En relisant Tolstoï et l’art musical de Tchekhov …

Hier soir, j’ai repris ma vieille pléiade de « Guerre et Paix » de Tolstoï. Ce qui me frappe chez lui c’est qu’une conversation se reconnait par une plénitude affirmative tranquille, aussi bien chez un enfant, un adolescent, qu’un vieillard.  Même les doutes et hésitations de ses personnages (notamment les étonnements et perplexités de Pierre) chez lui   sont développés avec une franchise sereine. Un courant vital   soutient sa prose de bout en bout. Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre Tolstoïenne est lourde, grasse, et file qu’à l’horizon.On y prend volontiers racine.

  Contraste total avec Tchekhov. Une conversation, un dialogue dans son théâtre de vibre de silences, de « temps morts »  bien vivants, avec  des sonorités inattendues,  des  doutes suggérés, des ruminations cachées, hésitations  entretenues, et les silences forment alors  des cercles concentriques aux harmonies différentes. Ses personnages patinent sur une mince couche de glace qui peut craquer à tout instant. L »es certitudes s’effondrent, les illusions glissent sous les pieds des hommes et des femmes et les laissent démunis. Certains mots lâchés-et qui semblent bien ordinaires à première vue – se mettent à vibrer longtemps, comme il arrive quand on passe un doigt mouillé sur un beau verre en cristal. S’élève alors de lentes vibrations. Chacun des mots chez Tchekhov possède une ombre portée qui joue selon les heures, les humeurs, les circonstances, les bonnes nuits fraiches ou les nuits à insomnies, et les somatisations et les  désordres physiques donc ! (Tchekhov n’est pas médecin pour rien..). Parfois la conversation s’enlise, le temps devient sable mouvant.

  Les phrases s’enrichissent de curieux échos, sombres ou clairs, avec des délicatesses, des appréhensions de diverses natures, des flux interrompus. Et la basse continue de l’ennui, toujours proche  

Chez celui ou celle qui écoute on perçoit vaguement des choses incongrues, ou inattendues. Le spectateur complète avec sa sensibilité et ses obsessions ce qui n’est pas clairement affirmé. Oui, Tchekhov fait sonner et vibrer certaines phrases banales comme un pianiste pour justement faire entrapercevoir ce qui n’est plus banal du tout, il suggère un discours oblique fascinant. Tchekhov débusque et fait éclore ce qui est caché dans la brièveté et les ellipses d’une remarque.. Des sentiments -souvent amoureux- contradictoires émettent de curieuses musiques dans les silences, comme s’il jouait en mineur, avec des dièses, des fêlures schubertiennes, bref une vraie partition musicale compliquée. Le danger pour certains metteurs en scène , c’est de faire un sort à chaque mot, ce qui ralentit  et alourdit la partition et rend mélo ce qui doit être allegretto moderato  Il est vrai que certaines répliques (genre une déclaration d’amour timide, en pointillés) sont prononcées sur  des flaques de vide, avec des creux, des non-dits, et  quelque fois , s’étale un étang de morosité  (un côté « à quoi bon », quelques mesures sur cette partition suggèrent  déjà une  défaite mal assumée..) et ça grandit à mesure que la conversation se poursuit  (et parfoispourrit) entre un homme et une femme.

 Et ce qui me séduit le plus dans ce théâtre c’est que certains personnages aux moments les plus dramatiques, en même temps qu’ils parlent, ils sont complètement AILLEURS, et pensent à autre chose dont on ne sait rien.

Bien sûr, quand on évoque Tchekhov, comment ne pas penser à cette nouvelle confondante de vérité dans l’analyse d’une rencontre amoureuse,  « La dame au etit chien » .

  La simplicité naïve si touchante d’Anna face à ce Gourov, séducteur banal, qui croit qu’il s’agit de se désennuyer par une ordinaire aventure sexuelle dans une station thermale, une de ces liaisons sans importance dans une station balnéaire, flirt   se transforme sous nos yeux en un amour profond. Il  va bouleverser ces deux vies. Je trouve que pour Noel, cet extrait de la nouvelle donne une bonne idée de l’art musical de Tchékhov, faussement simple, avec cette touche, cette note fondamentale de   morosité rêveuse, de tristesse tendre. Elle révèle les couches profondes de la sensibilité sans en avoir l’air.

« A Oréanda ils s’étaient assis sur un banc non loin de l’église, ils contemplaient la mer, à leurs pieds, sans échanger un mot. Yalta était à peine visible à travers la brume du matin, le faîte des montagnes était couvert de nuages blancs, immobiles. Pas une feuille ne bougeait, on entendait le chant des cigales et le bruit sourd et monotone qui montait de la mer parlait du repos, du sommeil éternel qui nous attend. La même rumeur s’élevait de la mer alors que ni Yalta, ni Oréanda n’existaient encore; elle s’élève aujourd’hui et s’élèvera toujours, aussi indifférente et monotone, lorsque nous ne serons plus. Et c’est dans cette permanence des choses, dans cette totale indifférence à l’égard de la vie et de la mort de chacun de nous que réside peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur terre, d’une continuelle perfection. Assis à côté d’une jeune femme qui paraissait si belle dans la clarté de l’aube apaisé et ravi par la vue de ce tableau féerique : la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Gourov songeait qu’au fond, à bien y réfléchir, tout est eau ici-bas, tout, excepté ce que nous pensons et faisons quand nous oublions les buts sublimes de l’existence et notre dignité d’homme ».

(La traduction, on la doit à  Edouard Parayre, révisée par Lily Denis .ON la trouvbe  en Folio Classique avec une préface que je recommande vivement car elle est de l’écrivain Roger Grenier qui est sans doute un de ceux qui parlent le mieux de l’art tchekhovien et  notamment des relations si complexes de Tchekhov avec les femmes)

 Enfin, si vous pouvez visionner le film sorti en 1960, en noir et blanc, c’est une rareté. Le réalisateur  Iossif Khei était un banal cinéaste soviétique. Il ne s’était jamais fait remarquer jusqu’au jour où il réussit cette adaptation d’une grande finesse, et fidèle  à l’esprit de la nouvelle.



Extrait de la nouvelle de Tchekhov « les groseilles à maquereaux »:

« Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »

11 réflexions sur “En relisant Tolstoï et l’art musical de Tchekhov …

  1. un vrai régal contrapuntique ce papier (régale c’est un instrument de musique ) Le théatre(plus que les nouvelles) de Tchekhov comme une partition de piano dont on ne serait pas sur d’avoir l’interpretation definitive..Ah si on pouvait m’ouvrir pareillement à une quelconque sensibilité tolstoienne..
    Vite plein de commentaires des merveilleux(euses) habitué (es) du lieu

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  2. les musiciens branchés écrivent contrapunCtique… (m’enfin… un pseudo qui ressemble fort à une interjection classique issue du pays de Brayse) J’ignore s’il faut les suivre…
    Pour Tolstoï, ne vous laissez pas influencer par la comparaison de paul… Il nous dit ceci, pour mieux accuser le contraste (« Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre Tolstoïenne est lourde, grasse, et file qu’à l’horizon (???) .On y prend volontiers racine »). Mais il exagère toujours les poncifs, on le sait bien. Cela dit, sa défense de Tchekhov est très classieuse et juste… je trouve, par ex. ceci (« Tchekhov débusque et fait éclore ce qui est caché dans la brièveté et les ellipses d’une remarque »). Bravo à luij pour ce nouveau billet inspirant,
    Bàv, et à MC, en outre…

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  3. donc ce bouquin-ci, tu recommandes ?
    https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070402038-regardez-la-neige-qui-tombe-impressions-de-tchekhov-roger-grenier/
    J’ai failli l’acheter la semaine dernière puis me suis ravisée.

    et quelle est, déjà, la référence de ce petit livre sur Tchékhov que tu ouvres sans cesse (tout sur Tchékhov ?)

    J’ai trouvé d’occasion le St Simon de Cabanis et je me régale. C’est assez féroce dans le genre. Jamais rien lu de pareil sur la cour de Louis XIV.

    sinon le roman russe que je ne me hâte pas de finir – seulement quelques lignes de temps en temps (car il très beau et très charmant) : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_du_Vazir-Moukhtar

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    • Margotte , un des meilleurs portraits de Tchekhov, on le doit à l’écrivain Ivan Bounine, et son « Tchekhov » (éditions du Rocher-210 pages. 18 euros 05 )
      On peut aussi ,pour mieux connaitre Bounine lire « Les Allées sombres » qui est disponible en livre de poche et qui rassemble 4O nouvelles environ( un peu trop marquées par Gogol et Tchekhov à mon gout) ) Ce qui est à retenir c’est qu’entre le jeune écrivain Bounine et Tchekhov déjà célèbre il y eut d’abord un bel échange de lettres puis une vraie amitié naquit en avril 1899 à Yalta, une amitié qui dura jusqu’à la mort en 1904.C’est un livre a mille facettes livre passionnant car le talent de Bounine est précis, si bien qu’on voit et on entend Tchekhov comme si il marchait et parlait tout haut dans son bureau . On comprend aussi avec ce livre de souvenirs que sa gloire tardive, au théâtre, laissa Tchekhov désorienté et démuni, car nombreux furent les metteurs en scène et les comédiens qui comprenaient de travers ce qu’il proposait de si neuf au théâtre.
      On y apprend aussi combien des épisodes de sa vie se retrouvent dans ses nouvelles et notamment dans « Salle 6 ». Je te recommande avec aussi le « Tchekhov » par lui-même, de Sophie Laffitte dans la collection « écrivains de toujours » car les analyses et les extraits de texte sont admirablement choisis. Et aussi plein de petites vieilles photos d’époque qui ont un effet médusant ,comme des photos de famille ;elles sont petites imprimées dans des gris pâteux, mais dégagent un parfum d’autrefois, je les revisite avec une insistance vraiment bizarre comme si j’étais un orphelin à qui on ouvre une valise pleine de photos d’une famille, avec des grands-parents que je n’aurais pas eu la chance de connaitre enfant et qui me hanteraient comme porteurs d’une sagesse et de secrets de vie perdus..
      Mais si Tchekhov devient une maladie pour toi, il faut bien sur te jeter sur sa correspondance. Collection Bouquin,s, 32 euros 1120 pages.« Tchekhov ou vivre de mes rêves » ;lettres traduites par Nadine Dubourvieux ».. Imagine ! 768 lettres.. C’est électrisant, stupéfiant, on vole de surprises en surprises.

      Enfin, comme je suis de bonne humeur, je t’offre un extrait d’ une de ses plus belles nouvelles, « les groseilles à maquereaux » -dont il était si fier- et qui date de 1898 :
      « Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
      Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »
      « La mort du Vazir-Moukhtar » de Tynianov est un roman foisonnant, picaresque, d’un humour irrésistible. Les intrigues de deux cours impériales, la russe et la persane, la sarabande de traîtres et agents doubles, les salons littéraires de Moscou et de St-Pétersbourg, les harems du chah ,la Géorgie fraîchement annexée(déjà !), dans l’empire des Romanov, tout cela est ressuscité avec une finesse ;oui, Tynianov est irrésistible.

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      • Merci. le Sophie Lafitte est maintenant sur ma table de chevet.

        Cabanis m’a un peu perdue dans la deuxième moitié de son St Simon.

        le livre que je ne recommande pas : Citati – Proust la colombe poignardée chez Gallimard
        c’est érudit, construit, émaillé de thèses pas inintéressantes mais voilà, c’est trop compact et pâteux.
        et puis cet accent mis sans arrêt sur les contrastes Lumière / Obscurité – Réussite littéraire / Echec littéraire – Assassinat / Expiation – Mort / résurrection, à longue, qui donne à l’ensemble de l’oeuvre une dimension chrétienne badigeonnée de perversion, je m’en suis lassée.
        je ne sais pas, je ne perçois pas Proust comme spécialement religieux …
        Ce qui est dit de Charlus est par ailleurs assez plat et raté.
        je crois même que la matinée de Guermantes est à un moment donné qualifiée de pochade. (ha bon …), qu’il est dit qu’il n’y a pas de mort dans La Recherche (quid de Bergotte devant le Vermeer ?), que la fin du temps retrouvé n’est que lumière (alors que je n’ai pas ce souvenir … que c’est éblouissant et vertigineux oui, mais lumière, pas souvenir)
        En revanche, ce qui se rapporte au style de Proust, au travail sur les couches apposées les unes sur les autres jusqu’à donné de la densité à chaque mot et sur la notion d’oeuvre circulaire est tout à fait juste.
        Le chapitre le plus fascinant et réussi est curieusement celui dédié à Lucien Daudet et à son admiration pour Eugénie de Montijo …

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  4. Moi je me suis contenté du « Maître de Maison « d’un certain François N et ce fut une très bonne surprise en même temps qu’un festival d’intelligence.,.

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