Le promontoire

 Hier après-midi, je me suis installé sur un promontoire rocheux qui domine l’estuaire de la Rance.. On suit un sentier de sous-bois bourdonnant de ces moucherons qui forment des paillettes dorées dans les trous du soleil, puis on aboutit à   curieuse dépression sableuse    tapissée d’aiguilles de pin qui amollissent le sol et dégagent des effluves résineuses les jours de chaleur. Donc, une fois atteinte cette pointe rocheuse, la vue s’étend sur les étendues bleues et vertes de l’estuaire de la Rance ; il y a toujours une petite brise même quand les couches d’air rendent brumeux les lointains boisés de l’autre rive ou le parc de la Briantais.  

Je pose donc mon sac de plage, mes carnets. Et là   je savoure l’immensité   d’eau tranquille   de l’estuaire avec parfois des remous vers les balises  qui signalent   l’usine marémotrice. Quelques jeunes gens se baignent dans l’anse des Corbières, ils plongent d’un escalier  au-dessus  de rochers rouges   veinés de noir . Des baigneuses sur des serviettes  bronzent   en bordure  des taillis  et d’un  fouillis d’arbustes desséchés, avec leurs trous d’ombre,  on pense  à un morceau de maquis Corse transplanté ici  .

Vers la gauche, l’eau pétille, scintille, scie la rétine. Si je me tourne   vers le large et l’île de Cézembre l’uniformité de l’eau est balafrée de quelques minces sillages d’écume qui signalent canots et voiliers ou un chalutier d’un rouge éclatant. Mais surtout ces innombrables vaguelettes (entailles figées d’argent dans une lumière verticale) sont serties dans une sorte d’aveuglante immobilité qui engourdit l’esprit. On se laisse dériver. Extase solaire sans évènement, divine et inusable monotonie qui endort, blancheur dense de la lumière, l’espace annule le Temps. Au-dessus, de ma tête, même les traces brossées de rares nuages ne dissolvent pas cette sensation d’évanouissement, cette lente promenade aux confins du Temps, cette manière d’étourdissement qui n’apporte plus, avec une lumière saturée, la conscience du   passage des heures et des ombres.  L’espace est devenu courbe et je flotte   dans cette fausse vie, ce liquide   amniotique   tandis que ma mémoire se fétichise sur elle-même dans son grand Rien.  L’église proche et son curieux dôme ardoisé, la masse inerte de pierres du môle, la batterie côtière et sa rotonde de béton, les villas, les terrasses à buis, les anses  caillouteuses ,les annexes, les jardinets, les femmes qui parlent dans le sous-bois, la curieuse orchestration musicale si intermittente des oiseaux dans les feuillages ,  tout devient quelque chose d’innocemment onirique et  figé,  avec des lances de  soleil qui découpent  chaque contour  des feuilles d’un vieux chêne au tronc  tortueux et cendré . Alice au pays des Merveilles a dû tomber comme moi   dans un tel trou du Temps.

 Deux heures plus tard, en suivant la pente raide d’un sentier parmi des lupins, des arbustes chétifs et épineux, des massifs de ronces, de hautes herbes jaunes, j’atteins les nappes d’eau transparentes d’une   étroite plage vide   avec des algues qui ondulent, taches brunes qui   forment un curieux pelage souple sur le fonds sableux..

En revenant vers la digue des Sablons, raffuts, bavardages, gamins hurleurs, cyclistes pressés en bermudas, couples de retraités qui hésitent à avancer parmi la dégringolade des jeunes nageurs qui se précipitent vers les premières vagues quinquagénaires bedonnants avec polo , épouses    en tenues immaculées de navigation de plaisance , balles de volley qui bondissent dans l’azur,  bunkers à géraniums,   terrasses avec moules frites et  assemblage à la Kandinsky de jupes d’été de couleurs vives et cacahuètes étalées sur un journal. Le coup de matraque humaine. Impression étrange et décalée. J’ai l’impression d’être un lourd cosmonaute revenant de plusieurs années de silence gelé et sidéral , encore  étourdi par sa retombée aérienne, chutant    dans un bar-buvette bondé d’enfants braillards qui font une bataille de frites .  Je trouve une table à l’écart. Pas loin, un type avec panama, barbichette Napoléon III , costume de lin blanc impeccablement  repassé   inspecte   sa fourchette et son couteau  comme s’il s’agissait d’un revolver tout neuf qu’on vient de lui offrir.

6 réflexions sur “Le promontoire

  1. Paul Edel, je me suis demandé si le titre & l’évocation d’une ressemblance avec le maquis corse, au-delà de leur aspect descriptif indubitablement « référentiel » (correspondant à des éléments du monde réel, en 3 dimensions, figurants compris), ne contenaient pas aussi un clin d’œil au petit roman à peu près parfait de Henri Thomas.
    (En plus de tt le reste, déjà tr riche, bien sûr.)

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  2. Il y avait bien l’Alice de L. Carroll, & qq affinités avec Hardellet (celui des « couloirs » temporels — le seuil d’une plage n’est-il pas aussi propice à ce genre de passages que celui d’un jardin ?)…
    & des échos des Vagues.
    Tant pis si c’est la lectrice qui les a mis.
    Comme vs aviez déjà mentionné H. Thomas (me semble-t-il) & que son thème du dépouillement/détachement/retrait ne me paraissait pas totalement étranger à ces notes que vs écrivez de tps à autre ici, j’espérais sans doute un prolongement de ce côté-là ; ce sera peut-être pour une autre fois.

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  3. Rien à voir, mais ont été proposées à la vente des carnets
    D’un grade de 1917 concernant des armées à la limite de l’insurrection, Ils ne contiennent pas de mention des fusillades celiniennes( des 1914?) .dans un contexte autrement tendu. Nous sommes après les révoltes de soldats, certes, mais ceci n’est pas sans affaiblir le roman celinien…

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    • Le ministère de la défense a révélé, lundi 27 octobre 2014, que 953 soldats français avaient été fusillés entre 1914 et 1918, dont

      639 pour désobéissance militaire,
      140 pour des faits de droit commun,
      127 pour espionnage et
      47 pour motifs inconnus.
      Le rapport du 1er octobre 2013, faisait état de 741 fusillés en s’appuyant sur les travaux de l’historien et général André BACH [2].

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  4. D’autant que si Henri Thomas est « un bel écrivain rare », en effet, il ne faudrait pas que le 2nd adjectif soit pris en mauvaise part — ce serait dommage que ceux qui ne le connaissent pas encore le croient précieux ou amphigourique.
    Si ses textes se révèlent à double ou triple fond, s’ils tournent autour du mystère, ils n’ont rien d’obscur, d’hermétique, & encore moins de rébarbatif : pas de « défense d’entrer », au contraire, on est happé.
    (Ds Le Promontoire l’histoire est tr prenante, la construction efficace & l’on tourne aussi fiévreusement les pages que ds un bon polar. Que l’on puisse y trouver des satisfactions supplémentaires ne supprime ni n’exclut ce plaisir-là, du moins je le crois.)

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