Parents

Après la mort de mon père l’an dernier , je flânais dans la grande demeure laissée à l’abandon,  avec le dôme  vitré surplombant  l’ escalier qui me fascinait, formant un puits de lumière sur la spirale des marches  ,laissant passer les  superbes couleurs orageuses  certains soirs, et les  portes ouvertes poussiéreuses frottant sur le carrelage,  et j’imaginais mes parents jeunes et amoureux ,puis  deux absents   au milieu d’un tas de vaisselle sale , deux silhouettes  défigurées par la maladie et par la vieillesse, ruminant  et marmonnant les mêmes dégouts de toute une  vie amorphe et routinière  , je revoyais ces  deux  vies racornies , interminables, inachevées et peut-être même pas commencées,  insolubles, incompréhensibles, inévitables, obsédantes, croisées dans chaque pièce, dans chaque salon, avec ce frottement de charentaises sur les parquets,   le cliquetis monotone de chaque pendulette  de cheminée  dans chaque chambre d’amis, ces amis  dont la dernière irruption furibonde  et si mystérieuse datait d’au moins quarante ans..  Oui ils ne venaient plus  , tous décédés leurs enfants éparpillés sur plusieurs continents,  ne venaient que le vent et  l’obscurité à heure fixe , parfois un type qui vendait des encyclopédies  frappait au carreau ou contre les portes, et   que n’entendaient même pas mes deux géniteurs ,  tous deux assoupis  dans une inexplicable et interminable après-midi morose, bras et mains  mal appuyés  sur les accoudoirs de fauteuils, foutus machins   époussetés d’une main distraite par une jeune bonne  qui chantait du Piaf « non je ne regrette rien rien rien  ».. dont mon père disait : »Aujourd’hui on distingue plus les garçons des filles, les vieux des jeunes » en reluquant  les mollets robustes et bronzés de la fille , tous deux asphyxiés par un air jamais renouvelé, et les lourds volets   cognaient et cachaient  la splendeur anarchique  des herbes folle du  jardin, tous deux  l’un à coté de  l’autre, deux statues grecques  sursautant   quand  les  poubelles étaient  empoignées,  retournées et choquées  par les employés municipaux au passage du camion-benne dan la rue en pente   comme si ce véhicule apportait  l’ahurissante et infernale violence d’un monde devenu ahuri et incompréhensible. Car eux   planqués derrière ces rideaux à fanfreluches, ces tapisseries épaisses d’un   vert Directoire, avec des reflets de suie,   s’acharnaient à réduire le monde entier à une convulsive étreinte de géants saisis dans la   réverbération d’un plein midi .

Dans la pièce  rôdaient des silences d’insectes morts, vides, tandis que le fracas du monde guerrier se mêlait soudain au battement d’un volet mal attaché côté rue. La vaste insolation humaine agitée et carnavalesque  parvenait donc par zébrures grises d’un minuscule téléviseur portatif qu’il fallait sans cesse tourner pour capter une image brumeuse, sautillante  qui semblait toujours venir d’une pirogue africaine en dérive   mais que la barre jaune  mûrissante du soleil du    soir venait à  dissoudre comme une promesse d’un verger avec ses fruits au prochain été.

Souvent, ma mère, à genoux, en peignoir, essayait de tisonner les dernières braises en agitant un vieux magazine féminin en éventail et mon père parlait avec des marmonnements dont plus personne ne pouvait dégager le moindre sens tandis que son œil rond de tête de rapace nous cherchait et scrutait avec avidité ma sœur et moi    pendant qu’on percevait au loin les cris inarticulés des enfants sortant de l’école.

 Inconcevable leur obstination, parents pauvres gisants encore mal debout faisant visiblement effort pour contenir on ne sait quel rage devenue maussaderie quotidienne, mal enfouie, venue des profondeurs mystérieuses de leur enfance et venant échouer au bord du néant qui leur tirait les pieds. Conversations bloquées, impossibles,  tremblement de mots mal assortis pour rester précautionneux et audibles dans leur fausseté, phrases remâchées  qui tombaient comme des morceaux de plâtre sur le parquet disjoint du  grand salon, fragments verbaux incompréhensibles toujours marmonnant un vague bonsoir  dont   on ne saisissait  si c’était une prière, une imploration, une fin de non-recevoir une tromperie ou un aveu d’échec que j’aurais dû comprendre et assumer, expressions interrompues,  dérisoire initiative avortée pour se délivrer  de tout ce qui avait décomposé leur existence  en un interminable hiver d’ennui tandis que le vent, le soir, ce vent d’Autan leur faisait oublier ce gâchis. On parlait même de leurs radotages dans les deux salons de coiffure du village, tandis que les nouvelles enseignes au néon éclairaient des quartiers neufs, que l’église Saint-Saturnin  était en réfection côté porche , et  qu’on creusait des tranchées pour des nouveaux collecteurs d’égout à l’entrée sud  du village ,à l’embranchement  de la route de  Castres,  et que  le pont de bois de la route de Revel était remplacé par une structure métallique  et que la vieille Poste et ses pots de fleurs  était rasée au bulldozer.


 [MA1]

21 réflexions sur “Parents

  1. Profonde vérité. La vieillesse commence par la rupture. On ne veut plus voir, on s’isole, et s’isolant, on n’est plus qu’en face de soi-même, lequel se rabougrit avec le temps, tandis que l’on doit nécessairement borner ses distances. Malgré leur bonne volonté, les enfants ne peuvent être toujours là, et commence la ronde des aides, pardon, des «  auxiliaires de vie » certaines incontestablement plus honnêtes et plus douées que d’autre. Pendant ce temps là, l’irrationnel fait des progrès. On se croit persécuté, on voit des choses ou des etres qui ne sont pas, et, au nom de ces chimères, on se brouille à mort avec tel ou telle. Un jour on a une voix lointaine qui ne se donne même plus la peine de tenter une conversation . Elle est déjà sur l’autre rive. Et en effet le lendemain, elle se sera tue définitivement, léchée par son vieux chien jusqu’à ce qu’on la trouve au petit matin…

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  2. Oui…, mais ils étaient toujours ensemble dans leur décrépitude respective, autour de leur toile cirée…
    Ce qui fait toute la différence… Les ‘néo aînés’ esseulés en nos EPHAD souffrent infiniment plus que nos anciens d’une décrépitude morale que l’on s’efforce d’y nier… comme s’il y avait eu un progrès dans la gestion (sic) du naufrage de la vieillesse pérennisée dans ces lieux de déracinement de masse.
    ***Vous avez justement décrit mes grands parents paternels (morts en 1959 et 1974), mon père (mort en 2001) mais pas ma mère (encore légumineuse en son ehpad à 92 ans)…
    Merci pour cet émouvant billet personnel qui ne peut qu’ajouter à l’amertume de notre propre entrée en troisième âge.

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  3. Beau texte. Merci. et qui me parle.
    mais mes parents n’ont pas eu une vie routinière et racornie.
    Ce qui me frappe surtout avec le grand âge et la faiblesse et la dégénérescence physique et intellectuelle qui l’accompagnent c’est ce moment de lâcher prise sans retour et les formes qu’il revêt. Ce moment plutôt froid et raide, on le sent qui nous tombe dessus, d’un coup, très vite et aussi le fait que pour rattraper certaines choses, certaines paroles, des pans entiers d’un passé mal connu, c’est trop tard, bien trop tard. Il y a aussi le fait que des personnes bonnes (ou qui avaient de la retenue) deviennent très aigries voire très méchantes sans plus d’attention à l’entourage.
    Sans oublier ce qui importe à nous, petits-enfants ou enfants, sentimentalement, et qui n’est plus un besoin pour eux. Ils bazardent, font le vide en eux, autour d’eaux, sans avis. et nous, on reste là, plantés, plus qu’avec des souvenirs diffus, sans plus rien de matériel pour les faire surgir. et alors, nous aussi, on se met à oublier, à tourner des pages.
    Il y aurait tant à dire …
    Je ne m’y fait pas, j’ai bien du mal à admettre certains changements (bien que j’essaie de prendre sur moi et de me raisonner), surtout de la part de personnes qui étaient vives, dans l’action, avaient de la répartie, de l’esprit, bref, une forte personnalité. d’où des tensions et des prises de bec inutiles et idiotes.
    Certaines réflexions, analyses, orientations sur le monde me manquent également.
    ou une oreille à qui spécialement se confier, chercher des conseils sur certains sujets.
    mais bon, on ne va pas monter une psychothérapie de groupe, non plus …

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  4. Cela dit, quand mon père ressasse, se parle et se commande à lui-même, se recentre par là même ou discute peu, je ne m’enferme plus forcément dans la lecture d’une revue ou d’un bouquin. j’évite de lui dire qu’il me donne le tournis. je prends maintenant assez de plaisir à écouter sa petite musique, à regarder ses déplacements dans son lieu de vie – les zig-zags de son petit quotidien comme je les nomme. Il commence une chose, la délaisse, en entame une autre, puis une autre, revient à la première, ne la finit toujours pas, hésite, s’immobilise, cherche, se lance dans une grande manoeuvre, se fatigue, reprend son souffle, change de pièce, puis revient, et finalement … il fait … tout ou presque. Je souris, parfois rigole sous cape et prends le temps de m’imprégner doucement de son rythme.

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  5. Vous lisant, je pense a la cure de chansons de variétés françaises années 1960-70 au plus, avec en prime quelques beuglantes de caf ´conc’ qui envahit alors de manière très insolite la maison. Il faut être sacrément fort pour résister à Plana, Matthieu, Giraud, et les autres, assénées jour après jour !Mais si c’est bon pour la mémoire… Alors oui !

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  6. Mon nid à souvenirs à la noix : le magazine « Jour de France ».
    je le croyais plus que disparu. le jour où je l’ai revu en kiosque : immédiat retour arrière sur une grande terrasse en été sous l’ombre des platanes, ma grand mère en train de se maquiller dans son cabinet de toilette, une vue sur un jardin potager, etc etc.

    … remarque, étant donné les articles totalement effarants sur la guerre en Ukraine dont on nous inonde sur internet et que je lis soigneusement pour certains, j’avoue qu’une toute futile petite page « madame Figaro » (en ligne), photo à l’appui sur l’é-blou-i-ssante robe vert émeraude portée par Kate Middleton au 5ème jour de sa tournée Commonwealth en Jamaïques m’a rafraîchie à l’instant comme une petite glace à l’eau.

    La nuit, j’en viens à rêver d’énormes manifestations de femmes et d’enfants contre la guerre (toutes les guerres). et au matin, engourdie, je me rends compte avec dépit de la fumisterie.

    Au passage , « La garde blanche » : début haletant dans un style rapide et original. donc je poursuis.
    (et cette vie de Boulgakov sac au dos avec sa 1ère épouse, misérable, parcourant la Russie en pleine révolution et changements étourdissants et terribles …)

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  7. PS : Je viens de lire que la Jamaïque a cependant fait savoir au couple royal en visite qu’elle «entendait accomplir son destin » « en tant que pays indépendant » et « passer à autre chose » (à savoir : quitter le Commonwealth).
    Petite glace à l’eau ou pas petite glace à l’eau.
    Belle robe ou pas belle robe, quoi.
    et pan.

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  8. Vide abyssal du Figaro littéraire consacré intégralement à sa collection dé anciens Goncourt
    Deux pages de publicité qui n’ont même pas l’heur de susciter une envie de lecture. Et pire, aucun roman ou livre nouveau chronique.

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  9. Lu un peu vite, le supplément existe bien. C’est une page centrale titrée selon les règles du Fig Litt qui induit en erreur. Ces deux messages peuvent sauter. Non événement.
    Me demande tout de même si cette volonté effacer Gracq ne vient pas d’exécuteurs plus Gracquien que le Maitre, lequel, dans l’Edition publiée à Monaco de la série des prix Goncourt, la préfaçait d’un paragraphe jubilatoire «  il est de ce Goncourt comme des œuvres de certains maîtres, on le qualifiera d’attribue » je cite de mémoire.

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    • Selon Pierre Assouline qui tenu à me répondre personnellement-et je l’en remercie- la liste définitive des 4O titres publiés en volume sous étiquette « Figaro »
      et donc choisis parmi une centaine sont le résultat d’une sélection croisée entre l’équipe du Figaro et les jurés Goncourt..accent a été mis mis en priorité sur les femmes déjà sous représentées .. alors je me demande pourquoi la grande Anna Langfus(Goncourt 1962) n y est pas car elle a donné un des plus beaux textes sur la manière dont une femme a vécu personnellement l’après guerre après que sa famille eût été persécutée. .Je soupçonne que rares furent les jurés pour relire ce texte « les bagages de sable » .. Je note surtout que des Jacques Borel , des Mandiargues ou des Schuhl , de Quignard, n’ont pas été retenus, alors que leur exigence littéraire devrait être un exemple..Je connais bien sûr les arguments qu’on donne dans ces cas là..On juge et on colle l’étiquette « élitistes » aux textes qui
      manifestent une exigence littéraire . Le Goncourt pour pas mal de jurés se doit d’être attribué à un roman « populaire » destiné au plus grand nombre possible de lecteurs. . »élitisme ».. « élitisme » ! chanson connue reprise par les libraires, pas mal de journalistes et un grand nombre d’éditeurs et de lecteurs, oui ça fait du monde

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  10. Oui, Mandiargues de plein droit. Du côté femme, Monique Watteau, peut-être ? Elle l’a raté semble-t-il de très peu et était proche de Breton. Profil intéressant qui donne tout en quelques années…À voir.

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  11. Les femmes… Sans remonter à la Laure de Petrarque ,on dirait qu’on a oublié Mademoiselle de Scudery, la Pucelle de Gournay, Madame de Rambouillet, La Comtesse du Maure, Madame D’ Aulnoy, Mademoiselle l’Heritier, même Madame de Genlis. L’inculture féministo médiatique qui veut que la femme ait été opprimée pendant de longs siècles à de quoi faire fremir. MC

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  12. Jours de France….Inséparable de la Cordonnerie institutionnelle où on allait docilement choisir des chaussures. Des Princes en veux-tu en voilà, mais aussi Kiraz, Bellus, croquant un Paris qui existait encore. Cf les Parisiens de Louis Chevalier, strictement contemporain…

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  13. Revenons au Goncourt. Je crois qu’Edmond , tout de même tenant avec son frère d’une « Ecriture artiste », meme si réaliste, ce qui est l’ADN encore aujourd’hui des trois-quarts des titres depuis la création, n’avait pas prévu le basculement de ce label vers de nouveaux Eugene Sue dont Lemaitre est la partie la plus visible. Il n’avait pas anticipé non plus la crise des humanités et de la lecture, et l’avènement conséquent d’une écriture de masse facile et distrayante, sans plus, dont Dicker offre l’affligeant symbole. Enfin la déclinaison de la marque: Goncourt des Lycéens – le mal- nommé,plutôt celui de leurs professeurs, -du premier roman, de l’essai, s’il a l’avantage de s’adapter à la souplesse de la demande et à la réduction des exigences, noie la spécificité littéraire du prix et son caractère unique. Cela ne signifie pas que de bons livres ne seront pas récompensés , mais cela augmente une impression de tohu-bohu médiatique qui joue contre la valeur du prix, que le testataire avait voulu unique. Enfin qui vivra verra…

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  14. Paul, les incultes de mon espèce ne savaient même pas qu’il existait une romancière du nom de Anna Langfus… Il faut bien qu’ils la vendent leur sélection de Goncourt…

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  15. Il a existé à l’ Imprimerie Nationale de Monaco, entre 1950 et 1960 une collection des Goncourt. Elle ne sélectionnait pas, elle. Ça m’a valu récemment de retrouver Henri Beraud, qui n’a pas vécu assez vieux pour voir d de on texte récupéré par une association contre la discrimination des obeses…. Cela dit, ces pratiques de sélection sont choses courantes. Un éditeur comme Cres la pratiquait dans sa collection les Maîtres du Livre: un bout d’ Han Ryner, un peu de Rosny, vous reprendrez bien du Regnier? Épicez avec du Corbière, rajoutez un ou deux Goncourt… Pas de Maeterlinck, sous contrat ailleurs, et totalement occupé à se survivre dans le sanctuaire de la Villa Orlamonde, d’ailleurs…

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  16. Burgers…Pire, un grand nombre de restaurants traditionnels se croient obligés de proposer un Burger maison, qui n’a pas d’autre mérite que d’être un ne sorte d’ etouffe-chretien…Mais il s’agit de retenir une clientèle jeune et pas toujours éclairée…

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  17. Attaque avec les Memoires de Sully le Jonathan Coe « Billy Wilder et moi » tandis qu’un volume de SF attend sur la table de nuit. On dira que je manque d’ecclectisme….
    Le Commissaire Ricciardi est une bonne fréquentation, et très remarquable stylistiquement autant que l’on puisse le voir à partir de la traduction, mais on se demande, en lisant la page de remerciements qui clôt l’Enfer du C R, si ce livre n’est pas à plusieurs mains. Ce qui ne le rend pas inférieur aux autres, peut-être même est-il plus baroque…

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