Notre été 1973

Ce fut un drôle d’été 1973. Je venais d’avoir trente ans .J’avais loué pour juillet une vieille demeure délabrée dans une clairière de la   forêt du Mesnil, pas loin de Saint-Malo.  Petit déjeuner dans la brume le matin et   plateaux d’huitres le soir… Je me souviens du cri à midi :  « Débouchez le cidre !!  Venez les enfants !!!  A table!!!»

C’était l’époque où les amis de Paris débarquaient à l’improviste. Cet été là il y eut Jason et sa femme Cécile, les Morel, André et Irène, et Sandra qui courait en survêtement dans les sentiers forestiers.

 Je devais me débrouiller seul avec les deux filles car Vera, ma femme, harpiste, commençai à être très demandée professionnellement. Elle remplaçait souvent la deuxième harpe à l’Opera de Paris. L’été on la demandait pour  les festivals de  Vérone et d’ Aix en Provence.

J’attendais donc les grandes vacances avec appréhension.  Je me souvenais de l’été précédent. J’en avais marre de conduire les enfants à l’école de voile, aux marionnettes, au zoo, au cirque, marre de les habiller, chausser, peigner, de les amuser, de les frictionner avec des lotions antipoux, de recoudre des boutons, de les aider à attraper des papillons, de changer des draps, pendant que Vera jouait de la harpe.  J’en avais marre aussi d’ouvrir des douzaines d’huitres pour des potes qui  ne m’aidaient en rien et  vidaient les bouteilles de Muscadet  en s’engueulant à propos du film de Jean Eustache « la maman et la putain » qui avait été l’événement de Cannes.

 L’été est propice aux bilans.  Je me souviens surtout  du soir où  Jason(qui n’arrivait pas à financer  son film sur Ingmar Bergman)  avait déclaré  que notre génération n’avait   « rien foutu !… Oui, nous avons tous plus de trente ans et nous n’avons rien foutu !…pantins exaltés !!!verbeux !!!..nous sommes de pitoyables fugitifs de Mai 68..mais personne ne nous poursuit.. Nous sommes les plus nuls des nuls..« 

Sa voix tranchante et acide  à la Saint-Just résonnait à la lisière de la foret.

André, lui, pétrissait de la mie de pain, et affirma   que nous avions tous succombé à la raillerie ce qui nous empêchait de choisir un camp. Je pensais surtout que nous étions en train de cesser d’être jeunes en poussant des caddies emplis des pots pour bébé. André, qui travaillait à Ouest-France nous affirma que les Catholiques bretons résistaient vaillamment à la modernité, mais que les Communistes seraient   les cocus de l’Histoire. Enfin, dit Sandra, nous avons eu notre Révolution, elle était sexuelle, situationniste… et beaucoup d’amour sans réponse de votre part.. Bla-bla…bla-bla..  Simplement, nos cœurs demeurent vides comme un appartement neuf  à vendre qui ne trouve pas d’acquéreur.

Tout en surveillant mes deux   filles qui prenaient leur bain en jouant avec la mousse, je   me demandais si nous vivions désormais à l’écart de la Grande Histoire, logés dans une petite caverne de Platon sympa avec frigo et grille-pain… J’avais rangé ma bibliothèque et sournoisement caché » l’homme unidimensionnel » de Marcuse et « Que faire » de Lénine.   Nous fabriquions désormais du présent, un présent renouvelable déroulé comme un rouleau de tissu gris, un présent frais quand on ouvre la fenêtre le matin, le présent et son étendue d’eau calme qui ne reflète rien et nous évite toute incursion dans le passé, l’enfance, nos parents, nos origines sociales.  Je me lis à fréquenter  les bars  certains soirs. Quelques jeunes femmes  délurées , à pantalon évasé et fluo , aux cheveux rose-violet  et d’un accès facile  et qui trouvaient tout  « marrant » au deuxième Ti punch  se montraient disposées à une forme d’échangisme de bon aloi.  

Plus de trente ans ont passé. Maintenant, Jason parle aux pins du Sud-ouest. Il a des revanches à prendre …Le producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien ?… Il en est resté deux  boites en fer sur un coin d’une terrasse et une table de montage qui prend la poussière. Sandra , elle,   après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’est  mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » .Elle est prof de yoga dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle me l’avait  écrit, de l’ile de  Suomenlina, en Finlande…

Que d’esprits meurtris, aiguisés et désolés, quelle révélation de notre nudité au cours de cet été-là.  A la fin de Juillet, les amis partis, la Création toute entière bruissait d’inspectes dans le jardin retourné à l’état sauvage.  Je glissais le long des routes bocagères qui mènent de Combourg, à Dinan. Herbes, vagues, haies, nuages, collines, étangs rapetissent dans le rétroviseur.

… J’arrêtais souvent la voiture devant la mer, vers Saint-Jacut. Les filles couraient sur des langues de sable pour faire décoller un cerf-volant. Le soir   des nappes de mercure dans l’estuaire … La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage    dans le frottement des brosses contre le pare-brise, les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises. Le crépitement sourd des jets l’eau contre   la tôle de l’Alfa je l’entends encore. Le portique s’éloignait.  L’absence de Vera me pesait en cette fin d’été.  J’avais épuisé tous les jeux possibles avec les filles.

 Et puis il y eut l’achat d’une gravure de Jacques Callot un dimanche. Je l’avais découverte dans un vide-greniers de Lanhélin. Mal roulée, son papier épais portait des taches rousses et s’intitulait « La pendaison ». On voyait sur la gauche des troupes en armes, piques alignées, mousquets à l’épaule, officiers avec bottes à revers et chapeaux à plumes. Ils   se tiennent   près d’un énorme chêne. A ses branches basses des grappes d’hommes sont pendus comme des fruits mûrs. Ce sont des voleurs, dit la légende. Sur une longue échelle un moine tend un crucifix.

En découvrant cette gravure de Callot, j’eus un flash :  je me demandai alors si ces grappes de pendus, ce n’était pas le symbole de notre génération. Nous étions pendus les uns après les autres, pendus dans du coton, dans un douillet confort, mais pendus quand même, engloutis et anonymes sous les néons des hypermarchés, pendus et   perdus   dans les travées de produits d’entretien, avec une maturité dont on ne sait que faire.   

Les enfants me demandèrent pourquoi j’avais acheté cette affreuse gravure. Je mentis en disant que je m’intéressais à la guerre de Trente Ans. Je ne dis pas : nos trente ans. Elles écoutèrent distraitement. Elles préféraient observer les rochers blanchis d’écume   et les dunes  qui couraient le long de la côte.

 Le lundi je raccompagnai les filles au train, à la gare de Dol.

Au retour, dans la voiture, une lourde odeur de pré fauché ; la paille qui sèche et cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide, le ciel haut et clair, les champs lointains forment des vagues d’herbe, des vagues de collines, prairies qui naviguent entre ombres et nuages … Le chant divin de la campagne…

Le petit déjeuner des infirmières en juin

Ce matin de juin, à sept heures, je sors de l’hôtel pour aller trois rues plus loin   prendre un café dans la via  Giovanni Battista Morgagni C’est un petit bar  à reflets de palissandre.  J’aime son serveur âgé, à veste blanche impeccable, il   circule devant des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes  constellées  de médailles dorées . Ses gestes sont précis, lents, réguliers,  avec une pointe de solennité même quand il y a une foule empressée.  

Quand je franchis la porte, des infirmières piapiatent, volubiles et chantantes, rayonnantes, elles viennent  de la polyclinique Umberto Premier toute proche.  Je me faufile jusqu’au bar entre deux blondes  en train de s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant leurs montures Dior. Une autre lisse ses cheveux châtains et met une espèce de chapeau de chasseur tyrolien orné  de longues plumes noires bleutées de coq de bruyère, caractéristique des Bersaglieri. Ce détail rend la scène plaisante, presque carnavalesque.

Devant moi , le serveur  pose un granité de citron qui  fond doucement dans la coupe en verre taillé et ça devient un amas de neige fondue transparente.  Femmes entre elles.. Altières, joueuses, distraites, rieuses,  fantasques,  avec les riches arômes des parfums offerts en général pour la fête des mères .Les corps libres sous les blouses. L’une menue, avec une peau très blanche et de gentils yeux verts tapote sur un portable à l’écran cassé. Elles ont entre 25 et 40 ans , elles font partie de cette génération exaltée d’amour et de coquetterie, génération régnante, ardente et encore ascensionnelle.

L’infirmière   proche a un visage lisse, un profil parfait et un maquillage si soigné et des cheveux impeccablement tirés qui font penser à une hôtesse de l’air.  Elle déboutonne le haut de sa blouse pour montrer à son amie un débardeur à rayures Je plonge dans les parfums capiteux.

-Tu sais ce que c’est que la parousie* ?

-Non.

-Il m’a demandé ça avant de monter dans sa bagnole…

L’atmosphère de ce bar matinal est vive avec toute cette brigade blanche remaquillée à neuf.  Transparences de feuilles dans le verre cathédrale proche de la porte. Ça   bavarde avec entrain, voix volubiles entremêlées, accents rauques, fou rire soudain comme des lames acérées et étincelantes. Quand je pense que tout à l’heure je retournerai à l’hôtel, décrocher la clé au tableau,  devant ma machine à écrire, seul et muet , à écouter les bruits de couloir, les femmes de chambre qui claquent les portes,   en pensant que je n’écrirai jamais « Guerre et Paix » ni même  « La dame au petit chien » de Tchekhov. Ces Russes, quand même, cette manière de mentir magnifiquement…

Heureusement tout contre mon épaule   une fille à beaux cheveux noir corbeau   montre son genou à sa copine. Un genou rond, blanc, lisse, crémeux, plein, immense, vertigineux.

J’imagine les heures creuses de la nuit  dans parmi les couloirs et escaliers déserts, aux reflets de linoleum. Les boites de gants stériles prés du clavier d’ordinateur, le placard à bandages,  l’anneau du Scanner    et sa bouche d’ombre  derrière les stores, la barre lumineuse verte qui clignote à l’extrémité du couloir vers le service   traumatologie, et  ces heures  quand  il ne se passe rien, ce sournois colletage avec la Mort qui traine sa faux dans l’ascenseur .Ce qui a dû flotter de désœuvrement et d’ennui pour ces jeunes femmes au milieu de la nuit, cet éternel entresol, un magazine feuilleté dix fois dans cette ambiance de catacombe.

 Enfin, le miracle du matin ! Les premiers oiseaux chantent ! Cloches du campanile. La sortie bavarde et ensoleillée   de ces infirmières dans la cour, la folle réverbération du milieu de l’allée, jambes nues, mollets découverts. Soleil jusqu’au portail. Scintillements de la rue, épaisseur noire  si belle des platanes.

  C’est vertigineux d’être à la fois si proche d’elles, dans le parfum musqué et orientale de leurs chevelures, la tasse de café à la main, au beau milieu de cette cargaison magnifique de jeunesse et de maturité, et quand même séparé d’elles  par tant de saisons. Volupté de leurs jambes, notamment celle qui d’un petit coup du pied gauche, ôte sa ballerine pour gratter son autre pied tout en cherchant de la monnaie dans son sac-panier.

Le serveur et sa calvitie avancée reste impassible devant cette assemblée de femmes, il s’affaire autour de la machine chromée qui siffle, chante, suinte, fait bouillonner du lait dans un petit pot de métal.

Ces jeunes femmes sorties d’un tableau de Botticelli, là, ce matin comme si c’était Pâques, ou la Résurection.  Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.

Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes. Elles s’en vont bras dessus bras dessous, légères sur les taches du soleil,   et s’éloignent dans leurs parlotes. La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe sur un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié   assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue  et ses grands immeubles blancs me semble soudain posséder   une précision photographique  irréelle, prophétique d’un autre monde   et surtout traduire  la limpidité cristalline  de ma joie  dans cette matinée romaine.

Je commande un autre ristretto.

*La parousie, c’est le retour glorieux du Christ sur terre, à la fin des temps. Précisons que le Seigneur ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup.

Avec Dominique Rolin, deux femmes un soir

J’ai longtemps vécu à cent mètres de l’appartement de Dominique Rolin, rue de Verneuil. C’était une femme charmeuse, distinguée, souveraine, avec  un regard d’une beauté cristalline, et un rire qui montait très vite, spontané, vers les aigus, à se faire retourner tous les passants du quartier.

  Je savais, par une attachée de presse indiscrète, que Dominique avait une longue liaison avec l’écrivain Philippe Sollers, et que tous deux avaient l’habitude de partir, au milieu de l’hiver, pour Venise. La présence de cette romancière était si enjouée, si savoureuse que lorsque j’appris sa mort, à 98 ans, le 15 mai 2012, j’ai eu un mal fou à y croire. Il y a des gens dont la personnalité est si forte, qu’ils poursuivent leur musique vitale en nous bien au-delà de leur disparition.

Bref, Dominique me manque. Sa tête penchée, son rire, ses questions drôles, sa familiarité somptueuse, son éclat.

J’avais lu d’elle -bien avant de la connaitre – « Les marais », roman paru en 1942. C’est un livre coupant, amer, secouant, sensuel, un règlement de comptes familial. Et le portrait d’un père qui dévaste son entourage.  

La cellule familiale était décrite comme un champ de bataille, le terrain de toutes les menaces et de  tous les affrontements et déchirements. J’ai su plus tard combien ce livre comportait d’autobiographie. Il ramenait à l’enfance bruxelloise de l’auteur.

 Ensuite j’avais aimé « Le gâteau des morts ». Ecrit en 1982, dans ce texte pugnace, audacieux, Dominique Rolin inventait   sa propre mort, le 5 août 2000. Elle imaginait son agonie avec une rudesse qui rappelait les  danses macabres du Moyen-Age.  Elle traitait ce thème   avec un éclat insolent, une vigueur colorée à la manière flamande. Ce n’est pas pour rien que son peintre préféré était Breughel l’Ancien. L’auteure, délirante, heurtée, méthodique, pythique, sautait par-dessus le mur des Lamentations et du bon gout pour affirmer une curieuse   exaltation. Il y avait à la fois de la jubilation et de la sauvagerie. Le thème amoureux était tenu par Jim, ce personnage masculin était Sollers.

Ce qui m’avait le plus frappé, c’était la lumière impitoyable sur le corps humain,   dans une  cette prose qui mêlait  présent et passé dans un pur mouvement de conscience, dans un flux qui se détachait du réalisme  et parfois de la vraisemblance. Dominique Rolin appuie toute son œuvre sur des rêves, des phantasmes et des obsessions pour sonder son espace du dedans.  Elle   ne se limite jamais, ne se censure ni ne mutile son imagination. Elle plaide pour « la folle du logis » vie libre, divagante, personnelle, reconstituée, détachée du rationnel, et d’une sincérité aux embardées stupéfiantes.  Le surréalisme n’est jamais loin. Elle vous jette  dans des  fulgurances, des paradoxes,  des alliances insolites et des sensations cénesthésiques.  Son expérience métaphysique   se fonde sur la dialectique entre la vie et la mort. La vaillance du style possède  un  tranchant, un  coté charnel, des décalages et  des rythmes brisés qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Je viens de lire  « deux femmes un soir » , publié en 1992, donc cinquante ans  après « Les marais »  et je retrouve le même dynamisme de sa prose,  des phrases pleines d’aventures, de singularités, de chamailleries avec soi-même, de soudaines perspectives d’outre-tombe paradoxales, avec  rebonds, dérapages, paradoxes.

 Une mère et sa fille s’affrontent violemment le temps d’un soir.

Nous sommes un jeudi de l’Ascension. Constance, invite sa fille Shadow à diner dans un restaurant qui ressemble à la brasserie du Lutetia. C’est un rituel  ,entre elles,  tous les deux mois.  Les chapitres font alterner méthodiquement la voix de la mère et celle de la fille. Stéréophonie à deux voix opposées.  Constance est imposante, sûre d’elle, égoïste, impériale, jouisseuse, collectionneuse d’amants, orgueilleuse, battante, d’une coquetterie théâtrale qui prend d’innombrables aspects, mais elle est aussi terrorisée par la vieillesse et la décrépitude, et l’effacement progressif de sa beauté.  Constance   célèbre la vie avec l’ emphase   d’une femme que la mort épouvante.

Shadow, elle, est introvertie, austère, un peu vieille fille, mais apporte une redoutable intelligence blessée.  C’est la voix de l’humiliation subie depuis l’enfance. Sous son air frileux, elle radiographie bien  sa mère, dénonce ses comédies et ses obsession physiologiques. 

Entre les amuse-gueules, les vins, la sole et le plateau de fromages, la mère provoque la fille, qui résiste ou contre-attaque.

Sous le regard impassible du maitre d’hôtel ces deux femmes, mélangent le vrai et le faux, les souvenirs et le présent, dans une traque pour dévoiler la substance intime de chacune d’elle.   Hardiesses, mauvaises pensées, séductions puis  dévoilement accablant ,  esquives et attaques : c’est une surprenante atmosphère électrique de deux femmes qui s’envoutent l’une l’autre.  Parfois jaillit la clarté d’une soudaine tendresse. C’est au théâtre ce soir, entre une femme somptueuse vieillissante qui a peur de la mort, et nargue sa fille qui, elle, a peur de la vie.  Quelques brèves notations, comme des didascalies, restituent  l’ambiance brasserie  jusqu’au moment  où la salle se vide , quand  les serveurs  disposent les chaises sur les tables pour balayer.

Avec beaucoup d’habileté, souvent de l’humour, on sent, au fil des heures, la fatigue saisir les deux lutteuses. Parfois   le passé tombe lourdement sur la table. Notamment le suicide  inexplicable d’un fils. Puis  apparaissent  des  souvenirs  précis,  des vacances  dans des dunes,  un   premier mariage désolant  suivi d’une  rencontre amoureuse en 1944  avec un soldat anglais devenu le fidèle compagnon de Constance.

 On apprend aussi, au passage que la fille s’acharne à essayer de   finir un roman. Des moments de tendresse et de réconciliation apparaissent au dessert, puis le long des rues du VI arrondissement et surtout sur un banc de la place Saint-Sulpice. Les décalages entre le dit et le non-dit sont parfaitement conduits.

La réussite du roman tient à ce mélange de flamboyance dans les pensées   maternelles et de crispations lucides d’une fille inhibée.

Un seul désagrément : les trente dernières pages sont de trop, piétinent, ce qui est dommage car la confidence nue, le cri, l’inquiétant de deux vies (les deux faces d’une même personne ?…) révèle l’étrangeté d’une vision absolument  subjective. Une âme orgueilleuse, pleine de défi, sèche, ardente, déchirée, implacable s’épanouit sous nos yeux.  Remarquable. De plus, la résonance métaphysique noire, loin de toute emphase, s’exprime dans une fascinante plénitude d’écriture.                                                                                                      

Faites moi un bon papier d’ambiance !

Cet été-là, comme nous ne savions pas avec quoi remplir le journal, le rédacteur en chef nous convoqua, nous, les rares   journalistes encore présents à la rédaction pour nous demander   à chacun ce qu’il appelait « des papiers d’ambiance «.

 La règle  était   de  «  jeter des couleurs violentes » pour réveiller le lecteur et lui donner envie de partir. Chaque journaliste se voyait désigner une capitale européenne. Il avait 4 jours et deux billets d’avion pour voyager, noter, et  rédiger l’article

Sachant que j’avais vécu longtemps à Rome, on  me désigna  pour raconter » la Ville éternelle » sa Dolce Vita, ses fontaines, ses palais, ses nuits chaudes,  ses églises baroques, ses belles touristes lascives ,  ses pèlerins vaticanesques,  son farniente .L’ambiance quoi.

Le lendemain, après  atterrissage difficile  à Fiumicino  je  retrouvai cette chaleur moite qui annonce une journée orageuse orageuse et ce ciel gris qui peut planer sur la ville pendant quelques  heures.

  Je déposai mes bagages dans le petit hôtel vieillot près du Campo dei Fiori que j’avais fréquenté   si souvent .   Je demandai à la brune bouclée  à robe fleurie assise à la réception où était  le charmant couple âgé  qui  tenait l’établissement jadis .

-Mes parents sont morts.

 Elle ajouta :

-Vous les connaissiez ?  

Puis :

-Vous venez pour le tourisme ?

– Pour le travail. Je viens pour écrire  un article.

-Sur quoi ?

-Sur Rome. Ça s’appelle « un papier d’ambiance. »

-Ah.

Silence.

– Le problème ici, ce sont les sangliers.

-Les sangliers ?

-Oui, il y en a plus de cinq mille dans les environs de Rome et dans Rome. Ils renversent les poubelles.

 Elle ajouta :

-Les sangliers et les rats.

-Les rats ?

-Oui, le soir, vous les verrez courir sous les voitures surtout vers la Conca d’Oro.Vous devriez y faire un tour.
-Ah.

Puis elle me tendit la clé de la chambre en forme d’étoile.

-La 4, côté cour, au premier.

Elle ajouta :

-Oui, la mairie va faire construire des palissades anti-sangliers.

-Oui, dis-je les sangliers et les rats.

  Je me dirigeai vers l’escalier. Je retrouvai le même tapis marron avec les mêmes tringles de cuivre ternies Rien n’avait changé dans la chambre. Je reconnus la lourde armoire sombre avec une cale sous un des pieds,  et la robinetterie à l’ancienne qui surmontait la baignoire et ses pieds de griffon.  Les deux gravures de Piranèse étaient  toujours là entre les deux fenêtres et le  petit canapé  vert olive un peu défoncé. Une tristesse aigue s’empara de moi et je craignis de voir le jeune fringant homme que j’étais  en 1977 sortir de la salle de bain et se moquer de l’homme grisonnant qui venait de poser sa valise.

Quand je ressortis, un grand soleil était revenu sur le quartier  .J’avais oublié la splendeur baroque et l’échelle démesurée étincelantes des choses à Rome. Je retrouvais les murailles d’un brun orangé poudreux qui me rassuraient dans les ruelles .Au fond, je n’avais aucun angle d’attaque ni aucun plan bien précis pour mon article.. Je me fiais au hasard.  Je dérivais en humant la ville, avec mon carnet dans la poche gauche de mon blouson et  mon stylo dans la poche intérieure.  Au Colisée des enfants bouclés proposaient des bouteilles d’eau minérale, comme jadis. Des touristes  multipliaient les selfies  à coté   de faux gladiateurs romains. Ne reviens pas Cicéron.. Je retrouvais   le largo Torre Argentina, son animation, ses tramways brinquebalants et crissants. Et en contrebas il y avait toujours ces  ruines herbeuses où se faufilaient  des  chats .

Via del Vantaggio, un concierge à cheveux gris impeccables, avec un long tablier vert lavait au tuyau d’arrosage le marbre d’un couloir d’un palazzo. Au fond, on distinguait   une cour  avec un palmier et une Alfa Romeo étincelante . Je ne sais pas pourquoi cette image me plut et je décidai d’ouvrir mon papier là-dessus…

Je déjeunai dans une vaste brasserie. C’était une haute salle voutée avec des familles nombreuses italiennes qui occupaient de longues tables en bois .On parlait et riait fort. Des enfants couraient entre les tables.  Je repensai à  ma propre famille, quand mes trois filles étaient petites et couraient  derrière le bar  d’une pizzeria de la Place d’Italie.  Je  bus   quelques verres de Barolo pour faire fondre ces   images si anciennes qu’elles me semblaient celles d’un autre et d’une autre époque..  

L’après-midi je montai et   descendis des escaliers qui menaient au Forum, à la Villa Medici puis je  fis  un tour Piazza Navone noire de monde .L ‘eau pâle dansotait  toujours dans les bassins avec  ses  colosses  de pierre  à gros mollets.

Quand le soir le soir tomba je me suis calé sur les marches face à la Basilica Santa Maria Maggiore. A l’intérieur les dalles de marbre m’intéressèrent davantage que les Christ, les Madones. Je notais surtout la multiplication des longues files d’attente devant les confessionnaux énormes. J’essayai d’imaginer la montagne de péchés qui devaient se murmurer dans la pénombre. Je me demandai si les prêtres, en fin de journée se sentaient contaminés et souillés parce qu’ils entendaient. Une infinie lassitude les envahissait-elle  devant  la monotonie de ce qu’ils entendaient ?  Je m’imaginai menant une autre vie, avec un col romain, une soutane impeccable, des chaussures noires à semelle épaisse, la tête penchée pour l’écoute , le cœur  compatissant, prenant  vraiment en pitié ces âmes  en peine qui devaient bredouiller  tout  bas avec ces hésitations. Les prêtres soulageaient, consolaient, rassuraient eux ! Il suffisait de regarder ces files d’attente dans la basilique. Moi Je soulageais, je consolais, je rassurais qui avec mes articles ?

 J’étais un las d’avoir tant sillonné des quartiers pour pas grand-chose.  Pour me réconforter je pris un bus et me rendis via della Consolazione . A chacun de mes voyages je venais je me réfugier   dans une petite place peu fréquentée. J’avais découvert cet endroit par hasard avec Constance, au tout début de notre amour. Il y avait toujours les mêmes trois tables sous des arbres, avec des carafes de vin blanc légèrement pétillant et des gressins. Il n’y avait plus les bras blancs de Constance.

 Je commandai des spaghetti vongole. Je relus les rares notes prises dans l’après-midi et dus me rendre à l’évidence : elles étaient sans intérêt. Je décidai donc de parler de ce   qui m’avait toujours fasciné au cours de mes fréquents séjours  : le ciel romain .Surtout  les   premières heures de la matinée, à l’heure des arroseuses municipales qui éclaboussent les trottoirs  et les kiosques à journaux.  Comment décrire cette lumière si vaste, si fraiche, diaphane, cette légèreté gazeuse    qui forme ouverture immense au-dessus des toits comme une grâce répandue sur nous tous et qui recommence chaque jour à nous bénir. C’était   comme si le ciel et la terre venaient juste de se séparer. J’imaginais que les camions -bennes   des services municipaux emportaient chaque matin toute la luxure de nuits érotiques romaines  qui devaient bien avoir lieu quelque part dans un quartier auquel  je n’avais pas accès. 

Le vin blanc  dans la carafe-un gout sec d’Orvieto-  m’égara vers des rêveries des jardins et de nymphes plantureuses. Cythère n’était pas loin.

 – Scusi Signore !

Je relevais le nez de mes spaghetti.  C’était la haute   serveuse souriante scandinave   qui me signalait que mon blouson avait glissé de la chaise.  Je ramassais   les allumettes qui s’étaient répandus sur les petits pavés noirs brillants ,incrustés de mica, comme polis par l’usage.

Le deuxième jour , je me rendis à  Ostia Antica .Mauvaise pioche Des hectares d’herbes, un vent  fort, une espèce d’amphithéâtre, des flaques d’eau trouble  et des groupes touristiques errants  pour se retrouver devant une cafeteria  en travaux. Nul,n nul nul.

 Le matin suivant apporta le miracle. J’avais pris au hasard un tram qui remontait la large  et bruyante Via Nomentana ,puis je marchai  le long d’immenses villas blanches  jusqu’à la Piazza Galeno. Mon regard fut attiré par un pompiste d’une station- service. Il était assis sur un fauteuil camping de toile , appuyé contre  une cage de verre  sale qui abritait des bidons d’huileetg des produits lave-glace L’homme  âgé portait une casquette plate et une combinaison graisseuse. Il lisait avec une loupe la Gazetta del sport. A ses pieds, un seau à champagne contenait   une botte de minces cierges. Un chien-loup était assoupi sur un vieux morceau de moquette  huileux. Je m’approchai et lui demandai s’ il connaissait bien le quartier .

-Quarante-sept ans que je suis ici.

– C’est un beau quartier, dis-je, il y a des ambassades.

 Il se roulait délicatement une cigarette sans  se presser .

 -Si on veut.  

Il alluma sa cigarette  à la flamme molle et fumeuse d’un Zippo .

– Oui. Quarante sept ans. J’ai connu Aldo Moro.il venait souvent le lundi  faire le plein  avec son  chauffeur. Il m’offrait des cigarettes américaines . Un type si gentil. C’est le Destin. J’ai mis une rose rouge là où on l’a trouvé dans le coffre d’une voiture.

Il s’interrompit pour servir une fluette conductrice qui avait klaxonné et se maquillait.

 Ensuite il me parla d’un tramway qui avait brulé là, et qu’il avait eu la peur de sa vie à cause de l’essence. Et il enchaina sur tous ces romains  complètemetns cons qui téléphonaient en faisant le plein ce qui était dangereux car les ondes électriques des portables  pouvaient  provoquer un incendie et faire sauter la citerne.

Je crois qu’il était flatté que je note ce qu’il disait.

  Puis, voyant que je regardais une grande villa style Mauresque, avec des  volutes  de plâtre  encadrant les fenêtres  il me dit :

-C’est là qu’il y avait un des plus beaux bordels avant-guerre.  Tout le gratin, autour de Mussolini venait là.

Il ralluma sa cigarette.
-Ah, on a beau dire, mais ils savaient s’amuser à cette époque-là. Gros silence. Soucieux de garder le contact, je dis lâchement :

-C’est certain, c’est certain.

-aujourd’hui je ne me plains pas, mais c’est plus pareil. il  reflechit longtelops en grattant  le crane de son chien.  

– L’hiver dernier un élagueur d’arbre est tombé dans le jardin de l’ambassade du Brésil. Et si vous saviez  le  nombre de jeunes qui  se tuent Via Nomentana  à cause des trous dans la chaussée. C’est le Destin.  

J’essayai de le ramener vers l’histoire du bordel.

.-Et maintenant, qu’est-ce qui habite dans cette villa ?

-Tout un tas de vieux friqués. Ils sont bichonnés par des jeunes religieuses hollandaises.

-Oui, une congrégation, reprit-il, des religieuses toutes proprettes, jolies, en gris avec un petit bonnet blanc.

Je continuai à écrire tout ce qu’il me racontait, plein d’entrain dans ce soleil.  Je sentis enfin comme une tiédeur et une douceur m’envahir, ça devait être parce que je tenais enfin le cœur mon article.  Je me débrouillerai bien avec ça et l’histoire du bordel du temps de Mussolini, le rédacteur, qui aime les films érotiques, va adorer ça. Par quels chemins le cœur d’un journaliste, pensai-je, goute une si parfaite plénitude qu’elle finit par se diffuser dans tout son être ?   

-Vous ne voulez pas m’acheter un cierge ? 

Je lui en pris un mais ne savais pas trop où le mettre.

-A propos de cierges, dit-il, vous voyez j’ai connu un type il travaillait dans un garage près d’ici.  Il se laissait enfermer le soir dans les plus belles églises   et la nuit, il raflait des ciboires, des candélabres, il découpait des petites toiles, qu’il enroulait et entreposait dans un confessionnal. Et le matin, il sortait en douce dès que le sacristain ouvrait les portes. Il a gagné un fric fou. Ça a duré un bout de temps mais une nuit, il a voulu   monter sur un autel, grimper et se tenir en équilibre sur le tabernacle, très haut, pour prendre une relique d’un saint, c’était un bout de doigt je crois, et il est tombé. Tué net sur les dalles.  C’est le Destin. Vous voyez, y’ a une justice. Pauvre type, il a laissé un gamin.

 Le reste de la journée, je restai sur un banc du parc de la Villa Torlonia, à relire mes notes et à les ordonner.

La lumière me semblait plus haute, plus radieuse, bienveillante,  superbe sur les  toits. Jamais Rome n’avait été aussi splendide pour s’embarquer vers le soir.Je voyais des nappes blanches s’étaler  partout .

Au crépuscule je m’enfonçai dans les ruelles tortueuses qui serpentent entre le Tibre et la Piazza del popolo. Je m’arrêtai devant une vitrine d’antiquaire. Sur des dessertes de marbre rose, il y avait deux angelots dorés qui souriaient, qui ME souriaient. Puis je croisai une bande d’adolescents qui revenaient sans doute de la mer. Ils plaisantaient, chahutaient entre eux et se repassaient le sac doré tressé d’une fille comme si c’était un ballon de rugby. Et je pensai bêtement que le Désir, à cet âge-là, est délivré de toute tragédie ce qui est sans doute faux, mais c’était agréable de le penser.   

La terrasse

Nous avions loué en juin une demeure qui dominait la baie de Paimpol. On accédait à l’extrémité de la presqu’île par une route étroite et mal entretenue bordée de maisonnettes de pêcheurs de granit gris.

La grande pièce du bas, lambrissée, était composée d’un long canapé de cuir fissuré et d’un fauteuil Voltaire et d’un buffet breton empli d’assiettes en Pyrex et de plats en faïence en Vieux Quimper. La terrasse de ciment clair donnait sur l’immense baie et ses marées basses qui découvrait algues et rochers. Sur la gauche, le port était encombré   de tracteurs rouillés et de barges métalliques sur lesquelles étaient alignées   des poches d’huitres enduites de vase.

Dans la matinée nous observions, Aline et moi, un marin   en ciré jaune . Il ouvrait ou   fermait les vannes d’un vivier sous un toit de tôle. Alors Une eau jaune bouillonnait avec des trainées d’écume sur un enchevêtrement d’araignées de mer.

Nous dinions chaque soir dans ce simple paysage d’eau et de calme. Souvent la table et ses deux bougies    ressemblait à un fatras d’outils métalliques chirurgicaux : les pinces à crabe, les piques à bigorneaux, les longues tiges crochues, les fourchettes à huitres avec le plateau d’inox   et sa glace pilée fondante  glace . Les   coquilles d’huitres s’amoncelaient sur les débris calcaires de pattes d’araignées éclatées.

Avec la nuit approchante, tout ralentissait, l’alcool aidant.

 Aline et moi nous guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et   marquaient un hameau dont nous cherchions le nom. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient.

Apres le diner nous vidions avec lenteur une carafe de Bordeaux puis je dégustais un fond de Calvados dans un bol breton qui portait le prénom de Gisèle.

-Tu l’aimais bien, ma copine Gisèle.. La petite dodue…

Ce prénom me ramenait trente   ans en arrière, quand nous avions passé nos premières vacances en bretagne dans la baie de Quiberon, sur une terrasse semblable.

 Je me souvenais que Gisèle et Aline étaient amies depuis le lycée. Apres mon mariage nous sortions toujours ensemble. Etés ensemble.    .Gisele était blonde, ronde, la poitrine abondante ; c’était une sorte d’appétissante porcelaine dans des robes colorées avec des volants à l’espagnole. Cet été-là elle  se déshabillait joyeusement devant nous  plusieurs fois par jour pour descendre se baigner .  Elle se maquillait   sur la terrasse écrasée de soleil face  à une mer scintillante.  Dans cette lumière impitoyable, elle rayonnait, Nausicaa, Circé….

L’immobilité radieuse de son corps étalé sur une serviette créait en moi une tension. Je revoyais son épaule brunie avec des taches de rousseur. Elle irradiait, notamment quand elle baissait les bretelles de son soutien-gorge pour s’enduire de crème solaire entre nous deux…

  Ce fut l’été des tensions. La baie brillait, palissait sous les nuages, le vent soufflait puis s’apaisait, l’eau redevenait transparente.  A cette époque-là, le fleuve du Temps passait bien trop haut pour qu’on l’aperçût. Nous baignions dans cette fièvre lente, cette solitude tournée vers l’autre qu’on appelle la poussée du désir. Je ressentais la piqure du désir et ses  palpitations soudaines.   

Je resongeais à tout ça avec une sorte de morosité à la fin du repas.  Ma femme souple et gaie, était devenue, au fil des décennies, une femme austère, les cheveux courts grisonnants, le visage désormais lavé de tout maquillage. Elle portait des ensembles gris rêches. Elle me faisait penser, avec ses pommettes roses enfantines, à ces religieuses qui exhalent une désespérante odeur de savon de Marseille.

 Aline revint avec un bac en plastique et dit :

-J’ai retrouvé un fond de glace en chocolat, tu en veux ?

-Mmm.
 Une chauve-souris voletait du côté des glycines. L’eau de la baie devenait un abime d’obscurité avec quelques vagues qui blanchissaient.

-Tu l’aimais bien Gisèle… 

Sa manière de venir vers vous le plateau des coupes à champagne bien contre ses seins, en plein soleil, comme si elle vous offrait son lait.

-Oui, je l’aimais bien.

La chauve-souris disparut. La carafe de Bordeaux était vide. Je me resservis du calva.  Trente ans, auparavant Aline et Gisele étaient  deux gamines dévalant  l’escalier de la villa de location en pouffant de rire.

Pourquoi la surface des choses avait-elle terni ?

-Tu es de mauvaise humeur ?

 -Qui ?

-Toi.

Après un silence :

 -Nous ne sommes que deux, dit Aline, je te le rappelle….Tu t’en souviens de Gisèle, tu l’aimais bien. Elle te titillait. Toujours cachée derrière une porte à se rattacher quelque chose..

   -C’est curieux comme mes souvenirs s’effilochent.

-Je ne te crois pas.

-Je t’assure, ils disparaissent. Mes souvenirs deviennent comme d’affreuses diapositives   Kodachrome.

-Alors je lève mon verre à ton manque de souvenirs.

-Merci.

Nous trinquâmes.

Images anciennes vibrantes de chaleur et d’étés longs et radieux. Bords des mer étincelants, pots de bébé sur la toile cirée. Le monde à trente ans  est neuf comme une piscine bleu avec les serpents des reflets.

-Aline t’adorait.

Ma petite cuillère se plia quand je voulus entamer la glace.

-Tout le monde avait envie de la tripoter. Toi le premier.

 Pour échapper au regard perçant et narquois d’Aline, je levai la tête et j’essayai de sonder les hautes couches de l’atmosphère en me demandant si on apercevait les gens morts récemment, des fois qu’ils y   traineraient encore vaguement.

J’abandonnai la glace trop dure à Aline en poussant le bac plastique contre le flacon gras d’huile d’olive.  Aline partit chercher un châle au salon. Elle revint s’asseoir.

-Tes souvenirs disparaissent vraiment ? Vraiment ?

-Oui.

 -Tous ?

-presque, oui.

 Je versai le fond de calva dans le verre à pied.

–  Sauf quand mon père me disait que j’étais un con.

L’épaisseur de l’herbe ne vieillit pas, nous si.

-A quoi tu penses ?

-A rien.

La cour d’une villa voisine s’alluma.

On entendit une porte claquer.

« Le sursis » de Sartre ou l’imminence de la guerre

 La guerre en Ukraine implique de plus en plus l’Europe de l’Ouest, avec l’envoi d’un matériel militaire de plus en plus lourd et offensif pour stopper l’agression russe.  Est-ce le début de la troisième guerre mondiale ?  Il  est bon de relire  le roman « Le sursis » qui raconte l’imminence de la guerre sur un peuple.   C’est un roman puissant, vorace, tendu, et formellement audacieux.  

« Le sursis » de Jean-Paul Sartre est le deuxième volume de la trilogie  des  « Chemins de la liberté ». Ce second roman vient après « L’âge de raison ».Il  est à mon sens le meilleur . Sartre traduit  l’angoisse qui monte  chez les français .  L’histoire se concentre sur  les  trois jours de la conférence de Munich, entre Daladier, Chamberlain , Hitler et Mussolini. 
C’est dans ce volume, que Sartre saisit le mieux cette angoissante incertitude qui plane sur le pays entier. Pour recréer l’atmosphère d’attente anxieuse  Sartre  reprend le « simultanéisme »,méthode  qu’il admire chez Dos Passos  et  qui permet d’avoir une vie panoramique d’une population et de  ses différentes couches sociales  en   imbriquant et juxtaposant( comme dans une mosaïque) les  lieux ,les  personnages, les moments.

 Il faut bien avoir en tête que  c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre  travaille dessus . Donc, il écrit « à chaud ». D’où cette atmosphère si bien rendue de ces journées de tension extrême.  Sartre se révèle un  excellent journaliste, cernant bien  le faux soulagement d’une partie des français après les accords de Munich face à ceux, lucides  qui ont certitude  que la guerre devient inévitable.



L’urgence que ressent Sartre aboutit à une œuvre d’action, de travellings, de plans, qui doivent beaucoup, aussi, au cinéma.

D’abord le sujet : les réactions polyphoniques des Français devant l’imminence de la guerre, au moment des accords de Munich L’action se passe   du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur l’atterrissage de l’avion de Daladier, et  ce dernier stupéfait de voir accourir vers lui  une foule enthousiaste des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et qu’il  murmure « les cons ! »


Le traitement simultanéiste de la narration s’équilibre en superposant les paroles des français. Il n’analyse pas la peur, ou rarement par le personnage central de Mathieu, ,mais par une attitude, un objet, un geste, une réplique qui suffisent. Il y a aussi un génie de la topographie. On passe d’un train de mobilisés inquiets face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement précis d’une conscience politique » malheureuse » dans un café. On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel de passe, à une scène courtelinesque dans un commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains.


Mathieu Delarue est le fil rouge et le porte-parole de Sartre..   Nous suivons ses tribulations, ses réactions et émotions et surtout son drame d’une conscience déchirée ..   Comme Sartre il est professeur de philosophie encore dans la trentaine, mais déjà passablement désenchanté (« comme un prêtre qui a perdu la foi »)  et comme le Roquentin de « la Nausée », Mathieu  a du mal à être avec les autres.il se sent séparé de la masse  par sa formation d’intellectuel.  (« il se sentait dans la certitude qu’il a d’être « condamné à être libre ». Autour de Mathieu il y aura Daniel, Ivich, Boris, Charles, Sarah, Jacques : c’est le premier cercle. Un second cercle, avec des couples souvent proletaires, comme Maurice et Zezette donne un fond plus naturaliste. . Chaque personnage est suivi dans sa propre trajectoire. Les dialogues sont succulents de diversité, de l’argot popu jusqu’au catéchisme militant,sans oublier le chœur antique fait de nouvelles diffusées par la radio ou par les manchettes des journaux.  Apparait aussi  le dégout de Sartre, répété, pour la sexualité et le viscéral. des milliers de gens saisis dans la tourmente historique.
Le paradoxe de la narration tient au fait que Sartre ne signale jamais les transitions d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, mais l’ensemble reste étonnamment clair.
Ironie de l’histoire :en 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance .Il  fait parler chacun   dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses pressentiments, ses  petites  ou grandes lâchetés. Il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques très d ’époque , genre « la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand ». Et aussi la volonté de montrer comment ,à la manière de somnambules,  les personnages sont pris dans les  déterminismes sociaux  qui les conditionnent.  Il y a ainsi une galerie de victimes. Les embrigadés,  les ulcérés, le dégoutés, les lyriques aveugles, ils sont tous un peu  victimes dociles  de leur milieu social .Comme dans une tragédie antique tout est arrivé avant que l’action ne commence, ce qui est curieux venant de la part  d’un philosophe de la liberté. C’est un énorme flot qui emplit le livre, durement . ». Enfin  on retrouve  la phénoménologie du regard. les regards jugent, pèsent, condamnent, oppressent. Ce qu’il exposera dans sa pièce « Huis clos ». Oui, dans ce livre aussi, « l’enfer c’est les autres » qui s’affrontent d’une manière épaisse, soutenue, acharnée, hantée aussi bien entre hommes , mobilisés ou non , entre intellos et prolos, que entre hommes et femmes

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) , ont d’abord remarqué ça : les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvres… On retrouve la nausée sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre naturaliste se place clairement dans cette lignée.
Le roman  ne fut publié qu’en 1945.Il arrivait à contretemps ,  en pleine euphorie de la victoire.  Il a fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et d’enthousiasme. Ce qui frappe aujourd’hui en 2023, c’est que Sartre décrit les tiraillements d’une société de 1939 en train de se défaire dans un monde  en péril.

Mes amis

Chaque été, je pousse la petite barrière de bois devant chez moi  et je contemple  la perspective de cette petite  route droite, toujours un peu humide et bordée de fougères ; elle   traverse la forêt et rejoint la départementale qui va de Combourg à Miniac-Morvan.

Chaque été, j’attends. J’attends mes vieux amis. Cette attente me plait.  Je savoure tout ce qu’il y a d’obscur, de dormant, dans cette forêt de chênes. La stagnation de l’air,  les lumières filtrées verticales  rendent   le sous-bois  protecteur ; c’est une île et un refuge ,une église  avec ses  voûtes vertes, et ses futaies.

Parfois un bruit furtif de gibier rompt le silence. Parfois j’entends un camion sur la grand route. J’attends donc  mes amis près la barrière en finissant mon café .Bien sûr,  quand j’ai quitté  Paris il y a dix ans  mes amis  avaient tous promis de venir me voir  dans cette Bretagne bocagère.  Mais  les promesses furent oubliées. Les uns passent leurs vacances   à retaper une masure vers Carcassonne , d’autres  crapahutent dans les Hautes Pyrénées, d’autres  jouent  aux cartes  dans une pinède vers le bassin d’Arcachon.  Mes amis préférés, les Peyreire, restent eux tapis dans la pénombre et la fraicheur de leur   demeure  dans le Tarn. C’est surtout eux que j’attends et qui me manquent. .     

Pendant les heures où la campagne brûle, je sais qu’ils sont là, elle  à repriser du linge dans l’embrasure d’une fenêtre, lui traquant une mystérieuse souris   entre les guéridons, les canapés, des commodes pleines de linge brodé. Lui,  je l’ai connu  dans une salle de réaction parisienne. Aujourd’hui il  lit comme un fou toute la la presse locale   et la déguste sous le magnolia .

Les Peyreire ,il y a bien longtemps,  m’avaient  recueilli un été entier  avec mes deux enfants C’était une période difficile pour moi après une rupture. .Moi et les filles nous  campions, valises ouvertes,  dans une   vaste chambre  aux murs nus. Dans cette pièce vide du rez-de-chaussée, aux dimensions assez démesurées, il y avait posé  sur le parquet  un énorme  lustre avec des reflets de cristal et un prie-Dieu avec ses rembourrages de velours rouge pelé.. Dans un meuble, toute une argenterie s’entassait   avec aussi des partitions de cantiques et des tapettes à souris.  Vers six heures du soir ,nous alliions les Peyreire et moi  chercher  à l’autre bout du village ,dans une remise,   un vin qui coulait épais dans des bouteilles mal rincées .Nous le savourions le soir dans le jardin en parlant peu. La fumée de nos cigares stagnait en nappes sous le magnolia.

La  nuit une lumière faible éclairait le clocher  qui égrenait solennellement  les heures, les demis, les quarts, avec une lenteur qui creusait l’obscurité   et  donnait le sentiment d’atteindre le grand large. L’obscurité jusqu’à l’Atlantique, pensais-je.  Cette vie de léthargie, je la savourais  comme une sorte de demi-rêve éveillé. Je me sentais happé par des fantômes, notamment ces ancêtres   Peyreire qui avaient habité ici au XIX° siècle, une famille de juristes devenus célèbres entre Carcassonne et Toulouse. Il y avait des bibliothèques à colonnes que j’inspectais,  ne trouvant que des traités de Droit, et une Histoire des religions en vingt volumes. Sur les murs nus, en courbe, de la cage d’escalier, il y a  un crucifix  parmi les  fissures plâtreuses dans le papier peint.

 Cette demeure nous enferme dans  le passé d’autant que les repas sont  pris autour d’une nappe d’un blanc immaculé, avec argenterie, soupières en vieux Limoges, carafes et verres à pied à filets d’or. Les bougies allumées dans les chandeliers, projettent des petites taches oscillantes sur le plafond.

Je me souviens,  les enfants s’enroulaient dans des grands peignoirs blancs d’adulte pour s’endormir. Quand j’allais les embrasser, ils me demandaient pourquoi il y avait une photographie ancienne qui représentait une pêcheuse de crevettes. Je me sentais obligé d’inventer un destin  fabuleux -ou  tragique-  chaque soir, à cette jeune beauté 1900 qui poussait une épuisette dans les vagues.   

Donc, je remue ces souvenirs   en flânant sur cette petite route de forêt.  Je   coupe   une branche de noisetier pour fouetter les fougères.   Je guette les éclaircies, ou bien un roulement lointain de l’orage, ou la camionnette de la Poste. Parfois je m’arrête , écoutant  un gargouillis d’eau  sous les  couches de feuilles. Le silence effleure et caresse  les tempes, il permet de reconstituer une identité stable  après tant de dispersions, de remous,   et  d’années de bavardages culturels parisiens.

Journées désamarrées qui m’emportent vers les vieux courants du passé .Les heures bruissent  de souvenirs plus ou moins faux  parce que s’y mêle trop de photographies vues et revues en feuilletant des albums. Le mystère est qu’on s’éloigne de son expérience et qu’on avance en terre étrangère. Impossible de se retrouver dans le miroir chaque matin. Le flou l’emporte.

L’été passe donc avec ses journées moites, journées d’effarouchements d’oiseaux, journées de fièvre lente du passé qui remonte comme les bulles d’un étang , journées  de ciel  si léger qu’elles   donnent  l’impression que le temps se dissipe . Le globe grince sur son axe.

Je prends alors la voiture et file vers la mer et la grande clarté plate des plages.  Je choisis un coin à l’abri. Quelques familles somnolent parmi les rochers, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, plus loin  des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie de farniente, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, je parcours les journaux : coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement lisse. Alors je reviens vers mon sentier, mon chemin, ma route de silence, mon reposoir, mon allée avec sa   lumière trouble d’aquarium qui vivifie mon passé comme s’il gardait un soupçon d’ivresse.  Du vin éventé ?

Ce   sous- bois que je parcours, avec ses reposées, ses taillis, forme un tapis de douceur où je revis et revois mieux cet été si particulier    chez les Peyreire ; je retrouve ce village du sud avec ses ruelles engourdies de chaleur, sa charcuterie trop propre et blanche et sa porte à lanières de plastique, ses tilleuls figés autour du monument aux morts, son été immobile et blanc, son ciel de craie, ses arcades.   Une brise    gonfle un voilage. Je marche le long de   ces alignement de persiennes brulantes, et pour finir j’atteins une remise à planches qui sent la sciure fraiche et borde la campagne ouverte.    

Retour en bretagne. Une averse menace. La forêt me reprend.  Je pousse la barrière. Est-ce que je souhaite que mes amis reviennent ? Pas sûr. Ils ont vieilli, moi aussi.

Il est six heures moins le quart. Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ces couples sans y croire.

Découvrir le dernier Scott Fitzgerald

Il faut se méfier des légendes. Elles cachent par exemple le Scott Fitzgerald des dernières années, celui qui écrivit magnifiquement  « Le dernier Nabab » .

Au fond, c’est un ascète, un travailleur acharné.

 Dans la deuxième partie de sa vie. Scott n’est plus l’écrivain adulé  des années 20 ,dans les magazines américains, le dandy brillant, superficiel,  celui qui  forme avec Zelda, le  couple  si  emblématique des années folles. Ce n’est plus  le romancier fêté si chic  de « Gatsby » qui ne s’intéresse qu’aux riches et aux jolies héritières, le brillant et glorieux , finies les années « folles »  quand il  croit, comme Hemingway, que Paris est une fête parce qu’il fait la bringue au Ritz, et créé des scandales dans les soirées sur la Côte d’azur chez les Murphy. 

Quand il approche de la quarantaine ce sont des dettes, une débâcle conjugale, petits boulots humiliants de scénaristes à Hollywood au cours de ses deux premiers séjours, Zelda internée dans un asile sans grande chance d’en sortir, sa fille Scottie en pension, insomnies, solitude affective, faiblesse cardiaque, vieux amis qui s’éloignent, voilà désormais l’homme. Il est désormais oublié, passé de mode, lâché par son agent littéraire qui fut si longtemps fidèle. Il choisir des pensions peu chères et vit avec de vieux costumes.  

 Dans un texte autobiographique il   se compare à une assiette fêlée. Une de ses photos de l’époque le montre, le regard flou, ailleurs. Et pourtant il   continue à écrire avec honnêteté mais avec  cette honte secrète qui s’empare des écrivains  qui  ne trouvent plus de leurs volumes en librairie. Le désastre.

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C’est au cours du printemps 1939 que Fitzgerald eut l’idée  de composer un roman qui prendrait Hollywood non pas pour décor, mais pour véritable sujet.  L’écrivain , contrairement, encore  à la légende,  avait  réussi  son troisième séjour à Hollywood, sous  contrat pour la MGM de juillet 1937 à Janvier 1939.  Bien décidé à devenir un vrai scénariste professionnel, Fitzgerald renonce à boire. Il est bien payé (gagne deux fois plus que Faulkner) occupe un petit bureau au deuxième étage du bâtiment des scénaristes, dans l’enceinte des studios. La journée commence vers dix heures du matin et s’achève vers six heures du soir. Les témoins de cette époque décrivent Fitzgerald comme un timide, un solitaire, quelqu’un de modeste et d’appliqué, un peu taciturne. Il se révèle avoir un véritable don pédagogique (voir la scène du « dernier nabab »  au cours de laquelle il expose ce qu’est une vraie scène de cinéma)  et prend   au sérieux la technique et ses règles. Il s’initie au cadrage, au montage, à tous les  stades de la fabrication, jusqu’à la sonorisation car il garde le projet de devenir un jour metteur en scène.

Cependant sa santé reste mauvaise, il dort mal, prend des cachets, subit des coups de fatigue et supporte mal les interminables conférences de rédaction. La MGM lui confie au départ d’améliorer des scenarii qui se passent dans le milieu universitaire car   nombreuses sont ses nouvelles qui traitent de ce sujet. C’est avec l’adaptation du roman de l’allemand Remarque  « Trois camarades » que Fitzgerald  s’investit le plus.  C’est un projet coûteux   de Joseph Mankiewicz, qui passe  pour le producteur le plus cultivé et le plus raffiné d’Hollywood. Le film doit être    confié au réalisateur Frank Bozarge .

Au départ, Fitzgerald écrit seul mais là où les choses se gâtent c’est quand la production décide de lui adjoindre un vieux professionnel du scénario Fred E. Paramore. Fitzgerald le prend mal et se remet à boire. Le travail continue. Sept versions du scénario sont proposées.  Pour finir c’est Mankiewicz qui remanie tout. Finalement le film obtient  un  succès commercial.
Tout ceci pour dire que le roman « le dernier Nabab » repose sur une vraie  connaissance intime, parfaite, de la machine hollywoodienne. Fitzgerald a minutieusement décrit tous les étages de la  machine industrielle, du bureau des dirigeants et de leur secrétariat, jusqu’aux plateaux de tournage, jusqu’aux salles de projection, jusqu’aux ambiances de cantine -où l’on croise les plus grands acteurs- jusqu’aux ateliers de décors. Ce monde professionnel est saisi avec précision, acuité, grande justesse.  Les témoignages de l’époque l’attestent. Acteurs, scénaristes, techniciens, menuisiers, tous les domaines sont scrutés par Fitzgerald avec intelligence, compréhension, et un grand souci d’exactitude. Scott mêle habilement dans son roman les  acteurs de fiction et  despersonnalités bien réelles( Gary Cooper, Carole Lombard, Claudette Colbert, Spencer Tracy) que l’écrivain côtoie  au cours des soirées mondaines. Il y mêle des anecdotes et histoires personnelles avec habileté.  

Evidemment tout le roman   est construit autour de Monroe Stahr, le brillant et intelligent producteur,  dont Irving Thalberg fut  le modèle. Scott l’a rencontré quatre fois. L’homme lui a laissé une énorme impression. Monroe Stahr, comme Irving Thalberg a un vrai génie créatif. Il est à la fois  chef d’entreprise (il sait pourquoi X ou Y est un excellent chef-opérateur), un bon psychologue capable d’écouter les lamentations d’un grand acteur,un comptable avisé, mais surtrout il a une qualité que Fitzgerald apprécie, c’est qu’il se soucie avant tout  de la qualité du film produit alors que d’autres producteurs sont de simples requins de finance qui ne pensent , sans aucune ambition artistique, à gagner le plus d’argent possible  . L’histoire repose donc sur un caractère hors norme ,qui a réussi,  et une histoire d’amour ratée qui apporte la touche de désastre.

Quand le roman débute, Monroe Stahr est arrivé au sommet, lui  le petit juif new yorkais,  mais  il doit se battre pour assurer sa position dans une usine à rêves en pleine transformation. Lors d’inondations dans les studios, une nuit, il sauve deux jeunes femmes, l’une d’elle ressemble étrangement à son épouse disparue. L’histoire nous est curieusement racontée par une tierce personne, Cecilia Brady, fille d’un producteur d’une grande brutalité qui veut la perte de Stahr. A joutons que Cecilia est secrètement amoureuse de Stahr.

Bien que le roman soit inachevé (nous n’avons que deux tiers du roman, une crise cardiaque ayant frappé Scott)et  qu’il nous reste plans, notes, projets,  en chantier, on est frappé par la métamorphose de l’écrivain et de son style. Scott ici, fait preuve de détachement et même d’une secrète et douloureuse  ironie pour décrire la tragédie  et le malentendu d’un homme amoureux  de son art  et soudain  amoureux d’une jeune femme qui ne comprend pas grand-chose  à l’embrasement  affectif de Stahr.

 Là où, dans ses précédents romans Fitzgerald aimait les volutes des phrases, des  détails baroques,  toute une fluorescence sentimentale, des diaprures baroques, des facilités,  avec ornementations  et joliesses , ici,  Scott se rapprochant de Flaubert,  se révèle   distant, objectif, presque impersonnel. Il    met en évidence la dureté des situations. L’évolution d’une industrie, et la fin d’un monde plus humain.   Et c’est le biographe J. Bruccoli qui commente le mieux ce changement d’attitude et l’explicite :  « Fitzgerald, dit-il,  voyait son héros et lui-même, parvenus à la fin d’un processus historiques -nous sommes en 1939..-.Le monde des années 1930 et la guerre imminente allaient mettre un terme à la conception romantique de la vie qui avait inspiré la fiction ».Monroe Stahr, comme Fitzgerald , était « le dernier d’une certaine espèce d’écrivains écrivant sur le dernier des vieux héros américains ». Le roman analyse cette fin d’une époque et prédit ce qui allait se passer à Hollywood, à savoir  la pure gestion technique et comptable, avec des financiers cyniques aux commandes. le désir de beauté  artistique   cède  face au profit. La liberté du talent individuel fait place à la gestion comptable..

Je recommande la traduction et surtout les notes de Philippe Jaworski, dans le volume II de « Romans, nouvelles et récits »  de Fitzgerald, en Pléiade. Ce volume contient aussi les meilleures nouvelles de Scott, notamment ce « Retour à Babylone » et propose une infinité de documents sur les brouillons et notes et fragments de carnets de cet auteur.

« Tout est bon, on le sait, pour se débarrasser d’un écrivain qui s’impose : mythologies, photos, cinéma, roman familial. Hemingway torse nu avec un espadon, Faulkner en éthylique cavalier sudiste, Fitzgerald en grand puni du succès précoce et des années folles, Joyce en errant illisible, Kafka en martyr ténébreux, Céline en monstre, Artaud en grimaces. Pour Fitzgerald, interminablement, les clichés sont là : héros désenchanté, Musset de l’autodestruction, ivresse de la perdition, persécuteur de Zelda, persécuté par lui-même, Côte d’Azur et crise de 29, imprévoyance, dépenses et alcool. »

 Philippe Sollers


 [MA1]

Montherlant, un oubli si injuste…

Montherlant est un curieux cas. Célébrité puis progressif oubli. Il a fait l’expérience commune à beaucoup d’écrivains, à savoir que la notoriété littéraire est   moins durable que votre propre vie ; vous la voyez s’éteindre cette notoriété aussi vite qu’une allumette entre vos mains. Avant de mourir il avait constaté que ses livres disparaissaient des librairies. Lui qui faisait la Une des journaux littéraires d’avant-guerre était désormais soldé chez les bouquinistes, sur les quais de la Seine, en face de son appartement.  

 A 40 ans il était en tête des ventes avec  la tétralogie des « Jeunes filles » publiée de 193O à 1936.

Rembobinons. A 39 ans, revenu de longs séjours en Espagne (où il fut blessé par un taureau) et en Algérie ( où il découvrit le colonialisme et  le raconta   dans « La Rose de sable »),  il est soudain   remarqué par la Critique   avec « Les célibataires ».C’est un bref ouvrage décapant, cruel, sur la solitude et le décalage social  . Il détaille les vies oisives de Léon de Coanté et de son oncle Elie de Coëtquidan. Les deux hommes se chamaillent dans une maison du boulevard Arago. Ces  aristocrates déclassés ne comprennent  rien à leur époque, s’accrochent à la vie comme des naufragés, avec avarice, passions étriquées, calculs mesquins ou grotesques . Au fond, ces deux célibataires sont touchants.

Ce qui est moins drôle c’est que ce bref récit coupant, désabusé, annonçait la vraie vieillesse de l’écrivain. Passé de mode à partir dès les années 6O. (rappelons qu’il  avait été publié en Pléiade de son vivant..)  membre de l’Académie française, la solitude l’ensevelit.  Quel écrivain paradoxal   cet athée fondu de l’Empire Romain, qui avait écrit   avec ferveur sur  son enfance dans un  pensionnat   catholique. Pendant la guerre, s ce sportif épris de virilité (lire « les Olympiques »), dédaigna le pétainisme mais prit  le parti d’une victoire allemande comme si les Français avaient bien mérité la défaite. . .En 1941 en pleine Occupation, il triompha avec la pièce  « La Reine Morte » jouée à    la Comédie Française.

En 1945 Montherlant fut absous de « collaborationnisme » par le Comité national des écrivains.  Mais quand débarquèrent Beckett et Ionesco, Montherlant devint un » has been » du théâtre. Le déclin de son étoile était amorcé. C’est Gracq qui a en quelques lignes le mieux décrit le naufrage de Montherlant vieux.  

« Quand je le croisais dans la rue, ou au restaurant du Quai Voltaire vers la fin de sa vie, son regard avait l’air de vous dire clairement : » c’est vrai, je suis cette vieillesse et cette déchéance amère, et je n’en dissimule plus rien, et je suis pourtant à mille lieues au-dessus de vous, et de quiconque, et il y a une conspiration du monde pour empêcher qu’on le proclame partout à son de trompette. (..)

Plus d’une fois, j’ai pensé qu’il a dû vers la fin de sa vie être soutenu, remonté, presque uniquement, jour après jour-car il n’a pas cessé un instant d’écrire- tout comme le drogué qui recourt à sa piqure, par le seul tonique galvanisant de coulée de sa prose, aussi enivrante, aussi grisante pour les nerfs que le plus puissant des alcools : derrière le défi insolent, à demi fou, qu’on lisait dans son regard alourdi et rougi comme par les fumées du vin, il avait l’air de cuver sa dernière page. »

Tout est dit.

 Mais le constat le plus lucide de ce naufrage, c’est Montherlant lui-même qui nous l’offre dans le « Le Chaos et la nuit » publié en 1963.Il écrit :

  « Les journées sans visite, sans courrier, sans coup de téléphone devinrent interminables : elles lui donnaient la sensation de la mort. Il portait fréquemment le regard sur la pendule : comme l’aiguille avançait avec lenteur ! Quelle étendue que cinq minutes ! Naguère encore, il se disait que dans la vieillesse on doit surveiller d’autant plus son temps qu’il est devant vous plus réduit. Mais à présent il voyait au contraire que la vieillesse est l’époque du temps perdu. Car, tout lui étant devenu indifférent, qu’importait ce qu’il mettait dans les heures, ou même s’il n’y mettait rien ? Et c’est pourquoi, du matin au soir – un peu semblable à ces soldats de l’armée de Lucullus dont parle Plutarque, qui, hébétés par la chaleur, déplaçaient au hasard des pierres dans le désert d’Afrique, – il faisait n’importe quoi, en attendant de se coucher tôt pour échapper par le sommeil à la conscience de soi-même. Cette déchéance, accompagnée d’une conscience aiguë d’elle, était décrite complaisamment par le vieux monsieur à sa fille. Il y eut un échange de répliques très semblable à celui qui avait déjà eu lieu. « Tu penses toujours que tu es vieux », avait dit Pascualita. Et lui : « Comment pourrais-je penser à autre chose ? »
Ce roman est donc une autobiographie (à peine) masquée. Don Celestino Marcilla Hernandez est un Espagnol qui a lutté au temps de la guerre civile dans les rangs des républicains. Il vit petitement en réfugié politique avec sa fille, dans le XIème arrondissement. Tout au long du récit, il éprouve un mal du pays tenace. Il veut absolument revoir et retourner à Madrid avant de mourir et il guette en vain dans les journaux la fin du régime de Franco.

 Montherlant se décrit en vieux râleur, en homme blessé, dont la misanthropie grandit.  Celestino, comme Montherlant, ne comprend plus ni son époque, ni ses anciens amis, ni l’Espagne franquiste, cette Espagne  qu’il retrouvera dans un ultime voyage qui  se termine par un suicide dans une chambre d’hôtel de Madrid, un dimanche. Mais avant de se donner la mort, il assiste à une corrida magnifiquement racontée, lui-même   étant métaphoriquement le taureau.

Voici comment le critique du » Monde », P.H. Simon résuma la fin du roman dans son article louangeur :

. « Mais son séjour à Madrid approfondira encore son désespoir ; Celestino  trouve l’Espagne acclimatée et résignée au franquisme ; il découvre que le cœur de Pascualita, sa sœur,  a penché vers ce régime qu’il déteste ; la course de taureaux, par un froid dimanche de mars, non point au grand soleil mais sous une neige qui a fait de l’arène un cirque de  » merdouille « , est un affreux ratage ; deux taureaux sont moins vaincus qu’assommés par des matadors médiocres et vaniteux. La mort de la dernière bête est, pour l’âme en détresse de Celestino, une illumination :  » L’Espagne jouait la passion de l’homme sous le couvert de la passion de la bête, comme l’Église prétendait jouer la passion d’un dieu sous le couvert de la passion d’un homme (…). De plus en plus défiant et de plus en plus dupé, de plus en plus méchant et de plus en plus bafoué, de plus en plus ensemble impuissant et dangereux, voué à la mort inéluctable et capable encore cependant de mettre à mort : tel était le taureau à la fin de sa vie, et tel l’homme.  » Il reste à Celestino à se bauger dans sa chambre d’hôtel pour l’ultime épreuve d’une agonie solitaire, évoquée avec une étrange vigueur. »

 Rappelons que Montherlant s’est lui-même suicidé le 21 septembre, jour de l’Equinoxe. Il écrivit trois lettres, s’assit dans son salon dans un fauteuil dessiné par Louis David, prit dans sa main gauche une pastille de cyanure, arma son pistolet, et pressa sur la détente. Il quittait le « chaos » de la vie pour la nuit. Il répétait à ceux qui venaient le visiter : « On ne rééditera pas mes livres. Je ne serai plus jamais joué à la Comédie Frnçaise.. ». La prophétie était juste.

Le paradoxe du roman « Le Chaos et la nuit » c’est qu’il devrait être sinistre et ne l’est pas. Maitrise du style, vivacité et variété des chapitres, élan de la phrase, drôleries imprévisibles, observations cocasses   d’un piéton parisien plein d’humour sur son quartier. Les misanthropes font rire.

Montherlant multiplie donc les scènes burlesques . Elles se succèdent notamment quand Celestino   se met à toréer les pigeons d’un square parisien sous les yeux éberlués des passants, ou bien quand il observe  la rue Vaucanson à huit heures du matin, avec les « mégères » et leurs  hordes de chats faméliques ou  « les pépères faisant pisser des cabots replets ».Car Celestino, coiffé grand genre , comme Léon Blum, d’un feutre noir à larges bords  a l’imagination débordante. Il invente des plans de bataille fous, un peu comme Blondin, dans le 7° arrondissement, refaisait la bataille d’Austerlitz dans les bistrots.

Ses visions lui viennent de son expérience de combattant madrilène.  Il   voit débarquer en camion   des milices populaires espagnoles  Place de la République pour  neutraliser  le commissariat de la rue de Nazareth et prendre d’assaut des casernes de CRS. ..Sans cesse, il refait la guerre d’Espagne, reprend l’Alcazar dans son arrondissement parisien et place des mitrailleuses vers la rue du Vertbois pour faucher les franquistes. Il y a du Don Quichotte dans cet habitué des arrière-salles de café. Il entasse des articles impubliables, ou adresse des lettres aux directeurs de journaux qui ,bien sûr, les jettent au panier.

Après que les cendres des Montherlant furent dispersées sur le Forum de Rome, selon ses directives, un dernier coup fatal fut porté à sa mémoire. Ce fut la publication des deux volumes épais de la biographie de Pierre Sipriot. Le biographe révéla qu’il avait beaucoup caché ou menti tout au long de sa vie.  Dans ses postures, il y avait pas mal   d’impostures. On découvrit qu’il n’était pas si bon sportif qu’il le clamait, malgré son courage pour apprendre à toréer en Andalousie. Sipriot révélait aussi qu’il avait fait des démarches pour ne pas être envoyé dans les tranchées pendant la guerre 14.

 Dans la publication de larges extraits de ses lettres à sa mère, on voit un jeune homme cynique. Quant à sa sexualité, comme Gide, il a du gout pour les petits garçons du Maghreb, mais lui cachera soigneusement sa pédophilie.   Sans oublier sa misogynie qui éclatait dans sa série des « jeunes filles » et donne un coup de vieux à bon nombre de ses livres et essais.

Faut-il donc brûler Montherlant ?

 Surtout pas ! Relisez par exemple sa pièce « La ville dont le prince est un enfant » qui lui inspira encore, en 1969, le récit « Les Garçons ». Il décrit prophétiquement le scandale des prêtres pédophiles qui couvent en vase clos dans les collèges religieux. Sa marque, c’est qu’il   décrit tout ceci dans un style racinien austère. Il   analyse à la perfection le drame de deux enfants et d’un prêtre attirés les uns vers les autres par des sentiments où il entre de l’amitié, de la tendresse, de la charité, du désir. Drame tout intérieur, d’une admirable sobriété. Annonçait-il déjà les dérives tragiques de l’Eglise de France ? Le catholique Daniel-Rops avait déclaré, à l’époque, en découvrant cette pièce : « Ma conviction, quant à moi est faite :ne la jugeront scandaleuse que les pharisiens ».

 Angelo Rinaldi, qui admirait Montherlant, a écrit dans « Le Nouvel Observateur » en 1998.

« Montherlant a conservé la religion, comme moyen de poésie, dans une ambigüité favorable à l’essor du style et à une merveilleuse confusion des sentiments. On passe, subjugué par la liberté, l’humour et les sarcasmes charriés par une phrase au service d’une technique qui a de-ci de-là, l’élégance de se moquer du roman en général, annonçant parfois des événements qui seront oubliés en chemin. ».

Une voiture en forêt

 J’avais pris rendez-vous avec Rachel le lendemain à onze heures devant chez elle.   Je devais l’emmener en Volvo sur les routes étroites et forestières, vers les hauteurs et les champs  désolés  de la Montagne Noire. Son endroit préféré.

 Conifères et cascades. Roches sombres et   hautes futaies. Nous avons pris la départementale vers le lac de Saint-Ferréol, direction de la foret de l’aiguille et le village des Cammazes. Rachel avait enfilé une robe blanche avec un décolleté rond bordé de noir. Elle avait laissé son manteau ouvert sur ses épaules ,alourdi par je ne sais quoi dans ses poches. Quand je lui dis que j’appréciais ce qu’elle appelait « sa plus belle robe », elle m’avoua qu’elle avait été offerte par un type assez glauque dont elle m’avait déjà parlé, un soi-disant baron de je ne sais quoi qui lui avait tripoté les seins dès leur première rencontre dans un bar assez mal fréquenté près de la gare de Toulouse.

 Après un long moment empli de confidences pas dites , la main de la femme est plusieurs fois frôlée par le geste que je fais avec le levier de vitesse. Rachel m’expliqua qu’elle vivait   de « boursicotages » sur le Net, mais apparemment avec des résultats financiers qui se révélaient assez maigres. Nous étions dans un faux assoupissement du paysage de montagne rompu par un la trouée d’une carrière à ciel ouvert , ou un ravin empli de rousseurs Tout en parlant d’un ton désinvolte, elle avait ôté son manteau avec de curieux mouvements du bras  gauche qui frôlait ma nuque. L’inertie soudaine du silence entre nous devint une gêne . Tout en négociant des virages serrés, avec des passages de brume,  je découvris dans les lumières rapides de la route qui rétrécissait son profil  d’un dessin  si parfait , dur et calme, assez grec qu’il ressemblait à une blessure.

Tout au long de cette ascension Rachel parlait d’une voix légère, comme délivrée d’un poids et se parlant à elle-même en dehors de toute référence à notre si récent et bref passé commun Je la surveillais en coin et vis qu’elle avait  écarté l’encolure de sa robe  et  contemplé  ses seins avec une visible satisfaction. Elle me demanda :

« Comment se fait-il que soudain, un charme s’installe entre un homme et une femme qui se connaissent si peu ? »  Et comme je lui retournais cette pensée gracieuse, elle se tourna vers moi en essuyant ses lunettes de soleil en me disant : 

« -Tu me plais. »

Elle répéta que je lui plaisais sur d’une voix rapide, légère, avec une nuance de moquerie ;  puis elle posa la main sur mon genou et m’indiqua une aire de repos. C’était un endroit  sauvage, abrupt, désert, cerné par  les hauts crayonnages de troncs de pins embrumés et de grandes taches d’ombre. Je garai la Volvo pas loin  d’une table  pour  pique-nique

Je coupai le moteur. Ruissellements d’eau lointains. Les nuages balayaient les cimes. Angèle ôta délicatement une de ses ballerines et tourna son pied étroit avec un mélange d’étonnement et de satisfaction, comme pour en savourer la finesse anatomique.. Je me demandai si les femmes ne connaissaient que le oui ou le non, ou le peut-être…

Elle saisit alors les clés de contact et les glissa dans la boite à gants. Menu frottement de son manteau lorsqu’elle se pencha vers moi. Son sourire dans le flou du mouvement. Eclaboussure de lumière sur le visage tendre.

L’audace et l’honnêteté d’une main féminine qui cherche le plaisir de l’homme, bousculant si ingénument cette attente masculine dont elle se délectait sans doute au long de la route me surprit, me combla et fit fondre mon anxiété. Qui étions-nous l’un pour l’autre ? qui étais-je pour cette femme indéchiffrable avec ce profil de médaille que la blancheur de la peau rendait plus énigmatique? Le poids de ses épaules sur moi et la douceur de sa poitrine molle froissant ma chemise et ma veste ,cette bousculade dans la caresse, tout ceci survola la foret dans une magnificence. Pénombre tiède de la Volvo. L’exacte frontière de l’un et de l’autre fondit dans la solitude et le craquement des pins, les bruits de ruissèlements  de la  foret .

Rachel me dit :

« -Tu n’a pas fait l’amour depuis combien de temps ?

-Longtemps. »

En relisant Tolstoï et l’art musical de Tchekhov …

Hier soir, j’ai repris ma vieille pléiade de « Guerre et Paix » de Tolstoï. Ce qui me frappe chez lui c’est qu’une conversation se reconnait par une plénitude affirmative tranquille, aussi bien chez un enfant, un adolescent, qu’un vieillard.  Même les doutes et hésitations de ses personnages (notamment les étonnements et perplexités de Pierre) chez lui   sont développés avec une franchise sereine. Un courant vital   soutient sa prose de bout en bout. Ses personnages s’agitent sur un sol stable, un gros plancher pour une danse paysanne. La terre Tolstoïenne est lourde, grasse, et file qu’à l’horizon.On y prend volontiers racine.

  Contraste total avec Tchekhov. Une conversation, un dialogue dans son théâtre de vibre de silences, de « temps morts »  bien vivants, avec  des sonorités inattendues,  des  doutes suggérés, des ruminations cachées, hésitations  entretenues, et les silences forment alors  des cercles concentriques aux harmonies différentes. Ses personnages patinent sur une mince couche de glace qui peut craquer à tout instant. L »es certitudes s’effondrent, les illusions glissent sous les pieds des hommes et des femmes et les laissent démunis. Certains mots lâchés-et qui semblent bien ordinaires à première vue – se mettent à vibrer longtemps, comme il arrive quand on passe un doigt mouillé sur un beau verre en cristal. S’élève alors de lentes vibrations. Chacun des mots chez Tchekhov possède une ombre portée qui joue selon les heures, les humeurs, les circonstances, les bonnes nuits fraiches ou les nuits à insomnies, et les somatisations et les  désordres physiques donc ! (Tchekhov n’est pas médecin pour rien..). Parfois la conversation s’enlise, le temps devient sable mouvant.

  Les phrases s’enrichissent de curieux échos, sombres ou clairs, avec des délicatesses, des appréhensions de diverses natures, des flux interrompus. Et la basse continue de l’ennui, toujours proche  

Chez celui ou celle qui écoute on perçoit vaguement des choses incongrues, ou inattendues. Le spectateur complète avec sa sensibilité et ses obsessions ce qui n’est pas clairement affirmé. Oui, Tchekhov fait sonner et vibrer certaines phrases banales comme un pianiste pour justement faire entrapercevoir ce qui n’est plus banal du tout, il suggère un discours oblique fascinant. Tchekhov débusque et fait éclore ce qui est caché dans la brièveté et les ellipses d’une remarque.. Des sentiments -souvent amoureux- contradictoires émettent de curieuses musiques dans les silences, comme s’il jouait en mineur, avec des dièses, des fêlures schubertiennes, bref une vraie partition musicale compliquée. Le danger pour certains metteurs en scène , c’est de faire un sort à chaque mot, ce qui ralentit  et alourdit la partition et rend mélo ce qui doit être allegretto moderato  Il est vrai que certaines répliques (genre une déclaration d’amour timide, en pointillés) sont prononcées sur  des flaques de vide, avec des creux, des non-dits, et  quelque fois , s’étale un étang de morosité  (un côté « à quoi bon », quelques mesures sur cette partition suggèrent  déjà une  défaite mal assumée..) et ça grandit à mesure que la conversation se poursuit  (et parfoispourrit) entre un homme et une femme.

 Et ce qui me séduit le plus dans ce théâtre c’est que certains personnages aux moments les plus dramatiques, en même temps qu’ils parlent, ils sont complètement AILLEURS, et pensent à autre chose dont on ne sait rien.

Bien sûr, quand on évoque Tchekhov, comment ne pas penser à cette nouvelle confondante de vérité dans l’analyse d’une rencontre amoureuse,  « La dame au etit chien » .

  La simplicité naïve si touchante d’Anna face à ce Gourov, séducteur banal, qui croit qu’il s’agit de se désennuyer par une ordinaire aventure sexuelle dans une station thermale, une de ces liaisons sans importance dans une station balnéaire, flirt   se transforme sous nos yeux en un amour profond. Il  va bouleverser ces deux vies. Je trouve que pour Noel, cet extrait de la nouvelle donne une bonne idée de l’art musical de Tchékhov, faussement simple, avec cette touche, cette note fondamentale de   morosité rêveuse, de tristesse tendre. Elle révèle les couches profondes de la sensibilité sans en avoir l’air.

« A Oréanda ils s’étaient assis sur un banc non loin de l’église, ils contemplaient la mer, à leurs pieds, sans échanger un mot. Yalta était à peine visible à travers la brume du matin, le faîte des montagnes était couvert de nuages blancs, immobiles. Pas une feuille ne bougeait, on entendait le chant des cigales et le bruit sourd et monotone qui montait de la mer parlait du repos, du sommeil éternel qui nous attend. La même rumeur s’élevait de la mer alors que ni Yalta, ni Oréanda n’existaient encore; elle s’élève aujourd’hui et s’élèvera toujours, aussi indifférente et monotone, lorsque nous ne serons plus. Et c’est dans cette permanence des choses, dans cette totale indifférence à l’égard de la vie et de la mort de chacun de nous que réside peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur terre, d’une continuelle perfection. Assis à côté d’une jeune femme qui paraissait si belle dans la clarté de l’aube apaisé et ravi par la vue de ce tableau féerique : la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Gourov songeait qu’au fond, à bien y réfléchir, tout est eau ici-bas, tout, excepté ce que nous pensons et faisons quand nous oublions les buts sublimes de l’existence et notre dignité d’homme ».

(La traduction, on la doit à  Edouard Parayre, révisée par Lily Denis .ON la trouvbe  en Folio Classique avec une préface que je recommande vivement car elle est de l’écrivain Roger Grenier qui est sans doute un de ceux qui parlent le mieux de l’art tchekhovien et  notamment des relations si complexes de Tchekhov avec les femmes)

 Enfin, si vous pouvez visionner le film sorti en 1960, en noir et blanc, c’est une rareté. Le réalisateur  Iossif Khei était un banal cinéaste soviétique. Il ne s’était jamais fait remarquer jusqu’au jour où il réussit cette adaptation d’une grande finesse, et fidèle  à l’esprit de la nouvelle.



Extrait de la nouvelle de Tchekhov « les groseilles à maquereaux »:

« Regardez donc la vie : insolence et oisiveté des forts, ignorance et bestialité des faibles, rien qu’une misère intolérable, étouffante, une dégénérescence, une ivrognerie, une hypocrisie, des mensonges. Et à côté de cela, dans toutes les maisons du village, dans les rues, c’est le silence, le calme.
Parmi, les 50 000 habitants de cette ville, pas un seul qui pousse un cri d’alarme, ou de révolte .Nous voyons tous ceux qui vont faire leurs courses au marché, et qui le jour mangent, la nuit dorment ; et ceux qui racontent leurs bêtises, se marient, vieillissent, trainent avec calme leurs morts au cimetière. Mais nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qui est effrayant quelque part dans les coulisses. Tout est calme, paisible, et seule protestent les muettes statistiques : tant d’hommes devenus fous, tant de litres de vodka bus, tant d’enfants morts d’inanition (..) Apparemment, l’homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, et que, sans ce silence, le bonheur serait impossible. C’est une hypnose générale. »

Dessiner en forêt

Quand je passais mes derniers  étés à S… souvent je partais dessiner dans   la Montagne Noire, vers Ramondens. Apres un hameau calcaire surchauffé, avec ses ruelles si étroites, biscornues, et ses escaliers pierreux, la route étroite devenait   noire, humide, traversée de ruisseaux.  J’entrais alors  un bois   touffu, obscur,  gelé  dans   son   haut  silence  forestier. Je notais   de larges  coulées de feuilles pourrissantes mêlées de terreau . C’est là que j’aimais ouvrir mon sac à dos , prendre alors mes crayons et mes fusains, mes carnets à spirale, les  boulettes de mie de pain, mon encre de chine aussi . Sur les feuilles blanches j’esquissais la verticale des troncs serrés comme si on pouvait analyser, deviner  et cerner les lignes de force souterraines de toute cette végétation muette , comme si une mystérieuse phosphorescence sombre  animait ce monde pétrifié et qui perdait, au fil du dessin, sa familiarité.

  Suivre la croissance  du bois sorti de la terre, percevoir  ce bruit d’écorce    qui claque dans le subit soleil de la matinée   qui réchauffe les  troncs .Le temps passe,  des ombres bleues disparaissent ,  le fusain charbonne quand j’épaissis  les linéaments d’un tronc. Parfois les  cassures charbonneuses du fusain  expriment  la folie  feuillue du sous-bois    à en trouer le papier.

 Le dessin voudrait se fondre dans l’entière respiration de la foret, dans la balance de  ses cimes,  dans  la plénitude ébouriffante , exotique, des branchages. L’heure passe.  Torpeurs lourdes de l’air, la lumière tombe en  eau chaude, et dans l’épais silence, on éprouve la sensation bizarre d’une chute libre  parmi les troncs  et les couches feuillues. La rumeur de la foret devient alors une hauteur, un vertige dans ce jour tamisé devenu aquatique. Un bruit furtif de bête fait tressaillir, on lève le crayon un instant pour mieux écouter  le sourd bourdonnement du sous-bois, puis on reprend son travail et la boulette  de mie de pain efface une courbe excentrique. Le soir déjà. La pénombre rampe comme une vague menace sur ce chaos tombal.

 L’épaisseur de l’herbe ne vieillit plus, les feuilles du carnet   deviennent d’un vert acide crissant, pendant que je dessine  il y a des bleus ardents qui s’installent vers une clairière et  des taillis masquent vaguement des pentes désolées, des ruisseaux cachés tintent à peine mais régulièrement et une  imperceptible  lueur vénéneuse rampe dans l’humus jusqu’à ce que le regard tombe sur un tesson de verre qui brille  d’une manière insistante et si inattendu  qu’on cherche le rayon de soleil qui a disparu .

 L’œil  fouille  entre  des lamelles des  roches lisses ,ardoisées d’où émanent  des reflets huileux ; dans un minuscule moment d’exaltation parce que le fusain gratte    bien sur le papier on se dit  que le sous-bois  va continuer  à vivre sans limite, sans mesure, que cette jungle  où la lumière et la nuit forment une curieuse eau trouble va croitre et offrir  l’éternelle mobilité du chaos primitif. 

Dans un large   dessin horizontal achevé, réussi, des foyers sombres de traits irriguent, comme une marée haute, une masse d’arbres et de fougères,  on se dit qu’une mer gigantesque  se tient  vers  les clôtures qui marquent la lisière où rodent les chasseurs.  Monde de l’hiver végétal   en train de moisir, de pourrir, de renaitre magnifié par la lente   battue approchante   de la nuit.

 Apres un bref passage du fixatif pulvérisé, je  roule avec précaution le dessin.   C’est alors qu’un papillon volète  dans un bouillonnement d’herbes sauvages  et semble se moquer  de l’exaltation  du dessinateur.  Sa danse fantasque se révèle être une ironie.

André Hardellet , l’insolite dans la banlieue parisienne

André Hardellet (1911-1974)  quelle œuvre  rare  ! J’en avais déjà parlé une fois sur ce blog, mais j’y reviens avec toujours autant de joie.  quelque chose c hez lui se libère: venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieilles photos de groupe à canotiers ou berets, avec des sourires figés , zones ensauvagées d’un port, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée mal peinte au fond d’un estaminet ,ouvriers devenus fantômes de plâtre dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course, foret de fûts dans une odeur de cave….

A quoi rattacher ces textes ? Sont-ils des poèmes ? des nouvelles ? des comptines ?  Ou de simples flâneries qui associent des rêveries, sur les vieux quartiers de Paris?On le connait surtout par sa chanson « Le bal chez Temporel »  mis en musique par Guy Béart. C’est en 1958 qu’il publie son premier roman, » Le seuil du jardin » salué par uje lettre enthousiaste d’André Breton. Il se révèle  avec  le recueil « Les chasseurs »(1966).Il s’agit de plus de 30  proses  .

 Avec des textes qui vont d’une page à quelques dizaines ,ou  d’un  paragraphe de cinq lignes à  un poème inattendu,  Hardellet explore des lieux : rues de paris,  quartiers périphériques, routes  oubliées, plaines, ou  une allée de tilleuls,  ou des anciennes carrières de craie.Il traduit alors quelque chose d’insaisissable ; on est alors pénétré par un charme fragile,  une évanescence   nostalgique, un passé trouble qui vibre comme les reflets d’un tang. Hardellet  trouve son imaginaire et ses vibrations dans les murs d’enceinte  d’un château, ou sous le préau d’une école ,  dans une éclaircie de ciel.  Il nous transmet    par une sorte d’effraction intime dans le secret du lieu, il nous relie à un passé mythique, à un souvenir d’enfance rare , perdu et retrouvé avec quelques mots qui n’ont l’air de rien. .Il faut prendre garde à sa capacité oblique  de nous révéler  de ce qu’il y a d’insolite,  de magnétique, de merveilleux, d’émouvant dans la simple odeur d’un plumier ou d’un taille crayon. Une rue d’iVry  délivre  autant  de hiéroglyphes à déchiffrer que la vallée du Nil. Il propose dans ses flâneries de jeter une lumière calme, douce, pénétrantge,  sur une scène de campagne comme une battue de chasseurs par un jour d’automne.

Il  fonctionne par glissades, rumeurs de mémoire, dans des tonalités moroses, automnales qui  retiennent  le charme de la fausse reconnaissance.

Au fond, il nous entraine par un chemin purement onirique  dans quelque chose qui possède  la douceur d’une conversation entre noctambules qui, au soir d’une fête, un peu éméchés,  découvrent une perspective cavalière : elmle mène dans un  monde aussi enchanté que la foret de Brocéliande,  avec des senteurs terreuses, des clairières , le bougé secret d’un sous-bois. Il y a  un  appel  vers autre chose, de jamais dit.

J’aime son  don de clairvoyance pour nous mener de l’Autre Côté, sur un autre Versant ,dans un Ailleurs, une face cachée de ce qui nous est ordinaire. Chaque texte fracture le quotidien. Chaque morceau de texte ouvre    une fissure, une anfractuosité sur l’habitude. Il nous tire ou nous pousse vers des réminiscences personnelles perdues par négligence ou par notre curiosité endormie. Ses phrases nous aimantent comme s’il possédait les clés d’un manoir  où nous aurions vécu dans une autre vie. Hardellet devine dans les défauts du verre d’une vitre, devant un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire aux belles gravures scolaires. Eclats, échappées, voix perdues, tout danse souvent à la lisière d un bois. Phrases vives, mordantes. Magiques.

Parfois il pousse son art assez loin ,non plus vers des chimères, ou des souvenirs d’enfance,  mais vers des aventures  d’un baroque plus macabre. Son numéro de prestidigitateur introduit soudain   l’effroi.

« Les carnes vacillantes atteignent enfin, la Voirie ? où l’odeur de charogne devient intolérable, lame en main, le sacrificateur attend, à l’entrée de son domaine : un abattoir avec des rigoles canalisant l’urine et le sang, des poulies, des tombereaux d’où dépassent ici une tête, là un paturon raidi. Le bourreau et ses valets échangent quelques paroles.

Que peuvent se confier des créatures d’une aube de plus, quelles consignent se transmettent-elles ?  Alentour, rien, que des carcasses, de crânes récurés, les rats pullulent, gorgés, insolents, minant les habitations qui baignent dans le purin et la gadoue. »

Enfin, il ouvre largement les portes de l’érotisme ! et quel ressac de souvenirs. Avec « Lourdes lentes », il offre un vrai chef d’œuvre ,publié en 1969 sous le pseudo de Stève Masson. Sur plainte de la Ligue de défense de l’Enfance et de la Famille, la brigade mondaine recherche l’auteur de « Lourdes,lentes.. »Hardellet se déclare l’auteur par une lettre au Quai des Orfèvres. En 1972, après de multiples convocations au commissariat, des poursuites sont engagées pour complicité d’outrages aux bonnes mœurs, avec Régine Deforges qui l’a publié..Il est condamné

pour outrage aux bonnes mœurs et doit payer une amende de 2000francs.La presse unanime s’indigne. Une amnistie est prononcée en septembre 1974.

Dans une lettre adressée à Pierre Seghers, Hardellet confiait qu’il s’agissait   d’une  » belle histoire d’amour en été et de truites pêchées ». Pas faux. L’odeur des journées d’herbes humides, de serrures rouillées,  de fourrage,  de lourdes bottes dans une litière forment le fond du texte .  C’est aussi un  récit très  subtilement  emboité qui célèbre les femmes bien en chair, lourdes et pulpeuses comme les sculptures de Maillol. Germaine  est donc l’initiatrice de ce garçon de 12 ans…depuis il ne cesse de décrire un ensevelissement ardent chez un certain type de femme.

« Extrait :

« Blonde, un peu rousse, des taches de son, des lèvres épaisses, un cul comme une trotteuse de Vincennes. Lourde et lente. Certaine, tangible, en paix avec le monde. Plus tard, lorsque je verrai des Maillol, je comprendrai ; d’autres que moi ont dû sentir la même densité de bonheur chez ces filles de pleine terre et de pleine eau . « 

Deuxième extrait « Longtemps je me suis couché de bonne heure — le matin. J’avais mes nuits ; je les ai toujours, mais sans comparaison.
Presque chaque soir, vers neuf heures, je prends un bouquin et m’allonge sur mon lit. Souvent, j’abandonne vite ma lecture ; commence alors l’étendue d’immobilité et de silence apparents où je découvre ma totale liberté. Nul guetteur sur les points culminants de la Ville noire et bleue ne se soucie du minuscule espace que j’occupe sous mon toit, rien ne me désigne à sa méfiance. Ils n’ont pas encore de machines à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons-leur, en ce domaine, le plus large crédit. Il me reste, je suppose, quelques bonnes années devant moi pour cet exercice de l’ombre et du secret. »

Un dernier extrait de « les chasseurs » :

« Il m’arrive de pousser jusqu’au port. Quel port? Je n’en sais rien; ON , ou bien le Temps, a effacé les noms que portaient les plaques des quais et des rues, des noms futiles. Aucun lieu du monde n’est autant consacré à l’abscence.la chaleur paralyse la mer. Des bateaux pourrissent à l’ancre, d’autres semblent presque neufs, repeints d’hier.(..) Vous pensez à l’enfer, mais non. Lorsque je me souviens d’avant, cette paix me comble au-delà de tout espoir. Mon seul souci, en traçant ces mots, est de savoir s’ils vous parviendront jamais à travers ces champs de silence et de l’immobilité où les plus indociles apprennent à faire le point. « 

Invité à la Fnac

L’attachée de presse était arrivée essoufflée du fond du couloir. J’étais en train de signer les 3OO exemplaires de mon service de presse à propos de mon essai sur José Cabanis, écrivain que j’aimais pour des raisons littéraires bien sûr, mais aussi parce que je l’avais rencontré dans son domaine de Nollet, là, où il était né. Il m’avait confié qu’il mourrait apaisé, dans ce domaine familial tant chéri. Il jubilait, entouré des objets de ses ancêtres : peintures noircies, petits crucifix au brin de buis desséché, pendules vieil or, bergères pelucheuses, trumeaux aux couleurs fanées, armoires avec linges d’enfant. La demeure-château restait un cocon pour   cet homme obsédé de souvenirs. Il m’avait longuement   fait arpenter les longues pièces, à la manière d’un majordome qui parle de ses maitres disparus.

J’avais souvent relu ses récits « Les jeux de la nuit » et cette « Bataille de Toulouse » dans lesquels il analysait sa liaison compliquée avec une   jeune femme brillante, fantasque, énigmatique, cette Gabrielle, qui fut son grand amour. Les désarrois sentimentaux de cet homme solitaire lui avaient permis au moins d’allumer des phosphorescences d’écriture admirables.  

  J’avais été ému aussi lorsqu’il m’avait montré le berceau où il était né et des photos de ses parents, joue contre joue. Ce   détail m’avait frappé et attendri , parce que, de mon côté,  je n’avais connu que des parents qui s’ignoraient. Mon enfance s’était déroulée dans des silences épais   coupés de quelques phrases murmurées sur un ton perfide. Les colères de mon père m’avaient effrayé. il ressemblait à  James Mason. Il avait la même belle chevelure noire, épaisse et ondulée, les mêmes sourcils fournis, les pommettes saillantes mais surtout le même regard sombre, pesant, collant, inquisiteur.

Donc, l’attachée de presse, essoufflée, avec sa petite robe bleue qui lui serrait la poitrine se pencha vers moi et dit :

-Nous l’avons !

-Quoi ?

Je crus un instant qu’il s’agissait enfin de l’invitation tant attendue pour  participer  à    l’émission » La Grande Librairie « sur la 5.    Je n’étais jamais passé à la télévision pour mes quatre précédents ouvrages, ce qui agaçait mon éditeur et finissait par me faire un peu honte.

Mais non, l’attachée de presse, me déçut en m’informant qu’il s’agissait d’une « rencontre-débat  » à la Fnac de Rennes.

-ça va booster les ventes, dit-elle.

 Je montai dans le TGV un mardi pluvieux. Comme j’avais une place coté fenêtre, je vis défiler de hauts nuages blanc neige sur des champs nus, puis dans la somnolence du compartiment moitié vide, je suivais des yeux    les collines du Perche et leurs fermes isolées. Dans un semi enlisement   de  torpeur, je revoyais mes visites à Nollet et puis je me rendis compte que mon père, que je n’avais pas vu depuis vingt-sept ans vivait  en bretagne, à Cesson Sévigné je crois. Mais j’avais toujours fui sa présence depuis plus de vingt ans.

Plus j’approchai de la gare de Rennes, plus le mot « rencontre-débat » me laissait perplexe. A chaque fois que j’avais assisté à ce genre de réunion, il y a avait toujours un emmerdeur au fond de la salle, qui brise le ronron de la soirée en prenant le micro ; j’en avais parlé avec des confrères écrivains et tous m’avaient dit que c’était une loi du genre » L’emmerdeur-au-fond- de-la-salle » était devenu notre expression mascotte et notre scie au cours de nos repas arrosés.    En général c’était un type un peu have, tendu par l’émotion, le micro mal placé devant la bouche, parfois une fiche à la main, s’abandonnant à la sombre extase de reprendre point par point vos déclarations pour les démolir.

Quand j’arrivai en gare de Rennes, je fus accueilli par Bernard, un vieil ami journaliste à Ouest-France, rougeaud, chaleureux, bon vivant, qui avait écrit sur moi avec fidélité et indulgence, et qui m’accabla de « Tu es superbe ! tu es superbe ! ton bouquin est superbe !!Vraiment tu vieillis bien !! ». Mais lui parlait d’une manière bizarre, pâteuse, avec la respiration courte des asthmatiques, ça me fit une mauvaise impression, le Temps nous rongeait.  Tout au long du bref parcours qui séparait la gare du vieil hôtel à colombages   ce sacré Bernard, volubile, se lança dans une description apocalyptique de sa ville ;cette nouvelle Babylone  livrée à la violence chaque samedi soir.

Tandis que je m’attardais dans un bain tiède, le portable  sonna. L’attachée de presse de la Fnac dit qu’on m’attendait déjà et que la petite salle était à moitié remplie.

J’étais en train d’hésiter entre une cravate noire tricotée et une cravate bleu   ardoise quand le téléphone sonna à nouveau. C’était toujours l’attachée de presse de la Fnac qui, d’une voix langoureuse, m’informait qu’un taxi commandé par ses soins devait être arrivé devant la réception..

 » Regardez par la fenêtre !.. ». 

Quand j’arrivais au bas de l’immeuble de la Fnac l’attachée de presse,  était là longue silhouette, chevelure brune abondante, robe  de coton  havane, et hauts talons  vernis . Elle me fit un signe de la main sur le trottoir.   Elle me prit par le  poignet  comme on le fait à un vieil ami. Elle me murmura dans l’escalier : « Vous êtes parfait !!! Celui qui va vous interviewer est un étudiant très brillant. »

Je remarquai un bijou d’argent en forme de lézard piqué sur son sein gauche.

Je pénétrai dans une petite salle baignant dans une lumière spectrale verdâtre. Un public clairsemé, frileux, attendait, serré dans les manteaux et doudounes. Il régnait une odeur de mouillé. Je montai sur la petite estrade -deux chaises pliantes et deux micros orientables. J’étais pris dans le cercle de lumière d’un blanc clinique, et me sentis assez seul comme un varan dans un aquarium.   Je vis surgir des ténèbres d’un couloir un jeune homme en t-shirt, jean et baskets, vêtu d’une parka kaki. Il portait des lunettes de soleil miroir d’un jaune argenté. Il bondit dans le siège tout proche, m’adressa un sourire furtif et se lança   dans une longue analyse de mes précédents livres. Il prononçait les S avec une sorte de sifflement désagréable. Il était si chaleureux pour parler mes essais que je me sentis gêné mais il avait une telle énergie rythmique dans le débit que le public l’écoutait religieusement.  

Pour oublier ce bla-bla commercial, je scrutais le public dans la pénombre et me concentrais sur une petite rousse du premier rang, dans un pull angora rouge vif. Un détail m’attira : elle serrait un pot de miel sur ses genoux.  Je pensais au petit chaperon rouge et j’aurais voulu me lever et monter sur la chaise pour déclarer solennellement à tout le monde que je n’avais rien lu de plus beau que les Contes de Perrault. J’aurais aussi aimé claironner que je m’identifiais toujours au loup déguisé en grand-mère. Pris dans mon songe forestier je faillis rater la première question :

‘ » Que faites-vous aujourd’hui ? »

-Je vis à Rome et y enseigne le français. »

Ensuite, il y eut pas mal de questions   insistantes sur la vie de José Cabanis et surtout sur son passage au STO . Au bout de trois quart d’heures, après qu’on m’eut apporté un verre d’eau minérale, la discussion s’enlisa.   J’étais en train d’essayer de décrire l’époque de l’Epuration et dire que j’approuvais l’attitude modérée de Mauriac, lorsque   mon regard rencontra, au troisième rang, sur la gauche, un visage qui m’était à la familier et étrange :je reconnus petit à petit les pommettes hautes, les sourcils broussailleux, que je connaissais bien, et surtout   sa moue narquoise de mépris, oui, pas de  de doute,  c’était bien mon père.

 Large d’épaule, il était enfoncé dans un manteau poil de chameau démodé. Il portait serré -comme un opéré de la gorge- un foulard de soie impeccable. Il me fixait avec la puissance perforante de son regard. Ses cheveux noirs étaient devenus gris.

Je me sentis pris de vertige, j’eus froid, me sentis mou.  Je laissais en suspens ma phrase à propos de Mauriac. Il y eut un moment de silence puis un flottement   dans la salle. L’étudiant aux lunettes miroir chercha immédiatement son micro qui était à ses pieds et accomplit l’exploit de reprendre au vol mon jugement sur Mauriac en faisant sourire le public à propos de cet écrivain catho qui n’usait pas trop de charité chrétienne dans ses articles. J’avais les membres faibles. Je sentais que mon père me fixait toujours avec défi. Quand je glissai mon regard de son côté je vis qu’il avait sur ses genoux cet affreux chapeau tressé à petits bords, comme en avait porté un ancien nazi traqué dans le film « le chagrin et la pitié ».

L’essence de notre esprit, je m’en rendis compte immédiatement, est l’épouvante. Indestructible.   Arriver à l’âge mûr, ainsi qu’à l’équilibre professionnel, est une illusion qui s’effondrait. Je n’étais plus le professeur respecté de la Villa Médicis, l’époux d’une belle romaine, le père d’une petite fille de trois ans, j’étais redevenu l’enfant terrorisé qui ne savait plus que balbutier dans la terreur quand son père exigeait que je récite la table de multiplication des huit. Il me regarderait ainsi jusqu’à ma mort.  

Je sortis par le côté droit de l’estrade. Il y avait une petite porte avec une barre basculante. Je suivis l’attachée de presse dans un couloir de ciment taggué. Elle me prit une fois de plus par la main et me dit : « Je vous ai fait une belle surprise, hein ! Je savais que votre papa était dans la salle. »

*

José Cabanis

Gabrielle?

 Je veux évidemment attirer l’attention sur Cabanis. Son introspection très fine et si sincère à travers « Les cartes du temps » (1962)  « Jeux de la nuit »(1964) et « La bataille de Toulouse »(prix Renaudot 1966)  mériterait d’être mieux considérée par Gallimard . On a rarement aussi bien dit la délicate balance des sentiments d’un homme qui voit une jeune femme qu’il aime venir le trouver à l’improviste, qui parfois, repart soudain,, car elle fréquente un autre homme, puis revient, part guillerette, enjouée, spontanée, craquante,  avec lui en voyage d’hiver, , en vacances. Le couple parcourt la France de Lyon à Sarlat, d’Auvergne aux Pyrénées. L’épisode Sarlat » est magnifique d’émotion contenue . Gabrielle est un ludion, le couple passe d’auberge en hôtel, de restaurant en chambres à gros édredons, traverse des plateaux couverts de neige, s’attarde dans des salles de restaurant avec des serviette et des nappes à petits carreaux bleus et blancs. Le couple  goute le silence de la campagne .le sentiment géographique, le passage des saisons sont admirablement suggérés.  Mais une distance, des interrogations, une instabilité   grandit entre eux   et couve comme une maladie souterraine et inguérissable..  Ce jeu d’une possession amoureuse impossible à stabiliser, Cabanis le retrace à nu, au vrai, avec de discrets moments  de plaisir physique auquel se mêle, en filigrane, une solitude dissolvante . Il analyse   ses doutes, ses espérances folles, dans des chemins creux de campagne, dans une prairie, en forêt   ou dans les maisons à colombages d’une ville oubliée.  Au fil des heures, un jeu épuisant ,bien sûr,  même si les moments de grâce ne manquent pas. . Oui, on devrait mettre Cabanis en Pléiade.

Extrait

à propos de la femme aimée, Gabrielle:

« Je n’avais aucune illusion à me faire: ma solitude était irrémédiable, depuis que j’avais rencontré Gabrielle, et que tout le reste, peu à peu, s’était effacé derrière elle. Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu  n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. «

 « Me voici donc, homme mûr, tel que la vie m’a fait, et ayant réduit mon univers, mes ambitions, mes plaisirs, à cet être qui dort à mes côtés (il s’agit de Gabrielle femme aimée ), si insaisissable, si incertain, si peu sûr, qui ne songeait qu’à ses propres peines, ses propres soucis, et pour qui je tremble sans cesse, et dont il me parait impossible que je puisse jamais me résoudre à l’abandonner. J’étais parti dans la vie avec une curiosité extrême de tout, et un grand désir : écrire, je griffonnais déjà, quand j’avais dix ans. Mais je n’écrivais plus, je n’avais plus ni le gout ni le temps d’écrire, et ma curiosité s’était bien apaisée. Je l’avais épuisée avec Gabrielle, me demandant depuis tant d’années ce qu’elle faisait, où elle était, ce qu’elle allait faire, ce qu’elle pensait, si elle m’avait dit vrai, la guettant, l’attendant, la surveillant, et elle m’avait  fait éprouver tant de sentiments divers, tant d’inquiétude, tant de joie quelque fois, tant de peine souvent,  que j’avais l’impression d’arriver au port, dans cette chambre où nous étions ensemble, où elle dormait, et où personne ne viendrait nous chercher, mais c’était un peu tard,  et j’étais las de sentir, et même de vivre. Gabrielle, sans doute, ne me quitterait plus, elle avait choisi, m’avait-elle dit, mais j’avis trop attendu, j’étais fourbu. Je songeai, soudain que je ne redoutais plus la mort. Elle seule me délivrerait d’une vie que j’avais si parfaitement gâchée(..) Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. Gabrielle m’avait fait découvrir la joie de vivre, l’insouciance, et maintenant je me savais lié à elle plus étroitement encore par ce désespoir qui ne la quittait guère. »

« Les jeux de la nuit. »