de gueuletons dans les hostelleries  du coin?) posée sur un col amidonné ,il ressemblait à la tête émaciée d’ Holopherne posée sur un plat d’argent.Je cherchais les gouttes de sang.

– Vous savez la charpente tient par miracle,dit-il. Enfoncez une lame de canif vous verrez ça rentre comme dans du beurre..Non croyez moi les travaux vont vous coûter les yeux de la tête..C’est pas à vous que j’apprendrai les taux d’intérêt des banques actuellement et le manque de main-d’œuvre qualifiée ,d’ailleurs mon beau-frère..

Et il se lève pour tirer le store de toile en disant :

– Y’a de quoi manger un sacré capital..

Je dis :

-Et le magnolia ?

-Quel magnolia ?

-Le magnolia au milieu du jardin,lui aussi il est bouffé par les vers ?

Il remua les papiers officiels pour se donner une contenance. Qu’est-ce qu’elle foutait là cette boite de chocolats Suchard sur le radiateur ?

Je rêvais alors de me balader en espadrilles parmi les pièces vides, flâner, errer, guetter, écouter les rafales de vent , toutes les musiques d’autrefois . Je les entends encore les invités de mes parents ,certains avec des fume cigarettes nacrés , quand tout le monde était en shorts ou jupes plissées évasées . Au lieu de travailler ma version latine , je me demandais si Irène,la femme plantureuse de l’expert-comptable, la meilleure amie de ma mère, était baisable ou pas,avec son châle posé sur ses seins lourds.

Le notaire avait avancé le dossier vers moi. J’avais vite paraphé les feuillets et je m’étais levé, abrégeant ses considérations sur les rumeurs d’un changement à la tête du conseil municipal et de prochains travaux pour un nouveau parking devant l’ancien collège royal.

J’avais traversé la ruelle furieux, et poussé la lourde porte vitrée qui coinçait . Enfin je retrouvais le damier noir et blanc du vestibule et la cage d’escalier qui s’achevait par une rotonde jaunie par les intempéries.

Je claque et ferme les verrous,enfin chez moi. Je me détends.

Je tire la table de jardin vers la fenêtre, j’envoie valdinguer mes mocassins et m’étire. Mon royaume est retrouvé..Les soirs orageux reviennent avec leur touffeur .

Je prends un whisky .Ils sont tous là, Querlin, Valmy, et Chaplain si délicat avec ses chemises grises, fines, avec des partitions de Ravel sous le bras , et son épouse Léna, une poupée de porcelaine avec ses cheveux noirs coupés sur la nuque, à la Louise Brooks.

La fenêtre du deuxième étage n’a plus ses lourds volets. C’était là que j’avais vu sa silhouette si sage , son Kimono entrebâillé et sa main qui disparaissait dans le reflet de la vitre dans un curieux geste. Etait- ce un appel ? Revenue dans la cuisine, elle n’avait pas répondu à mes mes questions . Je finis par dire n’importe quoi de banal ,sa lèvre inférieure si bien ourlée, luisante, m’attirait.

Je les écoute mes chers disparus pérorant , Valmy avançant dans l’allée , ses pieds repoussant les feuilles de magnolia dans un froissement rêche,promenant un regard hautain sur nous. Je les avais invité à la Toussaint , année particulièrement froide. Les routes étaient encombrées de neige sale dans le Quercy. La Simca dérapait , Valmy frottait la buée du pare- brise avec son gant pour découvrir le paysage calme, immaculé,d’une plaine avec une fumée qui monte droit dans un ciel gris. La première nuit dans les pièces humides je me souviens que j’essayais de déchiffrer les visages de ces jeunes femmes endormies que je connaissais à peine. Elles s’étaient emmitouflées dans des couvertures, ou enveloppées dans des plaids , dormant dans les canapés humides du grand salon.Le sang dans les corps ne fait aucun bruit.

Les premières nuits sont de pur cristal dans cette région. On entend craquer les pins.Ma jeunesse se recolore pendant que je chiffonne du papier journal pour la première flambée.

Mes amis, ce sont mes chemins perdus : ils se métamorphosent et évoquent leurs affaires bizarres dans des journaux vite disparus ou revendus . Querlin , à chaque petit déjeuner, posait un trente trois tours de Wagner sur électrophone et la Chevauchée des Walkyries réveillait tout le monde dans des fracas de cuivre. J’ agaçais le chat avec un stylomine . Valmy nous bassinait avec son admiration pour Michel Rocard. Je savais que Valmy , à Châteauroux, avait noirci des rames entières de papier pour enfin trouver la pulsation majestueuse d’une phrase qui en ferait le rival de Faulkner.Son prochain roman serait annoncé en, première page dans son journal préféré,Libération , avec une photo de lui dans une pose soigneusement étudiée, un imper négligemment jeté sur ses épaules comme Albert Camus .

J’ai retrouvé l’ article jauni. Valmy déclarait que le monde politique devenait follement arbitraire et qu’il fallait enfin bref des types dans son genre qui redonnent un fonction aux sources numineuses et authentiques de l’Écriture.  Je n’avais pas osé lui demander ce que veut dire « numineux »*. Sur la table de jardin il posait ses minces lunettes ronde ,métalliques, fragiles comme une sauterelle.

Querlin amassait un matériel photographique considérable il me montrait des archives prises dans la bibliothèque d’Alger, pour raconter la vie de mes grands-parents et oncles à Sétif, quand ils étaient propriétaires d’une clinique toute neuve qui ressemblait à un casino, avec son toit terrasse badigeonné de blanc .J’avais vu les photos d’amateurs mal cadrées. J’avais noté des palmiers et une silhouette en burnous (ou djellaba?) près d’ une mule.

Deux jours plus tard, je croise le notaire dans la supérette.

-Vous devriez vous présenter aux prochaines élections municipales..avec le nom que vous portez.. ça serait du tout cuit !..

Il ne savait pas que grâce à cette maison je m’étais mis à l’abri de la vaste insolation humaine agitée et carnavalesque des grandes villes. 

Il insiste :

-Et pourquoi, pas venir notre club de bridge ?..Ma sœur aînée était je crois très liée avec votre mère..

Les chambres du premier étage ont toutes des cheminées immenses, des trumeaux vieux vert à fausses colonnes rainurées et brins d’olivier .C’est là, que muni d’un couteau de cuisine , j’ouvre les cartons de déménagement . Je déplie des robes d’avocats . Je coupe les ficelles de paquets de vieux journaux, Sud-Ouest, France soir, La Dépêche de Toulouse . Je trouve également des dépliants touristiques d’un syndicat d’initiative pour le Lauragais, des piles froissées de programmes de théâtre, « Bobosse «  d’André Roussin avec François Périer ,et Daniel Soriano en justaucorps dans le rôle de du « Marchand de Venise » et Edwige Feuillère dans Léocadia et aussi une photo dédicacé à Arlette ,de Daniel Ivernel en empereur romain avec une couronne de lauriers sur la tête.

A feuilleter ces vieux programmes je me souviens que ma mère, avant de connaître mon père , était folle de théâtre et courait toutes les couturières avec sa meilleure amie . Elle avait gardé des piles entières de ces programmes, avec les esquisses des décors de Jean-Denis Malclès pour Anouilh , intercalés entre les réclames pour des parfums ou des marques de champagne et des esquisses de décor au fusain, des robes de chez Patou, si bien qu’on on ne sait plus, à feuilleter ces vieilleries trop bien dans quel siècle on est.

La journée s’effrite en regardant le mur d’en face. Il voit les hautes fenêtres d’un collège.J’ entends la cloche du pensionnat religieux, et je me demandes comment j’ai pu vivre aussi longtemps ,dans l’Orne, loin de tes parents, sous un préau à écouter la pluie ruisselante ou le choc régulier des wagons de marchandises qui s’assemblaient dans la gare de triage. S’user le cœur à se souvenir  ne vaut rien.

L ‘obscurité s’accroit avec la tombée du jour .Des trainées rouge des nuages apparaissent derrière le clocheton massif. Chaque soir défait cette journée unique, qui tourne, revient, calme, attentive, et rassemble tes amis jusqu’à demain.

Jason répète qu’il se sent lié à toutes les espèces animales du jardin. Devant le canal du Midi, Lisa revient sur le sentier de halage ,ses bras nus couverts des petites égratignures , les minuscules boutons de nacre de son chemisier sont arrachés. Elle reprend les rames de la barque et dans le silence de l’eau trop verte, avec son large chapeau de paille elle ressemble à Virginia Woolf .

Oui, reste devant ton verre Jason, avec l’humble sollicitude des objets étalés sur la table, ce verre épais empli d’un whisky pale, ,les glorieux débris de cacahuètes dans le cendrier en céramique et deux feuilles vernies du magnolia, reste avec tes amis disparus dans la religieuse complicité de ce jardin.

Bois.

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* Le Numineux: le sacré, conçu comme une catégorie spécifique de l’expérience humaine, distincte aussi bien de la sphère éthique que de la sphère rationnelle.

Les illustrations sont des tableaux de Pierre Bonnard

« Les privilèges » de Stendhal, ses ultimes fantaisies

Mes meilleurs vœux 2025 aux compagnes et compagnons qui fréquentent ce blog. Je vous souhaite à tous de ne jamais céder à l’indifférence et de ne pas perdre de temps à haïr.

A propos de Vœux, relisons ces bien curieux «  privilèges » de Stendhal, catalogue de voeux fantasques et ultime fantaisie d’un Stendhal en mauvaise santé.

C’est le 10 avril 1840 que le Stendhal de 57 ans, rédigea un texte vraiment étrange qui fut découvert assez tard .Il l’intitula « Les privilèges ». C’est deux ans avant sa mort, un consul qui s’ennuie et qui se sait malade mais cache sa maladie à ses proches. .Le premier janvier de cette année là ,il a des étouffements .Le 11 février de 1841, dans une lettre à son ami Di Fiore, il avoue pour la première fois ses ennuis de santé « Je me suis colleté avec le néant », formule restée célèbre. Depuis des années il fait de l’hypertension, a subi des pertes de connaissance, cherche ses mots , et a des minutes entières de confusion. C’est à ce moment qu’il dresse ce catalogue des vœux et souhaits pour lui même,ces privilèges » qui forment le fond de sa vie rêvée. Au moment même où il sent les plaisirs les plus immédiats et sa santé devenir un vrai problème de chaque jour ,il s’évade de la réalité, il rêve, comme il l’a fait avec « La Chartreuse de Parme ». Il rêve d’un monde accordé à ses désirs. Il ne s’agit pas vraiment de simples fantaisies et drôleries d’imagination : elles en révèlent beaucoup sur les désirs secrets de l’auteur.

Voici ce qu’il écrit en tête de son papier, s’adressant directement God , lui l’athée :

Rome, 10 avril [18]40. God me donne le brevet suivant

ARTICLE 1

Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée: alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore. ?

ARTICLE 2

Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

ARTICLE 3

La mentula, comme le doigt indicateur, pour la dureté et pour le mouvement; cela à volonté. La forme deux pouces de plus que l’orteil, même grosseur. Mais plaisir par la mentula seulement deux fois la semaine. Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l’être qu’il voudra pourvu que cet être existe. Cent fois par an il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra.

ARTICLE 4

Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion, huit fois pour l’amitié, vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

ARTICLE 5 Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

ARTICLE 6

Miracles. Aux yeux de tous ceux qui ne me connaissent pas, le privilégié aura la forme du général Debelle mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au whist, à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs; il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.

Article 7

Miracle. Quatre fois par an il pourra se changer en l’animal qu’il voudra, et ensuite se rechanger en homme. Quatre fois par an il pourra se changer en l’homme qu’il voudra; plus, concentrer sa vie en celle d’un animal lequel, dans le cas de mort ou d’empêchement de l’homme n° 1 dans lequel il s’est changé, pourra le rappeler à la forme naturelle de l’être privilégié. Ainsi le privilégié pourra quatre fois par an et pour un temps illimité chaque fois occuper deux corps á la fois.

ARTICLE 8

Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt pendant deux minutes une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire en courant cinq lieues en une heure.

ARTICLE 9

Tous les jours à 2 heures du matin le privilégié trouvera dans sa poche un napoléon d’or, plus la valeur de quarante francs en monnaie courante d’argent du pays où il se trouve. Les sommes qu’on lui aura volées se retrouveront la nuit suivante, à deux heures du matin, sur une table devant lui. Les assassins, au moment de le frapper, ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant: «Je prie que les souffrances d’un tel cessent, ou soient changées en telle douleur moindre». Les voleurs seront frappés d’un accès de choléra aigu, pendant deux jours, au moment où ils se mettront à commettre le vol.

ARTICLE 10

À la chasse, huit fois par an, un petit drapeau indiquera au privilégié, à une lieue de distance, le gibier qui existera et sa position exacte. Une seconde avant que la pièce de gibier parte, le petit drapeau sera lumineux; il est bien entendu que ce petit drapeau sera invisible à tout autre que le privilégié.

ARTICLE 11

Un drapeau semblable indiquera au privilégié les statues cachées sous terre, sous les eaux et par des murs; quelles sont ces statues, quand et par qui faites et le prix qu’on pourra en trouver une fois découvertes. Le privilégié pourra changer ces statues en une balle de plomb du poids d’un quart d’once. Ce miracle du drapeau et du changement successif, en balle et en statue, ne pourra avoir lieu que huit fois par an.

ARTICLE 12

L’animal monté par le privilégié, ou tirant le véhicule qui le porte, ne sera jamais malade, ne tombera jamais. Le privilégié pourra s’unir à cet animal, de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Ainsi, le privilégié montant un cheval ne fera qu’un avec lui et lui inspirera ses volontés. L’animal, ainsi uni avec le privilégié, aura des forces et une vigueur triples de celles qu’il possède dans son état ordinaire. Le privilégié transformé en mouche, par exemple, et monté sur un aigle, ne fera qu’un avec cet aigle.

ARTICLE 13

Le privilégié ne pourra dérober; s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. Il pourra tuer dix êtres humains par an; mais aucun être auquel il aurait parlé. Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes.

ARTICLE 14

Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt-quatre heures.

ARTICLE 15 Le privilégié prenant une bague au doigt et disant: «Je prie que les insectes nuisibles soient anéantis», tous les insectes, à six mètres de sa bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc., etc. Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux, prendront la fuite, saisis de crainte, et s’éloigneront d’une lieue.

ARTICLE 16

« En tout lieu,le Privilégié, après avoir dit « je prie pour ma nourriture, trouvera:deux livres de pain, un bifteck cuit à point, un gigot idem, une bouteille de Saint-Julien,une carafe d’eau,un fruit, une glace, et une demi tass de de café.Cette prière sera exaucée deux fois dans les vingt-quatre heures. »

ARTICLE 17 Dix fois par an, le demandant, le privilégié ne manquera ni avec un coup de fusil, ni avec un coup de pistolet, ni avec un coup d’une arme quelconque, l’objet qu’il aura voulu atteindre. Dix fois par an, il fera des armes d’une force double de celui avec lequel il se battra ou essaiera ses forces; mais il ne pourra faire de blessure causant mort, douleur, ou désagrément, durant plus de cent heures.

ARTICLE 18 Dix fois par an, le privilégié, le demandant, pourra diminuer des trois quarts la douleur d’un être qu’il verra, ou, cet être étant sur le point de mourir, il pourra prolonger sa vie de dix jours, en diminuant des trois quarts la douleur actuelle. Il pourra, le demandant, obtenir pour cet être souffrant la mort subite et sans douleur.

ARTICLE 19 Le privilégié pourra changer un chien en une femme, belle ou laide; cette femme lui donnera le bras et aura le degré d’esprit de Mme Ancilla* et le cœur de Mélanie**. Ce miracle pourra se renouveler vingt fois chaque année. Le privilégié pourra changer un chien en un homme, qui aura la tournure de Pépin de Bellisle, et l’esprit de [un blanc] (le médecin juif).

* Ancilla, c’est le sobriquet que Stendhal donne à Virginie Ancelot ( épouse de Jacques Ancelot ,auteur dramatique et académicien) qui tient un salon littéraire très à la mode que Stendhal fréquente chaque mardi (avec son ami Mérimée ) à partir de 1830, année heureuse car Stendhal publie « Le rouge et le noir » qui impressionne dans les salons et le fait reconnaître comme un véritable écrivain. Voici comment Madame Ancelot le décrit : » il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes ».Il y avait pas mal de disputes entre Stendhal et Madame Ancelot,qui trouvait notre écrivain trop libéral, trop impertinent,à son goût et saugrenu dans ses saillies.Mais ils continuèrent à s’écrire pendant des années.

**Il s’agit de la comédienne Mélanie Guilbert, née à Caen, découverte sur une scène de Marseille le 25 juillet 1805Pendant un ans ce Stendhal de 22 ans vivra heureux avec elle à Marseille ; elle était naïve, fragile et tendre. Stendhal écrit dans son journal » Je ne croyais pas qu’un si beau caractère fut dans la nature ».C’est une première parenthèse heureuse qui se ferme en février 1806 Mélanie partira, se sentant moins aimée .Elle se suicide le 18 août 1828 à 48 ans Elle voulait que l’on fasse graver sur sa tombe : « Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine. » Stendhal lui garda son affection et son estime. Il écrivit dans Souvenirs d’égotisme : « Je cours la chance d’être lu en 1900 par les âmes que j’aime, les Madame Roland, les Mélanie Guilbert… »

On notera que dès l’article 1, Stendhal se souhaite « une mort par apoplexie », au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur morale ou physique ». Il fut exaucé puisqu’il eut une attaque le 22 mars 1842 à la sortie d’un dîner avec le ministre Guizot, sur le trottoir longeant le Ministère des Affaires Étrangères de l’époque, au 24 rue des Capucines ».Son cousin Romain Coulomb arrive 20 minutes après sa chute : »Je le trouvai sans connaissance dans une boutique vis-à-vis du lieu où il était tombé, je ne pus obtenir de lui ni une parole ni le moindre signe. On le transporte à son hôtel et là il meurt à 2 heures du matin sans avoir repris connaissance dans sa chambre de l’Hôtel de Nantes, 78 rue Neuve -des-Petits Champs, actuel n°22 de la rue Danièle Casanova.

« La Montagne magique » a cent ans.

Avant que se termine l’année 2024, je voudrais rappeler que « La montagne magique » de Thomas Mann a été publiée il y a exactement cent ans. J’ai déjà longuement écrit sur ce blog la richesse thématique de ce roman d’initiation si riche, si foisonnant, qui parle de notre Europe .

Pour fêter ce centenaire, je donne deux extraits. Puisse-t-il donner à quelqu’un l’envie d’ouvrir ce roman qui, je le signale, bénéficie d’une nouvelle traduction tout à fait remarquable de Claire de Oliveira. Cette traduction vient de sortir en Livre de Poche. Elle comporte des annotations abondantes et une magistrale postface. Thomas Mann lui même a défini ainsi son roman devant les étudiants de Princeton: « J’ai voulu narrer un jeu satirique, le conflit comique entre des aventures macabres et la décembre bourgeoise. »

Thomas Mann à Davos en 1921

Extraits:


« Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c’est pourquoi j’ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l’heure sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m’a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais une profession civile, une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n’y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux rien dire, sauf qu’elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments (…) pour Clawdia Chauchat (…) depuis que j’ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu’ils ont eu (…) déraisonnablement raison de moi. C’est pour l’amour d’elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j’étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j’ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances, (…) de sorte que, je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu’aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort. »

« Il se peut que le vide et la monotonie dilatent l’instant et l’heure en les rendant interminables, tandis qu’ils abrègent les grandes, les énormes masses de temps, et les font se volatiliser jusqu’à les réduire à néant. À l’inverse, un contenu riche et intéressant est sans doute en mesure d’écourter et d’alléger une heure, voire une journée ; cependant, sur une grande échelle, il confère au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, si bien que les années mouvementées passent bien plus lentement que ces années pauvres, vides et légères qui, emportées par le vent, se dissipent. L’ennui infini, comme on dit, n’est donc en fait qu’un abrègement pathologique du temps, ayant pour source la monotonie. Si rien n’interrompt le train-train, de grands laps de temps diminuent d’une façon qui nous donne un coup au cœur ; chaque journée étant comme les autres, tous les jours semblent n’en faire qu’un ; si l’uniformité était totale, la vie la plus longue serait perçue comme fort brève et s’éclipserait sans crier gare. L’habitude endort notre sens du temps ou du moins l’affaiblit, et c’est sûrement aussi à cause d’elle que nos années de jeunesse sont vécues comme lentes, tandis que la suite de la vie se précipite et s’envole. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant, de restaurer toute notre joie de vivre.« 

Tchekhov passe sa fin d’année à Nice

Le 28 décembre 1900, Anton Tchekhov se repose à Nice. Il vient de publier une des plus belles nouvelles qui existe au monde « La dame au petit chien » . Deux ans auparavant, il a connu le triomphe de « La mouette » auprès du public. Un an auparavant , il a commencé sa liaison avec la comédienne Olga Knipper qu’il épousera le 25 mai 1901. Pour l’instant il écrit ceci à Olga :

«  28 décembre 1900.

Imagine quelle horreur,mon toutou chéri ! On m’annonce à l’instant qu’un certain monsieur me demande à la réception.Je descends, je vois un vieillard qui se présente de la manière suivante : Tchertkov. Il a entre les mains une pile de lettres. Il apparaît que toutes celles-ci m’étaient adressées et qu’il les recevait à ma place parce que son nom ressemble au mien.L’un des tiennes (il y en avait trois en tout-les trois premières) était décachetée. De quel droit ? Manifestement, il faudra à l’avenir rédiger les enveloppes de la manière suivante : Monsieur Antoine Tchekhoff, 9 rue Gounod(ou Pension russe), Nice. Mais il faudra impérativement ajouter Antoine,sinon je recevrai tes lettres dix ou à quinze jours après leur envoi.

(..) Merci de ce que tu me dis de Tolstoï* Nous avons ici Chekthel**, en provenance de Moscou.Il a gagné à la roulette un paquet de tous les diables ,et il repart demain.Vladimir Nemirovitch*** est ici avec son épouse.Elle paraît tellement banale ici, à coté des autres femmes, on dirait une marchande de Serpoukhov. Elle achète n’importe quoi et tout, soi-disant au prix le plus bas.Je trouve dommage qu’il soit avec elle.Lui, comme à l’accoutumée, est un brave homme, avec lequel on ne s’ennuie pas.

Il faisait froid ,maintenant il fait chaud , on se promène en manteau d’été.J’ai gagné cinq cents francs à la roulette.Tu permets que je joue,mon cœur ? (..)

Olga Knipper et Tchekhov

Beaucoup de dames prennent leur repas avec moi,parmi elles des Moscovites,mais je ne desserre pas les dents.Je suis là, renfrogné, me taire et je mange obstinément ou alors je pense à toi. Les Moscovites glissent à tout bout de champ des propos sur le théâtre,désireuses, visiblement , de m’attirer dans leur conversation,mais je me tais et mange. Je trouve très agréable d’entendre, par moments, dire du bien de toi.Cela arrive très souvent, figure-toi. On prétend que tu es une bonne actrice. Eh bien, bébé,porte toi bien et sois heureuse. Je suis à toi ! Prends-moi et mange moi avec du vinaigre et de l’huile d’olive. Je t’embrasse fort

Ton Antoine »

* Dans une précédente lettre Olga notait : « Tolstoï est venu à la soirée Tchekhov et il a ri à tomber par terre.Cela lui a beaucoup plu. « 

** Chekthel fut un des illustrateurs préférés de Tchekhov

***Vladimir Nemirovitch, dramaturge, metteur en scène fut le cofondateur avec Stanislavki du Théâtre d’Art de Moscou .Il a mis en scène -avec Stanislavski –La mouette, Oncle Vania, Les trois sœurs, et La Cerisaie. Tchekhov appréciait ses jugements.

Le 23 décembre 1853, Flaubert trouve qu’il est « délicieux d’écrire »…

Voilà ce qu’écrit Flaubert la veille de Noel à sa maitresse Louise Colet dans un de ces rares moments où ,dans le chantier de « Madame Bovary » si épuisant( ce roman l’occupera cinq ans ) il se sent pour une fois heureux d ‘écrire.

Gravure de Rodolphe et Emma Bovary. Leur rencontre pendant le Comice agricole. Dessin d’Albert Fourié de 1885

À LOUISE COLET [Croisset, 23 décembre 1853.]nuit de vendredi, 2 h. 

« Il faut t’aimer pour t’écrire ce soir, car je suis épuisé. J’ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 h de l’après-midi (sauf 25 minutes à peu près pour dîner), j’écris de la Bovary. Je suis à leur Baisade,* en plein, au milieu. On sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et depuis un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. Je me suis levé de ma table et j’ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J’ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop foutu (pardon de l’expression), c’est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d’enivrement. – Et puisque je suis dans l’amour, il est bien juste que je ne m’endorme pas sans t’envoyer une caresse, un baiser, et toutes les pensées qui me restent.

Cela sera-t-il bon ? Je n’en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à B. [Bouilhet] un ensemble quand il va venir). Ce qu’il y a de sûr, c’est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs ! Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour. – Est-ce orgueil ? ou piété ? est-ce le débordement niais d’une satisfaction de soi-même exagérée, ou bien un vague et noble instinct de Religion, mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au Bon Dieu, si je savais qu’il pût m’entendre. – Qu’il soit donc béni pour ne pas m’avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d’esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours ! aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l’éternel brouhaha des Formes et des Idées :« Qu’importe à mon orgueil qu’un vain peuple m’encense…»

Louise Colet

Ceci doit être un vers de Mr de Voltaire, quelque part, je ne sais où. Mais voilà ce qu’il faut se dire. J’attends La Servante avec impatience. – Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : « Si j’étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers. » Pas même tes souliers, mais la trace, l’ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l’eau du Styx. – Quant aux offres de Du C. [Camp] relativement à Me Biard, il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n’y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. – Mais si j’étais directeur d’une Revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B. [Biard] ne sont pas pires que d’autres. Tout se vaut au-dessous d’un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu’ils l’accepteraient, à moins que ce ne soit un parti pris de t’écarter complètement, ce qui se peut ? Il faudrait pour cela renouer avec le D. [Du Camp]. – Et c’est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j’emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l’aime encore au fond, mais il m’a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c’est pour moi « comme s’il était déjà mort », ainsi que dit le duc Alphonse à Me Lucrezia.

Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu’il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?). B. [Bouilhet] ne m’a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J’avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je ne me suis pas trompé. Mais elle a l’air de mener ça bien, rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée. Elle connaît le monde, elle pourra ouvrir à B. [Bouilhet] des horizons nouveaux. Piètres horizons ! il est vrai, mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social, depuis la cave jusqu’au grenier. – Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait à quels sucs d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous distillons dans faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Éternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal.

J’ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingotte et son chien. Pauvre bonhomme, comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d’hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose, que de manœuvres et de trahisons et de larmes et d’angoisses ! – C’est de tout cela que ressort le grotesque ; et le tragique aussi ! L’un et l’autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu, comme une rangée de dents blanches, au-dessus du bavolet noir. –

Adieu, chère bonne Muse ; de t’écrire m’a [fait] passer mon mal au front. Je le mets sous tes lèvres et vais me coucher. »

Gustave Flaubert

* »La baisade » dont il est question fait allusion aux amours d’Emma Bovary et de Rodolphe qui occupent les chapitres VIII ,IX et X de la deuxième partie du roman.

Voici le passage auquel Flaubert fait allusion dans sa lettre:


« Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l’on avait abattu des baliveaux. Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour. […] Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle tâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant.
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.
— Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !
Il l’entraîna plus loin, autour d’un petit étang, où des lentilles d’eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l’herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.
— J’ai tort, j’ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.
— Pourquoi ?… Emma ! Emma !
— Oh ! Rodolphe !… fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule.
Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »

Eliane

Les nuages viennent souvent de la mer le matin. Alors je m’installe sur la terrasse avec une montagne de paperasses et un bol de café noir. Et là, tout un suçotant une biscotte et sa gelée de groseille, je consulte et revisite ma documentation sur la vie et les amours de Kafka. Parfois je lève la tête , la baie est une étendue de mercure et ressemble à un lac à l’abandon . J’entends le grincement du lit que pousse la femme de ménage au premier quand elle passe le balai.. Je replonge dans les papiers froissés en me demandant pourquoi j’ai choisi d’écrire cet essai sur Kafka ,

cet angoissé avec ses lettres pathétiques toutes en suppositions, hypothèses ,avertissements, aveux et rétractations, insincérités, ruses, digressions, cherchant sans cesse a établir des contacts pour mieux les disloquer, et qui vit le coït comme un châtiment avec sa Felice, sa Gerti ou sa Milena, mais quel type rasoir.

Et pourtant je sens en moi couler un peu de son sang. Il faut dire que j’ai une vision pessimiste de la littérature. J’ai une théorie : tous les écrivains sont des grands Malades, d’impitoyables malades. Ils essaient tous de vous contaminer par la lecture , de semer en vous une définitive perte de confiance en la vie, fossoyeurs armés de pelles qui essaient sans cesse de vous dissuader d’aller plus loin, de clore immédiatement votre vie comme on ferme une maison de vacances fin août, des types qui doivent écrire à deux heures du matin avec, sur la table de chevet ,trois lames de rasoir , des boites de somnifères , une bouteille de scotch , tous des types qui jouent les prophètes de malheur. Prenez les tous, Pavese et ses gémissements de dragueur impuissant, Pasolini en débardeur et sa grosse tête toute en bosses et creux et son élocution fiévreuse dans des orbites trop marqués, et Philip Roth et son regard qui ne s’arrête sur rien quand il est interviewé .on devine qu’il a envie de lancer sa machine à écrire sur le journaliste, ou Thomas Bernhard et son rire grinçant qui vous dévore. Tous essaient d’anéantir le faible espoir que vous avez de passer une belle journée ,ils essaient, avec leur bouquin, de s’asseoir sur vos genoux pour mieux étaler leurs brèches, leurs failles, leurs fissures. Ils tentent tous de massacrer votre petit espoir d’avoir une famille joyeuse et équilibrée, l’espoir de séduire à une jolie fille et de prendre un rendez vous avec elle pour boire un Ti punch au Bar du Soleil en lui regardant la nuque.

  Dés que vous les lisez ,ils stimulent ce que vous avez de perturbé et réveillent les démons invisibles que vous vous cachez  . Ils se prennent tous, mais alors TOUS, pour des prophètes. Vous avez dû le remarquer ils sont inspirés par la tuberculose, par la peur du mariage ,par la solitude, Leur livre de chevet qui les inspire c’est le Livre de Job qu’ils vous lancent à la figure. Ils sont absolument imbattables pour vous dégoûter de vivre ou simplement de boire un café au soleil en regardant une fille qui sort de l’eau en tordant sa chevelure mouillée. Ils séquestrent le lecteur dans leurs idées folles comme Sartre ,et vous mettent dans un état de chiennerie pénible. Ils n’ont même pas la courtoisie de garder pour eux leur amertume. L’espace de papier sur lequel ils « pensent » est chez eux la couleur même de ce blanc clinique que nous redoutons tous. Je ne parle même pas du pire d’entre eux, Thomas Mann. Il nous balance 800 pages serrées sur un sanatorium tout équipé confort moderne dans les Alpes, avec des cinglés à tous les étages qui déraillent tous du fond de leur chaise longue enneigée . Dés qu’ils inscrivent quelques mots sur du papier, c’est déjà un diagnostic, ou une ordonnance ,une condamnation .Je préfère lire le catalogue d’outillage Bricorama.

Ce matin là donc je terminais la lecteur du mon chapitre VI ,celui où Kafka parle interminablement de ses sœurs, crache sur ses parents, se plaint du bruit des autres, insiste lourdement sur les effets nocif du contact prolongé avec ses chers humains quand je vis, en contre bas une grande femme blonde en maillot blanc sortir de l’eau. Je reconnus Éliane la nouvelle maîtresse de mon ami Bernard qui tient le Bar de l’escadrille de l’aéroport de Dinard. Éliane, quel nom délicieusement suranné qui sent son pavillon de banlieue et son entre deux guerres . Je quittai mes paperasses et m’accoudai au balcon. Éliane attrapait une serviette éponge roulée dans un cabas tressé. Lorsqu’elle me vit , elle m’adressa un grand signe chaleureux.

-Venez prendre un café  !

Enveloppée dans sa large serviette orange à rayures bleues ,frissonnante, mouillée, elle prit l’étroit escalier rocheux dans un joli mouvement des hanches et me rejoignit.

Je lui préparai un café italien.

-Toujours dans votre travail sur Kafka ?

-Toujours.

J’ajoutai :

-Quel sale type.

Éliane m’attirait.Elle n’avait pas une beauté conventionnelle,mais une espèce de douceur et de plénitude qui émanait de son visage rond, avec un regard un peu insistant dans son immobilité,comme si elle n’avait vécu que pour cet instant si précieux:vous regarder et vous comprendre. Elle me faisait penser à ces madones italiennes mais surtout à un portrait d’Isabelle d’Este peint par le Titien, mais je n’osais pas lui dire.

Isabelle d’Este pare Le Titien

Ce matin là elle portait une montre Swatch rose dont le cadran était à la fois couvert de gouttelettes et rayé . Je ne sais pas pourquoi ce genre de détail me fascine et me rend heureux pour quelques instants.

– Je vous dérange.

-Non Éliane. C’est Kafka qui me dérange.

-Ah. Alors quittez le.

Elle voulut ajouter quelque chose ,mais inclina la tête,prit une mine sévère et s’exclama :
-Mais vous saignez ! Votre menton !

-Oui, en me rasant.

Elle fouilla dans son cabas, sortit un kleenex froissé.

-Ça doit vous faire mal.

-Pas du tout.

-Vous n’avez pas un pansement chez vous ?

-Non.

-Laissez moi faire.
Elle fouilla dans son cabas et en extirpa un flacon en verre torsadé et en pulvérisa le contenu ambré sur le mouchoir en papier.

– Ça pique,murmurai-je.  

-Vous êtes douillet.

– Très.

Au delà de la baie ,la masse forestière se teintait de nuances argentées obscurcies par des nuages légers. Je ne sais pourquoi cette vision de l’autre rive suscitait en moi des pensées tendres Une sorte de buée s’était formée entre nous, mais j’étais sans doute le seul à m’en apercevoir. J’examinai son bras long et si mince, quand elle continuait à tapoter ma petite coupure.

-Ça vous arrive souvent de vous couper en vous rasant ?

Je levai la tête pour lui montrer une cavité sous la mâchoire.
-Vous voyez cette entaille ? Je l’aie faite à 18 ans, en me rasant dans le dortoir de mon collège .

Elle resta bouche bée.

– C’est une entaille profonde. Une erreur de jeunesse qui m’émeut quand je passe devant un miroir. J’ai fait ça avec un rasoir prêté par mon meilleur ami. I l s’appelait Ambroise, fils d’un marchand de spiritueux. C’était un jeudi matin, je me préparais pour mon tout premier rendez vous amoureux, la fille d’un bijoutier.

Je sentis la délicatesse du toucher d’Eliane pour soigner ma coupure. J’évoquai alors ce passé brumeux sorti d’un dortoir hivernal.

-On glissait les lames entre deux petites mâchoires de métal et on revissait le tout par le manche. Et voilà.

Elle s’écarta . Son rond visage était si soigné et lisse que cela me perturba.
-Ça ne saigne plus. Vous avez des amours coupants. Je dois rentrer.
Je fus dépité, j’avais envie qu’elle me soigne toute la journée.

-Vous n’avez pas ces petits pansements qui résistent à l’eau ?

– Je ne me baigne jamais.

– Ça ressaigne.

-Tant mieux .

Éliane refouilla dans son cabas tressé à fleurettes et sortit alors un petit miroir rond , au verso on voyait des cochonnets ailés sur fond d’azur. Très Walt Disney.

-Regardez.

-Oui, dis-je sobrement ,ça saigne encore .

-Ça coule sur votre cou.

-Je peux aller chercher un torchon, dis-je.

-Vous n’‘avez pas une serviette propre ?

-Non, tout est sale devant la machine à laver.

J’allai chercher un torchon dans la cuisine.La femme de ménage balayait les marches du petit escalier étroit qui menait aux chambres.

– C’est qui cette dame ?

-Une amie.

Éliane me soigna encore avec précision et délicatesse. Sa chevelure était imprégnée d’un capiteux parfum automnal.

-Vous avez des traits réguliers,dit-elle .

-Vous aussi.

Elle ajouta :

-J’ai lu vos poèmes. Ils sont ..inattendus.

-Bof.

– Ce ne sont pas de grands cris métaphysiques.

-Non.

– Je ne comprends pas ce qu’est venu faire cette histoire de godemiché.

Je ne dis rien.

-Ce qui m’a le plus frappé c’est que vous êtes un écrivain joyeux.

-Ça a été écrit il y a longtemps.Une dizaine d’années.

-Ce n’est plus moi.

-Il y a des pensées joyeuses, des poèmes joyeux.

-Oui, c’est vrai. Je regrette cette époque.

-Ça reviendra.

J’ajoutai pompeusement :

-C’est pour ça que je ne survivrai pas dans ce milieu.

-Quel milieu ?

-Le Milieu Littéraire.

Je me vantai :

-J’ai écrit ce recueil avec beaucoup de facilité, comme si j’écrivais en dormant. C’était agréable.

Je pensai à un escargot qui laisse une trace scintillante sur son passage.

-Vous êtes doué.

-La preuve que mes poèmes sont mauvais c’est que pour créer un artiste véritable doit souffrir et exhiber sa souffrance.

-Vraiment ?

-Et une autre preuve qu’ils sont médiocres c’est qu’ils ont été refusés par les éditeurs à Paris.

Je lui saisis le bras .

-Je vais vous faire une confidence.

-Oui ?…

– Mes poèmes furent à compte d’auteur.

Je me versai une tasse de café.

– Les critiques de poésie -espèce en voie de disparition comme les hannetons- aiment les trucs affreux et incompréhensibles genre René Char. La tyrannie de incompréhensible.

Au rendez-vous des amis, de Max Ernst

Elle sourit.

– Je peux avoir du café ?

J’emplis sa tasse et offris du sucre.

Le vent se leva légèrement.

-Le monde entier, le monde littéraire en particulier se roule dans la souffrance.

Il y avait une nuance de compassion paisible dans le visage d’Éliane qui se métamorphosa en une imperceptible ironie.

– La maladie est très avancée.. de Michel Deguy à à.. à..

Éliane avait posé un doigt sur mes lèvres.

-Vous pouvez ôter vos lunettes ?

-Oui.

J’ôtai mes lunettes
-Un jour je vous dessinerai.

-Ça me pique encore.

– Le sang ne coule plus.

Je dis :

-Restez encore.

Votre sang est d’un rouge sombre.Le mien est plus clair.

-Restez encore.

Elle saisit sur la table mon paquet de Benson.

– Un jour je viendrai dans votre maison et je m’y installerai.

Je lui tendis une allumette enflammée. Elle me prit l’allumette des mains, fit grésiller le tabac et replaça l’allumette dans la coquille saint-jacques qui me servait de cendrier.

-Demain je vous téléphonerai.

-oui.

-Je vous achèterai un rasoir électrique..

-oui.

J’ajoutai :

-Quand ?

-Demain.

-Demain je changerai les draps de votre lit.

Elle regarda mon tas de papiers ,mes travaux.

Demain je ferai un grand feu dans la cheminée avec tout ça ,et je vous pousserai dans l’eau.

-Oui.

Mon portable se mit à sonner. Je ne répondis pas. Elle me tendit sa cigarette.

-Et demain je vous apprendrai à fermer les portes de votre maison. Vous en savez pas.

Je ne sais pas pourquoi, mais je pensai que j’étais exactement à l’ endroit sur terre où je devais être.

La tempête Darragh avale Saint-Malo

Au milieu de la nuit, je suis réveillé par des grondements et des roulements qui cernent le quartier, puis la percussion des rafales d’eau tambourine sur les vitres de l’appartement. J’ai le vague sentiment, au fond du lit, d’être saisi roulé emporté dans un grande machine à laver cosmique. Les chats se sont dressés, inquiets et m’interrogent du regard. Au lever du jour, les toits s’argentent ou ternissent, les nuages sont d’énormes écorchures qui laissent voir des trous dans le ciel. Tout au long de la rue en pente que mon appartement domine les régulières éclaboussures jaunes des lampadaires s’étoilent et se cristallisent sous les rideaux de pluie . Des voiles d’eau errent sur les toits et cheminées . Pas un oiseau alors qu’en général ils sont nombreux, goélands, mouettes, corneilles, passereaux, pies, colombes, etc. Les fils électriques sautillent tandis que toutes les antennes de télévision vibrent. Sur la place de la mairie des tourbillons de papiers et détritus forment un curieux manteau d’arlequin déchiré ou ressemblent à des bouts de papiers colorés dans une classe maternelle en plein délire qui les éparpillent . Les verdures dans les jardinets, les courettes, les impasses, si nombreux, sont tordus, brassés, sculptés, rincés, secoués par des bourrasques. Les lierres font remuer les façades. La matinée alterne entre soudains rayonnements argentés sur une cascade de toits ou des passages d’ombres de lourds nuages bas qui curieusement, tourbillonnent et repartent en sens inverse.

Les rues ténébreuses, en enfilade, s ‘ornent de fissures de lumière blanche. Au coin du square, un voit un gros morceau de gouttière de balancer puis tomber sur un trottoir en travaux. Un échafaudage haut ressemble à une grand-voile qui se déploie et gonfle . .Si on approche de la mer, c’est comme une sorte de rêve d’écume,la grande lessive est là , une sorte d’égarement houleux avec des projections immenses de vagues devenues vapeurs qui courent le long du Môle des Noires . Le sentiment de quelque chose de si vaste et disloqué dans ce déménagement océanique que l’idée d’immersion totale de la ville et de ses remparts vous saisit .J’ hésite entre exaltation océanique et inquiétude pour les passants. Tout l’après-midi le ciel reste chargé, noirâtre parfois, un lavis brun puis marqué par une trouée si paisible et si haute d’un bleu léger étonnant. La mer , elle, est » hersée »( image de Paul Claudel) de vagues troubles jaunes sableuses sales, c’est un gigantesque bouillon ,un pot au feu qui garde à la fois des morceaux de nuit. La succession régulière des successives vaporisations qui approchent, roulent, éclatent sur la forêt de pieux du Sillon laisse pantois. Sur la digue une foule de badauds imprudents (ils se croient devant leur téléviseur) et parmi eux un couple avec fillette . Ces parents admirent l’espèce de chambardement des vagues qui sautent très haut. Puis ils luttent courbés, incapables d’avancer contre une soudaine bourrasque. Ils rient mais soudain, affolés, voient leur fillette de 4 ans, emmitouflée doudoune , partir comme une cerf-volant contre la muraille. Ceux là comprennent alors leur inconscience . Des nuages montent en divers champignons atomiques. Il récupèrent leur enfant et le câlinent en rejoignant une ruelle.

Vers la retenue d’eau du port des Sablons sorte d’étang noirâtre qui ferme les Sablons , vers les pontons, la flottille des voiliers saute .Les drisses claquent. Les coques se cabrent et sautillent sous les vagues courtes.Des nappes d écume rincent les dalles de la cale et font des murmures d’eau et des ruissellements

Dessin de Victor Hugo « Ma destinée »

Au dessus de la Rance , un ciel bas et des nuages en fumée, et la ligne des lumières de Dinard disparaît. Vagues lentes, lourdes, elles viennent de loin avec leurs crêtes d’écume, sorte de moutons entêtés qui se lancent sur le promontoire rocheux avec des explosions de blancheur. Les pins oscillent et craquent. Je vois une plaine argileuse agitée , avec ici ou là des traits d’ écumes, venus du plus bas de l’horizon. La côte est dans la démesure . Revenant vers la mairie,sous une parasol malmené par les rafales, le marchand d’huîtres qui propose ses bourriches d’huîtres du cap Fréhel et aussi de tourteaux couverts avec soin de sacs de jute. Il sert sous une lampe à acétylène de rares passants emmitouflés.

Plus haut rue Ville Pépin quelques vitrines scintillent de bijoux. Des panneaux lumineux d’une agence de voyage tournent nuit et jour et proposent images de cocotiers et de mer du sud indigo dans la luminescence Kodachrome tandis qu’une starlette en maillot de bain rayé ôte ses lunettes de soleil et sourit aux trottoirs déserts.

Un soir à Aubervilliers, Goldoni

Ce soir, la mer ressemble à une plaine désolée,de la grisaille à perte de vue avec quelques fines traces d’écume. L’hiver vient . Le mouvement de la houle ressemble à un discret signe mystique. Souvent à cette heure il m’arrive de prendre des ciseaux et de découper une nécrologie dans Ouest-France , aujourd’hui, c’est à propos de Lucile M. une comédienne modeste, née en Normandie, morte la semaine dernière dans une ruelle humide de Domfront, chez sa fille. Elle travailla 40 ans pour le le théâtre subventionné et pour la radio. Elle vient de mourir dans l’oubli le plus total Et c’est à elle que je dois un des meilleurs souvenirs. Une soirée parfaite. Elle jouait le rôle de la pimpante Mirandolina dans « La Locandiera » de Goldoni. Ce personnage pétulant fascine les hommes qui viennent dans son auberge. Cette impertinente « patronne » d’auberge je l’ai découverte à Aubervilliers, un soir de neige. Je sens encore l’odeur fade de cette bouillie de neige le long des boulevards, puis sur mes gants lorsque j’ai frotté le pare-brise à une station service . Chaque fois que je descend les marches d’une salle, je retrouve ce léger battement de cœur devant le rideau des théâtres , je pense à elle. Ce soir hivernal j’ai donc franchi les portes vitrées de ce Centre Dramatique National, j’entends encore la rumeur d’une foule débonnaire qui bavarde sous les lumières du hall , et je me dirige vers deux types en noir qui déchirent les billets . Dans la salle envahie de murmures de voix déjà, pas mal de gens assis dans les lumières douces . Beaucoup de couples lisent le programme ou échangent. D’autres vérifient leurs places numérotées, puis dérangent les assis ,les obligent à se lever, se recaler, ranger leurs jambes, leurs manteaux. Quand les lumières baissent , tout le monde se tait, c’est un moment suspendu et magique, les bavardages s’éteignent, tant de gens rassemblés dans la grotte obscure découvrent derrière le rideau qui se lève :un décor sous la neige, une auberge un peu de travers et une toile de fond de collines aux teintes douces. En avant scène quelques chaises de jardin, une table sous la pergola ,deux comédiens habillés XVIII° siècle, en redingote, le Chevalier de Ripafratta et le Marquis de Forlipopoli . Le premier ,grand maigre, tricorne sur la tête , tout en jambes, bas blancs, souliers à boucles, une épée au côté, joue avec sa canne dans la fausse neige. L’ autre, rondouillard, écarlate, gros mollets , gilet chamois déboutonné, bourre sa longue pipe . La canne de l’homme au tricorne brille instant. On entend des cris et des rires en coulisses. Puis arrivent, pieds légers, deux lingères vénitiennes avec de vastes tabliers bruns et des paniers gonflés de draps. Je me retrouve soudain dans le pli caché de mes années de lycée mes premières sorties scolaires au Jeunesses Musicales de France à Argentan quand un violoniste et un pianiste en frac mal repassé apparaissaient dans une salle de classe éclairée au néon ;on avait repoussé les pupitres à encrier au fond, contre la cloison vitrée.

Depuis j ‘ai passé tant d’heures dans les théâtres de Paris ou de province dans les festivals, dans des rencontres de plein air que je sais que Don Juan va mourir dans deux heures et que les clodos de Beckett n’auront jamais fini leur bavardage, Ce soir là, Lucile fut merveilleuse, coquette, impertinente, pétillante, virevoltant entre des barons caresseurs , odieux, insolents, câlins, vexés, tyranniques, contents d’eux . Je tombe sur elle par hasard dehors, après la représentation, près d’un escalier de secours .

Ce n’est plus Mirandolina mais Lucile dans son petit imper , émaciée, démaquillée,frigorifiée, essayant d’ouvrir un grand parapluie noir ,une femme ordinaire fatiguée , elle trottine vers le parking, monte dans une petite Renault boueuse et démarre tous phares éteints. Je la retrouverai dix ans plus tard dans un couloir de la Maison de la radio, en train de répéter un texte  d’Obaldia, avec Jany Gastaldi , son amie de Conservatoire .

Plus tard dans un Coriolan , elle est noyée dans la foule des figurants vêtus de toges sales marchant dans une fausse paille. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Puis en ouvrant Nice-Matin à une terrasse de café je découvre son petit visage triangulaire dans une photo de manif des intermittents à Avignon . Je savais qu’en vieillissant elle lisait de la poésie de Hölderlin ou Rainer Maria Rilke ou des extraits de romans de Tournier dans les lycées ; elle avait aussi tourné à Cabourg pour la télévision en lisant des passages de La Recherche. . Elle était aussi passée dans une émission de télévision, tard le soir, pour raconter les cours d’Antoine Vitez au Conservatoire.

Il fait nuit dehors, une nuit calme et glaciale de Janvier . Sur le parking la neige frôle les visages de ceux qui cherchent leurs voitures et leurs clés .Tu cherches où peut bien se cacher la petite troupe des comédiens, la troupe hivernale , la troupe nocturne fondue dans la lanterne sourde d’un hiver qui n’en finit pas ,la petite troupe de comédiens aux fringues indécises avec des manteaux peau de mouton retournée et des comédiennes aux chevelures en cascade .Cette troupe où va-t-elle va oublier sa fatigue, le tas de costumes laissé dans les coulisses, des gants oubliés sur une table de maquillage, ? Il y a celui qui ,depuis l’entracte, ne pense qu’à un grand verre de Quincy et sa buée froide, et l’autre qui en a marre de prononcer des mots des autres et qui cherche les siens sans les trouver, comme le restant de sa vie, les jeux sont faits Je dis tout de travers depuis un sacré moment… et celle qui voudrait tellement jouer Strindberg ,Mademoiselle Julie, pour qu’enfin on sache de quoi elle est capable .Finiront-ils -ils devant un plateau d’huîtres sur glace pilée dans une brasserie de la gare du Nord ? L’exaltation et le trac sont passés, mais, mais quoi ? En attendant on ne sait quoi ils se demandent tous, si ce soir la guerre avec le public a été perdue ou gagnée à.  Tu en aperçois deux qui se bécotent à l’arrière d’une DS.. c’était la petite qui jouait Clarice avec celui qui jouait Pantalon, ou Arlequin non ? ..

Tu prends le grand boulevard qui mène vers Paris .La neige est devenue une pluie insidieuse et noire qui saupoudre les ponts vers la Conciergerie . C’est curieux ce monde de carton-pâte, de déguisements mal peints , de visage de plâtre, de pourpoints enchâssés d’or, de cris de bête qui montent vers les cintres, de silences de complots, de fanfares, ces forêts de jolies jeunes femmes aux beaux seins qui courent derrière le décor . Les morts ne sont jamais tout à fait morts, ni les servantes d ‘auberge ni les soubrettes chez Molière , il n’y a que les rois qui agonisent dans leur grandiloquence sur des chemins vides après la bataille. Maintenant tu files vers Saint-Sulpice ,le ciel noir est devenu blanc , ta vie blanche est devenue noire, même pas, grise.