Les batailles de Kiev par Boulgakov

Si on veut lire un roman assez fabuleux sur Kiev, il faut se précipiter sur « La Garde blanche », de Boulgakov.

 Ce roman   autobiographique, puissant, inspiré, a été rédigé entre 1922 et 1924. L’auteur a déclaré   que c’est la mort de sa mère qui a déclenché un flot immense de souvenirs de sa jeunesse à Kiev pendant la guerre d’indépendance. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur cette mort qui prend un côté symbolique comme si une partie de la Sainte Russie mourait avec cette femme.  Au centre de l’intrigue, la famille Tourbine, turbulente, exotique, chaleureuse, avec pas mal d’embrouilles, de maldonne, d’élans héroïques et sentimentaux. Cette tribu vit dans la Maison Tourbine à plusieurs étages.

 Il y a le personnage principal Nikolka.    Son frère, Alexis, 27 ans, est médecin comme Boulgakov,  il  sera grièvement blessé pendant les combats de rue dans Kiev, secouru par la mystérieuse Julia. Et puis il y a leur sœur, Hélène, que son mari a abandonné en fuyant avec les Allemands. En 1917 les deux frères qui vivaient jusque-là sans soucis, entre livres, piano, jeunesse insouciante, turbulente, chahuteuse, sont entrainés dans la tourmente révolutionnaire et l’arrivée des Rouges, ils se sentent obligés de s’engager auprès de l’Armée blanche.

Tout au long du roman, jusqu’en fin 1919, la ville de Kiev est ballottée d’un camp à l’autre entre patriotes ukrainiens, socialistes modérés, partisans des rouges, ou en face   hussards et cosaques du Don de cette « Garde  Blanche »  restée fidèle   au Tsar . Ce ne sont qu’assauts des Rouges, contre-attaque des Blancs, fusillades dans les quartiers pris, perdus, repris, canonnades, re-attaques, escarmouches, corps à corps dans la neige, ou en pleine explosion fleurie du printemps. Boulgakov est précis pour montrer les forces en présence dans ces combats, avec détachements serbes, junkers allemands, uhlans, paysans mercenaires, engagements des lycéens. La vérité de la vie absurde éclate alors, ce qui se dérègle et s’affole dans la tête de ses jeunes personnages, le tout sur fonds d’inquiétude   mystique.

 Ne nous le cachons pas, le roman est complexe. Mais il séduit, vital, coloré, puissant, giboyeux d’images cristallines. Le lecteur est pris dans un élan et des scènes surprenantes, dynamiques, parfois teintées de surréalisme puisque des objets parlent, surtout les pendules.

 Boulgakov   s’autorise tout :   monologues intérieurs des personnages, travellings dans des quartiers de la ville, détails fantastiques, vulgarités militaires, dialogues cocasses, méditations religieuses sur les hommes emportés dans le tourbillon du néant. Kiev devient une ville rêvée, une Cité Céleste, électrique et ensauvagée, une Ville trépidante qui frappe par la folie sensuelle avec laquelle l’auteur la décrit rue par rue, avec ses chutes de neige, son soleil soudain, ses jeunes morts, ses nuits de silence et ce sentiment d’anxiété qui soudain saisit le soir les habitants ou refugiés. Tout un brouillard de rêves et de cauchemars enveloppe le texte. Descriptions de quartier scintillantes et superbes. Le trivial et le bouffon se mêlent. Sans cesse, Boulgakov change de rythme, de tons, jouant de plusieurs niveaux chronologiques avec une prose percutante, enjouée, stridente, et des citations de chansons, des réminiscences littéraires, des allusions historiques. Habileté et dynamisme transfigurent beaucoup de scènes d’action, mais également, souvenirs d’enfance auréolés de nostalgie pour une vie famille qui est en train de se perdre, comme si maladies et souffrances détérioraient inéluctablement la maisonnée Tourbine, avec leurs chamailleries, leurs vieux piano, leurs bibliothèques. Des bouffées de tendresse, des zones soudaines de mélancolies nous rappellent Tchekhov, cependant quelque chose étincelle, brille, comme ces sabres et armes qu’on astique en vue du combat.

Il y a bien sûr des réminiscences tolstoïennes de « Guerre et Paix », pour décrire les réfugiés russes riches qui fuient Moscou soumise aux Bolcheviks et qui rêvent d’un avenir radieux en gagnant   l’ouest, l’Allemagne, puis Paris.

Mais le cœur du livre reste la Maison Tourbine (devenue Musée aujourd’hui à Kiev) , avec ses locataires,  son clair-obscur fastueux, ses pièces chaleureuses  à tentures,  ses lourds abat-jours, ses bronzes ,sa librairie, ses recoins à moisissures, ses cachettes, ses fenêtres qui donnent sur les toits voisins et l’infini  trou muet  du ciel. Cette maison devient un personnage fantastique particulièrement émouvant, une Cerisaie menacée de disparition, un grenier merveilleux, le réceptacle des souvenirs précieux, des jours enfuis, des visages familiers, alors qu’une immense marée de barbarie vient battre contre ses murs .

Le roman s’achève en citant des versets de l’Apocalypse. La morale de l’histoire à laquelle tout conduit est résumée dans les dernières lignes : « Tout passera. Les souffrances, les tourments, le sang, la faim, la peste. Le glaive disparaîtra, et seules les étoiles demeureront, quand il n’y aura plus trace sur la terre de nos corps et de nos efforts. Il n’est personne au monde qui ne sache cela. Alors pourquoi ne voulons-nous pas tourner nos regards vers elles ? « 

Vraiment je vous invite à découvrir ce roman tourbillon, vertigineux, chaleureux, inspiré. Je vous conseille aussi de le lire dans l’édition Pléiade très compète car ses notes et commentaires permettent de comprendre    les épisodes compliqués de la guerre civile entre 1917 et 1919 et ce que fut la « Rada «, mouvement qui regroupa des patriotes représentants du parti socialiste ukrainien et aussi ce que fut l’intermède de l’administration allemande   qui dispersa la « Rada » à laquelle elle reprocha son nationalisme et son socialisme.

Extrait:

« Et voici qu’en cet hiver 1918 la Ville vivait d’une vie étrange, artificielle, très vraisemblablement destinée à rester unique dans les annales du XX° siècle. Derrière les murs de pierre, tous les appartements étaient surpeuplés. Les anciens habitants se serraient toujours davantage pour faire, bon gré, mal gré, de la place aux nouveaux venus qui déferlaient sur la Ville. Ceux-ci arrivaient précisément par le pont aux allures de flèche, ils venaient des contrées où flottaient de mystérieuses brumes bleutées.

On voyait fuir des banquiers aux tempes grises avec leurs femmes, fuir des hommes d’affaires de talent qui avaient laissé une procuration à leurs collaborateurs de Moscou ainsi que l’ordre de garder le contact avec ce nouveau monde en train de naître dans le royaume moscovite, on voyait fuir les propriétaires ayant abandonné leurs immeubles aux soins de commis occultes et sûr, fuir des industriels, des marchands, des avocats, des hommes publics. Fuir des journalistes de Moscou et de Saint-Pétersbourg créatures avides, véreuses et lâches. Des cocottes. Des dames honnêtes portant des noms de l’aristocratie. (..)

La Ville enflait, s’élargissait, débordait comme une pâte qui lève. Jusqu’à l’aube, on entendait le bruissement des maisons de jeu fréquentées par des personnalités pétersbourgeoises et locales ainsi que par des lieutenants et des major allemands à l’air fiers et importants, que les Russes craignaient et respectaient. (..)

Tout l’été 1918, la rue Nikolaïevskaïa fut allègrement sillonnée de fiacres gonflés de leur importance dans leurs caftans ouatinés et les rangées d’ampoules coniques de leurs voitures flamboyaient jusqu’à l’aube. Les vitrines des magasins n’étaient qu’une épaisse jungle de fleurs, les esturgeons pendaient telles des poutres de graisse dorée, aigles et médailles étincelaient d’un sombre éclat sur les bouteilles de merveilleux champagne.

Et tout l’été, tout l’été durant, les nouveaux venus ne cessèrent d’affluer encore et encore. »

Deuxième extrait:

« L’aîné des Tourbine est revenu dans sa ville natale juste après que le premier choc eut ébranlées collines qui dominent le Dniepr. Bon, se disait-il, cela va bientôt s’arrêter, et alors commencera cette vie qui est décrite dans les livres à l’odeur chocolat , or, non seulement elle ne commence pas, mais tout alentour devient de plus en plus terrible. Au nord, la tourmente de neige tourbillonne et hurle, et ici, on sent le sol trembler et gronder sourdement : la terre, inquiète, gémit de toutes ses entrailles. L’année 1918 touche à sa fin, et chaque jour qui vient se hérisse de menaces.

Cosaques

Pendant vingt ans de suite, un homme accomplit une tâche quelconque – par exemple, enseigner le droit romain -, et la vingt-et-unième année, il s’aperçoit soudain qu’il n’a que faire du droit romain, qu’il n’y a même jamais rien compris et qu’il n’aime pas ça, et qu’en réalité, il est un fin jardinier et brûle d’amour pour les fleurs. Cela vient, probablement, de l’imperfection de notre organisation sociale, qui fait que bien souvent, c’est souvent vers la fin de leur vie que les gens trouvent leur véritable place. »

La guerre en attente

 Je regardais hier à la télévision la ville de Kiev vidée de ses civils, ses esplanades et boulevards déserts, ses rues vides, et ses feux clignotent orange aux carrefours. » Le silence de la ville étonnait l’oreille, comme si du ciel de grisaille il fût tombé de la neige. » Une capitale attend « donc l’arrivée des troupes russes. Je me demandais : à quoi peuvent bien penser ces soldats ukrainiens qui attendent les soldats Russes ?
  Un récit de 140 pages est consacré à cette attente du choc avec l’ennemi, c’est « Un balcon en forêt » de Julien Gracq , décrivant les émotions et les sentiments de   l’aspirant Grange   qui attend   l’armée  allemande  avec quelques hommes dans une maison forte dans les Ardennes , entre l’automne 1939 et Mai  40. Gracq décrit ce qui empoisse et ronge dans cette attente.       Premier extrait » : Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?
                                   
Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu. »     Dans ce second passage du récit, les soldats français qui entourent Grange   sont réveillés tôt le matin  par le bourdonnement d’une escadrille d’avions anglais qui survole la forêt des Ardennes. C’est la première  alerte  de l’arrivée de  guerre. Voici comme Gracq l’exprime :  


« La nuit du 9 au 10 mai, l’aspirant Grange dormit mal. Il s’était couché la tête lourde, toutes ses fenêtres ouvertes à la chaleur précoce que la nuit même de la forêt n’abattait pas. Quand il se réveilla au petit matin, il lui sembla d’abord qu’il avait beaucoup rêvé : sa tête était pleine d’un bourdonnement anormal, insistant. Il avait conscience d’un vif courant d’air frais et mouillé qui coulait sur lui de la fenêtre toute proche, mais cet air glissait sur son visage avec un toucher particulier, musical et vibrant, comme s’il était issu d’un crépitement d’élytres. Il eut un moment dans son rêve confus, le sentiment purement agréable que les heures s’étaient brouillées, et que l’aube de la forêt se mêlait à un midi torride, tout électrisé de cigales. Puis l’impression se localisa, et il comprit qu’une vitre de sa fenêtre, dont le mastic était tombé, tout contre sa joue tremblait et tressautait sans arrêt dans son cadre. « C’est ma vitre, se dit-il en replongeant sa tête dans l’oreiller, il faudra que j’en dise un mot à Olivon. ». – cependant, du fond de sa demi-nuit, sans la relier du tout à ce tressautement, il sentait en même temps dans l’air du matin une note aiguë d’urgence panique qui s’enflait de seconde en seconde, une espèce de grossesse fulgurante de la journée- il prenait aussi conscience, étrangement, de la légèreté, de la minceur grotesque du toit au-dessus de lui qui paraissait s’envoler : il se recroquevillait dans son lit, mal à l’aise, nu et exposé au cœur du grondement qui coulait du ciel et s’élargissait. Deux coups frappés à sa porte le réveillèrent cette fois complètement.

-ça passe, mon yeutenant, fit Olivon derrière le portant.

C’était une curieuse voix de gorge, d’une indifférence un peu étranglée, posée quelque part entre l’incrédulité et l’affolement.

Les hommes étaient déjà aux fenêtres, nu-pieds, ébouriffés, bouclant à la hâte la ceinture de leurs culottes. Le jour n’était pas encore levé, mais la nuit pâlissait à l’est, ourlant déjà de gris le vaste horizon de mer des forêts de Belgique. L’aube mouillée était très froide ; la plante des pieds se glaçait sur le béton cru. Un énorme bourdonnement qui montait lentement vers son zénith entrait par les fenêtres ouvertes. Ce bourdonnement ne paraissait pas de la terre ; il intéressait uniformément toute la voûte du ciel, devenu soudain un firmament solide qui se mettait à vibrer comme une tôle : on pensait d’abord plutôt à un étrange phénomène météorique, une aurore boréale où le son se fut inexplicablement substitué à la clarté. Ce qui renforçait cette impression, c’était la réponse à la terre noyée dans la nuit, où rien d’humain ne bougeait encore, mais qui s’inquiétait, s’informait çà et là confusément par la voix de ses bêtes ; du côté des Buttés, dans la nuit froide où les sons portaient très loin, des chiens hurlaient sans arrêt comme à la pleine lune, et par moments, sur la basse du grondement uni, on entendait monter des sous-bois tout proches un caquettement d’alarme étouffé et cauteleux . De l’horizon, une nouvelle nappe de vrombissements commença à sourdre, à s’élargir, à monter sans hâte vers sa culmination paisible, à coulisser majestueusement sur le ciel, et cette fois, brusquement, les chiens se turent : il n’y avait plus qu’elle. Puis le grondement s’abaissa, perdant de son unisson puissant de vague lisse, laissant traîner derrière lui des hoquêtements, des ronronnements rôdeurs et isolés, et des coqs éclatèrent dans la forêt vide, sur la terre stupéfiée et vacante comme une fin d’orage : le jour commençait à se lever.

Ils se sentirent soudain transis, mais ils ne songeaient pas à fermer les fenêtres : ils guettaient, l’oreille tendue, les bruits légers que le vent commençait à promener sur la forêt. Olivon fit du café. Il s’ouvrit une discussion assez chaude. Olivon, seul, de son avis, soutenait qu’il s’agissait d’avions anglais revenant d’Allemagne.
– C’est à la flotte à Hitler qu’ils en veulent, mon yeutenant. Les Anglais, ils ne comprennent que ça, le reste ils s’en foutent.

Grange était toujours frappé du clin d’œil affranchi qu’échangeaient les soldats quand il était question de la politique anglaise. C’était pour eux le fin du fin du coup en dessous, un mystère exemplaire de fourberie sournoise.
– On verra ça dans les journaux, conclut Gourcuff qui, dans le doute, débouchait de bonne heure une bonne bouteille de vin rouge.

Mais il fut clair assez vite que la journée ne se remettrait pas de sitôt dans ses gonds. Un vrombissement de nouveau s’enfla vers sur l’horizon, moins fort cette fois-ci, sensiblement décalé vers le nord, et brusquement la traînée assez lente de points noirs qui glissait au ras de la forêt dans le ciel plus clair commença à cabrioler : deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Et cette fois, dans le carré, il se fit un silence. Une mèche de fumée grise, mesquine, presque décevante après tant de vacarme, se tordait et s’effilochait lentement, très loin au-dessus des bois. Ils la regardèrent longtemps sans rien dire.





Une soirée au restaurant La Vallée

Roxane et moi nous sommes entrés dans la salle du restaurant que j’avais connu autrefois avec mes parents. C’était à l’époque une auberge pour chasseurs avec des poutres énormes, des murs badigeonnés à la chaux et des roues de charrette en décor. Une belette empaillée trônait sur le bar. Il y avait même, je crois…

Le roman « Les mandarins  » fait toujours sensation

Je viens de relire les deux volumes Folio du roman de Simone de Beauvoir « Les Mandarins » paru en 1954, et qui obtint le Goncourt . Le livre fait toujours sensation.Dans ce roman,  Simone de Beauvoir met en scène le groupe formé autour du noyau Sartre et Camus, avec Jacques-Laurent Bost, Pascal Pia, Merleau Ponty, Queneau,…

La table blanche

On se souviendra longtemps de l’immense table blanche à laquelle Vladimir Poutine a convié Macron à l‘intérieur du Kremlin le 7 février dernier. Cette table trônant dans une vaste salle d’un blanc glacé à la décoration typiquement soviétique. Cet endroit nous a fait pénétrer dans l’espace abstrait de la tragédie.  Nous étions au centre même d’un lieu tragique historique -le Kremlin-   célèbre par ses fantômes, ombres menaçantes des Tsars jusqu’aux décisions de Staline en passant par la silhouette de Napoléon regardant Moscou se consumer.

 En choisissant cette mise en scène, mettant une distance froide (table d’environ six mètres) entre lui et le président français, Poutine a voulu frapper les esprits. Montrer visuellement la Force brutale du Pouvoir Russe.

 En créant cet espace   neutre, vide, Poutine, avertit que le conflit tragique est toujours un espace figé qui consacre la force brutale de celui qui la met en scène.  Voir les gardes de Poutine (tenues bleues marine et boutons dorés, shakos impériaux) à qui il est simple (sur le plan du fantasme) de fermer les portes du Palais pour que l’invité devienne LE prisonnier.

Nous sommes donc dans le palais de Mycènes ou de Thèbes   dans le vestibule de Néron.  Poutine assis sur le trône met en situation de solliciteur l’invité étranger en infériorité ne parlant pas la langue du maitre.   Le rapport ne peut être tenu pour chevaleresque ou même égal puisque l’un détient la Puissance, la pression tragique (l’armée russe derrière lui) et que l’invité    ne peut que présenter   un plaidoyer « raisonnable » pour éviter la guerre que dans un flot de paroles justificatives, frappées du sceau de l’impuissance.  D’emblée, dans le cérémonial Poutine, avait choisi de ne pas serrer pas la main de Macron, le mettant ainsi dans le rôle difficile de l’invité quémandant.

 Supplice donc de la distance : la longue table a le don d’absorber, et de boire les paroles   de Macron, pour les réduire à des requêtes.

Cette   relation sadique (puisque l’un possède le Pouvoir et l’autre vient en position de supplication) met en évidence un dialogue impossible.  Il est l’essence même de la   tragédie. Le Kremlin est transformé en palais de Thèbes ou de Mycènes.  

Autre arme du rituel tragique, c’est le Regard.

Roland Barthes a   parfaitement analysé ça dans son « sur Racine ».

La distance silencieuse, l’immobilité de statue, c’est Jupiter implacable sur son nuage. Par le regard froid, insistant, par un imperceptible   sourire, Poutine a mis en sujétion son invité. Il est réduit à l’état d’objet. Dans ce genre de situation c’est la parole de l’invité qui devient aveu de faiblesse, et le silence l’arme du fort, le  du maitre des lieux.

L’autre arme de Poutine, c’est la menace.

Ce qui caractérise le tyran, c’est la légèreté avec laquelle il manie la menace de mort, qu’il s’agisse d’un mort avec un nom et un prénom, ou de cent millions de morts anonymes, un peuple entier, voire un continent. L’Orient contre l’Occident. Jupiter-Poutine tient dans son poing les foudres nucléaires et use du chantage.

Dans ce dispositif, tout se passe comme si les sentiments humains, les causes humanitaires, les belles causes humanitaires et rationnelles, les plaidoyers humanistes, comme si tout ça   se transformait en preuves de la faiblesse de l’Occident.

Le but recherché est l’humiliation. Le triomphe de l’humiliation. Le jeu a consisté à jouir lentement et sadiquement de son partenaire. Cinq heures de non dialogue   au cœur de la nuit…

 « Songez-vous que je tiens les portes du palais,

Que je puis vous l’ouvrir ou fermer à jamais,

Que j’ai sur votre vie un empire suprême,

 Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ? »

« Bajazet » de Racine, acte II scène 1

De Paris à Rome avec Michel Butor

Rarement, un début de roman a aussi efficacement embarqué le lecteur. Le voici.

.« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans »

 Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté.  Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.

Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. »)   Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent.  C’est aussi un lieu symbolique.

Donc, au fil des pages et des gares la   vie du narrateur se modifie   comme un train passe sur un aiguillage et dévie de  sa trajectoire  .Au  fil des heures et de la nuit  le train  devient  le lieu de toutes les « modifications ».

Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel, et   scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit.   Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)

 En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec   le destin du voyageur.   C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait.  Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce   plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.

Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis  au lever du soleil  sur   des collines et enfin la  brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.

Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.

On   comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les   hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele   forment des musiques célestes   qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.

 On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur.  Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère   une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes. 

 Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »

La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi.  Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine.  Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église   voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque   exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.    

 Ecrit   en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur  avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes  étudiants   lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais  alors dans un bureau  terne  de l’Ecole Militaire).

    En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples   voyages à Rome.  Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.

 Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Deuxième extrait :

« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.

Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. « 

Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »

Saul Bellow, d’un roman l’autre..

Saul Bellow(1915-2005) Un prix Nobel éclatant. . .. Ce romancier juif   a hanté Philip Roth et restera son grand aîné…

Un de mes romans préférés   auquel je reviens toujours, c’est  « La planète de Mr. Sammler. » Mais il faut le rapprocher de « Herzog » pour  l’apprécier car   il est évident que tous les grands critiques américains et les universitaires placent  son roman « Herzog » »(1964)  au centre de son œuvre .C’est la matrice, le maillon  essentiel, le centre du tourbillon autobiographique de Bellow . C’est le diamant d’une œuvre qui dit tout de l’émigrant juif européen venu se réfugier en Amérique et qui n’échappe pas à la tyrannie mémorielle de l’Histoire. Au fond, c’est l’analyse  d’un homme qui veut  exprimer ses émotions profondes, les émois de son  cœur si bon, si indulgent, si charitable et qui découvre  que sa vie intérieure est un foutu fatras, une sorte de cagibi où  ses souvenirs s’entassent en vrac, parcellaires,  peu cohérents .Au fond,  il sent le poids   de  la peur  historique et détaille la  déprimante  la comptabilité des  failles de son  « moi »  . Cela annonce les tiraillements d’une sexualité en folie du juif new-yorkais Woody Allen. Sa maturité et sa lucidité ouvrent des abimes sous ses pas, corrodent ses certitudes, aussi bien dans sa vie privée, avec l’échec de ses relations amoureuses, que  dans sa formation intellectuelle faite de citations décousues de Hegel ou de Heidegger… Il y a chez lui une mélodie mélancolique de l’émigrant resté coincé entre l’Ancien et le Nouveau monde, entre l’Europe dévastée  par ses guerres,  son antisémitisme, ses camps,  et l’exubérance américaine  effrayante  comme une nation qui inquiète  par  la   santé et  le dynamisme rouleau compresseur  de son capitalisme.  .

Herzog cajole les quelques images de son enfance C’est   Montréal dans le vieux quartier populaire   de la rue Saint-Dominique où ses parents vivaient. Ce sont des parcelles d’or,  et les  précieux résidus  qui surnagent dans  le  naufrage de l’homme mûr. On retrouve une partie de  ces thèmes   dans les trois journées de 1969 de ce Mr Sammler, ce retraité dépressif  flânant  dans New-York.

M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York.  Ce Polonais rescapé de la Shoah (après avoir creusé sa propre tombe et s’être miraculeusement échappé du tas de cadavre incluant sa femme ), Mr Sammler est un intellectuel que cette jeune Amérique laisse perplexe   d’autant  que  sa nièce s’habille comme une pute et qu’ un pickpocket noir aux allures de prince dresse son sexe comme un dieu sauvage. Désemparé, Sammler  observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945,  venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique.  Il a   aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930,   fut l’ ami du vieux  romancier  HG Wells. Sammler  a toujours aimé  Londres  «  les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines  et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il  ne comprend pas bien New-york.  Depuis son expérience de la persécution nazie, il voit  autrement l’humanité et en particulier l’innocence  pétulante de la foule  new yorkaise vomie chaque matin par les bouches de métro .  La révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69 ) l’inquiète . Il vit  sa vieillesse dans une perpétuelle  anxiété, il est  décalé par  ce courant vital qui traverse la ville et   remâche ses souvenirs, comme une malédiction au cours de trois journées du mois d’avril 1969.

Il vit dans un appartement foutoir de Riverside qui appartient  a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie, agaçantes de mauvais gout  toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

Saul Bellow dans un bus

 Le passé du vieux Sammler l’a amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord    sa fille Shula,   vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante,  fouilleuse de poubelles , employée par  un cousin  médecin. Elle cherche sa voie.

 Shula  « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle  avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et trop  européen, donc  décalé- c’est bien sûr ce Noir pickpocket  qui navigue dans les foules et dans les bus,  symbole de la  « foule solitaire »  et de la vitalité foudroyante( qui s’exprime ici par  un exhibitionnisme sexuel avec son phallus énorme ) : un grand  type   vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ». Il traumatise Sammler ce Noir en érection et réveille des peurs cachées. S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il ce voleur « un partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans lui donner le moindre espoir de harponner le pickpocket.

 Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine il l’a comprend mal et l’inquiète de plus en plus. Que fait-il ?  Il rentre alors en lui-même. Il essaie de comprendre par ses monologues intérieurs   ce qu’il reste   d’humain, de bon, en lui. Déception comme Herzog. Il ne trouve pas de franches lignes directrices   de sa vie et les conseils de sa fille, ou  de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il comptabilise des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, note des détails clownesques, et un évident manque de cohérence. Et bien sûr, reviendra, lancinant, ses désarrois de juif rescapé des camps. Comme Herzog, Sammler constate   le déséquilibre entre sa culture   européenne à l’ancienne (de Platon à Hegel et Schopenhauer), l’héritage d’une religion ancestrale venue de sa chère famille, à une société jeune, libérée urbaine, indifférente aux autres, éprise de virilité et qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ».

 L’esprit de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme,   amusement et   chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin,   ironie inattendue et si claire.  Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».

 Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe  et il se demande si   cette foule  hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un  « vaudou érotique romain ».

Photo Saul Leiter

Bref, il médite autant sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt  que sur les phallus peints par Picasso, il est  dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. » Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués, les ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».

                                                                                                                                                                                                 Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif  dégoûté  et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow  nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité. Bel observateur, métaphysicien bricolo  sans aucune froideur, le récit  cultive  une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Un new yorkais vu par Saul Leiter

Grand art.

D’autant qu’à cet art descriptif si prenant   s’ajoutent et se  révèlent les navrantes fissures de l’ humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer  par pan entiers, dans la frénétique  société de consommation  américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire,  Sammler déambule insolite   avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière  à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.

Extraits :

 « Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles,  sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées   retrouveront leur importance. »

« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.

Morbide Venise

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise,il y a 4 ans avec le livre de poche « La mort à venise » de Thomas Mann  .  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.


J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Un homme malade se promène dans une ville malade. Cela est d’autant plus évident que le texte explore  le naufrage, la  décrépitude physique, d’un écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach qui respire un air porteur des  germes du choléra.

Aschenbach se sent prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann on remarque que Mann éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité, enseveli sous les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré par sa famille polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain si convenable  et démolir sa belle façade bourgeoise officielle. Il découvre un inconnu en lui .

on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel et que son message, au fond, est frelaté.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition  morale des habitants de Venise  qui  mentent et  cachent  l’épidémie  aux touristes pour continuer à  faire marcher le tiroir- caisse. Pourtant la ville,elle, devrait l’alerter sur son caractère morbide avec ses  gondoles-cercueils, et « dans les passages étroits l’odeur devenait plus forte »..  et sa nature pourrissante. La ville  joue en miroir de   la décomposition intérieure  et de la débâcle d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune blond Tadzio .

Au cholera qui circule dans  Venise avec le sirocco  et corrompt l’air , répond exactement  la fièvre  sexuelle qui corrompt le bel équilibre  d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret honteux  de  l’écrivain  qui découvre  son homosexualité et ne l’assume pas. Ce sentiment de rejet, de différence sourde, secrète, c’est le   sentiment de Mann  face à sa propre homosexualité à une époque où l’Allemagne la réprouve  avec une grande violence. Katia Mann, l’épouse de l’écrivain, a affirmé : « Tous les détails de l’histoire, à commencer par l’homme du cimetière, sont empruntés à la réalité… Dans la salle à manger, le tout premier jour, nous avons vu cette famille polonaise, qui était exactement telle que mon mari l’a décrite : les filles habillées d’une manière assez stricte, sévère, et le charmant, ravissant jeune garçon d’environ treize ans vêtu d’un costume marin avec un col ouvert et de jolis rubans. Il a aussitôt attiré l’attention de mon mari. Ce garçon était extrêmement séduisant et mon mari ne cessait de le regarder en compagnie de ses camarades sur la plage. Il ne l’a pas suivi à travers tout Venise — cela, il ne l’a pas fait — mais ce garçon le fascinait vraiment, et il pensait souvent à lui… Je me rappelle encore que mon oncle, le conseiller privé Friedberg, célèbre professeur de droit canon à Leipzig, était indigné : « Quelle histoire ! Un homme marié et père de famille, en plus ! » 
Ces deux thèmes de la ville en fièvre et d’un homme en fièvre l’écrivain l’analyse avec un acharnement. La passion dévastatrice d’un homme âgé pour un adolescent ouvre un vertige et transforme Aschenbach en marionnette de son désir. Le bel équilibre apollonien si convenable s’effondre et devient frénésie dionysiaque ml contenue.  Les deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par thomas Mann.  Si ajoute l’ironie admirable des phrases, ce ton si élaboré de Mann   qui ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit quasiment clinique d’un chavirement. La connaissance de soi comme une soudaine ouverture vers une tragédie intime.  Ajoutons que cette prose miroite avec ses reflets aquatiques sombres , métaphore vénitienne par excellence de  ce que Mann  a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre  nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » et aussi très autobiographique .

Dans les deux textes Thomas Mann   puise   aux mêmes sources d’un érotisme morbide qu’il vit comme une culpabilité car il ne peut plus vivre dans l’illusion d’être un être rationnel qui garde  le contrôle sur ses émotions. Il perd tout simplement sa dignité
son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire   est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la  présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich, 2)le gondolier muet, sorte de Charon  avec  sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts, 3)la troupe de  musiciens  italiens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent   et accompagnent les hontes  d’Aschenbach    de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.


La nature homosexuelle du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique-  est    révélée par  un  rêve : une  orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie  que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ».Dyonisius l’emporte sur  Apollon. A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute   la découverte de sa décrépitude physique. Il  voit dans le regard des autres  qu’il n’est   considéré que comme  un vieillard libidineux, un  « vieux beau »  fardé et grotesque .  Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque   de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent   savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach  est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il  a un  premier geste  de charité pour alerter  les autres, mais se ravise  et dans un retournement faustien,    brutal, Aschenbach  prend  la résolution  bien  plus excitante et cruelle de se taire.Il proue une sale jubilation à se taire,oui aussi » « Aussi Aschenbach éprouva-t-il une obscure satisfaction en songeant aux événements dissimulés par les autorités et se déroulant dans  les petites ruelles sales de Venise, ce sinistre secret de  ville qui se confondait  avec son plus intime secret à lui, et qu’il tenait lui aussi  tellement à préserver. »

La part cachée, tyrannique, érotique, dionysiaque, avide, de l’écrivain atteint là un sommet de perversité.  Je cache la présence du choléra, moi aussi, et comme les vénitiens, je mens. C’est en quelque sorte son joker maléfique. D’autant que,  son voyage se place  sous le signe de la mort car il a été déclenché à Münich  ar la vue d’un cimetière.  
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler   écrivain lui aussi « envasé » de par sa nature trouble du statut  d’écrivain.  Il a posé clairement l’équation : écrire =  puiser   son talent dans  les couches   secrètes, dans son « fumier libidinal » .  Il pose une équivalence entre son énergie érotique   et les sources pour écrire. Il reprendra toute sa vie  la métaphore de la maladie, de « Tonio Kroger », ou « Tristan »    ou « la montagne magique » en faisant se rejoindre maladie du corps et maladie spirituelle de la bourgeoisie européenne que par un pacte faustien l’écrivain révèle . Dans  certaines lettres , son journal intime et  confidences à ses proches, révélées après sa mort,   il  précise que son œuvre a fleuri sur      le  « fumier » ou le « compost », de sa sexualité.

Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ». Car il y a non seulement la fascination pour un jeune corps parfait, en promesse (Tadzio) mais fascination encore plus  forte pour le corps malade. Il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue, d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains. Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins.

Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
Extrait de « La mort à venise »

 » Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? »

Dans le récit de Mann, qui est cet Aschenbach ,inventé et vaguement inspiré de Gustav Mahler? Il a un peu plus de cinquante ans, robuste, discipliné, auteur devenu célèbre et devenu un classique étudié en classe de son vivant, courtois, beau parleur, rassurant, une sorte de Jean d’Ormesson de la littérature allemande début de siècle ..,Ce qui importe c’est le premier choc dans le cimetière, voyant un apparition « sauvage » dans la silhouette d’un homme roux aux dents longues ,et « au regard belliqueux ».. ce premier ébranlement ouvre pas mal de questions aux lecteurs, sur la nature de cet étranger inquiétant , comme s’il y avait une première fissure, une question brutale sous jacente posée à l’artiste bourgeois encensé.. l’écrivain est déjà, pour la première fois, atteint dan son image intérieure.. défi ou injonction? éclair de panique? remise en cause brutale de son être social ? est une image du diable? mise en question de la vacuité de son art, d’autant qu’il est épuisé par les tensions récentes de son travail.. Y aurait-il un furet caché quelque part, comme le dirait Harold Pinter? Bref , émerge un malaise, physique, chez cet individu du cimetière, et avec une constance admirable, un sens de la mise en scène, de l’architecture, Mann, va relier et prolonger cet homme du cimetière à la figure trouble du Gondolier escroc et de sa gondole funèbre , auquel s’ajoute l’inquiétant garçon d ‘ascenseur, et pour finir le coiffeur italien, veritable embaumeur, avec ses fards et ses poudres et qui prépare le corps d’Aschenbach à une sépulture grotesque et colorée ,sorte de mannequin-cadavre presque clownesque . C’est ainsi que Mann construit un chemin morbide au héros. Ces individus-relais, ces figures sulfureuses contrariantes ouvrent le chemin de la mort et font le rappel du cimetière du début du récit.. annonciateur des ébranlements successifs et dévastateurs qui auront lieu à Venise, dans une lumière plus crue, plu franchement érotique et morbide…. .. il y a là, un jalon habilement placé en ouverture ensuite, avec délectation, Mann s’auto-caricature en parlant des dangers d’un art qui se corrompt , d’un art qui évolue mal chez cet écrivain Aschenbach Car, au départ, son art avait été brutal puis cédant aux sirènes de la facilité, voulant offrir ce qu’attendait un public plus large et pas difficile.. s’était affadi pour devenir un « académisme poli ».
On mesure toute l ‘auto-ironie suave de Mann livrant le fond de sa pensée, confessant son tourment homosexuel, par l’intermédiaire de son personnage fictif, inventé, d’Aschenbach pour analyser la folie dionysiaque et le désir d’orgie qui se déclenchent à la vue du jeune Tadzio! Ce vrai sabbat de tentations érotiques déchainées font craquer la statue si convenable de l’écrivain couvert d’ honneurs .On sait que pour Thomas Mann un écrivain = « fauteur de troubles »…

La chambre d’ami

Le 4 avril 1989

4 heures dans la nuit.

Le clocher de Sorèze sonne. Les rafales de vent dans cette vaste chambre nue, quasi inoccupée tout l’hiver, avec son prie-Dieu en moleskine cramoisie. L’air est froid, immobile. Les plis des draps grossiers sont humides, les rideaux lourds de velours frappé   sont bordés de glands. Le lit en bois ciré sombre est si haut qu’il faut presque l’escalader. La cheminée de marbre supporte une petite vierge de plâtre qui ressemble à une sucrerie et une croix d’ébène avec un brin de buis desséché glissé derrière la tête d’ivoire du Christ.

Au -dessus, une aquarelle de la Montagne Noire avec des chiures de mouches sur le coin gauche de la vitre.  Un lac pistache et quelques griffures d’encre brune. Le papier peint et ses bouquets de fleurettes est cloqué par endroit. Des traces de salpêtre au-dessus des plinthes à moitié décollées. Depuis deux heures, le lent coup de gong du clocher scande mon insomnie.

 Des tentures de lin beige masquant un cagibi ont tourné au jaune pisse. Le halo de lumière du globe, opaline, laisse un pan d’ombre dans l’encoignure la plus vide de la pièce. Le son alourdi, profond, isolé du clocher semble vibrer dans les couches d’air froid et y stagner. Le silence nocturne coule ensuite plus épais, noir, vertigineux.

 En me levant, approchant de la fenêtre, je discerne à travers les lattes des gros volets de bois,  un curieux  mélange de nuit, un obscur fouillis de larges feuilles de magnolia , une  arborescence sauvage très  dense, mal filtrée d’un vert cru électrique par le lampadaire de la ruelle . J’entends le souffle du vent d’Autan qui retombe soudain comme pour mieux me faire sentir les nappes figées de l’obscurité de cette chambre sépulcrale qui protège ma solitude et condense des vieilles pensées assez douces sur les prédécesseurs qui ont habité ici au XIX° siècle ; c’était une lignée austère de juristes ou magistrats. Sur le palier, un grand portrait goudronneux est suspendu sous la verrière . L’un d’eux  est représenté en pied, dans sa longue robe rouge à grandes manches, à revers bordés d’hermine. Il appuie sa main gauche sur plusieurs volumes de droit reliés cuir.  Il fut le conseiller de Guizot.

Je regarde le jardinet en contre-bas : des moellons et des tuiles cassées noir contre la muraille et quelques planches contre un début de porche emberlificoté dans du lierre. Je me souviens des étés lointains, avec les lézards gris et or immobiles au soleil sur les marches du perron. Mon ami -et sa femme qui ressemblait à Michelle Mercier- les propriétaires, passaient les après-midis entiers assis sur des fauteuils dépareillés Louis XIV au milieu de la pelouse, dans les taches lumineuses du magnolia ; ces deux-là restaient somnolents dans la lecture des journaux du coin, tandis que des oiseaux voletaient de branche en branche et que les quart d’heures sonnaient. La jeune femme commentait brièvement les faits divers les plus improbables en buvant un vin épais couleur sang de bœuf dans des verres à moutarde.

 Le soir, quand je revenais d’une promenade dans la forêt si sombre qu’elle en apparaissait vosgienne, le couple attendait sous le magnolia aux feuilles vernies pour sortir les flutes et ouvrir le champagne. Ces étés radieux ont disparu. Cette demeure a été vendue il y a un an au département du Tarn pour devenir un espace culturel multiconfessionnel.

Invitation à Antonioni

Pour revenir à » l’Avventura », le film a déplu à une partie du public à Cannes au festival ; Il y eut de sifflets à la projection officielle. Des critiques conformistes n’ont pas saisi la révolution du regard, de l’écriture_ cernant, enveloppant des êtres en proie aux caprices et pulsions de   leur désir. L’atmosphère angoissante née d’ un suspense policier non résolu(une femme disparait sur une petit île, jouée par la divine Léa Massari)   avait braqué pas mal de spectateurs, s’attendant à une énigme policière  traditionnelle  donc Léa Massari disparait sur une île rabotée par les vents et ne réapparait jamais- dans une autre version du scénario, Antonioni la faisait réapparaitre dans les dernières images du film..  Mais ce qui avait aussi déplu au public officiel c’est l’austère discours sur le Désir sexuel , ses tours et détours  , quand le passage fou du désir  s’accorde à  des paysages minéraux, pierreux, siciliens  depuis l‘ile de Panarea à la ville de Noto et ses escaliers baroques, jusqu ‘à ce  grand hôtel  labyrinthique à  Taormina.

Quand les   accès de désir, lents ou rapides, insidieux, affleurant, disparaissant, revenant, s’expriment sous une apparence froide, courtoise, toute de retenue et sous le masque d’une nonchalance un eu indifférente et don juanesque..  Alors Antonioni devient un génial capteur. Brulure froide, les liens s’inversent, attirances mystérieuses, l’autre devient inabordable… Il cerne ce qui couve de feu et de détresse en même temps dans le sentiment amoureux. Ce qu’il a de servitude humiliante ou d’accident improbable. L’écriture dense, littéraire, presque racinienne par l’image était nouvelle et si originale qu’elle dévoilait une nouvelle approche des sentiments par un architecte de chaque plan. Architecte avait été l’ambition du jeune Antonioni…dans « l’Avventura » il   tournait   superbement le dos à tous les clichés habituels sur le couple en difficulté quand on le suit avec une caméra… il se mettait à l’écoute de cette musique secrète, déchirée,   des silences du couple, de ce terrorisme du silence, de ce mur invisible qui se construit  soudain   et rejette chacun à sa solitude .Antonioni filme ces instants là comme personne. Mutisme qui devient soudain un chant tragique pur dans le mouvement d’un homme et d’une femme qui s’éloignent. C’est à la fois quotidien au fil des rues, et prend une dimension sacrée chez lui.  Plus tard, sur ces thèmes de la rencontre et de la fuite de soi-même Antonioni  réussit un autre sommet  avec un 16° film, vraiment superbe . C’est « Profession : reporter »(1975) avec un Jack Nicholson sobre, concentré,  filmé dans un désert africain puis dans la   ville de Barcelone puis sur  les routes  poussiéreuses du sud de l’Espagne.. Jack Nicholson a toujours dit que de toute sa filmographie, c’était son rôle préféré.

Chaque fois que je re-re regarde ce film, je suis stupéfait de ce chant du monde cette célébration des routes à platane, d’une soudaine vague sensuelle euphorique qui vous gifle face à un village en pleine réverbération de murs blancs. Il réussit aussi un couple éphémère, tendre, fragile,  joyeusement fragile pour exprimer    ce qu’il y a à la fois d’inextricablement noué entre le reporter changeant d’identité et la jeune fille rencontrée sur un banc, pas loin d’un monument de Gaudi. Film musical sur les paysages, sur les rues encombrées du centre-ville de Barcelone  il est aussi un grand film sur une attente métaphysique. Si quelques-uns parmi mes commentateurs peu familiers avec Antonioni pouvaient commencer leur initiation par ce film, je crois qu’ils pourraient mesurer la brulure éblouissante de cet art.

Un clown contre les catholiques rhénans

Récemment, une commentatrice, Margotte, a parlé d’un roman de Heinrich Böll, prix Nobel (1917-1985), » La grimace » qu’elle venait de lire.

 Dans ce roman publié en 1963, qui obtint un immense succès à l’époque en Allemagne, et  créa des polémiques, Böll intervenait directement dans un débat politique capital. Il mettait un scène un clown de 27 ans, athée, Hans Schnier, qui y trouvait « l’air catholique » irrespirable en Rhénanie, entre Bonn et Cologne, sa ville natale.

 Aujourd’hui, quand on lit ce roman ironique, voltairien, grinçant on a du mal à comprendre les enjeux et la question brulante que le roman posait au début des années soixante, dans la République Fédérale allemande du Chancelier Adenauer, dont la capitale politique était justement dans cette paisible ville au bord du Rhin, Bonn..

  Il y avait, depuis la fin des années 50, des querelles violentes opposant   la Socialistes (pour une laïcité ouverte) et les Chrétiens-démocrates-au pouvoir- (la CDU associée à la CSU bavaroise en protégeant les écoles confessionnelles) qui regroupait les deux grandes « Länder » catholiques, à savoir, la région de Rhénanie, et la région de la Bavière. Ces deux citadelles du catholicisme allemand dirigeaient le pays. Or, les socialistes du SPD, menaient une bataille pour réformer l’éducation qu’elle se démocratise, s’ouvre à tous et ne reste pas un privilège réservé à un élite dominée par l’enseignement catholique C’est donc sur fonds de cette querelle    que Böll construit son roman. En qualité d’homme de Gauche humaniste, toujours du côté des classes populaires Böll se bat évidemment pour une   université et des ouverte à tous. Il veut casser cet entre-soi catholique d’une grande bourgeoisie qui se réserve et s’adjuge les meilleures filières.

Ne pas tenir compte de ce contexte nous prive d’apprécier   le ton persifleur si réussi   de ce roman polémique.

Ce qu’il faut aussi savoir c’est que, à cette époque comme dans la nôtre, un catholique allemand est obligé par la loi à régler un impôt à son Länder. Il y a encore aujourd’hui un pouvoir fiscal de l’Eglise, ce qui nous semble à nous français, stupéfiant. Dans ces Länder catholiques, donc, l’Eglise lève un impôt auprès du fidèle. Cet argent versé contribue à hauteur de 7à 9% au fonctionnement global des Länder.  Une large partie est   destinée à  entretenir et développer  les écoles confessionnelles, les comités  caritatifs, etc.,

 Mais ce que vise Böll c’est une ambiance générale, un climat de privilège,une domination morale  de la CDU adenauerienne qui  s’acharne à reconstruire  des valeurs  et des normes qu’il juge, lui, l’écrivain,  asphyxiantes pour les jeunes générations.  Et en particulier l’encadrement strict de la sexualité des femmes (pas de sexualité hors mariage, interdiction de l’avortement, condamnation de l’homosexualité, surveillance des mouvements de jeunesse etc. etc.)  C’est donc quelque chose de bien concret, cette intrusion du catholicisme dans la vie de chaque citoyen, cette imbrication du religieux et du politique, cet « air catholique » qu’on respire partout dans cette région, le long du Rhin entre les notables, les dirigeants politiques, et qui est  selon Böll une tartufferie.

Entrons dans les détails de cette « grimace » .

 Il faut d’abord noter que le titre allemand « Ansichten eines clowns » est précis dans son orientation : « Opinions d’un clown » Le roman est un monologue. C’est uniquement la parole du seul personnage de Hans  que le lecteur entend.. Le héros, clown, raconte ses malheurs conjugaux et sa solitude quotidienne, dans une Allemagne de l’ouest fière de son miracle économique et de son conformisme béat et son refus de liquider le passé nazi.. La bourgeoisie catholique rhénane impose sa bonne conscience. Le livre s’ouvre, avec ce Hans qui sort de la gare de Bonn. Il a un genou abimé (il est tombé ivre  sur scène) des spectacles n’ont plus de succès, il ne fait plus rire ses publivs, il picole , il n’a plus d’argent. La cause ? Le départ de son unique grand amour, Marie la tendre, la catholique génereuse, qui s’est enfuie du domicile c pour vivre  avec un autre catholique. Ce clown athée, fils dévoyé d’une haute bourgeoisie d’affaires catholique, richissime (la fameuse lignée Schnier qui exploite   la lignite dans la région Rhénane) est   donc un  artiste « déclassé » aux yeux de ses parents car ils  ont honte de son métier comique, de sa révolte athée,  et aussi  de son navrant  « concubinage » qui a duré 6 ans .

Hans, dans sa déprime, a l’imagination fertile. Il  voit déjà Marie  à Rome, reçue pour une audience papale avec son nouveau mari, bon petit couple devenu  puant de  conformisme.

Hans rentre donc dans son triste appartement désert, claudiquant avec un genou mal en point, il  s’enfile des verres de  cognac sortis du frigo, se tasse dans  des bains trop longs, rumine sa déchéance ,  ses échecs .Physiquement , il est  mal ficelé dans un peignoir taché par le café qu’il renverse aussi sur ses chaussons .Un seul recours, le téléphone. Pour s’expliquer, se justifier, récriminer, aussi réclamer un peu d’argent, auprès de son imprésario, de son frère, de ses anciens amis de jeunesse qui « eux » ont réussi, plaider sa cause  auprès de  ses parents qui le méprisent et restent impitoyables. . Disons-le tout net : ce clown verse trop   souvent dans l’auto-apitoiement, et c’est tout l’art nuancé de Böll de ne pas faire de son héros en pleine débine le représentant et l’imagerie d’Épinal du Bien contre le Mal du reste de l’humanité. L’alcoolisme, le narcissisme du Clown ne sont pas cachés

 Mais son chagrin ne l’ empêche et ses plaintes ne l’empêchent   nullement de balancer des vérités  savoureuses, et de garder une lucidité su les travers   de la haute bourgeoisie allemande, sur Bonn capitale politique  et son « climat pour rentiers »

.Là, Böll est très fort pour  montrer par des centaines de petits détails concrets le philistinisme de sa famille, de ses amis, et la médiocrité morale  d’une bourgeoisie  qui  cache sous de belles paroles de charité un égoïsme absolu. Les morceaux d’anthologie sont constitués par une conversation téléphonique avec la mère, une visite du père dans l’appartement, des aperçus sur la jeunesse de Hans avec son frère Leo(excellentes scènes)  , et surtout  les souvenirs  mélancoliques,  fragiles,  embués de tendresse, de sa rencontre et de sa vie passée avec Marie. Savoureuses aussi sont les évocations des réceptions mondaines  de la Droite  entre politiques, députés ,prélats, et généraux qui étalent  finement une comédie de l’hypocrisie  suave   de ceux ayant sans cesse à la bouche  des valeurs religieuses qu’ils veulent imposer  au reste du pays.
Böll nous rappelle  au passage qu’ une partie du gouvernement  de cette société  qui veut reconstruire spirituellement et culturellement  le pays est aussi constituée d’anciens nazis recyclés,  des « collabos » bien répertoriés   recyclés désormais dans  les valeurs cathos du jour .Ne sont épargnés ni les ministres, ni les rédacteurs, ni les comités centraux catholiques, ni les fédérations nationales .Les discussions théologico-sociologiques sont pleines de verve.

La lucidité ironique de ce clown fait merveille dans la drôlerie amère, distillée par petites touches dans les dialogues.  En a un bon exemple quand le clown discute avec Kinkel, une éminence grise du catholicisme allemand, qui est soupçonné d’avoir placé chez lui en ornement de belles madones anciennes volées dans des églises baroques de Bavière.C’est  un homme pétillant de bonne humeur. Il demande au clown : « Qu’est-ce qui ne va pas ?

-Les catholiques me rendent nerveux, dis-je. Parce qu’ils ne jouent pas le jeu.

-Et les protestants ? demanda-t-il en riant.

–Ils me rendent malade avec l’étalage de leurs éternels problèmes de conscience.

-Et les athées ?

-Ils m’ennuient parce qu’ils ne parlent jamais que du bon Dieu.

–Et vous alors, qu’êtes-vous au juste ?

-Je suis un clown, dis-je, et pour l’instant meilleur que sa réputation. Mais il existe une créature catholique dont j’ai terriblement besoin : Marie, et c’est précisément elle que vous m’avez enlevée.

-Absurde Schnier ! Renoncez une bonne fois à cette idée de rapt. Nous vivons au vingtième siècle que diable ! »
Böll met aussi  en évidence ses  jeunes années  sous le nazisme avec des  épisodes traumatisants d’une enfance stricte, austère, répressive, avec des parents   tournés vers l’argent et le culte du « chef »,  image d’une bourgeoisie   que Sartre décrivait impitoyablement dans « l’enfance d’un chef ». 

Ce qui intéresse chez Böll c’est qu’il est lui-même t proche d un catholicisme de Gauche, très marqué par   le français  Bernanos- sa grande découverte. C’est donc  un bernanosien plein de colère qui tient la plume  contre ce qu’il appelle les « catholiques sociologiques » pour qui l’église est une machine de guerre  contre le revendications populaire, oublieuse du sort  des pauvres .Le catholicisme qu’il combat  est celui d’opportunistes et d’affairistes    qui se servent de l’Eglise et de la complicité active  du haut clergé  pour se placer au sommet de l’Etat .Chaque roman de Böll attaquait ainsi  une partie de l’establishment de Droite de la RFA.

Le grand critique littéraire Reich Ranicki(lui qui tantôt admirait un de ses livres, puis détestait le suivant)  s’est demandé si on lira encore Böll  dans le siècle prochain, tant ses écrits et ses  combats politiques sont liés à une actualité qui a disparu. Bonne question.

 On se souvient du   combat de Böll contre la presse à scandale Springer dans » l’honneur perdu de Katharina Blum », devenu un beau film de Schlöndorff. Ce récit et ce film sont étudiés aujourd’hui dans tous les lycées du pays comme exemplaires d’une dénonciation des ravages d’une certaine presse.  

Böll, prix Nobel- comme l’autre écrivain de Gauche Günter Grass- est-il si éloigné de nous ? Je n’en suis pas sûr. Pour preuve : quand j’ouvre cette semaine le journal « Le monde », j’apprends par le correspondant en Allemagne, et précisément à Cologne, qu’un grand nombre de catholiques allemands fervents se rendent dans les tribunaux pour notifier leur « sortie » officielle de l’église ; c’est une obligation administrative de nature fiscale. Ces cathos  refusent désormais de payer leur impôt à l’Eglise, à cause des scandales d’abus sexuels couverts depuis des années(comme en France)   par la hiérarchie catholique, notamment à Cologne ,par le cardinal Woelki. En Bavière, même chose. Cela remonte jusqu’à Rome, car le pape émérite Benoit XVI , Ratzinger, , bavarois,   aurait  dissimulé des  cas de  la pédocriminalité  dans l’archidiocèse de Munich.

Böll prophétique ? Il avait déjà, avait déjà diagnostiqué en son temps(1963)  les  germes des maladies morales souterraines   du catholicisme dans sa région.

Lecture agitée de « L’ idiot » de Dostoïevski

« Traîner l’intimité de mon âme et une jolie description de mes sentiments sur leur marché littéraire serait à mes yeux une inconvenance et une bassesse. Je prévois cependant, non sans déplaisir, qu’il sera probablement impossible d’éviter complétement les descriptions des sentiments et les réflexions (peut-être même vulgaires) tant tout travail littéraire démoralise l’homme, même entrepris uniquement pour soi. »

Extrait de » L’adolescent » de Dostoïevski, cité en exergue par Claude Simon (bon lecteur de cet auteur) dans son roman « Le jardin des Plantes ».

Je viens de relire « l’idiot » de Dostoïevski. Je dois avouer qu’il y a plus de trente ans, j’avais laissé tomber le roman au beau milieu. Et j’en avais gardé une mauvaise conscience face au jugement quasi universel qui tient ce texte pour un des sommets de cet auteur.   Je ne dois pas cacher combien de difficultés et d’agacements j’ai éprouvé pendant cette lecture : des pages mélodramatiques, des tartines idéologiques et théologiques assommantes pour nous  inciter  à penser qu’il n’y a de salut que dans l’église orthodoxe russe surtout  celle des « vieux croyants »  contre les catholiques de cet affreux Occident à vomir,  plein de libéraux, auquel s’ajoute  le Vatican et sa volonté politique de pure domination.

 Au milieu du roman je me suis dit: que de scènes d’exaltation soudaines, de retournements de situation fiévreux, d’accès de paranoïa,  de lettres calomnieuses tombées au bon moment, de rumeurs qui se croisent et si peu convaincantes. Ajoutez   un climat général d’hystérie, des  personnages masculins invraisemblables de contradictions, comme ce Lebedev, parasite grivois, sans scrupule qui soudain devient un type plein de compassion  et qui change de conduite comme on change de chemise Ou ce Rogojine  si fascinant dans la grande scène de l’argent jeté au feu par  Nastasia Filipovna ,Rogojine, même âge que le Prince, qui balance  entre la franche  crapule cynique pour devenir  un type bourrelé de remords , qui peut y   croire ?   Et puis, au milieu de cette farandole de déséquilibrés, de fiancés opportunistes, de vrais cyniques, de gentils mondains fades ,  apparait ce prince Mychkine et son auréole de bonté. C’est lui le pivot du roman l’apparition,   l’homme radicalement différent. Cet épileptique( comme Dostoïevski) a des visions et des extases soudaines grâce à sa maladie.   Revenu de Suisse à Saint-Pétersbourg, on le dit « guéri ».Il déconcerte     par sa  douceur,  sa serviabilité,  son   amour sans limite, sa franchise, sa sincérité,  écoute des autres .Cependant  il aime en même temps  d’amour Aglaïa et Nastasia mais visiblement sans pulsions sexuelles. Timidité, changements d’humeur brusques, indécisions, distraction soudaine, et surtout il est saisi par  un sentiment émerveillé de la vie qui le fait prendre pour un simple d’esprit, un « idiot » au sens fort.

 Au milieu des égoïsmes rivaux qui se cristallisent autour de la famille Epantchine,  il y a un autre pôle d’attraction :Nastassia Philipovna, vraiment le plus grand personnage féminin imaginé par Dostoïevski !Ce personnage sauve le roman de ses facilités et ses sermons-tunnel.  Je trouve même qu’il règne sur tout le roman davantage que ce maladroit et bafouilleux  Prince Mychkine qui provoque des catastrophes par ses indécisions et ses revirements.

 Nastassia   fut une orpheline violée à 16 ans par Tostki qui l’élève loin du monde ; c’est une femme « déchue » aux yeux de certains, mais l’auteur, dans les meilleures scènes, la présente plus forte, plus courageuse, plus libre, exigeante que les autres. La soif de compassion de l’idiot pèse peu face à la conquête de liberté si  dynamique  de Nastassia. C’est l’intérêt du roman ces portraits féminins. Pratiquement tous réussis, complexes, dans ce monde où le plaisir d’humilier, de rabaisser devient un manège masculin mécanique 

 La jeune Aglaïa aussi, fascine . Elle cherche à échapper au petit confort d’un bon parti bourgeois prévu par ses parents ? . elle est traversée par une inquiétude, des  tourments,  et en elle  s’exprime  une secrète angoisse très bien suggérée. Quel beau personnage. Les hardiesses des personnages féminins contrastent   au milieu de tant de personnages masculins grotesques ou falots.

  Il est évident que le défi de Dostoïevski était presque impossible à tenir : présenter le portrait d’un homme « « positivement beau », et comparable au Christ. Le Christ est un homme décidé, en mission. Et le prince   parait faible   distrait, inadapté, à côté de la plaque. Je comprends assez l’aveu de Dostoïevski :

«Je suis mécontent de mon roman jusqu’au dégoût, écrit-il lorsqu’il travaille à l’Idiot. Je me suis terriblement efforcé de travailler, mais je n’ai pas pu : j’ai le cœur malade. A présent, je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le roman, je me remettrai ; sinon je suis perdu. » Ce qui frappe le plus dans ce roman, c’est que Mychkine se comporte avec une absurdité incroyable face à deux femmes qu’il aime. Il finit par déclencher la catastrophe finale et l’assassinat   dans une succession de retournements invraisemblables et pas expliqués, car les trous, les ombres, sont indissociables de cet art.  Honnêtement, je trouve que cet homme « bon » ne fait pas grand-chose de bon autour de lui.

Enfin, Dostoïevski a souvent répété qu’il avait été influencé par Balzac. Exact. Pour le pire et le meilleur. On  trouve chez lui  évidemment  les ficelle du feuilletoniste Balzac : les retournements de situations artificiels, l’introduction d’un nouveau personnage quand l’intérêt faiblit,  une relance de l’intrigue par de nouveaux personnages sans grand intérêt,   des intrigues secondaires inabouties, des effets de contraste systématiques avec le bon contre le méchant, la vertueuse contre le cynique,  etc.. Une surchauffe énergétique des passions qui devient pénible dans son systématisme, des amants interchangeables et insipides Il a donc   pris aussi à Balzac une présentation  des faiblesses des hommes face aux femmes victorieuses .Enfin la multiplication des coups de théâtre  « pour le suspense »  au détriment  de  la vraisemblance, et  le recours à   d’innombrables  digressions(chez Balzac ce  sont les  descriptions, et chez D.  ce sont des tirades sur les nihilistes, sur la peine de mort,  sur des faits divers découpés dans les journaux), enfin un gout du pathétique et du mélo qui s’exprime dans de multiples  « crises » où tous les personnages s’agitent comme des pantins pour  former une danse  lugubre et loufoque.. Vraiment, je préfère les  œuvres  courtes comme » l’éternel mari » ou « le joueur » .

La villa

J’aime les villas, surtout les villas bretonnes. Dans les années 90 j’en louais une différente chaque été, presque toujours en Bretagne nord. Simplement j’en changeais   pour humer des nouveaux ameublements, découvrir des vaisselles anciennes, des mauvaises peintures , de gros bahuts bretons  .


Je me souviens notamment d’une villa avec sous-sol habitable, frise de céramique, balcons vert bouteille et encorbellement en briques à Saint-Lunaire, avec un minuscule jardin aux buis taillés. Dans la cuisine immense, de hauts placards à grosses clés  protégeaient des  plats ovales  pour fruits de mer, des soupières en faïence, et aussi  de mystérieuses  graines dans des pots à moutarde .Dans  les tiroirs une collection d’ustensiles métalliques ressemblaient à des instruments chirurgicaux, pour décortiquer tourteaux bulots, araignées de mer  et bigorneaux .


Sur la table  Formica  de la cuisine , nous aimions, les enfants et moi,  disposer ,sur une toile cirée écossaise , un assortiment d’assiettes anciennes à dessert,  décorées avec des gravures des fables de La Fontaine .Le  jardin minuscule et sa pelouse  desséchée ouvrait sur la mer. Dans la véranda, il y avait un téléviseur détraqué et poussiéreux et des sièges aluminium en nylon sur lesquelles ont avait empilé des revues de moto. Complicité chaleureuse des choses muettes.  Un amoncèlement de boites de jeux genre Monopoly ou jeu de l’oie occupait le dessus d’une commode en pin dont il manquait les tiroirs Il y avait également une armoires à pharmacie aux angles rouillés avec à l’intérieur des  flacons de crème solaire, des bâtonnets ouatés, et plusieurs  tubes racornis de nitrate d’éconazole.

-Il devaient avoir des mycoses ! dit ma femme.
 Mais ce qui m’attirait, c’était ce que je nommais des « indices » laissés par les familles qui avait nous avaient précédé., comme ces éraflures et traces de caoutchouc laissées sur les plinthes d’un couloir, ce qui suggérait qu’un enfant avait circulé comme un fou avec un tricycle. Ou bien les espaces jaunis dans un mur qui signalaient des déplacements de meubles, des cadres ôtés, une bibliothèque déplacée. Ou la tache grasse au-dessus d’un lit, sur le mur, car quelqu’un appuyé sa tête et ses cheveux en lisant avant de s’endormir.

 La voisine qui possédait les clés m’avait indiqué où se trouvait la bouteille de Butane de rechange dans le garage. Pendant que je manipulai des masques de plongée sous- marine au caoutchouc fendillé cette femme me déclara :

-Depuis le cancer affreux de son mari, il y a trois ans, Madame Legrelle ne vient plus, je ne vois même plus les deux grands enfants non plus, eux que j’ai connu tout petits . Je me demande ce qu’ils deviennent à Châteaudun.  Son mari était ingénieur » en quelque chose.Il était fou de son voilier ! 

Je ne sais pas pourquoi, cette information m’intrigua. Je n’en parlai pas à ma famille. Mais de retour dans le grand salon, devant la baie vitrée, je trouvai que la lumière sur la mer avait pris une qualité différente. C’était un peu comme si la voisine m’avait confié, avec le fantôme de cet homme ravagé par un cancer, un secret   qui ne devait appartenir qu’à moi et qui se collait à moi.

  Je scrutai donc trois   photos de vacances   posées sur le piano droit pour y déceler un signe du malheur On y voyait la famille entière, avec des pulls marins. Ils avaient tous un sourire de commande    sur le pont d’un voilier.  Sur une des photos, dans un cadre d’argent, un jeune garçon brandissait quelque chose de gluant qui ressemblait à un poulpe. La femme, mince, jeune, en maillot deux pièces à pois, allongée dans un transat, exhibait un ventre lisse et clair en tenant ses lunettes de soleil à bout de bras.il y avait des buis derrière elle. Son mari, lui, massif, poilu, âgé, en polo noir, un vrai taureau, avec bras musclés, cheveux en brosse, rouflaquettes, était penché vers elle pour lui montrer quelque chose qu’il tenait dans la main. J’étais surtout intrigué par les sourcils énormes de cet « ingénieur en quelque chose ». Il faisait songer à une créature de Neandertal habillée Ralph Lauren. Ce couple   ne paraissait pas du tout assorti. En passant, ma femme jeta un œil sur la photo et dit : – la jeune garce et le vieux salaud ! 

J’ajoutai :

-Je ne les vois pas baiser ensemble.

J ’errais un moment d’une pièce à l’autre, passant de la cuisine lumineuse et océanique jusqu’à une pièce vide à l ‘autre bout du couloir, une ancienne chambre avec son papier peint fleuri. J’essayais de retrouver une villa de vacances, mais non, un voile la couvrait. Il y avait simplement trois ou quatre nounours dans un fauteuil de rotin et une vieille valise de tissu, fermée à clé et qui m’attirait.   J’examinai chaque pièce    comme si une pellicule de poussière et de néant avait rongé cette famille souriante habillée chère, prisonnière ad vitam aeternam des photos kodachrome sur le piano. Désormais, j’évoluais dans ce qui était devenu « la maison du malheur »

Quand le matin, ,j’entendais  les cris de mes enfants dans la cuisine, au milieu de bruits de vaisselle, quand je croisais ma femme sortant demie nue de la salle de bain, guillerette, embrasseuse, j’avais le sentiment que ma famille  avait le privilège  de vivre dans un versant ensoleillé  et innocent de la vie  qui m’était refusé .Je stagnai  dans les parages des vies qui s’effacent .Il était difficile d lutter contre ce sentiment qui nous affirme en secret que les photos  nous avertissent que nos vies sont   si éphémères   qu’elles s’estompent déjà au beau milieu de nos vacances. Il suffit de retourner le cliché et nous disparaissons même avant notre propre mort, au milieu d’une petite famille enjouée qui s’éclabousse dans les vaguelettes tandis que la temps s’annonce beau sur toute la zone côtière et qu’on achète des langoustines.

 Même les beaux yeux clairs de la jeune fille de l’Agence, qui est passée aujourd’hui, venue voir « si tout allait bien » dans ma nouvelle villa  , n’a pas complétement fait disparaitre    le rythme invisible mais lancinant  de mes appréhensions  cachées.


 

Surgissement de Houellebecq et « La Nausée » de Sartre

   Ce qui trouble dans Houellebecq c’est sa façon dont il bouscula le paysage littéraire français. Aujourd’hui l’Europe entière veut le lire et le questionner comme un maitre à penser notre époque.

  Je me souviens de ma lecture   du roman « Extension du domaine de la lutte », publié en 1994(aux éditions Nadeau ne l’oublions pas…)  C’est le choc, un vrai ! C’est   une agression absolue contre l’époque et son ronron littéraire, j’ai vécu ça comme un trou de cigarette dans la toile cirée littéraire, enfin un écrivain surgissait qui disait que la société française était en dépression et que cet homme seul, anonyme dans la foule (qui intéressait  tant Simenon) était en danger de mort sociale et ce diagnostic médico-sociologique s’accompagnait -étonnant-  d’un mépris absolu pour un   emballage stylistique  plaisant.  Aucune quelconque séduction : pas même d’écriture blanche, pas de couleur du tout.  Il écrit moche mais pratique.

Et ce qui trouble aujourd’hui, c’est quand je lis le dossier de presse de « La nausée » de Sartre. Il fait en 1938 le même effet que Houellebecq en 1994.  Écoutons Edmond Jaloux un des plus fins critiques de l’époque : « Aucun livre, me semble-t-il-, n’a versé à son lecteur une pareille somme de dégout. Cependant une lumière bizarre perce peu à peu dans les ténèbres de ce roman (..) Il faut lire « la Nausée » pour voir à quel degré d’angoisse et de douleur peut aboutir cette recherche éperdue de la notion d’être. Il s’y ajoute, je le répète, le monde moderne avec toutes ses failles et toutes ses déficiences, avec ce chaos général ù il est si difficile de s’orienter. » troublant constat, on pourrait dire la même chose du premier Houellebecq.

 Jaloux aurait pu en dire autant de deux premiers romans de Houellebecq. Phrases dissolvantes comme un flacon d’acide, brutales pour parler sexe et déprime, phrases nues et si exactes pour parler misère sociale de l’homme anonyme dans les grands ensembles, et ce marmonnement las d’un dépressif si surprenant pour dénoncer les duperies, mensonges, comédies que la société se donne du matin jusqu’au soir . Ni plainte ni auto compassion narcissique. Aucune fureur magistrale à la Thomas Bernhard, aucun effet lyrique argot  popu à la Céline, mais un diagnostic griffonné d’un naufragé social, sorte de gilet jaune seul à son carrefour en plein vent.  


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Vivons 2022 !

Oh, mes sœurs, mes chéries, notre vie n’est pas encore terminée. Vivons !
Olga, Acte IV.Les trois soeurs de Anton Tchekhov

Meilleurs vœux à mes fidèles.

A propos des « gestes barrière » .

Je suis absolument et résolument  pour les « gestes barrière ».

Je vais les appliquer impitoyablement contre les éditorialistes qui postillonnent du Zemmour  à la télévision chaque soir , contre les talibans de l’écologie, les chauffeurs de taxi qui ne répondent rien quand on leur dit bonjour en pénétrant dans leur véhicule .Gestes barrière  contre les écrivains qui mettent » leurs tripes  sur la table » dans leurs écrits   , transformant la littérature en  boucherie-charcuterie,  contre les chefs  politiques qui veulent faire péter la planète, gestes-barrière  aussi contre  les non-vaccinés complotistes qui sont prêts à en venir aux coups,  contre    les restaurateurs malouins qui versent une bouillie blanche farineuse sur des moules en  appelant ça de la crème normande, gestes barrière contre ceux qui programment chaque année Ben Hur à la tv, contre   la banquière qui veut à chaque rendez-vous me   vendre un crédit-obsèques, ou contre   les médecins qui vous donnent un rendez-vous et vous laissent trois quart d’heure dans une salle d’attente avec un vieux numéro dépenaillé de Paris-Match .Enfin ,dans la foulée, je ‘en prends aux objets, j’en veux  aux tables de bistrots qu’il faut toujours caler avec un bout de carton. La  table bancale de bistrot  exerce alors une influence hégémonique désastreuse sur le cours de mes pensées et perturbe l’ensemble de mon petit champ culturel. Vous voyez que philosophiquement je m’élève d’un cran.  Enfin je voudrais réussir un geste barrière définitif, violent, étincelant, contre les mauvais souvenirs de mon enfance en pension dans l’Orne mais ils reviennent sous forme de cauchemar. Les salauds.

« Vers l’abîme » un roman d’Erich Kästner, le  Berlin  volcanique des années 30

 Voici un roman époustouflant, brûlé par les nazis.

Dans un café de Berlin Jakob Fabian, journaliste,32 ans, lit les gros titres des journaux du soir. Nous sommes dans les années 20-30, Berlin ville électrique, sillonnée de tramways, sorte de Babylone chaotique, grouillante de riches à gros cigares immortalisés par les dessins de Grosz ou les peintures d’Otto Dix, qui achètent tout, femmes, immeubles, cabarets, journaux. Ils marchandent tout, et dans une marée d’innombrables pauvres et d’infirmes, ville barbouillée de lumières, avec ses cafés enfumés, ses hôtels de passe, ses pensions de famille avec logeuses méfiantes, ses ateliers d’artiste pour petites orgies entre amis, ses cabarets avec un public chahuteur, ses masses d’ouvriers qui manifestent, cernés par des policiers à cheval.

Grosz

A la manière des scènes crues, façon Brecht, le personnage de Jakob Fabian, journaliste et publicitaire devenu chômeur, sillonne les quartiers, de jour comme de nuit, vaguement compatissant aux malheurs d’un vieil homme, mais le plus souvent, voyeur , sarcastique, voire cynique, en profitant des femmes , tantôt  écoutant,   tantôt  sermonnant. On comprend qu’il est vaguement de Gauche mais surtout pacifiste, croisant sur les trottoirs tant de gueules cassées, d’infirmes laissés à l’abandon, anciens de 14-18.

Erich Kastner (1899-1974), l’auteur fut jeune journaliste dans un quotidien berlinois.  Comme son héros Jakob Fabian il déambula dans tous les quartiers de Berlin. Il inclut dans sa prose des faits divers, des itinéraires de trams, des poèmes, des chansons populaires, des dialogues entendus dans toutes les couches sociales. Il réussit un portrait d’une bourgeoise affamée de sexe Irene Moll (qui serait un portrait de la chanteuse de variétés Rosa Valetti), ou des liaisons lesbiennes chasses-croisés sexuels, ballet d’entremetteurs et de voyeurs, tout ça forme une danse « Vers l’abime », avec patrons qui ne cessent « d’allonger les secrétaires sur leur bureau » et opéra de 4 sous dans les rues : drogue, alcool, prostitution, bagarres de rues entre communistes et ceux qui deviendront les chemises brunes.

Kästner a travers le regard du jeune Fabian dresse un bilan terrible de cette époque : l’échec de la République et la montée du nazisme.  Fabian, et son ami Labude (qui serait selon certains critiques un portrait de Walter Benjamin) assistent aux bagarres qui opposent ouvriers et partisans d’Hitler. Ils voient s’installer et grandir colère haine et désespoir dans les classes populaires. peu de compassion, pas de se sentimentalisme seulement une belle lettre  digne de la mère de Fabian rompt la sarabande . 

« Vers l’abîme », publié en 1931, avec des coupes, a fait scandale. Sa liberté de ton pour parler de sexualité, a choqué une partie de la presse bourgeoise.

 Cette vue d’une Sodome et Gomorrhe ressemble à un tourbillon bruyant, expressionniste, décadré et répond assez exactement au futurisme allemand tel qu’il est pratiqué par Alfred Döblin dans « Berlin Alexanderplatz » de 1929. Rien n’est statique, vision brute qui soumet l’art à la vie grouillante. Il y a un art du montage cinématographique accéléré du Tiergarten à Grünewald, apparait une ville Moloch qui absorbe et dévore chaque existence et la rend anonyme, dérisoire, éphémère. Seul le mouvement compte d’où perce une idée du chaos du monde avec grandes gares, trains de nuit, ruelles tordues, filles perdues, ricanements de fêtards au bord d’un canal pour suicidés. L’eau noire de la Spree métamorphose les personnages en ombres vacillantes qui ne sont plus que reflets.

 Magie d’une écriture mobile. Malgré une vision misogyne de Kästner le roman dresse un bilan terrible de cette époque : l’échec de la République et la montée du nazisme. Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, Kästner fut interdit, considéré comme décadent. Son roman fut brulé avec ceux de Heinrich et Thomas Mann, de Zweig, de Freud, etc…

Otto Dix

Il raconte cet épisode :  » En l’an 1933 mes livres furent brûlés en grande pompe funèbre sur la place de Berlin près de l’opéra, par un certain monsieur Goebbels . Le nom de 24 écrivains allemands, qui devaient être à jamais symboliquement effacés, furent par lui triomphalement proclamés. J’étais le seul des 24 écrivains qui me déplaçai pour assister à cette mise en scène éhontée d’un bûcher pour livres. Je me trouvais près de l’université, coincé entre des étudiants en uniforme de SA , la fleur de la nation , et là , je vis nos ouvrages s’envoler vers les flammes étincelantes et j’entendis des tirades prétentieuses du nabot hypocrite et menteur(Goebbels)  . Un temps d’enterrement régnait sur la ville. La tête brisée d’un buste de Magnus Hirschfeld avait été fichée sur une longue perche qui se balançait de droite et de gauche dans les airs, au-dessus de la foule muette. C’était écœurant. Soudain, une voix de femme retentit :  » Mais c’est Kästner !  il est là !  » c’était une jeune artiste de cabaret qui en se faufilant dans la foule avec un collègue et en m’apercevant là, n’avait pu retenir cette expression de surprise. Je me sentis extrêmement mal à l’aise ; mais il ne se passa rien (et pourtant à cette époque, il s’en passait des choses). Les livres continuaient à voler vers les flammes. Les tirades du nabot hypocrite et menteur résonnaient toujours. Et les visages de la garde brune des étudiants, avec leur jugulaire sous le menton, ne s’étaient pas détournés. Ils regardaient toujours en direction des flammes et du petit démon gesticulant et psalmodiant. Au cours des années suivantes, je ne vis plus mes livres en public, que les rares fois où je me trouvais à l’étranger. A Copenhague, à Zurich, à Londres. C’est un sentiment extraordinaire que d’être un auteur interdit et de ne plus voir ses livres sur les étagères des bibliothèques où dans les vitrines des librairies. Dans aucune ville de mon pays natal. Pas même dans la ville où j’étais né. Pas même à Noël, lorsque les allemands courent les rues enneigées à la recherche de cadeaux. »

Les dictionnaires précisent qu’interdit en 1933, Kästner -émigré de l’intérieur- reçoit cependant une autorisation spéciale pour travailler sous pseudo à des scénarios de films dont « Münchhausen » (1943). Il a été arrêté deux fois par la Gestapo et a été exclu de l’Union des écrivains. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erich Kästner s’installe à Munich, où il dirige le supplément culturel du « Neue Zeitung » ainsi que la collection Pinguin pour enfants et adolescents.

Les années qu’il passa à Berlin de 1927 à la fin de la République de Weimar en 1933 sont littérairement les plus productives pour Kästner. En quelques années, il se hisse au rang des plus grandes figures intellectuelles de Berlin. Il publie ses poèmes, ses gloses, ses reportages et ses récits dans différents périodiques. Rédacteur du journal de la gauche démocrate « Neue Leipziger Zeitung », Erich Kästner collabore aux journaux « Weltbühne, » » Berliner Tageblatt » et « Frankfurter Zeitung. »

On lui doit notamment un grand nombre de poèmes contre le militarisme et des chansons pour les cabarets berlinois.

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Extrait:

 Fabian fit une promenade.il n’y avait   pas grand monde. Au coin des rues, quelques prostituées fumaient d’un air morose. Les tramways rentraient au dépôt. Il s’arrêta sur le pont et baissa les yeux vers le fleuve. Les lampes à arc s’y reflétaient en tremblant, on aurait dit une succession de petites lunes tombées dans l’eau. Le fleuve était large. Sur les collines qui entouraient la ville brillaient une multitude de lumières papillotantes. »

Aujourd’hui on peut lire ce roman en collection 10/18 avec des postfaces passionnantes.

Chère Virginia…

Virginia Woolf, dernière lumière d’été
« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf
Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.
Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement. Rendons hommage à cette oeuvre aquatique, fluide, lumineuse, et qui fait miroiter les sensations fugaces et les couches profondes de l’être.


Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Un Marquet

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.
Et le théâtre dans tout ça?…
Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».

Un jour de vent, de John Lavery
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Virginia Woolf

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Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.