Les amis viennent

Fin d’après-midi. Je laisse les fenêtre ouvertes sur la courette .. Ai acheté un plateau de fruits de mer pour un couple d’amis qui doivent arriver dans l’après-midi. Ils viennent de la côte normande, de Ouistreham exactement. Je les attends accoudé au balcon de la terrasse. Journée brumeuse, ouateuse, tiédasse et moite. L’impression que le temps ne bouge plus. Le globe grince sur son axe .Il y a une éclaircie soudain. Vers la plage, quelques familles somnolent, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement trouble. 

Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit  dernière et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ce couple, Claire et Bernard, me souviens d’eux dans les années 90 ,leur jeunesse si vive.

 Je les ai connu il y a trente ans : elle c’était une stagiaire à Télérama , jeune fille souple, étroite, lascive, enjouée, délicate, vêtue de blanc comme une joueuse de tennis, cheveux d’un blond pâle . Une manière qu’elle avait de se déhancher  contre un balcon ou une portière de voiture . Elle venait au petit déjeuner, les cheveux mouillés, et quand elle courait sur la plage les seins libres batifolaient comme deux curieux oiseaux affolés sous le t-shirt. Lui, prof d’allemand au Lycée Malherbe à Caen, était distrait, grand comme un basketteur, affable et morose, sauf avec les enfants des autres qui l’enthousiasment. Quand je l’ai rencontré dans un musée à Naples,   il était toujours pris   dans des costumes trop repassés. Ses chaussures jaune orangé miroitaient. Aujourd’hui, il se balade en vieux blouson de nylon, la panse mal contenue dans un polo délavé, futal tire-bouchonné en lin et chaussures bateau poussiéreuses. Il ne s’assoit plus, s’affale dans le premier canapé venu en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez. Il mâchonne des phrases brèves et définitives sur la politique de Merkel . Elle, Claire   a troqué ses longs cheveux blonds pour   un impeccable casque de cheveux gris coupe rasoir  ,elle porte désormais  de curieux  tailleurs prune ou feuilles mortes, et des chaussures de marche trop grosses pour ses jambes fines. Elle commente les nouvelles de journaux qu’elle achète chaque matin comme si le monde entier était tombé dans la confusion  et le bordel depuis qu’elle  a quitté la rédaction. Elle rêve de vivre au Portugal, « où tout est moins cher ».

 A chacune de leur venue en Bretagne ils somnolent dans les fauteuils de toile   sur la terrasse à commenter mes plantes grasses décharnées et les herbes qui poussent entre les dalles. Lui observe les glaçons de son Ti punch et parle d’une voix calme, basse soutenue de ses trois filles éparpillées sur le territoire. Elles  lui manquent. Claire observe le monde étincelant et brumeux de la plage sans rien dire. Parfois elle se frotte un genou.

J’allume la radio : on   donne des nouvelles de la bataille de Mariopol , on  fait état de viols par l’armée russe.

  De l’autre côté de la rue, de modestes maisons de pêcheurs, petites, tassées, pierreuses, graniteuses, avec petits rideaux blancs au crochet à l’ancienne. Grises, sans étage, aux ardoises qui brillent sous les averses. Chacune est entourée de jardinets avec une allée de gravier, parfois une véranda, un portillon blanc repeint   . Quelques plantes sèches vibrent sous les rafales. Souvent apparait une femme en blouse, elle porte une bassine de plastique, étend du linge aux couleurs pastel. Son mari vend cher des crustacés sur les marchés du coin. Il possède un pick- up Toyota flambant neuf.

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Le portable sonne. C’est mon ami le Grand Ecrivain de Granville. Il vient de publier un livre sur son enfance en Malaisie. Il enrage à cause d’un article dans Ouest-France qu’il juge désinvolte et destiné, croit-il à saper sa réputation. Il ajoute : « Et le photographe du journal m’a obligé à monter sur un rocher plein d’algues, j’ai failli me casser la gueule !… » Puis il marmonne qu’il a l’impression de n’avoir rien écrit d’intéressant depuis dix ans, il dit ça pour que je proteste, je proteste.  Son éditeur ne l’invite plus à déjeuner, l’attachée de presse a pris un petit ton arrogant, les librairies ferment. Je l’invite à se joindre à nous ce soir : » j’attends quelqu’un » dit-il. Je réplique : « tu devrais l’épouser, depuis le temps… ».  Après avoir raccroché je me demande pourquoi je ne lis    plus ses   romans avec avidité, mais avec inquiétude. C’est lui ou moi qui ai changé ?  De toute façon les romans m’ennuient désormais, je lis du théâtre   la nuit, ça va plus vite les dialogues. Je reviens dans la cuisine plein sud. Pile d’assiettes. Tiroirs. Whisky.

Alors je dresse minutieusement la table   avec couverts en fausse nacre, et instruments métalliques chirurgicaux pour démanteler les tourteaux. 

Je remonte au premier, dans la chambre d’amis. Les draps des lits sont bien tendus. J’imagine mes amis couchés comme des gisants de pierre, bien séparés, corrects, parfaitement longilignes dans leurs pyjamas, sans attirance sexuelle de mauvais goût, dormant d’un trait jusqu’au matin.

La salle de bain est impeccable : serviettes couleur chocolat, parallèles sur les supports en rotin. Le mélangeur du lavabo brille. Après avoir suçoté un cigarillo je reste indécis dans l’escalier, fasciné par un rectangle de soleil sur le mur nu et blanc. Je reprends le Tchekhov, les trois sœurs, c’est déconcertant de naturel et d’entrain ces conversations, c’est nous qui ne le sommes plus, naturels.

Le portable sonne. « On ne viendra pas, dit mon ami, d’une voix curieusement accentuée et préparée. Claire a eu un malaise vagal à midi …je suis navré…. Vraiment navré… » Je me demande comment ça s’écrit vagal, comme une vague ou comme un vagin ? 

Je regarde la table, étendue carrée parfaite, bien lisse de la nappe et les couverts de fausse nacre   bien alignés. Beauté de la géométrie, de la symétrie, ses lignes droites et des chiffres sur le calendrier des marées, que la Lune me protège et les enfants aussi.  La soirée, la lune.  Les fleurs séchées dans le tube de verre brillent dans la lumière rasante du soir. Me revient l’idée que le monde occidental dort et court sur son erre, en panne.  

 Dans la lumière verte du frigo, j’observe le plat en inox avec les langoustines, tourteaux et bulots sous cellophane. On dirait la maquette d’un chantier brun bouleversé avec des reflets métalliques.

Je m’installe sur la terrasse. Le doux fantôme d’une mer grise et calme:  être assis et écouter l’automne qui vient

12 réflexions sur “Les amis viennent

  1. le Grand Ecrivain de Granville…: Patrick Grainville ?
    Vagal ! Vague à l’âme vaguinale ?
    L’automne en mai, déjà ? Mais non ! -> trop de mélancholie, il y a, … ça va vite passer c’te poisse, paul, je crois. ! Reprenez du Stendhal et oubliez Céline… Bàv,

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  2. ne le soyez point, j’essayais jus’ de vous faire sourire. hélassss, c’est un flop, comme d’hab…
    mé pkoi avoir changé le caractère de votre police ? de mal en piste,…
    Bàv,

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  3. on attend notre amie Margotton partie sur le Virginia W et lost in translation… avait disparu dans le mélo-coton…Reviendra peut être pas de l’rdl ?…

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  4. Non non. pas coincée dans l’espèce d’espace des commentaires de la RDL (manquerait plus que ça) mais j’y ai tout de même posté la belle fin d’un poème …
    juste peu de temps, vraiment beaucoup de travail et de tout, et chemin complètement perdu. bref. Merci à JJ-Jansen et Soleil vert.

    Bon texte (ton texte).

    Le malaise vagal tire son nom du « nerf vague » qui traverse une grande partie du corps en passant par le coeur. Ce type de malaise n’est pas très grave mais fait un peu paniquer et laisse à plat celui qui y est sujet. Parfois il provoque l’évanouissement (ce qui inquiète l’entourage mais pas le sujet puisqu’il est tombé dans les pommes), parfois pas (ce qui est pénible pour tout le monde).
    C’est désagréable au possible, ce genre de trucs…

    et Claire qui se gratte le genou. autre dimension : Il n’est plus le temps où un séducteur cherche à y poser doucement dessus la main – – non, elle se gratte et voilà tout. ho-ho.

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