Mes étés avec Bergman

 Au cours des années 70 ,8O, 90, quand je restais à Paris en Juillet et Aout à travailler au journal, j’avais pris l’habitude de me rendre au cinéma Saint-André des Arts. On y projetait les films d’Ingmar Bergman. Je préférais nettement les films noirs et blancs, depuis « Ville portuaire »(1948) jusqu’à « La honte » (1968) . J’évitais les films en couleurs, notamment les rouges velours insistants et les rouges sang de « Cris et chuchotements » (1973) avec le corps en agonie d’Harriet Andersson ou bien   cette languissante « Sonate d’automne » avec Ingrid Bergman pianiste célèbre qui martyrise sa fille jouée par Liv Ullmann.

Je préférais la période libre, jouisseuse, découvreuse, du jeune cinéaste Bergman avec son béret basque ; période  qui va de « Monika »(1953) avec la liberté érotique de la jeune Harriet Andersson en camping sur une île  au bord de la Baltique , jusqu’à  l’exploration proustienne de « Les fraises sauvages » (1957) et ses deux rêves cauchemars qui sont parmi les plus beaux de toute l’histoire du cinéma    

« Mes cauchemars sont toujours noyés, inondés de soleil et je hais les régions méditerranéennes justement pour cette raison. Quand je vois un ciel infini sans nuage, je me dis, tiens c’est peut-être la fin de notre planète. » (Entretien de Bergman avec Stig Björkman)

 Chaque année, donc, je revoyais mes films préférés d’abord : « L’Attente des femmes (Kvinnors väntan)  sorti en 1952. Ce film fut présenté dans la sélection officielle du Festival de Venise (1953).  Aujourd’hui encore c’est un film méconnu et sous-estimé. Comme souvent, Bergman montre les hommes avec leur égoïsme et leurs petitesses, et surtout  les femmes avec leur appétit de vivre, leur humour si  libre,  et leurs rêves inaboutis .

 L’intrigue est simple. Cinq femmes (de générations différentes) attendent le retour de leurs maris et une son fiancé.  En attendant le bateau le samedi soir , elles se rappellent tour à tour le moment de leur « révélation », le moment où elles ont compris que l’amour n’était pas le conte de fées dont elles avaient rêvé, et que la vie allait être une longue route semée d’embûches. Construction brillante, justesse et profondeur psychologique, humour   et sarcasmes des répliques,  mais surtout  la  mise en scène  scrute, sonde,  explore les  comédiennes, les corps féminins. A l’inverse de « Persona » ou du « Silence »,tournés avec le chef-opérateur Sven Nykvist qui serre le cadre sur les visages et les enferme , les cadenasse le   chef-opérateur Gunnar Fischer si inventif ouvre sa camera aux émotions que le paysage doit exprimer. Voir « jeux d’été » ci dessous

  Dans cette période Gunnar Fisher   a le génie de capturer la splendeur de  l’été suédois, ses îles,ses routes forestières,  ses lumières orageuses changeantes,  ses routes noires et droites qui coupent d’immenses forets (« Les fraises sauvages » et sa voiture-cercueil noire et luisante ). Gunnar Fisher ne sépare pas les personnages des paysages, souvent océaniques.

 Rochers tortueux et noirs pour les scènes dramatiques(« Voir « le septième sceau »)  avec eau hargneuse  ou mer plate et lourde comme du mercure-et  tumulte inquiétant des vagues (« voir l’accident du plongeur dans   « Jeux d’été »).


La camera de Fischer   capte avec beaucoup de romantisme et d’inspiration les comédies de mœurs si brillantes et drôles de « Sourires d’une nuit d’été »,  film mal accueilli à sa sortie en 1955 et qui se révèle pourtant un des plus exquises marivaudages  de Bergman.  Là où Fischer excelle c’est pour  saisir  les solitudes près de l’eau, le fourmillement lumineux et radieux  d’un sous-bois (« les fraises sauvages ») ou  la fournaise d’un plein midi sur un cortège de pénitents en train de se fouetter(« Septième sceau »)  ou  l’asile nu et inquiétant  d’un promontoire rocheux (« Monika »)  pour magnifier à rebours l’éclat sensuel  et même l’ivresse du corps et l’impudique ,radieuse , juvénile  d’Harriet Andersson

Dans « Le septième sceau » il sait jouer des contrastes violents du contre-jour  pour scène démoniaque, ou s’attarde  sur  le noir d’une prunelle, ou le  grillage qui  met en évidence le  masque blanc  de cette Mort pour, le temps d’un éclair, faire pressentir l’agonie.

Fischer  éclaire d’une intensité lumineuse absolue  la reverberation de plâtre  de la Mort qui joue aux échecs avec le chevalier Antonius Block .Il  arrache de grands morceaux de ténèbres dans la foret  « Le visage »(1958)  et  marque l’hypocrisie des notables dans des contrastes raffinés.  Dans cette comédie grinçante et pleine de maléfices vrais et faux les rapports sont tordus entre les comédiens marginaux et la bonne bourgeoisie guindée qui méprise les saltimbanques (Bergman se venge des notables de Malmö où sa troupe de théâtre a travaillé). Fischer sait aussi disposer des lumières furtives qui éclairent la scélératesse et la dissimulation de truands et de brigands dans une auberge dans « Le septième sceau » .

Le sommet du travail de Fischer est à mon sens dans le premier rêve des « Fraises sauvages » quand le professeur Borg, joué par le cinéaste Victor Sjöström fait un rêve fort désagréable au début du film. Il dit en voix off « Le soleil était très fort. Il dessinait des ombres noires et tranchantes. Mais il ne chauffait pas, j’avais un peu froid. J’arrivais devant l’enseigne d’un magasin d’optique : une immense montre indiquant toujours exactement l’heure, mais à mon grand étonnement, je remarquai ce matin-là que les aiguilles de la montre avaient disparu ».  Dans les images qui suivent, le vieux docteur est saisi d’angoisse, s’appuie sur un mur, puis voit un homme qui lui tourne le dos, puis se retourne et on découvre que ce passant n’a pas de visage et s’écroule comme s’il n’était fait que de poussière et d’un tas de vêtements. Puis cortège funèbre, corbillard qui brise une roue, cercueil qui tombe, une main sort des planches cassées. Ici, Fischer réussit avec une force inouïe à récréer l’enchaînement et la pulsion onirique qui produit l’angoisse.

Enfin, ce qui m’a toujours plu dans l’association de Bergman et de l’opérateur Fischer c’est que tous deux  réussissent à donner aux étés suédois  une saveur ineffable ,la joie éphémère de l’instant,  un pétulance juvénile, et en même temps une nostalgie de l’enfance. Nous avons l’immobilité muette du midi de l’été, les moments de silence tranquille, de plénitude et  aussi l’abime et l’apocalypse que cachent la mer. Fischer a filmé    le charme volatile des baignades ensoleillées avant les drames de la maturité.

Quand je me souviens des films   de Bergman, c’est d’abord des visages des femmes ,parfois  surexposés, parfois  dans une pénombre qui surprend un secret ;voir aussi  la gaminerie érotique  de « sourires d’une nuit d’été » ou   le désir charnel  à l’état nu du visage  et du regard de Harriet Andersson face à la caméra dans un plan fixe assez incroyable  dans « Monika » dont Jean-Luc Godard s’est inspiré dans ses premiers films.  Fischer  et Bergman jouent avec des  durées si réussies  que les passages de l’ombre, du soleil, des émotions, deviennent des musiques du visage de la femme.

Harriet Andersson et son regard camera qui a fait couler beaucoup d’encre aux « cahiers du cinéma »/.

Pourquoi Bergman s’est -il séparé de Gunnar Fischer au profit de Sven Nykvist en 1960 après le tournage de « l’œil du Diable » ?

Bergman confesse et reconnait des années plus tard qu’il était devenu injustement tyrannique avec Fischer. Fischer réplique  avec pudeur que Bergman avait trouvé un chef-opérateur qui lui convenait mieux et qu’il était peut-être meilleur. Ce qui est généreux mais faux.

Personnellement les constructions abstraites, géométriques qu’impose Nykvist, son gout des murs nus ,lisses et blancs me font penser qu’il fait entrer l’univers de Bergman dans un  genre clinique .Voir « Persona ». Il travaille en  gros plans pour la télévision. De plus, ses  somptueuses fresques  de couleurs riches et rembranesques de «  « Fanny et Alexandre » m’ennuient. C’est un pittoresque bigarré et surchargé.

Je préfère le lyrisme si inventif  de Fischer.

Bien sûr, Nykvist et Bergman ont expérimenté de nombreuses techniques de lumière, narrative ou symbolique, en particulier dans » Persona. »

Cependant les désordres d’un coup de vent, le passage de nuages plombés ou ardoisés, la profusion des lumières douces qui envahissent l’espace marin ou une réunion familiale heureuse (« Les fraises sauvages »), les ondulations merveilleuses   d’un sous-bois, ou la magie surréaliste d’une place déserte dans une ville vide e en plein été restent pour moi des sommets du cinéma bergmanien cette première  période.

Journal d’un curé de campagne, ou décrire l’invisible

 Relire aujourd’hui « Journal d’un curé de campagne » ,  est-ce un anachronisme ? Une provocation ? Un paradoxe ?  Une vieillerie sortie du grenier catho ? Je ne crois pas. Qu’on soit croyant ou non, le texte frappe par sa sincérité nue, quelque chose d’écorché et d’ardent. L’image d’un homme jeune, se débattant dans la solitude et allant vers sa mort en essayant de lutter contre la déchristianisation d’un humble village pluvieux de l’Artois est très puissante.

Ce village Ambricourt est semble-t-il définitivement gagné par l’indifférence ou l’hostilité.  Pour supporter son chemin de croix, un jeune prêtre inexpérimenté va tenir son journal dans un cahier d’écolier, éclairé par un cierge, faute de budget pour les bougies parfumées. Le jeune curé frais sorti du séminaire   nous fait partager   son combat contre une paroisse en train de mourir. Ce journal intime(destiné-détail important-  à disparaitre) nous fait parfois pénétrer dans  une véritable nuit d’une âme . Le prêtre ne cache rien de ses découragements,  de sa détresse,  de ses erreurs. 

Comment parler du Christ à des habitants qui se réfugient souvent dans l’alcool, les ragots, et ne manifestent que de l’indifférence ou des sarcasmes.   Car l’indifférence et l’ennui règnent. Mais ce qui frappe le plus dans ce journal, c’est qu’on entend une voix  si proche, tenace, ardente, blessée,  désemparée,  perçante, écorchée, lumineuse , tantôt lucide,  souvent dépassée

Mais toujours l’angoisse y tient une place capitale. Bernanos  fait dire à son prêtre :» Derrière moi il n’y avait rien.et devant moi un mur, un mur noir. »  Tout est résumé, dans cette phrase, au moment où le secours de la prière manque : »il est une heure (du matin) :la dernière lampe du village vient de s’éteindre ». Ces ténèbres envahissantes, cette dernière lueur, expriment bien un anéantissement intérieur, et la  nuit  de  la solitude spirituelle du prêtre. Il note :« L’aube d’hiver d’une effrayante tristesse .» Le crachin automnal   fait germer l’ennui.Bernanos rejoint alors ses propres confidences à ses proches  lorsqu’il montre les « bouffées d’angoisse »  de son curé, doublant donc  ce journal intime « inventé » d’une confession autobiographique evidente. Cette  marque autobiographique  est si évidente que Bernanos écrit à ses proches :»Je ne vais guère bien. Les chiennes de l’angoisse trainent leurs chaines à travers la maison la nuit.. Et je ne le sens pas fier. » .Oui, les chiennes de l’angoisse traversent  cette prose    Il faut également ajouter que le combat spirituel se double d’un combat physique puisque le corps de ce jeune prêtre est rongé par un cancer dont il mourra.Et là encore, les maladies, la souffrance (son terrible accident de moto) que Bernanos  endurera , rapprochent ce texte de l’autobiographie. De plus on sait par l’examen des cahiers et brouillons sur lesquels il a écrit ce « Journal »  que le texte est  manifestement improvisé au fur et à mesure de sa rédaction, sans plan ni ébauches préparatoires, ce qui n’est pas du tout le cas pour ses autres fictions. 

Bernanos a le génie , dans ce chemin de croix d’un pauvre petit prêtre , de nous faire entrevoir    une folle espérance.  les phrases  dégagent parfois   une espèce de beauté surnaturelle . »Ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres ! » est-il écrit. Car ce prêtre, venu d’un milieu pauvre, croit  aux vertus de la pauvreté, car elle se rapproche d’une expérience mystique, cette » pauvreté en esprit » qui sauvera les  croyants , tandis que, sur le plan économique, social  Bernanos déploie une analyse  de l’injustice de la condition humaine , la mise en esclavage d’une partie de la population par d’autres classes sociales , bourgeoisie et aristocratie. Le dialogue entre le curé de Torcy et le curé d’Ambricourt propose  une   réflexion  capitale, -un des sommets du texte- sur  la place éminente que la pauvreté tient  dans l’Evangile.

Ce journal est donc divisé en trois parties : dans la première, le jeune prêtre note sur un cahier d’écolier son arrivée dans sa paroisse du nord de la France et ses premiers contacts avec la population pauvre.

Dans la seconde, il s’agit de la vie quotidienne dans la paroisse. Et là le lecteur  se rend compte que la solitude du curé est relative. Malgré sa timidité, son inexpérience, ses maladresses, son cortège de doutes , le curé    rencontre des personnages qui l’écoutent et lui viennent en aide :le curé de Torcy, le Docteur Delbende, le Docteur Laville .Mais rares sont ceux  qui s’ouvrent à lui sans aucune réticence. Eenfin Bernanos a recours aux dialogues dans les mùometns clé.  Ils exprimen,t  les drames cachés de ses  paroissiens, notamment la comtesse  figée dans son orgueil. Et là  apparait le  véritable don du prêtre  pour sonder les âmes.

Dans la troisième et dernière partie Bernanos traite du séjour et de la mort du curé à Lille après un examen médical. Malgré de terribles bouffées d’angoisse le prêtre  meurt dans la paix, réconcilié avec la pauvreté. Les critiques littéraires ont noté que le prêtre  a des mots qui rappellent ceux de Thérèse de Lisieux. »Tout est grâce ».  Pour Bernanos « les pauvres ont le secret de l’espérance ».

Ce « journal d’un curé de campagne » est sans doute le seul roman auquel Bernanos tenait le plus. Dés 1936, il note dans ses Cahiers » Il m’est très pénible de parler de ce livre, parce que je l’aime. J’ai rêvé plus d’une fois de le garder pour moi seul(..) oui j’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi. »  le 6 janvier 1935 Bernanos écrit à son éditeur : « j’ai commencé  un beau vieux livre, que vous aimerez je crois. J’ai résolu de faire le journal d’un jeune prêtre, à son entrée dans une paroisse.il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques, qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer. ».

 Quel fut l’accueil du livre à l’époque ? En 1936, la critique et le public sont pour une fois unanimes. Plus d’un million d’exemplaires vendus, et un grand prix de l’Académie française le couronne. Les Goncourt ratent le roman au profit de Maxence van der Meersch, avec « L’empreinte de Dieu » ! André Malraux  a raison  de noter   l’héritage de  Balzac, et celui  si évident  de Dostoïevski. Dix ans plus tard les critiques littéraires placent le « journal » dans la liste des douze meilleurs romans du demi-siècle aux côtés de « Les Faux-monnayeurs », « Thérèse Desqueyroux » ou « Un amour de Swann » ». Aujourd’hui, « les faux monnayeurs » et « Thérèse Desqueyroux » apparaissent assez pâles à coté de Proust. On cherche Céline.

  Apropos de guerre, voici ce que prophétisait Bernanos :« Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.
Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »

Quel est le personnage auquel s’est identifié Bernanos ? Bien sûr,  l’auteur prête à son curé beaucoup de ses traits. Cependant    ceux qui ont bien  connu ou correspondu avec Bernanos disent que c’est le curé de Torcy ,  avec  sa rondeur bourrue,  ses  éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux,  exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou. Il répétait, bernanos, comme Torcy :  « ça pleurniche au lieu de commander »pour qualifier les prêtres de la nouvelle génération. 

Les sources du roman ? L’enfance de Bernanos dans le pays d’Artois.

 « Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente  qui me fait ce que je suis, un romancier »

« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. ».

 Pour qui voudrait en savoir davantage sur Bernanos, je crois que le mieux est de se procurer « la revue des » Lettres modernes », et surtout les « études bernanosiennes » N° 18,  « Autour du journal d’un curé de campagne », textes réunis par Michel Estève.

Le promontoire

 Hier après-midi, je me suis installé sur un promontoire rocheux qui domine l’estuaire de la Rance.. On suit un sentier de sous-bois bourdonnant de ces moucherons qui forment des paillettes dorées dans les trous du soleil, puis on aboutit à   curieuse dépression sableuse    tapissée d’aiguilles de pin qui amollissent le sol et dégagent des effluves résineuses les jours de chaleur. Donc, une fois atteinte cette pointe rocheuse, la vue s’étend sur les étendues bleues et vertes de l’estuaire de la Rance ; il y a toujours une petite brise même quand les couches d’air rendent brumeux les lointains boisés de l’autre rive ou le parc de la Briantais.  

Je pose donc mon sac de plage, mes carnets. Et là   je savoure l’immensité   d’eau tranquille   de l’estuaire avec parfois des remous vers les balises  qui signalent   l’usine marémotrice. Quelques jeunes gens se baignent dans l’anse des Corbières, ils plongent d’un escalier  au-dessus  de rochers rouges   veinés de noir . Des baigneuses sur des serviettes  bronzent   en bordure  des taillis  et d’un  fouillis d’arbustes desséchés, avec leurs trous d’ombre,  on pense  à un morceau de maquis Corse transplanté ici  .

Vers la gauche, l’eau pétille, scintille, scie la rétine. Si je me tourne   vers le large et l’île de Cézembre l’uniformité de l’eau est balafrée de quelques minces sillages d’écume qui signalent canots et voiliers ou un chalutier d’un rouge éclatant. Mais surtout ces innombrables vaguelettes (entailles figées d’argent dans une lumière verticale) sont serties dans une sorte d’aveuglante immobilité qui engourdit l’esprit. On se laisse dériver. Extase solaire sans évènement, divine et inusable monotonie qui endort, blancheur dense de la lumière, l’espace annule le Temps. Au-dessus, de ma tête, même les traces brossées de rares nuages ne dissolvent pas cette sensation d’évanouissement, cette lente promenade aux confins du Temps, cette manière d’étourdissement qui n’apporte plus, avec une lumière saturée, la conscience du   passage des heures et des ombres.  L’espace est devenu courbe et je flotte   dans cette fausse vie, ce liquide   amniotique   tandis que ma mémoire se fétichise sur elle-même dans son grand Rien.  L’église proche et son curieux dôme ardoisé, la masse inerte de pierres du môle, la batterie côtière et sa rotonde de béton, les villas, les terrasses à buis, les anses  caillouteuses ,les annexes, les jardinets, les femmes qui parlent dans le sous-bois, la curieuse orchestration musicale si intermittente des oiseaux dans les feuillages ,  tout devient quelque chose d’innocemment onirique et  figé,  avec des lances de  soleil qui découpent  chaque contour  des feuilles d’un vieux chêne au tronc  tortueux et cendré . Alice au pays des Merveilles a dû tomber comme moi   dans un tel trou du Temps.

 Deux heures plus tard, en suivant la pente raide d’un sentier parmi des lupins, des arbustes chétifs et épineux, des massifs de ronces, de hautes herbes jaunes, j’atteins les nappes d’eau transparentes d’une   étroite plage vide   avec des algues qui ondulent, taches brunes qui   forment un curieux pelage souple sur le fonds sableux..

En revenant vers la digue des Sablons, raffuts, bavardages, gamins hurleurs, cyclistes pressés en bermudas, couples de retraités qui hésitent à avancer parmi la dégringolade des jeunes nageurs qui se précipitent vers les premières vagues quinquagénaires bedonnants avec polo , épouses    en tenues immaculées de navigation de plaisance , balles de volley qui bondissent dans l’azur,  bunkers à géraniums,   terrasses avec moules frites et  assemblage à la Kandinsky de jupes d’été de couleurs vives et cacahuètes étalées sur un journal. Le coup de matraque humaine. Impression étrange et décalée. J’ai l’impression d’être un lourd cosmonaute revenant de plusieurs années de silence gelé et sidéral , encore  étourdi par sa retombée aérienne, chutant    dans un bar-buvette bondé d’enfants braillards qui font une bataille de frites .  Je trouve une table à l’écart. Pas loin, un type avec panama, barbichette Napoléon III , costume de lin blanc impeccablement  repassé   inspecte   sa fourchette et son couteau  comme s’il s’agissait d’un revolver tout neuf qu’on vient de lui offrir.

Les friandises de Nabokov

Sur la demande de Margotte qui s’intéresse à « autres rivages  » de Nabokov….

 John Updike a  plusieurs fois  parlé avec finesse de Vladimir Nabokov et notamment de cet « Autres rivages » intitulé « Speak ,Memory », dont  les parties successives ont été publiées ,pour une grande part dans le tres chic New Yorker ».

 Voici ce qu’en dit Updike, avec, au final, quelques épines bien acérées   sous les fleurs : »Jamais Nabokov n’a si bien écrit en anglais, avec tant de douceur, avec une si affectueuse précision et un humour aussi énorme, une maitrise totale du vocabulaire, une telle sensibilité.(..) Nabokov fait de son passé une éclatante icône, libérée de perspective, constellée de cabochons, intouchable. Si l’on rencontre ici ou là quelque passage d’une sophistication un peu joycienne, c’est Proust qui préside aux arabesques métaphoriques, aux cadences sur le thème floral et à   l’abandon muet et impassible dans les bras de la déesse Mémoire. Mais Proust avait fictionnalisé Illiers en Combray et, de ce fait, laissé son enfance toute grande ouverte à chacun de ses lecteurs. Les mémoires de Nabokov, eux, voient leur compas sensiblement rétréci par cette clause implicite que seul un Russe émigré, et qui plus est, un Russe intellectuel et de famille noble, peut connaître une aussi exquise nostalgie. » (Traduit de l’anglais pour Jean Malignon),

« Autres rivages » fut d’abord une nouvelle écrite en quelques semaines au début de 1936.« Mademoiselle O. » se concentrait sur le personnage de la gouvernante suisse tant aimée par le petit garçon Nabokov. Puis cette brève prose   ne satisfaisant pas son auteur  fut reprise bien plus tard après la seconde guerre mondiale quand Nabokov lorsque l émigré errant,  s’installa  aux Etats-Unis et prit la citoyenneté américaine. C’est à partir de 1949 que l’auteur retravaille son autobiographie.  C’est en mai 1950 qu’il l’achève et l’intitule « Conclusive evidence(« preuve irréfutable ») .

 Quand on lit cette autobiographie on est frappé et d’abord séduit par le style qui s’enrichit et se surcharge sans cesse de qualificatifs qui scintillent et brillent et transforment la prose en vitrine de joaillerie. Cet enfant est entouré  de domestiques, précepteurs, gouvernantes  dans un monde souvent enneigé et scintillant .  La prose moirée, diaprée est  hyper travaillée comme si chaque phrase devait être une capsule aurifère, ou   une parure de diamants. Elle est     surchargée de sensations, d’adverbes, d’incises, et qui  nimbe toutes les impressions de l’enfant  de ces  diaprures qui ornent les ailes de papillons, pour nous rappeler que la  passion de Nabokov,la lépidoptérologie, transforme son art d’écrire en une loupe posée sur les couleurs arc-en-ciel  d’un simple  talus de chemin forestier aussi bien que sur le visage rubicond  d’un cocher.   C’est un piège luxueux cette virtuosité nabokovienne.

 Je trouve que c’est dans « La vraie vie de Sébastian Knight »(écrit  directement en anglais, entre décembre 1938 et fin janvier 1939,alors qu’il était installé en France)  qu’on trouve les meilleurs morceaux autobiographiques de Nabokov.

  Dans « Autres rivages » sans cesse s’ajoute aux émerveillements d’un enfant (avec des sortilèges des saisons) une sournoise ironie qui creuse le texte, à quoi s’ajoute des pointes sarcastiques qui déprécient les portraits (à part la mère et une petite amie) pour en faire de curieux fantoches ou fantômes d’un petit théâtre de marionnettes.  Des comédies de cruauté percent sous les fastes impressionnistes de la peinture. On sent une condescendance, et parfois, carrément, du mépris pour cette galerie de personnages.. Enfin Nabokov veut sans cesse épater le lecteur, être si spirituel dans le choix gastronomique   de ses notations :il aboutit à une sorte de pédantisme d’homme qui se sent supérieur. 

On peut s’extasier devant cet univers feutré, doux, avec cochers, visites de musées, portraits de promenades par temps froid, longs voyages en sleeping, leçons d’escrime, cet univers   fait penser à ces boules de verre qu’on agite pour voir un tourbillonner    une fausse neige.  Plus intéressant sont les chapitres qui parlent de cette sortie du paradis enfantin, quand l’enfant grandissant connait, après la révolution bolchevique, l’exil des émigrés à Berlin, puis à Paris.

On sort alors des divines cartes postales sépia et de la  boite de friandises enrubannées  d’or, que Nabokov nous avait bien empaqueté.  Après donc une enfance où l’Europe est traversée pour des vacances proustiennes à Biarritz ou à Fiume voici le regard froid du jeune homme  chassé de sa terre natale. Le style vif, cruel, sauve le texte d’un certain maniérisme. Voici par exemple comme Nabokov raconte le lieu préféré de villégiature des berlinois, sur les bords du lac de Grünewald.  On notera la manière dont il parle des berlinoises qui subirent les viols de l’armée russe en 1945…

« Dans les maigres pinèdes, très fréquentées, autour du lac de Grünewald de Berlin, nous n’allions que rarement. Tu contestais le droit de revendiquer le nom de forêt quand il était si plein d’ordures, infiniment plus jonché d’immondices que les rues lustrées, poseuses, de la ville voisine. Il surgissait de drôles de choses dans ce Grünewald. La vue d’un lit de fer exhibant l’anatomie de ses ressorts au beau milieu d’une clairière ou la présence d’un mannequin noir de couturière gisant sous un buisson d’aubépine en fleur vous faisait vous demander qui diantre avait bien pu prendre la peine de transporter jusqu’en des points si éloignés d’un bois dépourvu de tout sentier ces articles, et bien d’autres, éparpillés partout. (..)

Et plus près du lac, en été, surtout le dimanche, l’endroit était infesté de corps humains à divers stades de nudité et de solarisation. Il n’y avait que les écureuils et certaines chenilles pour garder leur manteau. Des ménagères aux pieds gris étaient assises en jupons , sur du sable gris graisseux ; des mâles repoussants, aux voix de phoques, en caleçons de bain boueux, s’abattaient alentour ; des jeunes filles remarquablement jolies, mais peu soignées de leur personne, destinées quelques années pus tard- au début de 1946-,pour être exact- à donner  le jour  à une soudaine moisson de nourrissons possédant du sang turkmène ou mongol dans leurs veines innocentes, couraient, étaient poursuivies, et recevaient des claques sur l’arrière-train(ce qui les faisait s’écrier : »Aô-ouâ ! ») ; et les effluves qui émanaient de toutes ces infortunées personnes en train de batifoler, et des vêtements(étendus avec soin ça et là sur le sol) dont elles s’étaient dépouillées, se mêlaient à la puanteur de l’eau stagnante pour former  un enfer d’odeurs dont je n’ai jamais trouvé l’équivalent nulle part ailleurs. »Traduire Nabokov, et son mélange des langues et la sophistication de sa syntaxe si personnelle ,  n’a jamais été facile, témoin cette note :

 Traduction d’Yvonne Davet révisée et augmentée par Mirèse Akar, puis par Yvonne Couturier.

Le Comte Mosca est-il un autoportrait de Stendhal?

 « Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit qu’on lui fait serait-il coupable ? Est-ce sa faute si les personnages, séduits par des passions qu’il ne partage point malheureusement pour lui, tombent dans des actions profondément immorales ? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique passion survivant à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité .»

 La Chartreuse de Parme, Livre I chapitre VI.

Parmi les personnages qu’il a inventés, aucun n’est plus troublant, perturbant, séduisant, agaçant que le Comte Mosca dans « La Chartreuse de Parme ». Oui, Mosca est un des personnages les plus complexes inventés par Stendhal.et c’est son action qui qui tient souvent la trame du roman. Stendhal s’y projette par de multiples facettes qui en disent long sur le vieux consul .

 Dans ce roman dicté à son secrétaire en 57 jours sur six gros cahiers, 4 ans avant sa mort rue Neuve des Capucines, Stendhal multiplie les dédoublements et les projections de lui-même. Il s ’idéalise évidemment avec le jeune Fabrice del Dongo. On retrouve alors l’admirateur inconditionnel de Napoléon du jeune Beyle, le jeune conquérant maladroit persuadé   qu’on peut conquérir les femmes comme un militaire prend une forteresse. Les désarrois de Fabrice à Waterloo ressemblent à ceux de Stendhal adjoint aux commissaires des guerres qui participa aux campagnes d’Allemagne. On sait que Stendhal malgré les gros désagréments de la Retraite de Russie, et sa déception devant la grossièreté de ses camarades officiers resta fidèle à Napoléon. Toutes les maladresses généreuses de la jeunesse de Stendhal, et ses bévues sentimentales, se retrouvent dans Fabrice. Mais celui qui charpente « la chartreuse », qui maitrise les rouages du système politique de la cour de Parme, c’est bien Mosca.

Ce qui est particulier, c’est son habileté à se servir même  du régime tyrannique et policier  du Duché  de parme pour le rendre supportable et aider ses proches et ceux qu’il aime dans des circonstances difficiles. Ce Ministre  est devenu  tout puissant dirige  depuis les coulisses grâce à ses manœuvres , en s connaissant les rapports de force dans cette Cour de Parme qui pullule de flicaille, d’espions, de niais, d’imbéciles  opportunistes. le scepticisme et la pondération mènent cet homme au milieu des pires magouilles.. Ce comte Mosca essaie d’être rationnel dans un milieu où s’enchevêtrent les intérêts et les coups bas. Mosca   pratique une « real politik » au milieu  des puérilités et des humeurs incontrôlables du palais parmesan. Il déjoue les pièges dans le but d’aider celle qu’il aime, la Sanseverina, même quand elle en aime un autre. Il ment chaque jour dans sa fonction ,mais précise Stendhal , »de la vie il n’avait dit un mensonge à la Duchesse » et celle ci lui avoue « vous m’avez donné une existence brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques années plus tôt.. »

On retrouve donc le Stendhal « consul vieillissant » dans un poste subalterne d’un port bien morose et qui ne correspond pas à son intelligence. Ce poste devient, au fil des ans, une longue punition du « parti prêtre » à son égard. Et, comme Stendhal, le comte Mosca sait qu’il vit dans un moment historique médiocre. Il faut faire avec. C’est exactement le sentiment qu’éprouve Stendhal dans son bureau de consul face à ce petit port où les navires déchargent des céréales, et  dont le consul  doit tenir la comptabilité.  Devant ce   gouvernement Restauration qui le méprise, et qui reste méfiant face à  ce jacobin serviteur de napoleon  il se projette et s’ennoblit   dans   le comte  Mosca .S’ennoblit ? Pas tout à fait ; car la lucidité l’emporte chez l’écrivain. Stendhal nous rappelle que le Ministre Mosca tout puissant dans le Duché de Parme  a un point faible :la jalousie.

 Rappelons-nous des faits : après quatre ans d’absence que Fabrice a passés à l’académie théologique de Naples pour faire oublier son aventure à Waterloo et se préparer à une brillante carrière ecclésiastique, le voilà qui fait son apparition dans le palais de la duchesse à Parme, portant ses bas violets de Monsignore.Sa beauté, son élégance font merveille.   Ce retour provoque une intense jalousie chez le comte Mosca, l’amant attitré de la Sanseverina, une jalousie qu’il a tant de peine à cacher qu’il est obligé de quitter la pièce à la première entrevue. Malgré son pouvoir de ministre et son amabilité certaine, Mosca, dont le nom évoque une « mouche », est de nature soupçonneuse. Constatant avec amertume qu’il a atteint la cinquantaine, il jalouse la beauté de Fabrice et souffre de l’effet que cette beauté semble avoir sur Gina. Le roman repose sur ce triangle amoureux. C’est sans doute là le tourment et la confidence du Consul qui se voit vieillir à Civita Vecchia et qui observe dans un miroir son visage s’empâter.  

Avec cette création du comte Mosca qui goute   le plaisir d’un vrai pouvoir dans un état politique corrompu Stendhal prend sa revanche avec ce personnage. Lucide, habile, craint, il manipule les courtisans et le vaniteux prince Ernest Ranuce IV(qui rêve de faire de la Sanseverina sa favorite) avec le   cynisme   d’un grand politique parmi des nains ou des benêts. Il jouit de son pouvoir et s’amuse   de tirer les ficelles dans un duché parfaitement corrompu mais qui tourne, grâce à   la prose musicale de Stendhal, à la comédie. Le narrateur de Stendhal, presque un personnage de comédie qui s’amuse dans les coulisses, connait les cœurs, sème de l’insolence, de la légèreté et quitte les lourdeurs humaines dans une écriture si pleine de gaieté et de vitesse qu’on oublie parfois le caractère totalitaire de ce Duché de parme. La leçon de Mosca, c’est que Mosca assume sans état d’âme une part de la répression policière dans le Duché pour que la communauté puisse vivre en paix, et surtout ne pas faire couler le sang (ce qui est le crime impardonnable, selon le Comte). Même les utopies de l’exalté poète républicain, l’homme des bois, Ferrante Palla, il s’en méfie. Triomphe donc du pragmatisme avec Mosca. C’est aussi le paradoxe inattendu d’un Henry Beyle que d’analyser cette prudence du personnage Mosca, lui qui apparut si téméraire, imprudent, enflammé, dans ses écrits de jeunesse, dans la vie réelle, et dont les conversations de salon choquèrent souvent par leurs paradoxes insolents.

Une des preuves que Mosca n’a cependant pas renié l’enthousiasme libertaire de Stendhal jeune, c’est qu’il prend tous les risques lors de l’évasion de Fabrice, forme un réseau, s’associe avec la Sanseverina et l’insoumis Ferrante Palla. Il est prêt à se battre et à perdre son ministère et son influence par amour de la Sanseverina   .Il est même enthousiaste de son comportement risque-tout  : »Me voici en haute trahison ! se disait-il ivre de joie ».  

On voit que le jeune Henry Beyle, qui notait ses enthousiasmes, ses passions pour la liberté, dans son journal et dans les lettres à sa sœur, a dompté la turbulence de ses émotions sans les oublier ou les renier. D’un côté Mosca laisse la presse officielle du duché imprimer des mensonges chaque jour, mais d’un autre il prend grand soin d’éviter les émeutes qui pourraient mal tourner et évite une sordide chasse aux libéraux. Mosca, ce ministre quinquagénaire a pour souci d’adoucir les duretés du régime et d’éviter les condamnations à mort des opposants du régime..  Il y a du rusé Metternich en lui. Enfin Mosca ressemble à Stendhal sur le plan financier :  il dépense toujours sans compter, comme si l’argent n’était que ce curieux liquide qui doit servir uniquement pour amortir la dureté des rapports humains, se délivrer des imbéciles, et surtout sauver ses proches de l’humiliation de la pauvreté. Le « enrichissez-vous » de Guizot ne l’intéresse pas une seconde, et le dégouterait plutôt.

Quand Stendhal mourra, on découvrira avec surprise qu’il ne possédait n’avait presque rien, de rares meubles, quelques habits et bien peu  d’argent. Ce qui l’a intéressé toute sa vie : c’est la métaphysique de l’amour jusqu’à l’héroïsme. On le voit bien avec l’épisode de l’évasion de la Tour Farnese.   Mosca et Stendhal sont sur la même ligne.             

 A propos de l’argent, petite parenthèse. Il est intéressant de suivre le « parcours financier » de la Sanseverina. Rappelons qu’elle est la sœur du marquis del Dongo, la tante de Fabrice, et qu’elle fut comtesse Pietranera, puis duchesse Sanseverina, puis comtesse Mosca. Cette conquérante chercheuse de dot se soumet plusieurs fois  aux hommes riches. Elle est au départ comtesse Pietranera quasi ruinée, achetée avec répulsion par le prince de Parme, et ensuite délivrée par Mosca. Elle a échappé à une « héroïque pauvreté » en mettant une croix sur le sublime de la passion totale. Elle qui fut si « brillante » et « au piquant irrésistible », nous dit Stendhal, là bien réaliste, ne nous cache jamais  combien la condition féminine de la Sanseverina est fragile et dépend de ses protecteurs.. Cette Sanseverina si   complexe dépend de la fortune et du caprice des hommes importants du duché de parme. Le marchandage entre sentiments et argent, et pouvoir politique est poussé très loin.

Dans le portrait de Mosca le mélange de tristesse et d’amusement (un peu forcé) d’ironie chagrine, de scepticisme souriant, surprend toujours par sa finesse de dosage. Est -ce le prix de la maturité et des échecs assumés de l’écrivain ?  On constate par exemple que le froid et « calculateur » Mosca se dérègle souvent à cause de son amour possessif pour la Sanseverina. Il faut aussi noter que le climat général du roman, ce flou embrumé, et voluptueux des paysages , ce mouvement accéléré  des intrigues apportent  une espèce d’enjouement féerique , quelque chose de spirituel qui nous ramène à ce théâtre et à ces opéras dont Stendhal ne pouvait se passer… de théâtres, les soudaines rêveries,  les rebondissements, les dialogues qui semblent improvisés et si naturels-dignes de la commedia Del Arte-  composent un théâtre charmeur avec ses changements de décor qui parfois sentent la toile peinte qui boue au vent .  Les tyrannies de la cour de Parme et les lourdeurs sociales s’allègent curieusement.  Les intrigues de coulisses, la fièvre et l’excitation de certaines scènes de la Cour de Parme font irrésistiblement penser à la fièvre d’un petit théâtre de province quelques minutes avant le lever du rideau.

 La jalousie, par exemple, de Mosca, s’allège au fil des pages, devient d’un accès supportable à une maladie qu’il faut soigner, une ombre persistante dans la vie amoureuse, et quelque fois un objet risible. Bien que la duchesse Sanseverina soit taillée en partie sur le patron de Métilde Dembowski, qui fut la grande douleur de Stendhal, le passionné, le solaire, l’emportent dans cet opéra. La fantaisie romanesque gagne sur la petite note déchirante de l’amour blessé   qui court dessous.

Henry Beyle nous murmure dans le texte que le bonheur ne s’accorde que rarement avec l’amour. Mosca est bien la projection du Stendhal aux amours si orageuses. Autant Fabrice condense sa nostalgie d’une jeunesse perdue et la reconstruit à a sa mesure, autant le comte Mosca rassemble les « petits faits vrais » autobiographiques du gros Consul qui s’ennuie à Civita Vecchia et qui ne cache pas auprés de ses amis qu’il ne peut se passer  de retrouver les souvenirs embués de ses amours , ni la nostalgie  de sa jeunesse enfuie. Mais n’oublions jamais que chez Stendhal la transposition romanesque est sopupise à un filtre et qu’il nous entretient aussi sous la figure de la duchesse Sanseverina de cette Angela Pietragrua « la catin sublime à l’italienne » . C’est dans  » La vie de Henry Brulard », que l’auteur nous donne la clé de ce qui dirige son travail romanesque avec cette phrase qui résume tout: « On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détails ».

La seule qui juge Mosca froidement et avec une véritable injustice c’est sa maîtresse Gina. Elle déclare : » le pauvre homme !  Il n’est point méchant, au contraire ; il n’est que faible. Cette âme vulgaire n’est point à la hauteur des nôtres ». En quoi elle se trompe et nous rappelle que ce genre de jugement-couperet si injuste fut celui de l’implacable Métilde Dembowski qui en Mai 1819 interdit à Stendhal de l’approcher et le congédie définitivement après la pénible mésaventure de Volterra.

Le miracle, c’est que ça ne verse jamais   dans une amertume ou à une aigreur du narrateur. C’est le stendhalien Philippe Berthier qui notait à propos de Mosca : «  « à la fin du roman : tout le monde meurt d’amour, seul Mosca reste imperturbable, increvable-Hélas ! cette survie apparait comme la plus féroce des sanctions, comme si Mosca devait rester jusqu’au bout  excepté d’une région sublime où les trois autres trouvent leur épanouissement spontané, mais où, lui, Mosca,  n’a pas sa place. , où il n’est pas ATTENDU. »

****

Le meilleur Mosca au cinéma et à la télévision est ,à mon avis, celui interprété par  Gian Maria Volonté dans la série télévisée de Mauro Bolognini  qui date de 1982. Hélas la Sanseverina de Marthe Keller manque de feu, de complexité, d’insolence et d’aspérités. Celle de Maria Casarès dans le film de Chritian Jaque avait davantage de hauteur et d’effronterie.

Le comte Mosca de le Tullio Carminati était intéressant dans le film de Christian Jaque, mais les critiques et spectateurs ne voyaient que Gérard Philipe en Fabrice.

Vide greniers

C’est curieux la Bretagne pendant les fêtes de l’Ascension. Embouteillages  route de Rennes, puis  familles entières qui essaiment sur les digues telles des mouches  sur ce long ruban de sable ;  des pique-niqueurs s’installent  sous les pins, face au port, en dépliant des nappes à carreaux   le long du chemin de la cité d’Aleth, avec nappes et serviettes en papier, ballons et badminton 

On reconnait les « parisiens »  de Saint-Servan aux vélos flambants neufs électriques ou bien à leur marinières ou cirés impeccables, aussi à leurs valises à roulettes. Des jeunes couples attendent sur les trottoirs devant les porches des immeubles en essayant de joindre les proprios avec leurs portables.

 Pas loin de chez moi, derrière l’Ephad des Corbières, il y a un vide-greniers qui attire énormément de monde. Le parc surplombe   l’estuaire de la Rance, il est vaste, avec quelques vieux chênes ou marronniers. Les habitants du quartier apportent des montagnes de fringues, des caisses de DVD ou de CD, ,des matelas, des services à café ,petites tasses de cuivre ciselé sans doute rapportées de Marrakech.  Aussi, pas mal des vieilles boites de cacao ou de gaufrettes, des piles de livres qui comptent souvent davantage de Henry Troyat, de Delly, de OSS117, des histoires de corsaires, des archives départementales d’Ille-et-Vilaine, que de Joel Dicker ou de  Houellebecq.

 Beaucoup de vieux poches de Marcel Aymé, de Hervé Bazin, de sœurs Groult,  ou des piles écornées de magazines Historia .Bien sûr, pas mal de peintures : des vues de port breton,  épaves, des marins barbus,  des barques   sous un ciel d’orage, des maisons de pêcheurs aux murs blancs de chaux, une goélette  inclinée dans le ravin des vagues. Je note aussi des malles à  coins  renforcés  cuivrés, des valises couvertes d’étiquettes, des maquettes de paquebot, des projecteurs de cinéma poussiéreux, des gravures de batailles navales , des  portraits en studio  de  fusiliers marins. Il y a aussi pléthore de crucifix, de Bible, des rosaires  avec des grains gros comme des noix, tout ça à coté d’un mélangeur d’eau ou d’une pomme d’arrosoir, d’un fez,  ou de vieux briquets. On trouve aussi des appareils photo à soufflet, des béquilles, des files de souliers fatigués, des vieilles machines à coudre, des encyclopédies aux cartonnages abimés, des friteuses, des maquettes de bateaux, des voitures Norev, des morceaux de trumeau,  des sacs à main à vieux fermoirs dorés, des râpes à fromage, des vestes militaires à col officier,   des plateaux à apéritif, des carafes Ricard, pas mal de peintures écaillées  goudronneuses   avec soleils couchants sur des  flots tourmentés,  un ample  matériel de campement avec des lampes tempête, des lots de  chaussettes violettes très liturgiques, une table en formica et ses rallonges, une montagne de véritables éponges » naturelles »..  Ou des photos de mariage décolorées, dans un gros cadre en bois sombre, papier semé de rousseurs, avec épouse toute ronde, surmontée d’une coiffe bretonne et lui, le mari fluet, gilet à double rangée de boutons et chapeau rond à la main, dans une raideur qui signifie dignité. Tout ceci dans des parfums et fumées de saucisses grillées ou de frites prises dans une graisse bouillante. Si vous voulez des babouches, un sextant, des rivets, des prises de courant début de siècle, un dessous de plat musical, vous trouvez. Ou pourquoi pas cette svelte danseuse en bronze, une jambe si agile levée vers le ciel.. Tout ceci est étalé sur des pelouses d’un vert acide tandis que plus loin dans la légère brume des fumées d’un stand, deux femmes en tailleur chic et vastes chapeaux de paille parviennent difficilement à avaler leur galette saucisse. Il y a pas mal de  couples blasés qui circulent en disant que c’est « moins bien qu’avant » mais qui ne loupent jamais un vide -greniers de la région. Il y a ceux qui s’éternisent dans une  discussion avec un vendeur barbu  et roux, nonchalant et rigolard, qui répond à peine, tout ça  pour  gagner deux euros  à propos d’un  vieux bouquin  sur l’histoire d’une Malouinière .On entend  au loin des chansons d’André Claveau par la fenêtre ouverte d’une chambre de l’ephad.

Plus tard, ayant trouvé  pas cher une petite édition deux volumes  de Racine   dans des couvertures rouges grenues, je quitte le parc et  prends mon café au « Cancalais  » devant l’estuaire de la Rance.

 Ciel blanc, villas fleuries au loin, voiliers qui s’inclinent devant les verdures de l’autre rive, petit vent frais, papier du sucre qui s’envole.  A deux tables de la mienne une jeune fille rousse avec un pull-over rose qui contient une rassurante poitrine tient sa tasse de chocolat à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, homme au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable.

J’ouvre le journal, parcours des articles sur le festival de Cannes et les grands pachas de Hollywood, tous inquiets face à Netflix. Un petit vent de purgatoire se lève, bien frisquet. Il y a aussi des articles qui  expliquent que la justice économique n’existe pas ou que les bons films se fabriquent à partir  avec de mauvais romans. Je masque mon visage avec le journal car apparait un voisin, l’emmerdeur et ses deux épagneuls, qui accède à la terrasse en soufflant comme un phoque. Il a l’habitude de m’expliquer qu’il faut absolument que je l’accompagne pour une entrevue avec le maire pour le scandale des travaux interminables sur la chaussée du Sillon.

Une femme seule, haute, droite, en chandail blanc à col roulé, des yeux bruns et un maquillage qui font le regard lourd, s’installe à ma gauche et s’assure que les manches de son pull s ’arrêtent exactement au bord de la   paume de ses mains.  Je feuillette rapidement les pages sports et, quand je referme le Ouest France ,  de lourds nuages ont assombri l’estuaire, tout le paysage a changé :   plus de voiliers, étendue d’eau déserte, bandes violettes apparues, un certain silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard. La jeune fille rousse et sa poitrine si vallonnée, et son compagnon, ont disparu. Le serveur range en symétrie les deux chaises comme s’il n’y avait eu personne.

  Apparition, disparition. On est peu de chose.


 [MA1]

L’ultime roman de Virginia Woolf, si beau…

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

C’est l’ultime roman de Virginia Woolf. Il est achevé en décembre 1941 et trouve son titre définitif en février 1941. Elle le donne vite à lire à son mari Léonard et elle écrit dans son « Journal » :

 « Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. . Il touche, je crois plus à la quintessence des choses que les précédents. La crème prélevée y est plus abondante. J’ai eu plaisir à en écrire chaque page ou presque. Ce livre a été écrit, il faut le noter, par intermittence(..) ».

 Mais en Mars, l’état de santé de la romancière se dégrade, elle est gagnée par le doute sur l’intérêt de « Entre les actes ». Le  28 mars  au matin, elle travaille sur un recueil d’essais, puis s’habille, remplit ses poches de cailloux  et  pénètre dans la rivière Ouse. Sa mort ne sera annoncée à la presse que  le 3 avril alors que son corps n’est pas encore retrouvé.

 Je viens de reprendre « entre les actes »   pour la troisième fois. Toujours le même éblouissement. Le même sentiment d’un miracle.

N’oublions pas que ce texte a été rédigé  dans la menace  grandissante de la seconde guerre mondiale  .

Rarement, Woolf s’est montrée aussi affectueuse et inspirée avec tous ses personnages. La composition est, elle aussi, parfaite, la prose leste et aquatique, pleines de vibrations, de suggestions, d’échos d’un passé idéalisé, avec une douceur d’aquarelle pour ce village et ses champs associé à de fines caricatures à la Hogarth. Il y a un mélange de paradis perdu et de vie ordinaire réelle car on y cite Shakespeare  et on  parle en même temps  des problèmes de fosse d’aisance et  de la manière dont certains laissent trainer des ordures. Woolf cueille tous les sentiments mêlés d’une fête de village, jouant avec la truculence paysanne face aux   frivolités et aux snobismes de ce clan Oliver, dynastie rustique, gentilhommerie qui déguste un mauvais thé au gout de rouille face aux pelouses en  surveillant    les bonnes  qui gardent les  enfants  sous les  grands arbres.

« – Je suis William, dit-il, prenant la feuille pelucheuse et la serrant entre le pouce et l’index.
– Je suis Isa, répond-elle. Ils se mettent alors à causer comme s’ils se connaissaient depuis toujours ; ce qui est étrange, dit-elle comme elles font toujours), considérant qu’il n’y a qu’une heure qu’ils se connaissent. Ne sont-ils pas cependant des conspirateurs, des poursuivants de visages cachés ? Une fois cela admis, elle s’arrête, se demande (comme elles font toujours) comment il se fait qu’ils se parlent ainsi sans faire de façons. Et elle ajoute : Peut-être parce que nous ne nous sommes jamais vus auparavant, et que nous ne nous reverrons plus.

– La fatalité d’une mort soudaine est suspendue au-dessus de nos têtes », dit-il.
– Aucun moyen de reculer, ni d’avancer, pour eux comme pour nous. Il pense à la vieille dame qui lui a montré la maison. L’avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin. »

Manuscrit de Virginia Woolf

 Nous sommes donc plongés pendant moins de 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, » Pointz Hall » un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..). Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, sud-est de l’Angleterre. Pointz Hall  c’est   une massive demeure avec dépendances et grand jardin que les Oliver habitent depuis cent vingt ans.Dans cette demeure patricienne enrobée de  lierre on goûte une dernière fois la « dolce vita » d’ une  grande bourgeoisie rurale  qui s’ approprie le monde peut-être pour une dernière fois avant la cataclysme qui a lieu sur le continent.

C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale, un spectacle d’amateurs dirigé d’une main de fer par Miss La Trobe. La spectacle est en fait constitué d’ un « patchwork » de fragments, de tableaux de pièces de théâtre, textes  inventés par Virginia Woolf,  pour illustrer les diverses périodes de l’histoire du théâtre anglais :comédies de Shakespeare, citations de Hamlet, pièces victoriennes larmoyantes,  comédies de la Restauration façon Congreve, bref Virginia Woolf s’amuse à des pastiches réussis..

Virginia Woolf résume bien ce qu’elle a voulu faire : » Pour m’amuser, je note : pourquoi pas Pyntzet (sic) Hall : un centre : toute la littérature discutée avec une petite dose d’humour véritable, incongru et bien  relié à la vie : tout ce qui me passe par la tête. » et c’est vrai que l’humour est à chaque page, on saute d’un personnage à l’autre, d’une pensée à l’autre, sur cette terrasse où défilent tout un tas de villageois.

 Chez les Oliver, il y a bien sûr  le retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa lecture lente  du Times, puis  sa jeune  sœur Lucy, et surtout  sa belle- fille Isa, formidable personnage complexe, si délicatement saisie dans   ses anxiétés,  qui semble être le double de Virginia ; elle est  mère de deux jeunes enfants et s’évade dans ses rêveries poétiques elle qui, de retour sur terre, balance entre amour et mépris pour  son époux, « le père de ses enfants », Giles Oliver,.Il se révèle intelligent et séduisant,un peu superficiel. Il travaille à Londres, et rejoint sa famille chaque weekend. Avec habileté plusieurs générations et plusieurs couches sociales se côtoient sans vraiment se connaître.

Le texte virevolte, frais, vrai,libéré, excentrique, cocasse, touchant, traversé par le grand air de l’été dans la campagne et une certaine béatitude grandissante.  Bavardages, commérages, il y a dans cette prose une affectueuse précision et surtout un humour énorme que Woolf, là, maitrise à la perfection.

Les villageois qui répètent ces dialogues inventés, sont soutenus musicalement par un vieux gramophone caché derrière un rideau ; on entend des disques qui grésillent, mêlés aux meuglements des vaches du pré voisin.  Une grande partie du texte se passe donc sur une scène champêtre et dans la bonne humeur. Et, pas loin, l’ombre de la guerre, bien réelle, entre soldats Français à bandes molletières et compagnies motorisées allemandes. Ça se passe à trois cent kilomètres, de l’autre côté du Channel.

Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre dans le théâtre, le côté jeux d’amateurs, avec des   tensions familiales bien réelles dans le public). Toutes les réactions du public face aux scènes jouées sont drôles, burlesques et bien observées. * Les personnages sont finement dessinés, souvent riches en vertus démodées, sauf bien sûr Isa. Jeux d’interférences complexes, rivalités soudaines amoureuses, sociales, plus ou moins adroitement dissimulées, sentiments amoureux asymétriques, rapprochements et éloignements des uns et des autres, assurances ou timidités se côtoient, oui nous sommes loin de cette désarmante neurasthénie qu’on prête à l’auteur…    Le regard de Woolf va, lui, irisé, chatoyant, de l’infiniment petit (au ras des herbes et des insectes) à l’infiniment grand et cosmique (le vent emporte les phrases au-delà de la galaxie), ce qui est la marque de son vertige d’être.  
Virginia déchiffre les mouvements contraires du cœur de certaines des femmes dans une vraisemblable projection autobiographique. Prose de vibrations de ce qui se passe « entre » les personnages, » » entre » eux et une certaine béance, « entre » eux et leurs actes, « entre « leurs paroles et leurs sentiments, et « entre » leurs solitudes et le riche tapis de la Nature exubérante et indifférente. Jeux du dit et du non-dit, dans une fluidité qui n’appartient qu’à  cet écrivain,  avec amorces d’idylles au cœur du tumulte général.

La naissance d’un amour -et sa fin – accompagne discrètement le récit pour y mettre cette touche de mélancolie qui forme une mélodie parallèle exquise. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles, voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines. Les phrases partent en vrilles pour sauter d’un sujet à l’autre et tout reste lisible et chatoyant. Le paysage, avec ses nuances météorologiques, est là.

« Il pose le journal et ils regardent tous le ciel pour voir si le ciel obéit au météorologue. Sans aucun doute le temps est variable. le jardin est tantôt vert, tantôt gris. Le soleil se montre – et une extase de joie infinie se répand, embrasant toutes les fleurs, toutes les feuilles. Puis, par compassion, il se retire, se cachant le visage, comme pour s’abstenir de regarder la souffrance humaine. Il y a un certain relâchement, un manque de symétrie et d’ordre dans les nuages, qui s’amincissent puis s’épaississent. Obéissent-ils à leur loi propre, ou à aucune loi ? Les uns sont de simples mèches de cheveux blancs. Il y en a un, très haut, très loin, qui s’est solidifié en albâtre doré, qui est fait de marbre immortel. Au-delà, c’est le bleu, le bleu pur, le bleu noir; le bleu qui n’a jamais filtré jusqu’à la terre; le bleu qui échappe à toute classification. Il n’est jamais tombé, comme le soleil, l’ombre ou la pluie sur le monde ; mais il dédaigne la petite boule colorée qu’est la Terre. Aucune fleur ne l’a senti ; aucun champ ; aucun jardin. »

Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans, à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie, ce courant vital qui nous déborde sans cesse et que nous essayons d’attraper avec un stylo, courant vital   dans lequel Virginia semble avoir plongé définitivement. ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide  « Entre les actes ».

Pour la traduction, je recommande celle de Josiane Paccaud-Huguet, dans le volume II de la Pléiade, d’autant que les commentaires sont remarquables de précision.

Les amis viennent

Fin d’après-midi. Je laisse les fenêtre ouvertes sur la courette .. Ai acheté un plateau de fruits de mer pour un couple d’amis qui doivent arriver dans l’après-midi. Ils viennent de la côte normande, de Ouistreham exactement. Je les attends accoudé au balcon de la terrasse. Journée brumeuse, ouateuse, tiédasse et moite. L’impression que le temps ne bouge plus. Le globe grince sur son axe .Il y a une éclaircie soudain. Vers la plage, quelques familles somnolent, des jeunes femmes en maillot, bretelles du soutien-gorge   tombées sur les bras, s’enduisent de crème solaire avec une indolente régularité, des enfants dessinent à la craie sur le ciment de la digue, queue devant le distributeur de glaces italiennes. Pays saisi dans une interminable léthargie, l’apéro, la liste des courses, deux employés municipaux noirs vident les poubelles, coup gueule de Mélenchon à la tv, guerre en Ukraine, la routine quoi.  Sentiment que la France est un bateau qui court sur son erre sur une eau   insidieusement trouble. 

Une mouette se dandine sur la table écaillée du jardin entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit  dernière et la tasse à café dans laquelle barbote un mégot. J’attends toujours ce couple, Claire et Bernard, me souviens d’eux dans les années 90 ,leur jeunesse si vive.

 Je les ai connu il y a trente ans : elle c’était une stagiaire à Télérama , jeune fille souple, étroite, lascive, enjouée, délicate, vêtue de blanc comme une joueuse de tennis, cheveux d’un blond pâle . Une manière qu’elle avait de se déhancher  contre un balcon ou une portière de voiture . Elle venait au petit déjeuner, les cheveux mouillés, et quand elle courait sur la plage les seins libres batifolaient comme deux curieux oiseaux affolés sous le t-shirt. Lui, prof d’allemand au Lycée Malherbe à Caen, était distrait, grand comme un basketteur, affable et morose, sauf avec les enfants des autres qui l’enthousiasment. Quand je l’ai rencontré dans un musée à Naples,   il était toujours pris   dans des costumes trop repassés. Ses chaussures jaune orangé miroitaient. Aujourd’hui, il se balade en vieux blouson de nylon, la panse mal contenue dans un polo délavé, futal tire-bouchonné en lin et chaussures bateau poussiéreuses. Il ne s’assoit plus, s’affale dans le premier canapé venu en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez. Il mâchonne des phrases brèves et définitives sur la politique de Merkel . Elle, Claire   a troqué ses longs cheveux blonds pour   un impeccable casque de cheveux gris coupe rasoir  ,elle porte désormais  de curieux  tailleurs prune ou feuilles mortes, et des chaussures de marche trop grosses pour ses jambes fines. Elle commente les nouvelles de journaux qu’elle achète chaque matin comme si le monde entier était tombé dans la confusion  et le bordel depuis qu’elle  a quitté la rédaction. Elle rêve de vivre au Portugal, « où tout est moins cher ».

 A chacune de leur venue en Bretagne ils somnolent dans les fauteuils de toile   sur la terrasse à commenter mes plantes grasses décharnées et les herbes qui poussent entre les dalles. Lui observe les glaçons de son Ti punch et parle d’une voix calme, basse soutenue de ses trois filles éparpillées sur le territoire. Elles  lui manquent. Claire observe le monde étincelant et brumeux de la plage sans rien dire. Parfois elle se frotte un genou.

J’allume la radio : on   donne des nouvelles de la bataille de Mariopol , on  fait état de viols par l’armée russe.

  De l’autre côté de la rue, de modestes maisons de pêcheurs, petites, tassées, pierreuses, graniteuses, avec petits rideaux blancs au crochet à l’ancienne. Grises, sans étage, aux ardoises qui brillent sous les averses. Chacune est entourée de jardinets avec une allée de gravier, parfois une véranda, un portillon blanc repeint   . Quelques plantes sèches vibrent sous les rafales. Souvent apparait une femme en blouse, elle porte une bassine de plastique, étend du linge aux couleurs pastel. Son mari vend cher des crustacés sur les marchés du coin. Il possède un pick- up Toyota flambant neuf.

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Le portable sonne. C’est mon ami le Grand Ecrivain de Granville. Il vient de publier un livre sur son enfance en Malaisie. Il enrage à cause d’un article dans Ouest-France qu’il juge désinvolte et destiné, croit-il à saper sa réputation. Il ajoute : « Et le photographe du journal m’a obligé à monter sur un rocher plein d’algues, j’ai failli me casser la gueule !… » Puis il marmonne qu’il a l’impression de n’avoir rien écrit d’intéressant depuis dix ans, il dit ça pour que je proteste, je proteste.  Son éditeur ne l’invite plus à déjeuner, l’attachée de presse a pris un petit ton arrogant, les librairies ferment. Je l’invite à se joindre à nous ce soir : » j’attends quelqu’un » dit-il. Je réplique : « tu devrais l’épouser, depuis le temps… ».  Après avoir raccroché je me demande pourquoi je ne lis    plus ses   romans avec avidité, mais avec inquiétude. C’est lui ou moi qui ai changé ?  De toute façon les romans m’ennuient désormais, je lis du théâtre   la nuit, ça va plus vite les dialogues. Je reviens dans la cuisine plein sud. Pile d’assiettes. Tiroirs. Whisky.

Alors je dresse minutieusement la table   avec couverts en fausse nacre, et instruments métalliques chirurgicaux pour démanteler les tourteaux. 

Je remonte au premier, dans la chambre d’amis. Les draps des lits sont bien tendus. J’imagine mes amis couchés comme des gisants de pierre, bien séparés, corrects, parfaitement longilignes dans leurs pyjamas, sans attirance sexuelle de mauvais goût, dormant d’un trait jusqu’au matin.

La salle de bain est impeccable : serviettes couleur chocolat, parallèles sur les supports en rotin. Le mélangeur du lavabo brille. Après avoir suçoté un cigarillo je reste indécis dans l’escalier, fasciné par un rectangle de soleil sur le mur nu et blanc. Je reprends le Tchekhov, les trois sœurs, c’est déconcertant de naturel et d’entrain ces conversations, c’est nous qui ne le sommes plus, naturels.

Le portable sonne. « On ne viendra pas, dit mon ami, d’une voix curieusement accentuée et préparée. Claire a eu un malaise vagal à midi …je suis navré…. Vraiment navré… » Je me demande comment ça s’écrit vagal, comme une vague ou comme un vagin ? 

Je regarde la table, étendue carrée parfaite, bien lisse de la nappe et les couverts de fausse nacre   bien alignés. Beauté de la géométrie, de la symétrie, ses lignes droites et des chiffres sur le calendrier des marées, que la Lune me protège et les enfants aussi.  La soirée, la lune.  Les fleurs séchées dans le tube de verre brillent dans la lumière rasante du soir. Me revient l’idée que le monde occidental dort et court sur son erre, en panne.  

 Dans la lumière verte du frigo, j’observe le plat en inox avec les langoustines, tourteaux et bulots sous cellophane. On dirait la maquette d’un chantier brun bouleversé avec des reflets métalliques.

Je m’installe sur la terrasse. Le doux fantôme d’une mer grise et calme:  être assis et écouter l’automne qui vient

Céline, perdu et retrouvé !

« Je sais, je sais, j’ai l’habitude … C’est ma musique !

Je fais chier tout le monde.

(..)   Chaque fois c’est le même pataquès. Ça vocifère et puis ça se calme. Ils aiment jamais ce qu’on leur présente. Ça leur fait mal !…Oh là youyouye !…ou c’est trop long !…et ça les ennuye !… Toujours quelque chose !…C’est jamais ça ! et puis tout d’un coup ils en raffolent !.. Allez-y voir ! ». ajoutons cette autre citation de Céline: »« « Faut respecter les souvenirs, les ombres deviennent délicates à mesure du temps. Heurter les fantômes, voilà la grossièreté même. » LF Céline

  « Guerre » n’est pas un fonds de tiroir mais un texte retrouvé   impressionnant pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce texte, dont parlait Céline, on le pensait perdu, voire inexistant et sorti du délire célinien.

Pas du tout, le manuscrit est là. C’est du brutal des les premières lignes. Une bourrasque d’images, de sensations, avec une auréole de féerie verbale même dans l’horreur, comme toujours.  

Ce manuscrit fut donc laissé rue Girardon  avec d’autres manuscrits à la Libération quand le 17 juin, 1944, Céline, Lucette Almanzor et le chat Bébert  se débinent en catastrophe   pour l’Allemagne afin  d’ échapper ainsi à l’Epuration.

Pendant tout le reste de sa vie, Céline  parlera du vol de ses manuscrits de la rue Girardon alors qu’on le soupçonnait d’inventer  ou d’en rajouter.. Il accusa un certain Oscar Rosembly. Des céliniens, eux, parlèrent d’un commando des FFI qui aurait visité et embarqué les manuscrits et des meubles. Il faut  attendre Juin 2020, donc 76 ans plus tard  pour qu’un ancien talentueux  critique de théâtre de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, prenne contact avec les ayant droit de Céline, l’avocat François Gibault et Véronique Chauvin pour qu’on découvre qu’une pile énorme de manuscrits existe.

 Qui a gardé, bouclé, caché ,préservé puis donné cette masse de manuscrits  et dans quelques circonstances ? Mystère. Comment Thibaudat a-t-il récupéré 5324 feuillets rédigés de la main même de Céline ? Le mystère reste entier.On doit donc à un critique de théâtre le plus fabuleux coup de théâtre littéraire de ces 30 dernières années.. Donc, désormais, les ayants droit et la maison Gallimard peuvent publier cette énorme masse inédite. On compte mille pages de « Mort à crédit », le manuscrit complet de » casse-pipe », un roman inédit », Londres » (qui sera prochainement publié car il est la suite de « Guerre ») et   « la Volonté du roi Krogold »,un conte..

Pascal Fouché, spécialiste de Céline a eu le soin d’établir l’Édition.
Le choc est là dès la première page. On retrouve la prose en fusée jaillissante en rafales brèves. Il semblerait qu’il ait été écrit en 1934, et Pascal Fouché affirme : » On sent que c’est un premier jet, écrit avec une certaine rage. » Oui, le texte est vif, emporté, rageur,  véhément, funèbre ,virulent,  exalté  pour  dénoncer la chiennerie de la guerre et l’immense souffrance des soldats menés à l’abattoir  et l’épopée du blessé grave Ferdinand. Nous lisons 170 pages de panique, d’étonnement horrifié. Celine donne toujours l’impression de déballer une vérité neuve  dans une langue parlée  proche de l’hallucination ; il fignole  dans une rage tres contrôlée et des phrases savamment perturbées   ce que les autres écrivains ne nomment pas ou n’affrontent pas. Aucune pudeur chez lui :  le déchainement des vérités qui blessent. Ici, il offre un morceau de viande saignante, dans tous les sens du mot.. Il s’acharne à dire  ce qu’il y a de convulsif(et de comique affreux) dans cette errance dans le désastre.  « Guerre » est un pur moment de dégout, de surprise, de fin d’innocence sur la condition humaine, il décrit son  traumatisme indicible, sa blessure.

Les premières pages nous jettent dans le sang, la boue,  la stupeur de l’après tuerie .Ferdinand amoché salement au milieu des cadavres dans la plaine. Il saigne dans la solitude et dans la peur, dans une sorte de nuit  de la mort

Ferdinand est collé à la terre et baigne dans son sang.  Il est « dans une mélasse  d’obus »  et traverse   un verger « ça sentait la viande  avancée et le brulé l’enclos, mais surtout le tas du milieu où il y avait bien dix chevaux tout éventrés les uns dans les autres. » Le ton, Céline est tout entier dans ce genre de phrases. Ferdinand perd la notion du temps, a des visions, son crâne est « empli de boucan : c’était à moi seul de retrouver mon, régiment » car il a peur d être pris pour un déserteur. On découvre aussi que le Céline de 1933-34 connait sa valeur littéraire. (là j’ai fait une grossière erreur chronologique -que Pierre Assouline a noté et m’a signalé – quand j’affirme qu’il avait mal mal digéré l’insuccès de « Mort à Crédit » car ce roman date de …1936 et « Guerre » de 1934..) Il écrit : » Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. A présent je suis entrainé. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. »

Oui, Céline résume son art comme personne : « de la belle littérature avec des petits morceaux d’horreur » …

Pour l’essentiel le texte met en scène ses deux séjours dans des hôpitaux de campagne pas loin du front à Peurdu-sur_la Lys.il y a aussi  la visite des parents. Ô Surprise, ces parents qui  étaient  relativement bien traités dans «Mort à crédit »  se révèlent ici  comme deux personnages falots et sans intérêt. Des lavettes. Comme le remarque Pascal Fouché, la brièveté du texte fait cogner les phrases plus durement que dans les deux grands premiers romans plus panoramiques. Ici  le sexe   vire à l’ obsession  frénétique  mêlée à la mort. L’argot est lancé dans toute sa puissance.  Les infirmières « branleuses »  de moribonds déchainent le narrateur. Et l’intrusion d’une prostituée permettent à Céline de déverser   des détails lubriques. Pascal Fouché pose encore une bonne question, en faisant remarquer que « Guerre » a été écrit au moment où la danseuse Elizabeth Craig, le grand amour de Céline, le quitte définitivement . Est-ce le traumatisme de cette rupture qui a allumé la libido de Céline ? possible.    On constate ici  une âpreté vengeresse, un acharnement  dans une surchauffe  d’argot salace jamais atteint.

Bien sûr, à partir de données autobiographiques, comme toujours chez lui, l’imagination décolle, d’autant que l’arrivée de la veuve Angèle, et des souvenirs d’amours de jeunesse permettent à l’écrivain de faire monter la température érotique .Dialogues de chambrée réussis. Erotisme carnassier   au milieu des éclopés et des râles. Sexe et mort dans le même ascenseur.

 Parmi les points  les plus intéressants  de l’inédit   « Guerre » ce qui m’a frappé c’est  de constater  le degré de surveillance et de  » domestication » de la troupe en 1914 et 1915 ;c’est   un contrôle  féroce des gendarmes français pour  punir les infirmes en permission, aidés par les polices militaires belges « bien plus crasses » et  surtout  Céline dévoile le nombre   de soldats français  fusillés dans une sinistre courette par d’autres soldats français  -2 fois par semaine- ces soldats  soupçonnés de s’être auto-mutilés pour ne pas remonter au front et qui étaient passés par les armes  ficelés à un poteau, après un jugement sommaire.. 

 Enfin, question : sur la vie sexuelle entre les malades et les infirmières, là encore Céline exagère-il ou les autres écrivains ont-ils « édulcoré » ?  Enfin, toujours la capacité de Céline, au milieu de l’enfer, de faire savourer les moments de douceur, de répit, et de paix, tel ce passage où Ferdinand et son camarade Cascade découvrent un coin de campagne paisible : « Le canon de là on ne l’entendait presque plus. On s’est assis sur un remblai. On a regardé. Loin, loin, c’était toujours du soleil et des arbres, ce serait le plein été bientôt. Mais les taches de nuages qui passaient restaient longtemps sur les champs de betteraves. Je le maintiens c’est joli. C’est fragile les soleils du Nord. A gauche défilait le canal bien endormi sus les peupliers pleins de vent. Il s’en allait en zig-zag murmurer ces choses là-bas jusqu’aux collines et filait encore tout le long jusqu’au ciel qui le reprenait en bleu avant la plus grande des trois cheminées sur la pointe de l’horizon. ».

Que sait-on de l’aventure de ces manuscrits disparus et retrouvés?

Peu de chose.

Jazzi, voilà, en gros, ce qu’on sait de l’aventure des « manuscrits volés » de Céline.   C’est Jerôme Dupuis, excellent journaliste enquêteur qui a fait le point pour « l’express » le 5 mai dernier avec  la journaliste Marianne Payot. Mais peut-être que Pierre Assouline, qui connait admirablement l’époque, enquête et en sait davantage.

L’express : « Rappelons les faits : après le Débarquement, le 17 juin 1944, Céline et sa femme quittent précipitamment Paris pour l’Allemagne puis le Danemark. Ils étaient en danger ? 

Ils avaient une chance sur deux de se faire arrêter et, comme Brasillach, il est probable que Céline aurait été condamné à mort. Alors il s’échappe, mais il ne peut pas tout emporter : il a déjà ses valises, le chat, alors, il a le choix entre partir avec ses manuscrits ou avec son or. C’est un fils de petit boutiquier, il achetait des pièces d’or dès qu’il avait de l’argent, à l’ancienne. Il a choisi l’or et a demandé à son épouse de coudre les pièces dans sa veste en laine,… Il a juste pris le manuscrit en cours d’écriture, soit Guignol’s band II, et laissé les autres.  

A peine parti de la rue Girardon, à deux pas du Moulin de la Galette, le couple Céline se fait donc cambrioler… 

Cela s’est a priori passé entre le 25 et le 30 août ; on pense qu’aucun commando de FFI ou de résistants n’aurait osé venir faire la police dans les immeubles avant la libération de Paris alors qu’il y avait encore des nazis armés sur la butte Montmartre. D’autres personnes parlent d’un cambriolage entre le 17 juin et le 24 août…  

D’après Céline, le cambrioleur serait un certain Oscar Rosembly, un juif corse, ami du peintre Gen Paul, plus ou moins comptable… 

En effet, Céline n’a cessé de désigner Rosembly comme le principal suspect. Oscar Rosembly est un personnage extrêmement fantasque : il a écrit dans la presse de droite avant-guerre, on n’a jamais su s’il était vaguement résistant ou collabo durant la guerre _ il y a une fiche des RG qui indique qu’il a fait partie d’un mouvement très collabo _ , il est devenu gourou en Californie et en Inde, il méditait, seul, pieds nus dans la montagne, en même temps, il aimait bien faire parler de lui… Bref, avec le temps, je n’arrive pas à imaginer que cette personne-là, assis sur un tel trésor, n’aurait pas, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 1990), montré à quelqu’un certains manuscrits, essayé d’en vendre une partie ou fait un coup médiatique. Je pense que la tentation aurait été trop forte.  

Mais vous avez tout de même rencontré sa fille… 

C’est son biographe, Emile Brami qui a retrouvé la fille d’Oscar Rosembly, mais il ne l’a eue qu’au téléphone. Il ne sait pas alors à quoi s’en tenir. Elle lui dit, « oui, il y a des choses, il faudrait que j’aille voir dans la valise que m’a laissée mon père ». C’est une personne un peu éthérée, et du coup, il lâche l’affaire et me dit « va voir, prends le relais, peut-être qu’elle sera plus encline à parler à un journaliste ». Voilà comme j’ai pris contact avec elle en 2003. Je l’invite à déjeuner à Paris, elle reste floue. Je lui demande tout de suite si je peux aller la voir en Corse, elle acquiesce et me dit, « on ira dans la maison de mon père et on ira voir les fameux papiers ». Je pars en Corse, on se retrouve à Corte, elle me confirme qu’on peut aller visiter la maison paternelle le lendemain. Et le soir même, elle me rappelle et me dit « au fait, cela va être compliqué, un cousin me dit qu’il y a des travaux dans la maison ». J’ai fini par me dire qu’il n’y avait peut-être pas grand-chose. Comme dit Emile Brami, cela l’amusait certainement de se faire mousser auprès d’un libraire ou d’un journaliste. Je dois dire qu’après avoir enquêté, je doute de la piste Rosembly. 

En juin 2020, coup de tonnerre ! Le journaliste Jean-Pierre Thibaudat informe l’avocat Emmanuel Pierrat qu’il détient les fameux manuscrits… 

Lucette Destouches, la femme de Louis-Ferdinand, meurt en novembre 2019 _ on comprendra après que Thibaudat avait comme engagement de ne rien révéler avant son décès, son donateur ne voulant pas enrichir Lucette, cette femme de droite. Il prend d’abord contact avec Pierrat pour lui demander une sorte d’expertise juridique. Il lui dit : « voilà, j’ai ces feuillets, quel est leur statut ? Puis-je en faire ce que je veux ? Suis-je obligé de les donner aux ayants droit ? » Ils arrivent assez naturellement à la conclusion qu’il doit contacter les deux ayants droit, l’avocat de Lucette et biographe François Gibault et Véronique Chovin, qui a été longtemps la confidente de Lucette, laquelle fut sa professeure de danse dans sa jeunesse. Mais avant cela, il dépose tous les documents à la brigade spécialisée, à Nanterre. Qui demande une expertise à la BnF. Cela ne va pas se passer sans heurts avec les ayants droit qui vont le poursuivre pour recel de vol. Ils lui réclament des millions… Il y aura finalement un classement sans suite.  

Ce Jean-Pierre Thibaudat est-il fiable ? 

Oui, je l’ai rencontré, en mars 2021. C’est un grand critique théâtral, qui a fait partie du Libé historique, désormais à la retraite. Ce qui est très surprenant, c’est qu’il n’est pas du tout connu comme célinien. C’est un homme assez paisible, il a tout de même été le dépositaire d’un trésor inouï, littéraire et financier _ il y en a pour des millions et des millions. Je rappelle que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit est parti aux enchères à 1,8 million d’euros, et cela en 2001 ! Par ailleurs, il ne s’est jamais considéré comme propriétaire des manuscrits, il a toujours dit en être « le dépositaire ». Et puis, Thibaudat a fait une espèce de travail de moine bénédictin, il a travaillé pendant au moins dix ans en retranscrivant l’ensemble des feuillets, un travail qui finalement n’aura pas servi à grand-chose car Gallimard a tout retranscrit de son côté. Il est vrai que c’est la haine entre Thibaudat, d’un côté, et Gallimard et les ayants droit de l’autre.  

Pourquoi a-t-il été choisi par le mystérieux « donateur », lui qui n’est pas un célinien ? 

Il y a plusieurs hypothèses. Jean-Pierre Thibaudat est le fils de grands résistants (père comme mère), il vient d’un milieu de gauche, et on peut imaginer que la personne qui lui aurait remis le trésor serait elle-même enfant d’un résistant, éventuellement ami de ses parents. Or, si tu es dans une famille de résistants, que tu n’as aucune introduction dans le monde de l’édition mais que tu connais un journaliste qui écrit des livres, tu te dis « voilà, c’est l’intello qu’il me faut, il saura quoi en faire ». Interrogé par la police, Jean-Pierre Thibaudat a toujours refusé de donner son nom, invoquant le secret des sources. La brigade a bien essayé de retrouver son donateur _ ils ont fouillé tous les appels de Thibaudat de l’année précédente et ont fait une carte de France de tous ses déplacements, notamment pour voir s’il allait en Corse.  

Autre hypothèse, outre celle de Rosembly, Morandat : à partir de septembre 1944, l’appartement de Céline est réquisitionné par Yvon Morandat, une grande personnalité de la Résistance. Quand Céline revient du Danemark, Morandat lui dit, « vous savez, j’ai des manuscrits à vous que j’ai mis au garde-meuble, voulez-vous les récupérer ? », et Céline l’envoie paître. Je ne serais pas surpris qu’en réalité, les manuscrits retrouvés soient ceux-là. 

Enfin, il y a une 3e hypothèse : quand Rosembly se fait arrêter (j’ai récupéré la procédure judiciaire de 1944 prouvant qu’il a été jugé pour avoir pillé des appartements de personnalités en délicatesse), il demande, de sa cellule, à son avocat d’avertir l’un de ses amis afin qu’il passe chez lui récupérer quelques affaires… que ce dernier aurait gardées, après même la sortie de prison en 1945 de Rosembly, celui-ci ne voulant plus avoir d’ennuis. Pour le sel de l’histoire, j’espère que l’on saura un jour ce qu’il en est. Au-delà de tout cela, l’important c’est que les manuscrits soient là. 

Le Hölderlin violent de Jacques Teboul

PARMI les romans de la rentrée1979 la critique littéraire fut intriguée, intéressée, passionnée ou perplexe par une fiction de l’écrivain Jacques Teboul, » Cours, Hölderlin ! » (Éditions du Seuil)  Cet auteur né en 1940 avait déjà été remarqué par son écriture ample, souvent très musicale,  puissante, inspirée, chargée d’ images violentes avec un « Vermeer » publié en 1977 .

 « Cours, Hölderlin « fait bien sûr référence au poète Hölderlin (1770-1843) cette météorite qui est l’égal de Heine ou de Schiller (qui le reconnut et le publia) ce Hölderlin qui fut l’ami de Schelling et de Hegel dans le séminaire de l’école protestante du « Stift » à Tübingen, sur les bords du Neckar, dans la belle Souabe vallonnée, forestière et fruitière. Ils étaient tous trois destinés à être pasteurs. Mais la Révolution française éclata.

Hölderlin eut 19 ans en 1789 et cette Révolution française l’enthousiasma, comme beaucoup de ses condisciples. Ce qui intéresse Jacques Teboul, c’est la brisure de sa vie quand le si prolixe et imaginatif Hölderlin est frappé de folie à trente-six ans. Il passe alors -hébergé par le fidèle menuiser Zimmer dans une tour qu’on peut visiter aujourd’hui- les trente-sept autres années de sa vie. De 1806 à 1843 il devient inaccessible, sans vrai contact raisonnable, et passe son temps à marmonner des choses incompréhensibles, à taper sur une épinette, à jouer de la flûte des mélodies ou des rythmes endiablés, à gribouiller des textes dont la plus grande partie nous manque. Il reçoit quelques visiteurs qui n’ont pas oublié son œuvre mais selon son humeur les accable de signes de politesse ou de déférence ou les ignore. Ses anciens amis repartent effondrés après avoir constaté   le délabrement de ce prodigieux météore, cette intelligence qui dialoguait avec les Dieux Grecs et dont on peut lire les poèmes complets ou inachevés et  la correspondance  en volume « Pléiade » .

Ce qui intéresse Teboul, c’est la silhouette solitaire, douloureuse, les soliloques d’un grand esprit qui se retranche du monde des humains. Imprécations, longs monologues éjaculatoires, visions intérieures éclatées, abattements, cris contre la société, contre sa mère et les soudains mutismes du poète mal peigné, fiévreux, qui contemple de sa fenêtre les eaux du Neckar et la plaine.

L’auteur divise le livre en chapitres avec dés alternance. D’un côté, des morceaux de texte objectifs   et de l’autre, morceaux subjectifs qui nous plongent dans les imprécations frénétiques, les agitations d’un corps pantin désarticulé, l’univers poétique déréglé (cycle des saisons, thèmes patriotiques, importances des fleuves, présence des dieux grecs dans la Nature, etc..) pour former   l’itinéraire du fou, cette course immobile.

 Les textes « objectifs » et descriptifs   précisent les lieux où Jacques Teboul s’est rendu, notamment la ville de Tübingen en Souabe. Il présente

aussi l’  arrivée de Hölderlin à Francfort  quand il apprend que Suzette Gontard, sa bien-aimée( pour qui il a rédigé ses lettres à Diotima )est morte, ou bien son voyage en France, quand il cherche vers Lyon, à rencontrer Bonaparte…Bref les moments clé  avant l’effondrement et   la déraison.

 Le livre balance donc entre un « il » narratif documenté et sobrement écrit dans un style distant, soigné, précis, et soudain brusques passages paroxystiques au « Je ». Ce sont alors des morceaux emportés, une prose lyrique qui nous jette littéralement dans une pensée qui   flambe. Hölderlin déglingué, Hölderlin inspiré ! Il se construit-détruit devant nous dans un parfait exhibitionnisme mental. Oui, cet Hölderlin court après la flèche du temps dans une immobilité hors d’haleine. Le plus étonnant c’est que Teboul est parfaitement à l’aise dans cette invention Re-création évocatoire, divinatoire pour nous faire partager   le mental déréglé du poète. On est soumis aux scansions d’une voix intérieure inspirée qui lance du vitriol au monde des humains. C’est la partie la plus originale, la plus forte, la plus secouante du livre Elle nous permet d’entrer par effraction, dans les fissures et les fulgurances de cet esprit malade. Teboul parvient à ce que le lecteur se sente aspiré et compréhensif    par cette curieuse machine célibataire d’un esprit d’un homme qui crie en boucle aux hommes des vérités tragiques sur les limites du Moi du fond de sa prison mentale.

 C’est le paradoxe de l’auteur de se sentir parfaitement à l’aise pour exprimer les états limites. La prose devient alors hypnotique.

L’étonnant aussi c’est que ce lyrisme fait écho à la révolte de la jeunesse post soixante-huitarde. Révolte radicale et détresse intime se mélangent contre tout : les parents, la société, les amours, la littérature. Teboul se bat contre une société sclérosée en   multipliant les références et les allusions volontairement anachroniques. Hölderlin nous parle et Teboul fait allusion l’Allemagne soumise à la Bande à Baader, cette organisation terroriste d’extrême Gauche qui installa une guérilla urbaine dans l’Allemagne de l’Ouest. Le vertige psychique et la révolte du poète percute la jeunesse révoltée des années 70 qui veut « changer le monde ».

La psychanalyse aussi bien freudienne que lacanienne fait aussi son entrée. Un poète souabe permet donc une catharsis tonitruante très personnelle, presque sauvage, à l’écrivain de 39 ans Jacques Teboul.

Oui, ce livre secoue toujours autant qu’en 1979, aussi vif, aigu, inquiétant, mordant, cassé, libéré avec l’immense tressaillement narcissique qui le parcourt.  

 Des philosophes (de Heidegger à Derrida) et des écrivains (de Peter Härtling à Rilke, Peter Weiss ou René Char) ont été fascinés par cette figure brisée ; ils ont tous interprété, émis des hypothèses  sur ce reclus brisé, et ils ont   sondé ses « Hymnes », ses « Odes » ses grandes Elégies, son « Hyperion » , son « Œdipe-roi », son « Antigone » .  Jacques Teboul lui a inspiré- ce sont ses propres termes –  » une fiction violente et sérieusement documentée qui met en jeu la vérité du poète et là [sienne] « .  Ce texte étrange résonne, agressif et musical aujourd’hui. C’est une faute des jurés de 1979 de n’avoir pas donné un grand prix d’automne à ce texte percutant.

Extrait (c’est Hölderlin qui parle) :

« Hiver 1939

Il n’y a rien, strictement rien, à Tübingen que des alignements de façades, presque toutes identiques, que des entassements et des épaulements de façades, que des surfaces régulièrement trouées de fenêtres petites et presque carrées, il n’y a rien que ces surfaces alignées, dressées les unes sur les autres, avec parfois des arbres noirs, de hauts sapins sinistres, et des saules bordant la surface plane et comme immobile du Neckar. Il n’y a rien que cela et l’étendue vide du ciel, inerte, et ça ne change pas, parce qu’il ne m’arrive rien. Si j’entre dans une salle de travail*, comme autrefois, rien d’autre que les séries mortelles des cuirs reliant les livres, que la surface brillante des bois des tables, si j’entre dans une taverne, et la peau des gens, la peau des enfants et cette surface spéciale de l’Allemand qui se parle, des voix, le grain de cette surface ordinaire. Il n’y a rien d’autre à Tübingen. J’y vis encore, avec un grand trou sombre, là, dans ma tête, dans ce que je pourrais croire pensée, si je n’en savais aujourd’hui l’illusion. Foutaise. Il n’y a rien d’autre à Tübingen que l’immobilité des surfaces, une crispation, parce qu’il me semble que l’Homme enfermé dans sa tour a définitivement tout arrêté :ne plus bouger, ne plus respirer, il ne m’arrive rien. »

*Allusion au « Stift », le séminaire où Hölderlin passa ses années de théologie avec Schelling et Hegel

Ceux qui voudraient en savoir davantage sur la vie, l’œuvre et l’influence considérable de Hölderlin après la seconde guerre mondiale, notamment en France, peuvent se reporter à la fiche Wikipédia, bien faite, très fiable.  A propos de la nature même de la poésie de Hölderlin, je le résume en reprenant ce qu’en dit Pierre Grappin dans une « Histoire de la littérature allemande » (Aubier).

« Hölderlin qui avait étudié soigneusement le grec au « Stift » de Tübingen, vivait dans la familiarité de Pindare. Les divinités grecques, figurations des grandes forces naturelles, devinrent pour lui des compagnons proches, même dans les premières années de maladie, à partir de 1802, et de son voyage à Bordeaux. (..)

 Hölderlin n’avait pas vraiment besoin de cette mythologie grecque pour ressentir un attrait mystique envers les eaux, l’éther, la puissance du soleil. Mais à mesure que la maladie lui fit perdre le contact avec la vie ordinaire, il s’enferma dans une langue difficile qui finit par n’être plus compréhensible que par lui-même. Il s’était toujours senti en communion avec les forces de la Nature, plus proche des Grecs anciens que de ses contemporains. Ses grands Hymnes, tels que « Le pain et le vin » ou « Patmos » prennent pour décor une Grèce mythologique, avec une figure centrale, celle de Dionysos, mais ce Dionysos exprime également un message venu de l’Orient et reste une préfiguration du Christ, et là, on voit l’influence de ses études théologiques.  Ce qui frappe également chez lui, c’est son culte des grands fleuves de son pays : le Neckar, le Rhin, le Main, le Danube, qu’il voit comme des puissances supraterrestres, il les divinise tous.  Ce qui rattache Hölderlin à l’école de Weimar (Goethe et Schiller) c’est qu’il chante la Grèce Antique et qu’il exprime une longue plainte sur la disparition des Dieux qui vivaient en quelque sorte au milieu des hommes. Cette séparation est une des sources es de son désespoir. Pour lui désormais il vit la tragédie d’un monde déserté par le divin.il ne peut plus désormais, après cette séparation irrémédiable, ne dialoguer qu’avec le vent, l’eau, les arbres. « 

Quelques romans de guerre…

La guerre en Ukraine et ses images de destruction nous ont envahi. On la voit chaque jour. Je me pose donc la question : quels sont les  romans de guerre qui m’ont laissé une forte  impression pour mieux comprendre  comment fonctionne une armée. Les textes dont je parle    n’ont aucun rapport avec une recension,et rien d’objectif, ce  sont quelques souvenirs de lectures  marquantes.

 La catégorie la plus répandue   reste celle des   romans rédigés   par ceux qui ont participé à une guerre. Ils sont rarement militaristes…Et en second viennent les récits de journalistes ou correspondants de guerre. Les premiers     restent au plus près  des émotions que ressentent les jeunes appelés .Les seconds racontent aussi bien  les Etats majors que  qui se passe de concret sur le terrain,  et, dans le meilleur des cas,  démontent les propagandes , bourrages de crane, et « versions officielles »

 Rappelons que les guerres jettent au combat et broient des milliers de jeunes appelés  sans beaucoup de formation, et  qui n’ont parfois même pas vingt ans. Ils en ressortent traumatisés. La peur est  le grand sujet.  On le voit bien avec Céline et son Bardamu  du « Voyage.. » ou Drieu la Rochelle avec « La comédie de Charleroi ».

Avec Drieu  un jeune bourgeois   accompagne la mère d’un soldat tué   sur les lieux  du combat. On y découvre alors ce que vécut Drieu : le baptême du feu pour la jeune recrue qu’il était, le découragement, la tentation du suicide, l’exaltation – et surtout et toujours   la peur. Cette peur dominée ou triomphante est au centre de toutes les nouvelles du recueil. Elle est en quelque sorte l’étalon auquel se mesure la valeur de l’homme jeté dans la bataille à Charleroi, Verdun ou dans les Dardanelles.

Ces romans  expriment la surprise, puis le  désarroi, l’incrédulité, l’attente, l’anxiété permanente, parfois l’absolu désespoir, l’imminence du choc, puis la terreur dans l’action. C’est à chaque fois la fin de l’innocence, la jeunesse irrémédiablement perdue, une perte de confiance dans l’humanité.  Beaucoup de ces  jeunes soldats survivants n’échapperont pas au traumatisme et resteront des sortes d’infirmes  se trainant dans la vie civile.

Le roman d’Erich Maria Remarque avec « A L’ouest rien de nouveau « est un peu le modèle -étalon. Il nous fait franchir toutes les étapes et tous les sentiments  d’une jeune appelé ,Paul, qui monte au front avec  un mélange de fierté et d’inquiétude puis qui subit l’enfer. Un des plus beaux passages raconte sa permission, et le fossé qui s’est installé entre lui et ceux qui l’aiment au village. Il est devenu un autre dans les tranchées.

Le jeune lycéen enthousiaste du début du roman est devenu un être hébété par la boucherie et la mort de ses camarades.  Rappelons que l’auteur a été déchu de sa nationalité en 1939, que sa sœur fut condamnée à mort par l’Allemagne nazie pour “atteinte au moral de l’armée” et a été décapitée en 1943. Le roman » A l’ouest rien de nouveau » a été brûlé en place publique.

Sa subversion vient du fait qu’il décrit en phrases simples le dressage imposé aux jeunes recrues par des gradés sadiques-    ce qui se retrouve dans toutes les armées du monde.

E.M.  Remarque est d’une précision rare pour nous faire partager  le calvaire d’un soldat, dans ses moindres   actes :depuis les latrines communes, l’épouillage partagé, la  chasse aux rats qui convoitent les rations, les trocs bouffe et cigarettes, les combines pour améliorer les repas déplorables, la faim, la soif, la douleur, et un progressif  un rétrécissement mental épouvantable suivi d’un chagrin incurable. Une sorte de gel intérieur saisit chaque homme de troupe.



Paul, comme ses amis d’enfance (dont  si peu reviendront vivants)   insiste bien sur le fait  que lui et ses camarades  ont  a  été trompés par l’un de leurs professeurs, patriotard grotesque,   en qui ils avaient  confiance. le passage difficile  d’une génération à l’autre, avec les valeurs de chacune, est finement suggéré.

Pour 14-18, du côté français il y a bien sur le magnifique « les croix de bois » de Roland Dorgelès,  « la peur » de Gabriel Chevallier. On néglige souvent le Giono du «  Grand troupeau », réquisitoire  d’une violence  absolue contre la guerre. Giono a comme toujours des séries d’images stupéfiantes. Les soldats sont comparés au grand troupeau de moutons du premier chapitre, celui  qui descend de la montagne. Les soldats comme « l’assemblée des moutons ». Giono le paiera cher en 1939 et connaitra la prison pour son pacifisme. 

Sur l’interminable attente du combat par le soldat de base, un des modèles reste « Le balcon en forêt » de Julien Gracq, expérience sur l‘attente  du choc en mai 40 face à l’armée nazie et ses blindés  dans les Ardennes..

Ces livres-témoignages de survivants   dévoilent souvent l’incohérence des ordres et contre- ordres ,les décisions  tragiques  de certains généraux, la bêtise ,l’aveuglement et la morgue  de certains officiers,  les rivalités entre les différentes armes, les querelles et tensions d’état- major( voir Montgomery contre Eisenhower ou Patton dans « Bastogne » de John Toland).

On passe alors aux correspondants de guerre et à leur résistance au rôle de simple propagandiste qu’on veut leur faire jouer. C’est le témoignage du jeune journaliste Lucien Bodard sur La guerre d’Indochine avec sa trilogie « L’enlisement », »L’humiliation » et » L’aventure ». Mille pages serrées d’après ses notes de l’époque. Il démonte   les rouages d’un échec. Il témoigne quasiment au jour le jour des chaines de désolantes décisions prises à Hanoi ou à Saigon, avec la bénédiction du Gouvernement français. Il témoigne  de l’aveuglement  et du trompe-l’œil dans lequel se complait l’état-major face à ses murs de cartes, du général Carpentier avec  ses certitudes obtuses   au général De Lattre avec   sa cour fastueuse  de beaux jeunes officiers.

Bodard suit  la tragédie des sans-grade anéantis systématiquement par le Vietminh dans leurs misérables fortins isolés. On voit comment   un corps expéditionnaire se disperse, s’évanouit et meurt dans la jungle, par des séries d’erreurs tactiques ou stratégiques, jusqu’à la fin tragique dans la cuvette de Dien Bien Phu

Bodard   réussit les portraits des   militaires de carrière, façon Suétone, avec une cruauté précieuse.  Gradés, officiers, notables, peureux, « fortes gueules », vieilles peaux et bravaches burinés, animent l’histoire  d’une série d’échecs . Un état-major flotte en pleine illusion sur fond de trafic de piastres

 Enfin quelques textes prennent uniquement le point de vue des officiers qui cherchent dans le combat une philosophie ultime, un dépassement aristocratique  souvent  à connotation nietzschéenne. Le plus évident est bien sûr Ernst Jünger qui raconte sa formation et sa jubilation guerrière dans  « Orages d’acier »,ou dans ses « Journaux de guerre », publiés en Pléiade, et dont Jonathan Littell s’est beaucoup servi.

  *

En ce qui concerne la guerre du Viet Nam, je signale le roman époustouflant d’un ancien lieutenant des marines, Karl Marlantes et son  « Retour à Matterhorn ».C‘est  l’enlisement américain au  Viet Nam vu dans l’étouffante jungle, les marches de nuit, la boue, les pluies, l’épuisement, et le moral qui décline. Comment un petit groupe de soldats se délabre.

D’autres livres proposent une fresque ; ils développent une vraie philosophie sur le fonctionnement des    armées modernes, avec quelques personnages emblématiques.  Le modèle indépassé reste « Les nus et les morts » de l’américain Norman Mailer . Une escouade d’hommes de l’armée US dans une île en plein Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Mailer réussit la totale immersion du lecteur dans le naufrage de ces jeunes soldats isolés.

Mailer avait moins de 3O ans quand il publia ce chef d’œuvre de 9OO pages, en 1948…. Le jeune Norman Mailer, qui était au départ affecté   au service cartographie, avait demandé à être en première ligne .Il  fut intégré dans le pire du pire,  dans une patrouille de reconnaissance derrière les lignes japonaises.

Libéré en 1946, après avoir occupé le Japon, Mailer  étudie dans le moindre détail la psychologie militaire. Son général Cummings, personnage-clé, annonce la hiérarchie qui va triompher dans les grandes entreprises de la nouvelle société civile américaine.

C’est aussi un roman qui annonce génialement le climat de tension «   guerre froide » et son idéologie fasciste. C’est donc un roman à relire pour mieux comprendre la psychologie d’une armée russe et les calculs actuels   du Pentagone. Cette longue marche dans la jungle d’une patrouille en terrain hostile et miné, est également une d’épopée de la survie morale et biologique d’un petit groupe.  Je recommande de lire l’analyse du roman par    Pierre -Yves Pétillon dans son « Histoire de la littérature américaine » pour comprendre les multiples facettes de ce roman et sa grandeur.  Norman Mailer met en évidence les composantes totalitaires des nouvelles sociétés qui naissent de la guerre.

 Je pourrais aussi parler de Malraux, de Malaparte, d’Hemingway, de Heinrich Böll, de « La route des Flandres » ce  prodigieux texte de Claude Simon.. C’est pour une autre fois.

Un extrait des « Croix de bois » de Roland Dorgelès:

« C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond…
On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le sœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.
Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. »

L’été 2016 à Quiberon

Le matin, vent, soleil, plage. Espadrilles qui s’enfoncent dans le sable La fraicheur de l’air . Babillages d’oiseaux dans les feuillages. L’uniformité calme de la mer s’élargit dans le ciel.  Quelques nuages isolés au large vers la mince ligne de terre de  La Trinité.  Passage d’une mariée bretonne toute gonflée d’un voile blanc entre des voitures du parking. Dégradés marins : cela va du vert cul- de- bouteille à l’indigo profond avec des espaces d’un violet qui s’assombrit.

Je prends mon vélo cadenassé.

Je traverse assez tôt la petite ville de Saint- Pierre de Quiberon, ses villas mignonnes, jardinets proprets, barrières repeintes, appentis chaulés, bords de mer calmes, un décor d’opérette, avec un seul petit hôtel ouvert. On se croirait dans « les vacances de Monsieur Hulot » de Jacques Tati. Les couverts brillent sur les nappes dans les avancées vitrées des restaurants à l’heure où on passe l’aspirateur. Je file vers Port- Maria, ses mouettes qui tourbillonnent, sa longue jetée de murailles verdies, et coup de sirène   du   ferry blanc qui pénètre dans le port. Donc je roule. Serviettes de bain qui sèchent aux balcons , pavillons alignés, crépis refaits, quelques tags. Marquises à glycine et des portes à verres dépolis et rosaces en fer forgé qui assurent que l’entre-deux guerres a  bien existé .

Coups de pédale, ça grince. Cerisiers en fleurs dans les jardinets comme des petites explosions blanches figées. Un   retraité à chapeau de paille et salopette à bretelles est assis sur un pliant, il repeint une barrière ,  écoute  un jeu  sur son poste à transistors  rabiboché  d’un élastique. Les restaurants alignés le long de l’avenue proposent sur des ardoises de mirobolants de plateaux de fruits de mer, des sardines grillées, menus rédigés à la craie, kir offert ! Un avion de tourisme blanc et rouge surgit au ras des toits dans un rugissement de moteur qui vrille le quartier et disparait.

 Longue pente de  la côte sauvage  qui oblige à changer de pignon plusieurs fois. Le vent apporte de longues  vagues vertes  ,sensation de glissement dans la Pure Création de Dieu  dans l’immense frémissement et l’énergie de l’endroit : sans cesse du bleu, du vert, des couleurs disjointes étranges, des bouffées d’odeurs résineuses de landes et j’entre dans   l’envoutante, l’inexplicable, irréfutable  magie de la mer :elle   s’ouvre sur plusieurs côtés, sature la vision, avec ses récifs blanchissants, et c’est comme un souvenir d’enfance qui vous  revient                                                                                                                                                                                                                                                                                     aussi cru que la première fois que tu respires  l’odeur des rognures de crayon dans la salle de dessin…

 Larges échappées sur la mer dans un picotement d’air glacé , des volleyeuses crient   sur une plage,  des sentiers dévalent droit  dans les rochers , puis, soudain  la route , nue, noire, droite, mène au  rien ,l’uniformité, le vent par rafales  tout glisse dépressions de plantes dunaires dépressions de roches en lamelles, tu lèves la tête , le  mince trait crayeux d’un  long courrier  s’étire et divise le ciel bleu.. Parfois tout verdit, s’ombre au fil des nuages, se violace,  une  lumière grise surplombe   un parking avec des caravanes, des remorques,  tu croises une Volvo arrêtée sur le bas-côté  avec un couple transi qui téléphone., tu disparais, tu t’absentes, tu t’oublies , tu n’es plus nulle part et tu n’éprouves rien.  Dans ce désert raboté de rafales  tout ça t’essore dans  un bouillonnement  d’écume, comme si la Terre et la Mer ouvraient leurs cuisses blanches.

 Soudain à nouveau, au bas d’une pente, la cuvette large de la mer. Successions de plages vides que des barres d’écume blanchissent. L’air frais picote la peau des bras.  Certaines flaques d’eau semblent vivantes et neuves dans un léger frisson argenté. Il y a une curieuse effervescence vers un marécage à oiseaux, des pies, des goélands tournoient au-dessus  d’un chantier et d’une bétonneuse.

Vers Plouharnel des bancs de vases immenses qui brillent suggèrent des familles de cétacés endormies au large.

A vélo impression de filer   sur l’eau. A Penthièvre les étendues marines cernent la route des deux côtés et je me répète bêtement « la Grandeur »…  … « la Grandeur ». Je roule sur un sentier défoncé qui borde   la ligne de chemin de fer avec ses  maigres sillons herbeux . Puis je retrouve les pins, leurs troncs parallèles bien réguliers qui forment une grille floue dans le soleil. Plus tard, vers par la pointe du Percho, le pédalier grince dans la côte alors apparait une vaste lumière d’estuaire.  Je m’arrête : un fond de graviers clairs bouge flou , l’eau  clapote sur ses  reflets  .

Au sommet de la côte la mer se découvre à nouveau : une plaque d’argent. C’est vitrifié et il en émane une sensation de joie et de respiration ivre  

Je pédale longtemps dans les couches d’air tiède de la   lande roussie, avec ses chardons, ses odeurs fibreuses et résineuses. Voltigent de curieux petits papillons noirs autour d’une grange à l’abandon avec des rais de lumière qui filtrent entre la charpente. Une odeur de vieille paille pourrie chatouille les sinus. Massifs de bruyères, salicornes, et chardons se dessinent à la  line de plomb sous la lumière rase du sommet de la  colline .Châles et foulards de quelques pique niqueurs sur une aire de repos. Etendue muette de la mer, divinité, béatitude, silence, Nausicaa et ses servantes vont apparaître avec leurs paniers de linge, j’en suis sûr. Le regard se dilue dans la spirale du futur au fin fond du ciel . Alors j’entends dans mon dos une voix perçante   sur un parking :Bernard! Bernard ! Merde ! ! Dépêche-toi !! faut qu’j’aille à la BNP!

Saint-Pierre de Quiberon

Un subtil portrait de Pasolini

 Il aurait cent ans…

Pier Paolo Pasolini est   né à Bologne le 5 mars 1922. Il fut assassiné dans un terrain vague à Ostie, près de la mer, le 2 Novembre 1975, dans des circonstances restées obscures encore aujourd’hui. La presse italienne, tout au long de ce mois de Mars, lui a consacré des articles complets sur plusieurs pages.  Certains, assez polémiques, mettent en question ses prises de position, notamment en 1972 quand il publie un texte contre la libération féminine et contre l’avortement. Ou quand il s’en prend à « l’obsession du couple » comme norme sexuelle. On critique aussi la faiblesse de son film ultime « Salo » et son incompréhension de l’œuvre de Sade, ou l’obscurité de ses textes théoriques sur le cinéma, ou son roman inachevé « Pétrole » .  

Oui, Pasolini mort continue de diviser aujourd’hui comme il divisa de son vivant.  Il fut exclu de l’enseignement et du parti communiste italien en octobre 1949 suite à une plainte déposée à Ramuscelo pour détournement de mineur, après une fête au village. Exclu du Part Communiste Italien Pasolini, il se réfugie avec sa mère à Rome le 28 janvier 1950 dans le ghetto, entre le théâtre Marcellus et la grande synagogue.  

 Le romancier devint célèbre en Italie avec le roman « Ragazzi di Vita(1955), et avec son premier film   « Accatone »(1961).

Son œuvre réunie chez l’éditeur   Mondadori forme dix volumes d’au moins 1500 pages chacun, sans compter les deux volumes de son abondante correspondance. Mais surtout il convient de rappeler que ses poèmes le placèrent comme un écrivain majeur en Italie des années 60   alors que la France le connut par ses films.

Il n’est pas dans mon esprit de revisiter cette œuvre multiforme, vitale, énergique, interpellant sans cesse, et   régulièrement dénoncée autant par la Démocratie chrétienne que par la PCI. Quand le film « Mamma Roma » est projeté à Venise en 1962, plainte est déposée et demande d’interdiction puis, Pasolini est agressé physiquement par des jeunes fascistes à Rome au cinéma Quattro Fontane. L’urgence aujourd’hui est d’attirer  l’attention  sur  le poète qui écrivit  dans les années 48-50  ses plus beaux recueils : « Le Rossignol de l’Eglise catholique », « La meilleure jeunesse »,  « Les cendres de Gramsci«(1957) et  »La religion de mon temps » et « Transhumaniser et organiser 

Oui, d’abord lire le poète des années 50 et 60. Il fut traduit par René de Ceccaty -et quelques autres- dans un épais volume remarquable (« Poésies »-1943-1970) aux éditions Gallimard en  1990.C’est le volume capital, celui qui retrace à sa manière une autobiographie  de l’adolescent frioulan, du jeune loup solitaire débarquant à Rome, démuni,  accompagne de sa mère.
Ce volume permet de comprendre la jeunesse paysanne de Pasolini, sa volonté d’écrire dans le dialecte frioulan, de comprendre aussi celui qui resta traumatisé   par la mort de son frère Guido, assassiné le 12 février 1945 par une brigade communiste rivale -donc tué par ses propres alliés. Épisode terrible qui va   laisser une trace dans toute son œuvre et rapprocher Pasolini de sa mère, qu’il gardera auprès de lui, dans son appartement, jusqu’à sa mort et qu’il filmera dans « l’Evangile selon son Matthieu «   comme la mère du Christ.

Si on veut se faire une idée précise de la trajectoire familiale, morale, et des difficultés de Pasolini, connaitre ceux qui l’on soutenu, du romancier Bassani à Moravia, et Fellini, il faut se reporter   à l’indispensable et subtile petite biographie Folio de René de Ceccatty datant de 2005, révisée et enrichie récemment.

 Elle a trois   qualités :

1) Elle donne des citations nombreuses et toutes remarquables de ses œuvres, multiples déclarations à la presse, confidences à ses proches, extraits de ses articles polémiques – il fut notamment violent contre les jeunes bourgeois révoltés de 68- extraits de sa correspondance. Ceccatty précise bien ses positions envers les Catholiques (qui cherchaient le récupérer après « la sortie de « L’évangile selon saint Matthieu ») et aussi envers le Vatican ou le PCI.

2) Elle témoigne avec subtilité des déchirements, des contradictions, des revirements, des humeurs et aussi des faiblesses de cet homme survolté, en bataille contre les communistes italiens, contre les catholiques du Vatican, et contre les néo-fascistes.

 Enfin

 3) Ceccatty fait un clair bilan à propos de son homosexualité et de ses combats contre le « conformisme sexuel » avec clarté et intelligence sans rien cacher des limites de l’écrivain dans ce domaine.  Le mérite de Ceccatty c’est qu’il   met en évidence la faiblesse   de ses déclarations théoriques assez fumeuses sur le langage cinématographique, ni de ses partis tranchants qui l’amènent à condamner autant le cinéma de Godard que celui d’Antonioni. Il ne cache pas non plus l’agitation frénétique des années 70. Il est alors le personnage médiatique omniprésent sur tous les fronts. Il se multiplie dans les journaux à scandale, dans les festivals de cinéma, dans les Facs, en débats politiques avec les étudiants, dans ses voyages (New-York, Rio, Maroc, Tunisie, Inde Yemen, Soudan.) On le voit aussi bien dans les restaurants à la mode de Rome que dans les studios de cinéma, dans les salons mondains, au milieu du désert avec celle qui devint sa tendre amie, Maria Callas. Influent comme Sartre en France, les prises de position de Pasolini dans les grands journaux  provoquent des réactions en chaine  dans toute l’Italie intellectuelle.. « Sa parole est amplifiée par ses propres soins et par les soins de ses amis et de ses ennemis. Ce qui ne signifie pas qu’il soit compris. Mais le haut-parleur est systématique » écrit Ceccatty. Pour représenter l’Italie de ces années-là, qu’il conteste, il va utiliser-plus ou moins habilement- le détour des « films à costumes » avec « Le Décaméron » ou « Les Contes de Canterbury » comme son maitre Fellini s’est servi de l’Antiquité dans « Satiricon ». Est-ce sa part la plus intéressante ? j’en doute. Je préfère ses carnets de voyage et notamment ce petit bijou « L’odeur de l’inde », publié en français en 1984 et qu’on trouve en Folio.   C’est là d’un très grand écrivain.

 Enfin revenons   à ses deux premiers films en noir et blanc « Accattone » et « Mamma Roma ». Les errances si animales d’Accattone dans les terrains vagues surchauffés de la banlieue romaine pauvre lui donnent l’occasion de célébrer ces quartiers périphériques avec ses jeunes gens démunis, avec la beauté  de l’herbe rase entre les immeubles, baignés   « d’une pieuse lumière dans sa limpidité » . Tout ceci filmé avec une compassion sincère, nue, qu’il ne retrouvera plus dans ses créations plus tardives.

Ce qu’il écrira à propos de son ami le poète Penna, qu’il admirait tant, définit son art : » Une poésie dont l’amoralité apparente ne dépose pas du tout en sa défaveur, puisqu’elle est très dense et imprégnée de souffrances humaines antérieures que seule la poésie peut provisoirement clore »

Relisons :

 « Des jeunes amis se dirigent vers

les thermes de Caracalla, à califourchon

Sur des Rumi* ou des Ducati*, avec une pudeur

virile ou une impudeur virile,

cachant avec indifférence dans les replis

tièdes de leurs pantalons ou exhibant

Le secret de leurs érections. Les cheveux ondulés, dans leurs tricots

Aux couleurs juvéniles, ils fendent

La nuit, carrousel

sans fin, ils envahissent la nuit,

superbes maitres de la nuit »

*Marques de motos.

(Extrait de « La religion de mon temps » traduit par René de Ceccatty)

« L’odeur de l’inde » est un carnet de voyage(avec Moravia) en voici un extrait:

« Une heure de voiture, le long d’une périphérie sans limites, composée entièrement de petits baraquements, de boutiques entassées, d’ombres de banians sur des maisonnettes indiennes aux arêtes émoussées et vermoulues comme de vieux meubles, suintantes de lumière, carrefours encombrés de passants aux pieds nus, habillés comme dans la Bible, tramways rouge et jaune à galerie ; petits immeubles modernes, immédiatement vieillis par l’humidité des tropiques, au milieu de jardins fangeux et de bâtisses de bois, bleu clair, vert d’eau ou simplement attaqués par le climat humide ou le soleil, avec des allées et venues continuelles et un océan de lumière, comme si partout, dans cette ville de six millions d’habitants, on célébrait une fête ; et puis le centre, sinistre et neuf, la Malabar Hill, avec ses petits immeubles résidentiels, dignes du quartier des Parioli, entre les vieux bungalows et le quai interminable, avec une série de cercles de lumière qui s’infiltrait à perte de vue dans l’eau… »
(P. 17)

On regrette que Fellini, qui avait si bien guidé, et conseillé   Pasolini ( il avait écrit en scénariste une  partie des « nuits de Cabiria » et pas mal d’éléments  de « La Dolce Vita »),  devienne féroce en visionnant    « Accattone » . Il critiquera   les « mauvais » cadrages, les ruptures de ton, et d’images, critiquera les mouvements de caméra, l’utilisation systématique des longs travellings, ou l’irruption si inattendue de la musique de Bach, sans s’apercevoir que Pasolini transformait le néo-réalisme en une prière personnelle. Pasolini ne tiendra aucun compte de ces remarques et filmera ses   ados aux jeans déchirés, et ses « Mamma » hurlantes, drôles et désemparées. Il filme comme il l’écrira : au « même rythme rapide, pressé, plat, d’un premier jet, fonctionnel, sans couleur et sans atmosphère, tout contre les personnages ».

René de Cecatty présente « Ecrits corsaires » , recueil d’articles parus dans la presse italienne.

« Les Écrits corsaires » ont une place à part dans son œuvre, parce qu’on y cherche désormais une clé pour comprendre la haine que ce génie avait pu susciter chez certains de ses contemporains. En s’attaquant à la corruption du pouvoir, en dénonçant l’entente sournoise du libéralisme capitaliste et de la démocratie chrétienne, en démontrant que la pègre avait été utilisée par les donneurs de leçons moralisateurs, il tentait de démonter tout un système politique et social, fondé sur le mensonge, sur les meurtres commandités, sur la pourriture politique qui parfois s’appuyait sur l’Église : le parti au pouvoir depuis la fin de la guerre était toujours le même, la Démocratie chrétienne. Les scandales de la Loge maçonnique P2 étaient en arrière-fond de toute la vie politique. « » Mais si les articles de Pasolini avaient un tel retentissement, c’est que lui-même était un poète, un créateur, qui doublait ses catilinaires de tout un univers esthétique, du reste assez mal compris. Pour mesurer l’impact et la profondeur de ce livre, il faut avoir en tête non seulement l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini, mais aussi ses autres essais, ses dialogues et débats innombrables avec les étudiants et les lecteurs. Passion et idéologie (ses textes critiques sur la poésie), L’Empirisme hérétique (sa théorie du langage cinématographique), Les « Lettres luthériennes » (sorte de lettre ouverte à un innocent qui découvre l’horreur du monde) et ses admirables analyses littéraires (Descriptions de descriptions) sont des contrepoints essentiels qui permettent de mieux comprendre les « Écrits corsaires ». Pasolini, qui, à l’origine, se destinait à être enseignant en histoire de l’art, était un intellectuel engagé dans son temps. Et il a toujours tenu à s’exprimer sur des questions politiques, linguistiques ou sociétales. Sans doute, sa sexualité (qui l’a forcé, à la suite d’une accusation d’outrage à la pudeur et de détournement de mineurs, avant qu’on ne l’en acquitte, à fuir le Frioul où il enseignait et à rendre sa carte du Parti communiste qui l’a exclu) a-t-elle joué un rôle déterminant pour le convaincre de militer sur différents plans. Il s’agissait pour lui aussi de garantir sa propre liberté de vie et de création, dans un monde dominé par l’hypocrisie dans le domaine sexuel et par l’exploitation de l’homme par l’homme dans le domaine de l’économie de marché. Il ne faut pas oublier que l’auteur des « Écrits corsaires » est un homme persécuté, depuis 1949, par la justice italienne, prompte à répondre aux demandes de censure, de saisie, de mises en examen, de la part de toutes sortes d’esprits malveillants, étriqués, parfois délirants, qui s’en sont pris aux romans, aux poèmes, aux films et à la vie privée de l’artiste. »

Parents

Après la mort de mon père l’an dernier , je flânais dans la grande demeure laissée à l’abandon,  avec le dôme  vitré surplombant  l’ escalier qui me fascinait, formant un puits de lumière sur la spirale des marches  ,laissant passer les  superbes couleurs orageuses  certains soirs, et les  portes ouvertes poussiéreuses frottant sur le carrelage,  et j’imaginais mes parents jeunes et amoureux ,puis  deux absents   au milieu d’un tas de vaisselle sale , deux silhouettes  défigurées par la maladie et par la vieillesse, ruminant  et marmonnant les mêmes dégouts de toute une  vie amorphe et routinière  , je revoyais ces  deux  vies racornies , interminables, inachevées et peut-être même pas commencées,  insolubles, incompréhensibles, inévitables, obsédantes, croisées dans chaque pièce, dans chaque salon, avec ce frottement de charentaises sur les parquets,   le cliquetis monotone de chaque pendulette  de cheminée  dans chaque chambre d’amis, ces amis  dont la dernière irruption furibonde  et si mystérieuse datait d’au moins quarante ans..  Oui ils ne venaient plus  , tous décédés leurs enfants éparpillés sur plusieurs continents,  ne venaient que le vent et  l’obscurité à heure fixe , parfois un type qui vendait des encyclopédies  frappait au carreau ou contre les portes, et   que n’entendaient même pas mes deux géniteurs ,  tous deux assoupis  dans une inexplicable et interminable après-midi morose, bras et mains  mal appuyés  sur les accoudoirs de fauteuils, foutus machins   époussetés d’une main distraite par une jeune bonne  qui chantait du Piaf « non je ne regrette rien rien rien  ».. dont mon père disait : »Aujourd’hui on distingue plus les garçons des filles, les vieux des jeunes » en reluquant  les mollets robustes et bronzés de la fille , tous deux asphyxiés par un air jamais renouvelé, et les lourds volets   cognaient et cachaient  la splendeur anarchique  des herbes folle du  jardin, tous deux  l’un à coté de  l’autre, deux statues grecques  sursautant   quand  les  poubelles étaient  empoignées,  retournées et choquées  par les employés municipaux au passage du camion-benne dan la rue en pente   comme si ce véhicule apportait  l’ahurissante et infernale violence d’un monde devenu ahuri et incompréhensible. Car eux   planqués derrière ces rideaux à fanfreluches, ces tapisseries épaisses d’un   vert Directoire, avec des reflets de suie,   s’acharnaient à réduire le monde entier à une convulsive étreinte de géants saisis dans la   réverbération d’un plein midi .

Dans la pièce  rôdaient des silences d’insectes morts, vides, tandis que le fracas du monde guerrier se mêlait soudain au battement d’un volet mal attaché côté rue. La vaste insolation humaine agitée et carnavalesque  parvenait donc par zébrures grises d’un minuscule téléviseur portatif qu’il fallait sans cesse tourner pour capter une image brumeuse, sautillante  qui semblait toujours venir d’une pirogue africaine en dérive   mais que la barre jaune  mûrissante du soleil du    soir venait à  dissoudre comme une promesse d’un verger avec ses fruits au prochain été.

Souvent, ma mère, à genoux, en peignoir, essayait de tisonner les dernières braises en agitant un vieux magazine féminin en éventail et mon père parlait avec des marmonnements dont plus personne ne pouvait dégager le moindre sens tandis que son œil rond de tête de rapace nous cherchait et scrutait avec avidité ma sœur et moi    pendant qu’on percevait au loin les cris inarticulés des enfants sortant de l’école.

 Inconcevable leur obstination, parents pauvres gisants encore mal debout faisant visiblement effort pour contenir on ne sait quel rage devenue maussaderie quotidienne, mal enfouie, venue des profondeurs mystérieuses de leur enfance et venant échouer au bord du néant qui leur tirait les pieds. Conversations bloquées, impossibles,  tremblement de mots mal assortis pour rester précautionneux et audibles dans leur fausseté, phrases remâchées  qui tombaient comme des morceaux de plâtre sur le parquet disjoint du  grand salon, fragments verbaux incompréhensibles toujours marmonnant un vague bonsoir  dont   on ne saisissait  si c’était une prière, une imploration, une fin de non-recevoir une tromperie ou un aveu d’échec que j’aurais dû comprendre et assumer, expressions interrompues,  dérisoire initiative avortée pour se délivrer  de tout ce qui avait décomposé leur existence  en un interminable hiver d’ennui tandis que le vent, le soir, ce vent d’Autan leur faisait oublier ce gâchis. On parlait même de leurs radotages dans les deux salons de coiffure du village, tandis que les nouvelles enseignes au néon éclairaient des quartiers neufs, que l’église Saint-Saturnin  était en réfection côté porche , et  qu’on creusait des tranchées pour des nouveaux collecteurs d’égout à l’entrée sud  du village ,à l’embranchement  de la route de  Castres,  et que  le pont de bois de la route de Revel était remplacé par une structure métallique  et que la vieille Poste et ses pots de fleurs  était rasée au bulldozer.


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Faulkner aviateur

Au début de sa carrière (1926-1928), Faulkner  écrivit des nouvelles    qui  reflètent  sa déception de n’avoir pu participer à la guerre 14-18 en Europe au titre de pilote.. Il n’a toujours pas digéré d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, sans pouvoir prouver sa valeur   au combat car l’armistice de 1918 l’en priva. Il faut préciser que dans son romantisme d’homme du Sud, une figure hante notre écrivain, celle de William Cuthbert Faulkner, arrière-grand-père du romancier, lieutenant pendant la guerre du Mexique, militaire violent qui prit le commandement d’un régiment sudiste. Cette figure du sudiste combattant, mélange de brutalité et d’héroïsme, qui fut propriétaire d’une usine de coton, d’un journal local, constructeur de chemin de fer,   marqua profondément  l’imaginaire de Faulkner .C’est de lui que Faulkner tient sa légende d’héroïsme, ce rêve brisé d’ aristocratie du Sud , et cette idée  de Chute et de Décadence  d’un pays vaincu qui traverse l’œuvre et transforme  le temps faulknérien en une déchirante immobilité.    

Le rêve déçu du jeune aviateur se transforma alors en malédiction et en nostalgie inguérissable dans de nombreuses nouvelles dont « Tous les pilotes morts ». Ces valeurs et culmineront dans « Pylône ». C’est sans doute dans cet admirable et court roman que Faulkner concentre et exprime avec le plus de force   ses illusions perdues de jeune pilote de guerre démobilisé et errant dans une vie civile de « rampants ».  Il lui suffit d’un pilote d’acrobaties aériennes, Roger Shumann, d’un parachutiste, Jack Holmes, de la femme que les deux hommes se partagent, et d’un mécano, Laverne, pour résumer une ivresse de liberté, sa dérision, et le grotesque macabre d’un héroïsme de marginaux saltimbanques qui s’achève dans une sorte de cirque  pour voyeurs. .. pour  réussir un vrai chef-d’œuvre.

Faulkner en uniforme de la RAF

 Ce gout pour l’aviation , Faulkner le concrétisa lorsqu’il  gagna son premier argent à Hollywood grâce  au metteur en scène et ami  Howard Hawks , il s’acheta un petit avion de tourisme. En février 1934 il atterrit à la Nouvelle Orléans pour assister à l’inauguration de l’aéroport, et c’est dès l’automne qu’il rédigea « Pylône ».

La tragédie le rejoint  le 10 novembre 1935  quand  son frère cadet, Dean,  se tue à Thaxton (Mississippi) en pilotant l’avion que William lui avait cédé. Et  Dean exécutait  -comme le personnage de « Pylône »- des acrobaties aériennes..

Dès  son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « est la plus emblématique .Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

.  Elle est publiée et commentée dans un volume Pléiade qui rassemble toutes ses nouvelles de Faulkner, même des inédites.  Elle met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique près d’Amiens. L’écrivain invente tout ce qu’il n’a pas vécu.

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien) se mettent à boire comme des trous . Aucun d’eux n’accepte l’armistice , le retour au pays, la  plate vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis et qui sera un  des personnages piliers de la chronique de Yoknapatawpha) , Comyn, le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland  un autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée  « vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être un … prisonnier allemand  .La bande d’ivrognes en fête s’arrête  dans un café  bondé aux abord d’ Amiens.

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession.  Un personnage   formule alors   ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue, surtout perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land » que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en relisant la Bible. Il nomme son recueil de nouvelles « La terre Vaine ». Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle, sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi avec une sorte de morgue, bref le sens de la famille ,de la terre ancestrale où on s’implante, fonde domaine ,on se ramifie et où on meurt.  Faulkner pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ».

 Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne, dans le café d’Amiens.  La fin s’achève autour d’une fontaine, gueule de bois , gout de cendres. Cependant résonne comme un avertissement la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ; la fictoire, ça vaut rien… ».

Tout un paysage désenchanté se dessine, annonciateur de la philosophie faulknérienne. Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.