Relire « Guerre et paix », c’est pas mal du tout…

   Je ne vais pas m’extasier devant cette fresque dont la clarté   des phrases m’enchante toujours comme si sa prose puisait dans on ne sait quel oxygène. Une espèce de transparence de la vie comme elle va…  Mais le grand  Tolstoï a un avantage sur  pas mal d’autres écrivains(sauf Hugo ?)    c’est qu’il aime et fait aimer  le Bien ,la Bonté, la compassion, et qu’il adore tous ses personnages et escalade l’échelle sociale  dans une rapidité de récit  tonique.. Or, le Bien   est beaucoup plus difficile à appréhender et à traduire en mots, que de collectionner tous les thèmes freudiens avant Freud comme le fait son ainé Dostoïevski.

Revenons brièvement aux circonstances de « Guerre et paix » . .. C’est pour sortir de l’accablement où l’a plongé la mort de son frère Nicolas, tuberculeux, en septembre 1860 que Léon Tolstoï, 32 ans, s’enfouit dans le travail . Il choisit d’abord comme sujet, les Décembristes, des jeunes nobles qui tentèrent un coup d’état le 14 décembre 1825. Il en écrit trois chapitres qui sont le germe de « Guerre et Paix », mais en s’intéressant à ces jeunes gens, il remonte à leur jeunesse et se passionne pour les années 1805-1812.. En automne 1865 il a écrit la moitié du roman. Et là il publie en feuilleton cette première moitié tout en continuant à écrire entre 1865 et 1869 la suite dans « Le Messager Russe « 

L’action s’étale de 1805 à 1820, bien que l’essentiel du récit se concentre sur quelques moments clés : la guerre de la troisième coalition (1805), la paix de Tilsitt (1807) et enfin la campagne de Russie (1812). Ce qui  est admirable en relisant,  c’est la capacité du jeune Tolstoï à poursuivre  techniquement la composition de cette immense fresque  sans faiblir, avec un aplomb absolu, sans fatigue apparemment ni baisse de régime  alors  que  les brouillons sont pourtant énormes, avec ratures et chapitres composés jusqu’à 5 ou 6 fois. Et il mène son chantier sans faiblir, faisant se chevaucher des prédications et des opinions personnelles au milieu de l’action.  Bref, Tolstoï fonce tête baissée en voulant refléter une époque,  dans un bouillonnement d’images, de situations qui ne nuit jamais à l’architecture de l’ensemble. Il étale  ses problèmes personnels sur un ton d’historien (on sait aujourd’hui que la part autobiographique est considérable et qu’on peut mettre des noms de son entourage sur  de nombreux personages)   sonder les mystères du Temps, du Destin des peuples,  mais aussi de l’agriculture, du servage, des querelles  dans les états-majors, de la liberté sexuelle, et etc.  Il englobe a peu près  tout ce qu’on peut exprimer    de  l’étrangeté de notre présence-au-monde. Et au final  propose

un  fil direct, de la connaissance de soi à l’affirmation de Dieu.

Son ambition est démesurée, titanesque  et  paradoxe, ses personnages nous restent  familiers comme des amis fréquentés dés l’école. Avec lui les scènes                                                                                                                                                                                             mondaines, les amours privés, les secrets du cœur, les jeux des enfants, la fatigue ou la tyrannie des vieillards (admirable le vieux Bolkonski  se trimballant avec ses draps d’une pièce à l’autre  pour trouver le sommeil) tout sonne vrai alors  qu’il vire de bord sans cesse. A telle page il jubile en décrivant  les épaules d’Hélène   puis  quelques chapitres plus loin  il il    lui reproche cette beauté  si éclatante  quand  elle  s’éprend d’un autre. ….Rien n’arrête cet écrivain.   Son écriture  rend tout est facile, vivant, emporté, vrai !

Cette splendeur de l’imagination apporte à la fois un brillant des couleurs, et une pénétration psychologique qui nous jette dans  une étonnante proximité de chaque personnage(on connait mieux Pierre Bezoukhov ou Natacha, ou le Prince André que son voisin de palier).Mais avec la même rapidité, revirement, Tolstoï nous jette dans des abimes  d’étrangeté. Ces revirement  et carambolages psychologiques  sont stupéfiants de vitesse et de surprise.  Le prince André agonise, c’est terrible, mais soudain le narrateur nous glisse dans l’âme d de l’agonisant pour affirmer  que   ce qu’il ressent c’est « la légèreté de l’être » ,la délivrance ! Enfin débarrassé de ce corps encombrant en train de refroidir ,le prince André jubile.

 Il y a chez lui à la fois une jubilation sensuelle, une soif de vivre, et, au paragraphe suivant, surprise,   la révélation   un monde désaccordé , grinçant . le sublime et le  pitoyable se côtoient . Malgré ses bals rutilants, ses belles robes, des conversations fleuries, des uniformes chamarrés (qui enivrent  tant les cinéastes)  le narrateur   dévoile  le tissu des calomnies, les rumeurs, la versatilité, les petits intérêts  les flatteries,  et montre  que la superficialité règne partout à la Cour de l’empereur Alexandre .C’est clairement exposé dès les premières pages. Ce sont ces passages brutaux du chaud au froid, du joyeux à l’angoissé, qui m’ont le plus frappé dans cette relecture.  On en a deux exemples remarquables. André  Bolkonsky blessé à Austerlitz, est  étendu sur le champ de bataille. Il souffre. On croit que ça va être une scène pathétique. Pas du tout.  « Comment se fait-il que je ne voyais pas ce haut ciel, avant ? oui ! tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini. Il n’y a rien, rien que cela. Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix ; Dieu merci ! »

Autre exemple. Pierre Bézoukhov   est prisonnier des français, obsédé par l’idée de tuer lui-même Napoléon. Il est ,  affamé, épuisé par le froid, les marches, traumatisé   pour avoir assisté à  des exécutions .Le lecteur croit donc  que Pierre n’a plus de ressort, c’est alors que  Tolstoï nous surprend  :»Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointains abîmes. « Et cela, c’est moi, et tout cela est au-dedans de moi, et tout cela est moi ! » se dit Pierre » et ils(les français ) attrapent tout cela et ils le mettent dans un enclos fermé de planches ! Il sourit et alla s’étendre pour dormir auprès de ses camarades. »

 A chaque fois, Tolstoï nous prend à contrepied : la proximité de la mort chez le Prince André  recèle une révélation joyeuse. Les privations et souffrances de Pierre l’amènent à une morale de pureté. A  chaque fois,  la réalité extérieure ,les paysages  immenses, cosmiques, pénètrent dans une conscience  par une fissure et la bouleverse 

 On découvre que soudain le petit « moi » individuel » s’est transformé en immensité cosmique, et cette transformation positive de ses valeurs tient du miracle. Evidemment le lecteur se demande : bon ! l’âme est devenue un univers immense, et alors ?   En quoi cela accomplit une transformation des valeurs vers la Bonté, le Bien, la générosité, la compréhension de tout ? là, Tolstoï reste court. Il faut kle croire sur parole. Il affirme, il faut le croire.et comme son art est  si concret est  épatant,  si vrai (la vraisemblance chez lui est parfois  secondaire) on  aime  le croire.  Croire.La Foi.  Le roman baigne dans le religieux.

Une autre forte impression qu’on reçoit à la lecture est que le  roman entier  repose sur  un robuste plancher réaliste. Toute l’agitation effrénée qui saisit les moscovites qui évacuent leur ville dans la panique explose en détails magiques. C’est  l’obsession de Natacha pour sauver des tapisseries des Gobelins, ou la fatigue des domestiques devant les maitres qui changent d’avis sans cesse.   Tout est toujours concret, net, mis en perspective, cadré, avec des précisions subtiles dans   la description ( « Tout, les objets proches et les lointains, brillait de cet éclat cristallin et magique que l’on ne voit qu’à cette période de l’automne »), qu’il s’agisse  des   dialogues et de la subtilité pour définir  les classes sociales, de l’observation des gestes dans un diner,  des divers mouvements d’anxiété  la   veille d’une  bataille. Les moindres détails  d’une physionomie, d’un habit, d’un mobilier, nous  semblent  vrais parce qu’auréolés par quelque chose d’insolite et d’inattendu qui semble irréfutable. Dans les scènes de bataille, les zones de feu restent étonnamment claires dans les proportions et ce délicat passage  de l’observation des masses à celle de l’individu.

S’ il ne  ne nous épargne pas les cruautés,  les petitesses, Tolstoï compense  par des  notations  drôles et  inattendues  qui enchantent.  Quand la timide princesse Marie  est émue devant le jeune Rostov, Tolstoï compare le  charmant visage de la jeune fille  aux vitres d’une lanterne  qu’on allume le soir.  Autre trait d’humour inattendu dans les métaphores. Nous sommes au bal :« Les clochettes sonnent, les maitres d’hôtel se précipitent et-comme des grains de seigle secoués dans un tamis- les invités éparpillés se rassemblent en foule dans le grand salon, près de la porte de la salle de bal ». Comparer la noblesse à des « grains de seigle secoués dans un tamis » c’est jubilatoire. Quand le prince André est reçu en grande pompe, à Vienne, par l’empereur d’Autriche, il découvre qu’il est devant un niais qui ne sait pas quoi dire ; la scène est bouffonne et rappelle des épisodes de « La chartreuse de parme » que Tolstoï a lu de très prés..

 Il a aussi un don particulier    pour mettre en scène les incohérences de ses plus beaux personnages. Pierre Bézoukhov n’y échappe pas. Par exemple, Pierre veut laver son honneur de mari en provoquant en duel l’amant de sa femme, mais il ne sait pas tirer au pistolet alors que son adversaire est excellent dans les armes.. Il tire donc au hasard et c’est lui qui blesse l’amant de sa femme. Mais, au lieu de se réjouir d’avoir évité une blessure grave, il est déprimé. Pourquoi ? parce qu’il découvre, qu’au fond, il n’a jamais été amoureux de sa femme et que c’est lui, le coupable, lui le mari, coupable  de la tristesse dépressive de sa femme et il admet  alors  qu’elle aille se consoler dans d’autres bras. ..C’est tout l’art comique et de dérision de Tolstoï .

  Ce que les cinéastes(si  nombreux) ont  en général oublié de filmer c’est  la   cruauté sournoise avec laquelle le romancier bouscule et égratigne    ses plus ravissantes  héroïnes. Dans une scène de bal ,il nous décrit avec soin   les nobles  en train de calomnier   à qui mieux mieux le voisin , tous en train   de se jalouser sous les flatteries ,  bref  un lieu mondain  insupportable où  tout est faux,  mais     ce milieu frelaté  enchante Natacha, qui vit dans un microclimat de naïveté. Pire : à la fin du roman  Tolstoï saccage nos illusions. Il  nous révèle  que Natacha, mariée avec Pierre, est devenue une grosse femme sans séduction « on ne voyait qu’une puissante femelle » . Il précise : « on ne retrouvait plus sur son visage cette flamme vivante qui, auparavant, brulait constamment en elle et faisait son charme. »  Et Pierre ? Il est éteint, devient une sorte de personnage falot, mari pantouflard soumis à son épouse jusqu’au ridicule. On comprend que les cinéastes ne montrent jamais ces effondrements ultimes .Curieux cette manière finale de fracasser les plus beaux personnages.

D’ailleurs l’épilogue s’emplit de prévisions sèches, de formules froides, d’une habileté désinvolte, de règlements de compte envers les puissants. C’est une volée de bois vert pour ceux qui conduisent les peuples.

Car ce qui apparait c’est la haine de la guerre que distille Tolstoï tout au long de sa fresque.  Et il insiste sur le fait que dans l’action historique, c’est l’élément irrationnel qui l’emporte sur le projet poursuivi. Il assure que le génie de Napoléon, c’est du vent, que les généraux autrichiens, prussiens et russes, ces états-majors emplumés, chamailleurs, vaniteux   sont des incompétents qui ne dirigent rien du tout. Les soi-disant génies de l’art des batailles   prétendent régenter la nature, au fond tout va à l’inverse de leurs prévisions, nous dit Tolstoï.

 « Et là sur le papier toutes ces colonnes arrivaient à l’endroit indiqué au moment voulu, et anéantissaient l’ennemi. Tout était admirablement combiné, comme dans tous les dispositifs, et comme cela se produit avec tous les dispositifs militaires, sur le papier, aucune colonne n’arrive à l’heure désigné ni à l’endroit voulu.   Le seul qui comprenne quelque chose, c’est évidemment Koutouzov. Il préfère ne pas dire grand-chose, laisser faire le Destin (« la mer démontées de l’ Histoire  européenne »)… Nous sommes dedans actuellement.. Lui, Koutouzov affalé entre deux assoupissements, reste à l’écart des pathétiques   querelles d’égos de son état-major. Il n’a qu’une seule obsession :  ne pas faire massacrer dans de vaines batailles cette partie vive du peuple russe, qu’on appelle l’armée.  

Enfin, dans l’épilogue-règlements de compte, Tolstoï réserve ses coups les plus durs aux historiens auprès desquels il a cependant abondamment  puisé, et notamment Thiers.  « Lorsque nous examinons le développement de la science historique, écrit-il, nous voyons que d’une année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui est jugé bon est dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement. Mais cela ne suffit pas : nous constatons que des historiens écrivant à la même époque ont des vues diamétralement opposées sur ce qui était bien et ce qui était mal : les uns font un mérite à Alexandre de la constitution octroyée à la Pologne et de la conclusion de la Sainte Alliance, les autres lui en font grief. »

 A la    fin de de sa vie, Tolstoï ne cessera de condamner   le pouvoir tsariste et l’Eglise Orthodoxe.  Il compare le service militaire à un esclavage et affirme dans « Guerre et révolution » que l’enrôlement militaire ne fait qu’engendrer des « assassins professionnels ». En 1909, il est excommunié par le Saint-Synode pour avoir récusé le dogme de la Trinité. Bref, à la fin de sa vie, ce pamphlétaire qui vénère le peuple est devenu l’opposant obsessionnel par excellence.

Jehttps://youtu.be/OWGofFcM_dA

Moment suspendu de la matinée. Tables vides, terrasse déserte. Aucune voiture. En face, l’estuaire, immense, presque russe avec son miroitement glacé , des collines boisées l’entourent, avec quelques rares villas blanches. L’eau de l’estuaire coule pâle avec des remous. Un voilier hisse ses voiles. Le vin rosé tremble dans le verre. Je déplie le journal et j’apprends que Godard vient de mourir.Jean-Luc Godard est mort, mais comme un peintre, un Piero Della Francesca, un Matisse, un Paul Klee, je garde de lui des couleurs.  Dans « Le mépris » revu hier soir  par exemple, je garde dans l’œil  le blanc plâtre frais d’un appartement pas fini, le casque de cheveux noir mat  à la Louise Brooks de BB, le rouge Alfa d’une voiture, une secrétaire rousse  en peignoir jaune  contre un mur rouge-brun écaillé, l’ air  surchauffé  contre un  angle  d’immeuble , la  lumière de plein  midi sur un  jardin à cyprès, des  bustes antiques aux yeux rouges ou bleu Klein. Les personnages  se croisent sans se voir  devant la beauté du ciel   sur quoi pèse une absence : tout ça  raconte une vitalité désespérée en Agfacolor ,  Godard est bien le seul à réussir ça.

Jean-Luc Godard est mort

Les infirmières romaines

J’entre dans une étroite librairie de Rome, avec un entresol, partout sur les dalles des piles de  Camilleri, d’Elena Ferrante. Après avoir descendu quelques marches vers les voutes d’une cave accessible par une étroite porte vitrée à laquelle est accrochée une clochette de jardin(qui me fait penser à celle de la maison de Tante Léonie )je traverse   une seconde salle voutée  et je découvre les classiques :  Verga, Morselli, Manzoni, Dante, Carlo Levi, Tondelli, Pratolini, Pavese, Pontiggia, Pasolini, ou  Calvino. Volumes   serrés sur les étagères dans de jolies reliures. Je trouve derrière un poêle à bois, des rayons de  livres religieux,  tous d’occasion, écornés, parfois anciens .En les manipulant on respire cette odeur de vieux papier épais, avec des taches brunes,  aussi grisante que l’odeur  de poussière d’un grenier à la campagne.

 Enfin je pensais  à ça  en prenant debout un café ristretto  en fin de matinée, via Giovanni Lancisi, dans un petit bar avec son serveur  à veste blanche mal boutonnée  qui circule devant  des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes  constellées  de médailles dorées. L’une d’elles   est ornée de  profil de chasseur avec  un chapeau planté de  longues plumes noires bleutées  de coq de bruyère  , caractéristique des Bersaglieri.

Je suis entouré, coincé, cerné par des  infirmières de la policlinique proche ; elles piapiatent en train de  s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant  les montures tout en buvant  des minuscules cafés mousseux. Devant moi  un  granité de citron fond doucement dans la coupe en verre taillé et  ça devient  un amas de neige  fondue transparente.  Femmes entre elles, toutes t altières, joueuses, distraites, délivrées, les corps libres  chantant sous les blouses. Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.

Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes.  La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe  sur  un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié   assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue me semble soudain posséder  à la fois une splendeur panoramique dans les trouées des feuillages et résumer la limpidité minérale de cette matinée romaine. Une clarté un peu aquatique irrigue les silhouettes des infirmières dans le bar  et je découvre que l’une d’elles  déchausse son pied droit avec son pied gauche tout en  tenant une conversation qui fascine ses collègues..  Ce détail me les rend toutes plaisantes, attirantes dans leur nonchalance pleines d’éclats, d’autant que l’une des jeunes femmes , en sortant du bar, glisse dans la fluidité lumineuse de la rue, ce qui met en évidence   la courbe    ambrée  de son épaule  et le velouté de sa peau.  Ce début de matinée lui rend grâce..

Gombrowicz écoute un quatuor de Beethoven

 La musique m’absorbe deux heures par jour : j’ai abandonné les quatuors pour me plonger tant dans Schönberg ou Bartók que dans Brahms, Debussy, etc. C’est très instructif. »
Lettre à sa sœur Rena, 1960

S’étant retrouvé isolé par hasard  en Argentine en 1939 , quand  son pays la Pologne est envahie par les nazis,  Witold Gombrowicz, soudain en exil , quasiment sans ressources, a commencé à tenir son « Journal » en 1953 . Diable d’homme. (1904-1969) qui lutte contre tout ce qui est insincère, discours culturel  fabriqué, déformé, unanime ,moutonnier, vaseux, timide. Il bataille contre l’éducation,  et la domestication de la jeunesse, qu’elle soit catholique ou marxiste. 

»Ferdydurke », son maitre-livre reste une attaque toujours aussi cinglante   contre tous les conformismes . Régulièrement, je me replonge dans les deux volumes de son « Journal-(Tome 1 1953-1958 et Tome II 1959-1969), pour retrouver son indépendance farouche, sa verdeur, mauvaise foi, ses coups de gueule, ses admirations, ses portraits (celui de Sartre ou celui de Le Clézio sont magnifiques) ses eclairs de lucidité, ses querelles avec ses anciens amis, écrivains polonais soumis à la censure communiste,  alors que lui qui est interdit de publication dans sa Pologne natale ( son » Journal « n’a été autorisé de publication en Pologne qu’en 1986 !..) Donc  ce  journal   est vivifiant, jubilatoire dans son combat contre  les unanimisme et les fausses valeurs culturelles mondaines. Il veut débusquer  chez les artistes ce qui est la fausse marionnette de gloriole  toute cousue de clichés et d’idées plaquées et insincères… Chaque page apporte du neuf, du vrai, du paradoxal, de l’intime aussi et du tragique (sa peur de vieillir..) . C’est toujours excitant, philosophique,  indompté et bouffon, personnel, original, sarcastique, endiablé. Dans cette périodeannées 50-60 défendre l’individu contre les Communistes qui  modèlent le paysage culturel européen, c’est courageux… Notre aristocrate polonais n’hésite pas à faire table rase de toutes ses illusions, découvrant son ennemi : la Forme,les clichés qui défigurent et cachent l’homme vrai.  Il parle de sa vie en Argentine, de ses lectures, de Sartre à à Proust, des musiciens qu’il aime,  de ses vacances  à Tandil, de sa vie dans les cafés de Buenos aires,  de ses amis peintres ou écrivains, tout ceci  avec drôlerie, spontanéité, cocasserie, vérité aussi. C’est aussi un grand descriptif  pour chanter  les bords de mer les jours d’orage ou une matinée au soleil,  ou la pampa. Il explique et justifie son œuvre si mal comprise (oui, elle est difficile..) depuis son œuvre capitale « Ferdydurke ». C’est un étonnant oiseau moqueur solitaire  en pleine Guerre Froide. Et quand il revient en Europe en avril 1963, passant par Paris, puis gagnant Berlin,  il n’épargne ni les parisiens ni les berlinois : « pour moi Paris sent le négligé. Je respire cette odeur de l’heure où nous faisons la toilette matinale, l’heure des crèmes, des poudres, de l’eau de Cologne, des robes de chambre et des pyjamas. Cela serait supportable à la rigueur. Mais derrière cette laideur s’en cache une autre encore, beaucoup plus pénible, qui repose sur la gaieté. Cette fois c’est vraiment désagréable ! Je leur avais pardonné la tristesse et le désespoir, mais ce que je ne peux pardonner à leur laideur, c’est qu’elle est gaie, agrémentée d’humour, d’esprit et de blague.

Là, au coin de la rue, un type décati lorgne avec satisfaction les cuisses d’une petite fille qui monte dans l’autobus. C’est tout Paris qui glousse dans sa malice attendrie. »

Parfois deux pages d’humour : le récit de sa rencontre avec Borges  ou une soirée mondaine à Buenos Aires ou à Paris, par exemple, est un moment parfaitement hilarant.
Mais là où il me bluffe toujours c’est quand il parle des musiciens et de ses disques préférés .

Bref extrait.

« Enigme de la « lumière » chez Mozart. Comme Gide a raison lorsqu’il dit que, dans la musique, le drame, éclairé de l’intérieur par l’intelligence, par l’esprit, cesse d’être dramatique. Une merveille dans le genre du premier allegro de la symphonie « Jupiter » est le couronnement de ce processus intérieur : c’est le triomphe de l’éclat, qui règne sans partage. Mais, chez Mozart, comme chez Léonard de Vinci, j’aperçois un élément de perversion, quelque chose comme une dérobade illicite devant la vie- le sourire de Léonard(surtout dans ses dessins) et le sourire de Mozart ont ceci de commun :c’est comme s’ils aspiraient à un jeu interdit, comme s’ils désiraient s’amuser et trouver du plaisir dans ce qui n’est pas permis, même dans ce qui fait mal…un jeu subtil et coquin, malin, une sensualité hyperintelligente…mais cette combinaison même, « sensualité intelligente », est déjà un péché…La gamme ascendante et descendante dans Don Giovanni n’est-elle pas une plaisanterie bizarre, un pied de nez à l’enfer ? Dans les hauts registres, Mozart a parfois un petit parfum d’interdit, de péché.

Le contraire de Mozart serait Chopin-chez lui la faiblesse, la délicatesse, affirmées avec une fermeté et une ténacité peu commune, se tournent en force, en courage de regarder la vie en face. Il s’enferre tellement en lui-même, met tant d’obstination à être ce qu’il est, que cela lui confère une réelle existence- quelque chose d’inflexible, d’invincible. Par ce biais de l’auto-affirmation, le romantisme de Chopin, son désespoir, son égarement, son abandon aux puissances du monde, fétu de paille dans le vent, se mue en classicisme sévère, en domination. Que son héroïsme se révèle émouvant et sublime lorsqu’on examine sous cet angle, tandis qu’il parait si déclamatoire, si rhétorique, si mièvre, lorsqu’on, le considère sous l’angle « patriotique ».

« Je m’accrocherai avec la dernière énergie à ce qu’il y a de plus fragile en moi », semble proclamer toute son œuvre. »

« Quant à Beethoven, moi non plus je ne goute guère ses symphonies, son orchestration ne parvient pas à m’entrainer vraiment, à me posséder ; mais les quatuors de la dernière période, dont le langage est le plus difficile, les sonorités déjà à la limite de l’harmonie, transgressant même cette limite.. Ah, ce quatorzième quatuor !..

Si je t’écoute avec une telle émotion, c’est aussi sans doute parce que  tu es riche du plaisir sensuel de la forme en même temps que de la violence faite à cette forme au nom de…j’allais dire au nom de L’Esprit, mais je dirai au nom du créateur. Car lorsque tes quatre instruments jouant à l’unisson- sommet et couronnement des quatuors !- atteignent à chaque instant les plus enivrantes harmonies et serpentent en modulations voluptueuses, soudain une main sévère, brutale, impitoyable même, fait violence à cette volupté et te force à des notes stridentes et aigues, à ses sauts inattendus et à une dure économie dans l’expression, à un ascétisme qui vise à la métaphysique ; à une tension entre les registres les plus bas et les plus hauts qui est aspiration à une réalisation plus lointaine, plus élevée. Soudain tout se tait. Le disque est terminé. Point. Point final.
J’ai besoin d’un café.  »1960 .

« Un destin particulièrement odieux a été réservé au magnifique quatuor en la mineur opus 132.On l’a surnommé « le quatuor de la convalescence ». On a établi que le premier allegro c’était la maladie ; le scherzo : les forces qui commencent à revenir ; l’adagio molto andante : l’hymne de remerciement d’un homme guéri ; et l’allegro final :la santé et la joie. Ce quatuor si riche sur lequel pèse un ciel gris et désespéré, et dont le premier allegro me plonge personnellement dans un bouleversement profond, notamment l’amorce du second thème, après la modulation en fa majeur, on l’a accoutré d’une robe de chambre, de pantoufles, d’un bonnet de nuit, et on l’a bourré de pilules ! »

Traduction de Christophe  Jezewski Collection Folio


 [MA1]

La Dolce Vita retrouvée dans un roman

Je viens de lire un roman italien charmeur » Le dernier été en ville » de Gianfranco Calligarich. Ce texte est une résurrection. Un miracle.  La première édition de ce récit linéaire est parue en …1973 ! aux éditions Garzanti, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs. Puis après un accueil assez moyen à l’époque, ce premier roman  écrit par un  inconnu  de 26 ans , fut comme on dit « épuisé » et a disparu des librairies italiennes.

Gallimard l’a publié en 2021en traduction(parfaite)  de Laura Brignon .

Il faut savoir que rééédité aux éditions Bompiani  46 ans plus tard , ce livre redécouvert (par qui ? mystère..)  triomphe auprès du grand public. On le traduit non seulement dans toute l’Europe mais partout dans le monde.

  Quand on a fini ce « le dernier été en ville », on comprend mieux ce qui a séduit les italiens : Gianfranco Caligarich fait ressurgir avec une sûreté de trait étonnante « la Dolce Vita » de la fin des années soixante à Rome, dont il fut le jeune témoin.

Comme le Marcello Mastroianni de Fellini, Léo « et sa vieille Alfa » est  un journaliste de seconde zone  voué à des tâches subalternes au « Corriere Dello Sport ». Comme Mastroianni il observe et suit fasciné une faune mondaine, juvénile, cosmopolite, alcoolisée, désinvolte , au dandysme facile, qui traverse Rome en voiture décapotable. Et comme Mastroianni, ce jeune homme   côtoie  de jolies filles un peu branques, se retrouve dans des demeures aristocratiques délabrées parmi  des poétesses vraies ou fausses, des américaines avides d’exotisme européen, d’ éternelles étudiantes qui se roulent sur des canapés , ou sont pendues au téléphone dans le couloir.  Elles trainent des soupirants dans des églises fraiches. On croise de   gentils paumés désargentés qui s’invitent à des soirées pour vider le frigo dans la cuisine.  Comme dans « La Dolce Vita » ce petit monde frivole, rigolard, s’entasse dans des taxis, flirte, chahute. Tous ils médisent, friment, se donnent des comédies et passent d’un palais aristocratique à un bar ombreux, de la piazza Navone aux marchandes de légumes du   Campo dei Fiori. Ces fêtards se retrouvent    à l’aube sur    ces places désertes où chantonne le bruit frais des  fontaines. Et comme dans le film de Fellini, il y a soudain un suicide, un vrai.

 De cette galerie de marginaux fêlés émergent deux personnages : Graziano, l’ami exubérant, mâchouillant un cigare, géant   barbu, alcoolique magnifique, querelleur et généreux, ours lyrique et secret derrière ses vantardises. Il cabote et vacille   de bar en bar entre la piazza del Popolo et   « Le Domiziano »  où il tient son quartier général. On l’accompagne   dans une trattoria   de la via del Babuino , dans la caverne d’une discothèque » peuplée de fantômes » où il sème une monstrueuse pagaille. Il   fait des blagues de potache devant le décor baroque d’une basilique façon « I Vitelloni ». Toujours un verre à la main, Graziano    cumule l’impuissance artistique (impossible de terminer son roman mais on se demande s’il l’a même commencé) et l’impuissance sexuelle, un peu comme le Alain  du « feu follet » à la Drieu la Rochelle. Sa fin permettra au romancier de réussir quelques pages poignantes dans la simplicité, la nudité , la sincérité.

Campo dei Fiori

 Mais le plus beau personnage, celui qui apporte sa phosphorescence au récit, son exaltation, son magnétisme, son mystère, c’est sans conteste cette Arianna. C’est le modèle de la femme-enfant, exquise, fantasque, parfaitement consciente de son immense pouvoir de séduction, celle qui dépose ses lèvres sur vous au moment le plus inattendu. Léo en tombe follement amoureux. Cette étudiante en architecture venue de Venise   est un ludion, une fille du feu nervalienne, fragile, capricieuse, elle est la gravité et la fantaisie, la tendresse et l’artifice, la grâce et la sincérité  écorchée  qui fait tenir debout ce   texte dont l’auteur avoue aujourd’hui, dans ses interviews , qu’il n’ a rien d’inventé.

C’est avec cette Arianna que l’auteur réussit cet humour qui frôle des abimes, ces lassitudes tendres, ces pauses et répits dans les ruelles tièdes  et tout ce qui porte des bouffées de bonheur romain. Qu’on ne s’y trompe pas , cette  Rome, en plein été,annonce  subtilement   les morosités et les cafards  d’un proche automne pour  cette  génération qui veut oublier les flaques de sang de la génération précédente, mal sortie de la guerre et du fascisme. 

Ce qui frappe c’est que ces existences individuelles en dérive ne se relient à rien. Il n’y a que les murs couleur cacao de la Ville qui les font tenir debout. Les personnages   se raccrochent à quelques souvenirs de province, à des parents mal compris qui subsistent en remords, oublient mal des flirts vite éteints, ce sont des petites planètes se frôlant dans le vide. Au fond, cette génération perdue, jouisseuse, ironique dans le mal-être, tient sa légèreté et son élégance de la beauté   maternelle de la ville.

C’est le meilleur de ce livre, le chant à la beauté de Rome. Les ivresses répétées chaque nuit, les réveils gueule de bois n’effacent jamais la beauté lipide  de Rome renouvelée chaque matin sous les platanes qui bordent le Tibre.

Gianfranco Calligarich a le talent de nous faire sentir cette Rome des années fin 60. « Rome porte en elle une ivresse particulière qui brule les souvenirs. Plus qu’une ville, c’est un repli secret de soi, une bête sauvage dissimulée. Avec elle, pas de demi-mesures, ou bien c’est le grand amour ou bien il faut s’en aller, car la tendre bête exige d’être aimée. C’est le seul péage qui sera imposé, d’où que vous veniez, des routes vertes et escarpées du Sud, des lignes droites vallonnées du Nord ou des abîmes de votre âme. Aimée, elle se donnera à vous comme vous la désirez et vous n’aurez qu’à vous laisser aller aux douces vagues du présent, flottant à deux doigts de votre bonheur légitime. Et il y aura pour vous des soirées estivales percées de lumières, de vibrants matins printaniers, des nappes de cafés comme des jupes de filles agitées par le vent, des hivers acérés et des automnes interminables où elle vous apparaitra sans défense, malade, exténuée, lourde de feuilles décapitées sous vos pas. Et il y aura encore les escaliers éblouissants, les fontaines tapageuses, les temples en ruine et le silence nocturne des dieux révoqués, si bien que le temps ne sera plus qu’un élan puéril qui fait trotter les horloges. Ainsi vous aussi, attendant jour après jour, vous deviendrez une part d’elle. Ainsi vous aussi, vous nourrirez la ville. Jusqu’au jour ensoleillé où, humant le vent venu de la mer et regardant le ciel, vous découvrirez qu’il n’y a plus rien à attendre. »

 Plus loin : » Je sautai hors du lit et allai sur le balcon. La vallée se taisait sous le poids du ciel limpide et l’air stagnait, comme dans l’attente d’un présage. »

Il faut dire que, ébloui par la beauté radieuse d’Arianna, cette petite vénitienne capricieuse, intelligente, imprévisible, énigmatique comme certaines héroïnes des nouvelles de Salinger, notre héros alcoolisé la suit dans ses vagabondages : »Nous trainions à la recherche d’églises baroques parce qu’Arianna projetait de faire un mémoire qui démontrerait la supériorité de Borromini sur Le Bernin. »

 Une des pages d’anthologie nous décrit les matinées romaines, les vendeuses qui se parlent d’un pas de porte à l’autre « je prenais le petit déjeuner au café en bas du journal. Les bars avaient un certain air de repentir, peut-être à cause de tout le lait qui débordait des tasses remplies de cappuccino, et seules les viennoiseries froides me rendaient un peu mélancolique. »  Le romancier, nous parle d’une Rome qui n’existe plus, sauf peut-être ,le long du Tibre, un jour de brume en hiver, celle de » la Grande Belleza ».
Pendant ma lecture  je pensais au comédien  Toni Servillo dans le film  de Paolo Sorrentino  interprétant un romancier Jep Gambardella ,celui qui obtint une célébrité dans sa jeunesse avec un unique roman et qui depuis traine son passé avec nonchalance souriante et un navrée . C’est un peu ce qui est arrivé à l’écrivain d’un jour,Calligarich qui, après ce premier roman   étincelant  est devenu un scénariste  pour la RAÏ. Simplement, dans le film de  Sorrentino  Toni Servillo  est   devenu vieux qui   regarde le matin une yole passer sous   le Ponte Sisto avec  une amère nostalgie.

« LA GRANDE BELLEZZA » DI PAOLO SORRENTINO. NELLA FOTO TONI SERVILLO. FOTO DI GIANNI FIORITO

***

Voici ce que dit du roman la traductrice  Laura Brignon :

« Est-ce qu’il y a des éléments dans l’ouvrage qui parlent particulièrement au public français, qui rejoignent un imaginaire que la France a de l’Italie ?

Laura Brignon : Tout à fait, et on le voit par ailleurs dans les premières réactions autour du livre. C’est un texte qui fait appel à un imaginaire très fort en France, et ailleurs : la Rome des années 1960, qui nous fait penser immédiatement à la Dolce Vita de Federico Fellini, et, plus largement à un univers cinématographique. Calligarich a une façon splendide de décrire cette ville, il la rend très vivante et très palpable grâce à la force de son écriture et à son approche. Sûrement que cela peut faire écho à une image réelle ou fantasmée que les lecteurs ont de Rome.

Comment définiriez-vous le style de Gianfranco Calligarich dans ce livre ? Pose-t-il des difficultés spécifiques de traduction ?

Laura Brignon : Je dirais que son style est lumineux, ironique, veiné de poésie, mais aussi pudique. Par exemple, je pense à la scène au début du livre où il dit au revoir à son père, sur le quai de la gare de Milan : cette scène m’a extrêmement émue à la lecture. En traduisant, je réalisais qu’elle reposait sur peu de moyens techniques. L’auteur ne fait pas quelque chose de flamboyant, n’écrit pas des phrases à rallonge utilisant des mots particulièrement complexes ou recherchés : avec des moyens très simples, il arrive à construire en quelques lignes une scène profondément bouleversante. Cette manière de faire tout en sobriété contribue au fait que le roman n’est jamais lourd, même s’il y a des moments tristes ou plus emphatiques, et elle réussit à merveille à communiquer le détachement de plus en plus prégnant du personnage vis-à-vis des choses et des gens.

Avec cette économie de moyens, Calligarich arrive à faire passer des choses d’une grande finesse et d’une grande intensité. Il m’a semblé qu’un des enjeux principaux de cette traduction était donc de garder cette légèreté, de conserver cet équilibre en veillant à ne pas forcer le trait. Il s’agissait de trouver le juste poids des mots et des tournures en français, pour recréer cette lumière, cette espèce de douce mélancolie et de grâce qui se dégage du texte. Il y avait aussi la question de l’ironie et de l’humour, qui représente un vrai enjeu de traduction — de manière générale, traduire l’humour et l’ironie n’est pas ce qu’il y a de plus simple… »

Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, une difficile ascension …

Difficile de parler de «  Au-dessous du volcan «.On l’ouvre, on est séduit par une moiteur, quelque chose d’étouffant, d’ exotique, des sons peu familiers, , des silhouettes de peons en blanc, des jardins orageux, une imminence de catastrophe, un type qui a l’air de marmonner.  on est aussi déconcerté  par une destruction de chronologie, de curieux assemblages  d’images, un flux mental qui ressemble aux filets dérivants d’un chalutier sans équipage, vacillant. Se multiplient  des allusions obscures, des décrochages chronologiques inexpliqués, des allégories qui renvoient à la Bible, à Dante,  des personnages sortis dont ne sait où, des références historiques comme des lambeaux déchirés d’un passé devenu une affiche. Déconcerté, perplexe, séduit par « l’atmosphère » on poursuit à tâtons  la lecture.

 Il est clair qu’on suit les étapes d’un délabrement intérieur d’un alcoolo, ce Consul qui se sent coupable d’on ne sait quoi, et qui titube avec  une sarabande de souvenirs peut-être inventés, peut-être vécus. Des voix intérieures se mêlent, et se coupent et se superposent avec des   personnages-papillons qui gravitent en arabesques et zig zags dans les parages  du Consul .  Voir le rôle des lettres. Lui Geoffrey s ’abrutit de mescal, de tequila, de bière plate ou de whisky, ce qui a pour effet que chaque sensation, chaque perception d’un   objet, les phrases entendues mettent un temps anormal pour l’atteindre dans ce qui lui reste de conscience.

 Certaines pages ressemblent à ces vitrines d’un brocanteur où des éléments de plusieurs vies et de plusieurs époques sont rassemblés par hasard pour une vente ou plutôt une liquidation.. ..  Par chance, dans cette forêt mentale tropicale , il reste l’omniprésence  d’une ville et du volcan  Popocateptel, sorte de divinité dont on ne sait si elle est bénéfique  ou maléfique .  La magie cadastrale  des ruelles de la ville  est si bien  suggérée par l’art de Lowry qu’on poursuit la lecture ,séduit par la torpeur morbide de cette journée, avec  sa lumière noire aveuglante  verticale qui nous indique que tout se joue tragiquement en 24 heures. Comment ne pas penser au film « Les orgueilleux » avec Gerard Philipe dansant jusqu’à l’épuisement pour obtenir une bouteille de Rhum..

  Les dialogues sautent de l’espagnol à l’anglais, comme dans une bande-son de vieux film resté longtemps dans une poubelle alors que les images, elles,  forment    des   impacts  surréalistes  , -comme cette petite vieille qui garde sous sa robe  un petit poulet lié à une ficelle. Lowry multiplie des  images, des  panneaux  à résonance allégorique   qui deviennent des signaux, voire des prophéties  comme cette affiche de cinéma  qui repasse sous ses  yeux   : »Las Manos de Orlac, con Peter Lorre ».

 Plusieurs fois, je fus tenté d’abandonner la lecture. Il y a ceux qui considèrent en France que c’est un des plus grands romans de tous les temps, de Maurice Blanchot à Maurice Nadeau, de Gilles Deleuze à Olivier Rolin. Excusez du peu.. ..Il y a également ceux qui avouent sur les sites littéraires leur extrême difficulté à s’immerger  dans ce fleuve verbal .Malcolm Lowry, conscient des difficultés liées à la lecture de son roman a écrit lui-même: « On peut le prendre pour une sorte de symphonie ou encore une sorte d’opéra ou même un opéra-western; c’est du jazz, de la poésie ,une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite(..)c’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque et un Mane-thecel-pharès. On peut même le prendre pour une sorte de machinerie; et elle fonctionne soyez-en sûr car j’en ai fait l’expérience. »

 C’est la troisième fois en 4O ans, que je tente la lecture complète. Les deux premières fois je n’ai pas dépassé la moitié du livre, en gros les cinq premiers chapitres d’un roman qui en compte douze.

C’est la troisième lecture ,en 4O ans, qui fut  la bonne. Cette fois, j’ai réussi l’exploit de lire l’ouvrage en entier. Jusqu’au chapitre 12.Bref, l’ascension de ce volcan fut particulièrement difficile.  Reprises, abandons, perplexités, reprises, volontarisme, re- découragements puis  réouvertures du livre. quand j’étais trop perdu dans les pages de Lowry  je   consultais des sites genre Babelio ou Wikipedia pour me servir de boussole.

Le volcan

Un des meilleurs résumés du livre on le doit à Sébastien Dieguez chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse .il dit ceci : »Le 2 novembre 1938, jour de la fête des morts au Mexique, Geoffrey Firmin, consul britannique isolé dans un petit village nommé Quauhnahuac, erre dans l’état d’ébriété permanent qui ne le quitte plus depuis que sa femme Yvonne est partie. Or celle-ci lui revient ce jour-là. L’incompréhension entre eux deux est totale, bien que leur amour soit sincère et réciproque. Les nombreuses lettres d’Yvonne ne lui sont pas parvenues, ou plutôt il les a oubliées ou égarées ; quant à ses réponses, il les a bien écrites, mais jamais envoyées. Ils se retrouvent sans se retrouver ; le Consul étant imbibé depuis si longtemps, ayant tellement ruminé son amour perdu en compagnie de ses fidèles bouteilles, qu’il ne semble pas réaliser qu’Yvonne est vraiment présente, et encore moins qu’elle est revenue pour lui. Pendant tout le récit, il est entièrement détaché, il erre dans son propre univers d’alcoolique, préoccupé par la prochaine bouteille, mais aussi par ses tremblements et ses étranges visions. Le roman décrit l’implacable autodestruction du Consul sur une journée de 12 heures, destruction éthylique qui va de pair avec la difficulté croissante qu’ont les personnages à communiquer. ».  

Cependant je reste perplexe devant ce « chef d’œuvre ». Impression d’être passé à côté d’une grande partie du roman et de ses implications philosophiques et allégoriques. Je l’ai compris, ce roman,  par fissures.  Il m’a été impossible de lire en continu plus de deux  chapitres sans éprouver l’impression de me noyer dans ce flux verbal  si nébuleux. . Impression d’être au milieu d’un dispositif littéraire fragmentaire, une mosaïque descellée, une fresque dont une partie a brûlé, où l’Individuel et le Collectif, l’érudit et le banal, le temporel et l’Eternel , l’individuel et l’Historique (les allusions à la Guerre d’Espagne et au régime communiste en URSS y sont fréquentes) s’enchevêtrent et s’assombrissent pour former un impossible pèlerinage vers on ne sait quelle grâce inaccessible ou salut au sens chrétien.

Les images accourent ,se précisent, se diluent dans cet art de réfraction, ou dans le rétrospectif. Ou bien subitement Lowry s’attache, avec un entêtement vital, à faire l’inventaire complet du décor d’une cantina, comme si son champ de vision, en devenant trouble , mettait en évidence la précarité de l’endroit. En somme, Geoffrey Firmin est déjà dans la danse de mort, observant le pittoresque et l’historique du Mexique comme s’il s’agissait d’un monstrueux serpent Quetzalcóatl en train de muer et de le mordre.

Dans cette noyade, je ne pouvais me raccrocher qu’aux descriptions magnifiques et désolées de cette  ville de  Cuernavaca, sous le volcan , et rebaptisée Quauhnahuac. 

En ce qui concerne la présence des deux volcans, un universitaire,Roger Bozzetto de l’université de Provence, a étudié les différentes significations des volcans dans le roman : »Les volcans sont ici liés à la mort. D’une part puisque chez les Aztèques, ils se nourrissaient du sang des victimes, ce qui contribue à donner un des soubassements mythiques du texte à l’itinéraire sacrificiel du Consul. D’autre part, parce que l’association entre les tirs, les détonations et les images des volcans sont nombreuses. Notons que c’est Hugh qui s’en aperçoit le premier. Rien d’étonnant, il a vécu la guerre d’Espagne et sait reconnaître le bruit des armes. Notons que la guerre en Europe est liée à ce chaos :le lien est fait par Hugh entre la bataille de l’Ebre, le Munich de Chamberlain, et le retrait des Brigades Internationales. De plus la révolution mexicaine, avec ses avatars est toujours présente, comme en témoignent les soldats en manœuvre. Le Consul entend aussi les tirs dans la Sierra Madre alors qu’il regarde le Popocatépetl (p. 167). Et nous avons vu que le « chef des jardins » le tue de deux coups de feu, alors que défile devant les yeux du Consul l’image épurée du volcan. »

J’ai aimé la présence  de ces deux divinités, les deux volcans qui dominent la ville, le Popocatepetl et l’Ixtaccihuatl. J’ai aimé  les cantinas, leur coté poisseux, la nonchalance des serveurs, le scorpion écrasés sur un mur,  cette déambulation d’un clown tragique parmi les collines violettes, ce  jardin à l’abandon, des piscines aussi, vides et en ruines, des remblais obsédants, un voyage en autocar brinquebalant, des images d’une corrida,  des tours de caserne, des routes qui deviennent des sentes herbues,  comme si, sur tout ce paysage tourmenté initiait  à  une éternité de vie outre-tombe  vue dans un miroir courbe.  Enfin ce vertigineux ravin, au bord d’une apocalypse personnelle qui transfigure tout , dans une lumière de couchant.

 L’ivresse du Consul , d’après ce que j’ai compris, nous éloigne de nos  habitudes de lecteur d’un univers « rectiligne ». Lowry nous introduit dans un univers que les peintres et dessinateurs appellent la perspective curviligne,   opposée à la perspective linéaire.

Au lieu de nous offrir un  roman , à la rassurante  chronologie linéaire, Lowry   offre un espace courbe ; il  fait appel à une vision des objectifs grand-angle utilisés sur les appareils de prise de vues. Il tord les perspectives comme sous l’effet d’un miroir concave. Ce miroir concave nous introduit dans l’espace mental du Consul dans sa marche titubante d’alcoolique

Le curieux c’est que les descriptions de la ville, des routes,  des « cantinas »  parfois, Lowry reprend les lois de la perspective  romanesque ordinaire. Mais   grâce à cette perspective curviligne (on voit tout dans le dos d’une cuillère..)le baroque foisonnant s’installe.  

L’alcool déforme et enferme Geoffrey dans une bulle. Toutes les distances sont altérées, mais aussi l’espace intérieur  et géographique des souvenirs. Cette perspective curviligne justifie  ce sentiment  de ne pas se sentir   à la bonne distance  d’Yvonne ou de son frèreHugh. Mais c’est aussi une protection ouateuse et un refuge bien confortable.    

Cette déformation curviligne permet donc d ‘inclure les couches profondes de la psychologie, des explorations nouvelles du souvenir ou des réminiscences de la mémoire involontaire. On pénètre alors dans les circonvolutions d’un esprit altéré par le mescal ou la tequila; ce dispositif rend vrai le contenu foisonnant, anarchique du réel .En introduisant la « maladie » de l’alcoolisme » et en suivant ses symptômes, comme un clinicien, Lowry invente un art littéraire fondé sur des perturbations sensorielles. C’est une ouverture vers de nouveaux chemins littéraires, ce que Lowry appelle « une machinerie ». Cette architecture courbe donne aussi le sentiment d’une étrangeté géographique, d’un labyrinthe étouffant dans une Plantation imaginaire sortie d’un tableau du douanier Rousseau, ce qui produit une force d’envoutement auprès du lecteur. Le chemin onirique tropical-dont il est difficile de se déprendre- mène au ravin final.

Enfin on notera que dans sa marche vers l’enfer(de Dante),  se trouve  le ravin maudit .  La barranca . C’est un gouffre où l’on jette les chiens crevés. On le jettera, lui.   Le roman lui-même est entré dans un espace courbe puisque le premier chapitre de cette agonie christique rejoint et colle  exactement,  comme dans un cylindre de papier , au  dernier chapitre. 

Lowry au Mexique

Extrait :

 Dans cet extrait, le consul, après avoir jeté une bouteille de Tequila vide dans les broussailles marche dans son jardin fouillis dont on ne sait s’il est l’ultime étape d’un Eden à l’abandon (pour la mythologie il ne manque même pas le serpent..), ou sa clôture ultime   qui protège Firmin   du proche cercle de l’ Enfer, ce ravin maudit, si allégorique, nommé « la barranca » où l’on jette les chiens crevés. Rappelons que le roman est placé sous l’influence de Dante. On admirera les dérives chaloupées des phrases qui nous imprègnent des troubles de vision de Geoffrey Firmin.

 « Quelque fût le chaos, voilà qui prêtait un charme de plus. Il aimait l’exubérance sans retouche de la proche végétation. Tandis que plus loin, les plantaniers superbes, à la floraison si obscène et si péremptoire, les splendides jasmins de Virginie ainsi que les poiriers, braves et têtus, les papayers plantés autour de la piscine et, au-delà, le bungalow lui-même, blanc et bas couvert de bougainvillées, avec sa longue galerie semblable à un pont de navire, formaient positivement une petite vision d’ordre, vision qui, toutefois se fondit sans plus de logique, à l’instant où il se détournait par hasard, en une étrange vue subaquatique des plaines et des volcans avec énorme soleil indigo à flamboiement innombrables au sud-sud-est. Ou était nord-nord-ouest ?  Il nota le tout sans chagrin dans une certaine extase même, allumant une cigarette, une Ailas(mais répétant tout haut mécaniquement le mot « Ailas ») puis la suée de l’alcool lui coulant aux sourcils comme de l’eau,  il se mit à descendre vers la clôture séparant de sa propriété le nouveau petit jardin public qui la tronquait. »

 Chapitre 5. Traduction de Stephen Spriel, avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur.

Le Consul vu par le philosophe Clément Rosset:

« Le Consul de Malcolm Lowry n’est pas un ivrogne ordinaire. C’est un ivrogne extraordinaire, un voyant qui se sait plongé « dans un état d’ébriété exceptionnel ». Il n’a rien d’un homme qui perd, de temps à autre, son chemin, pour le retrouver par la suite puis le reprendre à nouveau. D’abord parce que son ivresse est permanente et qu’ainsi l’état de voyance qui en résulte ne se trouve sujet à aucune éclipse ; aucun intervalle de « lucidité « ne vient troubler son hébétude. Ensuite parce qu’il n’y a pour lui depuis longtemps de chemins à perdre ni de chemins à retrouver : parce qu’il n’y a pas, parce qu’il n’y a jamais eu de véritables chemins. Le Consul n’a pas perdu le sens de l’orientation ; ce sont plutôt les chemins qui ont disparu autour de lui, et avec eux la possibilité de direction. La voie droite s’est perdue dans la forêt obscure, comme au début de la Divine Comédie de Dante, dont « Au-dessous du volcan », au dire même de son auteur, se veut une sorte de version moderne et ivrogne. »

Clément Rosset, « Le Réel, histoire de l’idiotie »

Passion Simon

Il y a un roman de Claude Simon qui me fascine particulièrement, c’est « Le vent », son quatrième roman. Il y a des raisons littéraires-la nouveauté et l’originalité d’un grand romancier qui atteint à sa maturité et trouve son vrai ton. Il y a aussi des raisons plus personnelles, la description d’une ville du Sud (Perpignan où je suis passé plusieurs fois) et le charme insidieux et si prenant des vieilles villes du Sud, les  demeures familiales  à l’abri de lourds rideaux, les enclos  du Sud-Ouest qui suscitent des rêveries sur les générations passées et les généalogies familiales disparues. Donc, avec ce « Vent »  surgitle moment où Simon  quitte les chemins balisés du roman balzacien réaliste pour toute autre chose.  Il fut achevé au cours de l’été 1956, Simon a 43 ans. C’est le roman où il assume son originalité, la luxuriance de sa prose et la puissance de ses visions en fragments. L’histoire du manuscrit est intéressante. Invité au centre culturel de Royaumont, Claude Simon fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet, alors jeune conseiller littéraire des éditions de Minuit. Ce dernier lit le manuscrit que Claude Simon, vient de terminer, l’aime et le passe à Jérôme Lindon, qui  donne son accord pour  le publier. La difficulté c’est que Claude Simon était encore sous contrat aux éditions Calmann-Lévy, après avoir été publié aux éditions du Sagittaire(« Le tricheur » et « la corde raide »). Finalement, Calmann -Lévy accepte que Simon soit publié  aux éditions de Minuit. C’est donc en 1957 que Lindon  publie « le vent ». Or c’est une année particulière, emblématique, une année-charnière qui manifeste  un grand  renouveau romanesque  puisque  Lin don publie en quelques mois « La modification » de Butor, « La jalousie «  de Robbe-Grillet et « Tropismes » de Sarraute .Trois œuvres –manifeste.   La critique littéraire comprend qu’il se passe une rupture dans le paysage romanesque.. C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22  Mai 1957, qui  trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau.

 A l’époque, des critiques ont trouvé le roman de Simon difficile. Il l’est. A première lecture on perçoit mal l’architecture de l’intrigue .quelques lectures plus tard, elle apparait nettement. Antoine Montès débarque dans une ville du Sud, venu pour toucher l’héritage de son père. D’emblée, on l’appelle « l’idiot »  -c’est le premier mot du roman- ce grand type  à l’allure invraisemblable, mélange de  grand type mal fringué, portant un appareil photo sur son estomac.   En fait, il revient au pays,  dans la ville que quitta sa mère, trente-cinq ans plus tôt, fuyant un mari indigne .Il se montre plein de bonne volonté,  intéressé par les étranges personnages qu’il rencontre. Mais, contre l’avis  du notaire, Montès accepte l’héritage ,hectares de vigne de ce père qu’il n’a pas connu (ce fut le cas de Claude Simon) .Ce comportement déclenche l’hostilité  des notables de la  ville.  Il apparait au fil de la lecture qu’un  « innocent est  en butte à la férocité et à la bêtise de la bourgeoisie. « 

Trois femmes vont   être attirées par  Montès . Cécile- qui tombe amoureuse de lui- et Hélène qui sont les deux filles de l’oncle qui le reçoit.  Enfin Rose,la serveuse  qui travaille dans l’hôtel où est descendu Montès, et qui   sera tuée par son amant ,le gitan Jep. 

 Rose est »une rudement chic fille »qui  manie la serpillère du matin au soir . Elle fascine  Montès qui aime bavarder avec elle sur un banc. Elle  attire ce héros décalé, venu de ce lointain département froid , l’Yonne. Montès, observé par toute la ville, dérive ezt observe  les   différents quartiers de  Perpignan  sans s’apercevoir qu’on se moque de son allure étrange, presque clownesque avec ses mauvaises fringues et son appareil photo qui se balance sur son ventre.  

Le récit est tissé par les rumeurs, les cancans, les malveillances de la  plupart des personnages secondaires qui  surviennent à la manière  de  témoins. En, fauit, c’est toute une ville qui parle, murmure, cancane. C’est la ville qui tient le premier rôle. Pas mal de critiques ont comparé Montès au Meursault de l’étranger ou au Prince Muychkine de » l’Idiot « de Dostoïevski. Ca ne saute pas aux yeux à la première lecture tant on est fasciné et déconcerté   par la puissante phrase épique repliée sur elle-même, ou en spirale,    interminable, proliférante  truffée d’incises, de parenthèses, de dialogues coupés ,  ce  qui dérègle    les notions de Temps et  de Lieu. Le vent, les lumières, le passé, les projets,  les mémoires   soufflent et éparpillent  toute rationalité. Ces phrases enchevêtrées,   se poussent  comme des vagues, charriant des reflets, des images inattendues, des souvenirs, des anxiétés, des  comparaisons ironiques, des métaphores cinglantes, mettant parfois au premier plan de visages grotesques et  des silhouettes caricaturales sortie de Daumier.  Tout ça possède un   souffle  épique qui rappelle  Faulkner. C’est la critique Claire Bayet, dans la revue « La nef » qui pointera bien l’originalité de ce jeune auteur : »Le grand mérite de Claude Simon –et c’est le mérite de tout art baroque- est de donner  l’impression de l’épaisseur, de la richesse, et de jouer de l’illusion sans jamais la  dénoncer. « 

Le roman repose sur un amas de souvenirs personnels puisés dans son enfance. Simon connait parfaitement la ville car il y a été élevé par sa mère dans un hôtel de famille occupé par sa grand-mère et par la sœur de sa mère. Il reviendra sur ce passé perpignanais avec « Le tramway »,  ultime texte avant sa mort.

Le Christ de Mantegna

Ce qui frappe, c’est que, au fond, à y regarder de près, ce roman ne balance rien des structures du roman traditionnel, c’est même aussi  un polar avec un meurtre. On pourrait même dire qu’on y trouve les grands ingrédients balzaciens : l’argent domine tout, personnages de province, avec matrones implacables, jeunes filles à marier, notaire chafouin, relations familiales nœuds de vipères. L’implacable ordre des nantis pèse sur la ville.

Autre trait balzacien : une grande précision topographique (et photographique) pour restituer les différents quartiers de la ville, ses cafés, ses églises, sa caserne, son quartier des gitans, etc.

Mais  cette structure balzacienne  s’émiette, se déconstruit et se reconstruit autrement. . Car  l’histoire du personnage principal Montès,  est  menée  par des rumeurs et des on-dit. Sans cesse le récit est coupé, découpé, morcelé, avec un mélange des voix et des points de vue. Mais surtout il y a une germination  de la phrase, qui se poursuit et prolifère  de parenthèses  en incises, et charrie ainsi, dans un flot verbal, un déluge de sensations, d’images, d’instantanés. On a l’impression de pénétrer dans une forêt d’images, de sensations d’incises compliquées mais succulentes de dérision comique, saturées de réminiscences picturales. Comme nous en avertit , l’auteur dans le sous-titre « Tentative de restitution d’un retable baroque » . Simon se souvient des églises Saint-Jacques et de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste et de la Semaine Sainte, avec les processions « et les vierges poignardées, debout dans leurs somptueuses robes de douleur.. »

Perpignan vers 1950

Nous  parcourons   une fresque et dans un clair-obscur abbatiale  du Passé   que le Temps, ce  rongeur ,  aurait  à la fois    abimé, mais aussi idéalisé et transfiguré  dans l’esprit d’un enfant. Les  couleurs, sont parfois saturées, déformées , reçoivent la lumière violente tandis que  d’autres  s’enfouissent dans des taches obscures d’un arrière monde .

Il faut savoir qu’en 1957 c’est l’époque où Claude Simon-qui voulait être peintre-  se résout à  abandonner définitivement  les pinceaux. La nostalgie de la peinture envahit alors le roman. Elle   restera une empreinte et marquera le style  Claude Simon pour la suite  de son œuvre. Femmes couchées dans l’herbe, perspectives écrasées, visages déchirés comme des affiches, pop art,   espace   recomposé, motifs enchevêtrés,  angles de vue  contrariés,  zooms, page du roman considérée comme une toile, passage  photographique du flou au net, enchevêtrement des figures pour exprimer l’instabilité du monde, passage de thèmes macabres au grotesque,  art soutenu du caricaturiste et  lacis d’arabesques comme si un  Jackson Pollock avait malicieusement croisé les fils de l’intrigue .Juxtaposition des  des passages fermés, clos, à des  espaces ouverts, grouillant de personnages(notamment dans le quartier gitan-arabe ). Sauts brusques imprévisibles du jacassement  populaire ou recueillement intime Simon trouble notre perception et brouille nos repères entre illusion et réalité, discours mental et chaines de métaphores, détails érotiques ou écorchés funèbres, bruits lointains ou sons rapprochés  tout    forme des chaines de  pour délivrer des charges affectives. La dilatation et le grossissement de détails   se heurtent à des matières vaporeuses pour nous introduire aux scintillantes surfaces du monde.

Simon en visuel absolu, utilise aussi  aussi  les cartes postales, les saccades des films muets, les zooms coups de sonde du visage humain comme un paysage qu’on approche, ou  observations d’insectes comme si les barrières entre le monde animal et les êtres humains avaient sauté. Dans ce roman  il y a  des raccourcis à la Mantegna  un art funéraire  qui sent le cierge éteint, la gerbe de fleurs fanées, la solitude sépulcrale de vies de  veuves. La momification. La moisissure.

 Certains scènes du roman sont  saisies et mises à jour comme les sculptures antiques découvertes dans un site archéologique sableux et prêt à s’écrouler. Simon travaille son immense retable dans le détail de gestes arrêtés, comme si le geste d’écrire ne devait jamais s’inscrire chez lui dans l’illusion d’une  sereine et  rassurante  continuité .L’inquiétude domine. Le sens d’une scène fuit sans cesse comme un furet. Et en même temps, comme dans Proust, il y a un art redoutable, sous l’apparente fraicheur, de taxidermiste ; un art  d’embaumer  les scènes, les moments, les émotions, les visions par une sorte d’écorchage des instants et des temporalités. C’est un subtil art de la dessication, avec dans ce livre un gout du  du palimpseste de la Mémoire  dans  ses couches superposées. Artiste de l’image arrêtée, définition même d’un tableau.

De l’enterrement à Ornans à l’enterrement à Perpignan ? Il y a de ça. ce roman possède une sorte  de chant  funèbre, une humaine et noire pétrification. les visages sont souvent  l’aura équivoque des  cadavres dans une morgue. On y note  que les agonies, les raideurs cadavériques, les teints cireux ne manquent pas.   . Oui, il y a aussi un office des ténèbres dans le roman et qui ira s’amplifiant dans les œuvres plus tardives comme « Le jardin des plantes ».  les personnages   sont perçus à la manière  de  voyageurs en transit, sur le Léthé   suivant leur propre  barque noire  et accompagnés de parques suaves et perverses.  Les maisons ? Tiroirs qu’on vide, draps qu’on tire sur un corps, bouquets de mariée qu’on jette au feu.

Le paradoxe c’est que même saisis dans les passages bouffons, grotesques, comiques, les personnages gardent quelque chose d’épique, de grandiose comme si la pulsation mystérieuse de la vie emportait tout dans un temps cyclique et mythologique. Il y a alors une grandeur qui émane de l’œuvre. Elle nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis un retable, un fragment mural de chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même. 

Extraits :

« .. et même pas une photo d’elle, un portrait, mais figurant seulement dans un de ces groupes comme on en fait à l’occasion de fêtes ou de mariages ; sans doute un dimanche après-midi, avec le patron et la patronne de l’hôtel, et les deux fillettes – mais pas le gitan – sous la treille de la petite arrière-cour dans le fond de laquelle on pouvait distinguer l’entassement des caisses de bière ; une femme à ce qu’il semblait d’une trentaine d’années environ, au visage ovale, de ce type méditerranéen au nez droit, assez long, et aux lèvres épaisses, avec des cheveux très noirs qu’un coup de vent au moment de la photo tordait et rabattait sur la figure, et si l’on veut belle, et même certainement belle, mais de cette sorte de beauté pour ainsi dire injuriée, au-delà de ce qu’on appelle couramment la beauté, avec par exemple ce quelque chose d’autre que les mutilations ou la patine ajoutent ou plutôt confèrent à une de ces têtes trouvées dans des ruines (et sans doute, telle qu’elle a été conçue, lisse, polie, fade), un visage donc, à la fois dur – ou durci – et attachant, sans fard ni apprêt, et dans le corps aussi – ou plutôt ce qu’on en devinait sous le gros tricot, la jupe sombre, c’est-à-dire pas grand chose : seulement un maintien, un port – cette sorte de triomphe sur le temps, ce même quelque chose de dur, d’infatigable – comme une jument, me dit un jour Montès, vous savez : une de ces juments de trait avec ses hanches lourdes, puissantes et pourtant féminines -, cette paisible invincibilité de la pierre ou du bronze malmenés, outragés, et continuant son existence de pierre, de bronze.. »

«.. lorsque je l’ai vu là, assis en face de moi, avec cette figure d’épouvantail à moineaux, cette tête de noyé qu’on aurait tout juste repêché l’heure d’avant à la plage et amené ici directement sans même prendre la peine de l’essuyer, ou plutôt de le rincer, ou plutôt de l’essorer, avec ces cheveux noirs trop longs de dix centimètres et cet appareil de photo d’au moins cent mille francs accroché sur son ventre alors qu’aucun clochard de la ville n’aurait seulement voulu, si vous le lui aviez donné, de cet imperméable qui doit lui servir à la fois de tenue de sortie et de chemise de nuit probablement, à moins qu’il ne dorme pas, ne se couche pas, promène toute la nuit dans les rues cette dégaine de rescapé de Buchenwald simplement pour rendre service aux mères de famille dont les enfants ne veulent pas dormir, quoique même pour ça il ne serait probablement d’aucune utilité puisque, paraît-il, il ‘y a qu’aux gosses qu’il ne réussisse pas à faire peur à en juger par les trois ou quatre qui sont toujours à courir derrière lui pour qu’il les photographie et leur donne une de ces sucettes dont il fait sans doute provision le matin avant de sortir comme d’autres font provision de cigarettes ou de petite monnaie. Oui, les enfants et les femmes. »

Le Sillon de Talbert

Si vous circulez  ces jours-ci dans les Côtes d’Armor, je ne peux que vous conseiller d’aller jusqu’à Tréguier et de vous diriger vers Pleubian, dans la presqu’île Sauvage et ses coups de vent ..C’est alors qu’est signalé un endroit magique : le Sillon de Talbert ou Talberv : c’est  une langue  de sable  et de galets, assez étroite  qui avance jusqu’à trois kilomètres en pleine mer.  Ce sillon affronte de longues houles et donne le sentiment d’avancer à l’extrême limite du monde tant soudain,on entre dans un domaine de silence, de soudaines rafales, d’immensité marine à l’abandon. On y trouve également des plantes dunaires magnifiques, salicornes, armoises, pourpiers ou fléoles des sables.   A sa pointe extrême il y a des nids de Sterne qu’il faut éviter à la saison des pontes.

J’y suis allé il y a deux mois, tôt le matin, et tard le soir.  Le matin pas encore de touristes. Le baraquement buvette était fermé ce jour-là. Un yacht de plaisance, à l’horizon, disparut. La longue avancée de sable en forme courbe est bordée à sa droite, au départ, par une zone marécageuse qui grésille au pâle soleil, avec des brassées de roseaux verts. On marche dans des paquets de varech desséchés, ce qui lève des nuées de mouches minuscules puis les pieds s’enfoncent dans   un sable ou plutôt une farine d’un gris-blanc.

On découvre au large plusieurs étendues d’eau calme presque violacées le soir. Le morne horizon de la mer enserre tout l’endroit. Cet interminable serpent   de sable, d’herbes, de roches, de galets et de cailloutis lavés vous isole ; on oublie jusqu’au vertige, les rumeurs humaines. Il ne subsiste que le frémissement du vent, comme pris dans une toile immense et invisible,  la claque monotone  des vagues.

Soudain, on savoure la délivrance de toute pression extérieure et le trouble d’une solitude absolue. L’eau s’élargit, se brise, fatigue, blanchit, noircit.. Les vagues régulières approchent, vous absorbent, vous noient, vous harcèlent, quelque chose de sauvage et de pâle vous traverse.

 Un ciel immense bleu cru   forme une arène de vide. D’un côté donc, les eaux immobiles de la zone du marécage, zone argentée d’eaux dormantes, puis, l’océan avec de soudains grondements et fracas de l’autre côté.

Après un kilomètre de marche, la lumière dure et haute surprend. Il y a des espaces d’herbes sèches, décolorées parmi lesquelles sautillent des oiseaux, j’ai même vu un gravelot à collier. Plus on avance plus on constate que l’espace marin est démesuré. Le vent, dans un sifflement sourd, continu, apporte aussi le bruit de ressac des vagues avec une étonnante précision acoustique.

 Quand les nuages sont arrivés, alors que je marchais le long d’un promontoire crouteux de sable , la mer est devenue d’un vert épais sombre avec des clartés opalines, comme si à certains endroits, les vagues étaient éclairées par en dessous.  Je me suis allongé face à la lente course des nuages, blotti dans le creux de la dune, regardant la croute de sable humide de mes pieds.  J’écoutai le chant paisible et régulier des vaguelettes s’écrasant, s’étalant, se diluant dans les galets.

Sur la droite, quelques chicots de rochers émergent comme des ruines anciennes.   Un hélicoptère fracassa la solitude de l’endroit, volant bas dans un bruit lent de pâles et un sifflement, qui a déchiré l’équilibre de cet Eden d’eau.   Le promeneur atteint plus tard   une chaussée plus   étroite qui embarque vers la pleine mer et avance parmi les courants. On se sent sans défense, glacé par ce charroi en folie de la mer.  On hume et on sent la sauvagerie marine.

Parfois sentiment de flotter sans repère dans une espèce d’éclaircie inquiétante avec des pans d’eau presque noire. On se sent, passant égaré, une sorte d’accident infime de la nature, un humain dérisoire, fourmi ridicule, égarée sur une planète morte en pleine rumination solaire.

 Deux heures plus tard j’étais content de rejoindre la terre ferme, paisible, familière de la campagne bretonne, et de sentir sous mes pas le goudron tiède du parking avec un unique camping-car délabré en son milieu, et des gosses qui jouaient avec un cerf-volant..  Au cours de cette marche solitaire entre les eaux le Temps s’était dilué, il ne reviendra plus.  Quelque chose m’avait désorienté, désamarré : mémoire du passé ? Vidée. Naissance d’un Autre Être ? Pourquoi pas.  

  De ma voiture de location je regardais autrement défiler, derrière le pare-brise, les friches, les champs, les clôtures, un carrefour et son rond-point bêtement fleuri, quelques pavillons bas, récents, avec des ardoises que le soleil argente et du linge qui claque sur un fil, puis des panneaux routiers, des talus plus hauts, direction le bourg et son calvaire … En abordant les premières maisonnettes grises de Pleubian, je ressentis un creux, un vide comme si j’avais passé quelqu’un temps sur une autre planète en apesanteur, aux confins du monde. La vue de quelques vergers me rassura en me rappelant mon enfance normande.

Mes étés avec Bergman

 Au cours des années 70 ,8O, 90, quand je restais à Paris en Juillet et Aout à travailler au journal, j’avais pris l’habitude de me rendre au cinéma Saint-André des Arts. On y projetait les films d’Ingmar Bergman. Je préférais nettement les films noirs et blancs, depuis « Ville portuaire »(1948) jusqu’à « La honte » (1968) . J’évitais les films en couleurs, notamment les rouges velours insistants et les rouges sang de « Cris et chuchotements » (1973) avec le corps en agonie d’Harriet Andersson ou bien   cette languissante « Sonate d’automne » avec Ingrid Bergman pianiste célèbre qui martyrise sa fille jouée par Liv Ullmann.

Je préférais la période libre, jouisseuse, découvreuse, du jeune cinéaste Bergman avec son béret basque ; période  qui va de « Monika »(1953) avec la liberté érotique de la jeune Harriet Andersson en camping sur une île  au bord de la Baltique , jusqu’à  l’exploration proustienne de « Les fraises sauvages » (1957) et ses deux rêves cauchemars qui sont parmi les plus beaux de toute l’histoire du cinéma    

« Mes cauchemars sont toujours noyés, inondés de soleil et je hais les régions méditerranéennes justement pour cette raison. Quand je vois un ciel infini sans nuage, je me dis, tiens c’est peut-être la fin de notre planète. » (Entretien de Bergman avec Stig Björkman)

 Chaque année, donc, je revoyais mes films préférés d’abord : « L’Attente des femmes (Kvinnors väntan)  sorti en 1952. Ce film fut présenté dans la sélection officielle du Festival de Venise (1953).  Aujourd’hui encore c’est un film méconnu et sous-estimé. Comme souvent, Bergman montre les hommes avec leur égoïsme et leurs petitesses, et surtout  les femmes avec leur appétit de vivre, leur humour si  libre,  et leurs rêves inaboutis .

 L’intrigue est simple. Cinq femmes (de générations différentes) attendent le retour de leurs maris et une son fiancé.  En attendant le bateau le samedi soir , elles se rappellent tour à tour le moment de leur « révélation », le moment où elles ont compris que l’amour n’était pas le conte de fées dont elles avaient rêvé, et que la vie allait être une longue route semée d’embûches. Construction brillante, justesse et profondeur psychologique, humour   et sarcasmes des répliques,  mais surtout  la  mise en scène  scrute, sonde,  explore les  comédiennes, les corps féminins. A l’inverse de « Persona » ou du « Silence »,tournés avec le chef-opérateur Sven Nykvist qui serre le cadre sur les visages et les enferme , les cadenasse le   chef-opérateur Gunnar Fischer si inventif ouvre sa camera aux émotions que le paysage doit exprimer. Voir « jeux d’été » ci dessous

  Dans cette période Gunnar Fisher   a le génie de capturer la splendeur de  l’été suédois, ses îles,ses routes forestières,  ses lumières orageuses changeantes,  ses routes noires et droites qui coupent d’immenses forets (« Les fraises sauvages » et sa voiture-cercueil noire et luisante ). Gunnar Fisher ne sépare pas les personnages des paysages, souvent océaniques.

 Rochers tortueux et noirs pour les scènes dramatiques(« Voir « le septième sceau »)  avec eau hargneuse  ou mer plate et lourde comme du mercure-et  tumulte inquiétant des vagues (« voir l’accident du plongeur dans   « Jeux d’été »).


La camera de Fischer   capte avec beaucoup de romantisme et d’inspiration les comédies de mœurs si brillantes et drôles de « Sourires d’une nuit d’été »,  film mal accueilli à sa sortie en 1955 et qui se révèle pourtant un des plus exquises marivaudages  de Bergman.  Là où Fischer excelle c’est pour  saisir  les solitudes près de l’eau, le fourmillement lumineux et radieux  d’un sous-bois (« les fraises sauvages ») ou  la fournaise d’un plein midi sur un cortège de pénitents en train de se fouetter(« Septième sceau »)  ou  l’asile nu et inquiétant  d’un promontoire rocheux (« Monika »)  pour magnifier à rebours l’éclat sensuel  et même l’ivresse du corps et l’impudique ,radieuse , juvénile  d’Harriet Andersson

Dans « Le septième sceau » il sait jouer des contrastes violents du contre-jour  pour scène démoniaque, ou s’attarde  sur  le noir d’une prunelle, ou le  grillage qui  met en évidence le  masque blanc  de cette Mort pour, le temps d’un éclair, faire pressentir l’agonie.

Fischer  éclaire d’une intensité lumineuse absolue  la reverberation de plâtre  de la Mort qui joue aux échecs avec le chevalier Antonius Block .Il  arrache de grands morceaux de ténèbres dans la foret  « Le visage »(1958)  et  marque l’hypocrisie des notables dans des contrastes raffinés.  Dans cette comédie grinçante et pleine de maléfices vrais et faux les rapports sont tordus entre les comédiens marginaux et la bonne bourgeoisie guindée qui méprise les saltimbanques (Bergman se venge des notables de Malmö où sa troupe de théâtre a travaillé). Fischer sait aussi disposer des lumières furtives qui éclairent la scélératesse et la dissimulation de truands et de brigands dans une auberge dans « Le septième sceau » .

Le sommet du travail de Fischer est à mon sens dans le premier rêve des « Fraises sauvages » quand le professeur Borg, joué par le cinéaste Victor Sjöström fait un rêve fort désagréable au début du film. Il dit en voix off « Le soleil était très fort. Il dessinait des ombres noires et tranchantes. Mais il ne chauffait pas, j’avais un peu froid. J’arrivais devant l’enseigne d’un magasin d’optique : une immense montre indiquant toujours exactement l’heure, mais à mon grand étonnement, je remarquai ce matin-là que les aiguilles de la montre avaient disparu ».  Dans les images qui suivent, le vieux docteur est saisi d’angoisse, s’appuie sur un mur, puis voit un homme qui lui tourne le dos, puis se retourne et on découvre que ce passant n’a pas de visage et s’écroule comme s’il n’était fait que de poussière et d’un tas de vêtements. Puis cortège funèbre, corbillard qui brise une roue, cercueil qui tombe, une main sort des planches cassées. Ici, Fischer réussit avec une force inouïe à récréer l’enchaînement et la pulsion onirique qui produit l’angoisse.

Enfin, ce qui m’a toujours plu dans l’association de Bergman et de l’opérateur Fischer c’est que tous deux  réussissent à donner aux étés suédois  une saveur ineffable ,la joie éphémère de l’instant,  un pétulance juvénile, et en même temps une nostalgie de l’enfance. Nous avons l’immobilité muette du midi de l’été, les moments de silence tranquille, de plénitude et  aussi l’abime et l’apocalypse que cachent la mer. Fischer a filmé    le charme volatile des baignades ensoleillées avant les drames de la maturité.

Quand je me souviens des films   de Bergman, c’est d’abord des visages des femmes ,parfois  surexposés, parfois  dans une pénombre qui surprend un secret ;voir aussi  la gaminerie érotique  de « sourires d’une nuit d’été » ou   le désir charnel  à l’état nu du visage  et du regard de Harriet Andersson face à la caméra dans un plan fixe assez incroyable  dans « Monika » dont Jean-Luc Godard s’est inspiré dans ses premiers films.  Fischer  et Bergman jouent avec des  durées si réussies  que les passages de l’ombre, du soleil, des émotions, deviennent des musiques du visage de la femme.

Harriet Andersson et son regard camera qui a fait couler beaucoup d’encre aux « cahiers du cinéma »/.

Pourquoi Bergman s’est -il séparé de Gunnar Fischer au profit de Sven Nykvist en 1960 après le tournage de « l’œil du Diable » ?

Bergman confesse et reconnait des années plus tard qu’il était devenu injustement tyrannique avec Fischer. Fischer réplique  avec pudeur que Bergman avait trouvé un chef-opérateur qui lui convenait mieux et qu’il était peut-être meilleur. Ce qui est généreux mais faux.

Personnellement les constructions abstraites, géométriques qu’impose Nykvist, son gout des murs nus ,lisses et blancs me font penser qu’il fait entrer l’univers de Bergman dans un  genre clinique .Voir « Persona ». Il travaille en  gros plans pour la télévision. De plus, ses  somptueuses fresques  de couleurs riches et rembranesques de «  « Fanny et Alexandre » m’ennuient. C’est un pittoresque bigarré et surchargé.

Je préfère le lyrisme si inventif  de Fischer.

Bien sûr, Nykvist et Bergman ont expérimenté de nombreuses techniques de lumière, narrative ou symbolique, en particulier dans » Persona. »

Cependant les désordres d’un coup de vent, le passage de nuages plombés ou ardoisés, la profusion des lumières douces qui envahissent l’espace marin ou une réunion familiale heureuse (« Les fraises sauvages »), les ondulations merveilleuses   d’un sous-bois, ou la magie surréaliste d’une place déserte dans une ville vide e en plein été restent pour moi des sommets du cinéma bergmanien cette première  période.

Journal d’un curé de campagne, ou décrire l’invisible

 Relire aujourd’hui « Journal d’un curé de campagne » ,  est-ce un anachronisme ? Une provocation ? Un paradoxe ?  Une vieillerie sortie du grenier catho ? Je ne crois pas. Qu’on soit croyant ou non, le texte frappe par sa sincérité nue, quelque chose d’écorché et d’ardent. L’image d’un homme jeune, se débattant dans la solitude et allant vers sa mort en essayant de lutter contre la déchristianisation d’un humble village pluvieux de l’Artois est très puissante.

Ce village Ambricourt est semble-t-il définitivement gagné par l’indifférence ou l’hostilité.  Pour supporter son chemin de croix, un jeune prêtre inexpérimenté va tenir son journal dans un cahier d’écolier, éclairé par un cierge, faute de budget pour les bougies parfumées. Le jeune curé frais sorti du séminaire   nous fait partager   son combat contre une paroisse en train de mourir. Ce journal intime(destiné-détail important-  à disparaitre) nous fait parfois pénétrer dans  une véritable nuit d’une âme . Le prêtre ne cache rien de ses découragements,  de sa détresse,  de ses erreurs. 

Comment parler du Christ à des habitants qui se réfugient souvent dans l’alcool, les ragots, et ne manifestent que de l’indifférence ou des sarcasmes.   Car l’indifférence et l’ennui règnent. Mais ce qui frappe le plus dans ce journal, c’est qu’on entend une voix  si proche, tenace, ardente, blessée,  désemparée,  perçante, écorchée, lumineuse , tantôt lucide,  souvent dépassée

Mais toujours l’angoisse y tient une place capitale. Bernanos  fait dire à son prêtre :» Derrière moi il n’y avait rien.et devant moi un mur, un mur noir. »  Tout est résumé, dans cette phrase, au moment où le secours de la prière manque : »il est une heure (du matin) :la dernière lampe du village vient de s’éteindre ». Ces ténèbres envahissantes, cette dernière lueur, expriment bien un anéantissement intérieur, et la  nuit  de  la solitude spirituelle du prêtre. Il note :« L’aube d’hiver d’une effrayante tristesse .» Le crachin automnal   fait germer l’ennui.Bernanos rejoint alors ses propres confidences à ses proches  lorsqu’il montre les « bouffées d’angoisse »  de son curé, doublant donc  ce journal intime « inventé » d’une confession autobiographique evidente. Cette  marque autobiographique  est si évidente que Bernanos écrit à ses proches :»Je ne vais guère bien. Les chiennes de l’angoisse trainent leurs chaines à travers la maison la nuit.. Et je ne le sens pas fier. » .Oui, les chiennes de l’angoisse traversent  cette prose    Il faut également ajouter que le combat spirituel se double d’un combat physique puisque le corps de ce jeune prêtre est rongé par un cancer dont il mourra.Et là encore, les maladies, la souffrance (son terrible accident de moto) que Bernanos  endurera , rapprochent ce texte de l’autobiographie. De plus on sait par l’examen des cahiers et brouillons sur lesquels il a écrit ce « Journal »  que le texte est  manifestement improvisé au fur et à mesure de sa rédaction, sans plan ni ébauches préparatoires, ce qui n’est pas du tout le cas pour ses autres fictions. 

Bernanos a le génie , dans ce chemin de croix d’un pauvre petit prêtre , de nous faire entrevoir    une folle espérance.  les phrases  dégagent parfois   une espèce de beauté surnaturelle . »Ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres ! » est-il écrit. Car ce prêtre, venu d’un milieu pauvre, croit  aux vertus de la pauvreté, car elle se rapproche d’une expérience mystique, cette » pauvreté en esprit » qui sauvera les  croyants , tandis que, sur le plan économique, social  Bernanos déploie une analyse  de l’injustice de la condition humaine , la mise en esclavage d’une partie de la population par d’autres classes sociales , bourgeoisie et aristocratie. Le dialogue entre le curé de Torcy et le curé d’Ambricourt propose  une   réflexion  capitale, -un des sommets du texte- sur  la place éminente que la pauvreté tient  dans l’Evangile.

Ce journal est donc divisé en trois parties : dans la première, le jeune prêtre note sur un cahier d’écolier son arrivée dans sa paroisse du nord de la France et ses premiers contacts avec la population pauvre.

Dans la seconde, il s’agit de la vie quotidienne dans la paroisse. Et là le lecteur  se rend compte que la solitude du curé est relative. Malgré sa timidité, son inexpérience, ses maladresses, son cortège de doutes , le curé    rencontre des personnages qui l’écoutent et lui viennent en aide :le curé de Torcy, le Docteur Delbende, le Docteur Laville .Mais rares sont ceux  qui s’ouvrent à lui sans aucune réticence. Eenfin Bernanos a recours aux dialogues dans les mùometns clé.  Ils exprimen,t  les drames cachés de ses  paroissiens, notamment la comtesse  figée dans son orgueil. Et là  apparait le  véritable don du prêtre  pour sonder les âmes.

Dans la troisième et dernière partie Bernanos traite du séjour et de la mort du curé à Lille après un examen médical. Malgré de terribles bouffées d’angoisse le prêtre  meurt dans la paix, réconcilié avec la pauvreté. Les critiques littéraires ont noté que le prêtre  a des mots qui rappellent ceux de Thérèse de Lisieux. »Tout est grâce ».  Pour Bernanos « les pauvres ont le secret de l’espérance ».

Ce « journal d’un curé de campagne » est sans doute le seul roman auquel Bernanos tenait le plus. Dés 1936, il note dans ses Cahiers » Il m’est très pénible de parler de ce livre, parce que je l’aime. J’ai rêvé plus d’une fois de le garder pour moi seul(..) oui j’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi. »  le 6 janvier 1935 Bernanos écrit à son éditeur : « j’ai commencé  un beau vieux livre, que vous aimerez je crois. J’ai résolu de faire le journal d’un jeune prêtre, à son entrée dans une paroisse.il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques, qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer. ».

 Quel fut l’accueil du livre à l’époque ? En 1936, la critique et le public sont pour une fois unanimes. Plus d’un million d’exemplaires vendus, et un grand prix de l’Académie française le couronne. Les Goncourt ratent le roman au profit de Maxence van der Meersch, avec « L’empreinte de Dieu » ! André Malraux  a raison  de noter   l’héritage de  Balzac, et celui  si évident  de Dostoïevski. Dix ans plus tard les critiques littéraires placent le « journal » dans la liste des douze meilleurs romans du demi-siècle aux côtés de « Les Faux-monnayeurs », « Thérèse Desqueyroux » ou « Un amour de Swann » ». Aujourd’hui, « les faux monnayeurs » et « Thérèse Desqueyroux » apparaissent assez pâles à coté de Proust. On cherche Céline.

  Apropos de guerre, voici ce que prophétisait Bernanos :« Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.
Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »

Quel est le personnage auquel s’est identifié Bernanos ? Bien sûr,  l’auteur prête à son curé beaucoup de ses traits. Cependant    ceux qui ont bien  connu ou correspondu avec Bernanos disent que c’est le curé de Torcy ,  avec  sa rondeur bourrue,  ses  éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux,  exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou. Il répétait, bernanos, comme Torcy :  « ça pleurniche au lieu de commander »pour qualifier les prêtres de la nouvelle génération. 

Les sources du roman ? L’enfance de Bernanos dans le pays d’Artois.

 « Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente  qui me fait ce que je suis, un romancier »

« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. ».

 Pour qui voudrait en savoir davantage sur Bernanos, je crois que le mieux est de se procurer « la revue des » Lettres modernes », et surtout les « études bernanosiennes » N° 18,  « Autour du journal d’un curé de campagne », textes réunis par Michel Estève.

Le promontoire

 Hier après-midi, je me suis installé sur un promontoire rocheux qui domine l’estuaire de la Rance.. On suit un sentier de sous-bois bourdonnant de ces moucherons qui forment des paillettes dorées dans les trous du soleil, puis on aboutit à   curieuse dépression sableuse    tapissée d’aiguilles de pin qui amollissent le sol et dégagent des effluves résineuses les jours de chaleur. Donc, une fois atteinte cette pointe rocheuse, la vue s’étend sur les étendues bleues et vertes de l’estuaire de la Rance ; il y a toujours une petite brise même quand les couches d’air rendent brumeux les lointains boisés de l’autre rive ou le parc de la Briantais.  

Je pose donc mon sac de plage, mes carnets. Et là   je savoure l’immensité   d’eau tranquille   de l’estuaire avec parfois des remous vers les balises  qui signalent   l’usine marémotrice. Quelques jeunes gens se baignent dans l’anse des Corbières, ils plongent d’un escalier  au-dessus  de rochers rouges   veinés de noir . Des baigneuses sur des serviettes  bronzent   en bordure  des taillis  et d’un  fouillis d’arbustes desséchés, avec leurs trous d’ombre,  on pense  à un morceau de maquis Corse transplanté ici  .

Vers la gauche, l’eau pétille, scintille, scie la rétine. Si je me tourne   vers le large et l’île de Cézembre l’uniformité de l’eau est balafrée de quelques minces sillages d’écume qui signalent canots et voiliers ou un chalutier d’un rouge éclatant. Mais surtout ces innombrables vaguelettes (entailles figées d’argent dans une lumière verticale) sont serties dans une sorte d’aveuglante immobilité qui engourdit l’esprit. On se laisse dériver. Extase solaire sans évènement, divine et inusable monotonie qui endort, blancheur dense de la lumière, l’espace annule le Temps. Au-dessus, de ma tête, même les traces brossées de rares nuages ne dissolvent pas cette sensation d’évanouissement, cette lente promenade aux confins du Temps, cette manière d’étourdissement qui n’apporte plus, avec une lumière saturée, la conscience du   passage des heures et des ombres.  L’espace est devenu courbe et je flotte   dans cette fausse vie, ce liquide   amniotique   tandis que ma mémoire se fétichise sur elle-même dans son grand Rien.  L’église proche et son curieux dôme ardoisé, la masse inerte de pierres du môle, la batterie côtière et sa rotonde de béton, les villas, les terrasses à buis, les anses  caillouteuses ,les annexes, les jardinets, les femmes qui parlent dans le sous-bois, la curieuse orchestration musicale si intermittente des oiseaux dans les feuillages ,  tout devient quelque chose d’innocemment onirique et  figé,  avec des lances de  soleil qui découpent  chaque contour  des feuilles d’un vieux chêne au tronc  tortueux et cendré . Alice au pays des Merveilles a dû tomber comme moi   dans un tel trou du Temps.

 Deux heures plus tard, en suivant la pente raide d’un sentier parmi des lupins, des arbustes chétifs et épineux, des massifs de ronces, de hautes herbes jaunes, j’atteins les nappes d’eau transparentes d’une   étroite plage vide   avec des algues qui ondulent, taches brunes qui   forment un curieux pelage souple sur le fonds sableux..

En revenant vers la digue des Sablons, raffuts, bavardages, gamins hurleurs, cyclistes pressés en bermudas, couples de retraités qui hésitent à avancer parmi la dégringolade des jeunes nageurs qui se précipitent vers les premières vagues quinquagénaires bedonnants avec polo , épouses    en tenues immaculées de navigation de plaisance , balles de volley qui bondissent dans l’azur,  bunkers à géraniums,   terrasses avec moules frites et  assemblage à la Kandinsky de jupes d’été de couleurs vives et cacahuètes étalées sur un journal. Le coup de matraque humaine. Impression étrange et décalée. J’ai l’impression d’être un lourd cosmonaute revenant de plusieurs années de silence gelé et sidéral , encore  étourdi par sa retombée aérienne, chutant    dans un bar-buvette bondé d’enfants braillards qui font une bataille de frites .  Je trouve une table à l’écart. Pas loin, un type avec panama, barbichette Napoléon III , costume de lin blanc impeccablement  repassé   inspecte   sa fourchette et son couteau  comme s’il s’agissait d’un revolver tout neuf qu’on vient de lui offrir.

Les friandises de Nabokov

Sur la demande de Margotte qui s’intéresse à « autres rivages  » de Nabokov….

 John Updike a  plusieurs fois  parlé avec finesse de Vladimir Nabokov et notamment de cet « Autres rivages » intitulé « Speak ,Memory », dont  les parties successives ont été publiées ,pour une grande part dans le tres chic New Yorker ».

 Voici ce qu’en dit Updike, avec, au final, quelques épines bien acérées   sous les fleurs : »Jamais Nabokov n’a si bien écrit en anglais, avec tant de douceur, avec une si affectueuse précision et un humour aussi énorme, une maitrise totale du vocabulaire, une telle sensibilité.(..) Nabokov fait de son passé une éclatante icône, libérée de perspective, constellée de cabochons, intouchable. Si l’on rencontre ici ou là quelque passage d’une sophistication un peu joycienne, c’est Proust qui préside aux arabesques métaphoriques, aux cadences sur le thème floral et à   l’abandon muet et impassible dans les bras de la déesse Mémoire. Mais Proust avait fictionnalisé Illiers en Combray et, de ce fait, laissé son enfance toute grande ouverte à chacun de ses lecteurs. Les mémoires de Nabokov, eux, voient leur compas sensiblement rétréci par cette clause implicite que seul un Russe émigré, et qui plus est, un Russe intellectuel et de famille noble, peut connaître une aussi exquise nostalgie. » (Traduit de l’anglais pour Jean Malignon),

« Autres rivages » fut d’abord une nouvelle écrite en quelques semaines au début de 1936.« Mademoiselle O. » se concentrait sur le personnage de la gouvernante suisse tant aimée par le petit garçon Nabokov. Puis cette brève prose   ne satisfaisant pas son auteur  fut reprise bien plus tard après la seconde guerre mondiale quand Nabokov lorsque l émigré errant,  s’installa  aux Etats-Unis et prit la citoyenneté américaine. C’est à partir de 1949 que l’auteur retravaille son autobiographie.  C’est en mai 1950 qu’il l’achève et l’intitule « Conclusive evidence(« preuve irréfutable ») .

 Quand on lit cette autobiographie on est frappé et d’abord séduit par le style qui s’enrichit et se surcharge sans cesse de qualificatifs qui scintillent et brillent et transforment la prose en vitrine de joaillerie. Cet enfant est entouré  de domestiques, précepteurs, gouvernantes  dans un monde souvent enneigé et scintillant .  La prose moirée, diaprée est  hyper travaillée comme si chaque phrase devait être une capsule aurifère, ou   une parure de diamants. Elle est     surchargée de sensations, d’adverbes, d’incises, et qui  nimbe toutes les impressions de l’enfant  de ces  diaprures qui ornent les ailes de papillons, pour nous rappeler que la  passion de Nabokov,la lépidoptérologie, transforme son art d’écrire en une loupe posée sur les couleurs arc-en-ciel  d’un simple  talus de chemin forestier aussi bien que sur le visage rubicond  d’un cocher.   C’est un piège luxueux cette virtuosité nabokovienne.

 Je trouve que c’est dans « La vraie vie de Sébastian Knight »(écrit  directement en anglais, entre décembre 1938 et fin janvier 1939,alors qu’il était installé en France)  qu’on trouve les meilleurs morceaux autobiographiques de Nabokov.

  Dans « Autres rivages » sans cesse s’ajoute aux émerveillements d’un enfant (avec des sortilèges des saisons) une sournoise ironie qui creuse le texte, à quoi s’ajoute des pointes sarcastiques qui déprécient les portraits (à part la mère et une petite amie) pour en faire de curieux fantoches ou fantômes d’un petit théâtre de marionnettes.  Des comédies de cruauté percent sous les fastes impressionnistes de la peinture. On sent une condescendance, et parfois, carrément, du mépris pour cette galerie de personnages.. Enfin Nabokov veut sans cesse épater le lecteur, être si spirituel dans le choix gastronomique   de ses notations :il aboutit à une sorte de pédantisme d’homme qui se sent supérieur. 

On peut s’extasier devant cet univers feutré, doux, avec cochers, visites de musées, portraits de promenades par temps froid, longs voyages en sleeping, leçons d’escrime, cet univers   fait penser à ces boules de verre qu’on agite pour voir un tourbillonner    une fausse neige.  Plus intéressant sont les chapitres qui parlent de cette sortie du paradis enfantin, quand l’enfant grandissant connait, après la révolution bolchevique, l’exil des émigrés à Berlin, puis à Paris.

On sort alors des divines cartes postales sépia et de la  boite de friandises enrubannées  d’or, que Nabokov nous avait bien empaqueté.  Après donc une enfance où l’Europe est traversée pour des vacances proustiennes à Biarritz ou à Fiume voici le regard froid du jeune homme  chassé de sa terre natale. Le style vif, cruel, sauve le texte d’un certain maniérisme. Voici par exemple comme Nabokov raconte le lieu préféré de villégiature des berlinois, sur les bords du lac de Grünewald.  On notera la manière dont il parle des berlinoises qui subirent les viols de l’armée russe en 1945…

« Dans les maigres pinèdes, très fréquentées, autour du lac de Grünewald de Berlin, nous n’allions que rarement. Tu contestais le droit de revendiquer le nom de forêt quand il était si plein d’ordures, infiniment plus jonché d’immondices que les rues lustrées, poseuses, de la ville voisine. Il surgissait de drôles de choses dans ce Grünewald. La vue d’un lit de fer exhibant l’anatomie de ses ressorts au beau milieu d’une clairière ou la présence d’un mannequin noir de couturière gisant sous un buisson d’aubépine en fleur vous faisait vous demander qui diantre avait bien pu prendre la peine de transporter jusqu’en des points si éloignés d’un bois dépourvu de tout sentier ces articles, et bien d’autres, éparpillés partout. (..)

Et plus près du lac, en été, surtout le dimanche, l’endroit était infesté de corps humains à divers stades de nudité et de solarisation. Il n’y avait que les écureuils et certaines chenilles pour garder leur manteau. Des ménagères aux pieds gris étaient assises en jupons , sur du sable gris graisseux ; des mâles repoussants, aux voix de phoques, en caleçons de bain boueux, s’abattaient alentour ; des jeunes filles remarquablement jolies, mais peu soignées de leur personne, destinées quelques années pus tard- au début de 1946-,pour être exact- à donner  le jour  à une soudaine moisson de nourrissons possédant du sang turkmène ou mongol dans leurs veines innocentes, couraient, étaient poursuivies, et recevaient des claques sur l’arrière-train(ce qui les faisait s’écrier : »Aô-ouâ ! ») ; et les effluves qui émanaient de toutes ces infortunées personnes en train de batifoler, et des vêtements(étendus avec soin ça et là sur le sol) dont elles s’étaient dépouillées, se mêlaient à la puanteur de l’eau stagnante pour former  un enfer d’odeurs dont je n’ai jamais trouvé l’équivalent nulle part ailleurs. »Traduire Nabokov, et son mélange des langues et la sophistication de sa syntaxe si personnelle ,  n’a jamais été facile, témoin cette note :

 Traduction d’Yvonne Davet révisée et augmentée par Mirèse Akar, puis par Yvonne Couturier.

Le Comte Mosca est-il un autoportrait de Stendhal?

 « Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit qu’on lui fait serait-il coupable ? Est-ce sa faute si les personnages, séduits par des passions qu’il ne partage point malheureusement pour lui, tombent dans des actions profondément immorales ? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique passion survivant à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité .»

 La Chartreuse de Parme, Livre I chapitre VI.

Parmi les personnages qu’il a inventés, aucun n’est plus troublant, perturbant, séduisant, agaçant que le Comte Mosca dans « La Chartreuse de Parme ». Oui, Mosca est un des personnages les plus complexes inventés par Stendhal.et c’est son action qui qui tient souvent la trame du roman. Stendhal s’y projette par de multiples facettes qui en disent long sur le vieux consul .

 Dans ce roman dicté à son secrétaire en 57 jours sur six gros cahiers, 4 ans avant sa mort rue Neuve des Capucines, Stendhal multiplie les dédoublements et les projections de lui-même. Il s ’idéalise évidemment avec le jeune Fabrice del Dongo. On retrouve alors l’admirateur inconditionnel de Napoléon du jeune Beyle, le jeune conquérant maladroit persuadé   qu’on peut conquérir les femmes comme un militaire prend une forteresse. Les désarrois de Fabrice à Waterloo ressemblent à ceux de Stendhal adjoint aux commissaires des guerres qui participa aux campagnes d’Allemagne. On sait que Stendhal malgré les gros désagréments de la Retraite de Russie, et sa déception devant la grossièreté de ses camarades officiers resta fidèle à Napoléon. Toutes les maladresses généreuses de la jeunesse de Stendhal, et ses bévues sentimentales, se retrouvent dans Fabrice. Mais celui qui charpente « la chartreuse », qui maitrise les rouages du système politique de la cour de Parme, c’est bien Mosca.

Ce qui est particulier, c’est son habileté à se servir même  du régime tyrannique et policier  du Duché  de parme pour le rendre supportable et aider ses proches et ceux qu’il aime dans des circonstances difficiles. Ce Ministre  est devenu  tout puissant dirige  depuis les coulisses grâce à ses manœuvres , en s connaissant les rapports de force dans cette Cour de Parme qui pullule de flicaille, d’espions, de niais, d’imbéciles  opportunistes. le scepticisme et la pondération mènent cet homme au milieu des pires magouilles.. Ce comte Mosca essaie d’être rationnel dans un milieu où s’enchevêtrent les intérêts et les coups bas. Mosca   pratique une « real politik » au milieu  des puérilités et des humeurs incontrôlables du palais parmesan. Il déjoue les pièges dans le but d’aider celle qu’il aime, la Sanseverina, même quand elle en aime un autre. Il ment chaque jour dans sa fonction ,mais précise Stendhal , »de la vie il n’avait dit un mensonge à la Duchesse » et celle ci lui avoue « vous m’avez donné une existence brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques années plus tôt.. »

On retrouve donc le Stendhal « consul vieillissant » dans un poste subalterne d’un port bien morose et qui ne correspond pas à son intelligence. Ce poste devient, au fil des ans, une longue punition du « parti prêtre » à son égard. Et, comme Stendhal, le comte Mosca sait qu’il vit dans un moment historique médiocre. Il faut faire avec. C’est exactement le sentiment qu’éprouve Stendhal dans son bureau de consul face à ce petit port où les navires déchargent des céréales, et  dont le consul  doit tenir la comptabilité.  Devant ce   gouvernement Restauration qui le méprise, et qui reste méfiant face à  ce jacobin serviteur de napoleon  il se projette et s’ennoblit   dans   le comte  Mosca .S’ennoblit ? Pas tout à fait ; car la lucidité l’emporte chez l’écrivain. Stendhal nous rappelle que le Ministre Mosca tout puissant dans le Duché de Parme  a un point faible :la jalousie.

 Rappelons-nous des faits : après quatre ans d’absence que Fabrice a passés à l’académie théologique de Naples pour faire oublier son aventure à Waterloo et se préparer à une brillante carrière ecclésiastique, le voilà qui fait son apparition dans le palais de la duchesse à Parme, portant ses bas violets de Monsignore.Sa beauté, son élégance font merveille.   Ce retour provoque une intense jalousie chez le comte Mosca, l’amant attitré de la Sanseverina, une jalousie qu’il a tant de peine à cacher qu’il est obligé de quitter la pièce à la première entrevue. Malgré son pouvoir de ministre et son amabilité certaine, Mosca, dont le nom évoque une « mouche », est de nature soupçonneuse. Constatant avec amertume qu’il a atteint la cinquantaine, il jalouse la beauté de Fabrice et souffre de l’effet que cette beauté semble avoir sur Gina. Le roman repose sur ce triangle amoureux. C’est sans doute là le tourment et la confidence du Consul qui se voit vieillir à Civita Vecchia et qui observe dans un miroir son visage s’empâter.  

Avec cette création du comte Mosca qui goute   le plaisir d’un vrai pouvoir dans un état politique corrompu Stendhal prend sa revanche avec ce personnage. Lucide, habile, craint, il manipule les courtisans et le vaniteux prince Ernest Ranuce IV(qui rêve de faire de la Sanseverina sa favorite) avec le   cynisme   d’un grand politique parmi des nains ou des benêts. Il jouit de son pouvoir et s’amuse   de tirer les ficelles dans un duché parfaitement corrompu mais qui tourne, grâce à   la prose musicale de Stendhal, à la comédie. Le narrateur de Stendhal, presque un personnage de comédie qui s’amuse dans les coulisses, connait les cœurs, sème de l’insolence, de la légèreté et quitte les lourdeurs humaines dans une écriture si pleine de gaieté et de vitesse qu’on oublie parfois le caractère totalitaire de ce Duché de parme. La leçon de Mosca, c’est que Mosca assume sans état d’âme une part de la répression policière dans le Duché pour que la communauté puisse vivre en paix, et surtout ne pas faire couler le sang (ce qui est le crime impardonnable, selon le Comte). Même les utopies de l’exalté poète républicain, l’homme des bois, Ferrante Palla, il s’en méfie. Triomphe donc du pragmatisme avec Mosca. C’est aussi le paradoxe inattendu d’un Henry Beyle que d’analyser cette prudence du personnage Mosca, lui qui apparut si téméraire, imprudent, enflammé, dans ses écrits de jeunesse, dans la vie réelle, et dont les conversations de salon choquèrent souvent par leurs paradoxes insolents.

Une des preuves que Mosca n’a cependant pas renié l’enthousiasme libertaire de Stendhal jeune, c’est qu’il prend tous les risques lors de l’évasion de Fabrice, forme un réseau, s’associe avec la Sanseverina et l’insoumis Ferrante Palla. Il est prêt à se battre et à perdre son ministère et son influence par amour de la Sanseverina   .Il est même enthousiaste de son comportement risque-tout  : »Me voici en haute trahison ! se disait-il ivre de joie ».  

On voit que le jeune Henry Beyle, qui notait ses enthousiasmes, ses passions pour la liberté, dans son journal et dans les lettres à sa sœur, a dompté la turbulence de ses émotions sans les oublier ou les renier. D’un côté Mosca laisse la presse officielle du duché imprimer des mensonges chaque jour, mais d’un autre il prend grand soin d’éviter les émeutes qui pourraient mal tourner et évite une sordide chasse aux libéraux. Mosca, ce ministre quinquagénaire a pour souci d’adoucir les duretés du régime et d’éviter les condamnations à mort des opposants du régime..  Il y a du rusé Metternich en lui. Enfin Mosca ressemble à Stendhal sur le plan financier :  il dépense toujours sans compter, comme si l’argent n’était que ce curieux liquide qui doit servir uniquement pour amortir la dureté des rapports humains, se délivrer des imbéciles, et surtout sauver ses proches de l’humiliation de la pauvreté. Le « enrichissez-vous » de Guizot ne l’intéresse pas une seconde, et le dégouterait plutôt.

Quand Stendhal mourra, on découvrira avec surprise qu’il ne possédait n’avait presque rien, de rares meubles, quelques habits et bien peu  d’argent. Ce qui l’a intéressé toute sa vie : c’est la métaphysique de l’amour jusqu’à l’héroïsme. On le voit bien avec l’épisode de l’évasion de la Tour Farnese.   Mosca et Stendhal sont sur la même ligne.             

 A propos de l’argent, petite parenthèse. Il est intéressant de suivre le « parcours financier » de la Sanseverina. Rappelons qu’elle est la sœur du marquis del Dongo, la tante de Fabrice, et qu’elle fut comtesse Pietranera, puis duchesse Sanseverina, puis comtesse Mosca. Cette conquérante chercheuse de dot se soumet plusieurs fois  aux hommes riches. Elle est au départ comtesse Pietranera quasi ruinée, achetée avec répulsion par le prince de Parme, et ensuite délivrée par Mosca. Elle a échappé à une « héroïque pauvreté » en mettant une croix sur le sublime de la passion totale. Elle qui fut si « brillante » et « au piquant irrésistible », nous dit Stendhal, là bien réaliste, ne nous cache jamais  combien la condition féminine de la Sanseverina est fragile et dépend de ses protecteurs.. Cette Sanseverina si   complexe dépend de la fortune et du caprice des hommes importants du duché de parme. Le marchandage entre sentiments et argent, et pouvoir politique est poussé très loin.

Dans le portrait de Mosca le mélange de tristesse et d’amusement (un peu forcé) d’ironie chagrine, de scepticisme souriant, surprend toujours par sa finesse de dosage. Est -ce le prix de la maturité et des échecs assumés de l’écrivain ?  On constate par exemple que le froid et « calculateur » Mosca se dérègle souvent à cause de son amour possessif pour la Sanseverina. Il faut aussi noter que le climat général du roman, ce flou embrumé, et voluptueux des paysages , ce mouvement accéléré  des intrigues apportent  une espèce d’enjouement féerique , quelque chose de spirituel qui nous ramène à ce théâtre et à ces opéras dont Stendhal ne pouvait se passer… de théâtres, les soudaines rêveries,  les rebondissements, les dialogues qui semblent improvisés et si naturels-dignes de la commedia Del Arte-  composent un théâtre charmeur avec ses changements de décor qui parfois sentent la toile peinte qui boue au vent .  Les tyrannies de la cour de Parme et les lourdeurs sociales s’allègent curieusement.  Les intrigues de coulisses, la fièvre et l’excitation de certaines scènes de la Cour de Parme font irrésistiblement penser à la fièvre d’un petit théâtre de province quelques minutes avant le lever du rideau.

 La jalousie, par exemple, de Mosca, s’allège au fil des pages, devient d’un accès supportable à une maladie qu’il faut soigner, une ombre persistante dans la vie amoureuse, et quelque fois un objet risible. Bien que la duchesse Sanseverina soit taillée en partie sur le patron de Métilde Dembowski, qui fut la grande douleur de Stendhal, le passionné, le solaire, l’emportent dans cet opéra. La fantaisie romanesque gagne sur la petite note déchirante de l’amour blessé   qui court dessous.

Henry Beyle nous murmure dans le texte que le bonheur ne s’accorde que rarement avec l’amour. Mosca est bien la projection du Stendhal aux amours si orageuses. Autant Fabrice condense sa nostalgie d’une jeunesse perdue et la reconstruit à a sa mesure, autant le comte Mosca rassemble les « petits faits vrais » autobiographiques du gros Consul qui s’ennuie à Civita Vecchia et qui ne cache pas auprés de ses amis qu’il ne peut se passer  de retrouver les souvenirs embués de ses amours , ni la nostalgie  de sa jeunesse enfuie. Mais n’oublions jamais que chez Stendhal la transposition romanesque est sopupise à un filtre et qu’il nous entretient aussi sous la figure de la duchesse Sanseverina de cette Angela Pietragrua « la catin sublime à l’italienne » . C’est dans  » La vie de Henry Brulard », que l’auteur nous donne la clé de ce qui dirige son travail romanesque avec cette phrase qui résume tout: « On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détails ».

La seule qui juge Mosca froidement et avec une véritable injustice c’est sa maîtresse Gina. Elle déclare : » le pauvre homme !  Il n’est point méchant, au contraire ; il n’est que faible. Cette âme vulgaire n’est point à la hauteur des nôtres ». En quoi elle se trompe et nous rappelle que ce genre de jugement-couperet si injuste fut celui de l’implacable Métilde Dembowski qui en Mai 1819 interdit à Stendhal de l’approcher et le congédie définitivement après la pénible mésaventure de Volterra.

Le miracle, c’est que ça ne verse jamais   dans une amertume ou à une aigreur du narrateur. C’est le stendhalien Philippe Berthier qui notait à propos de Mosca : «  « à la fin du roman : tout le monde meurt d’amour, seul Mosca reste imperturbable, increvable-Hélas ! cette survie apparait comme la plus féroce des sanctions, comme si Mosca devait rester jusqu’au bout  excepté d’une région sublime où les trois autres trouvent leur épanouissement spontané, mais où, lui, Mosca,  n’a pas sa place. , où il n’est pas ATTENDU. »

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Le meilleur Mosca au cinéma et à la télévision est ,à mon avis, celui interprété par  Gian Maria Volonté dans la série télévisée de Mauro Bolognini  qui date de 1982. Hélas la Sanseverina de Marthe Keller manque de feu, de complexité, d’insolence et d’aspérités. Celle de Maria Casarès dans le film de Chritian Jaque avait davantage de hauteur et d’effronterie.

Le comte Mosca de le Tullio Carminati était intéressant dans le film de Christian Jaque, mais les critiques et spectateurs ne voyaient que Gérard Philipe en Fabrice.

Vide greniers

C’est curieux la Bretagne pendant les fêtes de l’Ascension. Embouteillages  route de Rennes, puis  familles entières qui essaiment sur les digues telles des mouches  sur ce long ruban de sable ;  des pique-niqueurs s’installent  sous les pins, face au port, en dépliant des nappes à carreaux   le long du chemin de la cité d’Aleth, avec nappes et serviettes en papier, ballons et badminton 

On reconnait les « parisiens »  de Saint-Servan aux vélos flambants neufs électriques ou bien à leur marinières ou cirés impeccables, aussi à leurs valises à roulettes. Des jeunes couples attendent sur les trottoirs devant les porches des immeubles en essayant de joindre les proprios avec leurs portables.

 Pas loin de chez moi, derrière l’Ephad des Corbières, il y a un vide-greniers qui attire énormément de monde. Le parc surplombe   l’estuaire de la Rance, il est vaste, avec quelques vieux chênes ou marronniers. Les habitants du quartier apportent des montagnes de fringues, des caisses de DVD ou de CD, ,des matelas, des services à café ,petites tasses de cuivre ciselé sans doute rapportées de Marrakech.  Aussi, pas mal des vieilles boites de cacao ou de gaufrettes, des piles de livres qui comptent souvent davantage de Henry Troyat, de Delly, de OSS117, des histoires de corsaires, des archives départementales d’Ille-et-Vilaine, que de Joel Dicker ou de  Houellebecq.

 Beaucoup de vieux poches de Marcel Aymé, de Hervé Bazin, de sœurs Groult,  ou des piles écornées de magazines Historia .Bien sûr, pas mal de peintures : des vues de port breton,  épaves, des marins barbus,  des barques   sous un ciel d’orage, des maisons de pêcheurs aux murs blancs de chaux, une goélette  inclinée dans le ravin des vagues. Je note aussi des malles à  coins  renforcés  cuivrés, des valises couvertes d’étiquettes, des maquettes de paquebot, des projecteurs de cinéma poussiéreux, des gravures de batailles navales , des  portraits en studio  de  fusiliers marins. Il y a aussi pléthore de crucifix, de Bible, des rosaires  avec des grains gros comme des noix, tout ça à coté d’un mélangeur d’eau ou d’une pomme d’arrosoir, d’un fez,  ou de vieux briquets. On trouve aussi des appareils photo à soufflet, des béquilles, des files de souliers fatigués, des vieilles machines à coudre, des encyclopédies aux cartonnages abimés, des friteuses, des maquettes de bateaux, des voitures Norev, des morceaux de trumeau,  des sacs à main à vieux fermoirs dorés, des râpes à fromage, des vestes militaires à col officier,   des plateaux à apéritif, des carafes Ricard, pas mal de peintures écaillées  goudronneuses   avec soleils couchants sur des  flots tourmentés,  un ample  matériel de campement avec des lampes tempête, des lots de  chaussettes violettes très liturgiques, une table en formica et ses rallonges, une montagne de véritables éponges » naturelles »..  Ou des photos de mariage décolorées, dans un gros cadre en bois sombre, papier semé de rousseurs, avec épouse toute ronde, surmontée d’une coiffe bretonne et lui, le mari fluet, gilet à double rangée de boutons et chapeau rond à la main, dans une raideur qui signifie dignité. Tout ceci dans des parfums et fumées de saucisses grillées ou de frites prises dans une graisse bouillante. Si vous voulez des babouches, un sextant, des rivets, des prises de courant début de siècle, un dessous de plat musical, vous trouvez. Ou pourquoi pas cette svelte danseuse en bronze, une jambe si agile levée vers le ciel.. Tout ceci est étalé sur des pelouses d’un vert acide tandis que plus loin dans la légère brume des fumées d’un stand, deux femmes en tailleur chic et vastes chapeaux de paille parviennent difficilement à avaler leur galette saucisse. Il y a pas mal de  couples blasés qui circulent en disant que c’est « moins bien qu’avant » mais qui ne loupent jamais un vide -greniers de la région. Il y a ceux qui s’éternisent dans une  discussion avec un vendeur barbu  et roux, nonchalant et rigolard, qui répond à peine, tout ça  pour  gagner deux euros  à propos d’un  vieux bouquin  sur l’histoire d’une Malouinière .On entend  au loin des chansons d’André Claveau par la fenêtre ouverte d’une chambre de l’ephad.

Plus tard, ayant trouvé  pas cher une petite édition deux volumes  de Racine   dans des couvertures rouges grenues, je quitte le parc et  prends mon café au « Cancalais  » devant l’estuaire de la Rance.

 Ciel blanc, villas fleuries au loin, voiliers qui s’inclinent devant les verdures de l’autre rive, petit vent frais, papier du sucre qui s’envole.  A deux tables de la mienne une jeune fille rousse avec un pull-over rose qui contient une rassurante poitrine tient sa tasse de chocolat à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, homme au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable.

J’ouvre le journal, parcours des articles sur le festival de Cannes et les grands pachas de Hollywood, tous inquiets face à Netflix. Un petit vent de purgatoire se lève, bien frisquet. Il y a aussi des articles qui  expliquent que la justice économique n’existe pas ou que les bons films se fabriquent à partir  avec de mauvais romans. Je masque mon visage avec le journal car apparait un voisin, l’emmerdeur et ses deux épagneuls, qui accède à la terrasse en soufflant comme un phoque. Il a l’habitude de m’expliquer qu’il faut absolument que je l’accompagne pour une entrevue avec le maire pour le scandale des travaux interminables sur la chaussée du Sillon.

Une femme seule, haute, droite, en chandail blanc à col roulé, des yeux bruns et un maquillage qui font le regard lourd, s’installe à ma gauche et s’assure que les manches de son pull s ’arrêtent exactement au bord de la   paume de ses mains.  Je feuillette rapidement les pages sports et, quand je referme le Ouest France ,  de lourds nuages ont assombri l’estuaire, tout le paysage a changé :   plus de voiliers, étendue d’eau déserte, bandes violettes apparues, un certain silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard. La jeune fille rousse et sa poitrine si vallonnée, et son compagnon, ont disparu. Le serveur range en symétrie les deux chaises comme s’il n’y avait eu personne.

  Apparition, disparition. On est peu de chose.


 [MA1]

L’ultime roman de Virginia Woolf, si beau…

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

C’est l’ultime roman de Virginia Woolf. Il est achevé en décembre 1941 et trouve son titre définitif en février 1941. Elle le donne vite à lire à son mari Léonard et elle écrit dans son « Journal » :

 « Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. . Il touche, je crois plus à la quintessence des choses que les précédents. La crème prélevée y est plus abondante. J’ai eu plaisir à en écrire chaque page ou presque. Ce livre a été écrit, il faut le noter, par intermittence(..) ».

 Mais en Mars, l’état de santé de la romancière se dégrade, elle est gagnée par le doute sur l’intérêt de « Entre les actes ». Le  28 mars  au matin, elle travaille sur un recueil d’essais, puis s’habille, remplit ses poches de cailloux  et  pénètre dans la rivière Ouse. Sa mort ne sera annoncée à la presse que  le 3 avril alors que son corps n’est pas encore retrouvé.

 Je viens de reprendre « entre les actes »   pour la troisième fois. Toujours le même éblouissement. Le même sentiment d’un miracle.

N’oublions pas que ce texte a été rédigé  dans la menace  grandissante de la seconde guerre mondiale  .

Rarement, Woolf s’est montrée aussi affectueuse et inspirée avec tous ses personnages. La composition est, elle aussi, parfaite, la prose leste et aquatique, pleines de vibrations, de suggestions, d’échos d’un passé idéalisé, avec une douceur d’aquarelle pour ce village et ses champs associé à de fines caricatures à la Hogarth. Il y a un mélange de paradis perdu et de vie ordinaire réelle car on y cite Shakespeare  et on  parle en même temps  des problèmes de fosse d’aisance et  de la manière dont certains laissent trainer des ordures. Woolf cueille tous les sentiments mêlés d’une fête de village, jouant avec la truculence paysanne face aux   frivolités et aux snobismes de ce clan Oliver, dynastie rustique, gentilhommerie qui déguste un mauvais thé au gout de rouille face aux pelouses en  surveillant    les bonnes  qui gardent les  enfants  sous les  grands arbres.

« – Je suis William, dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant entre le pouce et l’index.
– Je suis Isa, répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s’ils se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle comme elles font toujours), considérant qu’il n’y a qu’une heure qu’ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs, des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle s’arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait qu’ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute : Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus auparavant, et que nous ne nous reverrons plus.

– La fatalité d’une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes », dit-il.
– Aucun moyen de reculer, ni d’avancer, pour eux comme pour nous. Il pense à la vieille dame qui lui a montré la maison. L’avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »

Manuscrit de Virginia Woolf

 Nous sommes donc plongés pendant moins de 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, » Pointz Hall » un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..). Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, sud-est de l’Angleterre. Pointz Hall  c’est   une massive demeure avec dépendances et grand jardin que les Oliver habitent depuis cent vingt ans.Dans cette demeure patricienne enrobée de  lierre on goûte une dernière fois la « dolce vita » d’ une  grande bourgeoisie rurale  qui s’ approprie le monde peut-être pour une dernière fois avant la cataclysme qui a lieu sur le continent.

C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale, un spectacle d’amateurs dirigé d’une main de fer par Miss La Trobe. La spectacle est en fait constitué d’ un « patchwork » de fragments, de tableaux de pièces de théâtre, textes  inventés par Virginia Woolf,  pour illustrer les diverses périodes de l’histoire du théâtre anglais :comédies de Shakespeare, citations de Hamlet, pièces victoriennes larmoyantes,  comédies de la Restauration façon Congreve, bref Virginia Woolf s’amuse à des pastiches réussis..

Virginia Woolf résume bien ce qu’elle a voulu faire : » Pour m’amuser, je note : pourquoi pas Pyntzet (sic) Hall : un centre : toute la littérature discutée avec une petite dose d’humour véritable, incongru et bien  relié à la vie : tout ce qui me passe par la tête. » et c’est vrai que l’humour est à chaque page, on saute d’un personnage à l’autre, d’une pensée à l’autre, sur cette terrasse où défilent tout un tas de villageois.

 Chez les Oliver, il y a bien sûr  le retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa lecture lente  du Times, puis  sa jeune  sœur Lucy, et surtout  sa belle- fille Isa, formidable personnage complexe, si délicatement saisie dans   ses anxiétés,  qui semble être le double de Virginia ; elle est  mère de deux jeunes enfants et s’évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, balance entre amour et mépris pour  son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver,.Il se révèle intelligent et séduisant,un peu superficiel. Il travaille à Londres, et rejoint sa famille chaque weekend. Avec habileté plusieurs générations et plusieurs couches sociales se côtoient sans vraiment se connaître.

Le texte virevolte, frais, vrai,libéré, excentrique, cocasse, touchant, traversé par le grand air de l’été dans la campagne et une certaine béatitude grandissante.  Bavardages, commérages, il y a dans cette prose une affectueuse précision et surtout un humour énorme que Woolf, là, maitrise à la perfection.

Les villageois qui répètent ces dialogues inventés, sont soutenus musicalement par un vieux gramophone caché derrière un rideau ; on entend des disques qui grésillent, mêlés aux meuglements des vaches du pré voisin.  Une grande partie du texte se passe donc sur une scène champêtre et dans la bonne humeur. Et, pas loin, l’ombre de la guerre, bien réelle, entre soldats Français à bandes molletières et compagnies motorisées allemandes. Ça se passe à trois cent kilomètres, de l’autre côté du Channel.

Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre dans le théâtre, le côté jeux d’amateurs, avec des   tensions familiales bien réelles dans le public). Toutes les réactions du public face aux scènes jouées sont drôles, burlesques et bien observées. * Les personnages sont finement dessinés, souvent riches en vertus démodées, sauf bien sûr Isa. Jeux d’interférences complexes, rivalités soudaines amoureuses, sociales, plus ou moins adroitement dissimulées, sentiments amoureux asymétriques, rapprochements et éloignements des uns et des autres, assurances ou timidités se côtoient, oui nous sommes loin de cette désarmante neurasthénie qu’on prête à l’auteur…    Le regard de Woolf va, lui, irisé, chatoyant, de l’infiniment petit (au ras des herbes et des insectes) à l’infiniment grand et cosmique (le vent emporte les phrases au-delà de la galaxie), ce qui est la marque de son vertige d’être.  
Virginia déchiffre les mouvements contraires du cœur de certaines des femmes dans une vraisemblable projection autobiographique. Prose de vibrations de ce qui se passe « entre » les personnages, » » entre » eux et une certaine béance, « entre » eux et leurs actes, « entre « leurs paroles et leurs sentiments, et « entre » leurs solitudes et le riche tapis de la Nature exubérante et indifférente. Jeux du dit et du non-dit, dans une fluidité qui n’appartient qu’à  cet écrivain,  avec amorces d’idylles au cœur du tumulte général.

La naissance d’un amour -et sa fin – accompagne discrètement le récit pour y mettre cette touche de mélancolie qui forme une mélodie parallèle exquise. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles, voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines. Les phrases partent en vrilles pour sauter d’un sujet à l’autre et tout reste lisible et chatoyant. Le paysage, avec ses nuances météorologiques, est là.

« Il pose le journal et ils regardent tous le ciel pour voir si le ciel obéit au météorologue. Sans aucun doute le temps est variable. le jardin est tantôt vert, tantôt gris. Le soleil se montre – et une extase de joie infinie se répand, embrasant toutes les fleurs, toutes les feuilles. Puis, par compassion, il se retire, se cachant le visage, comme pour s’abstenir de regarder la souffrance humaine. Il y a un certain relâchement, un manque de symétrie et d’ordre dans les nuages, qui s’amincissent puis s’épaississent. Obéissent-ils à leur loi propre, ou à aucune loi ? Les uns sont de simples mèches de cheveux blancs. Il y en a un, très haut, très loin, qui s’est solidifié en albâtre doré, qui est fait de marbre immortel. Au-delà, c’est le bleu, le bleu pur, le bleu noir; le bleu qui n’a jamais filtré jusqu’à la terre; le bleu qui échappe à toute classification. Il n’est jamais tombé, comme le soleil, l’ombre ou la pluie sur le monde ; mais il dédaigne la petite boule colorée qu’est la Terre. Aucune fleur ne l’a senti ; aucun champ ; aucun jardin. »

Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans, à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie, ce courant vital qui nous déborde sans cesse et que nous essayons d’attraper avec un stylo, courant vital   dans lequel Virginia semble avoir plongé définitivement. ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide  « Entre les actes ».

Pour la traduction, je recommande celle de Josiane Paccaud-Huguet, dans le volume II de la Pléiade, d’autant que les commentaires sont remarquables de précision.