Faulkner aviateur

Au début de sa carrière (1926-1928), Faulkner  écrivit des nouvelles    qui  reflètent  sa déception de n’avoir pu participer à la guerre 14-18 en Europe au titre de pilote.. Il n’a toujours pas digéré d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, sans pouvoir prouver sa valeur   au combat car l’armistice de 1918 l’en priva. Il faut préciser que dans son romantisme d’homme du Sud, une figure hante notre écrivain, celle de William Cuthbert Faulkner, arrière-grand-père du romancier, lieutenant pendant la guerre du Mexique, militaire violent qui prit le commandement d’un régiment sudiste. Cette figure du sudiste combattant, mélange de brutalité et d’héroïsme, qui fut propriétaire d’une usine de coton, d’un journal local, constructeur de chemin de fer,   marqua profondément  l’imaginaire de Faulkner .C’est de lui que Faulkner tient sa légende d’héroïsme, ce rêve brisé d’ aristocratie du Sud , et cette idée  de Chute et de Décadence  d’un pays vaincu qui traverse l’œuvre et transforme  le temps faulknérien en une déchirante immobilité.    

Le rêve déçu du jeune aviateur se transforma alors en malédiction et en nostalgie inguérissable dans de nombreuses nouvelles dont « Tous les pilotes morts ». Ces valeurs et culmineront dans « Pylône ». C’est sans doute dans cet admirable et court roman que Faulkner concentre et exprime avec le plus de force   ses illusions perdues de jeune pilote de guerre démobilisé et errant dans une vie civile de « rampants ».  Il lui suffit d’un pilote d’acrobaties aériennes, Roger Shumann, d’un parachutiste, Jack Holmes, de la femme que les deux hommes se partagent, et d’un mécano, Laverne, pour résumer une ivresse de liberté, sa dérision, et le grotesque macabre d’un héroïsme de marginaux saltimbanques qui s’achève dans une sorte de cirque  pour voyeurs. .. pour  réussir un vrai chef-d’œuvre.

Faulkner en uniforme de la RAF

 Ce gout pour l’aviation , Faulkner le concrétisa lorsqu’il  gagna son premier argent à Hollywood grâce  au metteur en scène et ami  Howard Hawks , il s’acheta un petit avion de tourisme. En février 1934 il atterrit à la Nouvelle Orléans pour assister à l’inauguration de l’aéroport, et c’est dès l’automne qu’il rédigea « Pylône ».

La tragédie le rejoint  le 10 novembre 1935  quand  son frère cadet, Dean,  se tue à Thaxton (Mississippi) en pilotant l’avion que William lui avait cédé. Et  Dean exécutait  -comme le personnage de « Pylône »- des acrobaties aériennes..

Dès  son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « est la plus emblématique .Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

.  Elle est publiée et commentée dans un volume Pléiade qui rassemble toutes ses nouvelles de Faulkner, même des inédites.  Elle met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique près d’Amiens. L’écrivain invente tout ce qu’il n’a pas vécu.

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien) se mettent à boire comme des trous . Aucun d’eux n’accepte l’armistice , le retour au pays, la  plate vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis et qui sera un  des personnages piliers de la chronique de Yoknapatawpha) , Comyn, le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland  un autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée  « vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être un … prisonnier allemand  .La bande d’ivrognes en fête s’arrête  dans un café  bondé aux abord d’ Amiens.

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession.  Un personnage   formule alors   ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue, surtout perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land » que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en relisant la Bible. Il nomme son recueil de nouvelles « La terre Vaine ». Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle, sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi avec une sorte de morgue, bref le sens de la famille ,de la terre ancestrale où on s’implante, fonde domaine ,on se ramifie et où on meurt.  Faulkner pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ».

 Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne, dans le café d’Amiens.  La fin s’achève autour d’une fontaine, gueule de bois , gout de cendres. Cependant résonne comme un avertissement la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ; la fictoire, ça vaut rien… ».

Tout un paysage désenchanté se dessine, annonciateur de la philosophie faulknérienne. Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.

9 réflexions sur “Faulkner aviateur

  1. Il y a aussi le mythe de la chevalerie aérienne, très fort dans le premier conflit mondial _ Baron Noir etc. C’est peut être a ça que les roman’s futurs de F tournent le dos, encore que l’aviation a ses débuts ait nécessairement eu partie liée avec l’acrobatie. L’heroisation de la figure de l’homme qui vole dure au moins jusqu’aux années 1930…( Puisque vous parlez de gpmbrowicz je crois que le plus convaincant est pour moi transamerique ni long ni ennuyeux) Bien à vous MC

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  2. Sinon au registre des bonnes surprises, le recueil de nouvelles de Vercel, « Rencontrées sur l’Epave », Gallimard, 1936, dans une collection sur la nouvelle dirigée par Morand. MC

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  3. St Malo, je veux bien, mais on peut au moins commander. , A Montparnasse, avec la fin de la Librairie Payot entrainée par les travaux dits de rénovation de la Gare, il n’y a plus rien. Que deux librairiesz clonées l’une sur l’autre qui vendent des produits désespérément identiques…

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  4. Pour étendre le champ au-delà de l’aviation : je me souviens avoir lu un excellent recueil de nouvelles de Faulkner ayant pour cadre exclusif la Guerre de 14. (mais ne peux donner le titre exact en folio).

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    • Margotte, il s’agit sans doute du recueil « treize histoires » en Folio dont les 4 premières se passent pendant la guerre 14-18 et aussi la dernière « Carcassonne ». Voici la liste , »Victoire, Ad astra, Tous les pilotes morts, Crevasse, Feuilles rouges, Une rose pour Emily, Un juste, Chevelure, Soleil couchant, Septembre ardent, Mistral, Divorce à Naples, Carcassonne ». excellent recueil…

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