Mes meilleurs vœux 2025 aux compagnes et compagnons qui fréquentent ce blog. Je vous souhaite à tous de ne jamais céder à l’indifférence et de ne pas perdre de temps à haïr.

A propos de Vœux, relisons ces bien curieux « privilèges » de Stendhal, catalogue de voeux fantasques et ultime fantaisie d’un Stendhal en mauvaise santé.
C’est le 10 avril 1840 que le Stendhal de 57 ans, rédigea un texte vraiment étrange qui fut découvert assez tard .Il l’intitula « Les privilèges ». C’est deux ans avant sa mort, un consul qui s’ennuie et qui se sait malade mais cache sa maladie à ses proches. .Le premier janvier de cette année là ,il a des étouffements .Le 11 février de 1841, dans une lettre à son ami Di Fiore, il avoue pour la première fois ses ennuis de santé « Je me suis colleté avec le néant », formule restée célèbre. Depuis des années il fait de l’hypertension, a subi des pertes de connaissance, cherche ses mots , et a des minutes entières de confusion. C’est à ce moment qu’il dresse ce catalogue des vœux et souhaits pour lui même,ces privilèges » qui forment le fond de sa vie rêvée. Au moment même où il sent les plaisirs les plus immédiats et sa santé devenir un vrai problème de chaque jour ,il s’évade de la réalité, il rêve, comme il l’a fait avec « La Chartreuse de Parme ». Il rêve d’un monde accordé à ses désirs. Il ne s’agit pas vraiment de simples fantaisies et drôleries d’imagination : elles en révèlent beaucoup sur les désirs secrets de l’auteur.
Voici ce qu’il écrit en tête de son papier, s’adressant directement God , lui l’athée :
Rome, 10 avril [18]40. God me donne le brevet suivant
ARTICLE 1
Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée: alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore. ?
ARTICLE 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.
ARTICLE 3
La mentula, comme le doigt indicateur, pour la dureté et pour le mouvement; cela à volonté. La forme deux pouces de plus que l’orteil, même grosseur. Mais plaisir par la mentula seulement deux fois la semaine. Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l’être qu’il voudra pourvu que cet être existe. Cent fois par an il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra.

ARTICLE 4
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion, huit fois pour l’amitié, vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.
ARTICLE 5 Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.
ARTICLE 6
Miracles. Aux yeux de tous ceux qui ne me connaissent pas, le privilégié aura la forme du général Debelle mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au whist, à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs; il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.
Article 7
Miracle. Quatre fois par an il pourra se changer en l’animal qu’il voudra, et ensuite se rechanger en homme. Quatre fois par an il pourra se changer en l’homme qu’il voudra; plus, concentrer sa vie en celle d’un animal lequel, dans le cas de mort ou d’empêchement de l’homme n° 1 dans lequel il s’est changé, pourra le rappeler à la forme naturelle de l’être privilégié. Ainsi le privilégié pourra quatre fois par an et pour un temps illimité chaque fois occuper deux corps á la fois.
ARTICLE 8
Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt pendant deux minutes une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire en courant cinq lieues en une heure.
ARTICLE 9
Tous les jours à 2 heures du matin le privilégié trouvera dans sa poche un napoléon d’or, plus la valeur de quarante francs en monnaie courante d’argent du pays où il se trouve. Les sommes qu’on lui aura volées se retrouveront la nuit suivante, à deux heures du matin, sur une table devant lui. Les assassins, au moment de le frapper, ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant: «Je prie que les souffrances d’un tel cessent, ou soient changées en telle douleur moindre». Les voleurs seront frappés d’un accès de choléra aigu, pendant deux jours, au moment où ils se mettront à commettre le vol.

ARTICLE 10
À la chasse, huit fois par an, un petit drapeau indiquera au privilégié, à une lieue de distance, le gibier qui existera et sa position exacte. Une seconde avant que la pièce de gibier parte, le petit drapeau sera lumineux; il est bien entendu que ce petit drapeau sera invisible à tout autre que le privilégié.
ARTICLE 11
Un drapeau semblable indiquera au privilégié les statues cachées sous terre, sous les eaux et par des murs; quelles sont ces statues, quand et par qui faites et le prix qu’on pourra en trouver une fois découvertes. Le privilégié pourra changer ces statues en une balle de plomb du poids d’un quart d’once. Ce miracle du drapeau et du changement successif, en balle et en statue, ne pourra avoir lieu que huit fois par an.
ARTICLE 12
L’animal monté par le privilégié, ou tirant le véhicule qui le porte, ne sera jamais malade, ne tombera jamais. Le privilégié pourra s’unir à cet animal, de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Ainsi, le privilégié montant un cheval ne fera qu’un avec lui et lui inspirera ses volontés. L’animal, ainsi uni avec le privilégié, aura des forces et une vigueur triples de celles qu’il possède dans son état ordinaire. Le privilégié transformé en mouche, par exemple, et monté sur un aigle, ne fera qu’un avec cet aigle.

ARTICLE 13
Le privilégié ne pourra dérober; s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. Il pourra tuer dix êtres humains par an; mais aucun être auquel il aurait parlé. Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes.
ARTICLE 14
Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt-quatre heures.
ARTICLE 15 Le privilégié prenant une bague au doigt et disant: «Je prie que les insectes nuisibles soient anéantis», tous les insectes, à six mètres de sa bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc., etc. Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux, prendront la fuite, saisis de crainte, et s’éloigneront d’une lieue.
ARTICLE 16
« En tout lieu,le Privilégié, après avoir dit « je prie pour ma nourriture, trouvera:deux livres de pain, un bifteck cuit à point, un gigot idem, une bouteille de Saint-Julien,une carafe d’eau,un fruit, une glace, et une demi tass de de café.Cette prière sera exaucée deux fois dans les vingt-quatre heures. »
ARTICLE 17 Dix fois par an, le demandant, le privilégié ne manquera ni avec un coup de fusil, ni avec un coup de pistolet, ni avec un coup d’une arme quelconque, l’objet qu’il aura voulu atteindre. Dix fois par an, il fera des armes d’une force double de celui avec lequel il se battra ou essaiera ses forces; mais il ne pourra faire de blessure causant mort, douleur, ou désagrément, durant plus de cent heures.
ARTICLE 18 Dix fois par an, le privilégié, le demandant, pourra diminuer des trois quarts la douleur d’un être qu’il verra, ou, cet être étant sur le point de mourir, il pourra prolonger sa vie de dix jours, en diminuant des trois quarts la douleur actuelle. Il pourra, le demandant, obtenir pour cet être souffrant la mort subite et sans douleur.
ARTICLE 19 Le privilégié pourra changer un chien en une femme, belle ou laide; cette femme lui donnera le bras et aura le degré d’esprit de Mme Ancilla* et le cœur de Mélanie**. Ce miracle pourra se renouveler vingt fois chaque année. Le privilégié pourra changer un chien en un homme, qui aura la tournure de Pépin de Bellisle, et l’esprit de [un blanc] (le médecin juif).

* Ancilla, c’est le sobriquet que Stendhal donne à Virginie Ancelot ( épouse de Jacques Ancelot ,auteur dramatique et académicien) qui tient un salon littéraire très à la mode que Stendhal fréquente chaque mardi (avec son ami Mérimée ) à partir de 1830, année heureuse car Stendhal publie « Le rouge et le noir » qui impressionne dans les salons et le fait reconnaître comme un véritable écrivain. Voici comment Madame Ancelot le décrit : » il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes ».Il y avait pas mal de disputes entre Stendhal et Madame Ancelot,qui trouvait notre écrivain trop libéral, trop impertinent,à son goût et saugrenu dans ses saillies.Mais ils continuèrent à s’écrire pendant des années.
**Il s’agit de la comédienne Mélanie Guilbert, née à Caen, découverte sur une scène de Marseille le 25 juillet 1805Pendant un ans ce Stendhal de 22 ans vivra heureux avec elle à Marseille ; elle était naïve, fragile et tendre. Stendhal écrit dans son journal » Je ne croyais pas qu’un si beau caractère fut dans la nature ».C’est une première parenthèse heureuse qui se ferme en février 1806 Mélanie partira, se sentant moins aimée .Elle se suicide le 18 août 1828 à 48 ans Elle voulait que l’on fasse graver sur sa tombe : « Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine. » Stendhal lui garda son affection et son estime. Il écrivit dans Souvenirs d’égotisme : « Je cours la chance d’être lu en 1900 par les âmes que j’aime, les Madame Roland, les Mélanie Guilbert… »
On notera que dès l’article 1, Stendhal se souhaite « une mort par apoplexie », au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur morale ou physique ». Il fut exaucé puisqu’il eut une attaque le 22 mars 1842 à la sortie d’un dîner avec le ministre Guizot, sur le trottoir longeant le Ministère des Affaires Étrangères de l’époque, au 24 rue des Capucines ».Son cousin Romain Coulomb arrive 20 minutes après sa chute : »Je le trouvai sans connaissance dans une boutique vis-à-vis du lieu où il était tombé, je ne pus obtenir de lui ni une parole ni le moindre signe. On le transporte à son hôtel et là il meurt à 2 heures du matin sans avoir repris connaissance dans sa chambre de l’Hôtel de Nantes, 78 rue Neuve -des-Petits Champs, actuel n°22 de la rue Danièle Casanova.
et que Dieu devienne un bon Diable ne me surprendrait pas de la part de Stendhal…,
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on peut y voir aussi une parodie de pacte diabolique. Le Stendhal-Garou, découvreur de statues etc n’étant peut-être pas là par hasard. Bonne année à tous
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Merci pour vos voeux, Paul. Souhaitez moi aussi de lire enfin un peu plus de Stendhal. J’y suis pratiquement réfractaire alors que Balzac, Flaubert, Zola, les anglais, les russes, pas de problème. C’est un mystère indéchiffrable…
Bonne Année à vous et bonnes lectures (et relectures, puisque vous avez tout lu!)
Amicales pensées
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J’avais écrit à l’amble en écho à vos vœux, ô combien précieux.
Maintenant, j’entre un peu plus dans ces vœux de Stendhal qu’il s’adresse à lui-même. Un peu magiques, transformant les échecs en réussite d’une façon un peu farfelue et cocasse. Quand on apprend qu’il était déjà souffrant, donc angoissé par le pressentiment de la mort, le visage du « privilégié » devient celui d’un clown triste qui se moque de lui-même. Étonnant ! Il y a du Cyrano dans cette bravade.
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Ce n’est plus « Soyez réaliste, demandez l’impossible », mais Faites comme si l’impossible vous était déjà accordé — à condition, évidemment, que l’acte soit « rédigé dans les formes prescrites », de manière à ce que the Supreme Judge of the Universe ne puisse refuser ces privilèges « sous prétexte du silence, de l’obscurité ou de l’insuffisance » de description des grâces consenties : coincé, God, c’est lui qui risquerait d’être « poursuivi comme coupable de déni de justice »…
Un avenant de madame moi-même à l’article 4 :
« La haine se change en bienveillance en regardant le pseudo d’écran et frottant une bague sur la touche « command » de son clavier, si le privilégié se trouve dans l’impossibilité de voir l’être haineux. Ces miracles ne pourront avoir lieu que vingt fois par an pour la cessation de la haine ; pour l’inspiration d’une simple bienveillance cinquante fois s’agissant des acerbes, et cent fois des soupe au lait. »
Quant aux vœux, soyons utopistes et souhaitons-nous une année suffisamment bonne.
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Bonne année Paul ..avec beaucoup d agreables toutes petites coupures de rasage
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Une coïncidence, https://memoriavelata.blogspot.com/2024/12/aspettando-i-nuovi-stendhaliani.html
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A l’amble …
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