Arno Schmidt, l’insurgé des landes du Lüneburg

Arno Schmidt est vraiment un cas à part. Cet écrivain allemand (Hambourg 1914-Celle, Basse-Saxe, 1979) est devenu célèbre avec « Scènes de la vie d’un faune ».

Publié en 1953, ce roman d’un misanthrope athée, voltairien, est une charge contre le comportement des allemands sous Hitler qui, aussi, revendique «  l’ imbécillité » du christianisme. Le livre se présente dans des séries de paragraphes plus ou moins longs pour raconter les aventures de Düring. C’est un fonctionnaire de sous-préfecture. Ce père de famille d’une cinquantaine d’années pousse d’énormes colères contre le fanatisme de ses concitoyens. Le cœur du texte-et son morceau de bravoure- décrit le bombardement des Alliés vers Hambourg qui oblige Düring à se réfugier dans une cabane dans les landes avec une jeune voisine, dont il s’est épris. Avec pas mal d’ironie Schmidt nous explique qu’au au XIXème  siècle, cette cabane a servi de repaire à un déserteur de l’armée napoléonienne, dont Düring a patiemment reconstitué le périple. Ici, Schmidt autodidacte en profite pour étaler son érudition immense et parfois inventée .Dans ce texte on a déjà toute l’originalité de cet écrivain ,archiviste halluciné, collectionneur de fiches et de photos. L’œuvre dénonce la fondamentale bestialité de ses compatriotes et de toute l’espèce humaine. Il sait de quoi il parle , il a été enrôlé 5 ans sous l’uniforme de la Wehrmacht. Pour aborder cette œuvre , déconcertante à première vue, il convient de commencer par ses « romans courts » , »Les Enfants de Nobodaddy, ». Ce triptyque écrit entre 1951 et 1953, composé de « Scènes de la vie d’un faune », de « Brand’s Haide » et « de Miroirs noirs » vient d’être édité en un seul volume que je recommande. On a là une vue emblématique et assez complète de cet art iconoclaste .Il y a chez Arno Schmidt un mélange percutant de monologue intérieur, de maximes improvisées, de message intempestifs, de descriptions de paysages expressionnistes, hallucinés, de (mauvaises) humeurs totalement assumées et de réflexions inattendues, d’allusions historiques , géographiques ,étymologiques. Ajoutez à cela des capsules de citations, des perspectives utopiques, des jeux sur la langue parlée, des références à l’Antiquité la moins connue , des images qui semblent arrachées à l’enfer de Dante.

Les lecteurs français ont pu découvrir cet iconoclaste en 1961 grâce à deux éditeurs, Maurice Nadeau et Christian Bourgois. Mais son introduction en France fut particulièrement lente.

Un homme s’est merveilleusement acharné à le traduire, à le commenter, et à l’éditer avec soin , c’est bien Claude Riehl, aux éditions Tristram. Bien que cet auteur soit considéré comme un classique après-guerre en Allemagne, il reste en France lu par un petit cercle de fanatiques, les « happy fews ».

Claude Riehl a affronté les grandes difficultés de traduction puisque tous les tons sont mélangés, collés, imbriqués, par Schmidt. Le trivial et le noble, le conformiste et l’allumé, le culinaire ou l’érotique. Le montage (au sens cinématographique) des textes est virtuose, tout en digressions et dérapages amers, diaboliques, moqueurs, volontiers méchants. On passe du message faussement publicitaire, aux dialectes régionaux de l’Allemagne du Nord, au ton conférencier, aux parodies de commandements militaires , à une dénonciation du militarisme et des conformismes ,bref Schmidt assemble , désosse, déconstruit son époque, son pays, ses habitants. Mosaïques de textes et réflexions de toutes sortes où les jeux de langage, les confidences, les photos décrites, des éclairs de conscience, des prophéties instantanées, ou de fausses notices explicatives sont convoqués pour s’accumuler dans une même page.

Claude Riehl a réussi cette gageure de traduire cette prose expérimentale dont certains disent qu’elle doit beaucoup à James Joyce- sans que j’en sois bien convaincu .

Ce qui est évident, c’est que Schmidt a fait disjoncter la langue allemande. Il a balafré la littérature d’après guerre de couleurs violentes , de lunes , de brouillards, de nuits froides, d’aubes violettes comme jaillis d’un tableau de Nolde. Il a cassé la douceâtre torpeur de l’ère Adenauer. Ses incessantes inventions verbales, ses italiques, ses incidentes, ses digressions, empêchent toute lecture apaisée. Virtuose dans l’imprécation (« Rien ! Je ne sais rien !Je ‘me mêle de rien(Mais il y a une chose que je sais: Tous les politiques , tous les généraux, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre , commandent, donnent des ordres, sont des pourris ! Sans exception ! Tous ! Je me rappelle encore très bien les grands progroms.. » écrit-il dans « Scènes de la vie d’un faune ».

S’il est un texte qui m’a particulièrement frappé, c’est bien « Miroirs noirs ». Schmidt met en scène une troisième guerre mondiale nucléaire (une de ses obsessions en temps de Guerre Froide) qui a ravagé les trois quarts de la planète. Les survivants retournent à un barbare état de nature. Le narrateur à vélo pédale comme un dératé et traîne une petite charrette ,sorte de Robinson Crusoé dans un paysage plat et vitrifié.« Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot ».C’est un manuel de survie par un acharné de l’errance , hache à la ceinture et grande barbe, volontiers alcoolique, qui donne son avis sur tout, aussi bien sur Heinrich Heine que sur un vieux résultat de match de foot sur un terrain de sports dévasté. Il y a une rencontre, ce sera Liza, qui enfièvre le récit. Cette jeune personne a quasi réussi un tour de l’Allemagne dans la solitude la plus totale. Le plus étrange c’est que Schmidt, sur des données sinistres, arrive à composer une poésie délicate, étrange, décalée : « …si clairs et vides le monde et des grands espaces au pur et froid jeu de couleurs. Du haut des larges ponts de bois, on voyait les rails du chemin de fer qui, dans un excitant manque de mansuétude, couraient droit vers le ciel pâlissant ; les champs retournés s’étiraient à perte de vue dans l’azur ; dans les buissons d’épines – figés barbelés – des alizés pendaient tel du feu en grappes ; des gerbes isolées, comme des fagots de fils d’or dodelinant dans les champs ; partout du feuillage s’envolant couleur de magie et du vent cornant d’entre des branches rouges. le long des routes nues des faubourgs, des villas blanches reposaient derrière des jardins aux grilles dissuasives ; les pas bruissaient dans l’or froid du soir. Et lorsqu’on ramassait une de ces grandes feuilles jaunes, qu’on la tenait par la tige molle et froide, se découvrait dessous un étincelant marron rouge : noble demeure pour tel esprit déliré au manteau de soie rouge. Alors s’en venait une brève bourrasque glaciale qui retournait les feuilles traînaillantes, et l’on savait que c’était un genre de créatures à part, dont un grand nombre habitaient ce vaste faubourg mugissant. » »

Dan, un ancien article du journal Le Monde, à propos de la « scène de la vie d’un faune », le critique littéraire Eric Chevillard avait bien défini cet auteur : » C’est dans ce roman que Schmidt formule la clé de son œuvre : « Ma vie ? ! : n’est pas un continuum ! » Mensonges, donc, que la linéarité, le récit bétonné par une syntaxe qui ne doute de rien, la conscience du réel comme d’un bloc infrangible et figé. Tout vole en éclats dans cette langue incroyablement sensuelle, réactive, sensible à tous les souffles du monde, où la lune est tantôt un « crâne rasé de Mongol », tantôt le « visage émacié cuirassé d’argent » de Don Quichotte

Il ne faut pas non plus négliger les 28 « Histoires » , recueil de récits brefs, ou histoires macabres, avec des considérations sur l’astronomie et la géodésie se placent régulièrement, proses qui déconcertent le lecteur moyen, d’autant plus que l’ironie de l’auteur consiste à détourner des textes classiques comme Friedrich de la Motte Fouqué ou Ludwig Tieck .

Parus dans divers journaux allemands assez peu connus, ils furent souvent publiés avec des fautes. Claude Riehl les a réuni aux éditions Tristram. Nous sommes dans les années 50, dans la période noire de l’auteur . A cette époque de vaches maigres le grand éditeur Rowohlt avait refusé son texte « Cœur de pierre ».Par chance, Schmidt trouve des soutiens, d’abord l’éditeur Ernst Krawehl publie « Cœur de pierre » .C’est un tableau des habitants de l’Allemagne de l’Ouest jetés dans le chaos de l’après-guerre, tous saisis d’une angoisse névrotique devant la menace de l’Est. L’éditeur et écrivain renommé Alfred Andersch le publie dans sa revue. Enfin Heinrich Böll, l’écrivain catholique de Cologne, futur Nobel, l ’aide également à un moment où Schmidt , déprimé, songe à s’exiler en Irlande. On découvre aujourd’hui ces morceaux pleins de verve.

Schmidt traite aussi bien de la division de l’Allemagne, que de la manière dont les « nouveaux allemands » passent leurs vacances. Il réussit des coupes sociologiques en observant,par exemple, les discussions des routiers dans un bistrot. Il réussit une véritable critique de la vie quotidienne, qui prend aujourd’hui un relief étonnant.

Je ne cacherai pas,non plus, ma perplexité devant certains textes. Je pense en particulier à » La République des savants, » roman d’anticipation à la Jules Verne, prétendument traduit de l’anglais. Schmidt imagine(le texte est de 1958) qu’en 2008, un journaliste américain, Charles Henry Winer, arrière arrière-petit-neveu d’un obscur écrivain, un certain Arno Schmidt !…. publie un reportage sur ce qui reste d’une région du monde après une conflagration atomique.

Le reportage est si apocalyptique qu’il n’est autorisé à le publier dans aucune langue vivante. C’est pourquoi il demande à un érudit de traduire son reportage en allemand , une langue devenue morte après la disparition de l’Europe. J’avoue que je suis resté fermé à ce texte.

Quoiqu’il en soit, même si certaines proses comme « Alexandre » , roman historique fabriqué à partir des parcelles et fragments de citations de textes antiques – ou plus récents (il y a même Hölderlin) -sont plus faibles, hermétiques, cet autodidacte furieux nous offre une œuvre bourrée de causticité. Il oppose aux tragédies historiques contemporaines, un humour ravageur salutaire. Cet individualiste farouche  -qui annonce l’autrichien Thomas Bernhard dans l’art de l’imprécation- oppose sa lucidité coupante, tranchante, sa culture énorme et sa lucidité hargneuse à l’hystérie populiste de son époque.  

***

 « Ma vie ? ! ; n’est pas un continuum ! (pas seulement qu’elle se présente en segments blancs et noirs, fragmentés par l’alternance jour, nuit ! Car même de jour, chez moi, c’est pas le même qui va à la gare ; qui fait ses heures de bureau ; qui bouquine ; arpente la lande ; copule ; bavarde ; écrit ; polypenseur ; tiroirs qui dégringolent éparpillant leur contenu ; qui court ; fume ; défèque ; écoute laradio ; qui dit « monsieur le Sous-préfet » : that’s me !) : un plein plateau de snapshots brillants.
Pas un continuum, pas un continuum ! : tel est le cours de ma vie, tel celui des souvenirs (de la façon qu’un spasmophile peut voir un orage la nuit) :
Flash : une maison nue de cité ouvrière grince des dents dans la broussaille d’un vert toxique : la nuit.
Flash : des faces blanches qui zyeutent, des langues dentellent au fuseau, des doigts font leurs dents : la nuit.
Flash : membres d’arbres dressés ; gamins poussant leur cerceau ; des femmes coquinent ; des filles taquinent à corsage ouvert : la nuit.
Flash : pauvre de moi : la nuit !! « 

Extrait de « Scènes de la vie d’un faune

2 réflexions sur “Arno Schmidt, l’insurgé des landes du Lüneburg

  1. Arno Schmidt… Voilà un billet âpre, à l’écriture saccadée comme j’aime les trouver ici et particulièrement en ce jour de colère.
    Je me suis cognée à cette évocation d’un écrivain dont je ne connaissais que le nom mais aucun livre comme à la vague de Nolde. Ça fait du bien ces insoumis et leur audace. Un faune donc, au caractère intraitable, cynique à souhaits, plein de sarcasmes, percutant par ses livres qui doivent être bien difficiles à traduire. J’imagine qu’il ne devait pas avoir peur de triturer la glaise du langage quitte à se salir les mains avec malice.
    C’est bien de pouvoir l’imaginer dans sa cabane au milieu de la lande.
    Quel livre lire pour le découvrir où il y ait au moins une clairière de douceur, un clair de lune même fugitif, un peu de tendresse ? Bien sûr il y a l’Allemagne et ses dérives, l’histoire et sa violence et ses paysages.

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