Quand un homme de théâtre disparaît…

Quand un homme de théâtre disparaît, on a l’impression de garder dans sa mémoire une poignée d’images, si pauvres, si insistantes, qui s’agitent faiblement sous une lumière vieillotte. Quelque chose d’un peu illusoire, d’un peu fantomatique reste en nous, quand nous sortons dans le froid de la nuit, devant le théâtre. Plus tard, quand nous évoquerons ces soirées là, ces mises en scène dont si peu se souviennent, ceux là ne peuvent comprendre, pourquoi ces éclairages brutaux, ces gestes trop affirmés, ces grimages expressionnistes, ces cris de fauve , cette fanfare soudaine, ces roulades, ces serments avec poignards en carton, avec ces fausses campagnes de toile peinte ,et ces lointains bleutés qui ondulent dans un courant d’air, ces faux palais au crépuscule, ces mots qui s’imprègnent de la grandeur de Rome et du sang?…Comment se plier à ce jeu  sans suspicion? Mais ce qu’exhale la scène, un soir comme un autre, dans une petite salle , ce que les comédiens essaient de donner de meilleur, à qui confier ça, qui s’éloigne, quand le metteur en scène meurt ? Qui a traversé l’antre obscur d’une scène, au milieu de l’après midi, quand on cloue un portant, ou bien quand surgit le front blanc et gras d’un comédien tandis que dans la régie, on essaie plusieurs bandes son  , des eaux qui murmurent, la pétarade de fusils, le chant des galériens, oui, cette salle, cet aquarium dans la pénombre ,quel ravin obscur.

Ce sont les rangs de fauteuils repliés ,la lumière du jour au fond d’un couloir, Cinna en basket qui cherche sa toge, l’habilleuse et son fer à repasser qui trimballe des vieux impers, la jeune comédienne au teint de porcelaine qui feuillette le livret avec un crayon rouge pour marquer ses silences, et l’aspirateur qu’on passe le long des coursives, et le comédien célèbre qui ronchonne ses perfidies en sortant de la loge, habillé en Thésée. Et le projo qui éclaire soudain une mer Baltique en furie ou de la gelée blanche qui scintille soudain sur une cerisaie , et ces épingles à chapeaux qui traînent dans le cendrier de l’assistant. Et ce qui commence et ne finira jamais quand le plateau noir est cerné de hauts murs nus et que le fumoir et le bar sont en travaux .

Le théâtre est fermé tout l’été, scène morte, bureau du directeur fermé avec sa pendulette, ils sont tous partis sur la plage à cent kilomètres.Buvettes, Cinzano, crème solaire. Il y a vingt morceaux de décor brisés qui pourrissent dans la cour, entre les camionnettes, Alors la mémoire circule et volette :je me souviens que tu prenais chaque comédien à part,par l’épaule et tu leur demandes de parler plus doucement « il fauit éviter cette piaillerie qui devient la règle générale… » tu comprends et ne regarde pas trop la salle..tu vas voir un type qui bâille et un autre qui pelote une fille.. », tu apprends un nouvelle inflexion plus liquide pour dire :«  Douniacha les chiens n’ont pas dormi de la nuit,ils sentent que les maîtres arrivent, tu comprends ? »

Tu penses bêtement que si aujourd’hui le théâtre reste fermé tout l’été dans cette grande ville c’est que nous sommes au plus profond des esprits malades.

Te souviens tu de ce soir si particulier de juin en Avignon ? Oui ce soir là en particulier , autour du théâtre, à la sortie après cet « Egmont », il y avait les feuillages des platanes ils bruissent, et ce bruit du Rhône qui coule pas loin, en contre bas..ça ne s’invente tout de même pas ;ils sont toujours là, il adoucissent la soirée ,ces feuillages quand la foule sort du hall et se disperse dans les rues voisines pour rejoindre les parkings.
Oui ça ne peut plus être partagé . Ils sont tous partis.J’ai le sentiment qu’il ne faut pas déranger notre mémoire défaillante, savoir que seul, certains soirs, notre cœur a battu d’une certaine façon et que ce n’est pas dicible car le théâtre, chaque soir disparaît et tombe dans l’inconnu quand la salle s’éteint.. Le théâtre nous laisse particulièrement seul, démuni comme une famille partie en exil.

La disparition d’un homme de théâtre qu’on aime, qu’on a aimé, est à sa manière si étrange qu’on voit et revoit mentalement des bribes de ce pays inconnu qu’il a voulu nous montrer, ces corps grimés qui ont traversé les planches de long en large et qui n’existent plus, pour raconter tant d’affaires de ce monde ci sans jamais y arriver complètement. Cette scène déserte, éteinte, et sombre, nous versé ailleurs pour une heure ou deux , un songe endormi, on ne peut s’en détacher, ni s’en dépêtrer tout ce bricolage peinturluré.

Antoine Vitez…

Je me souviens de ces minuscules bouts de papier blancs lâchés du haut des cintres pour faire de la neige sur un Campiello de Venise un soir d’hiver. L’absence d’un homme de théâtre, sa disparition soudaine , charnelle, a quelque chose de si déconcertant et ça laisse en nous une blessure comme si une partie de notre existence s’était évanoui avec lui, comme si l’éclairage avait soudain manqué dans notre bureau, comme si cet homme là s’était enroulé dans une partie de notre vie, dans une couverture, avec son fatras de personnages pour mieux rêver d’un ordre ineffable, et nous réchauffer .
J’ai beaucoup fréquenté les théâtres. Maintenant c’est fini. J’ai levé le camp, laissé mon fauteuil à d’autres spectateurs. Je garde au fond de moi un peu incrédule ce qu’il y avait de si entremêlé, disjoint, dans les émotions d’une soirée quand la rampe s’allume.. Ça revient fort ces moments là quand on quitte le hall désert du théâtre, quand on revient à sa voiture, à son bus, à la vie ordinaire, à la carafe de rouge sur une nappe en papier, méditant au fond d’une rue de banlieue , en réfléchissant à ce que le metteur en scène a voulu nous confier avec sa sarabande de fantômes , et qui restera sans réponse.

Désormais quand je pénètre dans le hall d’un théâtre je pense au docteur Astrov dans Tchekhov: » Comme c’est bizarre.. On se connaissait et tout d’un coup on ne sait pas pourquoi.. on ne se verra plus.. »

Une soirée au restaurant

Roxane et moi sommes entrés dans salle du restaurant. Elle était vide. Murs de béton brut avec une immense baie au fond qui donnait sur un ravin forestier. Les nombreuses colonnes de ciment gris divisaient l’espace d’une manière géométrique sournoise. On avait disposé de hautes plantes vertes à feuilles de celles qu’on trouve dans les administrations ; la nudité des murs faisait songer à un réfectoire de grande entreprise, une décoration dans le genre de design industriel avec des coupoles d’acier au dessus des tables. Une bande de carreaux de céramique bleue sur la paroi du fond mettait une note plus vive. Les chaises étaient de sortes de coques de plastique d’un blanc clinique. et les lampes posées sur chaque table, (une tige d’acier et une boule de verre opale ) suggéraient plutôt une salle de repos d’un de ces établissements de thalassothérapie avec une clientèle qui rôde en peignoir éponge.

Une serveuse nous installa contre l’immense baie vitrée qui donnait sur un ravin forestier avec, au fond, le trait blanc d’un torrent. La table étant tout contre la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux.

La serveuse nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières, des piles de serviette , sortit enfin une minuscule boite vitrée de la poche de son tablier et remua ce boîtier. A suivre ses petits gestes et la manière dont elle inclinait avec précaution ce devait être un jeu avec des petites billes d’acier à placer dans des trous.Un de ses pieds se frottait sur l’autre et le décolleté dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de ses seins halés.

Roxane feuilleta les pages en faux parchemin de la carte. ,elle dit d’un ton un peu traînant :

-Je vais prendre un Martini blanc . Tu as fini de la reluquer ? tu veux que je me mette légèrement de côté pour que tu l’admires mieux?

-Pourquoi pas ?

Elle pivota.

La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.

Roxane lui demanda si il y avait des huîtres.

-Non, nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..

-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.

Je me suis demandé si Roxane plaisantait en affirmant qu’elle n’avait jamais goûté d’ huîtres car elle avait vécu au bord de la mer. J’imaginais soudain une enfance confite dans la religion ou l’avarice, des parents qui ne sortaient jamais au restaurant le dimanche, une soumission à une discipline familiale tyrannique avec interdiction de fruits de mer.

-Je prendrai le menu à 24 ,dit Roxane..

– Terrine ou salade folle ?

-Terrine..Et toi ? me demanda-t-elle..

-Pas d’entrée, je prends juste le cassoulet, spécialité de la maison.

-Et moi, en plat, la bavette pommes allumettes.

pour son Martini b lanc

Sous l’éclairage blafard j’avais de plus en plus l’impression que nous étions des curistes dans une station thermale en fin de saison.

-J’avais, j’ai envie d’huîtres !..

Elle reprit :

-ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes ?

Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable. Les mots me manquaient. Pourtant, les mots, c’était ma profession. Oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ?  J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.

-C’erst calme ici.

-Pardon ?

-Je dis que c’’est calme.

-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.Bois moins.

La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit le Madiran et le verre de Martini et rapporta un petit seau pour les glaçons.

Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.

Je balbutiais :

– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance si molle sur la langue

-Je te demande quel goût ça a .

-Oui,j’ai etendu.je ne sais pas.

J’ajoutai :

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.

La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait à nouveau avec le petit boîtier jaune.

-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen  ?Combien ?

-Cinq ans.

– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?

Je me resservis du Madiran. Il avait un goût de châtaigne.

-Avec ma sœur,enfants, dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans..

-Oh, vraiment ? Tu te fous de moi ?

-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été, dans la baie de Paimpol, en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe. C’est mon père qui tournait la mayonnaise.
– Tu es complètement torché.

-Non, juste un peu.

-Iui, je pense que tu a été franchement pathétique pendant tes années à la Fac de Lettres.

– J’ai étudié Virginia Woolf, Thomas Hardy, William Faulkner !!!

-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a. et toi ? Des annéees détudes et rien ?

-Je suis entièrement d’accord.
-T’es vraiment beurré. Arrête de remplir ton verre.

-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses ,dis-je C’est un problème philosophique capital, Roxane. Pendant des années des tas de philologues et de météorologues ont étudié le divorce, le fossé entre les choses et ce qu’on a trouvé pour les nommer. Enfin non pas les météorologues. Plutôt des linguistes.

-Les mots ?Quyels mots ?

-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps.

Je précisai :

-Les mots menacent parfois de ne pas nommer les choses.

-Pardon ?
-Et vice versa. C’est un problème caoityal. Même les phénoménologues se sont cassés les dents sur le problème.

L’orage montait dans le ravin, des nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière.

Je clignais des yeux pour voir au loin.

-On dirait un pont romain là bas. Y’a pas mal de potns rolmains dans la régions.

Roxane examinait la sauce dans son assiette.

-Ça donne à réfléchir.

-Quoi ?

-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Mais quelle éducation as tu reçu?

-C’est étrange le nombre de gens qui me posent cette question, ça m’inquiète un peu.

La climatisation se mit doucement en route et accompagna notre diner d’un léger chuintement comme si nous étions dans un TGV. La serveuse avait disparu. Une brume montait de l’abîme. Je dis :

.

-J’imagine que oui, ça a un goût,mais lequel ?

Je remplis mon verre .

– Je sais pas, désolé.tu entends l’orage ?

Le leger crépitement de la pluie se mit à chantonner sur la vitre de la baie.

Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane, mais je cessai , craignant qu’elle me demandât le goût des pommes allumettes.

Roxane sortit son paquet de Marlboro.

– Je vais fumer .Tu permets.
J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de fraise,puis commandai un cognac.. La pluie avait cessé. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes en forme de mitres d’évêque sur la desserte. Enfin la serveuse vint débarrasser.

-Ça a été ?

Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être ma toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma naissance. Puis un seul été : une large étendue de la mer d’un bleu léger avec une traînée scintillante le long d’un voilier. Des étés à n’en plus finir. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.

Elle inclina la et tête :

-Ça a été ?

-Merveilleux.

Je me levai et enfilai ma veste et terminai le Madiran.

-Ce n’est plus la saison des huîtres, me dit la serveuse. Vraiment désolé.
-Je suis entièrement d’accord avec vous.

Je sortis sur la grande terrasse ,le ballon de cognac à la main . La nuit gagnait le fond du vallon. L’air était froid comme il arrive en montagne. Roxane n’était pas là. Il restait une coupelle avec deux mégots. Des chaises longues étaient empilées contre des bouteilles de Butane.

Je tirai une chaise longue et m’étendis. La semi obscurité laissait encore distinguer un paysage de vignobles, une route, des pâturages, clôtures, champs avec leurs sillons bruns, et quelques lointaines lueurs qui devaient être des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel orageux , cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées me mit en joie.

Tu travailles sur Brecht

-Ce soir, tu travailles sur Brecht ?

-Oui Gabrielle.

Je me conseille souvent avant de dessiner :Il faut que ta journée soit utile, pleine, radieuse, chantante. Tu oublies ton divorce avec Marcia,mais le portable sonne d’Italie, c’est une amie traductrice qui me supplie d’ouvrir les yeux sur un monde saturé de belles femmes, bourré de créatures chatoyantes.

Je remercie du conseil puis vais boire un café.Le temps passe en pure perte depuis un moment.. Quelques libellules sont de minuscules flèches d’or dans le jardin … Elles traversent la nappe feuillue des saules. Mystère d’être là… vivant, caché, avec le sentiment que je suis dans le moment de la vie où chacun s’enfonce dans son propre dénuement, attaches desserrées. Voilier en dérive. J’observe la danse des moucherons. Ce qui s’épuise là-bas, sur les plages proches, volleyeurs et surfeurs, la marmaille et les ballons, les crocodiles gonflables qui sautillent entre des vagues trop vertes.. Des courants profonds, violets, traînent vers l’estuaire à midi. Une femme passe et emmène son secret.

Donc, tu travailles sur Brecht. Tu ouvres le bloc de papier. Odeur légèrement moisie de la pièce. Gabrielle, ta fille, va lire sous le cerisier et gratte l’écorce résineuse tombée sur la tôle de la table.

La maison de Svendborg

Tu déplies tes lunettes et tu pénètres dan la photographie de Brecht. 1934. Svendborg. Il vit dans une maison danoise à toit de chaume. Début de son exil. Un cliché montre une ferme à colombages avec des fenêtres à carreaux étroits. Une échelle de jardin est posée contre un mur pour atteindre une lucarne, des poiriers et des cerisiers. Les enfants de Brecht jouent aux osselets sur des marches de bois. Un vieux poêle rouille dans les pâquerettes…Tu retrouves la paix d’une longue pièce rustique avec une odeur de cire.. Le plafond laqué blanc, la table de ferme, si épaisse et cirée sur laquelle Brecht a posé une Bible de Luther ouverte au Deutéronome. Reliures rouge cuir de Hegel, traductions de poèmes chinois, classeurs de toile rugueux et effrangés qui contiennent des ébauches du « Cercle de craie caucasien… » Brecht est là. Il pose son cigarillo, sourire dédaigneux . Quand il touche une épaule ou les genoux de Ruth Berlau ,la douceur du poli d’une statue. C’est à travers le corps des femmes que les hommes mènent un combat perdu d’avance. Et pourtant sa présence joyeuse, énergique, le protège . Les heures de sa vie, dans le sablier, coulent alors plus lentement.. Quand il parle à Hélène Weigel, il a l’impression que c’est Ruth qui comprend ce qu’il dit.

Bertold Brecht et Ruth Berlau

Dans les branches du cerisier il surprend la généalogie possible de leurs futurs enfants,mais aussi tous les mensonges du vieux théâtre bourgeois qu’il combat.Ce qu’elle lui souffle de sa voix rauque dans son oreille….

Tu sors un fusain de la petite boite de carton grise ,tu poses une feuille blanche épaisse sur la table,la lampe de bureau en tôle, allumée, l’odeur d’étable venant du plancher, tu ajoutes un miroir et tu te dessines Brecht. Tu plaques tes cheveux courts,raides, vers l’avant, tu ajoutes une frange sur le front, tu gonfles un peu les joues, tu dessines deux plis qui donnent un d’amertume entre son nez et les coins de ta bouche. Tu relèves un peu la lèvre inférieure dans une légère moue dubitative,voilà tu y es presque, il terrien ,inconvenant, bien vivant, Ah oui,tu as oublié la toute petite moustache curieusement proche de celle d’Hitler. Enfin, tu esquisses sa chemisette kaki à col mou,qui semble venir d’un surplus de l’armée. Le bord supérieur de la monture métallique des lunettes ne cache pas les sourcils .Finalement il exhibe une tête ronde, un peu empâtée, le regard inquisiteur,il jette des éclairs sur monde.

Voilà. Dans ce portrait retouché on sent qu’il est attentif aux bruits nouveaux du monde, aux femmes légères, aux actions diaboliques de Faust. La maison danoise au toit de chaume de Svendborg le protège dans sa blancheur rustique.

Il écoute le fond du ciel : que du silence, un peu de brise, aucun ronronnement de bombardiers.Derrière la palissade , un jardin à l’abandon des herbes folles mouillées, quelques vaches qui broutent ,les pommiers rabougris en ligne, avec leurs branches couvertes de croûtes de lichen qui ressemblent à de la cendre, troncs inclinés avec des mouchetures d’or qu’on a envie de soulever avec l’ongle, taches d’un bleu doux eau -de-lessive sur le mur d’une grange. Il y a aussi la maigre végétation de pissenlits entre les dalles .Un chemin s’achève par une nappe d’eau argileuse que le vent fait frissonner. Sous les châssis vitrés étincellent des laitues , et quelques plantes grasses, aux feuilles larges, épaisses, exotiques, presque africaines.

Le seau à glace, le verre ballon sale empli d’eau de pluie, le cahier de notes qui jaunit sur la table.Je range le dessin dans un tiroir.

Je pense à mon frère Joachim, en poste au Vatican,dureté minérale du ciel bleu sur les dômes et toits terrasses à lauriers roses, lui et son, col romain et cette manière de parler de l’Ascension ou de l’Évangile selon Saint Marc comme s’il s’agissait de souvenirs personnels.

San Gregorio

… Rome… Les couloirs et leurs voûtes de cloître traversés en oblique de poussière lumineuse, les madones de plâtre, les chevelures noires à reflets bleus, les mères de famille décolletées, à épaules radieuses, que confesse mon frère. Je me souviens de toi, Joachim,tu es la partie cachée de mon chagrin familial . Je me souviens, souvent, nous étions endormis dans un bus qui nous ramenait de la périphérie de Rome… des roseaux… des barres de béton… des ruisseaux…, des terrains poussiéreux… des visages…Aujourd’hui tu es pris dans tes travaux administratifs dans ton service de la Propagation de la Foi . Tes recherches en bibliothèque, heures lentes proches du sommeil. Nous nous sommes quittés il y a si longtemps Piazza Navona.

Je t’écoute parler du Mal et du Bien avec tant de sûreté , de confiance et de brutalité que je t’envie. Le monde entier disparaîtra mais pas toi dans ta cellule fraîche derrière San Gregorio, La Ville Éternelle danse, blanche, dans la chaleur torride de l’été, un pays pur et minéral.

Le Manoir

Il faisait froid dans les pièces malgré les bûches que j’empilais dans la cheminée et les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans les miroirs sinon quelques lueurs mourantes . Le rouge des braises vers minuit.

Je somnolais souvent un livre sur le nez,parfois une horloge tintait, des pluies tambourinaient sur les hauts carreaux , des souris trottaient à l’étage supérieur. Puis le silence, ou le vent. Un bruit de moteur me faisait sursauter puis je retombais dans la torpeur de l’attente. Je feuilletais la Bible, je me réchauffais auprès des livres que j’aimais depuis mes années de pensionnait, ceux, en général, qui m’offraient une famille de substitution. Les Russes sont formidables dans ces cas-là ; notamment Tolstoï et son  » Guerre et paix » mais aussi Tchekhov. Sans cesse, ses personnages gâchent leur vie, pleurent, aiment, parlent de se brûler la cervelle. Ils ont des sentiments trop vastes pour leur cœur étroit…

Je me levais très tôt, et je trouvais que le ciel était plus puissant, étendu, plus vertical qu’ailleurs. Je prenais la grasse allée bordée de chênes pour chercher le courrier qui n’était que des séries de prospectus pour des hypermarchés, ou de l’outillage agricole. Depuis quelques mois des nouveaux bungalows s’étaient construits, alignés en pleine boue le long des champs et ils me donnaient l’impression que l’humanité  s’était mise en rang pour faire le vide sur les générations passées. Je me promenais dans la brume matinale ,mon visage trop blanc .Deux chats efflanqués m’attendaient derrière un carreau. Etrange impression de vide dans ces pièces qui avaient connu une indéniable splendeur .une odeur de cendres flottait dans l’escalier. Les placards vides, les cintres suspendus, les supports chromés dépouillés de leur serviette-éponge, les casseroles et poêles poussiéreuses me chantonnaient la chanson de l’absence. Je me faisais des reproches qui fondaient après deux verres de vin blanc. Les lits du premier, avec leurs affaissements, leurs creux, dans des chambres ténébreuses, me parlaient de l’énigme de deux corps qui s ‘entre-dévoraient l’un l’autre pour finir dans un tourbillon de cendres ou la naissance d’un embryon. Le soir la faible lueur qui tombait des volets fendillés donnait une impression d’évoluer dans un musée du Temps Gelé.. J’en étais le gardien… La perspective des journées vides entre les arcades et la cour nue où sautillaient des corneilles ne me désolait pas. Le ciel apparaissait avec une étonnante noblesse entre deux déchirures de nuages, dont la force résidait dans la ressemblance avec ces éclaircies que je percevais dans certaines sonates de Beethoven, ce vieil ami qui marmonnait prés de moi grâce au clavier d’Yves Nat. Enregistrements crachotés de ce ce Temps énigmatique qui se développait sans évocations réductrices ou blasphématoires . Dans l’étroite cuisine avec son tapis de mouches mortes dans les placards, je contemplais un brin de lilas desséché dans un pot de moutarde Amora, et dans l’évier ce cloaque d’eau graisseuse avec dedans des poêles encroûtées. L’eau ne formait jamais aucune ride et c’était comme un paysage côtier que personne jamais n’habite. Des morceaux de savon devenus transparents reposaient sur une étagère couverte d’un morceau de toile cirée imitant un tissu écossais .Les sporadiques rafales de la nuit secouaient le châssis des fenêtres privées de mastic. J’entendais les rires des filles, la voix de Jason : qu’ils aillent tous se faire foutre !!!…Y comprennent même pas que pour se suicider faut encore se sentir un peu vivant ! Quelle bande de C… !!

Je revoyais toutes ces chambres avec des losanges colorés en verre dépoli, et sur les commodes des batteries de fioles et des piles de boites de médicaments qui attiraient de minuscules araignées . Je ne sais quel voisin me parla d’une interminable agonie de cette comtesse Mordreuc qui jardinait l’été entourée de nuées d’ éphémères.

Toute l’agitation d’un monde disparu de menuets de pendules, de blancs décolletés, de sucriers en Saxe, de phrases railleuses, , de formes anciennes, d’amours, de fragments de paysages écaillés, apparaissait dans un calendrier entre deux guerres ou se dessinaient ces filles appétissantes de la campagne sur une route déserte, ou des servantes poursuivies par des bourgeois apoplectiques . Je cochais les jours de janvier 1933 d’un vieux calendrier en ne songeant même pas à un quelconque décalage chronologique car je n’avais aucun témoin pour me lancer une remarque. Ma haute chambre aux fauteuils et meubles éparpillés ne semblait avoir aucun centre. Jason, Morel, leurs proches se réduisaient à un univers de marionnettes qui se levaient, se lavaient , travaillaient ,mangeaient, copulaient et s’enterraient en rigolant dans les flux des villes où le travail n’était qu’une suite d’innombrables petits sabotages.

J’essayais de me garder d’une idéalisation saugrenue de notre passé ou d’une diabolisation qui consistait à tout noyer dans une grisaille de maussaderie. Mais si ! le Manoir avait été un refuge d’harmonie! une utopie heureuse! Mais si ! il y avait eu la forêt ! les vents clairs ! les cris d’enfants ! les heures ardentes ! les soirées d’hiver ! les flambées ! et Béa, cuisses écartée , et ses recueillements érotiques sur la terrasse du premier..

Je me souvenais, je me souviens : débouchez le cidre venez les enfants ! Je me souviens du soir où Jason avait déclaré que nous n’avions jamais « rien foutu ». Nous n’avions été ni lâches, ni courageux comme nos pères, nous n’avions pas été envoyés en Algérie comme la génération immédiatement précédente ; nous avons poussé des caddies dans les hypermarchés… et nous avions regardé les croyants, les catholiques et les communistes comme des attardés, des résidus d’un autre siècle… Nous avions eu notre révolution, elle était sexuelle, situationniste… bla-bla… simplement, nos cœurs se sentaient délivrés, mais délivrés de quoi ? Nous vivions à l’abri de la Grande Histoire, dans une petite caverne de Platon sympa, avec des jeunes filles délurées qui se roulaient des joints à la file, des filles qui nous taillaient des pipes comme si elles étaient des groupies de rock-star… ou bien qui relevaient leurs jupes dans un couloir… Entre deux portes… et nous distrayaient avec leurs criques rauques . Nos jeans ressemblaient à des pagnes troués

La Cité d’Aleth

Enfin, un matin de Mai ,je sortis du brouillard comme si j’avais enterré les cadavres de me amis derrière les arcades de la cour nue Je restai hébété en découvrant le port de Saint Malo. ses bassins, les têtes immobiles à l’envers dans l’eau, les toiles neuves semblables à un Cézanne, les bras caramel si fluides des lycéennes, le teuf teuf d’une navette fluviale, les lunettes de soleil enchevêtrées sur une table de bistrot. Je me rendis à la cité d’Aleth. Je traversai les couches d’air saturées d’odeurs résineuses. Le grondement régulier des vagues sur les rochers renaissait comme par miracle. Craquement des pies qui sautillaient parmi des branches mortes, quelque chose de gai, de frêle et de récréatif dans l’air –ce délicat sautillement mécanique d’oiseaux- alors qu’un énorme vent du large brassait trop de lumière vers Dinard, dans ce ciel débarrassé de nuages.

Un vieux couple marchait péniblement pénétrait dans un réseau d’ombres fines Cette cohue… Ce bonheur… Ce vent frais… Ces jeunes couples éclatants, ces tablées familiales devant des plateaux d’huîtres… J’avais le vertige… J’étais sauvé .

Jason

Maintenant, retiré, vieux, Jason parle aux montagnes des Pyrénées…Le soir devant un verre de whisky il s’étire , observe la chute du soleil, les nuages qui se défont, il passe d’une pièce vide à l’autre, toutes dégagent une odeur de vieux parquets, de cendres, de bois brûlé. La nuit il entend craquer les pins. Il est dans l’ascèse du silence pour mieux oublier les autres, nous. Sa jeunesse se décolore avec lenteur dans son verre. Ses amis, ce sont des chemins perdus, des affaires cotonneuses, des éléments de rêve qu’aucun commentateur nocturne n’accompagne pendant la gueule de bois du réveil, simplement des valises abandonnées dans un train. Instants mal tracés, résidus comme une cargaison qui tombe doucement dans l’eau, et nous toujours nous, à peine entrevus sur un banc : Jason confond nos visages et celui de nos enfants dans le crépuscule épais de l’alcool . Son passé est un creux d’où ne brille qu’un village de boue séché au bord du désert, des maisons inhabitées avec une nounou aux yeux étirés par le kohl et un fou qui hurle sur une place blanche et poudreuse face au cimetière.

De ces soirées il ne reste qu’une partie des ping-pong avec des brindilles sur la table, dans un jardin de Sorèze où nous étions réunis pour la dernière fois . Le ciel miraculeusement bleu et lumineux au dessus du magnolia , tandis que la sœur de Valmy recherchait dans la proche montagne forestière, apaisée , flottante, le souvenir d’ une nuit charnelle d’une admirable douceur, et dont le miracle ne s’était jamais reproduit. Elle s’installait devant le canal du Midi, elle était restée inerte entre des flaques tiédies par le soleil. Elle semblait dévorée par l’attente et le silence de l’eau trop verte , elle nous inquiétait. Elle ressemblait à Virginia Woolf dans les longs plis snobs d’une robe qui laissait découvert ses bras nus avec des petites égratignures..

Nous nous nous demandions tous si elle avait vraiment vécu cette nuit incomparable dont elle nous bassinait .Son délire s’accordait bien à ce jardin pierreux, avec des murets qui semblaient respirer dans le mouvement des lézards.

La nuit venait : nos visages s’enfonçaient dans la pénombre, on entendait un curieux bruit de barrage. Les effets conjugués de la fatigue alcoolique et de la mémoire nous laissait éparpillés , démunis, soulagés, au fond, d’être éloignés du centre bruyant des villes. Un soir nous fûmes fascinés par le spectacle de la nouvelle fiancée de Morel, celle qui se cachait souvent au fond du jardin, méprisant nos conversations  d’intellos ; elle avait posé et branché un électrophone sur le rebord de la fenêtre, avait choisi le Boléro de Ravel parmi les disques entassés sur le vieux meuble. Lorsque la musique commença elle s’enroba d’un châle, Elle cambra les reins, découvrit une épaule grasse magnifique puis dégagea les plis de sa robe pour offrir une de ses cuisses. Elle monta l’escalier de pierre en claquant nerveusement des talons . Je pensais à cette profusion d’os d’un corps qui danse. Orgueilleux défi à notre assemblée qu’elle ne comprenait pas ? Trop bourgeoise  pour cette militante communiste? Allez savoir.. On ne la revit pas de la soirée. Un étrange espace s’ouvrait entre les fenêtres de nos chambres. Je me penchais un peu à cause des ombres sur les visages car je voulais photographier notre groupe autour du magnolia. La hauteur de la maison rayonnait des tiédeurs de l’été. J’étais triste.

Nous savions que nous étions tous dans la meilleure parenthèse de nos vies à ce moment là.

Le canal du Midi

Il a toujours eu des revanches à prendre car, en quelques semaines, la vie de Jason est partie à la dérive. Dans un premier temps, son producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien qu’il rêvait d’achever est resté en fragments, quelques boites en fer sur un coin de cheminée de marbre . Je me souviens, du studio dans le XV° arrondissement, près des anciens abattoirs. Il sentait le hasch. Jason m’avait montré des bouts de son film. Il avait sélectionné les meilleures images du chef opérateur Gunnar Fisher :la splendeur de l’été suédois, les îles, la mer qui scintille, les orages qui montent, les visages lavés, nus de Bibi Andersson et le modelé souriant des lèvres d’Ingrid Thulin.

Jason s’était rendu à Gotland dans une fuite fiévreuse à travers l’Europe, à suivre les trajectoires monotones des autoroutes. Puis le bac. La baltique. Gotland. L’île minérale. Ciel noir. Hautes herbes, la mer comme une lueur qui s’éteint. Et dans le rectangle du pare-brise taché de pluie, la maison de Bergman comme un mauvais rêve. Rien. Personne. La pluie qui crépite. Visages fermés des paysans. Le retour interminable avec les arrêts dans les stations service allemandes à boire des mauvais cafés. La fatigue.

Ingmar Bergman (1918-2007) ici sur une plage de l’ile Faro en décembre 1971

Pendant c e temps Stella était partie avec un spécialiste de la structure génétique. Une liaison courte semée de bouderies dans une maison glaciale.. Béa, après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’était mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle m’avait écrit de l’île de Suomenlina, en Finlande. Tout le monde foutait le camp plein Nord.

Que d’esprits meurtris, aiguisé , désolés quelques mois plus tard, après cet été brûlant du Tarn qui s’éloigne.

Je revins doucement sous un ciel de plomb le long des routes bocagères qui mènent de Combourg à Dinan parmi des champs qui gardent une drôle de couleur métallique et des vergers touffus . Herbes, vagues, bêtes, collines, haies, maisonnettes, carrefours avec crucifix s’engloutissent dans le rétroviseur…La musique du Temps revient, constante comme la succession des champs dans le bocage.

… J’arrêtais souvent l’Alfa devant la mer, vers Saint-Jacut… Il y avait des nappes de mercure… La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage dans le flou des brosses… j’essayais de récupérer le terrain conquis de nos souvenirs en commun, mais je ne gagnais rien en étendue, en précision, en émotion, tout semblait en retrait, resté en suspens comme un terrain à vendre convoité ,mais qu’un autre achète dans un éclat de rire. Les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises… Ce crépitement sourd des brosses dans le bas des tôles , je l’entends encore…

Querlin

Ce texte est la suite d’un autre texte précédent, « mes amis » .

Ce soir, le courant est fort dans la baie, marée coefficient 98 et je me dis : le temps, le temps, le temps !… cette eau grise qui coule, elle coule sur mes amis. Je revois Querlin ,massif comme un rugbyman, qui fumait dans le noir, sur la digue de Courseulles. Querlin le rocardien, qui parlait si peu. Il achevait comme moi sa licence de Lettres. Le dimanche, l’été, nous allions à vélo le long du canal de Caen à la mer. Il y avait des filles qui se baignaient et s’éclaboussaient.

Comme moi, il préparait l’examen pour entrer à l’IDHEC. Mais deux mois après la signature des accords d’Évian, on lui avait appris par téléphone que sa mère avait disparu de sa villa de Sétif. . Il n’avait rien dit, il s’était absenté en laissant une partie de ses disques de jazz chez moi.

Un soir dans un petit bistrot de Ouistreham, devant une tranche de gigot flageolets , il m’avait parlé brièvement de sa jeunesse en Algérie. Le Sahara qu’il aimait, le ciel bleu minéral, le silence qui bourdonne, .

Puis ce fut le début l’été. J’étais serveur dans un petit restaurant d’Houlgate. »Les Acacias » face à la mer. Je m’ennuyais à servir des portos et des Martinis à des femmes seules qui s’ennuyaient en semaine.

Début août Querlin n’était toujours pas revenu.Je m’inquiétais.

Je me rendis dans cette haute maison à colombages où il habitait. Je retrouvai la clé cachée en haut d’une poutre, dans le couloir. Je pénétrai dans l’unique grande pièce sous le toit, elle sentait le renfermé et le linge sale. J’avais longuement feuilleté carnets, cahiers, feuilles volantes. Petits croquis ,fusains ,aquarelles de peupliers ,champs nus ou dunes au bord de la mer, vaches avec pattes dans l’eau. Baigneuses allongées sur l’herbe, se séchant le long du canal.  Sur la table à tréteaux constituée d’une vieille porte il restait un bol d’eau avec des pinceaux, une bouteille de Sauternes débouchée avec un fond de vin couleur d’urine, des cartes postales anciennes sépia avec des timbres décolorés qui représentaient une semeuse avec un bonnet phrygien . Toutes venaient de Sétif. On voyait des arabes en djellaba accroupis contre un mur blanc, avec l’ombre des palmiers. Un long bâtiment genre caserne et deux femmes en robes longues d’été et ombrelles. Sur une autre carte c’était une sorte de danseuse espagnole à talons hauts et long châle, la croupe provocante, et les bras levés, fluides, qui formaient comme les anses d’une amphore. Je me souviens, la vaisselle était restée dans l’eau trouble de l’évier en inox.

Puis, fin août un lundi,-c’était mon jour de congé- je fus appelé par une vendeuse de la librairie Sébire que nous avions courtisé tous les deux . Elle m’apprit que Querlin s’était jeté par la fenêtre de sa mansarde, la nuit précédente .On avait trouvé son corps sur le trottoir tôt le matin dans un impeccable costume gris bien repassé. .

Je quittai la salle du petit déjeuner pour regagner Caen. Le centre ville était vide. Un ciel haut sans nuage. La demeure à colombages semblait d à l’abandon. .

Sur le trottoir, simplement de la sciure à l’endroit de sa chute.

De l’autre côté du boulevard un couple de touristes anglais photographiait les remparts du château de Guillaume le conquérant et me demanda de les prendre en photo. Surf les grandes pelouses en pente des tourniquets arroseurs cliquetaient et laissaient dans l’air un arc en ciel de bruine. J’entends encore le cliquetis monotone et le remerciement des anglais dans un français ânonnant.

Que s’était-il passé ? J’ai essayé de reconstituer. D’après ce que je sais aujourd’hui , un mystérieux capitaine du 2ème RIMA avait retrouvé le corps de la mère de Querlin mutilée dans un charnier sur les hauteurs d’Alger. Il avait prévenu le fils .

J’imagine. Il s’envole seul pour Alger. La mer, des voitures brûlées, puis la longue route pour Sétif, enfin une villa aux murs blancs et un immense jardin. Le corps de sa mère à la morgue, nu sur une table d’autopsie, le dallage, les membres bleuis.

Il s’est penché sur elle : le front,les yeux clos, le baiser sur les mains , l’air tiède qui flotte. Les paperasses à remplir.Il a enveloppé le corps dans un drap puis un autre drap.. Il a emporté sa mère dans un cimetière près de Sétif et l’a enterré. Je vois tout : le muret de pierres , le soleil qui tape, la prière, les herbes sèches. Il voit des femmes algériennes au loin.Un berger.

Il revient à Caen. Après une nuit d’insomnie il monte sur le bord de la fenêtre. La main fébrile pour ouvrir la fenêtre .La chute.

Nous étions quatre à ton enterrement.

Virginia Woolf: « Nous tous, des spectres en errance ».

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. »Nous tous, écrit-elle, des spectres en errance ».

Le roman fut commencé en 1938, Woolf rédigea une centaine de pages qui en furent la matrice alors qu’elle travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.Et on comprend que le sentiment d’absence et de vide marque les deux œuvres.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en 40, dans une ambiance d’immense anxiété alors que la France s’effondre devant l’armée allemande et que la population française fuit sur les routes, mitraillée par les Stukas. La possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies est dans toutes les têtes et terrorise Virginia . Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction due à Josiane Paccaud-Huguet.

Ce roman est vraiment un sommet de son art. Perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? D’abord des silhouettes et des voix entremêlées bien qu’elles soient caractérisées socialement avec finesse. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers, jalousies, flirts, intermittences du cœur, commérages, etc. ..Comme des vagues qui rythment les pages . Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelacé dans le même flux les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets ,et de déroutantes s arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu , exorcisme, rêves de nuit prolongés le jour, supplications ,fantasmes, tout un remue- ménage affectif . Chacun se dérobe au voisin (tout en voulant parfois se confesser), dans ses allées venues. Il y a toujours chez Woolf une imagerie étincelante au plein soleil, un bain paradisiaque irisé qui cache des soleils noirs de mélancolie.

L’oeuvre entière propose le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Mais cette porcelaine devient soudain un terrain archéologique, des tessons sortis dont on ne sait quelle époque disparue et au final, sans doute affleure une quête mystique. Il y a un pessimisme impitoyable dans la galaxie lumineuse woolfienne. Présentée comme un royaume de la transparence fragile- toujours, la porcelaine- l’œuvre filtre dans le chatoiement un sentiment de disparition et de mort totale de l’espèce. Tout ceci se structure avec l’assistance de quelques villageois en bonne santé. La toile de fonds historique (l’Angleterre coincée entre deux guerres) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité ou leurs désirs de copulation.. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux (ils sont comme les augures romains), ,la nature, les vitraux et les étoiles, les nuages, beaucoup les nuage: voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines sur une place de village.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine. Beaucoup de paysans qui s’amusent à se déguiser.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.



. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goûte une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.On n ‘est pas loin du thème central du « Guépard » de Lampedusa. Une classe sociale se sent finie et remplacée.
On joue à se maquiller en rois et reines,on répète maladroitement le texte dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été à la campagne , sera brûlé comme une simple feuille de journal dans un barbecue ou une photo ratée déchiquetée en petits morceaux.
Avec cette prose, s’élève « une supplication muette » pour reprendre les mots de l’auteure .Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnaît cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »

Le paradoxe de Woolf, sa totale originalité c’est que l’ irruption traumatique de la grande Histoire, ( la possible invasion de l’Angleterre par Hitler ) s’élabore , se construit, avec des métamorphoses et des métaphores burlesques. Au ravissement des spectateurs se superpose un vide, une angoisse, une béance. Une des plus belles réussites est ce mélange entre un art qui nous protège du néant et du vide et une souterraine certitude que soudain, tout éclate et crève le joli décor peint de l’Art. Tout devient inaudible et inutile.

Dans la page 117 de l’édition Pléiade (excellente édition sous la direction de Jacques Aubert,à signaler, avec abondance de notes que j’utilise largement ) un des points culminants du texte se joue lorsque soudain, il y a un trou,un moment de silence déconcertant,incongru, inattendu dans cet spectacle d’amateurs« car la scène était vide;mais il fallait soutenir l’émotion ; la seule chose qui pouvait soutenir l’émotion était le chant ; et les paroles étaient inaudibles..(..) Puis la scène fut vide.Miss La Trobe restait appuyée contre l’arbre paralysée.Son pouvoir l’avait abandonnée. La sueur perlait sur son front. l’illusion avait échoué. »C’est la mort,murmura-t-elle,la mort. »

La romancière introduit alors un troupeau de vaches. Elles meuglent soudain derrière le décor. « L’une après l’autre,les vaches lancèrent le même mugissement plaintif.Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille du présent. La contagion frappa tout le troupeau.frappant leurs flancs de leur queues cinglantes qui s’élargissaient comme des pique feux, elles relevaient et plongeaient la tête,mugissaient comme si l’Éros les avait piquées de sa flèche et les avait rendues furieuses.Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion . » Les ruptures de ton sont aujourd’hui lieux comprises par la critique. Notamment les passages brusques de l’Art au Réel, l’imbrication bouffonne entre classes populaires et classes bourgeoises, et surtout les scènes burlesques coupées par l’angoisse intime, ces déchirures à l’ intérieur du texte et qui le rendent si attachant et proche. On voit que les artistes professionnels s’opposent aux amateurs rigolards, les humains surexcités deviennent dérisoires face à la nature indifférente, sans compter les déphasages et décrochages ente l’Intime subjectif et le Réalisme plus ou moins épique.Chez Woolf, les instants fugitifs renvoient souvent à des vérités immémoriales, comme si, dans les nuages apparaissaient des figures disparues, des dieux cachés, des héros de légende. Au bord du ravin, Woolf manipule différents types de Comique. de l’ humour cérébral à l’humour noir,de la fantaisie rabelaisienne débridée à la farce champêtre.Un souterrain récit Épique s’orne de minuscules tragédies privées.Sans cesse la prose, son suivi, disjoncte,se réfracte, se disloque et se reprend.La guerre toute proche en France crève le décor du spectacle amateur. Le flux d’écriture inclut des contraires.

C’est une symphonie avec discordances.Une musique atonale.

Virginia Woolf capte des instants volatiles: d’un côté les secondes d’une journée; et d’un autre côté, elle fait allusion aux fumées lointaines et âcres des siècles passés et de leurs innombrables tragédies . Elle mêle la plaque photographique d’un été 39 et la tapisserie de Bayeux.

Oui, Woolf est allée très loin dans les sa recherche de rythmes, et ces canevas de vies effilochées . Il faudra encore du temps pour que les lecteurs de notre génération, et des suivantes, apprennent à apprécier ce qu’elle a défriché.

Mes amis

La nuit bouge de passé, dans le passé, c’est comme une latte de fer qui tape sur le volet de bois. Chuchotements, frissons, déploiement, néant, ombres. Encore jeunes, ils me poussent vers la mer, sans maillot, chaque matin, tous dévoués, excessifs, rigolards, impossible de les arrêter, surtout Valmy et Morales. Ils se promènent même sur les cheminées des villas de Dinard le dimanche matin  pile poil à l’heure de la messe. La nuit n’arrive pas à passer le dernier boulevard de la ville et sa station-service qui rouille. Tous restent là à cloper, à comploter, à essayer de se retenir de rire en me voyant vieillir.

De ma rotonde, je les vois juxtaposés, images décalées dévalant je ne sais quelle pente d’Etna. Je les retrouve sous un store, bien à l’ombre, heureux apaisés, dans un petit village du Tarn. Ils sont plongés dans leurs pensées d’avant, avec tout ce qui les empêchait de jouir, oppositions, hésitations, dénis, toujours calmes et recueillis. Leur retenue :Intacte. Solides. Généreux . Tranquilles. Contre moi, Ils ne quittent jamais un journal du coin sans me prendre à témoin de je ne sais quoi. Tous se juxtaposent, s’empilent, avec leurs petites phrases marrantes, idiotes, comme un rituel, tous accoudés au bar devant des affiches de corrida du siècle dernier, décolorées . Ils sont là prés de moi sans y être tout à fait, au bord d’un canal, prêts à m’aider quand même.

Alors je retourne à la cuisine me faire un café italien, bien indécis face à cette exceptionnelle présence d’eux tous réunis, les uns sur le pont, d‘autres en bas. Je me doute bien que Valmy se cache avec une fille à grosses lèvres, peut-être cette inconnue de Sorèze qui avait une frange qui lui cachait une partie du front et vivait chez un charpentier. Je cherche son prénom.

Ils font pivoter le tourniquet à cartes postales à Albi , et choisissent la carte avec une grenouille qui fait une blague.

Aucune de leurs phrases ne se renouvelle , la journée se désolidifie, on entre en groupe dans une brasserie de Castres et tous les clients deviennent raides et moches comme les portes des toilettes.

La mer vient me chercher sous le balcon puis me laisse, puis me reprend. Plénitude, silence, les pétroliers attendent au loin. Ma porte est ouverte, avec un morceau de carton qui forme une cale.

Navire-silence. Espace immense ce soir sous les pins. Odeurs profondes du tilleul. Légère poussée du vent, poussières.

De vague en vague, je retourne là-bas, mes enfants en chœur me demandent une chaise-longue ,un fauteuil d’osier,puis exigent le retour des mes amis disparus : Coudray, Monclair, Bas rouge, Valmy,Moraves,Köhler, tous retenus ailleurs comme tout le monde, ils sont tous abrités sous une voûte romane, pleine d’ombres, à l’abri de la pluie, tous instables, épuisants,énervés, abstraits,chiants à ne pas écouter , en train d’essayer je ne sais quoi, une paire d’ espadrilles, un bout de papier peint, un futon, une serviette éponge, la fermière d’en face .

Maintenant, devenus bien humides, ils vont traverser les siècles, éternels vacanciers.je m aperçois que je prends des notes à leur place dans une sorte de miniaturisation mentale dégoûtante alors qu’ils ont toujours réparé mes roues de vélo. Je les vois encore, hésitants à me piquer une cigarette, à la sortie du cinéma Lux à Caen, tous emplis de mauvaise foi pour détester jean-Luc Godard. Et l’autre qui renonce à un croissant beurre devant son bol, alors qu’on lui jette déjà en pleine figure une pelle de terreau. Valmy reste démesurément indécis, courtois, souriant, languide, avec son pouvoir illimité de raconter ses rêves de la nuit pour les prolonger et les enrichir en pleine matinée, dans une rue de Bruxelles avec ses innombrables cheminées et ses bijouteries. A midi pile,ses réflexions devenaient si immenses, cyclopéennes, qu’il n’en disait plus rien. Depuis quelques temps, il se présente à moi, à la caisse, sans son ticket, sans s’occuper de rien, il se répand comme une tasse de café se répand dans la soucoupe et s’étale sur le papier cloqué trop blanc du restaurant.

Proust est un foutu menteur avec sa madeleine et ses subtiles traits nuancés lilas fanés pour voir l’avenir dans le passé.

Donc mes amis re-recommencent , ils se re-re-reprennent,et m’éveillent à un mal inconnu, kermesse inepte comme s’ils m’habitaient de quelque chose que je ne veux surtout pas connaître. Ils me font les poches après le dîner en terrasse , ils me volent ma soirée quand je plie mon pantalon sur le dossier du fauteuil, ils me manquent , ceux qui justement ne m’avaient jamais manqué.Quand je regarde la mer au large,c’est comme au cinéma, ils sont tous cette vague qui blanchit, ils m’apportent leurs souvenirs de vacances en Castille , quand Köhler avait changé de femme pour une encore plus brune, encore plus extasiante dans des robes étroites jaune canari

Pentes de L’Etna

Et le chœur des femmes qui officie là-bas, sur une barque pendant que les hommes préparent l’agneau grillé, les piments, verres entrechoqués et assiettes. La nuit est sourde, l’univers de l’été bégaie, bégaie, bégaie à n’en plus finir… Je suis de nouveau sur la plage. Au large, les catamarans culbutent les vagues qui blanchissent .Je regarde une beauté créole sidérante .

Ensauvagé

Envie subite d’ensauvagement. Prendre n’importe quelle route de campagne qui mène à un sentier pour fuir ce monde qui a soif de désastres. La fugue se termine par une carrière au fond de laquelle repose une eau brunâtre.

Je reprends la route vers la côte. Le calme de la terre et des collines, l’antique et douloureuse paix des champs et ses vaches brunes , la certitude que cela ne nous appartient pas , une prière monte comme une pitié .

Les abords des villes n’imprime plus rien,ni dans les aires de circulation ni dans les visages.Les jardins,les fontaines, les cours ombragées à tilleuls ont disparu.La multiplicité des piétons en mouvement ressemble à un mouvement brownien devenu fou qui ensevelit des générations précédentes avant leur mort..Les grandes perspectives architecturales sont ouvertes au vent, au vide des chantiers ..Le passage d’un train qui sort de la nuit traverse la campagne reste plus vrai:il rassemble les couleurs des champs posées presque par hasard.

Les grandes haies à noisetiers que hante la subite chaleur du plein été, reviennent. Les chants des alouettes retrouvé, lui aussi, au fond des feuillages, comme sortis d’ un grenier. Des disparus grimacent , tout hante, tout est signe de vie et d’espérances. Incapable d’avancer, de marcher, que des questions le long des chemins de sable qui gagnent les dunes et la mer.. Ma mère m’aidait à traverser la rue quand j’avais les membres grêles et que je m’écorchais les genoux et les coudes. Elle m’avait donné une âme dont je ne profite plus. Elle me soulevait, moi et mon vélo et je me perdais dans les feuilles de salades fraîches et l’herbe aux lapins. Un soir, elle prit peur, elle resta bras immobiles, allongée sur le divan du salon, fut persuadée qu’un malheur nous poursuivait car depuis la fin de la guerre , on lui avait arraché ,disait elle, les couleurs de son cerveau, l’eau du bain était une masse de têtes qui bougeaient et clignaient de l’œil en se moquant d’elle…Quand on venait, ma sœur et moi, la visiter au Bon Sauveur, le dimanche après midi elle priait en douce pour que nous ne revenions jamais. Elle tournait ses bras dans tous les sens et voulait se clouer les doigts au lavabo.

Sans aucune preuve,nous sommes devenus sa famille indigne.

Depuis, je sillonne le département du Calvados , soulevé par les vagues trop vertes,par l’air chaud d’un ciel trop noir.Je vois,sur les digues de Cabourg ou de Houlgate, des gens tristes, raides, empesés, puritains, mélancoliques, hargneux, chaussures impeccablement cirées, tandis que les formes des nuages dans le ciel jouent à saute-mouton et forment des dessins gais avant l’orage. Sous les parasols, s’échangent d’aimables réponses mécaniques aux amertumes, ce qui pousse à commander une Pelforth puis à écrire au stylo plume épaisse sur du papier Japon pour devenir absolument quelconque.

Temps de Pâques dans l’abandon et l’ inachèvement et le provisoire . La vie des saints dans leurs niches de pierre s’assoupit dans les ombres verticales de Saint-Étienne, l’abbaye aux Hommes .Personne n’attend plus la Résurrection, et dans ma lointaine mémoire un TGV file et traverse un pont sur la Garonne dans une immense clarté car je rejoins ma fille encore toute petite . Oui, tu es là dans une sorte de paix absolue des collines, le sentier s’arrête avec du sable, des barbelés, la béatitude . Une seule et lourde odeur de pré fauché , la paille sèche et brunit dans cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide est là, le ciel haut et clair, des vagues partout à perte de vue.

Peinture d’Anna Eva Bergman

« L’inconnue d’Arras » de Salacrou, un huis clos pré-sartrien

 « L’Inconnue d’Arras » est une intéressante machine de théâtre en trois actes d’Armand Salacrou.

Elle fut représentée pour la première fois à la Comédie des Champs-Élysées le 22 novembre 1935 et publiée l’année suivante.
Elle s’ouvre sur l’agonie d’un homme, Ulysse,35 ans .Il vient de se suicider après avoir appris que sa femme Yolande, le trompe avec son meilleur ami, Maxime.

Les trois actes de la pièce sont censés durer entre la première seconde du coup de revolver et la dernière seconde de son agonie ,ce mince intervalle entre le coup de feu et la mort réelle, au cours duquel -prétend-on- chacun revoit défiler les moments de sa vie en accéléré.

De fait, la pièce n’est qu’un long flash-back au cours duquel le film de sa vie se déroule. Sous l’œil de son majordome Nicolas, Ulysse est donc assailli -il n’y a pas d’autres mot- par une foule de personnages qui l’ont connu depuis sa toute petite enfance. Il revoit ainsi son père, son grand père (mort à vingt huit ans pendant la guerre de 70) , un proviseur, un mendiant, un garçon de café.il y a surtout les trois femmes qu’il a aimées avant de rencontrer celle qui deviendra sa femme, Yolande «  la garce« tant détestée, et cette inconnue d’Arras si mystérieuse.

La pièce est curieuse et intrigante à plus d’un titre .D’abord c’est une des toutes premières pièces à ne reposer que sur un flash-back, originalité que revendique l’auteur. Mais surtout, elle commence sur un ton mi-boulevardier ,mi comique, mi pathétique mélo avec ce coup de revolver sur scène, mêlant aussitôt des hurlements, une chanson, un cri d’amour de l’épouse ,contesté violemment par le majordome qui dans un même élan déclare qu’Ulysse s’est tué à cause de l’infidélité de cette » garce » d’épouse. Il dénonce la tartufferie du faux chagrin de cette Yolande qui, selon lui, se réjouit, au fond ,de cette mort qui la libère du lien conjugal.

Ce majordome, sorte de meneur de jeu de la pièce ,va commenter chaque rencontre avec des personnages de l’existence abolie d’Ulysse. Il le fera avec un mélange de détachement, de lucidité narquoise , d’intérêt sadique, comme s’il était un peu le crieur de vérités face aux mensonges ou illusions dont se bercent des personnages . Le défilé des membres de la famille et le cortège de femmes plus ou moins bien aimées , vont dissiper les confortables illusions sur lesquelles la vie d’Ulysse reposait.

Le ton boulevardier du début va progressivement céder la place au tragique des vérités dévoilées par le passage dans l’Au delà.

Armand Salacrou, photo Harcourt

S’ouvre alors une série de malentendus (mais parfois aussi des tendresses) entre les personnages du passé et Ulysse qui revoit défiler le film de sa vie. avec stupeur. A cet égard parmi les malentendus un des plus vifs est le conflit qui a lieu entre le personnage de Maxime, 37 ans, ami d’Ulysse, confronté au Maxime de 20 ans. Cette confrontation de chaque être entre ses idéaux de jeunesse et ses douteux compromis avec la maturité est un des aspects réussis de la pièce. Anouilh s’en souviendra. Cela annonce aussi dans une certaine mesure, la célèbre mauvaise foi sartrienne qu’on retrouvera dans le « Huis clos » de Sartre, neuf ans plus tard.

En traversant la vitre de la Mort ,Ulysse, découvre combien sa vie fut un tissu d’illusions et de faux-semblants, un sommeil sur l’oreiller de douceâtres certitudes du conformisme petit-bourgeois. Il y a parfois du ton grinçant à la Henri Jeanson dans ce Salacrou. Les souvenirs et les personnages affluent en foule(angoissante pour Ulysse car chacun vient avec ses récriminations) . Une vie entière apparait sous un nouveau demi jour curieux :succession d’ éléments peu fiables, dérisoires, qui mine définitivement toute idée de vérité stable. Il en résulte, parfois, une sorte d’impression de damnation mi bouffonne mi amère irrémédiable.

Des scènes brèves tourbillonnent de telle manière que le centre de gravité d’une existence se réduit à une illusion sur soi-même et des malentendus avec les autres. Mais heureusement, rien n’est monotone dans ce saut vers la mort. Le plus émouvant vient sans doute que dans ce déballage cruel , surgissent des bouffées de tendresse , des aveux de fidélité pour un vieux souvenir(un chat, un soir de neige), des attachements vrais pour un grand père mort jeune à Gravelotte ,ce jeune mort privé de sa maturité, ou par l’apparition presque chrétienne et miraculeuse de cette « Inconnue d’Arras » aux pieds mouillés dans les ruines de la ville bombardée. qui reste une halte merveilleuse, comme sortie d’un vitrail.

Ulysse avance donc dans un no mans land où tout miroite entre mensonges , clichés, affections mal reconnues, nostalgie pour une vie sur terre , illusions perdues , ce qui entraîne le spectateur sur la jetée inconfortable d’une irréalité pirandellienne . L e suicide a ouvert une énorme brèche parmi les souvenirs rassurants. La mémoire est devenue une maladie. .La rassurante familiarité s’efface et ouvre sur un curieux vertige métaphysique. Le fossé entre ce qu’ Ulysse croit avoir compris de son vivant, et ce que son agonie lui révèle , l’amène ainsi, par degrés, au fond de l’inquiétude humaine.

Aucune consolation théologique chez Salacrou.

Vue de l’autre côté du Léthé ,ce fleuve des enfers, la vie apparaît comme un théâtre,un décor trompeur, un assemblage conventionnel,artificiel, qui serait médiocre dans son conformisme, sans l’humanité (fugitive) et la bonté de quelques rares personnages consolateurs. La noirceur de la pièce ne fut pas très appréciée du public en 1935 et elle ne tint l’affiche que grâce à la présence du comédien exceptionnel Pierre Blanchar et l’humour de Jean Tissier an majordome. Salacrou annonçait, en quelque sorte l’ existentialisme noir de Sartre.

La pièce met donc à jour les déchirures d’une conscience qui est tiraillée par des vérités contraires,instables des autres, de l’Autre. .« A chacun sa vérité »Et chaque acte d’un personnage mine l’acte précédent. Comme l’a dit Pirandello , une vie, « ce cratère bouillonnant de folies, d’actes illégitimes ou refoulés, » de raisons plus ou moins recevables, fausses, inconstantes, met à nu et rend dérisoires nos pensées et nos actes gelés par la mort.

La vie passée ressassée et revécue, devient alors une fiction insaisissable,un jeu d’ombres, de reflets, , un curieux Mal sans autre Châtiment que sa culpabilité. L’être intime est ainsi condamné à une curieuse peine : sa vie entière, devient sables mouvants , identité se cherchant. Où est le Bien ,où est le Mal ? Et c’est ainsi qu’Ulysse se débat comme un forcené dans les mensonges de sa vie et entre dépaysé dans le grand mystère , l’au-delà.

Ce qui m’a le plus frappé c’est que cette « Inconnue d’arras » annonce « Huis clos » de Sartre, pièce, rappelons le composée entre octobre et décembre 1943 et créée le 27 Mai 1944.

Comme dans la pièce de Salacrou, Sartre propose le jugement d’après la mort sur la somme des actes qui ont composé une existence. Comme dans Salacrou, Sartre nous introduit dans l’enfer des consciences qui se jugent. Plus férocement que dans Salacrou , il ny a pas possibilité de ratures ou de corrections chez Sartre, chaque acte de l’existence ne peut être modifié. Le caractère irrémédiable de la damnation est bien là et le cycle tragique sartrien est plus épais, noir, comme si une souillure s’attachait à la vie terrestre qu’aucun au-delà ne peut alléger . Pas de seconde chance dans une autre vie. la correction morale, le remords ne servent à rien. Chaque acte de l’existence reste fermé sur lui même. Aucun échappatoire. La pièce de Sartre se boucle sur elle même plus violente, aigre, plus « rancunière », que celle de Salacrou. « Huis clos » sent la prison, l’abime, la morbidité, la révolte devant le régime de Vichy, et parfois le dégout comme si la période de l’Occupation ,période de son écriture, avait accentué un sentiment d’oppression et un certain écœurement de l’auteur . Jamais la pièce de Salacrou ne va jusqu’à cette noirceur sartrienne, cette « nausée » existentialiste . Salacrou présente aussi des instants d’espoir, des souvenirs charmants, des lueurs, des moments de douceur ,il offre quelques belles silhouettes , des innocents ou des amoureux sincères épargnés dans le règlement de compte général .

Sartre reprend aussi à Salacrou le personnage du Majordome-meneur-de jeu,Nicolas, si important pour le déroulement de la pièce, et que Sartre nomme « Le garçon » d’étage.

Choix des pièces de Salacrou au Club Français du Livre.

Chez Sartre c’est une espèce d’opinion rageuse , presque de vengeance et de masochisme qui prédomine pour une définition de la qualité éthique de soi-même. Enfin, comme dans la pièce de Salacrou, c’est la déchirure amoureuse qui joue le rôle cathartique déclencheur chez Sartre .Une différence -et elle est de taille !- c’est que Sartre est plus âpre, plus radical, plus systématique, plus acharné pour affirmer que « chaque conscience poursuit la mort de l‘autre »dans une sorte d’entredévoration sauvage .« L’enfer c’est les autres. »Chez Sartre le règlement de compte sentimental est acharné, infini, sans répit ni pause, avec une dose d’érotisme tout à fait originale et prégnante, capitale, qui a fait sursauter le public de l’époque, sans compter la franche mise en scène du lesbianisme, et une volonté de détruire l’Autre, définitivement, qui n’est pas du tout le sujet de Salacrou.

L’ombre du grand Pirandello sur le théâtre de Salacrou et de Sartre

La manière dont les trois personnages -à égalité- ; cherchent le coupable chez l’autre pour se décharger de sa propre culpabilité prend un tour plus brutal, rageur, et définitif chez Sartre. Pas chez Salacrou. Mais chez les deux auteurs dramatiques, à neuf ans de distance, la métamorphose du théâtre pirandellien en tribunal des consciences est passionnante à suivre.

Bords de mer, enfances

…De nouveau sur la plage de Langrune, devant la route noire mon enfance ne passe pas. Sales souvenirs de pension restés entrouverts..  Mes parents sont des jeunes gens qui ne m’ont pas encore conçu. Au large, les catamarans culbutent les vagues. Plus d’ombre, une coulée lumineuse vers Riva-Bella . Gigue de mâts, fenêtres qui cognent, minuscules rides d’argent qui ourlent la plage. Pendant la nuit, des paquets d’algues ont bruni les bancs de sable. Tu es là, proche, enfance, cette honte qui te colle au corps,baguettes des jambes, crabe tricoté large sur ta misère laineuse qu’on appelle un maillot de bain . Tu échanges le froid de la mer avec ton propre froid.A 43 ans de distance tu cherches une délivrance impossible dans les traces de sel qui suintent sur les poteaux de bois goudronneux .

Les êtres que tu connais sont si peu nouveaux que tu en es malade Tu as perdu ton lycée, ton Gaffiot, entoilé orange, ton paquet de P4 , ton compas d’écolier étincelant sur velours noir et tu n’oses rentrer à la maison.La matinée chahute ses vagues comme si le monde était un endroit métallique qui t’adresse une grimace. Odeur gluante de dorade grise entre les cuisses, oui, tu ruisselles, tu viens de l’eau, poisson de mauvais temps.Oui, les vagues sont courtes ce matin. Demain, ce sera dimanche, dimanche partout, dimanche de messe, dimanche de la blanquette de veau, dimanche pour tous.Le monde entier émerge de son dimanche .Tu cours vers la maternelle,tintent les premiers tramways. quartier ouvriers bouclés.Tu danses sur une péniche dans l’estuaire de l’Orne,tu fais le con pour épater les filles, tu perds tes billes dans l’eau et les reflets verts forment la chapelle Sixtine,c’est si beau que tu sèches le cours de gym et que tu tombe sans fin dans les reflets.

Un vieil homme passe derrière la haie et te dit :

– Belle journée mon gârs ! Qu’estce tu fais là mon gârs ?

Tu poses ton vélo contre le mur.

Toi, tu vois le temps qui se tord entre ciel et mer. Il pousse des nuages entre deux trouées de lumière. La herse d’eau cogne en bas du jardin. Gerbes de verdure. Pins qui étalent un curieux pelage, les morts appellent ce matin… Les spectres emplissent l’air… Tu jettes le reste de café dans l’évier et tu te dis que tu es devenu père toi même sans savoir rien de l’usage du monde. Que vas tu leur apprendre à tes deux filles ? Le vol des hannetons aux pattes pleines d’encre? La danse sur une péniche ? Les images pieuses glissées dans le Missel ? Histoire de l’organisation Todt ? Le Gaffiot entoilé orange ? Le cache-nez à odeur pisseuse ? Le froid des dortoirs par jour de grand vent ? La roulade sur le tapis de caoutchouc devant les filles qui se marrent ? Les images vitreuses des grandes marées ? La rayonnement de l’été qui ne se met jamais en place ? Que tu le veuilles ou non ces années là se balancent comme une épave dans l’avant-port ?Nausée, vomi, bois flotté qui bouge sans cesse, folie d’oiseaux aux ailes blanches qui te chie dessus. Tout est trop vert, cru, vert cul de bouteille tout est trop dimanche. Le train des permissionnaires ne finit pas d’approcher entre les locos qui rouillent ,et le deuil des rues( noircies de fumées) grossit dans ta paire de lunettes. Ralentis. Eteins. La lumière mourante du soir ,même en bord de mer, n’apporte aucune nostalgie, voilà ce que tu dois apprendre à tes deux filles.

La peinture est d’Emil Nolde

Audiberti, notre Fellini…

Il y a une œuvre qui, année après année, m’éblouit, c’est celle d’Audiberti. C’est une œuvre multiforme, car Audiberti est à la fois poète, auteur dramatique (« l’effet Glapion » fut un succès ) et romancier abondant. Mais attention ses romans sont surtout de longs monologues d’un flâneur de la vie et flâneur des villes:Paris d’abord, puis Antibes sa ville natale, ou Milan voir « Le maître de Milan »ou Lyon, au hasard de ses voyages. Chaque livre est une promenade dans uen ville, dans son passé, ou un abandon à son imagination dans un foisonnement de mots. Le pus souvent, d’un quartier de Paris ,il tir e des anecdotes, des personnages, des émotions, des souvenirs , comme si chaque pavé d’une rue rameutait un bric-à-brac d’histoires plus ou moins intimes,plus ou moins fantastiques, plus ou moins rêvées.

C’est un art baroque, énorme, avec des passages secrets, des jardinets érotiques, des digressions pleines de charme, « Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras. »

Cette prose riche, si ample, fluviale, charrie tant d’étincelles, d’images superbes, que la critique littéraire la compare à celle de Victor Hugo.

Audiberti passe du ton familier au précieux, du noble au trivial, du cosmique au comique.Cet auteur n’a pas son pareil pour glisser en douce des souvenirs de faits divers oubliés .N’oublions pas que le jeune Audiberti, avant-guerre, travailla à « Paris-soir », section chiens écrasés puis rubrique spectacles.Il lui suffit d’un couloir d’hôtel, d’une vitrine de boucherie, de quelques pas dans les coulisses d’un théâtre pour que des réminiscences affluent, et que son imagination se mette à tourner à plein régime. Il sait s’attarder sur des considérations architecturales sur les pavillons meulière de la banlieue, ou fabriquer un poème assez rigolo sur la cathédrale de Strasbourg,comme s’il s’agissait d’une de ses amies. Le meilleur Audiberti, vous le trouvez dans son ultime promenade parisienne « Dimanche m’attend », carnet de notes de ses derniers mois avant cette mort proche annoncée par son médecin .

Il vous entraîne dans le périmètre des Halles « à la trattoria Toscana »:

 » L’éclairage respecte les yeux mais les nappes brillent trop blanc,unique réserve. A l’ angle du passage prospère un magnifique magasin de jouets dont le patron a l’air si triste qu’on n’ose pas entrer se procurer une marionnette embrasseuses ou l’armée d’Indochine avec hélicoptères réels. » Il se dirige vers la Place d’Italie avec ses paulownias à fleurs rouges et s’arrête dans le marché de l’avenue Blanqui. « caleçons, articles de ménage,bretelles, décapants, combinaison, dentifrices, rognons de porc,tripes madère, avec l’appétit touristique qui vous vient de vous enfoncer dans le pittoresque des souks, fût-ce quand on débarque de la grouillade des bords du Gange »… Tout, absolument tout dans « Dimanche m’attend » est de cette encre.Un adieu à sa ville tant aimée qu’il confond avec sa vie, revisitée au bord de la tombe dans une dignité narquoise et une immense tendresse. La maladie lui a donné un curieux mordant épuré ,une discipline dans le regard, et une modestie d’écriture qui transforme ce carnet d’un flaneur en testament à la Villon.

L’ art d’Audiberti repose aussi sur un constat amer.Les relations qu’il eut avec les femmes furent celles d’un complexé , d’un timide maladif , d’un coincé, souffrant de son physique pataud,et de son visage aux traits mous. Il a donc rêvé l’amour dans une sorte de fantasme romanesque et de vertige sentimental qui culmine avec son roman « Marie Dubois ». Il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage  l’inspecteur Loup-Clair gros homme, flasque, empoté, peureux , sans doute vierge et qui tombe amoureux de cette fille assassinée, Marie Dubois, dont le visage si frais le hante tout au long de son enquête.

Le passage des Panoramas qu’il aimait

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme, sa facilité, sa virtuosité pour aborder tous les sujets quotidiens : faits divers de quartier, critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes, etc.

Il adore faire un papier sur »la brute avinée » qui manie la hache dans un hôtel de passe, ou le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traîne  dans  ces bistrots popu avec la photo de Bartali collée sur le percolateur. Il s’attarde devant un sucre qui fond dans une tisane, un faux fakir qui attire les gens du quartier, un prêtre qui d’un geste brusque ôte les œillets qui garnissent l’autel devant lequel il doit dire sa messe. Il ne regarde jamais de haut une concierge, un livreur de gazettes, un balayeur, une pute. « L’éternité ! Zut! L’éternité ! Sans doute nous y sommes, de toute façon, mais enveloppés, chacun, de ce pot de fleur malléable, notre corps, qui, s’il se brise, les morceaux vous entrent dans la peau. »

Jacques Audiberti entouré de ses deux filles, Marie-Louise à gauche et Jacqueline à droite. Précisons que Marie-Louise est romancière et excellente traductrice.Jacqueline Audiberti, 1926-1978, est la fille aînée de l’écrivain Jacques Audiberti.
Dès l’enfance, elle déploie des talents artistiques, écriture, dessin.
Grande asthmatique, elle a dû lutter contre la maladie, Elle acollaboré à « Lecture pour tous » où ses articles étaient remarqués pour leur ironie brillante.

Jamais pressé, Audiberti bavarde avec les  ouvriers tachés de plâtre,  les vendeuses de brioches de la rue Richelieu, les pécheurs des bords de Marne ; il suit les trottoirs de banlieue avec des bouts de mégots, les bidasses 10 au jus et leurs blagues idiotes, les garçons de café et leur tablier blanc qui essuient les tables et la morgue de touristes , il savoure les petites pluies avec un rayon de soleil au moment de sauter dans le bus vers Batignolles . Il rôde ,sournois et entêté, dans les gares l’hiver avec ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur les bancs du Palais Royal ,pense à Colette ou Jeanne Moreau », à ces comédiens qui ont joué dans ses pièces et font des figurants plus vrais que nature dans les cimetières. « Ridicule, l’écrivain, quand il se donne l’air de s’extraire, invulnérable et méprisant, de l’enfer général où nous gigotons tous ,lui compris, pour se moquer de la gueule du voisin, ou même pour embringuer dans des intrigues plus ou moins imaginaires des personnages composés à partir d’individus saisis sur le vif. »

Le Marché Blanqui prés de la Place d’Italie

Il s’amuse des reporters en imper  qui courent dans les escaliers du Palais de Justice , des vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses de gâteaux, il s’assoit sur un prie-dieu dans l’église Saint -Sulpice pour crayonner une fois de plus le mur peint par Delacroix . Je comprends Truffaut qui le relisait entre deux tournages.

Souvent il se promène la nuit vers Palaiseau ou monte dans le métropolitain brinquebalant de l’époque ,croyant dans sa torpeur, que la ligne va l’emporter vers la mer méditerranée et le port d’Antibes et une bouillabaisse. Sous les arabesques si flatteuses de son stylo  une mélancolie se fait entendre ,marquée de curieux échos de souvenirs et d’un sur-monde virginal, et ça fait    cirque façon » Huit et demi » de Fellini. avec hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers, petites vieilles qui « fleurent le Vétiver » princes en toc, tantines en jaquette pure laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettées de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmant, un tantinet désuet, décalé, cabriolant , s’éloigne.

« L’existence m’apparaît comme la machination d’un mystère si fantastique et si théâtral que je tremble toujours de ne pas remplir congrûment le rôle qui m’y fut assigné. »

L’étrange soirée en banlieue romaine

Pour ne pas rester dans une chambre vide, avec une armoire aux portes ouvertes avec des cintres qui pendaient et cliquetaient, je sortis de l’hôtel et attendis un bus Piazza Vescavio.
Longtemps, à l’arrêt du bus j’observais des paquets de moucherons qui formaient des nuées sous les lampadaires. Je montai dans un bus vide qui traversa le Tibre par un pont de fer. Je découvris, posée sur une eau d’un vert plomb une sorte de bâtisse en planches, arrimée au quai par des filins et je me souvins que dans ma jeunesse en Bretagne j’avais pris des cours d’aviron de mer .
Plus loin s’étendait une zone déserte, herbeuse, entourée de grillage. Enfin le bus s’arrêta dans une sorte de gare interurbaine avec des bus bien alignés, éteints. C’était le terminus. Je descendis. Il y avait des groupes d’hommes silencieux qui fumaient et attendaient. Ils avaient tous des tenues de chantier , certains portaient des gamelles ou des sacs à dos. Ils me fixèrent ou plutôt fixèrent surpris et désapprobateurs ma veste de lin et ma chemisette rouge bien repassée . Il me semblait déjà avoir vécu cette scène dans une autre vie. Je m’éloignai le long de la chaussée. Plus loin des routes à l’abandon s’achevaient en buissons et en lignes d’herbe sèche. Il y avait des piliers de béton, solitaires, avec des affichettes électorales pour le Parti communiste toutes déchirées,ou tagguées ou pâlies à cause des intempéries.

Sur la gauche, près d’un supermarché à toit plat, des voitures étaient disposées en demi cercle, et deux rangées de chaises pliantes étaient occupées par les personnes âgées devant un petite estrade. Les gens du quartier bavardaient ,les hommes en chemisettes ouvertes, tricots de peau, pantalons à bretelles, vieilles sandales, et aussi beaucoup de femmes rondelettes d’un certain âge avec des robes froissées, des châles, les jambes nues. Que de jambes,une forêt de jambes les unes épaisses, d’autres grêles, les unes bien droites, d’autres trop musclées, trop bronzées, ou d’autres trop blanches.
Un groupe de jeunes mères aux tenues voyantes , décolletées ,longues chevelures sur le dos, s’était regroupé prés d’un combi Volkswagen. Elles pouffaient de rire en dégustant des glaces.


Tout le monde attendait quelque chose. Un long type en combinaison blanche fendit la foule et brancha des fils .Deux projecteurs posés à même le sol diffusèrent des lumières rasantes qui donnèrent un éclat surnaturel à la foule. Ce faux jour dispensé par les projecteurs transformait le groupe en fantômes décolorés devant la superette aux vitres passées au blanc.
J’étais perdu, dans ce quartier périphérique de Rome et je consultais ma montre. Constance devait déjà être dans le Hall 2 de l’aéroport de Fiumicino à consulter le panneau des vols Easy Jet.
Je formai son numéro du portable et tombai sur le répondeur.C’est alors qu’un type bedonnant, chauve, en costume froissé monta prestement sur l’estrade, un mégaphone grésillant à la main. Il harangua son petit public avec un ton autoritaire ponctué de longs silences .Il jetait parfois des regards perçants sur le premier rang.
Je compris que l’orateur parlait de refuser un projet de périphérique qui obligerait la population du coin à vider les lieux. Quelqu’un me tapota le bras :
-C’est Viscardi! Il est bon..notre élu communiste ! me dit un vieil homme, le visage émacié et mal rasé.
Il me serra le bras comme à un vieil ami.
– Viscardi n’abandonne jamais !Mais il se croit à l’ère pré industrielle .Notre combat est foutu. Ils se disent sociaux démocrates mais ce sont de simples réformistes petit-bourgeois. .Le Parti a été trop indulgent. …
Il ajouta :
– Viscardi n’a jamais manqué de jus contre les fachos ! Il n’abandonne jamais contre les porcs qui nous gouvernent  ! Mais regardez, aujourd’hui combien de vrais communistes dans la foule ? …

Du haut de balcons pas mal de gens écoutaient l’homme au mégaphone avec son ton autoritaire et ses longs silences. des enfants couraient entre les pins.
-Et toi, tu votes pour qui ? Moi je suis Emilio Manotti.
Il n’attendit pas ma réponse et poursuivit
 :-Le monde bourgeois a tout infiltré !.. Repliement. Égoïsme. Télé Berlusconi…Foot, matchs truqués, fatalisme.. ….Je suis le dernier de ma génération dans ce quartier. Mes copains sont sous terre. Ils défilent sous terre. Ma génération était enthousiaste. Du temps de Togliatti et Berlinguer, les camarades étaient unis tous ensemble ! Mazzola, Botta.. Angelini..Ferranini .. tous unis..On était tous à chanter piazza Colonna !!des centaines avec drapeaux, pancartes, et aucune concession aux mœurs bourgeoises. !!!. Mais maintenant, même ceux qui ont gardé le cœur à gauche, ils ont la tête de réformistes, même pas de vrais sociaux-démocrates.. J’ai été trente ans magasinier dans une fabrique de chaussures prés de Turin. J’ai travaillé sur un programme prévoyance- accidents du travail avec mon député.. tous les dimanches on était au coude à coude. Manifs, apéros, grandes tablées.. tout a disparu.

..ça me faisait bizarre d’être là, par hasard dans cette réunion,, alors qu’à quelques centaines de mètres, des ouvriers attendaient des bus en silence avec des visages dévastés de fatigue. Et ce vieillard réfugié dans son passé glorieux était retourné dans la blancheur vibrante de la fraternité et l ‘éclat ensoleillé de ses dimanches de manifs sous les platanes du Corso Vitorrio Emanuele II.
Je n’avais pas vécu une seule journée dans la foule d’une manif. ; à aucun moment de ma vie je ne me suis fondu dans une foule.. Je n’ai connu que l l’étude solitaire devant mon clavier des montagnes de partitions de Beethoven ou de Schumann .Les ouvriers ? J’en avais croisé parfois tôt le matin en allant enregistrer au studio de Joinville.
J’avais regardé les défilés du XIII° arrondissement en attendant, dans ma Fiat, rue bloquée, tandis qu’un cortège de personnel hospitalier ou d’enseignants défilait en direction de la Place d’Italie avec pancartes et banderoles .
Quand l’orateur eut terminé, le « camarade » Emilio m’entraîna dans un bar cave aux lumières pauvres et aux tables constituées de vieux fûts. Tout en regardant un minuscule jardin intérieur, j’écoutais cet homme me parler d’une revue qu’il avait fondé avec quelques amis imprimeurs. Il buvait à petites gorgées avec gratitude et précaution ce vin fort. Longtemps il chercha le nom de la revue qu’il avait fondé avec des camarades de sa section.
Je commençai à étouffer dans cette salle voûtée surchauffée et bruyante. J’avais un peu honte d’être choisi comme le confident alors que mon éducation bourgeoise si « convenable » m’avait isolé et retranché des foules et même de la simple camaraderie sportive. Il m’était arrivé de juger avec une sorte de condescendance ces cortèges ,leurs slogans, et leur chahut .
En apparence je restais un garçon flegmatique mais intimement j’éprouvais comme une infirmité l’incapacité à comprendre ces luttes sociales.
J’avais conscience de ma propre inutilité. Et ce vieux communiste rouvrait la plaie. Il détenait des réponses à des questions que je ne voulais pas me poser. Oui, je me sentis inutile, protégé mais aussi prisonnier dans ma bulle musicale et artistique.

Emilio continua à me parler du PCI et de la bascule du mouvement au moment de la mort d’Aldo Moro. Nous sortîmes quand le patron du café éteignit le néon du bar. Sans la nuit tiède les gens du quartier bavardaient tranquillement. Ils appartenaient à une communauté ,je les enviai. Des voitures démarraient dans des bruits de portières qui claquent . Emilio me serra le bras et prit un sentier que je n’avais pas aperçu.
J’allumai mon portable. Constance devait être arrivée à Paris.
Demain je savais qu’elle devait enregistrer la sonate pour violoncelle et piano N° 1 en ré mineur de Gabriel Fauré avec son nouveau compagnon.
Les derniers habitants du coin se dispersèrent entre les immeubles en lançant encore des blagues.

John Le Carré, à la recherche des espions perdus

John Le Carré depuis « L’espion qui venait du froid » (1963)  a construit une œuvre d’un parfait classicisme romanesque pour décrire  le  Renseignement anglais d’après-guerre , le  MI5  et MI6. Je l’ai vérifié ces jours-ci en relisant « le voyageur secret », roman paru en 1990 et qui est un peu le « A la recherche des espions perdus » de Le Carré, alors qu’il a 59 ans et fait un bilan de son œuvre qui culmine avec la trilogie  Karla, « La Taupe », Comme un collégien » et » les Gens de Smiley ».

Ce qui étonne c’est qu’il apparait comme   l’héritier de Dickens par de multiples facettes: son humour d’abord, sa passion des villes et des atmosphères brumeuses,  sa  virtuosité pour faire démarrer des actions ,une manière  de suggérer le touffu de la vie. Plus profondément, ses grands personnages combattent des humiliations venues de leur enfance. Cela   nimbe d’une sorte de tristesse et d’irréparable solitude les meilleures scènes et donne une impression de gâchis à la fin de chaque roman. Et comme Dickens, Le Carré n’est pas un réaliste.  Les relations humaines sont à peu près toutes corrompues, bizarres, tordues. Le soupçon, la défiance gangrènent les rapports humains. La trahison se révèle toujours à un moment de l’action entre ces hommes qui jouent leur vie. Les rapports avec les femmes ne sont pas mieux.

Enfin et surtout, chez lui, comme chez Dickens, les lieux subissent une  déformation subjective  et prennent l’aspect d’un rêve inquiétant, à la limite   du fantastique. Le malaise, l’angoisse, l’attente, le doute, brouillent tout objectivité. Le Carré est un artiste de l’anxiété, comme Hitchcock. Le MI5 apparait un Ministère du soupçon.

 Le nocturne l’emporte    sur le diurne, la défiance sur la confiance, la rumination sur le fait réel, l’échec l’emporte sur la réussite.  On oeut également faire un parallele entre le Ministère de la Justice vu par Dickens (un labyrinthe poussiéreux et inefficace) et la vieille bâtisse du MI5  vétuste ,anachronique, à Cambridge Circus. « Le Cirque »  repose sur des lambeaux de souvenirs glorieux et lointains,dans un culte du souvenirs des agents disparus à Berlin, plutôt que dans des projets franchement adoptés s par le « Foreign Office . « Le cirque » se sent incompris. Dans son éternelle partie d’échecs avec  Karla, le chef des services soviétiques à Berlin-Est se joue un curieux effet miroir. Le combat avec le régime soviétique, imprègne « le cirque » d’une mélancolie, d’un mal à l’âme slave ,comme si tant d’années de rivalités créé une complicité trouble.  George Smiley et ses hommes donnent le sentiment de vivre dans une Maison Mélancolie à l’écart de l’Angleterre officielle . « Le Cirque » est d’autant plus isolé qu’il est   méprisé par les services américains et régulièrement controlé et mis en doute par le  Foreign Office.

Sur le plan stylistique, Le Carré ressemble à un artiste-décorateur et éclairagiste de premier ordre pour métamorphoser  les lieux :Londres, Paris, Hambourg, Bonn, Athènes,  Zurich  et Berlin deviennent  des pièges. A la vie ordinaire des habitants se superpose un labyrinthe  et une topographie de l’angoisse.  On pénètre lentement, insidieusement dans une inquiétante étrangeté. Elle nait de la banalité même : ç ‘est un boulevard périphérique mal éclairé, un terrain vague avec une camionnette bizarrement garée, un appartement avec  un trousseau de clé qui ne se trouve  pas à la bonne place,  un chemin de halage trop tranquille, une navette fluviale avec  un couple de touristes qui ne sont sans doute pas des touristes .

Ce qui caractérise le Cirque, c’est que, à la manière du château d’Elseneur, quelque chose est pourri. Les relations humaines sont corrompues et maléfiques. Autour de George Smiley l’organigramme du cirque, remanié par Alleline, et longtemps  dirigé par Control comporte un premier cercle  :  Lacoon,  Toby Esterhase, Peter Guillam,Bill Haydon, Jim Prideaux, etc,etc.

 Ce cercle  devrait réunir la crème de la crème de ces Chevalier de la Table Ronde(souvent  venus des collèges aristocratiques) ,mais hélas Perceval a posé un micro  sous la table. Référence à l’affaire Philby ?..  Il y a toujours un traitre, une taupe dans le groupe. Loin d’être simplement   décimés par les services de renseignements   soviétiques et les méthodes de Karla, ils se surveillent entre eux, et toute la chaîne est contaminée :  officiers traitants, chefs d’agence, sentinelle, boites postales, relais à l’étranger, contacts dans les ambassades, tous en danger.

La figure de  Smiley se distingue par une profession de foi totale envers la mission du Cirque. Il déploie une vigilance austère, presque luthérienne, auquel s’ajoutent des échos du passé qui gardent des   résonances douloureuses face aux manœuvres réussies des Soviétiques.  La vie privée de Smiley est une catastrophe due à la trahison de sa femme Ann pour un collègue qui se révèlera être la taupe.  On devine que derrière tous les gestes et toutes les ruminations de Smiley, il y a l’ombre portée de ce chagrin intime. Sous l’apparence douillette  d’un club discret de gentlemen avec ses codes,  ses mots de passe, son passé  mythique, ses vieilles photos de groupe, ses histoires grivoises,  ses séances d’entraînement à Sarratt  la confraternité n’est qu’un leurre. Le Carré a pulvérisé le mythe James Bond en créant un Smiley effacé,  bureaucrate tatillon, morose,  fatigué , greffier du service,  un obstiné , secret dans ses   vérifications, ses  comptabilités.il puise dans  sa « mémoire infaillible » sur laquelle il vit  depuis plus de trente ans. Son intuition suraiguë tourne à la paranoïa, mais il a un atout : il se sait plus intelligent que ses adversaires (que Karla en particulier, son homologue à Berlin-Est), et que ses collègues. George Smiley est un espion aussi redoutable qu’atypique. Son allure grise trompe son monde.    On le croit somnolent, presque distrait dans son retrait, mais c’est le seul vraiment vigilant. Sa manière d’avancer dans des montagnes de décombres d’agents perdus, de dossiers mis en sommeil, d ‘occasions ratées, d’opérations annulées, d’omissions coupables, d’agents peu sûrs, l’auréole d’un prestige gris qui inquiète.

Quand il se déplace, le décor le boit comme un buvard, l’absorbe, il devient un fantôme, mais un fantôme vigilant qui saisit la bonne information, exploite le détail capital avant les autres. Sa paranoïa se révèle une forme sophistiquée d’intelligence.

En inventant Smiley , John Le Carré  réussit un personnage qui deviendra aussi célèbre en Angleterre que Hercule Poirot ou Sherlock Holmes . Son travail est d’autant plus ingrat qu’il connait parfaitement les compétences de Karla.

On croyait cette époque de Guerre Froide achevée, et on découvre depuis un an, avec la Guerre en Ukraine que les méthodes de Poutine ressemblent à celles décrites par Le Carré dans la plupart de ses romans.

Quand il a construit la « trilogie Karla »  David Cornwell de son vrai  nom,   s’est appuyé  sur sa connaissance du Foreign Officie puis sur son bref passage – assure-t-il-  pour le MI5 et le MI6 du temps où c’était un immeuble vétuste à Cambridge Circus..  De cette expérience, Le Carré a tiré une fabuleuse masse d’informations qui n’a aucun équivalent dans la littérature d’espionnage. Il dévoile la fabrication des identités (« les légendes ») le recrutement, les entrainements, les intoxications psychologiques, les exfiltrations d’urgence, les intermédiaires, les codes, les courriers, les planques, les gadgets électroniques, les debriefings, mais aussi   les salaires, les implications de la vie privée et ses conséquences sur les missions.  C’est une telle référence, aujourd’hui encore, qu’Éric Rochant, qui est à l’origine des 5O épisodes de   la série télévisée « Le bureau des légendes » pour Canal +   a déclaré s’être inspiré de la trilogie « La taupe », » Comme un collégien » et « Les gens de Smiley ».

On retrouve dans la série française ce qui faisait l’originalité du travail romanesque de Le  Carré :le souci    de coller au vrai travail de cette bureaucratie, que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, la lutte interne et les coups fourrés  dans un même camp occidental , la maitrise   parfaite entre la  masse et les  détails, la paranoïa de chaque service ,l ’importance du facteur humain dans l’élaboration d’une opération, l’obsession de la fuite, la « casse » humaine comme une donnée parfaitement intégrée, l’abomination psychique d’une vie d’espion. Ajoutez à cela désormais la guerre informatique à laquelle se livrent les services de Renseignement (sur laquelle Le Carré s’est exprimé dans les journaux britanniques peu de temps avant sa mort), et qui devient un enjeu essentiel pour paralyser le camp d’en face dans ces armées des ombres.

 Voici quelques lignes qui définissent Smiley en fin de carrière dans   « Les gens de Smiley » , qui reste, selon moi , son meilleur roman.

  •  « George Smiley ne revint pas après cela, mais d’après une histoire que racontent les cerbères, un peu après onze heures ce soir-là, lorsqu’il eut rangé ses papiers, débarrassé le bureau qu’il occupait et mis à la poubelle, pour être détruites, quelques notes griffonnées, on le vit rester planté un long moment dans l’arrière-cour – un endroit sinistre… – à contempler l’immeuble qu’il allait quitter et la lumière qui brûlait faiblement dans son ancien bureau, un peu comme des vieillards vont contempler les maisons où ils sont nés, les écoles où ils fait leurs études et les églises où ils se sont mariés. »

Le Stendhal de 17 ans endosse l’uniforme

 Je suis toujours surpris que les stendhaliens ne parlent pas davantage de l’expérience militaire de Stendhal dans sa formation. C’est un moment capital. Stendhal a fait toutes les campagnes militaires à partir de 1800, sauf deux : la campagne d’Autriche en 1805 (il est alors à Marseille et semble se désintéresser complètement de la vie politique et militaire contemporaine, au point que l’on ne trouve même aucune référence dans ses journaux et lettres de l’époque à la victoire d’Austerlitz le 2 décembre), et la guerre d’Espagne de 1808-1809 ,pour la bonne raison qu’il est alors commissaire des guerres à Brunswick.

C’est en 1800, le 7 mai,  que  Stendhal , 17 ans, part pour l’Italie.  Il arrive  fatigué et fiévreux à Milan le 7 juin. Il prend des leçons d’un maitre d’armes, apprend la clarinette,  multiplie les projets de pièces de théâtre qu’il n’écrira pas.  « Je crois qu’un jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre. ». Il est navré « d’avoir l’air gauche avec les femme ».

Ce sous-lieutenant au 6° dragons est affecté en 1801 à l’état-major du général Michaud » .

« J ’ai fait avec le général Michaud de grandes promenades à cheval. Le pays de Bergame est vraiment le plus joli que j’aie jamais vu. Les bois dans les collines derrière Bergame sont tout ce qu’on peut imaginer de délicieux. » Il ne manque jamais d’aller au théâtre écouter du Goldoni dont il apprécie les comédies.il   a souvent des poussées de fièvre qu’il soigne à la quinine .A Milan  il est toujours fourré à l’opéra .Il aussi  stationne à   Bergame, Brescia, et la vie mondaine   l’attire. Il rentre à Paris début 1802 et  démissionne de l’armée.

Jusqu’ici il n’a jamais participé à une bataille. Quand il réintègre   l’armée fin1806, protégé par Martial Daru, on l’envoie en Allemagne à Brunswick.  Il est alors adjoint provisoire aux commissaires des guerres. Et là, il n’y-a pas que sa passion amoureuse pour  Mina de Griesheim. Il découvre à 26 ans, les horreurs de la guerre, lui qui n’a jamais participé à une bataille.  Il écrit dans son » « journal », à la date du  mai 1809, à Enns, un très long et vrai reportage sur ce qui s’est passé . Il raconte que d’abord un incendie s’est déclaré  , »brulant 50 ou 60 maisons ». Quelques officiers français sont « horriblement brulés ».Il continue : « Voilà de l’horreur, mais de l’horreur aimable, si l’on peut parler ainsi. Celle d’hier a été de l’horreur horrible, portée chez moi jusqu’au mal de cœur. »

Paysage de Rome

 Extrait :

» En arrivant sur le pont sur la Traun nous trouvons des cadavres d’hommes et de chevaux, il y en a une trentaine encore sur le pont ; on a été obligé d’en jeter une grande quantité dans la rivière qui est démesurément large ; au milieu, à quatre cents pas au-dessous du pont, était un cheval droit et immobile ; effet singulier. Toute la ville d’Ebelsberg achevait de brûler, la rue où nous passâmes était garnie de cadavres, la plupart français, et presque tous brûlés. Il y en avait de tellement brûlés et noirs qu’à peine reconnaissait-on la forme humaine du squelette. En plusieurs endroits, les cadavres étaient entassés ; j’examinais leur figure. Sur le pont, un brave Allemand, mort, les yeux ouverts ; courage, fidélité et bonté allemande étaient peints sur sa figure, qui n’exprimait qu’un peu de mélancolie (..) Montbadon*, que j’ai retrouvé à Enns, toujours se faisant adorer partout, est monté au château, qui était bien pire que la rue, en ce que cent cinquante cadavres y brûlaient actuellement, la plupart français, des régiments de chasseurs à pied. (..)*Montbadon , ami de Stendhal, était adjoint, lui aussi, aux  commissaires des Guerres-dans l’Intendance.

« Un très bel officier mort ; voulant voir par où, il le prend par la main ; la peau de l’officier y reste. Ce beau jeune homme était mort d’une manière qui ne lui faisait pas beaucoup d’honneur, d’une balle, qui, entrant par le dos, s’était arrêtée dans le cœur. Il parait probable qu’il y eut 100 morts. Ce diable de pont est énormément long, les premiers pelotons qui s’y présentèrent furent tués net. Les seconds les poussèrent dans la rivière et passèrent.. » Il explique aussi que depuis plusieurs jours, il dort tout habillé, allongé sur des chaises, prêt à se battre, sous le harcèlement des autrichiens.. Stendhal fut jugé  par ses supérieurs comme un officier  intelligent mais tranchant et susceptible.

Pendant la campagne d’Allemagne de 1809, qui fut très dure contre les prussiens, car souvent le système militaire français fut mis en échec, Stendhal ,   entre  deux escarmouches  s’attarde aussi volontiers sur l’évocation de la délicatesse  du paysage allemand, ou  le coté avenant , doux, franc,  maternel  des femmes allemandes . Ce qui frappe dans ses lettres aussi bien que dans son « Journal » c’est son style : refus de l’emphase ,refus  de toute  idéalisation Romantique, de toute vantardise. A noter aussi que les épisodes les plus choquants   sont rapportés  dans un style froid, précis. Il les passe sous silence quand il écrit à sa chère sœur Pauline. Parfois un éclair d’ironie. Mais le pire il devait le vivre   au cours de cette  si éprouvante retraite de Russie, où il faillit vraiment mourir, -et dont il ressortit amaigri, sans cheveux-  débarrassé de toute illusion sur le genre humain. C’est  au cours de cette infernale retraite par -30° que  Stendhal révèle son courage, sa présence d’esprit, et  supporte des épisodes qui découragent  les caractères les mieux trempés. . Il confie dans une de ses lettres qu’il a « vu et senti des choses qu’un homme de lettres sédentaire ne devinerait pas en mille ans ». Là encore le culte de l’énergie ne fut pas une formule creuse. Tous les témoignages à propos de la campagne de Russie  concordent  pour  reconnaitre   sa maitrise, sa lucidité,   et l’intelligence rapide de ses  décisions qui ont sauvé ses hommes dans la débâcle .Notamment au passage de le Bérézina. C’est un des paradoxes de Stendhal, dans les pires circonstances de la Retraite de Russie, il montre qu’il il ne craint pas la mort alors que dans un salon il perd ses moyens et se révèle timide avec les femmes. Les meilleurs stendhaliens et non des moindres (Henri Martineau, Michel Crouzet notamment)   avancent  que  c’est dans cet enfer et parmi les débris de la grande Armée,  à l’extrême limite de l’épuisement, découvrant le fond même de la barbarie dans les deux camps,    qu’ il  s’est forgé cette morale de l’Egotisme . J’y reviendrai. 

En attendant, voici comment il raconte à son ami Felix Faure, resté à Paris, l’incendie de Moscou tel qu’il l’a vécu.

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Moscou, 4 octobre 1812

(..) Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui a pour titre Facéties.

Mes voitures de François se firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers sept heures. Nous rencontrâmes M. Daru furieux. Nous marchions directement vers l’incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile ; enfin nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici une colonne très considérable de voitures s’enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n’aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d’un cercle de feu. Ce n’était pas du tout l’état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir ; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu ; il fallait le tourner.

L’impossibilité nous arrêta net ; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j’oubliai un Instant que j’avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J’étais harassé, je marchais pied, parce que ma voiture était comblée des pillages de mes domestiques et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n’aurait couru aucun danger, mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s’endormir au milieu d’une rue brûlante.

En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgener, dont j’ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l’audace, c’est-à-dire au bon sens, et nous montra qu’il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les onze heures, nous coupâmes une file, en nous disputant, avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tcepsltoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet, au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette -atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il  aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la Mer de Naples. »