Les friandises de Nabokov

Sur la demande de Margotte qui s’intéresse à « autres rivages  » de Nabokov….

 John Updike a  plusieurs fois  parlé avec finesse de Vladimir Nabokov et notamment de cet « Autres rivages » intitulé « Speak ,Memory », dont  les parties successives ont été publiées ,pour une grande part dans le tres chic New Yorker ».

 Voici ce qu’en dit Updike, avec, au final, quelques épines bien acérées   sous les fleurs : »Jamais Nabokov n’a si bien écrit en anglais, avec tant de douceur, avec une si affectueuse précision et un humour aussi énorme, une maitrise totale du vocabulaire, une telle sensibilité.(..) Nabokov fait de son passé une éclatante icône, libérée de perspective, constellée de cabochons, intouchable. Si l’on rencontre ici ou là quelque passage d’une sophistication un peu joycienne, c’est Proust qui préside aux arabesques métaphoriques, aux cadences sur le thème floral et à   l’abandon muet et impassible dans les bras de la déesse Mémoire. Mais Proust avait fictionnalisé Illiers en Combray et, de ce fait, laissé son enfance toute grande ouverte à chacun de ses lecteurs. Les mémoires de Nabokov, eux, voient leur compas sensiblement rétréci par cette clause implicite que seul un Russe émigré, et qui plus est, un Russe intellectuel et de famille noble, peut connaître une aussi exquise nostalgie. » (Traduit de l’anglais pour Jean Malignon),

« Autres rivages » fut d’abord une nouvelle écrite en quelques semaines au début de 1936.« Mademoiselle O. » se concentrait sur le personnage de la gouvernante suisse tant aimée par le petit garçon Nabokov. Puis cette brève prose   ne satisfaisant pas son auteur  fut reprise bien plus tard après la seconde guerre mondiale quand Nabokov lorsque l émigré errant,  s’installa  aux Etats-Unis et prit la citoyenneté américaine. C’est à partir de 1949 que l’auteur retravaille son autobiographie.  C’est en mai 1950 qu’il l’achève et l’intitule « Conclusive evidence(« preuve irréfutable ») .

 Quand on lit cette autobiographie on est frappé et d’abord séduit par le style qui s’enrichit et se surcharge sans cesse de qualificatifs qui scintillent et brillent et transforment la prose en vitrine de joaillerie. Cet enfant est entouré  de domestiques, précepteurs, gouvernantes  dans un monde souvent enneigé et scintillant .  La prose moirée, diaprée est  hyper travaillée comme si chaque phrase devait être une capsule aurifère, ou   une parure de diamants. Elle est     surchargée de sensations, d’adverbes, d’incises, et qui  nimbe toutes les impressions de l’enfant  de ces  diaprures qui ornent les ailes de papillons, pour nous rappeler que la  passion de Nabokov,la lépidoptérologie, transforme son art d’écrire en une loupe posée sur les couleurs arc-en-ciel  d’un simple  talus de chemin forestier aussi bien que sur le visage rubicond  d’un cocher.   C’est un piège luxueux cette virtuosité nabokovienne.

 Je trouve que c’est dans « La vraie vie de Sébastian Knight »(écrit  directement en anglais, entre décembre 1938 et fin janvier 1939,alors qu’il était installé en France)  qu’on trouve les meilleurs morceaux autobiographiques de Nabokov.

  Dans « Autres rivages » sans cesse s’ajoute aux émerveillements d’un enfant (avec des sortilèges des saisons) une sournoise ironie qui creuse le texte, à quoi s’ajoute des pointes sarcastiques qui déprécient les portraits (à part la mère et une petite amie) pour en faire de curieux fantoches ou fantômes d’un petit théâtre de marionnettes.  Des comédies de cruauté percent sous les fastes impressionnistes de la peinture. On sent une condescendance, et parfois, carrément, du mépris pour cette galerie de personnages.. Enfin Nabokov veut sans cesse épater le lecteur, être si spirituel dans le choix gastronomique   de ses notations :il aboutit à une sorte de pédantisme d’homme qui se sent supérieur. 

On peut s’extasier devant cet univers feutré, doux, avec cochers, visites de musées, portraits de promenades par temps froid, longs voyages en sleeping, leçons d’escrime, cet univers   fait penser à ces boules de verre qu’on agite pour voir un tourbillonner    une fausse neige.  Plus intéressant sont les chapitres qui parlent de cette sortie du paradis enfantin, quand l’enfant grandissant connait, après la révolution bolchevique, l’exil des émigrés à Berlin, puis à Paris.

On sort alors des divines cartes postales sépia et de la  boite de friandises enrubannées  d’or, que Nabokov nous avait bien empaqueté.  Après donc une enfance où l’Europe est traversée pour des vacances proustiennes à Biarritz ou à Fiume voici le regard froid du jeune homme  chassé de sa terre natale. Le style vif, cruel, sauve le texte d’un certain maniérisme. Voici par exemple comme Nabokov raconte le lieu préféré de villégiature des berlinois, sur les bords du lac de Grünewald.  On notera la manière dont il parle des berlinoises qui subirent les viols de l’armée russe en 1945…

« Dans les maigres pinèdes, très fréquentées, autour du lac de Grünewald de Berlin, nous n’allions que rarement. Tu contestais le droit de revendiquer le nom de forêt quand il était si plein d’ordures, infiniment plus jonché d’immondices que les rues lustrées, poseuses, de la ville voisine. Il surgissait de drôles de choses dans ce Grünewald. La vue d’un lit de fer exhibant l’anatomie de ses ressorts au beau milieu d’une clairière ou la présence d’un mannequin noir de couturière gisant sous un buisson d’aubépine en fleur vous faisait vous demander qui diantre avait bien pu prendre la peine de transporter jusqu’en des points si éloignés d’un bois dépourvu de tout sentier ces articles, et bien d’autres, éparpillés partout. (..)

Et plus près du lac, en été, surtout le dimanche, l’endroit était infesté de corps humains à divers stades de nudité et de solarisation. Il n’y avait que les écureuils et certaines chenilles pour garder leur manteau. Des ménagères aux pieds gris étaient assises en jupons , sur du sable gris graisseux ; des mâles repoussants, aux voix de phoques, en caleçons de bain boueux, s’abattaient alentour ; des jeunes filles remarquablement jolies, mais peu soignées de leur personne, destinées quelques années pus tard- au début de 1946-,pour être exact- à donner  le jour  à une soudaine moisson de nourrissons possédant du sang turkmène ou mongol dans leurs veines innocentes, couraient, étaient poursuivies, et recevaient des claques sur l’arrière-train(ce qui les faisait s’écrier : »Aô-ouâ ! ») ; et les effluves qui émanaient de toutes ces infortunées personnes en train de batifoler, et des vêtements(étendus avec soin ça et là sur le sol) dont elles s’étaient dépouillées, se mêlaient à la puanteur de l’eau stagnante pour former  un enfer d’odeurs dont je n’ai jamais trouvé l’équivalent nulle part ailleurs. »Traduire Nabokov, et son mélange des langues et la sophistication de sa syntaxe si personnelle ,  n’a jamais été facile, témoin cette note :

 Traduction d’Yvonne Davet révisée et augmentée par Mirèse Akar, puis par Yvonne Couturier.

3 réflexions sur “Les friandises de Nabokov

  1. @Jacques Barozzi , j’ai pensé à toi en lisant des notices critiques des ouvrages suivants :

    Sabine Lubliner-Mattatia, « Le bronzeland parisien »
    résumé :
    Cet ouvrage explore un monde disparu, celui de l’industrie parisienne du bronze d’art et d’ameublement, qui exerçait au XIXe siècle une domination artistique et commerciale mondiale. Le bronzeland parisien vit l’épanouissement, dans les quartiers du Marais et du canal Saint-Martin, du talent de centaines de sculpteurs et de dessinateurs, et de milliers d’ouvriers d’art, monteurs, ciseleurs, tourneurs, graveurs, doreurs, décorateurs, etc.
    Sa chambre patronale, la Réunion des fabricants de bronzes, fit évoluer de façon décisive le droit de la propriété intellectuelle. Ses ouvriers ont été les plus actifs dans la création de la section parisienne de l’Internationale. Quant à ses chefs d’entreprise, leur sens artistique et leur mentalité conquérante ont donné naissance dans le Bronzeland à une culture remarquable et à un succès industriel sans rival.
    Pourtant les fastes de ce monde disparu ont sombré dans l’oubli.

    Didier Rykner, « La disparition de Paris »
    (apparemment un brûlot – Rykner, quoi. mais dans ta ligne de pensée, je pense)

    @Les autres
    Alain Corbin « Histoire du repos ».

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  2. Comme je ne mets pas la main sur l’autobiographie de Nabokov …
    je poste ceci … pourquoi ? mais parce que …
    sur « Paludes » de Gide que – – bien que je le sache dans l’histoire du roman (mais en est-ce un ?) oeuvre de rupture, empreint de singularité et de modernité, sérieux dans enjeu et ironique, préfigurant tel ou tel, et sans comparaison en son temps (1895) etc etc – – je trouve (en le lisant pour la 1ère fois) complètement idiot (et quelque peu daté finalement pour 2022 – j’aurais dû le lire plus tôt) :
    https://fr-academic.com/dic.nsf/frwiki/2071955

    Le fait qu’Edouard abandonne l’écriture de « paludes » pour celle de « polders » m’a fait cependant beaucoup rire.

    Autre lien qui dément que c’est un texte idiot :

    Cliquer pour accéder à MOLL-Marion_GIDE_M2.pdf

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