Les amis viennent

Fin d’après-midi. Je laisse les fenêtre ouvertes sur la courette .. Ai acheté un plateau de fruits de mer pour un couple d’amis qui doivent arriver dans l’après-midi. Ils viennent de la côte normande, de Ouistreham exactement. Je les attends accoudé au balcon de la terrasse. Journée brumeuse, ouateuse, tiédasse et moite. L’impression que le temps ne bouge plus. Le globe grince sur son axe .Il y a une éclaircie soudain. Vers la plage, quelques familles somnolent, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement trouble. 

Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit  dernière et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ce couple, Claire et Bernard, me souviens d’eux dans les années 90 ,leur jeunesse si vive.

 Je les ai connu il y a trente ans : elle c’était une stagiaire à Télérama , jeune fille souple, étroite, lascive, enjouée, délicate, vêtue de blanc comme une joueuse de tennis, cheveux d’un blond pâle . Une manière qu’elle avait de se déhancher  contre un balcon ou une portière de voiture . Elle venait au petit déjeuner, les cheveux mouillés, et quand elle courait sur la plage les seins libres batifolaient comme deux curieux oiseaux affolés sous le t-shirt. Lui, prof d’allemand au Lycée Malherbe à Caen, était distrait, grand comme un basketteur, affable et morose, sauf avec les enfants des autres qui l’enthousiasment. Quand je l’ai rencontré dans un musée à Naples,   il était toujours pris   dans des costumes trop repassés. Ses chaussures jaune orangé miroitaient. Aujourd’hui, il se balade en vieux blouson de nylon, la panse mal contenue dans un polo délavé, futal tire-bouchonné en lin et chaussures bateau poussiéreuses. Il ne s’assoit plus, s’affale dans le premier canapé venu en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez. Il mâchonne des phrases brèves et définitives sur la politique de Merkel . Elle, Claire   a troqué ses longs cheveux blonds pour   un impeccable casque de cheveux gris coupe rasoir  ,elle porte désormais  de curieux  tailleurs prune ou feuilles mortes, et des chaussures de marche trop grosses pour ses jambes fines. Elle commente les nouvelles de journaux qu’elle achète chaque matin comme si le monde entier était tombé dans la confusion  et le bordel depuis qu’elle  a quitté la rédaction. Elle rêve de vivre au Portugal, « où tout est moins cher ».

 A chacune de leur venue en Bretagne ils somnolent dans les fauteuils de toile   sur la terrasse à commenter mes plantes grasses décharnées et les herbes qui poussent entre les dalles. Lui observe les glaçons de son Ti punch et parle d’une voix calme, basse soutenue de ses trois filles éparpillées sur le territoire. Elles  lui manquent. Claire observe le monde étincelant et brumeux de la plage sans rien dire. Parfois elle se frotte un genou.

J’allume la radio : on   donne des nouvelles de la bataille de Mariopol , on  fait état de viols par l’armée russe.

  De l’autre côté de la rue, de modestes maisons de pêcheurs, petites, tassées, pierreuses, graniteuses, avec petits rideaux blancs au crochet à l’ancienne. Grises, sans étage, aux ardoises qui brillent sous les averses. Chacune est entourée de jardinets avec une allée de gravier, parfois une véranda, un portillon blanc repeint   . Quelques plantes sèches vibrent sous les rafales. Souvent apparait une femme en blouse, elle porte une bassine de plastique, étend du linge aux couleurs pastel. Son mari vend cher des crustacés sur les marchés du coin. Il possède un pick- up Toyota flambant neuf.

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Le portable sonne. C’est mon ami le Grand Ecrivain de Granville. Il vient de publier un livre sur son enfance en Malaisie. Il enrage à cause d’un article dans Ouest-France qu’il juge désinvolte et destiné, croit-il à saper sa réputation. Il ajoute : « Et le photographe du journal m’a obligé à monter sur un rocher plein d’algues, j’ai failli me casser la gueule !… » Puis il marmonne qu’il a l’impression de n’avoir rien écrit d’intéressant depuis dix ans, il dit ça pour que je proteste, je proteste.  Son éditeur ne l’invite plus à déjeuner, l’attachée de presse a pris un petit ton arrogant, les librairies ferment. Je l’invite à se joindre à nous ce soir : » j’attends quelqu’un » dit-il. Je réplique : « tu devrais l’épouser, depuis le temps… ».  Après avoir raccroché je me demande pourquoi je ne lis    plus ses   romans avec avidité, mais avec inquiétude. C’est lui ou moi qui ai changé ?  De toute façon les romans m’ennuient désormais, je lis du théâtre   la nuit, ça va plus vite les dialogues. Je reviens dans la cuisine plein sud. Pile d’assiettes. Tiroirs. Whisky.

Alors je dresse minutieusement la table   avec couverts en fausse nacre, et instruments métalliques chirurgicaux pour démanteler les tourteaux. 

Je remonte au premier, dans la chambre d’amis. Les draps des lits sont bien tendus. J’imagine mes amis couchés comme des gisants de pierre, bien séparés, corrects, parfaitement longilignes dans leurs pyjamas, sans attirance sexuelle de mauvais goût, dormant d’un trait jusqu’au matin.

La salle de bain est impeccable : serviettes couleur chocolat, parallèles sur les supports en rotin. Le mélangeur du lavabo brille. Après avoir suçoté un cigarillo je reste indécis dans l’escalier, fasciné par un rectangle de soleil sur le mur nu et blanc. Je reprends le Tchekhov, les trois sœurs, c’est déconcertant de naturel et d’entrain ces conversations, c’est nous qui ne le sommes plus, naturels.

Le portable sonne. « On ne viendra pas, dit mon ami, d’une voix curieusement accentuée et préparée. Claire a eu un malaise vagal à midi …je suis navré…. Vraiment navré… » Je me demande comment ça s’écrit vagal, comme une vague ou comme un vagin ? 

Je regarde la table, étendue carrée parfaite, bien lisse de la nappe et les couverts de fausse nacre   bien alignés. Beauté de la géométrie, de la symétrie, ses lignes droites et des chiffres sur le calendrier des marées, que la Lune me protège et les enfants aussi.  La soirée, la lune.  Les fleurs séchées dans le tube de verre brillent dans la lumière rasante du soir. Me revient l’idée que le monde occidental dort et court sur son erre, en panne.  

 Dans la lumière verte du frigo, j’observe le plat en inox avec les langoustines, tourteaux et bulots sous cellophane. On dirait la maquette d’un chantier brun bouleversé avec des reflets métalliques.

Je m’installe sur la terrasse. Le doux fantôme d’une mer grise et calme:  être assis et écouter l’automne qui vient

Céline, perdu et retrouvé !

« Je sais, je sais, j’ai l’habitude … C’est ma musique !

Je fais chier tout le monde.

(..)   Chaque fois c’est le même pataquès. Ça vocifère et puis ça se calme. Ils aiment jamais ce qu’on leur présente. Ça leur fait mal !…Oh là youyouye !…ou c’est trop long !…et ça les ennuye !… Toujours quelque chose !…C’est jamais ça ! et puis tout d’un coup ils en raffolent !.. Allez-y voir ! ». ajoutons cette autre citation de Céline: »« « Faut respecter les souvenirs, les ombres deviennent délicates à mesure du temps. Heurter les fantômes, voilà la grossièreté même. » LF Céline

  « Guerre » n’est pas un fonds de tiroir mais un texte retrouvé   impressionnant pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce texte, dont parlait Céline, on le pensait perdu, voire inexistant et sorti du délire célinien.

Pas du tout, le manuscrit est là. C’est du brutal des les premières lignes. Une bourrasque d’images, de sensations, avec une auréole de féerie verbale même dans l’horreur, comme toujours.  

Ce manuscrit fut donc laissé rue Girardon  avec d’autres manuscrits à la Libération quand le 17 juin, 1944, Céline, Lucette Almanzor et le chat Bébert  se débinent en catastrophe   pour l’Allemagne afin  d’ échapper ainsi à l’Epuration.

Pendant tout le reste de sa vie, Céline  parlera du vol de ses manuscrits de la rue Girardon alors qu’on le soupçonnait d’inventer  ou d’en rajouter.. Il accusa un certain Oscar Rosembly. Des céliniens, eux, parlèrent d’un commando des FFI qui aurait visité et embarqué les manuscrits et des meubles. Il faut  attendre Juin 2020, donc 76 ans plus tard  pour qu’un ancien talentueux  critique de théâtre de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, prenne contact avec les ayant droit de Céline, l’avocat François Gibault et Véronique Chauvin pour qu’on découvre qu’une pile énorme de manuscrits existe.

 Qui a gardé, bouclé, caché ,préservé puis donné cette masse de manuscrits  et dans quelques circonstances ? Mystère. Comment Thibaudat a-t-il récupéré 5324 feuillets rédigés de la main même de Céline ? Le mystère reste entier.On doit donc à un critique de théâtre le plus fabuleux coup de théâtre littéraire de ces 30 dernières années.. Donc, désormais, les ayants droit et la maison Gallimard peuvent publier cette énorme masse inédite. On compte mille pages de « Mort à crédit », le manuscrit complet de » casse-pipe », un roman inédit », Londres » (qui sera prochainement publié car il est la suite de « Guerre ») et   « la Volonté du roi Krogold »,un conte..

Pascal Fouché, spécialiste de Céline a eu le soin d’établir l’Édition.
Le choc est là dès la première page. On retrouve la prose en fusée jaillissante en rafales brèves. Il semblerait qu’il ait été écrit en 1934, et Pascal Fouché affirme : » On sent que c’est un premier jet, écrit avec une certaine rage. » Oui, le texte est vif, emporté, rageur,  véhément, funèbre ,virulent,  exalté  pour  dénoncer la chiennerie de la guerre et l’immense souffrance des soldats menés à l’abattoir  et l’épopée du blessé grave Ferdinand. Nous lisons 170 pages de panique, d’étonnement horrifié. Celine donne toujours l’impression de déballer une vérité neuve  dans une langue parlée  proche de l’hallucination ; il fignole  dans une rage tres contrôlée et des phrases savamment perturbées   ce que les autres écrivains ne nomment pas ou n’affrontent pas. Aucune pudeur chez lui :  le déchainement des vérités qui blessent. Ici, il offre un morceau de viande saignante, dans tous les sens du mot.. Il s’acharne à dire  ce qu’il y a de convulsif(et de comique affreux) dans cette errance dans le désastre.  « Guerre » est un pur moment de dégout, de surprise, de fin d’innocence sur la condition humaine, il décrit son  traumatisme indicible, sa blessure.

Les premières pages nous jettent dans le sang, la boue,  la stupeur de l’après tuerie .Ferdinand amoché salement au milieu des cadavres dans la plaine. Il saigne dans la solitude et dans la peur, dans une sorte de nuit  de la mort

Ferdinand est collé à la terre et baigne dans son sang.  Il est « dans une mélasse  d’obus »  et traverse   un verger « ça sentait la viande  avancée et le brulé l’enclos, mais surtout le tas du milieu où il y avait bien dix chevaux tout éventrés les uns dans les autres. » Le ton, Céline est tout entier dans ce genre de phrases. Ferdinand perd la notion du temps, a des visions, son crâne est « empli de boucan : c’était à moi seul de retrouver mon, régiment » car il a peur d être pris pour un déserteur. On découvre aussi que le Céline de 1933-34 connait sa valeur littéraire. (là j’ai fait une grossière erreur chronologique -que Pierre Assouline a noté et m’a signalé – quand j’affirme qu’il avait mal mal digéré l’insuccès de « Mort à Crédit » car ce roman date de …1936 et « Guerre » de 1934..) Il écrit : » Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. A présent je suis entrainé. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. »

Oui, Céline résume son art comme personne : « de la belle littérature avec des petits morceaux d’horreur » …

Pour l’essentiel le texte met en scène ses deux séjours dans des hôpitaux de campagne pas loin du front à Peurdu-sur_la Lys.il y a aussi  la visite des parents. Ô Surprise, ces parents qui  étaient  relativement bien traités dans «Mort à crédit »  se révèlent ici  comme deux personnages falots et sans intérêt. Des lavettes. Comme le remarque Pascal Fouché, la brièveté du texte fait cogner les phrases plus durement que dans les deux grands premiers romans plus panoramiques. Ici  le sexe   vire à l’ obsession  frénétique  mêlée à la mort. L’argot est lancé dans toute sa puissance.  Les infirmières « branleuses »  de moribonds déchainent le narrateur. Et l’intrusion d’une prostituée permettent à Céline de déverser   des détails lubriques. Pascal Fouché pose encore une bonne question, en faisant remarquer que « Guerre » a été écrit au moment où la danseuse Elizabeth Craig, le grand amour de Céline, le quitte définitivement . Est-ce le traumatisme de cette rupture qui a allumé la libido de Céline ? possible.    On constate ici  une âpreté vengeresse, un acharnement  dans une surchauffe  d’argot salace jamais atteint.

Bien sûr, à partir de données autobiographiques, comme toujours chez lui, l’imagination décolle, d’autant que l’arrivée de la veuve Angèle, et des souvenirs d’amours de jeunesse permettent à l’écrivain de faire monter la température érotique .Dialogues de chambrée réussis. Erotisme carnassier   au milieu des éclopés et des râles. Sexe et mort dans le même ascenseur.

 Parmi les points  les plus intéressants  de l’inédit   « Guerre » ce qui m’a frappé c’est  de constater  le degré de surveillance et de  » domestication » de la troupe en 1914 et 1915 ;c’est   un contrôle  féroce des gendarmes français pour  punir les infirmes en permission, aidés par les polices militaires belges « bien plus crasses » et  surtout  Céline dévoile le nombre   de soldats français  fusillés dans une sinistre courette par d’autres soldats français  -2 fois par semaine- ces soldats  soupçonnés de s’être auto-mutilés pour ne pas remonter au front et qui étaient passés par les armes  ficelés à un poteau, après un jugement sommaire.. 

 Enfin, question : sur la vie sexuelle entre les malades et les infirmières, là encore Céline exagère-il ou les autres écrivains ont-ils « édulcoré » ?  Enfin, toujours la capacité de Céline, au milieu de l’enfer, de faire savourer les moments de douceur, de répit, et de paix, tel ce passage où Ferdinand et son camarade Cascade découvrent un coin de campagne paisible : « Le canon de là on ne l’entendait presque plus. On s’est assis sur un remblai. On a regardé. Loin, loin, c’était toujours du soleil et des arbres, ce serait le plein été bientôt. Mais les taches de nuages qui passaient restaient longtemps sur les champs de betteraves. Je le maintiens c’est joli. C’est fragile les soleils du Nord. A gauche défilait le canal bien endormi sus les peupliers pleins de vent. Il s’en allait en zig-zag murmurer ces choses là-bas jusqu’aux collines et filait encore tout le long jusqu’au ciel qui le reprenait en bleu avant la plus grande des trois cheminées sur la pointe de l’horizon. ».

Que sait-on de l’aventure de ces manuscrits disparus et retrouvés?

Peu de chose.

Jazzi, voilà, en gros, ce qu’on sait de l’aventure des « manuscrits volés » de Céline.   C’est Jerôme Dupuis, excellent journaliste enquêteur qui a fait le point pour « l’express » le 5 mai dernier avec  la journaliste Marianne Payot. Mais peut-être que Pierre Assouline, qui connait admirablement l’époque, enquête et en sait davantage.

L’express : « Rappelons les faits : après le Débarquement, le 17 juin 1944, Céline et sa femme quittent précipitamment Paris pour l’Allemagne puis le Danemark. Ils étaient en danger ? 

Ils avaient une chance sur deux de se faire arrêter et, comme Brasillach, il est probable que Céline aurait été condamné à mort. Alors il s’échappe, mais il ne peut pas tout emporter : il a déjà ses valises, le chat, alors, il a le choix entre partir avec ses manuscrits ou avec son or. C’est un fils de petit boutiquier, il achetait des pièces d’or dès qu’il avait de l’argent, à l’ancienne. Il a choisi l’or et a demandé à son épouse de coudre les pièces dans sa veste en laine,… Il a juste pris le manuscrit en cours d’écriture, soit Guignol’s band II, et laissé les autres.  

A peine parti de la rue Girardon, à deux pas du Moulin de la Galette, le couple Céline se fait donc cambrioler… 

Cela s’est a priori passé entre le 25 et le 30 août ; on pense qu’aucun commando de FFI ou de résistants n’aurait osé venir faire la police dans les immeubles avant la libération de Paris alors qu’il y avait encore des nazis armés sur la butte Montmartre. D’autres personnes parlent d’un cambriolage entre le 17 juin et le 24 août…  

D’après Céline, le cambrioleur serait un certain Oscar Rosembly, un juif corse, ami du peintre Gen Paul, plus ou moins comptable… 

En effet, Céline n’a cessé de désigner Rosembly comme le principal suspect. Oscar Rosembly est un personnage extrêmement fantasque : il a écrit dans la presse de droite avant-guerre, on n’a jamais su s’il était vaguement résistant ou collabo durant la guerre _ il y a une fiche des RG qui indique qu’il a fait partie d’un mouvement très collabo _ , il est devenu gourou en Californie et en Inde, il méditait, seul, pieds nus dans la montagne, en même temps, il aimait bien faire parler de lui… Bref, avec le temps, je n’arrive pas à imaginer que cette personne-là, assis sur un tel trésor, n’aurait pas, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 1990), montré à quelqu’un certains manuscrits, essayé d’en vendre une partie ou fait un coup médiatique. Je pense que la tentation aurait été trop forte.  

Mais vous avez tout de même rencontré sa fille… 

C’est son biographe, Emile Brami qui a retrouvé la fille d’Oscar Rosembly, mais il ne l’a eue qu’au téléphone. Il ne sait pas alors à quoi s’en tenir. Elle lui dit, « oui, il y a des choses, il faudrait que j’aille voir dans la valise que m’a laissée mon père ». C’est une personne un peu éthérée, et du coup, il lâche l’affaire et me dit « va voir, prends le relais, peut-être qu’elle sera plus encline à parler à un journaliste ». Voilà comme j’ai pris contact avec elle en 2003. Je l’invite à déjeuner à Paris, elle reste floue. Je lui demande tout de suite si je peux aller la voir en Corse, elle acquiesce et me dit, « on ira dans la maison de mon père et on ira voir les fameux papiers ». Je pars en Corse, on se retrouve à Corte, elle me confirme qu’on peut aller visiter la maison paternelle le lendemain. Et le soir même, elle me rappelle et me dit « au fait, cela va être compliqué, un cousin me dit qu’il y a des travaux dans la maison ». J’ai fini par me dire qu’il n’y avait peut-être pas grand-chose. Comme dit Emile Brami, cela l’amusait certainement de se faire mousser auprès d’un libraire ou d’un journaliste. Je dois dire qu’après avoir enquêté, je doute de la piste Rosembly. 

En juin 2020, coup de tonnerre ! Le journaliste Jean-Pierre Thibaudat informe l’avocat Emmanuel Pierrat qu’il détient les fameux manuscrits… 

Lucette Destouches, la femme de Louis-Ferdinand, meurt en novembre 2019 _ on comprendra après que Thibaudat avait comme engagement de ne rien révéler avant son décès, son donateur ne voulant pas enrichir Lucette, cette femme de droite. Il prend d’abord contact avec Pierrat pour lui demander une sorte d’expertise juridique. Il lui dit : « voilà, j’ai ces feuillets, quel est leur statut ? Puis-je en faire ce que je veux ? Suis-je obligé de les donner aux ayants droit ? » Ils arrivent assez naturellement à la conclusion qu’il doit contacter les deux ayants droit, l’avocat de Lucette et biographe François Gibault et Véronique Chovin, qui a été longtemps la confidente de Lucette, laquelle fut sa professeure de danse dans sa jeunesse. Mais avant cela, il dépose tous les documents à la brigade spécialisée, à Nanterre. Qui demande une expertise à la BnF. Cela ne va pas se passer sans heurts avec les ayants droit qui vont le poursuivre pour recel de vol. Ils lui réclament des millions… Il y aura finalement un classement sans suite.  

Ce Jean-Pierre Thibaudat est-il fiable ? 

Oui, je l’ai rencontré, en mars 2021. C’est un grand critique théâtral, qui a fait partie du Libé historique, désormais à la retraite. Ce qui est très surprenant, c’est qu’il n’est pas du tout connu comme célinien. C’est un homme assez paisible, il a tout de même été le dépositaire d’un trésor inouï, littéraire et financier _ il y en a pour des millions et des millions. Je rappelle que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit est parti aux enchères à 1,8 million d’euros, et cela en 2001 ! Par ailleurs, il ne s’est jamais considéré comme propriétaire des manuscrits, il a toujours dit en être « le dépositaire ». Et puis, Thibaudat a fait une espèce de travail de moine bénédictin, il a travaillé pendant au moins dix ans en retranscrivant l’ensemble des feuillets, un travail qui finalement n’aura pas servi à grand-chose car Gallimard a tout retranscrit de son côté. Il est vrai que c’est la haine entre Thibaudat, d’un côté, et Gallimard et les ayants droit de l’autre.  

Pourquoi a-t-il été choisi par le mystérieux « donateur », lui qui n’est pas un célinien ? 

Il y a plusieurs hypothèses. Jean-Pierre Thibaudat est le fils de grands résistants (père comme mère), il vient d’un milieu de gauche, et on peut imaginer que la personne qui lui aurait remis le trésor serait elle-même enfant d’un résistant, éventuellement ami de ses parents. Or, si tu es dans une famille de résistants, que tu n’as aucune introduction dans le monde de l’édition mais que tu connais un journaliste qui écrit des livres, tu te dis « voilà, c’est l’intello qu’il me faut, il saura quoi en faire ». Interrogé par la police, Jean-Pierre Thibaudat a toujours refusé de donner son nom, invoquant le secret des sources. La brigade a bien essayé de retrouver son donateur _ ils ont fouillé tous les appels de Thibaudat de l’année précédente et ont fait une carte de France de tous ses déplacements, notamment pour voir s’il allait en Corse.  

Autre hypothèse, outre celle de Rosembly, Morandat : à partir de septembre 1944, l’appartement de Céline est réquisitionné par Yvon Morandat, une grande personnalité de la Résistance. Quand Céline revient du Danemark, Morandat lui dit, « vous savez, j’ai des manuscrits à vous que j’ai mis au garde-meuble, voulez-vous les récupérer ? », et Céline l’envoie paître. Je ne serais pas surpris qu’en réalité, les manuscrits retrouvés soient ceux-là. 

Enfin, il y a une 3e hypothèse : quand Rosembly se fait arrêter (j’ai récupéré la procédure judiciaire de 1944 prouvant qu’il a été jugé pour avoir pillé des appartements de personnalités en délicatesse), il demande, de sa cellule, à son avocat d’avertir l’un de ses amis afin qu’il passe chez lui récupérer quelques affaires… que ce dernier aurait gardées, après même la sortie de prison en 1945 de Rosembly, celui-ci ne voulant plus avoir d’ennuis. Pour le sel de l’histoire, j’espère que l’on saura un jour ce qu’il en est. Au-delà de tout cela, l’important c’est que les manuscrits soient là. 

Le Hölderlin violent de Jacques Teboul

PARMI les romans de la rentrée1979 la critique littéraire fut intriguée, intéressée, passionnée ou perplexe par une fiction de l’écrivain Jacques Teboul, » Cours, Hölderlin ! » (Éditions du Seuil)  Cet auteur né en 1940 avait déjà été remarqué par son écriture ample, souvent très musicale,  puissante, inspirée, chargée d’ images violentes avec un « Vermeer » publié en 1977 .

 « Cours, Hölderlin « fait bien sûr référence au poète Hölderlin (1770-1843) cette météorite qui est l’égal de Heine ou de Schiller (qui le reconnut et le publia) ce Hölderlin qui fut l’ami de Schelling et de Hegel dans le séminaire de l’école protestante du « Stift » à Tübingen, sur les bords du Neckar, dans la belle Souabe vallonnée, forestière et fruitière. Ils étaient tous trois destinés à être pasteurs. Mais la Révolution française éclata.

Hölderlin eut 19 ans en 1789 et cette Révolution française l’enthousiasma, comme beaucoup de ses condisciples. Ce qui intéresse Jacques Teboul, c’est la brisure de sa vie quand le si prolixe et imaginatif Hölderlin est frappé de folie à trente-six ans. Il passe alors -hébergé par le fidèle menuiser Zimmer dans une tour qu’on peut visiter aujourd’hui- les trente-sept autres années de sa vie. De 1806 à 1843 il devient inaccessible, sans vrai contact raisonnable, et passe son temps à marmonner des choses incompréhensibles, à taper sur une épinette, à jouer de la flûte des mélodies ou des rythmes endiablés, à gribouiller des textes dont la plus grande partie nous manque. Il reçoit quelques visiteurs qui n’ont pas oublié son œuvre mais selon son humeur les accable de signes de politesse ou de déférence ou les ignore. Ses anciens amis repartent effondrés après avoir constaté   le délabrement de ce prodigieux météore, cette intelligence qui dialoguait avec les Dieux Grecs et dont on peut lire les poèmes complets ou inachevés et  la correspondance  en volume « Pléiade » .

Ce qui intéresse Teboul, c’est la silhouette solitaire, douloureuse, les soliloques d’un grand esprit qui se retranche du monde des humains. Imprécations, longs monologues éjaculatoires, visions intérieures éclatées, abattements, cris contre la société, contre sa mère et les soudains mutismes du poète mal peigné, fiévreux, qui contemple de sa fenêtre les eaux du Neckar et la plaine.

L’auteur divise le livre en chapitres avec dés alternance. D’un côté, des morceaux de texte objectifs   et de l’autre, morceaux subjectifs qui nous plongent dans les imprécations frénétiques, les agitations d’un corps pantin désarticulé, l’univers poétique déréglé (cycle des saisons, thèmes patriotiques, importances des fleuves, présence des dieux grecs dans la Nature, etc..) pour former   l’itinéraire du fou, cette course immobile.

 Les textes « objectifs » et descriptifs   précisent les lieux où Jacques Teboul s’est rendu, notamment la ville de Tübingen en Souabe. Il présente

aussi l’  arrivée de Hölderlin à Francfort  quand il apprend que Suzette Gontard, sa bien-aimée( pour qui il a rédigé ses lettres à Diotima )est morte, ou bien son voyage en France, quand il cherche vers Lyon, à rencontrer Bonaparte…Bref les moments clé  avant l’effondrement et   la déraison.

 Le livre balance donc entre un « il » narratif documenté et sobrement écrit dans un style distant, soigné, précis, et soudain brusques passages paroxystiques au « Je ». Ce sont alors des morceaux emportés, une prose lyrique qui nous jette littéralement dans une pensée qui   flambe. Hölderlin déglingué, Hölderlin inspiré ! Il se construit-détruit devant nous dans un parfait exhibitionnisme mental. Oui, cet Hölderlin court après la flèche du temps dans une immobilité hors d’haleine. Le plus étonnant c’est que Teboul est parfaitement à l’aise dans cette invention Re-création évocatoire, divinatoire pour nous faire partager   le mental déréglé du poète. On est soumis aux scansions d’une voix intérieure inspirée qui lance du vitriol au monde des humains. C’est la partie la plus originale, la plus forte, la plus secouante du livre Elle nous permet d’entrer par effraction, dans les fissures et les fulgurances de cet esprit malade. Teboul parvient à ce que le lecteur se sente aspiré et compréhensif    par cette curieuse machine célibataire d’un esprit d’un homme qui crie en boucle aux hommes des vérités tragiques sur les limites du Moi du fond de sa prison mentale.

 C’est le paradoxe de l’auteur de se sentir parfaitement à l’aise pour exprimer les états limites. La prose devient alors hypnotique.

L’étonnant aussi c’est que ce lyrisme fait écho à la révolte de la jeunesse post soixante-huitarde. Révolte radicale et détresse intime se mélangent contre tout : les parents, la société, les amours, la littérature. Teboul se bat contre une société sclérosée en   multipliant les références et les allusions volontairement anachroniques. Hölderlin nous parle et Teboul fait allusion l’Allemagne soumise à la Bande à Baader, cette organisation terroriste d’extrême Gauche qui installa une guérilla urbaine dans l’Allemagne de l’Ouest. Le vertige psychique et la révolte du poète percute la jeunesse révoltée des années 70 qui veut « changer le monde ».

La psychanalyse aussi bien freudienne que lacanienne fait aussi son entrée. Un poète souabe permet donc une catharsis tonitruante très personnelle, presque sauvage, à l’écrivain de 39 ans Jacques Teboul.

Oui, ce livre secoue toujours autant qu’en 1979, aussi vif, aigu, inquiétant, mordant, cassé, libéré avec l’immense tressaillement narcissique qui le parcourt.  

 Des philosophes (de Heidegger à Derrida) et des écrivains (de Peter Härtling à Rilke, Peter Weiss ou René Char) ont été fascinés par cette figure brisée ; ils ont tous interprété, émis des hypothèses  sur ce reclus brisé, et ils ont   sondé ses « Hymnes », ses « Odes » ses grandes Elégies, son « Hyperion » , son « Œdipe-roi », son « Antigone » .  Jacques Teboul lui a inspiré- ce sont ses propres termes –  » une fiction violente et sérieusement documentée qui met en jeu la vérité du poète et là [sienne] « .  Ce texte étrange résonne, agressif et musical aujourd’hui. C’est une faute des jurés de 1979 de n’avoir pas donné un grand prix d’automne à ce texte percutant.

Extrait (c’est Hölderlin qui parle) :

« Hiver 1939

Il n’y a rien, strictement rien, à Tübingen que des alignements de façades, presque toutes identiques, que des entassements et des épaulements de façades, que des surfaces régulièrement trouées de fenêtres petites et presque carrées, il n’y a rien que ces surfaces alignées, dressées les unes sur les autres, avec parfois des arbres noirs, de hauts sapins sinistres, et des saules bordant la surface plane et comme immobile du Neckar. Il n’y a rien que cela et l’étendue vide du ciel, inerte, et ça ne change pas, parce qu’il ne m’arrive rien. Si j’entre dans une salle de travail*, comme autrefois, rien d’autre que les séries mortelles des cuirs reliant les livres, que la surface brillante des bois des tables, si j’entre dans une taverne, et la peau des gens, la peau des enfants et cette surface spéciale de l’Allemand qui se parle, des voix, le grain de cette surface ordinaire. Il n’y a rien d’autre à Tübingen. J’y vis encore, avec un grand trou sombre, là, dans ma tête, dans ce que je pourrais croire pensée, si je n’en savais aujourd’hui l’illusion. Foutaise. Il n’y a rien d’autre à Tübingen que l’immobilité des surfaces, une crispation, parce qu’il me semble que l’Homme enfermé dans sa tour a définitivement tout arrêté :ne plus bouger, ne plus respirer, il ne m’arrive rien. »

*Allusion au « Stift », le séminaire où Hölderlin passa ses années de théologie avec Schelling et Hegel

Ceux qui voudraient en savoir davantage sur la vie, l’œuvre et l’influence considérable de Hölderlin après la seconde guerre mondiale, notamment en France, peuvent se reporter à la fiche Wikipédia, bien faite, très fiable.  A propos de la nature même de la poésie de Hölderlin, je le résume en reprenant ce qu’en dit Pierre Grappin dans une « Histoire de la littérature allemande » (Aubier).

« Hölderlin qui avait étudié soigneusement le grec au « Stift » de Tübingen, vivait dans la familiarité de Pindare. Les divinités grecques, figurations des grandes forces naturelles, devinrent pour lui des compagnons proches, même dans les premières années de maladie, à partir de 1802, et de son voyage à Bordeaux. (..)

 Hölderlin n’avait pas vraiment besoin de cette mythologie grecque pour ressentir un attrait mystique envers les eaux, l’éther, la puissance du soleil. Mais à mesure que la maladie lui fit perdre le contact avec la vie ordinaire, il s’enferma dans une langue difficile qui finit par n’être plus compréhensible que par lui-même. Il s’était toujours senti en communion avec les forces de la Nature, plus proche des Grecs anciens que de ses contemporains. Ses grands Hymnes, tels que « Le pain et le vin » ou « Patmos » prennent pour décor une Grèce mythologique, avec une figure centrale, celle de Dionysos, mais ce Dionysos exprime également un message venu de l’Orient et reste une préfiguration du Christ, et là, on voit l’influence de ses études théologiques.  Ce qui frappe également chez lui, c’est son culte des grands fleuves de son pays : le Neckar, le Rhin, le Main, le Danube, qu’il voit comme des puissances supraterrestres, il les divinise tous.  Ce qui rattache Hölderlin à l’école de Weimar (Goethe et Schiller) c’est qu’il chante la Grèce Antique et qu’il exprime une longue plainte sur la disparition des Dieux qui vivaient en quelque sorte au milieu des hommes. Cette séparation est une des sources es de son désespoir. Pour lui désormais il vit la tragédie d’un monde déserté par le divin.il ne peut plus désormais, après cette séparation irrémédiable, ne dialoguer qu’avec le vent, l’eau, les arbres. « 

Quelques romans de guerre…

La guerre en Ukraine et ses images de destruction nous ont envahi. On la voit chaque jour. Je me pose donc la question : quels sont les  romans de guerre qui m’ont laissé une forte  impression pour mieux comprendre  comment fonctionne une armée. Les textes dont je parle    n’ont aucun rapport avec une recension,et rien d’objectif, ce  sont quelques souvenirs de lectures  marquantes.

 La catégorie la plus répandue   reste celle des   romans rédigés   par ceux qui ont participé à une guerre. Ils sont rarement militaristes…Et en second viennent les récits de journalistes ou correspondants de guerre. Les premiers     restent au plus près  des émotions que ressentent les jeunes appelés .Les seconds racontent aussi bien  les Etats majors que  qui se passe de concret sur le terrain,  et, dans le meilleur des cas,  démontent les propagandes , bourrages de crane, et « versions officielles »

 Rappelons que les guerres jettent au combat et broient des milliers de jeunes appelés  sans beaucoup de formation, et  qui n’ont parfois même pas vingt ans. Ils en ressortent traumatisés. La peur est  le grand sujet.  On le voit bien avec Céline et son Bardamu  du « Voyage.. » ou Drieu la Rochelle avec « La comédie de Charleroi ».

Avec Drieu  un jeune bourgeois   accompagne la mère d’un soldat tué   sur les lieux  du combat. On y découvre alors ce que vécut Drieu : le baptême du feu pour la jeune recrue qu’il était, le découragement, la tentation du suicide, l’exaltation – et surtout et toujours   la peur. Cette peur dominée ou triomphante est au centre de toutes les nouvelles du recueil. Elle est en quelque sorte l’étalon auquel se mesure la valeur de l’homme jeté dans la bataille à Charleroi, Verdun ou dans les Dardanelles.

Ces romans  expriment la surprise, puis le  désarroi, l’incrédulité, l’attente, l’anxiété permanente, parfois l’absolu désespoir, l’imminence du choc, puis la terreur dans l’action. C’est à chaque fois la fin de l’innocence, la jeunesse irrémédiablement perdue, une perte de confiance dans l’humanité.  Beaucoup de ces  jeunes soldats survivants n’échapperont pas au traumatisme et resteront des sortes d’infirmes  se trainant dans la vie civile.

Le roman d’Erich Maria Remarque avec « A L’ouest rien de nouveau « est un peu le modèle -étalon. Il nous fait franchir toutes les étapes et tous les sentiments  d’une jeune appelé ,Paul, qui monte au front avec  un mélange de fierté et d’inquiétude puis qui subit l’enfer. Un des plus beaux passages raconte sa permission, et le fossé qui s’est installé entre lui et ceux qui l’aiment au village. Il est devenu un autre dans les tranchées.

Le jeune lycéen enthousiaste du début du roman est devenu un être hébété par la boucherie et la mort de ses camarades.  Rappelons que l’auteur a été déchu de sa nationalité en 1939, que sa sœur fut condamnée à mort par l’Allemagne nazie pour “atteinte au moral de l’armée” et a été décapitée en 1943. Le roman » A l’ouest rien de nouveau » a été brûlé en place publique.

Sa subversion vient du fait qu’il décrit en phrases simples le dressage imposé aux jeunes recrues par des gradés sadiques-    ce qui se retrouve dans toutes les armées du monde.

E.M.  Remarque est d’une précision rare pour nous faire partager  le calvaire d’un soldat, dans ses moindres   actes :depuis les latrines communes, l’épouillage partagé, la  chasse aux rats qui convoitent les rations, les trocs bouffe et cigarettes, les combines pour améliorer les repas déplorables, la faim, la soif, la douleur, et un progressif  un rétrécissement mental épouvantable suivi d’un chagrin incurable. Une sorte de gel intérieur saisit chaque homme de troupe.



Paul, comme ses amis d’enfance (dont  si peu reviendront vivants)   insiste bien sur le fait  que lui et ses camarades  ont  a  été trompés par l’un de leurs professeurs, patriotard grotesque,   en qui ils avaient  confiance. le passage difficile  d’une génération à l’autre, avec les valeurs de chacune, est finement suggéré.

Pour 14-18, du côté français il y a bien sur le magnifique « les croix de bois » de Roland Dorgelès,  « la peur » de Gabriel Chevallier. On néglige souvent le Giono du «  Grand troupeau », réquisitoire  d’une violence  absolue contre la guerre. Giono a comme toujours des séries d’images stupéfiantes. Les soldats sont comparés au grand troupeau de moutons du premier chapitre, celui  qui descend de la montagne. Les soldats comme « l’assemblée des moutons ». Giono le paiera cher en 1939 et connaitra la prison pour son pacifisme. 

Sur l’interminable attente du combat par le soldat de base, un des modèles reste « Le balcon en forêt » de Julien Gracq, expérience sur l‘attente  du choc en mai 40 face à l’armée nazie et ses blindés  dans les Ardennes..

Ces livres-témoignages de survivants   dévoilent souvent l’incohérence des ordres et contre- ordres ,les décisions  tragiques  de certains généraux, la bêtise ,l’aveuglement et la morgue  de certains officiers,  les rivalités entre les différentes armes, les querelles et tensions d’état- major( voir Montgomery contre Eisenhower ou Patton dans « Bastogne » de John Toland).

On passe alors aux correspondants de guerre et à leur résistance au rôle de simple propagandiste qu’on veut leur faire jouer. C’est le témoignage du jeune journaliste Lucien Bodard sur La guerre d’Indochine avec sa trilogie « L’enlisement », »L’humiliation » et » L’aventure ». Mille pages serrées d’après ses notes de l’époque. Il démonte   les rouages d’un échec. Il témoigne quasiment au jour le jour des chaines de désolantes décisions prises à Hanoi ou à Saigon, avec la bénédiction du Gouvernement français. Il témoigne  de l’aveuglement  et du trompe-l’œil dans lequel se complait l’état-major face à ses murs de cartes, du général Carpentier avec  ses certitudes obtuses   au général De Lattre avec   sa cour fastueuse  de beaux jeunes officiers.

Bodard suit  la tragédie des sans-grade anéantis systématiquement par le Vietminh dans leurs misérables fortins isolés. On voit comment   un corps expéditionnaire se disperse, s’évanouit et meurt dans la jungle, par des séries d’erreurs tactiques ou stratégiques, jusqu’à la fin tragique dans la cuvette de Dien Bien Phu

Bodard   réussit les portraits des   militaires de carrière, façon Suétone, avec une cruauté précieuse.  Gradés, officiers, notables, peureux, « fortes gueules », vieilles peaux et bravaches burinés, animent l’histoire  d’une série d’échecs . Un état-major flotte en pleine illusion sur fond de trafic de piastres

 Enfin quelques textes prennent uniquement le point de vue des officiers qui cherchent dans le combat une philosophie ultime, un dépassement aristocratique  souvent  à connotation nietzschéenne. Le plus évident est bien sûr Ernst Jünger qui raconte sa formation et sa jubilation guerrière dans  « Orages d’acier »,ou dans ses « Journaux de guerre », publiés en Pléiade, et dont Jonathan Littell s’est beaucoup servi.

  *

En ce qui concerne la guerre du Viet Nam, je signale le roman époustouflant d’un ancien lieutenant des marines, Karl Marlantes et son  « Retour à Matterhorn ».C‘est  l’enlisement américain au  Viet Nam vu dans l’étouffante jungle, les marches de nuit, la boue, les pluies, l’épuisement, et le moral qui décline. Comment un petit groupe de soldats se délabre.

D’autres livres proposent une fresque ; ils développent une vraie philosophie sur le fonctionnement des    armées modernes, avec quelques personnages emblématiques.  Le modèle indépassé reste « Les nus et les morts » de l’américain Norman Mailer . Une escouade d’hommes de l’armée US dans une île en plein Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Mailer réussit la totale immersion du lecteur dans le naufrage de ces jeunes soldats isolés.

Mailer avait moins de 3O ans quand il publia ce chef d’œuvre de 9OO pages, en 1948…. Le jeune Norman Mailer, qui était au départ affecté   au service cartographie, avait demandé à être en première ligne .Il  fut intégré dans le pire du pire,  dans une patrouille de reconnaissance derrière les lignes japonaises.

Libéré en 1946, après avoir occupé le Japon, Mailer  étudie dans le moindre détail la psychologie militaire. Son général Cummings, personnage-clé, annonce la hiérarchie qui va triompher dans les grandes entreprises de la nouvelle société civile américaine.

C’est aussi un roman qui annonce génialement le climat de tension «   guerre froide » et son idéologie fasciste. C’est donc un roman à relire pour mieux comprendre la psychologie d’une armée russe et les calculs actuels   du Pentagone. Cette longue marche dans la jungle d’une patrouille en terrain hostile et miné, est également une d’épopée de la survie morale et biologique d’un petit groupe.  Je recommande de lire l’analyse du roman par    Pierre -Yves Pétillon dans son « Histoire de la littérature américaine » pour comprendre les multiples facettes de ce roman et sa grandeur.  Norman Mailer met en évidence les composantes totalitaires des nouvelles sociétés qui naissent de la guerre.

 Je pourrais aussi parler de Malraux, de Malaparte, d’Hemingway, de Heinrich Böll, de « La route des Flandres » ce  prodigieux texte de Claude Simon.. C’est pour une autre fois.

Un extrait des « Croix de bois » de Roland Dorgelès:

« C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond…
On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le sœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.
Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. »

L’été 2016 à Quiberon

Le matin, vent, soleil, plage. Espadrilles qui s’enfoncent dans le sable La fraicheur de l’air . Babillages d’oiseaux dans les feuillages. L’uniformité calme de la mer s’élargit dans le ciel.  Quelques nuages isolés au large vers la mince ligne de terre de  La Trinité.  Passage d’une mariée bretonne toute gonflée d’un voile blanc entre des voitures du parking. Dégradés marins : cela va du vert cul- de- bouteille à l’indigo profond avec des espaces d’un violet qui s’assombrit.

Je prends mon vélo cadenassé.

Je traverse assez tôt la petite ville de Saint- Pierre de Quiberon, ses villas mignonnes, jardinets proprets, barrières repeintes, appentis chaulés, bords de mer calmes, un décor d’opérette, avec un seul petit hôtel ouvert. On se croirait dans « les vacances de Monsieur Hulot » de Jacques Tati. Les couverts brillent sur les nappes dans les avancées vitrées des restaurants à l’heure où on passe l’aspirateur. Je file vers Port- Maria, ses mouettes qui tourbillonnent, sa longue jetée de murailles verdies, et coup de sirène   du   ferry blanc qui pénètre dans le port. Donc je roule. Serviettes de bain qui sèchent aux balcons , pavillons alignés, crépis refaits, quelques tags. Marquises à glycine et des portes à verres dépolis et rosaces en fer forgé qui assurent que l’entre-deux guerres a  bien existé .

Coups de pédale, ça grince. Cerisiers en fleurs dans les jardinets comme des petites explosions blanches figées. Un   retraité à chapeau de paille et salopette à bretelles est assis sur un pliant, il repeint une barrière ,  écoute  un jeu  sur son poste à transistors  rabiboché  d’un élastique. Les restaurants alignés le long de l’avenue proposent sur des ardoises de mirobolants de plateaux de fruits de mer, des sardines grillées, menus rédigés à la craie, kir offert ! Un avion de tourisme blanc et rouge surgit au ras des toits dans un rugissement de moteur qui vrille le quartier et disparait.

 Longue pente de  la côte sauvage  qui oblige à changer de pignon plusieurs fois. Le vent apporte de longues  vagues vertes  ,sensation de glissement dans la Pure Création de Dieu  dans l’immense frémissement et l’énergie de l’endroit : sans cesse du bleu, du vert, des couleurs disjointes étranges, des bouffées d’odeurs résineuses de landes et j’entre dans   l’envoutante, l’inexplicable, irréfutable  magie de la mer :elle   s’ouvre sur plusieurs côtés, sature la vision, avec ses récifs blanchissants, et c’est comme un souvenir d’enfance qui vous  revient                                                                                                                                                                                                                                                                                     aussi cru que la première fois que tu respires  l’odeur des rognures de crayon dans la salle de dessin…

 Larges échappées sur la mer dans un picotement d’air glacé , des volleyeuses crient   sur une plage,  des sentiers dévalent droit  dans les rochers , puis, soudain  la route , nue, noire, droite, mène au  rien ,l’uniformité, le vent par rafales  tout glisse dépressions de plantes dunaires dépressions de roches en lamelles, tu lèves la tête , le  mince trait crayeux d’un  long courrier  s’étire et divise le ciel bleu.. Parfois tout verdit, s’ombre au fil des nuages, se violace,  une  lumière grise surplombe   un parking avec des caravanes, des remorques,  tu croises une Volvo arrêtée sur le bas-côté  avec un couple transi qui téléphone., tu disparais, tu t’absentes, tu t’oublies , tu n’es plus nulle part et tu n’éprouves rien.  Dans ce désert raboté de rafales  tout ça t’essore dans  un bouillonnement  d’écume, comme si la Terre et la Mer ouvraient leurs cuisses blanches.

 Soudain à nouveau, au bas d’une pente, la cuvette large de la mer. Successions de plages vides que des barres d’écume blanchissent. L’air frais picote la peau des bras.  Certaines flaques d’eau semblent vivantes et neuves dans un léger frisson argenté. Il y a une curieuse effervescence vers un marécage à oiseaux, des pies, des goélands tournoient au-dessus  d’un chantier et d’une bétonneuse.

Vers Plouharnel des bancs de vases immenses qui brillent suggèrent des familles de cétacés endormies au large.

A vélo impression de filer   sur l’eau. A Penthièvre les étendues marines cernent la route des deux côtés et je me répète bêtement « la Grandeur »…  … « la Grandeur ». Je roule sur un sentier défoncé qui borde   la ligne de chemin de fer avec ses  maigres sillons herbeux . Puis je retrouve les pins, leurs troncs parallèles bien réguliers qui forment une grille floue dans le soleil. Plus tard, vers par la pointe du Percho, le pédalier grince dans la côte alors apparait une vaste lumière d’estuaire.  Je m’arrête : un fond de graviers clairs bouge flou , l’eau  clapote sur ses  reflets  .

Au sommet de la côte la mer se découvre à nouveau : une plaque d’argent. C’est vitrifié et il en émane une sensation de joie et de respiration ivre  

Je pédale longtemps dans les couches d’air tiède de la   lande roussie, avec ses chardons, ses odeurs fibreuses et résineuses. Voltigent de curieux petits papillons noirs autour d’une grange à l’abandon avec des rais de lumière qui filtrent entre la charpente. Une odeur de vieille paille pourrie chatouille les sinus. Massifs de bruyères, salicornes, et chardons se dessinent à la  line de plomb sous la lumière rase du sommet de la  colline .Châles et foulards de quelques pique niqueurs sur une aire de repos. Etendue muette de la mer, divinité, béatitude, silence, Nausicaa et ses servantes vont apparaître avec leurs paniers de linge, j’en suis sûr. Le regard se dilue dans la spirale du futur au fin fond du ciel . Alors j’entends dans mon dos une voix perçante   sur un parking :Bernard! Bernard ! Merde ! ! Dépêche-toi !! faut qu’j’aille à la BNP!

Saint-Pierre de Quiberon

Un subtil portrait de Pasolini

 Il aurait cent ans…

Pier Paolo Pasolini est   né à Bologne le 5 mars 1922. Il fut assassiné dans un terrain vague à Ostie, près de la mer, le 2 Novembre 1975, dans des circonstances restées obscures encore aujourd’hui. La presse italienne, tout au long de ce mois de Mars, lui a consacré des articles complets sur plusieurs pages.  Certains, assez polémiques, mettent en question ses prises de position, notamment en 1972 quand il publie un texte contre la libération féminine et contre l’avortement. Ou quand il s’en prend à « l’obsession du couple » comme norme sexuelle. On critique aussi la faiblesse de son film ultime « Salo » et son incompréhension de l’œuvre de Sade, ou l’obscurité de ses textes théoriques sur le cinéma, ou son roman inachevé « Pétrole » .  

Oui, Pasolini mort continue de diviser aujourd’hui comme il divisa de son vivant.  Il fut exclu de l’enseignement et du parti communiste italien en octobre 1949 suite à une plainte déposée à Ramuscelo pour détournement de mineur, après une fête au village. Exclu du Part Communiste Italien Pasolini, il se réfugie avec sa mère à Rome le 28 janvier 1950 dans le ghetto, entre le théâtre Marcellus et la grande synagogue.  

 Le romancier devint célèbre en Italie avec le roman « Ragazzi di Vita(1955), et avec son premier film   « Accatone »(1961).

Son œuvre réunie chez l’éditeur   Mondadori forme dix volumes d’au moins 1500 pages chacun, sans compter les deux volumes de son abondante correspondance. Mais surtout il convient de rappeler que ses poèmes le placèrent comme un écrivain majeur en Italie des années 60   alors que la France le connut par ses films.

Il n’est pas dans mon esprit de revisiter cette œuvre multiforme, vitale, énergique, interpellant sans cesse, et   régulièrement dénoncée autant par la Démocratie chrétienne que par la PCI. Quand le film « Mamma Roma » est projeté à Venise en 1962, plainte est déposée et demande d’interdiction puis, Pasolini est agressé physiquement par des jeunes fascistes à Rome au cinéma Quattro Fontane. L’urgence aujourd’hui est d’attirer  l’attention  sur  le poète qui écrivit  dans les années 48-50  ses plus beaux recueils : « Le Rossignol de l’Eglise catholique », « La meilleure jeunesse »,  « Les cendres de Gramsci«(1957) et  »La religion de mon temps » et « Transhumaniser et organiser 

Oui, d’abord lire le poète des années 50 et 60. Il fut traduit par René de Ceccaty -et quelques autres- dans un épais volume remarquable (« Poésies »-1943-1970) aux éditions Gallimard en  1990.C’est le volume capital, celui qui retrace à sa manière une autobiographie  de l’adolescent frioulan, du jeune loup solitaire débarquant à Rome, démuni,  accompagne de sa mère.
Ce volume permet de comprendre la jeunesse paysanne de Pasolini, sa volonté d’écrire dans le dialecte frioulan, de comprendre aussi celui qui resta traumatisé   par la mort de son frère Guido, assassiné le 12 février 1945 par une brigade communiste rivale -donc tué par ses propres alliés. Épisode terrible qui va   laisser une trace dans toute son œuvre et rapprocher Pasolini de sa mère, qu’il gardera auprès de lui, dans son appartement, jusqu’à sa mort et qu’il filmera dans « l’Evangile selon son Matthieu «   comme la mère du Christ.

Si on veut se faire une idée précise de la trajectoire familiale, morale, et des difficultés de Pasolini, connaitre ceux qui l’on soutenu, du romancier Bassani à Moravia, et Fellini, il faut se reporter   à l’indispensable et subtile petite biographie Folio de René de Ceccatty datant de 2005, révisée et enrichie récemment.

 Elle a trois   qualités :

1) Elle donne des citations nombreuses et toutes remarquables de ses œuvres, multiples déclarations à la presse, confidences à ses proches, extraits de ses articles polémiques – il fut notamment violent contre les jeunes bourgeois révoltés de 68- extraits de sa correspondance. Ceccatty précise bien ses positions envers les Catholiques (qui cherchaient le récupérer après « la sortie de « L’évangile selon saint Matthieu ») et aussi envers le Vatican ou le PCI.

2) Elle témoigne avec subtilité des déchirements, des contradictions, des revirements, des humeurs et aussi des faiblesses de cet homme survolté, en bataille contre les communistes italiens, contre les catholiques du Vatican, et contre les néo-fascistes.

 Enfin

 3) Ceccatty fait un clair bilan à propos de son homosexualité et de ses combats contre le « conformisme sexuel » avec clarté et intelligence sans rien cacher des limites de l’écrivain dans ce domaine.  Le mérite de Ceccatty c’est qu’il   met en évidence la faiblesse   de ses déclarations théoriques assez fumeuses sur le langage cinématographique, ni de ses partis tranchants qui l’amènent à condamner autant le cinéma de Godard que celui d’Antonioni. Il ne cache pas non plus l’agitation frénétique des années 70. Il est alors le personnage médiatique omniprésent sur tous les fronts. Il se multiplie dans les journaux à scandale, dans les festivals de cinéma, dans les Facs, en débats politiques avec les étudiants, dans ses voyages (New-York, Rio, Maroc, Tunisie, Inde Yemen, Soudan.) On le voit aussi bien dans les restaurants à la mode de Rome que dans les studios de cinéma, dans les salons mondains, au milieu du désert avec celle qui devint sa tendre amie, Maria Callas. Influent comme Sartre en France, les prises de position de Pasolini dans les grands journaux  provoquent des réactions en chaine  dans toute l’Italie intellectuelle.. « Sa parole est amplifiée par ses propres soins et par les soins de ses amis et de ses ennemis. Ce qui ne signifie pas qu’il soit compris. Mais le haut-parleur est systématique » écrit Ceccatty. Pour représenter l’Italie de ces années-là, qu’il conteste, il va utiliser-plus ou moins habilement- le détour des « films à costumes » avec « Le Décaméron » ou « Les Contes de Canterbury » comme son maitre Fellini s’est servi de l’Antiquité dans « Satiricon ». Est-ce sa part la plus intéressante ? j’en doute. Je préfère ses carnets de voyage et notamment ce petit bijou « L’odeur de l’inde », publié en français en 1984 et qu’on trouve en Folio.   C’est là d’un très grand écrivain.

 Enfin revenons   à ses deux premiers films en noir et blanc « Accattone » et « Mamma Roma ». Les errances si animales d’Accattone dans les terrains vagues surchauffés de la banlieue romaine pauvre lui donnent l’occasion de célébrer ces quartiers périphériques avec ses jeunes gens démunis, avec la beauté  de l’herbe rase entre les immeubles, baignés   « d’une pieuse lumière dans sa limpidité » . Tout ceci filmé avec une compassion sincère, nue, qu’il ne retrouvera plus dans ses créations plus tardives.

Ce qu’il écrira à propos de son ami le poète Penna, qu’il admirait tant, définit son art : » Une poésie dont l’amoralité apparente ne dépose pas du tout en sa défaveur, puisqu’elle est très dense et imprégnée de souffrances humaines antérieures que seule la poésie peut provisoirement clore »

Relisons :

 « Des jeunes amis se dirigent vers

les thermes de Caracalla, à califourchon

Sur des Rumi* ou des Ducati*, avec une pudeur

virile ou une impudeur virile,

cachant avec indifférence dans les replis

tièdes de leurs pantalons ou exhibant

Le secret de leurs érections. Les cheveux ondulés, dans leurs tricots

Aux couleurs juvéniles, ils fendent

La nuit, carrousel

sans fin, ils envahissent la nuit,

superbes maitres de la nuit »

*Marques de motos.

(Extrait de « La religion de mon temps » traduit par René de Ceccatty)

« L’odeur de l’inde » est un carnet de voyage(avec Moravia) en voici un extrait:

« Une heure de voiture, le long d’une périphérie sans limites, composée entièrement de petits baraquements, de boutiques entassées, d’ombres de banians sur des maisonnettes indiennes aux arêtes émoussées et vermoulues comme de vieux meubles, suintantes de lumière, carrefours encombrés de passants aux pieds nus, habillés comme dans la Bible, tramways rouge et jaune à galerie ; petits immeubles modernes, immédiatement vieillis par l’humidité des tropiques, au milieu de jardins fangeux et de bâtisses de bois, bleu clair, vert d’eau ou simplement attaqués par le climat humide ou le soleil, avec des allées et venues continuelles et un océan de lumière, comme si partout, dans cette ville de six millions d’habitants, on célébrait une fête ; et puis le centre, sinistre et neuf, la Malabar Hill, avec ses petits immeubles résidentiels, dignes du quartier des Parioli, entre les vieux bungalows et le quai interminable, avec une série de cercles de lumière qui s’infiltrait à perte de vue dans l’eau… »
(P. 17)

On regrette que Fellini, qui avait si bien guidé, et conseillé   Pasolini ( il avait écrit en scénariste une  partie des « nuits de Cabiria » et pas mal d’éléments  de « La Dolce Vita »),  devienne féroce en visionnant    « Accattone » . Il critiquera   les « mauvais » cadrages, les ruptures de ton, et d’images, critiquera les mouvements de caméra, l’utilisation systématique des longs travellings, ou l’irruption si inattendue de la musique de Bach, sans s’apercevoir que Pasolini transformait le néo-réalisme en une prière personnelle. Pasolini ne tiendra aucun compte de ces remarques et filmera ses   ados aux jeans déchirés, et ses « Mamma » hurlantes, drôles et désemparées. Il filme comme il l’écrira : au « même rythme rapide, pressé, plat, d’un premier jet, fonctionnel, sans couleur et sans atmosphère, tout contre les personnages ».

René de Cecatty présente « Ecrits corsaires » , recueil d’articles parus dans la presse italienne.

« Les Écrits corsaires » ont une place à part dans son œuvre, parce qu’on y cherche désormais une clé pour comprendre la haine que ce génie avait pu susciter chez certains de ses contemporains. En s’attaquant à la corruption du pouvoir, en dénonçant l’entente sournoise du libéralisme capitaliste et de la démocratie chrétienne, en démontrant que la pègre avait été utilisée par les donneurs de leçons moralisateurs, il tentait de démonter tout un système politique et social, fondé sur le mensonge, sur les meurtres commandités, sur la pourriture politique qui parfois s’appuyait sur l’Église : le parti au pouvoir depuis la fin de la guerre était toujours le même, la Démocratie chrétienne. Les scandales de la Loge maçonnique P2 étaient en arrière-fond de toute la vie politique. « » Mais si les articles de Pasolini avaient un tel retentissement, c’est que lui-même était un poète, un créateur, qui doublait ses catilinaires de tout un univers esthétique, du reste assez mal compris. Pour mesurer l’impact et la profondeur de ce livre, il faut avoir en tête non seulement l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini, mais aussi ses autres essais, ses dialogues et débats innombrables avec les étudiants et les lecteurs. Passion et idéologie (ses textes critiques sur la poésie), L’Empirisme hérétique (sa théorie du langage cinématographique), Les « Lettres luthériennes » (sorte de lettre ouverte à un innocent qui découvre l’horreur du monde) et ses admirables analyses littéraires (Descriptions de descriptions) sont des contrepoints essentiels qui permettent de mieux comprendre les « Écrits corsaires ». Pasolini, qui, à l’origine, se destinait à être enseignant en histoire de l’art, était un intellectuel engagé dans son temps. Et il a toujours tenu à s’exprimer sur des questions politiques, linguistiques ou sociétales. Sans doute, sa sexualité (qui l’a forcé, à la suite d’une accusation d’outrage à la pudeur et de détournement de mineurs, avant qu’on ne l’en acquitte, à fuir le Frioul où il enseignait et à rendre sa carte du Parti communiste qui l’a exclu) a-t-elle joué un rôle déterminant pour le convaincre de militer sur différents plans. Il s’agissait pour lui aussi de garantir sa propre liberté de vie et de création, dans un monde dominé par l’hypocrisie dans le domaine sexuel et par l’exploitation de l’homme par l’homme dans le domaine de l’économie de marché. Il ne faut pas oublier que l’auteur des « Écrits corsaires » est un homme persécuté, depuis 1949, par la justice italienne, prompte à répondre aux demandes de censure, de saisie, de mises en examen, de la part de toutes sortes d’esprits malveillants, étriqués, parfois délirants, qui s’en sont pris aux romans, aux poèmes, aux films et à la vie privée de l’artiste. »

Parents

Après la mort de mon père l’an dernier , je flânais dans la grande demeure laissée à l’abandon,  avec le dôme  vitré surplombant  l’ escalier qui me fascinait, formant un puits de lumière sur la spirale des marches  ,laissant passer les  superbes couleurs orageuses  certains soirs, et les  portes ouvertes poussiéreuses frottant sur le carrelage,  et j’imaginais mes parents jeunes et amoureux ,puis  deux absents   au milieu d’un tas de vaisselle sale , deux silhouettes  défigurées par la maladie et par la vieillesse, ruminant  et marmonnant les mêmes dégouts de toute une  vie amorphe et routinière  , je revoyais ces  deux  vies racornies , interminables, inachevées et peut-être même pas commencées,  insolubles, incompréhensibles, inévitables, obsédantes, croisées dans chaque pièce, dans chaque salon, avec ce frottement de charentaises sur les parquets,   le cliquetis monotone de chaque pendulette  de cheminée  dans chaque chambre d’amis, ces amis  dont la dernière irruption furibonde  et si mystérieuse datait d’au moins quarante ans..  Oui ils ne venaient plus  , tous décédés leurs enfants éparpillés sur plusieurs continents,  ne venaient que le vent et  l’obscurité à heure fixe , parfois un type qui vendait des encyclopédies  frappait au carreau ou contre les portes, et   que n’entendaient même pas mes deux géniteurs ,  tous deux assoupis  dans une inexplicable et interminable après-midi morose, bras et mains  mal appuyés  sur les accoudoirs de fauteuils, foutus machins   époussetés d’une main distraite par une jeune bonne  qui chantait du Piaf « non je ne regrette rien rien rien  ».. dont mon père disait : »Aujourd’hui on distingue plus les garçons des filles, les vieux des jeunes » en reluquant  les mollets robustes et bronzés de la fille , tous deux asphyxiés par un air jamais renouvelé, et les lourds volets   cognaient et cachaient  la splendeur anarchique  des herbes folle du  jardin, tous deux  l’un à coté de  l’autre, deux statues grecques  sursautant   quand  les  poubelles étaient  empoignées,  retournées et choquées  par les employés municipaux au passage du camion-benne dan la rue en pente   comme si ce véhicule apportait  l’ahurissante et infernale violence d’un monde devenu ahuri et incompréhensible. Car eux   planqués derrière ces rideaux à fanfreluches, ces tapisseries épaisses d’un   vert Directoire, avec des reflets de suie,   s’acharnaient à réduire le monde entier à une convulsive étreinte de géants saisis dans la   réverbération d’un plein midi .

Dans la pièce  rôdaient des silences d’insectes morts, vides, tandis que le fracas du monde guerrier se mêlait soudain au battement d’un volet mal attaché côté rue. La vaste insolation humaine agitée et carnavalesque  parvenait donc par zébrures grises d’un minuscule téléviseur portatif qu’il fallait sans cesse tourner pour capter une image brumeuse, sautillante  qui semblait toujours venir d’une pirogue africaine en dérive   mais que la barre jaune  mûrissante du soleil du    soir venait à  dissoudre comme une promesse d’un verger avec ses fruits au prochain été.

Souvent, ma mère, à genoux, en peignoir, essayait de tisonner les dernières braises en agitant un vieux magazine féminin en éventail et mon père parlait avec des marmonnements dont plus personne ne pouvait dégager le moindre sens tandis que son œil rond de tête de rapace nous cherchait et scrutait avec avidité ma sœur et moi    pendant qu’on percevait au loin les cris inarticulés des enfants sortant de l’école.

 Inconcevable leur obstination, parents pauvres gisants encore mal debout faisant visiblement effort pour contenir on ne sait quel rage devenue maussaderie quotidienne, mal enfouie, venue des profondeurs mystérieuses de leur enfance et venant échouer au bord du néant qui leur tirait les pieds. Conversations bloquées, impossibles,  tremblement de mots mal assortis pour rester précautionneux et audibles dans leur fausseté, phrases remâchées  qui tombaient comme des morceaux de plâtre sur le parquet disjoint du  grand salon, fragments verbaux incompréhensibles toujours marmonnant un vague bonsoir  dont   on ne saisissait  si c’était une prière, une imploration, une fin de non-recevoir une tromperie ou un aveu d’échec que j’aurais dû comprendre et assumer, expressions interrompues,  dérisoire initiative avortée pour se délivrer  de tout ce qui avait décomposé leur existence  en un interminable hiver d’ennui tandis que le vent, le soir, ce vent d’Autan leur faisait oublier ce gâchis. On parlait même de leurs radotages dans les deux salons de coiffure du village, tandis que les nouvelles enseignes au néon éclairaient des quartiers neufs, que l’église Saint-Saturnin  était en réfection côté porche , et  qu’on creusait des tranchées pour des nouveaux collecteurs d’égout à l’entrée sud  du village ,à l’embranchement  de la route de  Castres,  et que  le pont de bois de la route de Revel était remplacé par une structure métallique  et que la vieille Poste et ses pots de fleurs  était rasée au bulldozer.


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Faulkner aviateur

Au début de sa carrière (1926-1928), Faulkner  écrivit des nouvelles    qui  reflètent  sa déception de n’avoir pu participer à la guerre 14-18 en Europe au titre de pilote.. Il n’a toujours pas digéré d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, sans pouvoir prouver sa valeur   au combat car l’armistice de 1918 l’en priva. Il faut préciser que dans son romantisme d’homme du Sud, une figure hante notre écrivain, celle de William Cuthbert Faulkner, arrière-grand-père du romancier, lieutenant pendant la guerre du Mexique, militaire violent qui prit le commandement d’un régiment sudiste. Cette figure du sudiste combattant, mélange de brutalité et d’héroïsme, qui fut propriétaire d’une usine de coton, d’un journal local, constructeur de chemin de fer,   marqua profondément  l’imaginaire de Faulkner .C’est de lui que Faulkner tient sa légende d’héroïsme, ce rêve brisé d’ aristocratie du Sud , et cette idée  de Chute et de Décadence  d’un pays vaincu qui traverse l’œuvre et transforme  le temps faulknérien en une déchirante immobilité.    

Le rêve déçu du jeune aviateur se transforma alors en malédiction et en nostalgie inguérissable dans de nombreuses nouvelles dont « Tous les pilotes morts ». Ces valeurs et culmineront dans « Pylône ». C’est sans doute dans cet admirable et court roman que Faulkner concentre et exprime avec le plus de force   ses illusions perdues de jeune pilote de guerre démobilisé et errant dans une vie civile de « rampants ».  Il lui suffit d’un pilote d’acrobaties aériennes, Roger Shumann, d’un parachutiste, Jack Holmes, de la femme que les deux hommes se partagent, et d’un mécano, Laverne, pour résumer une ivresse de liberté, sa dérision, et le grotesque macabre d’un héroïsme de marginaux saltimbanques qui s’achève dans une sorte de cirque  pour voyeurs. .. pour  réussir un vrai chef-d’œuvre.

Faulkner en uniforme de la RAF

 Ce gout pour l’aviation , Faulkner le concrétisa lorsqu’il  gagna son premier argent à Hollywood grâce  au metteur en scène et ami  Howard Hawks , il s’acheta un petit avion de tourisme. En février 1934 il atterrit à la Nouvelle Orléans pour assister à l’inauguration de l’aéroport, et c’est dès l’automne qu’il rédigea « Pylône ».

La tragédie le rejoint  le 10 novembre 1935  quand  son frère cadet, Dean,  se tue à Thaxton (Mississippi) en pilotant l’avion que William lui avait cédé. Et  Dean exécutait  -comme le personnage de « Pylône »- des acrobaties aériennes..

Dès  son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « est la plus emblématique .Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

.  Elle est publiée et commentée dans un volume Pléiade qui rassemble toutes ses nouvelles de Faulkner, même des inédites.  Elle met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique près d’Amiens. L’écrivain invente tout ce qu’il n’a pas vécu.

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien) se mettent à boire comme des trous . Aucun d’eux n’accepte l’armistice , le retour au pays, la  plate vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis et qui sera un  des personnages piliers de la chronique de Yoknapatawpha) , Comyn, le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland  un autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée  « vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être un … prisonnier allemand  .La bande d’ivrognes en fête s’arrête  dans un café  bondé aux abord d’ Amiens.

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession.  Un personnage   formule alors   ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue, surtout perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land » que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en relisant la Bible. Il nomme son recueil de nouvelles « La terre Vaine ». Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle, sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi avec une sorte de morgue, bref le sens de la famille ,de la terre ancestrale où on s’implante, fonde domaine ,on se ramifie et où on meurt.  Faulkner pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ».

 Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne, dans le café d’Amiens.  La fin s’achève autour d’une fontaine, gueule de bois , gout de cendres. Cependant résonne comme un avertissement la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ; la fictoire, ça vaut rien… ».

Tout un paysage désenchanté se dessine, annonciateur de la philosophie faulknérienne. Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.

Les batailles de Kiev par Boulgakov

Si on veut lire un roman assez fabuleux sur Kiev, il faut se précipiter sur « La Garde blanche », de Boulgakov.

 Ce roman   autobiographique, puissant, inspiré, a été rédigé entre 1922 et 1924. L’auteur a déclaré   que c’est la mort de sa mère qui a déclenché un flot immense de souvenirs de sa jeunesse à Kiev pendant la guerre d’indépendance. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur cette mort qui prend un côté symbolique comme si une partie de la Sainte Russie mourait avec cette femme.  Au centre de l’intrigue, la famille Tourbine, turbulente, exotique, chaleureuse, avec pas mal d’embrouilles, de maldonne, d’élans héroïques et sentimentaux. Cette tribu vit dans la Maison Tourbine à plusieurs étages.

 Il y a le personnage principal Nikolka.    Son frère, Alexis, 27 ans, est médecin comme Boulgakov,  il  sera grièvement blessé pendant les combats de rue dans Kiev, secouru par la mystérieuse Julia. Et puis il y a leur sœur, Hélène, que son mari a abandonné en fuyant avec les Allemands. En 1917 les deux frères qui vivaient jusque-là sans soucis, entre livres, piano, jeunesse insouciante, turbulente, chahuteuse, sont entrainés dans la tourmente révolutionnaire et l’arrivée des Rouges, ils se sentent obligés de s’engager auprès de l’Armée blanche.

Tout au long du roman, jusqu’en fin 1919, la ville de Kiev est ballottée d’un camp à l’autre entre patriotes ukrainiens, socialistes modérés, partisans des rouges, ou en face   hussards et cosaques du Don de cette « Garde  Blanche »  restée fidèle   au Tsar . Ce ne sont qu’assauts des Rouges, contre-attaque des Blancs, fusillades dans les quartiers pris, perdus, repris, canonnades, re-attaques, escarmouches, corps à corps dans la neige, ou en pleine explosion fleurie du printemps. Boulgakov est précis pour montrer les forces en présence dans ces combats, avec détachements serbes, junkers allemands, uhlans, paysans mercenaires, engagements des lycéens. La vérité de la vie absurde éclate alors, ce qui se dérègle et s’affole dans la tête de ses jeunes personnages, le tout sur fonds d’inquiétude   mystique.

 Ne nous le cachons pas, le roman est complexe. Mais il séduit, vital, coloré, puissant, giboyeux d’images cristallines. Le lecteur est pris dans un élan et des scènes surprenantes, dynamiques, parfois teintées de surréalisme puisque des objets parlent, surtout les pendules.

 Boulgakov   s’autorise tout :   monologues intérieurs des personnages, travellings dans des quartiers de la ville, détails fantastiques, vulgarités militaires, dialogues cocasses, méditations religieuses sur les hommes emportés dans le tourbillon du néant. Kiev devient une ville rêvée, une Cité Céleste, électrique et ensauvagée, une Ville trépidante qui frappe par la folie sensuelle avec laquelle l’auteur la décrit rue par rue, avec ses chutes de neige, son soleil soudain, ses jeunes morts, ses nuits de silence et ce sentiment d’anxiété qui soudain saisit le soir les habitants ou refugiés. Tout un brouillard de rêves et de cauchemars enveloppe le texte. Descriptions de quartier scintillantes et superbes. Le trivial et le bouffon se mêlent. Sans cesse, Boulgakov change de rythme, de tons, jouant de plusieurs niveaux chronologiques avec une prose percutante, enjouée, stridente, et des citations de chansons, des réminiscences littéraires, des allusions historiques. Habileté et dynamisme transfigurent beaucoup de scènes d’action, mais également, souvenirs d’enfance auréolés de nostalgie pour une vie famille qui est en train de se perdre, comme si maladies et souffrances détérioraient inéluctablement la maisonnée Tourbine, avec leurs chamailleries, leurs vieux piano, leurs bibliothèques. Des bouffées de tendresse, des zones soudaines de mélancolies nous rappellent Tchekhov, cependant quelque chose étincelle, brille, comme ces sabres et armes qu’on astique en vue du combat.

Il y a bien sûr des réminiscences tolstoïennes de « Guerre et Paix », pour décrire les réfugiés russes riches qui fuient Moscou soumise aux Bolcheviks et qui rêvent d’un avenir radieux en gagnant   l’ouest, l’Allemagne, puis Paris.

Mais le cœur du livre reste la Maison Tourbine (devenue Musée aujourd’hui à Kiev) , avec ses locataires,  son clair-obscur fastueux, ses pièces chaleureuses  à tentures,  ses lourds abat-jours, ses bronzes ,sa librairie, ses recoins à moisissures, ses cachettes, ses fenêtres qui donnent sur les toits voisins et l’infini  trou muet  du ciel. Cette maison devient un personnage fantastique particulièrement émouvant, une Cerisaie menacée de disparition, un grenier merveilleux, le réceptacle des souvenirs précieux, des jours enfuis, des visages familiers, alors qu’une immense marée de barbarie vient battre contre ses murs .

Le roman s’achève en citant des versets de l’Apocalypse. La morale de l’histoire à laquelle tout conduit est résumée dans les dernières lignes : « Tout passera. Les souffrances, les tourments, le sang, la faim, la peste. Le glaive disparaîtra, et seules les étoiles demeureront, quand il n’y aura plus trace sur la terre de nos corps et de nos efforts. Il n’est personne au monde qui ne sache cela. Alors pourquoi ne voulons-nous pas tourner nos regards vers elles ? « 

Vraiment je vous invite à découvrir ce roman tourbillon, vertigineux, chaleureux, inspiré. Je vous conseille aussi de le lire dans l’édition Pléiade très compète car ses notes et commentaires permettent de comprendre    les épisodes compliqués de la guerre civile entre 1917 et 1919 et ce que fut la « Rada «, mouvement qui regroupa des patriotes représentants du parti socialiste ukrainien et aussi ce que fut l’intermède de l’administration allemande   qui dispersa la « Rada » à laquelle elle reprocha son nationalisme et son socialisme.

Extrait:

« Et voici qu’en cet hiver 1918 la Ville vivait d’une vie étrange, artificielle, très vraisemblablement destinée à rester unique dans les annales du XX° siècle. Derrière les murs de pierre, tous les appartements étaient surpeuplés. Les anciens habitants se serraient toujours davantage pour faire, bon gré, mal gré, de la place aux nouveaux venus qui déferlaient sur la Ville. Ceux-ci arrivaient précisément par le pont aux allures de flèche, ils venaient des contrées où flottaient de mystérieuses brumes bleutées.

On voyait fuir des banquiers aux tempes grises avec leurs femmes, fuir des hommes d’affaires de talent qui avaient laissé une procuration à leurs collaborateurs de Moscou ainsi que l’ordre de garder le contact avec ce nouveau monde en train de naître dans le royaume moscovite, on voyait fuir les propriétaires ayant abandonné leurs immeubles aux soins de commis occultes et sûr, fuir des industriels, des marchands, des avocats, des hommes publics. Fuir des journalistes de Moscou et de Saint-Pétersbourg créatures avides, véreuses et lâches. Des cocottes. Des dames honnêtes portant des noms de l’aristocratie. (..)

La Ville enflait, s’élargissait, débordait comme une pâte qui lève. Jusqu’à l’aube, on entendait le bruissement des maisons de jeu fréquentées par des personnalités pétersbourgeoises et locales ainsi que par des lieutenants et des major allemands à l’air fiers et importants, que les Russes craignaient et respectaient. (..)

Tout l’été 1918, la rue Nikolaïevskaïa fut allègrement sillonnée de fiacres gonflés de leur importance dans leurs caftans ouatinés et les rangées d’ampoules coniques de leurs voitures flamboyaient jusqu’à l’aube. Les vitrines des magasins n’étaient qu’une épaisse jungle de fleurs, les esturgeons pendaient telles des poutres de graisse dorée, aigles et médailles étincelaient d’un sombre éclat sur les bouteilles de merveilleux champagne.

Et tout l’été, tout l’été durant, les nouveaux venus ne cessèrent d’affluer encore et encore. »

Deuxième extrait:

« L’aîné des Tourbine est revenu dans sa ville natale juste après que le premier choc eut ébranlées collines qui dominent le Dniepr. Bon, se disait-il, cela va bientôt s’arrêter, et alors commencera cette vie qui est décrite dans les livres à l’odeur chocolat , or, non seulement elle ne commence pas, mais tout alentour devient de plus en plus terrible. Au nord, la tourmente de neige tourbillonne et hurle, et ici, on sent le sol trembler et gronder sourdement : la terre, inquiète, gémit de toutes ses entrailles. L’année 1918 touche à sa fin, et chaque jour qui vient se hérisse de menaces.

Cosaques

Pendant vingt ans de suite, un homme accomplit une tâche quelconque – par exemple, enseigner le droit romain -, et la vingt-et-unième année, il s’aperçoit soudain qu’il n’a que faire du droit romain, qu’il n’y a même jamais rien compris et qu’il n’aime pas ça, et qu’en réalité, il est un fin jardinier et brûle d’amour pour les fleurs. Cela vient, probablement, de l’imperfection de notre organisation sociale, qui fait que bien souvent, c’est souvent vers la fin de leur vie que les gens trouvent leur véritable place. »

La guerre en attente

 Je regardais hier à la télévision la ville de Kiev vidée de ses civils, ses esplanades et boulevards déserts, ses rues vides, et ses feux clignotent orange aux carrefours. » Le silence de la ville étonnait l’oreille, comme si du ciel de grisaille il fût tombé de la neige. » Une capitale attend « donc l’arrivée des troupes russes. Je me demandais : à quoi peuvent bien penser ces soldats ukrainiens qui attendent les soldats Russes ?
  Un récit de 140 pages est consacré à cette attente du choc avec l’ennemi, c’est « Un balcon en forêt » de Julien Gracq , décrivant les émotions et les sentiments de   l’aspirant Grange   qui attend   l’armée  allemande  avec quelques hommes dans une maison forte dans les Ardennes , entre l’automne 1939 et Mai  40. Gracq décrit ce qui empoisse et ronge dans cette attente.       Premier extrait » : Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?
                                   
Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu. »     Dans ce second passage du récit, les soldats français qui entourent Grange   sont réveillés tôt le matin  par le bourdonnement d’une escadrille d’avions anglais qui survole la forêt des Ardennes. C’est la première  alerte  de l’arrivée de  guerre. Voici comme Gracq l’exprime :  


« La nuit du 9 au 10 mai, l’aspirant Grange dormit mal. Il s’était couché la tête lourde, toutes ses fenêtres ouvertes à la chaleur précoce que la nuit même de la forêt n’abattait pas. Quand il se réveilla au petit matin, il lui sembla d’abord qu’il avait beaucoup rêvé : sa tête était pleine d’un bourdonnement anormal, insistant. Il avait conscience d’un vif courant d’air frais et mouillé qui coulait sur lui de la fenêtre toute proche, mais cet air glissait sur son visage avec un toucher particulier, musical et vibrant, comme s’il était issu d’un crépitement d’élytres. Il eut un moment dans son rêve confus, le sentiment purement agréable que les heures s’étaient brouillées, et que l’aube de la forêt se mêlait à un midi torride, tout électrisé de cigales. Puis l’impression se localisa, et il comprit qu’une vitre de sa fenêtre, dont le mastic était tombé, tout contre sa joue tremblait et tressautait sans arrêt dans son cadre. « C’est ma vitre, se dit-il en replongeant sa tête dans l’oreiller, il faudra que j’en dise un mot à Olivon. ». – cependant, du fond de sa demi-nuit, sans la relier du tout à ce tressautement, il sentait en même temps dans l’air du matin une note aiguë d’urgence panique qui s’enflait de seconde en seconde, une espèce de grossesse fulgurante de la journée- il prenait aussi conscience, étrangement, de la légèreté, de la minceur grotesque du toit au-dessus de lui qui paraissait s’envoler : il se recroquevillait dans son lit, mal à l’aise, nu et exposé au cœur du grondement qui coulait du ciel et s’élargissait. Deux coups frappés à sa porte le réveillèrent cette fois complètement.

-ça passe, mon yeutenant, fit Olivon derrière le portant.

C’était une curieuse voix de gorge, d’une indifférence un peu étranglée, posée quelque part entre l’incrédulité et l’affolement.

Les hommes étaient déjà aux fenêtres, nu-pieds, ébouriffés, bouclant à la hâte la ceinture de leurs culottes. Le jour n’était pas encore levé, mais la nuit pâlissait à l’est, ourlant déjà de gris le vaste horizon de mer des forêts de Belgique. L’aube mouillée était très froide ; la plante des pieds se glaçait sur le béton cru. Un énorme bourdonnement qui montait lentement vers son zénith entrait par les fenêtres ouvertes. Ce bourdonnement ne paraissait pas de la terre ; il intéressait uniformément toute la voûte du ciel, devenu soudain un firmament solide qui se mettait à vibrer comme une tôle : on pensait d’abord plutôt à un étrange phénomène météorique, une aurore boréale où le son se fut inexplicablement substitué à la clarté. Ce qui renforçait cette impression, c’était la réponse à la terre noyée dans la nuit, où rien d’humain ne bougeait encore, mais qui s’inquiétait, s’informait çà et là confusément par la voix de ses bêtes ; du côté des Buttés, dans la nuit froide où les sons portaient très loin, des chiens hurlaient sans arrêt comme à la pleine lune, et par moments, sur la basse du grondement uni, on entendait monter des sous-bois tout proches un caquettement d’alarme étouffé et cauteleux . De l’horizon, une nouvelle nappe de vrombissements commença à sourdre, à s’élargir, à monter sans hâte vers sa culmination paisible, à coulisser majestueusement sur le ciel, et cette fois, brusquement, les chiens se turent : il n’y avait plus qu’elle. Puis le grondement s’abaissa, perdant de son unisson puissant de vague lisse, laissant traîner derrière lui des hoquêtements, des ronronnements rôdeurs et isolés, et des coqs éclatèrent dans la forêt vide, sur la terre stupéfiée et vacante comme une fin d’orage : le jour commençait à se lever.

Ils se sentirent soudain transis, mais ils ne songeaient pas à fermer les fenêtres : ils guettaient, l’oreille tendue, les bruits légers que le vent commençait à promener sur la forêt. Olivon fit du café. Il s’ouvrit une discussion assez chaude. Olivon, seul, de son avis, soutenait qu’il s’agissait d’avions anglais revenant d’Allemagne.
– C’est à la flotte à Hitler qu’ils en veulent, mon yeutenant. Les Anglais, ils ne comprennent que ça, le reste ils s’en foutent.

Grange était toujours frappé du clin d’œil affranchi qu’échangeaient les soldats quand il était question de la politique anglaise. C’était pour eux le fin du fin du coup en dessous, un mystère exemplaire de fourberie sournoise.
– On verra ça dans les journaux, conclut Gourcuff qui, dans le doute, débouchait de bonne heure une bonne bouteille de vin rouge.

Mais il fut clair assez vite que la journée ne se remettrait pas de sitôt dans ses gonds. Un vrombissement de nouveau s’enfla vers sur l’horizon, moins fort cette fois-ci, sensiblement décalé vers le nord, et brusquement la traînée assez lente de points noirs qui glissait au ras de la forêt dans le ciel plus clair commença à cabrioler : deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Et cette fois, dans le carré, il se fit un silence. Une mèche de fumée grise, mesquine, presque décevante après tant de vacarme, se tordait et s’effilochait lentement, très loin au-dessus des bois. Ils la regardèrent longtemps sans rien dire.





Mon cher André, Mon cher Paul…

C’est au cours d’une flânerie récente sur un marché breton que je suis tombé sur la correspondance entre Paul Valéry et André Gide (Gallimard, 992 pages) .Plus de 600 lettres rédigées de 1890 à 1942 entre l’auteur des « Faux monnayeurs » et celui de « Monsieur Teste. » Immense boite à surprises que cette correspondance étalée sur plus…

Volley-ball

Cet été là pendant quatre semaines, je restais immobile,une jambe dans le plâtre, assis sur la digue de ciment de Dinard , à admirer les volleyeuses sur la plage. Elles jonglaient ,souples, vives, corps longilignes et ambrés . L’une, d’elle, longue, pâle, blonde, avec un maillot vieux rose délavé et son short blanc avait un…

Bibliothèque de guerre

Les guerres se multiplient et je me demande quels sont les  romans de guerre qui m’ont permis de mieux comprendre  comment fonctionne une armée et comment,surtout, les jeunes gens mobilisés, les engagés, vivent cet enfer. .Quelles sont les réactions des appelés, celles des sous-officiers et officiers de carrière ? Ce choix textes que je propose est,je…

La table blanche

On se souviendra longtemps de l’immense table blanche à laquelle Vladimir Poutine a convié Macron à l‘intérieur du Kremlin le 7 février dernier. Cette table trônant dans une vaste salle d’un blanc glacé à la décoration typiquement soviétique. Cet endroit nous a fait pénétrer dans l’espace abstrait de la tragédie.  Nous étions au centre même d’un lieu tragique historique -le Kremlin-   célèbre par ses fantômes, ombres menaçantes des Tsars jusqu’aux décisions de Staline en passant par la silhouette de Napoléon regardant Moscou se consumer.

 En choisissant cette mise en scène, mettant une distance froide (table d’environ six mètres) entre lui et le président français, Poutine a voulu frapper les esprits. Montrer visuellement la Force brutale du Pouvoir Russe.

 En créant cet espace   neutre, vide, Poutine, avertit que le conflit tragique est toujours un espace figé qui consacre la force brutale de celui qui la met en scène.  Voir les gardes de Poutine (tenues bleues marine et boutons dorés, shakos impériaux) à qui il est simple (sur le plan du fantasme) de fermer les portes du Palais pour que l’invité devienne LE prisonnier.

Nous sommes donc dans le palais de Mycènes ou de Thèbes   dans le vestibule de Néron.  Poutine assis sur le trône met en situation de solliciteur l’invité étranger en infériorité ne parlant pas la langue du maitre.   Le rapport ne peut être tenu pour chevaleresque ou même égal puisque l’un détient la Puissance, la pression tragique (l’armée russe derrière lui) et que l’invité    ne peut que présenter   un plaidoyer « raisonnable » pour éviter la guerre que dans un flot de paroles justificatives, frappées du sceau de l’impuissance.  D’emblée, dans le cérémonial Poutine, avait choisi de ne pas serrer pas la main de Macron, le mettant ainsi dans le rôle difficile de l’invité quémandant.

 Supplice donc de la distance : la longue table a le don d’absorber, et de boire les paroles   de Macron, pour les réduire à des requêtes.

Cette   relation sadique (puisque l’un possède le Pouvoir et l’autre vient en position de supplication) met en évidence un dialogue impossible.  Il est l’essence même de la   tragédie. Le Kremlin est transformé en palais de Thèbes ou de Mycènes.  

Autre arme du rituel tragique, c’est le Regard.

Roland Barthes a   parfaitement analysé ça dans son « sur Racine ».

La distance silencieuse, l’immobilité de statue, c’est Jupiter implacable sur son nuage. Par le regard froid, insistant, par un imperceptible   sourire, Poutine a mis en sujétion son invité. Il est réduit à l’état d’objet. Dans ce genre de situation c’est la parole de l’invité qui devient aveu de faiblesse, et le silence l’arme du fort, le  du maitre des lieux.

L’autre arme de Poutine, c’est la menace.

Ce qui caractérise le tyran, c’est la légèreté avec laquelle il manie la menace de mort, qu’il s’agisse d’un mort avec un nom et un prénom, ou de cent millions de morts anonymes, un peuple entier, voire un continent. L’Orient contre l’Occident. Jupiter-Poutine tient dans son poing les foudres nucléaires et use du chantage.

Dans ce dispositif, tout se passe comme si les sentiments humains, les causes humanitaires, les belles causes humanitaires et rationnelles, les plaidoyers humanistes, comme si tout ça   se transformait en preuves de la faiblesse de l’Occident.

Le but recherché est l’humiliation. Le triomphe de l’humiliation. Le jeu a consisté à jouir lentement et sadiquement de son partenaire. Cinq heures de non dialogue   au cœur de la nuit…

 « Songez-vous que je tiens les portes du palais,

Que je puis vous l’ouvrir ou fermer à jamais,

Que j’ai sur votre vie un empire suprême,

 Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ? »

« Bajazet » de Racine, acte II scène 1

De Paris à Rome avec Michel Butor

Rarement, un début de roman a aussi efficacement embarqué le lecteur. Le voici.

.« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans »

 Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté.  Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.

Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. »)   Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent.  C’est aussi un lieu symbolique.

Donc, au fil des pages et des gares la   vie du narrateur se modifie   comme un train passe sur un aiguillage et dévie de  sa trajectoire  .Au  fil des heures et de la nuit  le train  devient  le lieu de toutes les « modifications ».

Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel, et   scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit.   Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)

 En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec   le destin du voyageur.   C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait.  Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce   plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.

Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis  au lever du soleil  sur   des collines et enfin la  brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.

Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.

On   comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les   hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele   forment des musiques célestes   qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.

 On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur.  Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère   une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes. 

 Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »

La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi.  Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine.  Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église   voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque   exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.    

 Ecrit   en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur  avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes  étudiants   lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais  alors dans un bureau  terne  de l’Ecole Militaire).

    En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples   voyages à Rome.  Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.

 Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Deuxième extrait :

« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.

Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. « 

Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »

Saul Bellow, d’un roman l’autre..

Saul Bellow(1915-2005) Un prix Nobel éclatant. . .. Ce romancier juif   a hanté Philip Roth et restera son grand aîné…

Un de mes romans préférés   auquel je reviens toujours, c’est  « La planète de Mr. Sammler. » Mais il faut le rapprocher de « Herzog » pour  l’apprécier car   il est évident que tous les grands critiques américains et les universitaires placent  son roman « Herzog » »(1964)  au centre de son œuvre .C’est la matrice, le maillon  essentiel, le centre du tourbillon autobiographique de Bellow . C’est le diamant d’une œuvre qui dit tout de l’émigrant juif européen venu se réfugier en Amérique et qui n’échappe pas à la tyrannie mémorielle de l’Histoire. Au fond, c’est l’analyse  d’un homme qui veut  exprimer ses émotions profondes, les émois de son  cœur si bon, si indulgent, si charitable et qui découvre  que sa vie intérieure est un foutu fatras, une sorte de cagibi où  ses souvenirs s’entassent en vrac, parcellaires,  peu cohérents .Au fond,  il sent le poids   de  la peur  historique et détaille la  déprimante  la comptabilité des  failles de son  « moi »  . Cela annonce les tiraillements d’une sexualité en folie du juif new-yorkais Woody Allen. Sa maturité et sa lucidité ouvrent des abimes sous ses pas, corrodent ses certitudes, aussi bien dans sa vie privée, avec l’échec de ses relations amoureuses, que  dans sa formation intellectuelle faite de citations décousues de Hegel ou de Heidegger… Il y a chez lui une mélodie mélancolique de l’émigrant resté coincé entre l’Ancien et le Nouveau monde, entre l’Europe dévastée  par ses guerres,  son antisémitisme, ses camps,  et l’exubérance américaine  effrayante  comme une nation qui inquiète  par  la   santé et  le dynamisme rouleau compresseur  de son capitalisme.  .

Herzog cajole les quelques images de son enfance C’est   Montréal dans le vieux quartier populaire   de la rue Saint-Dominique où ses parents vivaient. Ce sont des parcelles d’or,  et les  précieux résidus  qui surnagent dans  le  naufrage de l’homme mûr. On retrouve une partie de  ces thèmes   dans les trois journées de 1969 de ce Mr Sammler, ce retraité dépressif  flânant  dans New-York.

M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York.  Ce Polonais rescapé de la Shoah (après avoir creusé sa propre tombe et s’être miraculeusement échappé du tas de cadavre incluant sa femme ), Mr Sammler est un intellectuel que cette jeune Amérique laisse perplexe   d’autant  que  sa nièce s’habille comme une pute et qu’ un pickpocket noir aux allures de prince dresse son sexe comme un dieu sauvage. Désemparé, Sammler  observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945,  venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique.  Il a   aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930,   fut l’ ami du vieux  romancier  HG Wells. Sammler  a toujours aimé  Londres  «  les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines  et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il  ne comprend pas bien New-york.  Depuis son expérience de la persécution nazie, il voit  autrement l’humanité et en particulier l’innocence  pétulante de la foule  new yorkaise vomie chaque matin par les bouches de métro .  La révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69 ) l’inquiète . Il vit  sa vieillesse dans une perpétuelle  anxiété, il est  décalé par  ce courant vital qui traverse la ville et   remâche ses souvenirs, comme une malédiction au cours de trois journées du mois d’avril 1969.

Il vit dans un appartement foutoir de Riverside qui appartient  a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie, agaçantes de mauvais gout  toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

Saul Bellow dans un bus

 Le passé du vieux Sammler l’a amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord    sa fille Shula,   vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante,  fouilleuse de poubelles , employée par  un cousin  médecin. Elle cherche sa voie.

 Shula  « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle  avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et trop  européen, donc  décalé- c’est bien sûr ce Noir pickpocket  qui navigue dans les foules et dans les bus,  symbole de la  « foule solitaire »  et de la vitalité foudroyante( qui s’exprime ici par  un exhibitionnisme sexuel avec son phallus énorme ) : un grand  type   vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ». Il traumatise Sammler ce Noir en érection et réveille des peurs cachées. S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il ce voleur « un partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans lui donner le moindre espoir de harponner le pickpocket.

 Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine il l’a comprend mal et l’inquiète de plus en plus. Que fait-il ?  Il rentre alors en lui-même. Il essaie de comprendre par ses monologues intérieurs   ce qu’il reste   d’humain, de bon, en lui. Déception comme Herzog. Il ne trouve pas de franches lignes directrices   de sa vie et les conseils de sa fille, ou  de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il comptabilise des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, note des détails clownesques, et un évident manque de cohérence. Et bien sûr, reviendra, lancinant, ses désarrois de juif rescapé des camps. Comme Herzog, Sammler constate   le déséquilibre entre sa culture   européenne à l’ancienne (de Platon à Hegel et Schopenhauer), l’héritage d’une religion ancestrale venue de sa chère famille, à une société jeune, libérée urbaine, indifférente aux autres, éprise de virilité et qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ».

 L’esprit de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme,   amusement et   chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin,   ironie inattendue et si claire.  Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».

 Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe  et il se demande si   cette foule  hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un  « vaudou érotique romain ».

Photo Saul Leiter

Bref, il médite autant sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt  que sur les phallus peints par Picasso, il est  dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. » Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués, les ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».

                                                                                                                                                                                                 Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif  dégoûté  et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow  nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité. Bel observateur, métaphysicien bricolo  sans aucune froideur, le récit  cultive  une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Un new yorkais vu par Saul Leiter

Grand art.

D’autant qu’à cet art descriptif si prenant   s’ajoutent et se  révèlent les navrantes fissures de l’ humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer  par pan entiers, dans la frénétique  société de consommation  américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire,  Sammler déambule insolite   avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière  à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.

Extraits :

 « Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles,  sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées   retrouveront leur importance. »

« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.

Morbide Venise

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise,il y a 4 ans avec le livre de poche « La mort à venise » de Thomas Mann  .  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.


J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Un homme malade se promène dans une ville malade. Cela est d’autant plus évident que le texte explore  le naufrage, la  décrépitude physique, d’un écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach qui respire un air porteur des  germes du choléra.

Aschenbach se sent prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann on remarque que Mann éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité, enseveli sous les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré par sa famille polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain si convenable  et démolir sa belle façade bourgeoise officielle. Il découvre un inconnu en lui .

on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel et que son message, au fond, est frelaté.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition  morale des habitants de Venise  qui  mentent et  cachent  l’épidémie  aux touristes pour continuer à  faire marcher le tiroir- caisse. Pourtant la ville,elle, devrait l’alerter sur son caractère morbide avec ses  gondoles-cercueils, et « dans les passages étroits l’odeur devenait plus forte »..  et sa nature pourrissante. La ville  joue en miroir de   la décomposition intérieure  et de la débâcle d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune blond Tadzio .

Au cholera qui circule dans  Venise avec le sirocco  et corrompt l’air , répond exactement  la fièvre  sexuelle qui corrompt le bel équilibre  d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret honteux  de  l’écrivain  qui découvre  son homosexualité et ne l’assume pas. Ce sentiment de rejet, de différence sourde, secrète, c’est le   sentiment de Mann  face à sa propre homosexualité à une époque où l’Allemagne la réprouve  avec une grande violence. Katia Mann, l’épouse de l’écrivain, a affirmé : « Tous les détails de l’histoire, à commencer par l’homme du cimetière, sont empruntés à la réalité… Dans la salle à manger, le tout premier jour, nous avons vu cette famille polonaise, qui était exactement telle que mon mari l’a décrite : les filles habillées d’une manière assez stricte, sévère, et le charmant, ravissant jeune garçon d’environ treize ans vêtu d’un costume marin avec un col ouvert et de jolis rubans. Il a aussitôt attiré l’attention de mon mari. Ce garçon était extrêmement séduisant et mon mari ne cessait de le regarder en compagnie de ses camarades sur la plage. Il ne l’a pas suivi à travers tout Venise — cela, il ne l’a pas fait — mais ce garçon le fascinait vraiment, et il pensait souvent à lui… Je me rappelle encore que mon oncle, le conseiller privé Friedberg, célèbre professeur de droit canon à Leipzig, était indigné : « Quelle histoire ! Un homme marié et père de famille, en plus ! » 
Ces deux thèmes de la ville en fièvre et d’un homme en fièvre l’écrivain l’analyse avec un acharnement. La passion dévastatrice d’un homme âgé pour un adolescent ouvre un vertige et transforme Aschenbach en marionnette de son désir. Le bel équilibre apollonien si convenable s’effondre et devient frénésie dionysiaque ml contenue.  Les deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par thomas Mann.  Si ajoute l’ironie admirable des phrases, ce ton si élaboré de Mann   qui ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit quasiment clinique d’un chavirement. La connaissance de soi comme une soudaine ouverture vers une tragédie intime.  Ajoutons que cette prose miroite avec ses reflets aquatiques sombres , métaphore vénitienne par excellence de  ce que Mann  a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre  nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » et aussi très autobiographique .

Dans les deux textes Thomas Mann   puise   aux mêmes sources d’un érotisme morbide qu’il vit comme une culpabilité car il ne peut plus vivre dans l’illusion d’être un être rationnel qui garde  le contrôle sur ses émotions. Il perd tout simplement sa dignité
son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire   est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la  présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich, 2)le gondolier muet, sorte de Charon  avec  sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts, 3)la troupe de  musiciens  italiens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent   et accompagnent les hontes  d’Aschenbach    de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.


La nature homosexuelle du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique-  est    révélée par  un  rêve : une  orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie  que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ».Dyonisius l’emporte sur  Apollon. A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute   la découverte de sa décrépitude physique. Il  voit dans le regard des autres  qu’il n’est   considéré que comme  un vieillard libidineux, un  « vieux beau »  fardé et grotesque .  Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque   de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent   savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach  est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il  a un  premier geste  de charité pour alerter  les autres, mais se ravise  et dans un retournement faustien,    brutal, Aschenbach  prend  la résolution  bien  plus excitante et cruelle de se taire.Il proue une sale jubilation à se taire,oui aussi » « Aussi Aschenbach éprouva-t-il une obscure satisfaction en songeant aux événements dissimulés par les autorités et se déroulant dans  les petites ruelles sales de Venise, ce sinistre secret de  ville qui se confondait  avec son plus intime secret à lui, et qu’il tenait lui aussi  tellement à préserver. »

La part cachée, tyrannique, érotique, dionysiaque, avide, de l’écrivain atteint là un sommet de perversité.  Je cache la présence du choléra, moi aussi, et comme les vénitiens, je mens. C’est en quelque sorte son joker maléfique. D’autant que,  son voyage se place  sous le signe de la mort car il a été déclenché à Münich  ar la vue d’un cimetière.  
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler   écrivain lui aussi « envasé » de par sa nature trouble du statut  d’écrivain.  Il a posé clairement l’équation : écrire =  puiser   son talent dans  les couches   secrètes, dans son « fumier libidinal » .  Il pose une équivalence entre son énergie érotique   et les sources pour écrire. Il reprendra toute sa vie  la métaphore de la maladie, de « Tonio Kroger », ou « Tristan »    ou « la montagne magique » en faisant se rejoindre maladie du corps et maladie spirituelle de la bourgeoisie européenne que par un pacte faustien l’écrivain révèle . Dans  certaines lettres , son journal intime et  confidences à ses proches, révélées après sa mort,   il  précise que son œuvre a fleuri sur      le  « fumier » ou le « compost », de sa sexualité.

Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ». Car il y a non seulement la fascination pour un jeune corps parfait, en promesse (Tadzio) mais fascination encore plus  forte pour le corps malade. Il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue, d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains. Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins.

Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
Extrait de « La mort à venise »

 » Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? »

Dans le récit de Mann, qui est cet Aschenbach ,inventé et vaguement inspiré de Gustav Mahler? Il a un peu plus de cinquante ans, robuste, discipliné, auteur devenu célèbre et devenu un classique étudié en classe de son vivant, courtois, beau parleur, rassurant, une sorte de Jean d’Ormesson de la littérature allemande début de siècle ..,Ce qui importe c’est le premier choc dans le cimetière, voyant un apparition « sauvage » dans la silhouette d’un homme roux aux dents longues ,et « au regard belliqueux ».. ce premier ébranlement ouvre pas mal de questions aux lecteurs, sur la nature de cet étranger inquiétant , comme s’il y avait une première fissure, une question brutale sous jacente posée à l’artiste bourgeois encensé.. l’écrivain est déjà, pour la première fois, atteint dan son image intérieure.. défi ou injonction? éclair de panique? remise en cause brutale de son être social ? est une image du diable? mise en question de la vacuité de son art, d’autant qu’il est épuisé par les tensions récentes de son travail.. Y aurait-il un furet caché quelque part, comme le dirait Harold Pinter? Bref , émerge un malaise, physique, chez cet individu du cimetière, et avec une constance admirable, un sens de la mise en scène, de l’architecture, Mann, va relier et prolonger cet homme du cimetière à la figure trouble du Gondolier escroc et de sa gondole funèbre , auquel s’ajoute l’inquiétant garçon d ‘ascenseur, et pour finir le coiffeur italien, veritable embaumeur, avec ses fards et ses poudres et qui prépare le corps d’Aschenbach à une sépulture grotesque et colorée ,sorte de mannequin-cadavre presque clownesque . C’est ainsi que Mann construit un chemin morbide au héros. Ces individus-relais, ces figures sulfureuses contrariantes ouvrent le chemin de la mort et font le rappel du cimetière du début du récit.. annonciateur des ébranlements successifs et dévastateurs qui auront lieu à Venise, dans une lumière plus crue, plu franchement érotique et morbide…. .. il y a là, un jalon habilement placé en ouverture ensuite, avec délectation, Mann s’auto-caricature en parlant des dangers d’un art qui se corrompt , d’un art qui évolue mal chez cet écrivain Aschenbach Car, au départ, son art avait été brutal puis cédant aux sirènes de la facilité, voulant offrir ce qu’attendait un public plus large et pas difficile.. s’était affadi pour devenir un « académisme poli ».
On mesure toute l ‘auto-ironie suave de Mann livrant le fond de sa pensée, confessant son tourment homosexuel, par l’intermédiaire de son personnage fictif, inventé, d’Aschenbach pour analyser la folie dionysiaque et le désir d’orgie qui se déclenchent à la vue du jeune Tadzio! Ce vrai sabbat de tentations érotiques déchainées font craquer la statue si convenable de l’écrivain couvert d’ honneurs .On sait que pour Thomas Mann un écrivain = « fauteur de troubles »…

La chambre d’ami

Le 4 avril 1989

4 heures dans la nuit.

Le clocher de Sorèze sonne. Les rafales de vent dans cette vaste chambre nue, quasi inoccupée tout l’hiver, avec son prie-Dieu en moleskine cramoisie. L’air est froid, immobile. Les plis des draps grossiers sont humides, les rideaux lourds de velours frappé   sont bordés de glands. Le lit en bois ciré sombre est si haut qu’il faut presque l’escalader. La cheminée de marbre supporte une petite vierge de plâtre qui ressemble à une sucrerie et une croix d’ébène avec un brin de buis desséché glissé derrière la tête d’ivoire du Christ.

Au -dessus, une aquarelle de la Montagne Noire avec des chiures de mouches sur le coin gauche de la vitre.  Un lac pistache et quelques griffures d’encre brune. Le papier peint et ses bouquets de fleurettes est cloqué par endroit. Des traces de salpêtre au-dessus des plinthes à moitié décollées. Depuis deux heures, le lent coup de gong du clocher scande mon insomnie.

 Des tentures de lin beige masquant un cagibi ont tourné au jaune pisse. Le halo de lumière du globe, opaline, laisse un pan d’ombre dans l’encoignure la plus vide de la pièce. Le son alourdi, profond, isolé du clocher semble vibrer dans les couches d’air froid et y stagner. Le silence nocturne coule ensuite plus épais, noir, vertigineux.

 En me levant, approchant de la fenêtre, je discerne à travers les lattes des gros volets de bois,  un curieux  mélange de nuit, un obscur fouillis de larges feuilles de magnolia , une  arborescence sauvage très  dense, mal filtrée d’un vert cru électrique par le lampadaire de la ruelle . J’entends le souffle du vent d’Autan qui retombe soudain comme pour mieux me faire sentir les nappes figées de l’obscurité de cette chambre sépulcrale qui protège ma solitude et condense des vieilles pensées assez douces sur les prédécesseurs qui ont habité ici au XIX° siècle ; c’était une lignée austère de juristes ou magistrats. Sur le palier, un grand portrait goudronneux est suspendu sous la verrière . L’un d’eux  est représenté en pied, dans sa longue robe rouge à grandes manches, à revers bordés d’hermine. Il appuie sa main gauche sur plusieurs volumes de droit reliés cuir.  Il fut le conseiller de Guizot.

Je regarde le jardinet en contre-bas : des moellons et des tuiles cassées noir contre la muraille et quelques planches contre un début de porche emberlificoté dans du lierre. Je me souviens des étés lointains, avec les lézards gris et or immobiles au soleil sur les marches du perron. Mon ami -et sa femme qui ressemblait à Michelle Mercier- les propriétaires, passaient les après-midis entiers assis sur des fauteuils dépareillés Louis XIV au milieu de la pelouse, dans les taches lumineuses du magnolia ; ces deux-là restaient somnolents dans la lecture des journaux du coin, tandis que des oiseaux voletaient de branche en branche et que les quart d’heures sonnaient. La jeune femme commentait brièvement les faits divers les plus improbables en buvant un vin épais couleur sang de bœuf dans des verres à moutarde.

 Le soir, quand je revenais d’une promenade dans la forêt si sombre qu’elle en apparaissait vosgienne, le couple attendait sous le magnolia aux feuilles vernies pour sortir les flutes et ouvrir le champagne. Ces étés radieux ont disparu. Cette demeure a été vendue il y a un an au département du Tarn pour devenir un espace culturel multiconfessionnel.