Mes amis

Chaque été, je pousse la petite barrière de bois devant chez moi  et je contemple  la perspective de cette petite  route droite, toujours un peu humide et bordée de fougères ; elle   traverse la forêt et rejoint la départementale qui va de Combourg à Miniac-Morvan.

Chaque été, j’attends. J’attends mes vieux amis. Cette attente me plait.  Je savoure tout ce qu’il y a d’obscur, de dormant, dans cette forêt de chênes. La stagnation de l’air,  les lumières filtrées verticales  rendent   le sous-bois  protecteur ; c’est une île et un refuge ,une église  avec ses  voûtes vertes, et ses futaies.

Parfois un bruit furtif de gibier rompt le silence. Parfois j’entends un camion sur la grand route. J’attends donc  mes amis près la barrière en finissant mon café .Bien sûr,  quand j’ai quitté  Paris il y a dix ans  mes amis  avaient tous promis de venir me voir  dans cette Bretagne bocagère.  Mais  les promesses furent oubliées. Les uns passent leurs vacances   à retaper une masure vers Carcassonne , d’autres  crapahutent dans les Hautes Pyrénées, d’autres  jouent  aux cartes  dans une pinède vers le bassin d’Arcachon.  Mes amis préférés, les Peyreire, restent eux tapis dans la pénombre et la fraicheur de leur   demeure  dans le Tarn. C’est surtout eux que j’attends et qui me manquent. .     

Pendant les heures où la campagne brûle, je sais qu’ils sont là, elle  à repriser du linge dans l’embrasure d’une fenêtre, lui traquant une mystérieuse souris   entre les guéridons, les canapés, des commodes pleines de linge brodé. Lui,  je l’ai connu  dans une salle de réaction parisienne. Aujourd’hui il  lit comme un fou toute la la presse locale   et la déguste sous le magnolia .

Les Peyreire ,il y a bien longtemps,  m’avaient  recueilli un été entier  avec mes deux enfants C’était une période difficile pour moi après une rupture. .Moi et les filles nous  campions, valises ouvertes,  dans une   vaste chambre  aux murs nus. Dans cette pièce vide du rez-de-chaussée, aux dimensions assez démesurées, il y avait posé  sur le parquet  un énorme  lustre avec des reflets de cristal et un prie-Dieu avec ses rembourrages de velours rouge pelé.. Dans un meuble, toute une argenterie s’entassait   avec aussi des partitions de cantiques et des tapettes à souris.  Vers six heures du soir ,nous alliions les Peyreire et moi  chercher  à l’autre bout du village ,dans une remise,   un vin qui coulait épais dans des bouteilles mal rincées .Nous le savourions le soir dans le jardin en parlant peu. La fumée de nos cigares stagnait en nappes sous le magnolia.

La  nuit une lumière faible éclairait le clocher  qui égrenait solennellement  les heures, les demis, les quarts, avec une lenteur qui creusait l’obscurité   et  donnait le sentiment d’atteindre le grand large. L’obscurité jusqu’à l’Atlantique, pensais-je.  Cette vie de léthargie, je la savourais  comme une sorte de demi-rêve éveillé. Je me sentais happé par des fantômes, notamment ces ancêtres   Peyreire qui avaient habité ici au XIX° siècle, une famille de juristes devenus célèbres entre Carcassonne et Toulouse. Il y avait des bibliothèques à colonnes que j’inspectais,  ne trouvant que des traités de Droit, et une Histoire des religions en vingt volumes. Sur les murs nus, en courbe, de la cage d’escalier, il y a  un crucifix  parmi les  fissures plâtreuses dans le papier peint.

 Cette demeure nous enferme dans  le passé d’autant que les repas sont  pris autour d’une nappe d’un blanc immaculé, avec argenterie, soupières en vieux Limoges, carafes et verres à pied à filets d’or. Les bougies allumées dans les chandeliers, projettent des petites taches oscillantes sur le plafond.

Je me souviens,  les enfants s’enroulaient dans des grands peignoirs blancs d’adulte pour s’endormir. Quand j’allais les embrasser, ils me demandaient pourquoi il y avait une photographie ancienne qui représentait une pêcheuse de crevettes. Je me sentais obligé d’inventer un destin  fabuleux -ou  tragique-  chaque soir, à cette jeune beauté 1900 qui poussait une épuisette dans les vagues.   

Donc, je remue ces souvenirs   en flânant sur cette petite route de forêt.  Je   coupe   une branche de noisetier pour fouetter les fougères.   Je guette les éclaircies, ou bien un roulement lointain de l’orage, ou la camionnette de la Poste. Parfois je m’arrête , écoutant  un gargouillis d’eau  sous les  couches de feuilles. Le silence effleure et caresse  les tempes, il permet de reconstituer une identité stable  après tant de dispersions, de remous,   et  d’années de bavardages culturels parisiens.

Journées désamarrées qui m’emportent vers les vieux courants du passé .Les heures bruissent  de souvenirs plus ou moins faux  parce que s’y mêle trop de photographies vues et revues en feuilletant des albums. Le mystère est qu’on s’éloigne de son expérience et qu’on avance en terre étrangère. Impossible de se retrouver dans le miroir chaque matin. Le flou l’emporte.

L’été passe donc avec ses journées moites, journées d’effarouchements d’oiseaux, journées de fièvre lente du passé qui remonte comme les bulles d’un étang , journées  de ciel  si léger qu’elles   donnent  l’impression que le temps se dissipe . Le globe grince sur son axe.

Je prends alors la voiture et file vers la mer et la grande clarté plate des plages.  Je choisis un coin à l’abri. Quelques familles somnolent parmi les rochers, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, plus loin  des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie de farniente, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, je parcours les journaux : coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement lisse. Alors je reviens vers mon sentier, mon chemin, ma route de silence, mon reposoir, mon allée avec sa   lumière trouble d’aquarium qui vivifie mon passé comme s’il gardait un soupçon d’ivresse.  Du vin éventé ?

Ce   sous- bois que je parcours, avec ses reposées, ses taillis, forme un tapis de douceur où je revis et revois mieux cet été si particulier    chez les Peyreire ; je retrouve ce village du sud avec ses ruelles engourdies de chaleur, sa charcuterie trop propre et blanche et sa porte à lanières de plastique, ses tilleuls figés autour du monument aux morts, son été immobile et blanc, son ciel de craie, ses arcades.   Une brise    gonfle un voilage. Je marche le long de   ces alignement de persiennes brulantes, et pour finir j’atteins une remise à planches qui sent la sciure fraiche et borde la campagne ouverte.    

Retour en bretagne. Une averse menace. La forêt me reprend.  Je pousse la barrière. Est-ce que je souhaite que mes amis reviennent ? Pas sûr. Ils ont vieilli, moi aussi.

Il est six heures moins le quart. Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ces couples sans y croire.

Découvrir le dernier Scott Fitzgerald

Il faut se méfier des légendes. Elles cachent par exemple le Scott Fitzgerald des dernières années, celui qui écrivit magnifiquement  « Le dernier Nabab » .

Au fond, c’est un ascète, un travailleur acharné.

 Dans la deuxième partie de sa vie. Scott n’est plus l’écrivain adulé  des années 20 ,dans les magazines américains, le dandy brillant, superficiel,  celui qui  forme avec Zelda, le  couple  si  emblématique des années folles. Ce n’est plus  le romancier fêté si chic  de « Gatsby » qui ne s’intéresse qu’aux riches et aux jolies héritières, le brillant et glorieux , finies les années « folles »  quand il  croit, comme Hemingway, que Paris est une fête parce qu’il fait la bringue au Ritz, et créé des scandales dans les soirées sur la Côte d’azur chez les Murphy. 

Quand il approche de la quarantaine ce sont des dettes, une débâcle conjugale, petits boulots humiliants de scénaristes à Hollywood au cours de ses deux premiers séjours, Zelda internée dans un asile sans grande chance d’en sortir, sa fille Scottie en pension, insomnies, solitude affective, faiblesse cardiaque, vieux amis qui s’éloignent, voilà désormais l’homme. Il est désormais oublié, passé de mode, lâché par son agent littéraire qui fut si longtemps fidèle. Il choisir des pensions peu chères et vit avec de vieux costumes.  

 Dans un texte autobiographique il   se compare à une assiette fêlée. Une de ses photos de l’époque le montre, le regard flou, ailleurs. Et pourtant il   continue à écrire avec honnêteté mais avec  cette honte secrète qui s’empare des écrivains  qui  ne trouvent plus de leurs volumes en librairie. Le désastre.

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C’est au cours du printemps 1939 que Fitzgerald eut l’idée  de composer un roman qui prendrait Hollywood non pas pour décor, mais pour véritable sujet.  L’écrivain , contrairement, encore  à la légende,  avait  réussi  son troisième séjour à Hollywood, sous  contrat pour la MGM de juillet 1937 à Janvier 1939.  Bien décidé à devenir un vrai scénariste professionnel, Fitzgerald renonce à boire. Il est bien payé (gagne deux fois plus que Faulkner) occupe un petit bureau au deuxième étage du bâtiment des scénaristes, dans l’enceinte des studios. La journée commence vers dix heures du matin et s’achève vers six heures du soir. Les témoins de cette époque décrivent Fitzgerald comme un timide, un solitaire, quelqu’un de modeste et d’appliqué, un peu taciturne. Il se révèle avoir un véritable don pédagogique (voir la scène du « dernier nabab »  au cours de laquelle il expose ce qu’est une vraie scène de cinéma)  et prend   au sérieux la technique et ses règles. Il s’initie au cadrage, au montage, à tous les  stades de la fabrication, jusqu’à la sonorisation car il garde le projet de devenir un jour metteur en scène.

Cependant sa santé reste mauvaise, il dort mal, prend des cachets, subit des coups de fatigue et supporte mal les interminables conférences de rédaction. La MGM lui confie au départ d’améliorer des scenarii qui se passent dans le milieu universitaire car   nombreuses sont ses nouvelles qui traitent de ce sujet. C’est avec l’adaptation du roman de l’allemand Remarque  « Trois camarades » que Fitzgerald  s’investit le plus.  C’est un projet coûteux   de Joseph Mankiewicz, qui passe  pour le producteur le plus cultivé et le plus raffiné d’Hollywood. Le film doit être    confié au réalisateur Frank Bozarge .

Au départ, Fitzgerald écrit seul mais là où les choses se gâtent c’est quand la production décide de lui adjoindre un vieux professionnel du scénario Fred E. Paramore. Fitzgerald le prend mal et se remet à boire. Le travail continue. Sept versions du scénario sont proposées.  Pour finir c’est Mankiewicz qui remanie tout. Finalement le film obtient  un  succès commercial.
Tout ceci pour dire que le roman « le dernier Nabab » repose sur une vraie  connaissance intime, parfaite, de la machine hollywoodienne. Fitzgerald a minutieusement décrit tous les étages de la  machine industrielle, du bureau des dirigeants et de leur secrétariat, jusqu’aux plateaux de tournage, jusqu’aux salles de projection, jusqu’aux ambiances de cantine -où l’on croise les plus grands acteurs- jusqu’aux ateliers de décors. Ce monde professionnel est saisi avec précision, acuité, grande justesse.  Les témoignages de l’époque l’attestent. Acteurs, scénaristes, techniciens, menuisiers, tous les domaines sont scrutés par Fitzgerald avec intelligence, compréhension, et un grand souci d’exactitude. Scott mêle habilement dans son roman les  acteurs de fiction et  despersonnalités bien réelles( Gary Cooper, Carole Lombard, Claudette Colbert, Spencer Tracy) que l’écrivain côtoie  au cours des soirées mondaines. Il y mêle des anecdotes et histoires personnelles avec habileté.  

Evidemment tout le roman   est construit autour de Monroe Stahr, le brillant et intelligent producteur,  dont Irving Thalberg fut  le modèle. Scott l’a rencontré quatre fois. L’homme lui a laissé une énorme impression. Monroe Stahr, comme Irving Thalberg a un vrai génie créatif. Il est à la fois  chef d’entreprise (il sait pourquoi X ou Y est un excellent chef-opérateur), un bon psychologue capable d’écouter les lamentations d’un grand acteur,un comptable avisé, mais surtrout il a une qualité que Fitzgerald apprécie, c’est qu’il se soucie avant tout  de la qualité du film produit alors que d’autres producteurs sont de simples requins de finance qui ne pensent , sans aucune ambition artistique, à gagner le plus d’argent possible  . L’histoire repose donc sur un caractère hors norme ,qui a réussi,  et une histoire d’amour ratée qui apporte la touche de désastre.

Quand le roman débute, Monroe Stahr est arrivé au sommet, lui  le petit juif new yorkais,  mais  il doit se battre pour assurer sa position dans une usine à rêves en pleine transformation. Lors d’inondations dans les studios, une nuit, il sauve deux jeunes femmes, l’une d’elle ressemble étrangement à son épouse disparue. L’histoire nous est curieusement racontée par une tierce personne, Cecilia Brady, fille d’un producteur d’une grande brutalité qui veut la perte de Stahr. A joutons que Cecilia est secrètement amoureuse de Stahr.

Bien que le roman soit inachevé (nous n’avons que deux tiers du roman, une crise cardiaque ayant frappé Scott)et  qu’il nous reste plans, notes, projets,  en chantier, on est frappé par la métamorphose de l’écrivain et de son style. Scott ici, fait preuve de détachement et même d’une secrète et douloureuse  ironie pour décrire la tragédie  et le malentendu d’un homme amoureux  de son art  et soudain  amoureux d’une jeune femme qui ne comprend pas grand-chose  à l’embrasement  affectif de Stahr.

 Là où, dans ses précédents romans Fitzgerald aimait les volutes des phrases, des  détails baroques,  toute une fluorescence sentimentale, des diaprures baroques, des facilités,  avec ornementations  et joliesses , ici,  Scott se rapprochant de Flaubert,  se révèle   distant, objectif, presque impersonnel. Il    met en évidence la dureté des situations. L’évolution d’une industrie, et la fin d’un monde plus humain.   Et c’est le biographe J. Bruccoli qui commente le mieux ce changement d’attitude et l’explicite :  « Fitzgerald, dit-il,  voyait son héros et lui-même, parvenus à la fin d’un processus historiques -nous sommes en 1939..-.Le monde des années 1930 et la guerre imminente allaient mettre un terme à la conception romantique de la vie qui avait inspiré la fiction ».Monroe Stahr, comme Fitzgerald , était « le dernier d’une certaine espèce d’écrivains écrivant sur le dernier des vieux héros américains ». Le roman analyse cette fin d’une époque et prédit ce qui allait se passer à Hollywood, à savoir  la pure gestion technique et comptable, avec des financiers cyniques aux commandes. le désir de beauté  artistique   cède  face au profit. La liberté du talent individuel fait place à la gestion comptable..

Je recommande la traduction et surtout les notes de Philippe Jaworski, dans le volume II de « Romans, nouvelles et récits »  de Fitzgerald, en Pléiade. Ce volume contient aussi les meilleures nouvelles de Scott, notamment ce « Retour à Babylone » et propose une infinité de documents sur les brouillons et notes et fragments de carnets de cet auteur.

« Tout est bon, on le sait, pour se débarrasser d’un écrivain qui s’impose : mythologies, photos, cinéma, roman familial. Hemingway torse nu avec un espadon, Faulkner en éthylique cavalier sudiste, Fitzgerald en grand puni du succès précoce et des années folles, Joyce en errant illisible, Kafka en martyr ténébreux, Céline en monstre, Artaud en grimaces. Pour Fitzgerald, interminablement, les clichés sont là : héros désenchanté, Musset de l’autodestruction, ivresse de la perdition, persécuteur de Zelda, persécuté par lui-même, Côte d’Azur et crise de 29, imprévoyance, dépenses et alcool. »

 Philippe Sollers


 [MA1]

Montherlant, un oubli si injuste…

Montherlant est un curieux cas. Célébrité puis progressif oubli. Il a fait l’expérience commune à beaucoup d’écrivains, à savoir que la notoriété littéraire est   moins durable que votre propre vie ; vous la voyez s’éteindre cette notoriété aussi vite qu’une allumette entre vos mains. Avant de mourir il avait constaté que ses livres disparaissaient des librairies. Lui qui faisait la Une des journaux littéraires d’avant-guerre était désormais soldé chez les bouquinistes, sur les quais de la Seine, en face de son appartement.  

 A 40 ans il était en tête des ventes avec  la tétralogie des « Jeunes filles » publiée de 193O à 1936.

Rembobinons. A 39 ans, revenu de longs séjours en Espagne (où il fut blessé par un taureau) et en Algérie ( où il découvrit le colonialisme et  le raconta   dans « La Rose de sable »),  il est soudain   remarqué par la Critique   avec « Les célibataires ».C’est un bref ouvrage décapant, cruel, sur la solitude et le décalage social  . Il détaille les vies oisives de Léon de Coanté et de son oncle Elie de Coëtquidan. Les deux hommes se chamaillent dans une maison du boulevard Arago. Ces  aristocrates déclassés ne comprennent  rien à leur époque, s’accrochent à la vie comme des naufragés, avec avarice, passions étriquées, calculs mesquins ou grotesques . Au fond, ces deux célibataires sont touchants.

Ce qui est moins drôle c’est que ce bref récit coupant, désabusé, annonçait la vraie vieillesse de l’écrivain. Passé de mode à partir dès les années 6O. (rappelons qu’il  avait été publié en Pléiade de son vivant..)  membre de l’Académie française, la solitude l’ensevelit.  Quel écrivain paradoxal   cet athée fondu de l’Empire Romain, qui avait écrit   avec ferveur sur  son enfance dans un  pensionnat   catholique. Pendant la guerre, s ce sportif épris de virilité (lire « les Olympiques »), dédaigna le pétainisme mais prit  le parti d’une victoire allemande comme si les Français avaient bien mérité la défaite. . .En 1941 en pleine Occupation, il triompha avec la pièce  « La Reine Morte » jouée à    la Comédie Française.

En 1945 Montherlant fut absous de « collaborationnisme » par le Comité national des écrivains.  Mais quand débarquèrent Beckett et Ionesco, Montherlant devint un » has been » du théâtre. Le déclin de son étoile était amorcé. C’est Gracq qui a en quelques lignes le mieux décrit le naufrage de Montherlant vieux.  

« Quand je le croisais dans la rue, ou au restaurant du Quai Voltaire vers la fin de sa vie, son regard avait l’air de vous dire clairement : » c’est vrai, je suis cette vieillesse et cette déchéance amère, et je n’en dissimule plus rien, et je suis pourtant à mille lieues au-dessus de vous, et de quiconque, et il y a une conspiration du monde pour empêcher qu’on le proclame partout à son de trompette. (..)

Plus d’une fois, j’ai pensé qu’il a dû vers la fin de sa vie être soutenu, remonté, presque uniquement, jour après jour-car il n’a pas cessé un instant d’écrire- tout comme le drogué qui recourt à sa piqure, par le seul tonique galvanisant de coulée de sa prose, aussi enivrante, aussi grisante pour les nerfs que le plus puissant des alcools : derrière le défi insolent, à demi fou, qu’on lisait dans son regard alourdi et rougi comme par les fumées du vin, il avait l’air de cuver sa dernière page. »

Tout est dit.

 Mais le constat le plus lucide de ce naufrage, c’est Montherlant lui-même qui nous l’offre dans le « Le Chaos et la nuit » publié en 1963.Il écrit :

  « Les journées sans visite, sans courrier, sans coup de téléphone devinrent interminables : elles lui donnaient la sensation de la mort. Il portait fréquemment le regard sur la pendule : comme l’aiguille avançait avec lenteur ! Quelle étendue que cinq minutes ! Naguère encore, il se disait que dans la vieillesse on doit surveiller d’autant plus son temps qu’il est devant vous plus réduit. Mais à présent il voyait au contraire que la vieillesse est l’époque du temps perdu. Car, tout lui étant devenu indifférent, qu’importait ce qu’il mettait dans les heures, ou même s’il n’y mettait rien ? Et c’est pourquoi, du matin au soir – un peu semblable à ces soldats de l’armée de Lucullus dont parle Plutarque, qui, hébétés par la chaleur, déplaçaient au hasard des pierres dans le désert d’Afrique, – il faisait n’importe quoi, en attendant de se coucher tôt pour échapper par le sommeil à la conscience de soi-même. Cette déchéance, accompagnée d’une conscience aiguë d’elle, était décrite complaisamment par le vieux monsieur à sa fille. Il y eut un échange de répliques très semblable à celui qui avait déjà eu lieu. « Tu penses toujours que tu es vieux », avait dit Pascualita. Et lui : « Comment pourrais-je penser à autre chose ? »
Ce roman est donc une autobiographie (à peine) masquée. Don Celestino Marcilla Hernandez est un Espagnol qui a lutté au temps de la guerre civile dans les rangs des républicains. Il vit petitement en réfugié politique avec sa fille, dans le XIème arrondissement. Tout au long du récit, il éprouve un mal du pays tenace. Il veut absolument revoir et retourner à Madrid avant de mourir et il guette en vain dans les journaux la fin du régime de Franco.

 Montherlant se décrit en vieux râleur, en homme blessé, dont la misanthropie grandit.  Celestino, comme Montherlant, ne comprend plus ni son époque, ni ses anciens amis, ni l’Espagne franquiste, cette Espagne  qu’il retrouvera dans un ultime voyage qui  se termine par un suicide dans une chambre d’hôtel de Madrid, un dimanche. Mais avant de se donner la mort, il assiste à une corrida magnifiquement racontée, lui-même   étant métaphoriquement le taureau.

Voici comment le critique du » Monde », P.H. Simon résuma la fin du roman dans son article louangeur :

. « Mais son séjour à Madrid approfondira encore son désespoir ; Celestino  trouve l’Espagne acclimatée et résignée au franquisme ; il découvre que le cœur de Pascualita, sa sœur,  a penché vers ce régime qu’il déteste ; la course de taureaux, par un froid dimanche de mars, non point au grand soleil mais sous une neige qui a fait de l’arène un cirque de  » merdouille « , est un affreux ratage ; deux taureaux sont moins vaincus qu’assommés par des matadors médiocres et vaniteux. La mort de la dernière bête est, pour l’âme en détresse de Celestino, une illumination :  » L’Espagne jouait la passion de l’homme sous le couvert de la passion de la bête, comme l’Église prétendait jouer la passion d’un dieu sous le couvert de la passion d’un homme (…). De plus en plus défiant et de plus en plus dupé, de plus en plus méchant et de plus en plus bafoué, de plus en plus ensemble impuissant et dangereux, voué à la mort inéluctable et capable encore cependant de mettre à mort : tel était le taureau à la fin de sa vie, et tel l’homme.  » Il reste à Celestino à se bauger dans sa chambre d’hôtel pour l’ultime épreuve d’une agonie solitaire, évoquée avec une étrange vigueur. »

 Rappelons que Montherlant s’est lui-même suicidé le 21 septembre, jour de l’Equinoxe. Il écrivit trois lettres, s’assit dans son salon dans un fauteuil dessiné par Louis David, prit dans sa main gauche une pastille de cyanure, arma son pistolet, et pressa sur la détente. Il quittait le « chaos » de la vie pour la nuit. Il répétait à ceux qui venaient le visiter : « On ne rééditera pas mes livres. Je ne serai plus jamais joué à la Comédie Frnçaise.. ». La prophétie était juste.

Le paradoxe du roman « Le Chaos et la nuit » c’est qu’il devrait être sinistre et ne l’est pas. Maitrise du style, vivacité et variété des chapitres, élan de la phrase, drôleries imprévisibles, observations cocasses   d’un piéton parisien plein d’humour sur son quartier. Les misanthropes font rire.

Montherlant multiplie donc les scènes burlesques . Elles se succèdent notamment quand Celestino   se met à toréer les pigeons d’un square parisien sous les yeux éberlués des passants, ou bien quand il observe  la rue Vaucanson à huit heures du matin, avec les « mégères » et leurs  hordes de chats faméliques ou  « les pépères faisant pisser des cabots replets ».Car Celestino, coiffé grand genre , comme Léon Blum, d’un feutre noir à larges bords  a l’imagination débordante. Il invente des plans de bataille fous, un peu comme Blondin, dans le 7° arrondissement, refaisait la bataille d’Austerlitz dans les bistrots.

Ses visions lui viennent de son expérience de combattant madrilène.  Il   voit débarquer en camion   des milices populaires espagnoles  Place de la République pour  neutraliser  le commissariat de la rue de Nazareth et prendre d’assaut des casernes de CRS. ..Sans cesse, il refait la guerre d’Espagne, reprend l’Alcazar dans son arrondissement parisien et place des mitrailleuses vers la rue du Vertbois pour faucher les franquistes. Il y a du Don Quichotte dans cet habitué des arrière-salles de café. Il entasse des articles impubliables, ou adresse des lettres aux directeurs de journaux qui ,bien sûr, les jettent au panier.

Après que les cendres des Montherlant furent dispersées sur le Forum de Rome, selon ses directives, un dernier coup fatal fut porté à sa mémoire. Ce fut la publication des deux volumes épais de la biographie de Pierre Sipriot. Le biographe révéla qu’il avait beaucoup caché ou menti tout au long de sa vie.  Dans ses postures, il y avait pas mal   d’impostures. On découvrit qu’il n’était pas si bon sportif qu’il le clamait, malgré son courage pour apprendre à toréer en Andalousie. Sipriot révélait aussi qu’il avait fait des démarches pour ne pas être envoyé dans les tranchées pendant la guerre 14.

 Dans la publication de larges extraits de ses lettres à sa mère, on voit un jeune homme cynique. Quant à sa sexualité, comme Gide, il a du gout pour les petits garçons du Maghreb, mais lui cachera soigneusement sa pédophilie.   Sans oublier sa misogynie qui éclatait dans sa série des « jeunes filles » et donne un coup de vieux à bon nombre de ses livres et essais.

Faut-il donc brûler Montherlant ?

 Surtout pas ! Relisez par exemple sa pièce « La ville dont le prince est un enfant » qui lui inspira encore, en 1969, le récit « Les Garçons ». Il décrit prophétiquement le scandale des prêtres pédophiles qui couvent en vase clos dans les collèges religieux. Sa marque, c’est qu’il   décrit tout ceci dans un style racinien austère. Il   analyse à la perfection le drame de deux enfants et d’un prêtre attirés les uns vers les autres par des sentiments où il entre de l’amitié, de la tendresse, de la charité, du désir. Drame tout intérieur, d’une admirable sobriété. Annonçait-il déjà les dérives tragiques de l’Eglise de France ? Le catholique Daniel-Rops avait déclaré, à l’époque, en découvrant cette pièce : « Ma conviction, quant à moi est faite :ne la jugeront scandaleuse que les pharisiens ».

 Angelo Rinaldi, qui admirait Montherlant, a écrit dans « Le Nouvel Observateur » en 1998.

« Montherlant a conservé la religion, comme moyen de poésie, dans une ambigüité favorable à l’essor du style et à une merveilleuse confusion des sentiments. On passe, subjugué par la liberté, l’humour et les sarcasmes charriés par une phrase au service d’une technique qui a de-ci de-là, l’élégance de se moquer du roman en général, annonçant parfois des événements qui seront oubliés en chemin. ».

Une voiture en forêt

 J’avais pris rendez-vous avec Rachel le lendemain à onze heures devant chez elle.   Je devais l’emmener en Volvo sur les routes étroites et forestières, vers les hauteurs et les champs  désolés  de la Montagne Noire. Son endroit préféré.

 Conifères et cascades. Roches sombres et   hautes futaies. Nous avons pris la départementale vers le lac de Saint-Ferréol, direction de la foret de l’aiguille et le village des Cammazes. Rachel avait enfilé une robe blanche avec un décolleté rond bordé de noir. Elle avait laissé son manteau ouvert sur ses épaules ,alourdi par je ne sais quoi dans ses poches. Quand je lui dis que j’appréciais ce qu’elle appelait « sa plus belle robe », elle m’avoua qu’elle avait été offerte par un type assez glauque dont elle m’avait déjà parlé, un soi-disant baron de je ne sais quoi qui lui avait tripoté les seins dès leur première rencontre dans un bar assez mal fréquenté près de la gare de Toulouse.

 Après un long moment empli de confidences pas dites , la main de la femme est plusieurs fois frôlée par le geste que je fais avec le levier de vitesse. Rachel m’expliqua qu’elle vivait   de « boursicotages » sur le Net, mais apparemment avec des résultats financiers qui se révélaient assez maigres. Nous étions dans un faux assoupissement du paysage de montagne rompu par un la trouée d’une carrière à ciel ouvert , ou un ravin empli de rousseurs Tout en parlant d’un ton désinvolte, elle avait ôté son manteau avec de curieux mouvements du bras  gauche qui frôlait ma nuque. L’inertie soudaine du silence entre nous devint une gêne . Tout en négociant des virages serrés, avec des passages de brume,  je découvris dans les lumières rapides de la route qui rétrécissait son profil  d’un dessin  si parfait , dur et calme, assez grec qu’il ressemblait à une blessure.

Tout au long de cette ascension Rachel parlait d’une voix légère, comme délivrée d’un poids et se parlant à elle-même en dehors de toute référence à notre si récent et bref passé commun Je la surveillais en coin et vis qu’elle avait  écarté l’encolure de sa robe  et  contemplé  ses seins avec une visible satisfaction. Elle me demanda :

« Comment se fait-il que soudain, un charme s’installe entre un homme et une femme qui se connaissent si peu ? »  Et comme je lui retournais cette pensée gracieuse, elle se tourna vers moi en essuyant ses lunettes de soleil en me disant : 

« -Tu me plais. »

Elle répéta que je lui plaisais sur d’une voix rapide, légère, avec une nuance de moquerie ;  puis elle posa la main sur mon genou et m’indiqua une aire de repos. C’était un endroit  sauvage, abrupt, désert, cerné par  les hauts crayonnages de troncs de pins embrumés et de grandes taches d’ombre. Je garai la Volvo pas loin  d’une table  pour  pique-nique

Je coupai le moteur. Ruissellements d’eau lointains. Les nuages balayaient les cimes. Angèle ôta délicatement une de ses ballerines et tourna son pied étroit avec un mélange d’étonnement et de satisfaction, comme pour en savourer la finesse anatomique.. Je me demandai si les femmes ne connaissaient que le oui ou le non, ou le peut-être…

Elle saisit alors les clés de contact et les glissa dans la boite à gants. Menu frottement de son manteau lorsqu’elle se pencha vers moi. Son sourire dans le flou du mouvement. Eclaboussure de lumière sur le visage tendre.

L’audace et l’honnêteté d’une main féminine qui cherche le plaisir de l’homme, bousculant si ingénument cette attente masculine dont elle se délectait sans doute au long de la route me surprit, me combla et fit fondre mon anxiété. Qui étions-nous l’un pour l’autre ? qui étais-je pour cette femme indéchiffrable avec ce profil de médaille que la blancheur de la peau rendait plus énigmatique? Le poids de ses épaules sur moi et la douceur de sa poitrine molle froissant ma chemise et ma veste ,cette bousculade dans la caresse, tout ceci survola la foret dans une magnificence. Pénombre tiède de la Volvo. L’exacte frontière de l’un et de l’autre fondit dans la solitude et le craquement des pins, les bruits de ruissèlements  de la  foret .

Rachel me dit :

« -Tu n’a pas fait l’amour depuis combien de temps ?

-Longtemps. »

En relisant Tolstoï et l’art musical de Tchekhov …

Hier soir, j’ai repris ma vieille pléiade de « Guerre et Paix » de Tolstoï. Ce qui me frappe chez lui c’est qu’une conversation se reconnait par une plénitude affirmative tranquille, aussi bien chez un enfant, un adolescent, qu’un vieillard.  Même les doutes et hésitations de ses personnages (notamment les étonnements et perplexités de Pierre) chez lui   sont développés avec une franchise sereine. Un courant vital   soutient sa prose de bout en bout. Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre Tolstoïenne est lourde, grasse, et file qu’à l’horizon.On y prend volontiers racine.

  Contraste total avec Tchekhov. Une conversation, un dialogue dans son théâtre de vibre de silences, de « temps morts »  bien vivants, avec  des sonorités inattendues,  des  doutes suggérés, des ruminations cachées, hésitations  entretenues, et les silences forment alors  des cercles concentriques aux harmonies différentes. Ses personnages patinent sur une mince couche de glace qui peut craquer à tout instant. L »es certitudes s’effondrent, les illusions glissent sous les pieds des hommes et des femmes et les laissent démunis. Certains mots lâchés-et qui semblent bien ordinaires à première vue – se mettent à vibrer longtemps, comme il arrive quand on passe un doigt mouillé sur un beau verre en cristal. S’élève alors de lentes vibrations. Chacun des mots chez Tchekhov possède une ombre portée qui joue selon les heures, les humeurs, les circonstances, les bonnes nuits fraiches ou les nuits à insomnies, et les somatisations et les  désordres physiques donc ! (Tchekhov n’est pas médecin pour rien..). Parfois la conversation s’enlise, le temps devient sable mouvant.

  Les phrases s’enrichissent de curieux échos, sombres ou clairs, avec des délicatesses, des appréhensions de diverses natures, des flux interrompus. Et la basse continue de l’ennui, toujours proche  

Chez celui ou celle qui écoute on perçoit vaguement des choses incongrues, ou inattendues. Le spectateur complète avec sa sensibilité et ses obsessions ce qui n’est pas clairement affirmé. Oui, Tchekhov fait sonner et vibrer certaines phrases banales comme un pianiste pour justement faire entrapercevoir ce qui n’est plus banal du tout, il suggère un discours oblique fascinant. Tchekhov débusque et fait éclore ce qui est caché dans la brièveté et les ellipses d’une remarque.. Des sentiments -souvent amoureux- contradictoires émettent de curieuses musiques dans les silences, comme s’il jouait en mineur, avec des dièses, des fêlures schubertiennes, bref une vraie partition musicale compliquée. Le danger pour certains metteurs en scène , c’est de faire un sort à chaque mot, ce qui ralentit  et alourdit la partition et rend mélo ce qui doit être allegretto moderato  Il est vrai que certaines répliques (genre une déclaration d’amour timide, en pointillés) sont prononcées sur  des flaques de vide, avec des creux, des non-dits, et  quelque fois , s’étale un étang de morosité  (un côté « à quoi bon », quelques mesures sur cette partition suggèrent  déjà une  défaite mal assumée..) et ça grandit à mesure que la conversation se poursuit  (et parfoispourrit) entre un homme et une femme.

 Et ce qui me séduit le plus dans ce théâtre c’est que certains personnages aux moments les plus dramatiques, en même temps qu’ils parlent, ils sont complètement AILLEURS, et pensent à autre chose dont on ne sait rien.

Bien sûr, quand on évoque Tchekhov, comment ne pas penser à cette nouvelle confondante de vérité dans l’analyse d’une rencontre amoureuse,  « La dame au etit chien » .

  La simplicité naïve si touchante d’Anna face à ce Gourov, séducteur banal, qui croit qu’il s’agit de se désennuyer par une ordinaire aventure sexuelle dans une station thermale, une de ces liaisons sans importance dans une station balnéaire, flirt   se transforme sous nos yeux en un amour profond. Il  va bouleverser ces deux vies. Je trouve que pour Noel, cet extrait de la nouvelle donne une bonne idée de l’art musical de Tchékhov, faussement simple, avec cette touche, cette note fondamentale de   morosité rêveuse, de tristesse tendre. Elle révèle les couches profondes de la sensibilité sans en avoir l’air.

« A Oréanda ils s’étaient assis sur un banc non loin de l’église, ils contemplaient la mer, à leurs pieds, sans échanger un mot. Yalta était à peine visible à travers la brume du matin, le faîte des montagnes était couvert de nuages blancs, immobiles. Pas une feuille ne bougeait, on entendait le chant des cigales et le bruit sourd et monotone qui montait de la mer parlait du repos, du sommeil éternel qui nous attend. La même rumeur s’élevait de la mer alors que ni Yalta, ni Oréanda n’existaient encore; elle s’élève aujourd’hui et s’élèvera toujours, aussi indifférente et monotone, lorsque nous ne serons plus. Et c’est dans cette permanence des choses, dans cette totale indifférence à l’égard de la vie et de la mort de chacun de nous que réside peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur terre, d’une continuelle perfection. Assis à côté d’une jeune femme qui paraissait si belle dans la clarté de l’aube apaisé et ravi par la vue de ce tableau féerique : la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Gourov songeait qu’au fond, à bien y réfléchir, tout est eau ici-bas, tout, excepté ce que nous pensons et faisons quand nous oublions les buts sublimes de l’existence et notre dignité d’homme ».

(La traduction, on la doit à  Edouard Parayre, révisée par Lily Denis .ON la trouvbe  en Folio Classique avec une préface que je recommande vivement car elle est de l’écrivain Roger Grenier qui est sans doute un de ceux qui parlent le mieux de l’art tchekhovien et  notamment des relations si complexes de Tchekhov avec les femmes)

 Enfin, si vous pouvez visionner le film sorti en 1960, en noir et blanc, c’est une rareté. Le réalisateur  Iossif Khei était un banal cinéaste soviétique. Il ne s’était jamais fait remarquer jusqu’au jour où il réussit cette adaptation d’une grande finesse, et fidèle  à l’esprit de la nouvelle.



Extrait de la nouvelle de Tchekhov « les groseilles à maquereaux »:

« Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »

Dessiner en forêt

Quand je passais mes derniers  étés à S… souvent je partais dessiner dans   la Montagne Noire, vers Ramondens. Apres un hameau calcaire surchauffé, avec ses ruelles si étroites, biscornues, et ses escaliers pierreux, la route étroite devenait   noire, humide, traversée de ruisseaux.  J’entrais alors  un bois   touffu, obscur,  gelé  dans   son   haut  silence  forestier. Je notais   de larges  coulées de feuilles pourrissantes mêlées de terreau . C’est là que j’aimais ouvrir mon sac à dos , prendre alors mes crayons et mes fusains, mes carnets à spirale, les  boulettes de mie de pain, mon encre de chine aussi . Sur les feuilles blanches j’esquissais la verticale des troncs serrés comme si on pouvait analyser, deviner  et cerner les lignes de force souterraines de toute cette végétation muette , comme si une mystérieuse phosphorescence sombre  animait ce monde pétrifié et qui perdait, au fil du dessin, sa familiarité.

  Suivre la croissance  du bois sorti de la terre, percevoir  ce bruit d’écorce    qui claque dans le subit soleil de la matinée   qui réchauffe les  troncs .Le temps passe,  des ombres bleues disparaissent ,  le fusain charbonne quand j’épaissis  les linéaments d’un tronc. Parfois les  cassures charbonneuses du fusain  expriment  la folie  feuillue du sous-bois    à en trouer le papier.

 Le dessin voudrait se fondre dans l’entière respiration de la foret, dans la balance de  ses cimes,  dans  la plénitude ébouriffante , exotique, des branchages. L’heure passe.  Torpeurs lourdes de l’air, la lumière tombe en  eau chaude, et dans l’épais silence, on éprouve la sensation bizarre d’une chute libre  parmi les troncs  et les couches feuillues. La rumeur de la foret devient alors une hauteur, un vertige dans ce jour tamisé devenu aquatique. Un bruit furtif de bête fait tressaillir, on lève le crayon un instant pour mieux écouter  le sourd bourdonnement du sous-bois, puis on reprend son travail et la boulette  de mie de pain efface une courbe excentrique. Le soir déjà. La pénombre rampe comme une vague menace sur ce chaos tombal.

 L’épaisseur de l’herbe ne vieillit plus, les feuilles du carnet   deviennent d’un vert acide crissant, pendant que je dessine  il y a des bleus ardents qui s’installent vers une clairière et  des taillis masquent vaguement des pentes désolées, des ruisseaux cachés tintent à peine mais régulièrement et une  imperceptible  lueur vénéneuse rampe dans l’humus jusqu’à ce que le regard tombe sur un tesson de verre qui brille  d’une manière insistante et si inattendu  qu’on cherche le rayon de soleil qui a disparu .

 L’œil  fouille  entre  des lamelles des  roches lisses ,ardoisées d’où émanent  des reflets huileux ; dans un minuscule moment d’exaltation parce que le fusain gratte    bien sur le papier on se dit  que le sous-bois  va continuer  à vivre sans limite, sans mesure, que cette jungle  où la lumière et la nuit forment une curieuse eau trouble va croitre et offrir  l’éternelle mobilité du chaos primitif. 

Dans un large   dessin horizontal achevé, réussi, des foyers sombres de traits irriguent, comme une marée haute, une masse d’arbres et de fougères,  on se dit qu’une mer gigantesque  se tient  vers  les clôtures qui marquent la lisière où rodent les chasseurs.  Monde de l’hiver végétal   en train de moisir, de pourrir, de renaitre magnifié par la lente   battue approchante   de la nuit.

 Apres un bref passage du fixatif pulvérisé, je  roule avec précaution le dessin.   C’est alors qu’un papillon volète  dans un bouillonnement d’herbes sauvages  et semble se moquer  de l’exaltation  du dessinateur.  Sa danse fantasque se révèle être une ironie.

André Hardellet , l’insolite dans la banlieue parisienne

André Hardellet (1911-1974)  quelle œuvre  rare  ! J’en avais déjà parlé une fois sur ce blog, mais j’y reviens avec toujours autant de joie.  quelque chose c hez lui se libère: venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieilles photos de groupe à canotiers ou berets, avec des sourires figés , zones ensauvagées d’un port, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée mal peinte au fond d’un estaminet ,ouvriers devenus fantômes de plâtre dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course, foret de fûts dans une odeur de cave….

A quoi rattacher ces textes ? Sont-ils des poèmes ? des nouvelles ? des comptines ?  Ou de simples flâneries qui associent des rêveries, sur les vieux quartiers de Paris?On le connait surtout par sa chanson « Le bal chez Temporel »  mis en musique par Guy Béart. C’est en 1958 qu’il publie son premier roman, » Le seuil du jardin » salué par uje lettre enthousiaste d’André Breton. Il se révèle  avec  le recueil « Les chasseurs »(1966).Il s’agit de plus de 30  proses  .

 Avec des textes qui vont d’une page à quelques dizaines ,ou  d’un  paragraphe de cinq lignes à  un poème inattendu,  Hardellet explore des lieux : rues de paris,  quartiers périphériques, routes  oubliées, plaines, ou  une allée de tilleuls,  ou des anciennes carrières de craie.Il traduit alors quelque chose d’insaisissable ; on est alors pénétré par un charme fragile,  une évanescence   nostalgique, un passé trouble qui vibre comme les reflets d’un tang. Hardellet  trouve son imaginaire et ses vibrations dans les murs d’enceinte  d’un château, ou sous le préau d’une école ,  dans une éclaircie de ciel.  Il nous transmet    par une sorte d’effraction intime dans le secret du lieu, il nous relie à un passé mythique, à un souvenir d’enfance rare , perdu et retrouvé avec quelques mots qui n’ont l’air de rien. .Il faut prendre garde à sa capacité oblique  de nous révéler  de ce qu’il y a d’insolite,  de magnétique, de merveilleux, d’émouvant dans la simple odeur d’un plumier ou d’un taille crayon. Une rue d’iVry  délivre  autant  de hiéroglyphes à déchiffrer que la vallée du Nil. Il propose dans ses flâneries de jeter une lumière calme, douce, pénétrantge,  sur une scène de campagne comme une battue de chasseurs par un jour d’automne.

Il  fonctionne par glissades, rumeurs de mémoire, dans des tonalités moroses, automnales qui  retiennent  le charme de la fausse reconnaissance.

Au fond, il nous entraine par un chemin purement onirique  dans quelque chose qui possède  la douceur d’une conversation entre noctambules qui, au soir d’une fête, un peu éméchés,  découvrent une perspective cavalière : elmle mène dans un  monde aussi enchanté que la foret de Brocéliande,  avec des senteurs terreuses, des clairières , le bougé secret d’un sous-bois. Il y a  un  appel  vers autre chose, de jamais dit.

J’aime son  don de clairvoyance pour nous mener de l’Autre Côté, sur un autre Versant ,dans un Ailleurs, une face cachée de ce qui nous est ordinaire. Chaque texte fracture le quotidien. Chaque morceau de texte ouvre    une fissure, une anfractuosité sur l’habitude. Il nous tire ou nous pousse vers des réminiscences personnelles perdues par négligence ou par notre curiosité endormie. Ses phrases nous aimantent comme s’il possédait les clés d’un manoir  où nous aurions vécu dans une autre vie. Hardellet devine dans les défauts du verre d’une vitre, devant un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire aux belles gravures scolaires. Eclats, échappées, voix perdues, tout danse souvent à la lisière d un bois. Phrases vives, mordantes. Magiques.

Parfois il pousse son art assez loin ,non plus vers des chimères, ou des souvenirs d’enfance,  mais vers des aventures  d’un baroque plus macabre. Son numéro de prestidigitateur introduit soudain   l’effroi.

« Les carnes vacillantes atteignent enfin, la Voirie ? où l’odeur de charogne devient intolérable, lame en main, le sacrificateur attend, à l’entrée de son domaine : un abattoir avec des rigoles canalisant l’urine et le sang, des poulies, des tombereaux d’où dépassent ici une tête, là un paturon raidi. Le bourreau et ses valets échangent quelques paroles.

Que peuvent se confier des créatures d’une aube de plus, quelles consignent se transmettent-elles ?  Alentour, rien, que des carcasses, de crânes récurés, les rats pullulent, gorgés, insolents, minant les habitations qui baignent dans le purin et la gadoue. »

Enfin, il ouvre largement les portes de l’érotisme ! et quel ressac de souvenirs. Avec « Lourdes lentes », il offre un vrai chef d’œuvre ,publié en 1969 sous le pseudo de Stève Masson. Sur plainte de la Ligue de défense de l’Enfance et de la Famille, la brigade mondaine recherche l’auteur de « Lourdes,lentes.. »Hardellet se déclare l’auteur par une lettre au Quai des Orfèvres. En 1972, après de multiples convocations au commissariat, des poursuites sont engagées pour complicité d’outrages aux bonnes mœurs, avec Régine Deforges qui l’a publié..Il est condamné

pour outrage aux bonnes mœurs et doit payer une amende de 2000francs.La presse unanime s’indigne. Une amnistie est prononcée en septembre 1974.

Dans une lettre adressée à Pierre Seghers, Hardellet confiait qu’il s’agissait   d’une  » belle histoire d’amour en été et de truites pêchées ». Pas faux. L’odeur des journées d’herbes humides, de serrures rouillées,  de fourrage,  de lourdes bottes dans une litière forment le fond du texte .  C’est aussi un  récit très  subtilement  emboité qui célèbre les femmes bien en chair, lourdes et pulpeuses comme les sculptures de Maillol. Germaine  est donc l’initiatrice de ce garçon de 12 ans…depuis il ne cesse de décrire un ensevelissement ardent chez un certain type de femme.

« Extrait :

« Blonde, un peu rousse, des taches de son, des lèvres épaisses, un cul comme une trotteuse de Vincennes. Lourde et lente. Certaine, tangible, en paix avec le monde. Plus tard, lorsque je verrai des Maillol, je comprendrai ; d’autres que moi ont dû sentir la même densité de bonheur chez ces filles de pleine terre et de pleine eau . « 

Deuxième extrait « Longtemps je me suis couché de bonne heure — le matin. J’avais mes nuits ; je les ai toujours, mais sans comparaison.
Presque chaque soir, vers neuf heures, je prends un bouquin et m’allonge sur mon lit. Souvent, j’abandonne vite ma lecture ; commence alors l’étendue d’immobilité et de silence apparents où je découvre ma totale liberté. Nul guetteur sur les points culminants de la Ville noire et bleue ne se soucie du minuscule espace que j’occupe sous mon toit, rien ne me désigne à sa méfiance. Ils n’ont pas encore de machines à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons-leur, en ce domaine, le plus large crédit. Il me reste, je suppose, quelques bonnes années devant moi pour cet exercice de l’ombre et du secret. »

Un dernier extrait de « les chasseurs » :

« Il m’arrive de pousser jusqu’au port. Quel port? Je n’en sais rien; ON , ou bien le Temps, a effacé les noms que portaient les plaques des quais et des rues, des noms futiles. Aucun lieu du monde n’est autant consacré à l’abscence.la chaleur paralyse la mer. Des bateaux pourrissent à l’ancre, d’autres semblent presque neufs, repeints d’hier.(..) Vous pensez à l’enfer, mais non. Lorsque je me souviens d’avant, cette paix me comble au-delà de tout espoir. Mon seul souci, en traçant ces mots, est de savoir s’ils vous parviendront jamais à travers ces champs de silence et de l’immobilité où les plus indociles apprennent à faire le point. « 

Invité à la Fnac

L’attachée de presse était arrivée essoufflée du fond du couloir. J’étais en train de signer les 3OO exemplaires de mon service de presse à propos de mon essai sur José Cabanis, écrivain que j’aimais pour des raisons littéraires bien sûr, mais aussi parce que je l’avais rencontré dans son domaine de Nollet, là, où il était né. Il m’avait confié qu’il mourrait apaisé, dans ce domaine familial tant chéri. Il jubilait, entouré des objets de ses ancêtres : peintures noircies, petits crucifix au brin de buis desséché, pendules vieil or, bergères pelucheuses, trumeaux aux couleurs fanées, armoires avec linges d’enfant. La demeure-château restait un cocon pour   cet homme obsédé de souvenirs. Il m’avait longuement   fait arpenter les longues pièces, à la manière d’un majordome qui parle de ses maitres disparus.

J’avais souvent relu ses récits « Les jeux de la nuit » et cette « Bataille de Toulouse » dans lesquels il analysait sa liaison compliquée avec une   jeune femme brillante, fantasque, énigmatique, cette Gabrielle, qui fut son grand amour. Les désarrois sentimentaux de cet homme solitaire lui avaient permis au moins d’allumer des phosphorescences d’écriture admirables.  

  J’avais été ému aussi lorsqu’il m’avait montré le berceau où il était né et des photos de ses parents, joue contre joue. Ce   détail m’avait frappé et attendri , parce que, de mon côté,  je n’avais connu que des parents qui s’ignoraient. Mon enfance s’était déroulée dans des silences épais   coupés de quelques phrases murmurées sur un ton perfide. Les colères de mon père m’avaient effrayé. il ressemblait à  James Mason. Il avait la même belle chevelure noire, épaisse et ondulée, les mêmes sourcils fournis, les pommettes saillantes mais surtout le même regard sombre, pesant, collant, inquisiteur.

Donc, l’attachée de presse, essoufflée, avec sa petite robe bleue qui lui serrait la poitrine se pencha vers moi et dit :

-Nous l’avons !

-Quoi ?

Je crus un instant qu’il s’agissait enfin de l’invitation tant attendue pour  participer  à    l’émission » La Grande Librairie « sur la 5.    Je n’étais jamais passé à la télévision pour mes quatre précédents ouvrages, ce qui agaçait mon éditeur et finissait par me faire un peu honte.

Mais non, l’attachée de presse, me déçut en m’informant qu’il s’agissait d’une « rencontre-débat  » à la Fnac de Rennes.

-ça va booster les ventes, dit-elle.

 Je montai dans le TGV un mardi pluvieux. Comme j’avais une place coté fenêtre, je vis défiler de hauts nuages blanc neige sur des champs nus, puis dans la somnolence du compartiment moitié vide, je suivais des yeux    les collines du Perche et leurs fermes isolées. Dans un semi enlisement   de  torpeur, je revoyais mes visites à Nollet et puis je me rendis compte que mon père, que je n’avais pas vu depuis vingt-sept ans vivait  en bretagne, à Cesson Sévigné je crois. Mais j’avais toujours fui sa présence depuis plus de vingt ans.

Plus j’approchai de la gare de Rennes, plus le mot « rencontre-débat » me laissait perplexe. A chaque fois que j’avais assisté à ce genre de réunion, il y a avait toujours un emmerdeur au fond de la salle, qui brise le ronron de la soirée en prenant le micro ; j’en avais parlé avec des confrères écrivains et tous m’avaient dit que c’était une loi du genre » L’emmerdeur-au-fond- de-la-salle » était devenu notre expression mascotte et notre scie au cours de nos repas arrosés.    En général c’était un type un peu have, tendu par l’émotion, le micro mal placé devant la bouche, parfois une fiche à la main, s’abandonnant à la sombre extase de reprendre point par point vos déclarations pour les démolir.

Quand j’arrivai en gare de Rennes, je fus accueilli par Bernard, un vieil ami journaliste à Ouest-France, rougeaud, chaleureux, bon vivant, qui avait écrit sur moi avec fidélité et indulgence, et qui m’accabla de « Tu es superbe ! tu es superbe ! ton bouquin est superbe !!Vraiment tu vieillis bien !! ». Mais lui parlait d’une manière bizarre, pâteuse, avec la respiration courte des asthmatiques, ça me fit une mauvaise impression, le Temps nous rongeait.  Tout au long du bref parcours qui séparait la gare du vieil hôtel à colombages   ce sacré Bernard, volubile, se lança dans une description apocalyptique de sa ville ;cette nouvelle Babylone  livrée à la violence chaque samedi soir.

Tandis que je m’attardais dans un bain tiède, le portable  sonna. L’attachée de presse de la Fnac dit qu’on m’attendait déjà et que la petite salle était à moitié remplie.

J’étais en train d’hésiter entre une cravate noire tricotée et une cravate bleu   ardoise quand le téléphone sonna à nouveau. C’était toujours l’attachée de presse de la Fnac qui, d’une voix langoureuse, m’informait qu’un taxi commandé par ses soins devait être arrivé devant la réception..

 » Regardez par la fenêtre !.. ». 

Quand j’arrivais au bas de l’immeuble de la Fnac l’attachée de presse,  était là longue silhouette, chevelure brune abondante, robe  de coton  havane, et hauts talons  vernis . Elle me fit un signe de la main sur le trottoir.   Elle me prit par le  poignet  comme on le fait à un vieil ami. Elle me murmura dans l’escalier : « Vous êtes parfait !!! Celui qui va vous interviewer est un étudiant très brillant. »

Je remarquai un bijou d’argent en forme de lézard piqué sur son sein gauche.

Je pénétrai dans une petite salle baignant dans une lumière spectrale verdâtre. Un public clairsemé, frileux, attendait, serré dans les manteaux et doudounes. Il régnait une odeur de mouillé. Je montai sur la petite estrade -deux chaises pliantes et deux micros orientables. J’étais pris dans le cercle de lumière d’un blanc clinique, et me sentis assez seul comme un varan dans un aquarium.   Je vis surgir des ténèbres d’un couloir un jeune homme en t-shirt, jean et baskets, vêtu d’une parka kaki. Il portait des lunettes de soleil miroir d’un jaune argenté. Il bondit dans le siège tout proche, m’adressa un sourire furtif et se lança   dans une longue analyse de mes précédents livres. Il prononçait les S avec une sorte de sifflement désagréable. Il était si chaleureux pour parler mes essais que je me sentis gêné mais il avait une telle énergie rythmique dans le débit que le public l’écoutait religieusement.  

Pour oublier ce bla-bla commercial, je scrutais le public dans la pénombre et me concentrais sur une petite rousse du premier rang, dans un pull angora rouge vif. Un détail m’attira : elle serrait un pot de miel sur ses genoux.  Je pensais au petit chaperon rouge et j’aurais voulu me lever et monter sur la chaise pour déclarer solennellement à tout le monde que je n’avais rien lu de plus beau que les Contes de Perrault. J’aurais aussi aimé claironner que je m’identifiais toujours au loup déguisé en grand-mère. Pris dans mon songe forestier je faillis rater la première question :

‘ » Que faites-vous aujourd’hui ? »

-Je vis à Rome et y enseigne le français. »

Ensuite, il y eut pas mal de questions   insistantes sur la vie de José Cabanis et surtout sur son passage au STO . Au bout de trois quart d’heures, après qu’on m’eut apporté un verre d’eau minérale, la discussion s’enlisa.   J’étais en train d’essayer de décrire l’époque de l’Epuration et dire que j’approuvais l’attitude modérée de Mauriac, lorsque   mon regard rencontra, au troisième rang, sur la gauche, un visage qui m’était à la familier et étrange :je reconnus petit à petit les pommettes hautes, les sourcils broussailleux, que je connaissais bien, et surtout   sa moue narquoise de mépris, oui, pas de  de doute,  c’était bien mon père.

 Large d’épaule, il était enfoncé dans un manteau poil de chameau démodé. Il portait serré -comme un opéré de la gorge- un foulard de soie impeccable. Il me fixait avec la puissance perforante de son regard. Ses cheveux noirs étaient devenus gris.

Je me sentis pris de vertige, j’eus froid, me sentis mou.  Je laissais en suspens ma phrase à propos de Mauriac. Il y eut un moment de silence puis un flottement   dans la salle. L’étudiant aux lunettes miroir chercha immédiatement son micro qui était à ses pieds et accomplit l’exploit de reprendre au vol mon jugement sur Mauriac en faisant sourire le public à propos de cet écrivain catho qui n’usait pas trop de charité chrétienne dans ses articles. J’avais les membres faibles. Je sentais que mon père me fixait toujours avec défi. Quand je glissai mon regard de son côté je vis qu’il avait sur ses genoux cet affreux chapeau tressé à petits bords, comme en avait porté un ancien nazi traqué dans le film « le chagrin et la pitié ».

L’essence de notre esprit, je m’en rendis compte immédiatement, est l’épouvante. Indestructible.   Arriver à l’âge mûr, ainsi qu’à l’équilibre professionnel, est une illusion qui s’effondrait. Je n’étais plus le professeur respecté de la Villa Médicis, l’époux d’une belle romaine, le père d’une petite fille de trois ans, j’étais redevenu l’enfant terrorisé qui ne savait plus que balbutier dans la terreur quand son père exigeait que je récite la table de multiplication des huit. Il me regarderait ainsi jusqu’à ma mort.  

Je sortis par le côté droit de l’estrade. Il y avait une petite porte avec une barre basculante. Je suivis l’attachée de presse dans un couloir de ciment taggué. Elle me prit une fois de plus par la main et me dit : « Je vous ai fait une belle surprise, hein ! Je savais que votre papa était dans la salle. »

*

José Cabanis

Gabrielle?

 Je veux évidemment attirer l’attention sur Cabanis. Son introspection très fine et si sincère à travers « Les cartes du temps » (1962)  « Jeux de la nuit »(1964) et « La bataille de Toulouse »(prix Renaudot 1966)  mériterait d’être mieux considérée par Gallimard . On a rarement aussi bien dit la délicate balance des sentiments d’un homme qui voit une jeune femme qu’il aime venir le trouver à l’improviste, qui parfois, repart soudain,, car elle fréquente un autre homme, puis revient, part guillerette, enjouée, spontanée, craquante,  avec lui en voyage d’hiver, , en vacances. Le couple parcourt la France de Lyon à Sarlat, d’Auvergne aux Pyrénées. L’épisode Sarlat » est magnifique d’émotion contenue . Gabrielle est un ludion, le couple passe d’auberge en hôtel, de restaurant en chambres à gros édredons, traverse des plateaux couverts de neige, s’attarde dans des salles de restaurant avec des serviette et des nappes à petits carreaux bleus et blancs. Le couple  goute le silence de la campagne .le sentiment géographique, le passage des saisons sont admirablement suggérés.  Mais une distance, des interrogations, une instabilité   grandit entre eux   et couve comme une maladie souterraine et inguérissable..  Ce jeu d’une possession amoureuse impossible à stabiliser, Cabanis le retrace à nu, au vrai, avec de discrets moments  de plaisir physique auquel se mêle, en filigrane, une solitude dissolvante . Il analyse   ses doutes, ses espérances folles, dans des chemins creux de campagne, dans une prairie, en forêt   ou dans les maisons à colombages d’une ville oubliée.  Au fil des heures, un jeu épuisant ,bien sûr,  même si les moments de grâce ne manquent pas. . Oui, on devrait mettre Cabanis en Pléiade.

Extrait

à propos de la femme aimée, Gabrielle:

« Je n’avais aucune illusion à me faire: ma solitude était irrémédiable, depuis que j’avais rencontré Gabrielle, et que tout le reste, peu à peu, s’était effacé derrière elle. Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu  n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. «

 « Me voici donc, homme mûr, tel que la vie m’a fait, et ayant réduit mon univers, mes ambitions, mes plaisirs, à cet être qui dort à mes côtés (il s’agit de Gabrielle femme aimée ), si insaisissable, si incertain, si peu sûr, qui ne songeait qu’à ses propres peines, ses propres soucis, et pour qui je tremble sans cesse, et dont il me parait impossible que je puisse jamais me résoudre à l’abandonner. J’étais parti dans la vie avec une curiosité extrême de tout, et un grand désir : écrire, je griffonnais déjà, quand j’avais dix ans. Mais je n’écrivais plus, je n’avais plus ni le gout ni le temps d’écrire, et ma curiosité s’était bien apaisée. Je l’avais épuisée avec Gabrielle, me demandant depuis tant d’années ce qu’elle faisait, où elle était, ce qu’elle allait faire, ce qu’elle pensait, si elle m’avait dit vrai, la guettant, l’attendant, la surveillant, et elle m’avait  fait éprouver tant de sentiments divers, tant d’inquiétude, tant de joie quelque fois, tant de peine souvent,  que j’avais l’impression d’arriver au port, dans cette chambre où nous étions ensemble, où elle dormait, et où personne ne viendrait nous chercher, mais c’était un peu tard,  et j’étais las de sentir, et même de vivre. Gabrielle, sans doute, ne me quitterait plus, elle avait choisi, m’avait-elle dit, mais j’avis trop attendu, j’étais fourbu. Je songeai, soudain que je ne redoutais plus la mort. Elle seule me délivrerait d’une vie que j’avais si parfaitement gâchée(..) Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. Gabrielle m’avait fait découvrir la joie de vivre, l’insouciance, et maintenant je me savais lié à elle plus étroitement encore par ce désespoir qui ne la quittait guère. »

« Les jeux de la nuit. »

Une soirée romaine

Sur un simple petit carnet à spirale, au milieu de l’après-midi je dessine la rive de l’Aniene ,ses brassées de roseaux  avec un crayon sec.

Ensuite, avec un crayon gras je renforce les contours d’une souche d’arbre dans l’eau qui clapote. Un coup de gomme sur l’arche du vieux pont aux briquettes noircies, j’esquisse le portail de fer   déglingué qui marque l’entrée de l’ancien dépôt de bus.  Page blanche déchirée puis une autre lentement, un simple trait noir s’étire, charbon sur du blanc poreux. Retour à l’hôtel et ses tapis rouges dans le haut couloir vouté blanc qui fait  penser à un monastère. Douche. Lit qui grince. Pile de journaux.

 En face :  un terrain vague d’herbe pelée, bordé de roseaux qui bruissent quand le soir vient avec la brise. Les ombres qui oscillent sur le mur de ma chambre me rassurent.  De l’autre fenêtre, j’aperçois le pont là-bas, sa voute et sa tour citadelle avec créneaux qui ressemble à une enluminure    de château fort. Sur la droite, le long de l’Aniene, il y a les haies et la pergola du Giardino avec ses petites ampoules multicolores qui s’allument. C’est là que je dinais avec Anne, il y a une vingtaine d’années.  Notre dernier diner eut lieu quand l’automne était à son milieu. Je me souviens du sinueux bavardage d’Anne à propos de son projet d’écrire sur Palestrina. Contre notre table il y avait un support métallique avec un seau à champagne transparent. Des glaçons fondaient autour de la bouteille d’Orvieto alors que j’écoutais vaguement  les précisions d’Anne  sur les clauses du contrat avec l’éditeur. J’essayais de goûter la sauce des spaghetti vongole avec une fourchette, mais le plat avait refroidi et cette sauce ressemblait à de l’eau salée avec des parcelles de gras.

Pas loin  de nous  il y avait un jeune couple dont la table était poussée contre  la  haie de buis . Je voyais leurs genoux   se toucher régulièrement. Parfois la légère brise dans les feuillages donnait une impression de pluie. Anne avait cessé de parler et me regardait avec un air interrogatif insistant .Sa prunelle noire. Le silence avait pris une curieuse consistance, le poids de la neige. Je ne savais pas quoi dire. Je bafouillais quelque chose à propos de ma lecture de Pavese dans l’après-midi sur un banc de la Villa Torlonia . Je ne parlais pas d’un verre pris au Campo dei Fiori avec un   ami journaliste qui était venu me voir dans la matinée. Il se souvenait d’un ancien reportage que nous avions fait jadis   à propos de la spéculation immobilière vers Ostie. Lui s’en souvenait parfaitement, moi pas du tout, j’avais en tête une petite boutique de mode dans une ruelle qui menait au    Campo dei fiori, et des hésitations d’Anne pour acheter une jupe en lin.  Pendant que tu essayais plusieurs modèles devant une glace j’examinais de l’autre côté de la rue des affiches déchirées pour le PCI. Tu étais ressortie de la boutique sans rien acheter, avec cet air morose que je connaissais par cœur et qui me manque.

Tu inclines la tête pour que je prête attention.  Le serveur nous propose la carte des desserts. C’est alors que j’eus envie de me couper en deux et qu’une moitié aille se perdre à l’autre bout de la terre, et que l’autre t’aide à porter ta valise et t’accompagne à la Stazione Termini en feignant la bonne humeur.

 Tandis que je me remémore ça, la nuit si douce en cette saison enrobe le quartier. Tout à l’heure, j’irai m’asseoir au Giardino, dans la même allée gravillonnée. Chaque soir j’ai ma table réservée.  Il y aura, bien sûr, des jeunes couples qui dineront, genoux contre genoux contre la haie de buis.  Je dinerai en feuilletant le Corriere della Sera jusqu’à ce que, derrière moi, j’entende la voix familière du serveur qui me demandera si j’ai terminé mes spaghetti vongole. J’irai boire une grappa dans un petit bar où les garçons et les filles ont des propos délurés puis je regagnerai l’hôtel.  

Je prendrai le chemin sinueux dans le parc parmi   les grands pins verticaux qui me donnent toujours envie de les dessiner au fusain .

Au loin   tout Rome en vagues de lumières légères,  blanches,  brule  dans les jardins .

L’air sent la neige avec Sarah Kirsch

Sarah Kirsch est une poétesse allemande hélas assez peu traduite en France. Née Ingrid Bernstein le 16 avril 1935 à Limlingerode, elle est  morte le 5 mai 2013 à Heide, titulaire de très nombreuses distinctions littéraires dont le prix Heinrich Heine, le Prix Pétrarque, le prix Hölderlin, le prix Georg Büchner. Malgré sa célébrité en Allemagne, elle est peu traduite en France.  Ayant publié ses premiers recueils lyriques en RDA où elle vit alors, elle est exclue de l’Union des Ecrivains en 1977 pour avoir soutenu Wolf Biermann et protesté contre son expulsion de la RDA. Elle passe alors en Allemagne de l’Ouest, voyage en France, séjourne longtemps à Rome, et finit par s’installer dans le Schleswig-Holstein, ce pays plat du nord de l’Allemagne qui a été célébré par le peintre Emil Nolde.   Son premier recueil lyrique puise son inspiration dans une sorte de romantisme dont les spécialistes disent qu’il est marqué par Novalis et Eichendorff, mais aussi Ingeborg Bachmann-qui est de sa génération, et qui elle aussi s’est longtemps installée à Rome

  • Il faut saluer les passionnés  qui ont traduit et  publié  une partie de son œuvre en français, sans avoir été suivis par les grands éditeurs.
  •  Terre / Erdreich, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1988.
  • Chaleur de la neige / Schneewärme, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1993.
  • amour de terre / erdenliebe, anthologie de poésie, trad. Marga Wolf-Gentile, Aix en Provence, l’Atelier des livres, 2020.
  • En revue: Pays de Géants, traduit de l’allemand par Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2008/4 (N° 126), p. 42-46.
  • Amour de cygnes, lignes et merveilles, trad. Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2018/3-4 (N° 165-166), p.

 Voici quelques poèmes de la dernière période de sa vie, traduits par Marga  Wolf-Gentille

« De l’enthousiasme m’assaille soudain dans le wagon-restaurant à la vue de mon plat pays familier. À partir de Glückstadt je suis toujours heureuse. Sur le plan vide ne se trouve rien hormis des pieux d’enclos et des taupinières. Les cônes sont nombreux dans cet hiver humide et d’une taille considérable. Du côté nord chacun est pourvu d’une poignée de neige. Cela confère à cette contrée un aspect bizarre précieux. Dans le patois du plat pays les travailleurs de la patte s’appellent Winnewup.

«  Pour comprendre quelque chose à la tempête ou pouvoir même en transmettre on doit être implanté à la frontière entre l’eau et la terre, là où elle se jette sur le monde, fraîche et dispose, venue tout droit de l’éther enfant céleste, chatouillée par de petites forêts – comme elle hurle de rire et me coupe d’emblée les pieds. »

« C’est le premier février et la glace sur l’Eider bruisse sous un de ces vents plus délicats une série d’ouragans brutes venant déjà de passer. La nuit a été claire, l’Orion l’épée pendu au ciel, la lune se lève à six heures cinquante-trois maintenant, alors depuis déjà un moment l’enfant se trouve dans le bus pour bien atteindre de façon ou d’autre l’école. Quelques heures plus tard le soleil consume le givre des prés, les moutons se tiennent debout dans un paysage d’argent et broutent l’herbe hivernale feutrée. »

« Sur la route c’est le paradis des neiges, congères, langues de neige avancées sur l’asphalte et des fossés comblés avec des roseaux fauves encore dedans, des traces de vélos de pas d’hommes et de lièvres coulées en bleu d’une façon différente selon la profondeur de l’empreinte la position du soleil bas. Des grives trop grandes gonflées dans l’allée noire inclinée vers le nord-est jusqu’à ce que plus tard que d’habitude le ramasseur de lait commence son voyage et que le bruit du tracteur se fasse entendre pendant longtemps n’arrivant pas à s’apaiser toujours encore suspendu dans l’air qui resplendit oscillant d’une ferme isolée à l’autre et redoublant à midi lorsque le tracteur revient avec des pots à lait qui sifflotent insouciants. »

« C’est une sensation agréable si tôt le matin de sortir loin devant sa maison quand les alouettes se trouvent dans l’air glacé occupées à chanter. Les fermes avec leurs lumières d’étable comme des bateaux amarrés elles gisent au loin dans la plaine et les portes en baillant en font sortir à tout instant des paysans charriant du fumier et on dirait déjà que les gelées ne vont plus durer maintenant. Si l’on possédait un petit cheval on pourrait le monter sans hésiter et sur la croupe de la digue suivre le cours du fleuve des jours durant sans penser au retour. Or, on va s’en retourner à pied à travers le brouillard troué accomplir ses devoirs. »

« C’est le moment où l’on taille les haies vives. Visibles de loin des blessures partout dans les différents arbustes les arbres rabattus et des tas légers de rameaux de branches s’assemblent dans les fossés. Les paysans ces brigands font une coupe grossière mais les bougres noirs écorchés le leur rendent encore toujours en printemps par une triple croissance ils se transforment en peignes à vent sur lesquels on peut de nouveau compter pendant un an. Lorsque les petites tronçonneuses de campagne font rage et crient leur passage se dessine clair éclatant en période sans neige et il faut qu’il gèle pour que ceux qui les actionnent aient le pied léger ne s’enfoncent, alors les journées s’allongent déjà d’un cri de coq et par-dessus les maisons des oies s’envolent loin dans les marais. « 

François-Régis Bastide ou la symphonie inachevée

 François-Régis Bastide…Ce nom vous dit quelque chose? Bastide mourut le 17 avril 1996, à 69 ans. Dans le milieu littéraire parisien des années 60-70, c’était   un notable  comme  François Nourrisier, ou Yves Berger. Aux  éditions du Seuil, il dénichait et soutenait de jeunes  auteurs,   dirigeait la collection «  Solfège »  avec brio; et surtout , il anima   pendant un quart de siècle l’émission « Le masque et la plume »  chaque dimanche, sur France Inter ; il fut aussi  aussi  militant socialiste, fidèle ami de Mitterrand pendant les années lointaines  de  la conquête du pouvoir et de l’élaboration du Programme Commun..

C’est étrange la critique littéraire, un métier qui ressemble à celui du sourcier et de sa baguette pour dénicher quelques jeunes auteurs passionnants  dans  une avalanche pénible  de livres d’automne, tout ça dans la hâte, écris moi trente lignes sur Machin, coco ,les modes, les emballements médiatiques, les coups de fil inutiles; ou les petits mots laconiques des attachées de presse,  sans oublier  tant   d’heures de lectures en pure perte.

Quarante ans plus tard, on confie  ses remords au papier  au moment de la nécrologie. C’est souvent, la Critique, au fil des ans, une manière de revivre  les moments enchantés de la première lecture, des constater hélas ses échecs, ses erreurs .Les horloges qui sonnent permettent aussi  d’évaluer combien    les gloires appréciées du grand public ont définitivement déserté le box-office. Enfin, il reste les jugements en appel, en rouvrir   les vieilles éditions tant aimées et retrouver les pages noircies d’annotations  comme si les œuvres étaient devenues les lettres d’un ami cher trop tôt disparu. C’est ce qui m’arrive en feuilletant à nouveau les éditions brochées de François-Régis Bastide.

Je suis  donc parti avec l’idée de redonner envie de lire  Bastide. Je gardais le souvenir ébloui de deux grands « romans » autobiographiques de François-Régis Bastide, « La vie rêvée » (1961) et « La fantaisie du voyageur » (1976). Ces lectures à l’époque m’avaient enchanté, car j’avais vécu,comme l’auteur  dans cette Allemagne en ruines de l’après-guerre.Ca faisait résonance avec mon expérience.  Et je trouvais injuste qu’on ne ré-édite pas  ces deux romans qui ont un talent pétaradant, un ton  d’écorché nonchalant, impudique et chatoyant,  pas si loin que ça de Nimier   .Car Bastide a eu une vie étonnante : adolescent remarqué, fils de notable de Biarritz , pianiste doué, soldat précoce jeté dans la bataille   en qualité de spahi,  enrôlé dans la 2° DB à la Libération à l’âge de 19 ans , blessé au genou en pénétrant  en Foret Noire (c’est très hussard  tout ça !) , animateur des Rencontres de Royaumont,   manitou au Seuil, juré du prix Médicis, puis  ambassadeur de France à Copenhague, puis  à Vienne,  enfin grand connaisseur de Saint-Simon, ce qui classe un homme… Bref, un sacré parcours. Un vrai beau personnage flamboyant, romantique,  fou d’une Allemagne qui va de Heine à Gieseking, et de  Schumann aux concerts  forestiers de Baden-Baden. Jérôme Garcin, qui succéda au « Masque et la plume »   lui consacra un petit livre de ferveur «L’  irréprochable ami »(Gallimard) .

 « Je ne suis qu’un petit-bourgeois du Sud-Ouest qui a cru s’élever à la hauteur des grands Allemands incompréhensibles », écrivait-il, dans ce roman confession. « Un visage fin d’éternel romantique, un nez d’inquisiteur, des yeux bridés, une bouche sans lèvres, un port altier de connétable espagnol », écrit Garcin.  » Une sorte de Cocteau de gauche. »

Et là au cours de ma relecture-expertise  je  me sens divisé, perplexe ,tantôt enthousiaste, sous le charme, devant  des chapitres superbes de lyrisme vrai,  tantôt déçu par  des répétitions,  une chronologie  emberlificotée à plaisir,  des poses, des faiblesses narcissiques, de soudains effritements de la narration après  des  morceaux d’anthologie.  J’ai admiré des pages d’un beau romantisme « tremblé » sur des amours, puis regretté des embardées foutraques, savouré des passages secouants d’aveux, vraiment rares et  réussis,  mêlés à des préciosités et attendrissements  enfantins

Donc, on voit l’ancien spahi se démener pour monter la Radio de la Sarre, attirer des talents de Paris, faire des programmes de musique franco-allemande avec l’aide des généraux français et de pianistes germaniques mal vus des autorités d’occupation. En un mot le jeune Bastide doit faire aimer   la Culture au milieu des décombres. A 20 ans, pour ce pianiste fou de Ravel  il y a pire…

Oui, c’est une étrange vie « rêvée »  et paradoxale   pour un post-adolescent placé dans une période aussi trouble qui cumule  la chasse aux nazis avec une opération de séduction  des américains en  jeep.   Comment ne pas être à la fois, enthousiaste, naïf  et sentimental comme il le fut dans un pays qui manquait de tout, avec des  gens dans la rue  qui   mendient des cigarettes américaines, du charbon et des pommes de terre, et un peu de considération.

Mais visiblement, ce qui passionne notre moderne Lucien Leuwen  dans ce curieux « « duché » de Sarre récupéré par l’armée française,  ce sont les sentiments  pour cette   belle allemande aux yeux sombres  qui rappelle à Bastide le    romantisme rhénan tragique façon  Schumann et  Clara. Dans le genre romantique insondable, les correspondances mystérieuses sont si nombreuses qu’elles forment une musique du vertige d’aimer  sans toutefois  en faire résonner  l’insondable. On a , avec ces amours au bord du Rhin, un sentiment d’éclatement,  ou de maladresses dans l’extase.  Curieux comme dans cette œuvre les moments enchanteurs s’épanouissent sur dix pages pour se rétrécir dans les chapitres suivants.

 On suit sur une carte routière d’ Europe centrale  les  voyages   d’un couple amoureux, redoublé vingt ans plus tard par un couple presque semblable. Bastide fut-il l’amant de la mère et ensuite  de la fille ?   Une abondance de détails sur la vie en commune, les lits partagés, l’amour courtois dans les  auberges à édredons,   les dialogues qui sonnent bien, nous feraient croire qu’il y a même de l’inceste dans l’air… Beaucoup de références littéraires ponctuent ce livre situé dans la lignée du Giraudoux de « Siegfried et le Limousin » .  Si la fatalité et l’ absurdité de la guerre sont bien présents  ,  les  images culturelles foisonnantes  ne dissipent pas  le malaise face au   tragique de l’époque.

Le meilleur vient des portraits, celui du grand pianiste Walter Gieseking (surveillé  par la police militaire)  ou  celui de l’organiste aveugle André Marchal, spécialistes de Bach.. Là, purs moments jubilatoires. 

Enfin   l’ambition si évidente de l’auteur de libérer un lyrisme dans un mélange d’incandescence, d’amertume, et de nostalgie façon Aragon ,celui de « Blanche ou l’oubli » n’est réussie réussit qu’à demi. Des éclats, mais pas de fresque.

Apportons une pièce au dossier. Voici ce que le critique Pierre-Henry Simon disait de « La vie rêvée » en 1962 dans le journal « Le Monde » et qui peut s’appliquer à cette schubertienne « Fantaisie du voyageur ».

« Ce livre a des défauts, mais on le lira ; il est irritant et charmant, multiple et plein, et chacun y pourra trouver ce qu’il aime : de la délicatesse, du cynisme, de la morale bourgeoise, de la pourriture mondaine, une ombre de religion, des pointes d’érotisme, des indiscrétions, des clefs, le tout, à mon goût, trop peu lié et mal pris, au sens où l’on dit qu’une sauce hollandaise ne prend pas. Mais un homme est là, et c’est l’essentiel. « 

PS. je viens d’apprendre la disparition d’un excellent critique littéraire qui a exercé au journal « Le monde », Patrick Kechichian . Pierre Assouline lui rend un bel hommage en republiant une réflexion de Kechichian sur son métier.

C’est l’automne…

C’est l’automne. La plage des Corbières est devenue déserte. Les voiliers  se balancent ,vides.
La mer est calme, lisse, elle endort. L’eau est un sommeil, les vagues monotones et régulières s’étalent  là où des  baigneurs jouaient avec leurs enfants. On a  enlevé  le préfabriqué qui abritait les maitres-nageurs. Le bar en rotonde  a rangé  ses parasols dans un appentis ,  posé des panneaux de bois devant ses ouvertures, en prévision des marées à gros coefficient .

L’eau brille  par moments, c’est tout. Le sommeil des vagues grises sur les plages désertes  est  sans commencement ni fin .Quelques pécheurs bottés retournent à la bèche des endroits vaseux pour récupérer des vers. Un homme en ciré et bonnet marin marche en balayant le sable avec un détecteur de métaux. Points brillants   sur le ciment de digue : ce sont les éclats de verre des bouteilles de bières fracassées par quelques jeunes fêtards du vendredi soir. Alignement de volets désormais clos des villas, mélancolie des outils de jardinage bien rangés.  Il n’y a pratiquement plus de goélands et mouettes qui tourbillonnent et piaillent dans le ciel , la grippe aviaire a frappé en trois  semaines  et les  poubelles ne sont plus renversées par les oiseaux. Quelques cormorans déploient   leurs plumes noires sur les balises.

La fenêtre de ma cuisine surplombe une impasse goudronnée. Avec les premières pluies stagnent d’immenses flaques d’eau frissonnantes qui forment miroir pour les nuages. La grosse femme gaie qui chantonne pour venir prendre son courrier à onze heures a remis son châle. Hier matin les brouillards ont escamoté les marronniers du parc voisin et  rendent  fantomatiques les murets des courettes. La nuit, quelques rafales balancent   les paquets de fils électriques.. Un bâtiment de moellons au toit de zinc ferme l’allée. On y installe un échafaudage. Une famille avec quatre enfants a déménagé. Local vide.  Plus de cris dans la ruelle, jeux de marelle  effacés.

 Deux maisons de granit bordent le côté gauche de cette ruelle. L’une, haute, massive offre de mon côté un  haut  mur aveugle de pierres aux tons rouille avec des coulures de suie. Quand le soleil frappe entre onze heures et midi cette  muraille  s’éclaire de marrons sableux  avec des nuances de terre cuite, de laque rouge ,   ou de  brillances bleu céramique  que l’on trouve dans certains tableaux de Paul Klee.

Je vais prendre mon café à la terrasse de l’Hortensia, sur le quai Solidor. Ciel bleu net, voiliers qui s’inclinent, dont un bleu et blanc qui brille, long , effilé. Vent frais, papier du sucre qui s’envole.

J’ouvre Libé et lis un beau papier de Philippe Lançon sur l’expo Edvard Munch, à Paris, et je lis : » Chez Munch, la chevelure(féminine) est un attribut sexuel de l’angoisse. Elle serpente autour de sa proie comme les algues autour de la Dame du Lac. » Les algues ? Ici elles parsèment la route car les marées actuelles sont de coefficient 100.

Le café tiédit. La mousse qui tournait dans la tasse a disparu. La fin de l’article de Lançon qui parle de Proust déçoit un peu. A deux tables de la mienne une jeune fille rousse étroite avec un pull-over rose tient sa tasse à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable. Quand je referme le Libé   de lourds nuages ont assombri l’estuaire, le paysage a changé :   le voilier  effilé  a disparu, l’ étendue d’eau s’offre déserte, avec un triangle qui scintille. Le silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard.

La guerre est revenue en Europe. Les cloches de l’Eglise Sainte-Croix commencent à sonner lourdement. Je me souviens d’un des derniers poèmes de Brecht. « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
la neige, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Voyager,
Chanter. »
Être amical »

Grégoire Bouillier met le feu à la Rentrée littéraire

Pierre Assouline et la presse littéraire ont raison, les 912 pages de « Le cœur ne cède pas » sont hors norme.

Vraiment. Une sacrée spirale pour sonder une vie. Un bloc littéraire capital tombé sur cette Rentrée littéraire.

 En reprenant un fait divers sur un ancien mannequin, Marcelle Pichon, de Jacques Fath qui s’est laissé volontairement mourir de faim en tenant le journal de son agonie, Grégoire Bouillier propose un OVNI littéraire. Ce qui est fascinant dans ce livre-enquête « Le cœur ne cède pas » (Flammarion) touffu, irradiant, bavard, c’est que l’auteur, et sa pétulante collaboratrice Penny se font détectives amateurs avec un acharnement insolite pour sortir cette femme du fleuve des morts. Bouillier et Penny    ne cessent de traquer, en cercles de plus en plus larges, le moindre indice concernant cette Marcelle Pichon si fantomatique, une sorte de Nadja jamais rencontrée mais qui aimante les fantasmes par sa vie à l’écart et  le masochisme  de sa mort. Cette   éternelle fugitive n’offre au départ que des zones aveugles à Bouillier. Sa   belle silhouette de mannequin est une substance radioactive pour un imaginatif. On ne sait pas si cette belle a  quitté les autres, ses deux maris, dans une misanthropie grandissante, dans des crises dépressives, dans une émancipation déjà féministe, dans une conquête de liberté pour parvenir à de hautes régions de solitude. Les autres l’ont-ils abandonné ou c’est elle qui a fait le grand écart ? Et pourquoi. L’enquête multiplie les questions. On découvre donc au fil des chapitres(les épigraphes sont excellentes)  les parents, l’enfance, le mariage, l’arbre généalogique, la tombe, un passage météorique  à la télé, des coupures de presse décevantes sauf un article , à France-soir signé de Brigouleix.  etc…Et plus on avance dans le livre, plus les fragments de cette personnalité, ses pans d’ombre, si vastes, renforcent la fascination. Il y a tout un mouvement pendulaire d’excitations et de découragements de l’auteur rythmant l’enquête, et la dynamisant.

 Autre séduction : au lieu de réduire cette femme à une petite cellule biographique refermée sur elle-même, Bouiller radiographie une époque et quelle époque !  car avoir 20 ans sous l’Occupation  irradie et se charge de curieuses effluves comme dans un récit de Modiano-cité. Marcelle Pichon a sans doute eu faim pendant 4 ans, et elle se tue par le supplice de la faim.. Le texte met bien en évidence les balbutiements de nos deux enquêteurs, leurs moments désorientés, et l’espèce de ravissement qui les saisit quand un indice leur tombe sous les yeux. Marcelle Pichon se dérobe, apparait, re-disparait, approche ou s’éloigne ; elle permet des associations très imaginatives à l’auteur. J’ai senti comme un remords caché de l’auteur dans sa recherche fiévreuse qui traverse le bouquin comme si cette femme  devenait  le  centre de gravité  d’un souci intime  l’auteur et  une    danse tragique pour ressusciter de cette France misérable de la guerre et de l’après-guerre.  

La pression historique des années noires puis des années grises  recharge continuellement l’intérêt pour  cette femme et la rend emblématique. Les changements de monde, -avec l’explosion de Mai 68- sont notés et canalisent la tentation imaginative qui pourrait altérer le sens même de ce travail archéologique. On remarque, en outre, que cette période Covid parisienne   nous sensibilise à cette atmosphère, et à cette marche orageuse de l’Histoire.. Cela favorise la concentration mais aussi  un vagabondage onirique dans ce Paris  un peu modianesque de rues vides et de quartiers déserts comme si le Paris du  Covid rejoignait les heures de couvre-feu de l’Occupation. Un parfum de présences occultes émane de certaines pages et ce ne sont pas les moins intéressantes, comme si la l’agonie de cette femme devenait une hallucination, une hantise, un présage,  et nourrissait la ferveur tâtonnante  mais si tenace du romancier.

Ce qui m’a le plus séduit, c’est le ton de Bouillier :un style parlé     spontané, familier,  nerveux , vivifiant. Une manière de sans cesse faire des échappées spontanées, des digressions buissonnières, des télescopages de dates, des coïncidences qui persuadent que l’auteur a une mission, qui est de sauver de l’oubli cette vie-là, si énigmatique. Les éléments du train de vie de cette isolée forment alors un réseau pour trouver à la fois le sens profond d’une époque avec ce qu’elle dissimule derrière les clichés des livres d’histoire, les récits paresseux des journaux,  et les  clichés si   schématiques des journaux télévisés.  C’est ce qui m’a impressionné au cours de la lecture : cette volonté de jusqu’auboutisme, cette exigence si personnelle   de vouloir sauver une vie de l’anonymat ou des caricatures médiatiques. Le développement tentaculaire acharné de cette enquête joue comme un décapant et une sommation à se réveiller… Après avoir lu ce livre-document, on se dit que toute vie humaine est unique, mystérieuse, précieuse, contient un enchevêtrement de signes rares à déchiffrer et reste un défi perpétuel pour tout écrivain.  Le livre incite plus secrètement à un pardon pour notre inattention quotidienne envers ceux qui nous entourent..  Le scandale apparait que tout vie se volatilise dans la nuit. Une fois le livre refermé on regarde les gens qu’on croise dans la rue autrement. Il y a un étonnant bruit de feuilles mortes, de proches disparus, de portraits qui s’effacent. Des vagues d’humains  roulent dans la nuit.

 Il y a  donc de l’Antigone dans ce Grégoire  Bouillier. Il veut donner une sépulture littéraire à cette femme qui fut belle et s’infligea un terrible supplice.  Autre intérêt du livre :Bouiller procède comme André Breton dans « Nadja » en mêlant entre les pages  les photocopies et documents illustrés à la prose. Et comme André Breton-le-surréaliste, avec le plus petit détaille (par exemple que Marcelle Pichon adore les trains ou un certain type de vêtements blancs) Bouiller se fabrique tout un film, émet un faisceau d’hypothèses qui fendillent l’épaisse croûte de la banalité et de l’indifférence quotidienne. Il cherche une densité poétique derrière cette femme qui le hante et veut mettre à jour ce qui nous dépasse infiniment sur le plan rationnel.   Bouillier, par son talent   nous persuade qu’il n’y a rien de banal ni d’ordinaire dans une vie mais qu’elle est bordée de surnaturel de manière à la fois inquiétante, vertigineuse et électrisante.. Enfin l’humour, l’ironie, nous aident à suivre les découragements dans l’enquête, les doutes, les révoltes devant ce projet fou nous rendent l’auteur proche et sympathique. Il y a une  joie à découvrir avec l’auteur l’emplacement  où la femme est enterrée, découvrir qu’elle a eu un fils, deux mariages, etc. L’emploi des italiques est excellent, ainsi que les multiples références littéraires.

Le meilleur à mon sens est la manière dont Bouillier libère son énergie pour nous faire sortir du côté routinier d’une vie, et de retrouver le cœur du mystère d’un passage sur terre d’un individu. Là, c’est énergique,   finement  compassionnel, et ça  rappelle la ferveur de Truffaut dans « La chambre verte » quand il s’adresse à ses morts préférés. Je ne cache non pus de nombreux tunnels, des dialogues interminables et répétitifs avec sa collaboratrice féministe et vers la fin de pures pages de remplissage complètement inutiles.

Mais cette exploration enquête dégage une sacrée phosphorescence. Le livre secoue. Il mériterait un grand prix d’automne. Le Prix Décembre qui lui fut attribué en 2017 était d’un bon présage.

Relire « Guerre et paix », c’est pas mal du tout…

   Je ne vais pas m’extasier devant cette fresque dont la clarté   des phrases m’enchante toujours comme si sa prose puisait dans on ne sait quel oxygène. Une espèce de transparence de la vie comme elle va…  Mais le grand  Tolstoï a un avantage sur  pas mal d’autres écrivains(sauf Hugo ?)    c’est qu’il aime et fait aimer  le Bien ,la Bonté, la compassion, et qu’il adore tous ses personnages et escalade l’échelle sociale  dans une rapidité de récit  tonique.. Or, le Bien   est beaucoup plus difficile à appréhender et à traduire en mots, que de collectionner tous les thèmes freudiens avant Freud comme le fait son ainé Dostoïevski.

Revenons brièvement aux circonstances de « Guerre et paix » . .. C’est pour sortir de l’accablement où l’a plongé la mort de son frère Nicolas, tuberculeux, en septembre 1860 que Léon Tolstoï, 32 ans, s’enfouit dans le travail . Il choisit d’abord comme sujet, les Décembristes, des jeunes nobles qui tentèrent un coup d’état le 14 décembre 1825. Il en écrit trois chapitres qui sont le germe de « Guerre et Paix », mais en s’intéressant à ces jeunes gens, il remonte à leur jeunesse et se passionne pour les années 1805-1812.. En automne 1865 il a écrit la moitié du roman. Et là il publie en feuilleton cette première moitié tout en continuant à écrire entre 1865 et 1869 la suite dans « Le Messager Russe « 

L’action s’étale de 1805 à 1820, bien que l’essentiel du récit se concentre sur quelques moments clés : la guerre de la troisième coalition (1805), la paix de Tilsitt (1807) et enfin la campagne de Russie (1812). Ce qui  est admirable en relisant,  c’est la capacité du jeune Tolstoï à poursuivre  techniquement la composition de cette immense fresque  sans faiblir, avec un aplomb absolu, sans fatigue apparemment ni baisse de régime  alors  que  les brouillons sont pourtant énormes, avec ratures et chapitres composés jusqu’à 5 ou 6 fois. Et il mène son chantier sans faiblir, faisant se chevaucher des prédications et des opinions personnelles au milieu de l’action.  Bref, Tolstoï fonce tête baissée en voulant refléter une époque,  dans un bouillonnement d’images, de situations qui ne nuit jamais à l’architecture de l’ensemble. Il étale  ses problèmes personnels sur un ton d’historien (on sait aujourd’hui que la part autobiographique est considérable et qu’on peut mettre des noms de son entourage sur  de nombreux personages)   sonder les mystères du Temps, du Destin des peuples,  mais aussi de l’agriculture, du servage, des querelles  dans les états-majors, de la liberté sexuelle, et etc.  Il englobe a peu près  tout ce qu’on peut exprimer    de  l’étrangeté de notre présence-au-monde. Et au final  propose

un  fil direct, de la connaissance de soi à l’affirmation de Dieu.

Son ambition est démesurée, titanesque  et  paradoxe, ses personnages nous restent  familiers comme des amis fréquentés dés l’école. Avec lui les scènes                                                                                                                                                                                             mondaines, les amours privés, les secrets du cœur, les jeux des enfants, la fatigue ou la tyrannie des vieillards (admirable le vieux Bolkonski  se trimballant avec ses draps d’une pièce à l’autre  pour trouver le sommeil) tout sonne vrai alors  qu’il vire de bord sans cesse. A telle page il jubile en décrivant  les épaules d’Hélène   puis  quelques chapitres plus loin  il il    lui reproche cette beauté  si éclatante  quand  elle  s’éprend d’un autre. ….Rien n’arrête cet écrivain.   Son écriture  rend tout est facile, vivant, emporté, vrai !

Cette splendeur de l’imagination apporte à la fois un brillant des couleurs, et une pénétration psychologique qui nous jette dans  une étonnante proximité de chaque personnage(on connait mieux Pierre Bezoukhov ou Natacha, ou le Prince André que son voisin de palier).Mais avec la même rapidité, revirement, Tolstoï nous jette dans des abimes  d’étrangeté. Ces revirement  et carambolages psychologiques  sont stupéfiants de vitesse et de surprise.  Le prince André agonise, c’est terrible, mais soudain le narrateur nous glisse dans l’âme d de l’agonisant pour affirmer  que   ce qu’il ressent c’est « la légèreté de l’être » ,la délivrance ! Enfin débarrassé de ce corps encombrant en train de refroidir ,le prince André jubile.

 Il y a chez lui à la fois une jubilation sensuelle, une soif de vivre, et, au paragraphe suivant, surprise,   la révélation   un monde désaccordé , grinçant . le sublime et le  pitoyable se côtoient . Malgré ses bals rutilants, ses belles robes, des conversations fleuries, des uniformes chamarrés (qui enivrent  tant les cinéastes)  le narrateur   dévoile  le tissu des calomnies, les rumeurs, la versatilité, les petits intérêts  les flatteries,  et montre  que la superficialité règne partout à la Cour de l’empereur Alexandre .C’est clairement exposé dès les premières pages. Ce sont ces passages brutaux du chaud au froid, du joyeux à l’angoissé, qui m’ont le plus frappé dans cette relecture.  On en a deux exemples remarquables. André  Bolkonsky blessé à Austerlitz, est  étendu sur le champ de bataille. Il souffre. On croit que ça va être une scène pathétique. Pas du tout.  « Comment se fait-il que je ne voyais pas ce haut ciel, avant ? oui ! tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini. Il n’y a rien, rien que cela. Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix ; Dieu merci ! »

Autre exemple. Pierre Bézoukhov   est prisonnier des français, obsédé par l’idée de tuer lui-même Napoléon. Il est ,  affamé, épuisé par le froid, les marches, traumatisé   pour avoir assisté à  des exécutions .Le lecteur croit donc  que Pierre n’a plus de ressort, c’est alors que  Tolstoï nous surprend  :»Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointains abîmes. « Et cela, c’est moi, et tout cela est au-dedans de moi, et tout cela est moi ! » se dit Pierre » et ils(les français ) attrapent tout cela et ils le mettent dans un enclos fermé de planches ! Il sourit et alla s’étendre pour dormir auprès de ses camarades. »

 A chaque fois, Tolstoï nous prend à contrepied : la proximité de la mort chez le Prince André  recèle une révélation joyeuse. Les privations et souffrances de Pierre l’amènent à une morale de pureté. A  chaque fois,  la réalité extérieure ,les paysages  immenses, cosmiques, pénètrent dans une conscience  par une fissure et la bouleverse 

 On découvre que soudain le petit « moi » individuel » s’est transformé en immensité cosmique, et cette transformation positive de ses valeurs tient du miracle. Evidemment le lecteur se demande : bon ! l’âme est devenue un univers immense, et alors ?   En quoi cela accomplit une transformation des valeurs vers la Bonté, le Bien, la générosité, la compréhension de tout ? là, Tolstoï reste court. Il faut kle croire sur parole. Il affirme, il faut le croire.et comme son art est  si concret est  épatant,  si vrai (la vraisemblance chez lui est parfois  secondaire) on  aime  le croire.  Croire.La Foi.  Le roman baigne dans le religieux.

Une autre forte impression qu’on reçoit à la lecture est que le  roman entier  repose sur  un robuste plancher réaliste. Toute l’agitation effrénée qui saisit les moscovites qui évacuent leur ville dans la panique explose en détails magiques. C’est  l’obsession de Natacha pour sauver des tapisseries des Gobelins, ou la fatigue des domestiques devant les maitres qui changent d’avis sans cesse.   Tout est toujours concret, net, mis en perspective, cadré, avec des précisions subtiles dans   la description ( « Tout, les objets proches et les lointains, brillait de cet éclat cristallin et magique que l’on ne voit qu’à cette période de l’automne »), qu’il s’agisse  des   dialogues et de la subtilité pour définir  les classes sociales, de l’observation des gestes dans un diner,  des divers mouvements d’anxiété  la   veille d’une  bataille. Les moindres détails  d’une physionomie, d’un habit, d’un mobilier, nous  semblent  vrais parce qu’auréolés par quelque chose d’insolite et d’inattendu qui semble irréfutable. Dans les scènes de bataille, les zones de feu restent étonnamment claires dans les proportions et ce délicat passage  de l’observation des masses à celle de l’individu.

S’ il ne  ne nous épargne pas les cruautés,  les petitesses, Tolstoï compense  par des  notations  drôles et  inattendues  qui enchantent.  Quand la timide princesse Marie  est émue devant le jeune Rostov, Tolstoï compare le  charmant visage de la jeune fille  aux vitres d’une lanterne  qu’on allume le soir.  Autre trait d’humour inattendu dans les métaphores. Nous sommes au bal :« Les clochettes sonnent, les maitres d’hôtel se précipitent et-comme des grains de seigle secoués dans un tamis- les invités éparpillés se rassemblent en foule dans le grand salon, près de la porte de la salle de bal ». Comparer la noblesse à des « grains de seigle secoués dans un tamis » c’est jubilatoire. Quand le prince André est reçu en grande pompe, à Vienne, par l’empereur d’Autriche, il découvre qu’il est devant un niais qui ne sait pas quoi dire ; la scène est bouffonne et rappelle des épisodes de « La chartreuse de parme » que Tolstoï a lu de très prés..

 Il a aussi un don particulier    pour mettre en scène les incohérences de ses plus beaux personnages. Pierre Bézoukhov n’y échappe pas. Par exemple, Pierre veut laver son honneur de mari en provoquant en duel l’amant de sa femme, mais il ne sait pas tirer au pistolet alors que son adversaire est excellent dans les armes.. Il tire donc au hasard et c’est lui qui blesse l’amant de sa femme. Mais, au lieu de se réjouir d’avoir évité une blessure grave, il est déprimé. Pourquoi ? parce qu’il découvre, qu’au fond, il n’a jamais été amoureux de sa femme et que c’est lui, le coupable, lui le mari, coupable  de la tristesse dépressive de sa femme et il admet  alors  qu’elle aille se consoler dans d’autres bras. ..C’est tout l’art comique et de dérision de Tolstoï .

  Ce que les cinéastes(si  nombreux) ont  en général oublié de filmer c’est  la   cruauté sournoise avec laquelle le romancier bouscule et égratigne    ses plus ravissantes  héroïnes. Dans une scène de bal ,il nous décrit avec soin   les nobles  en train de calomnier   à qui mieux mieux le voisin , tous en train   de se jalouser sous les flatteries ,  bref  un lieu mondain  insupportable où  tout est faux,  mais     ce milieu frelaté  enchante Natacha, qui vit dans un microclimat de naïveté. Pire : à la fin du roman  Tolstoï saccage nos illusions. Il  nous révèle  que Natacha, mariée avec Pierre, est devenue une grosse femme sans séduction « on ne voyait qu’une puissante femelle » . Il précise : « on ne retrouvait plus sur son visage cette flamme vivante qui, auparavant, brulait constamment en elle et faisait son charme. »  Et Pierre ? Il est éteint, devient une sorte de personnage falot, mari pantouflard soumis à son épouse jusqu’au ridicule. On comprend que les cinéastes ne montrent jamais ces effondrements ultimes .Curieux cette manière finale de fracasser les plus beaux personnages.

D’ailleurs l’épilogue s’emplit de prévisions sèches, de formules froides, d’une habileté désinvolte, de règlements de compte envers les puissants. C’est une volée de bois vert pour ceux qui conduisent les peuples.

Car ce qui apparait c’est la haine de la guerre que distille Tolstoï tout au long de sa fresque.  Et il insiste sur le fait que dans l’action historique, c’est l’élément irrationnel qui l’emporte sur le projet poursuivi. Il assure que le génie de Napoléon, c’est du vent, que les généraux autrichiens, prussiens et russes, ces états-majors emplumés, chamailleurs, vaniteux   sont des incompétents qui ne dirigent rien du tout. Les soi-disant génies de l’art des batailles   prétendent régenter la nature, au fond tout va à l’inverse de leurs prévisions, nous dit Tolstoï.

 « Et là sur le papier toutes ces colonnes arrivaient à l’endroit indiqué au moment voulu, et anéantissaient l’ennemi. Tout était admirablement combiné, comme dans tous les dispositifs, et comme cela se produit avec tous les dispositifs militaires, sur le papier, aucune colonne n’arrive à l’heure désigné ni à l’endroit voulu.   Le seul qui comprenne quelque chose, c’est évidemment Koutouzov. Il préfère ne pas dire grand-chose, laisser faire le Destin (« la mer démontées de l’ Histoire  européenne »)… Nous sommes dedans actuellement.. Lui, Koutouzov affalé entre deux assoupissements, reste à l’écart des pathétiques   querelles d’égos de son état-major. Il n’a qu’une seule obsession :  ne pas faire massacrer dans de vaines batailles cette partie vive du peuple russe, qu’on appelle l’armée.  

Enfin, dans l’épilogue-règlements de compte, Tolstoï réserve ses coups les plus durs aux historiens auprès desquels il a cependant abondamment  puisé, et notamment Thiers.  « Lorsque nous examinons le développement de la science historique, écrit-il, nous voyons que d’une année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui est jugé bon est dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement. Mais cela ne suffit pas : nous constatons que des historiens écrivant à la même époque ont des vues diamétralement opposées sur ce qui était bien et ce qui était mal : les uns font un mérite à Alexandre de la constitution octroyée à la Pologne et de la conclusion de la Sainte Alliance, les autres lui en font grief. »

 A la    fin de de sa vie, Tolstoï ne cessera de condamner   le pouvoir tsariste et l’Eglise Orthodoxe.  Il compare le service militaire à un esclavage et affirme dans « Guerre et révolution » que l’enrôlement militaire ne fait qu’engendrer des « assassins professionnels ». En 1909, il est excommunié par le Saint-Synode pour avoir récusé le dogme de la Trinité. Bref, à la fin de sa vie, ce pamphlétaire qui vénère le peuple est devenu l’opposant obsessionnel par excellence.