André Hardellet , l’insolite dans la banlieue parisienne

André Hardellet (1911-1974)  quelle œuvre  rare  ! J’en avais déjà parlé une fois sur ce blog, mais j’y reviens avec toujours autant de joie.  quelque chose c hez lui se libère: venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieilles photos de groupe à canotiers ou berets, avec des sourires figés , zones ensauvagées d’un port, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée mal peinte au fond d’un estaminet ,ouvriers devenus fantômes de plâtre dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course, foret de fûts dans une odeur de cave….

A quoi rattacher ces textes ? Sont-ils des poèmes ? des nouvelles ? des comptines ?  Ou de simples flâneries qui associent des rêveries, sur les vieux quartiers de Paris?On le connait surtout par sa chanson « Le bal chez Temporel »  mis en musique par Guy Béart. C’est en 1958 qu’il publie son premier roman, » Le seuil du jardin » salué par uje lettre enthousiaste d’André Breton. Il se révèle  avec  le recueil « Les chasseurs »(1966).Il s’agit de plus de 30  proses  .

 Avec des textes qui vont d’une page à quelques dizaines ,ou  d’un  paragraphe de cinq lignes à  un poème inattendu,  Hardellet explore des lieux : rues de paris,  quartiers périphériques, routes  oubliées, plaines, ou  une allée de tilleuls,  ou des anciennes carrières de craie.Il traduit alors quelque chose d’insaisissable ; on est alors pénétré par un charme fragile,  une évanescence   nostalgique, un passé trouble qui vibre comme les reflets d’un tang. Hardellet  trouve son imaginaire et ses vibrations dans les murs d’enceinte  d’un château, ou sous le préau d’une école ,  dans une éclaircie de ciel.  Il nous transmet    par une sorte d’effraction intime dans le secret du lieu, il nous relie à un passé mythique, à un souvenir d’enfance rare , perdu et retrouvé avec quelques mots qui n’ont l’air de rien. .Il faut prendre garde à sa capacité oblique  de nous révéler  de ce qu’il y a d’insolite,  de magnétique, de merveilleux, d’émouvant dans la simple odeur d’un plumier ou d’un taille crayon. Une rue d’iVry  délivre  autant  de hiéroglyphes à déchiffrer que la vallée du Nil. Il propose dans ses flâneries de jeter une lumière calme, douce, pénétrantge,  sur une scène de campagne comme une battue de chasseurs par un jour d’automne.

Il  fonctionne par glissades, rumeurs de mémoire, dans des tonalités moroses, automnales qui  retiennent  le charme de la fausse reconnaissance.

Au fond, il nous entraine par un chemin purement onirique  dans quelque chose qui possède  la douceur d’une conversation entre noctambules qui, au soir d’une fête, un peu éméchés,  découvrent une perspective cavalière : elmle mène dans un  monde aussi enchanté que la foret de Brocéliande,  avec des senteurs terreuses, des clairières , le bougé secret d’un sous-bois. Il y a  un  appel  vers autre chose, de jamais dit.

J’aime son  don de clairvoyance pour nous mener de l’Autre Côté, sur un autre Versant ,dans un Ailleurs, une face cachée de ce qui nous est ordinaire. Chaque texte fracture le quotidien. Chaque morceau de texte ouvre    une fissure, une anfractuosité sur l’habitude. Il nous tire ou nous pousse vers des réminiscences personnelles perdues par négligence ou par notre curiosité endormie. Ses phrases nous aimantent comme s’il possédait les clés d’un manoir  où nous aurions vécu dans une autre vie. Hardellet devine dans les défauts du verre d’une vitre, devant un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire aux belles gravures scolaires. Eclats, échappées, voix perdues, tout danse souvent à la lisière d un bois. Phrases vives, mordantes. Magiques.

Parfois il pousse son art assez loin ,non plus vers des chimères, ou des souvenirs d’enfance,  mais vers des aventures  d’un baroque plus macabre. Son numéro de prestidigitateur introduit soudain   l’effroi.

« Les carnes vacillantes atteignent enfin, la Voirie ? où l’odeur de charogne devient intolérable, lame en main, le sacrificateur attend, à l’entrée de son domaine : un abattoir avec des rigoles canalisant l’urine et le sang, des poulies, des tombereaux d’où dépassent ici une tête, là un paturon raidi. Le bourreau et ses valets échangent quelques paroles.

Que peuvent se confier des créatures d’une aube de plus, quelles consignent se transmettent-elles ?  Alentour, rien, que des carcasses, de crânes récurés, les rats pullulent, gorgés, insolents, minant les habitations qui baignent dans le purin et la gadoue. »

Enfin, il ouvre largement les portes de l’érotisme ! et quel ressac de souvenirs. Avec « Lourdes lentes », il offre un vrai chef d’œuvre ,publié en 1969 sous le pseudo de Stève Masson. Sur plainte de la Ligue de défense de l’Enfance et de la Famille, la brigade mondaine recherche l’auteur de « Lourdes,lentes.. »Hardellet se déclare l’auteur par une lettre au Quai des Orfèvres. En 1972, après de multiples convocations au commissariat, des poursuites sont engagées pour complicité d’outrages aux bonnes mœurs, avec Régine Deforges qui l’a publié..Il est condamné

pour outrage aux bonnes mœurs et doit payer une amende de 2000francs.La presse unanime s’indigne. Une amnistie est prononcée en septembre 1974.

Dans une lettre adressée à Pierre Seghers, Hardellet confiait qu’il s’agissait   d’une  » belle histoire d’amour en été et de truites pêchées ». Pas faux. L’odeur des journées d’herbes humides, de serrures rouillées,  de fourrage,  de lourdes bottes dans une litière forment le fond du texte .  C’est aussi un  récit très  subtilement  emboité qui célèbre les femmes bien en chair, lourdes et pulpeuses comme les sculptures de Maillol. Germaine  est donc l’initiatrice de ce garçon de 12 ans…depuis il ne cesse de décrire un ensevelissement ardent chez un certain type de femme.

« Extrait :

« Blonde, un peu rousse, des taches de son, des lèvres épaisses, un cul comme une trotteuse de Vincennes. Lourde et lente. Certaine, tangible, en paix avec le monde. Plus tard, lorsque je verrai des Maillol, je comprendrai ; d’autres que moi ont dû sentir la même densité de bonheur chez ces filles de pleine terre et de pleine eau . « 

Deuxième extrait « Longtemps je me suis couché de bonne heure — le matin. J’avais mes nuits ; je les ai toujours, mais sans comparaison.
Presque chaque soir, vers neuf heures, je prends un bouquin et m’allonge sur mon lit. Souvent, j’abandonne vite ma lecture ; commence alors l’étendue d’immobilité et de silence apparents où je découvre ma totale liberté. Nul guetteur sur les points culminants de la Ville noire et bleue ne se soucie du minuscule espace que j’occupe sous mon toit, rien ne me désigne à sa méfiance. Ils n’ont pas encore de machines à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons-leur, en ce domaine, le plus large crédit. Il me reste, je suppose, quelques bonnes années devant moi pour cet exercice de l’ombre et du secret. »

Un dernier extrait de « les chasseurs » :

« Il m’arrive de pousser jusqu’au port. Quel port? Je n’en sais rien; ON , ou bien le Temps, a effacé les noms que portaient les plaques des quais et des rues, des noms futiles. Aucun lieu du monde n’est autant consacré à l’abscence.la chaleur paralyse la mer. Des bateaux pourrissent à l’ancre, d’autres semblent presque neufs, repeints d’hier.(..) Vous pensez à l’enfer, mais non. Lorsque je me souviens d’avant, cette paix me comble au-delà de tout espoir. Mon seul souci, en traçant ces mots, est de savoir s’ils vous parviendront jamais à travers ces champs de silence et de l’immobilité où les plus indociles apprennent à faire le point. « 

Invité à la Fnac

L’attachée de presse était arrivée essoufflée du fond du couloir. J’étais en train de signer les 3OO exemplaires de mon service de presse à propos de mon essai sur José Cabanis, écrivain que j’aimais pour des raisons littéraires bien sûr, mais aussi parce que je l’avais rencontré dans son domaine de Nollet, là, où il était né. Il m’avait confié qu’il mourrait apaisé, dans ce domaine familial tant chéri. Il jubilait, entouré des objets de ses ancêtres : peintures noircies, petits crucifix au brin de buis desséché, pendules vieil or, bergères pelucheuses, trumeaux aux couleurs fanées, armoires avec linges d’enfant. La demeure-château restait un cocon pour   cet homme obsédé de souvenirs. Il m’avait longuement   fait arpenter les longues pièces, à la manière d’un majordome qui parle de ses maitres disparus.

J’avais souvent relu ses récits « Les jeux de la nuit » et cette « Bataille de Toulouse » dans lesquels il analysait sa liaison compliquée avec une   jeune femme brillante, fantasque, énigmatique, cette Gabrielle, qui fut son grand amour. Les désarrois sentimentaux de cet homme solitaire lui avaient permis au moins d’allumer des phosphorescences d’écriture admirables.  

  J’avais été ému aussi lorsqu’il m’avait montré le berceau où il était né et des photos de ses parents, joue contre joue. Ce   détail m’avait frappé et attendri , parce que, de mon côté,  je n’avais connu que des parents qui s’ignoraient. Mon enfance s’était déroulée dans des silences épais   coupés de quelques phrases murmurées sur un ton perfide. Les colères de mon père m’avaient effrayé. il ressemblait à  James Mason. Il avait la même belle chevelure noire, épaisse et ondulée, les mêmes sourcils fournis, les pommettes saillantes mais surtout le même regard sombre, pesant, collant, inquisiteur.

Donc, l’attachée de presse, essoufflée, avec sa petite robe bleue qui lui serrait la poitrine se pencha vers moi et dit :

-Nous l’avons !

-Quoi ?

Je crus un instant qu’il s’agissait enfin de l’invitation tant attendue pour  participer  à    l’émission » La Grande Librairie « sur la 5.    Je n’étais jamais passé à la télévision pour mes quatre précédents ouvrages, ce qui agaçait mon éditeur et finissait par me faire un peu honte.

Mais non, l’attachée de presse, me déçut en m’informant qu’il s’agissait d’une « rencontre-débat  » à la Fnac de Rennes.

-ça va booster les ventes, dit-elle.

 Je montai dans le TGV un mardi pluvieux. Comme j’avais une place coté fenêtre, je vis défiler de hauts nuages blanc neige sur des champs nus, puis dans la somnolence du compartiment moitié vide, je suivais des yeux    les collines du Perche et leurs fermes isolées. Dans un semi enlisement   de  torpeur, je revoyais mes visites à Nollet et puis je me rendis compte que mon père, que je n’avais pas vu depuis vingt-sept ans vivait  en bretagne, à Cesson Sévigné je crois. Mais j’avais toujours fui sa présence depuis plus de vingt ans.

Plus j’approchai de la gare de Rennes, plus le mot « rencontre-débat » me laissait perplexe. A chaque fois que j’avais assisté à ce genre de réunion, il y a avait toujours un emmerdeur au fond de la salle, qui brise le ronron de la soirée en prenant le micro ; j’en avais parlé avec des confrères écrivains et tous m’avaient dit que c’était une loi du genre » L’emmerdeur-au-fond- de-la-salle » était devenu notre expression mascotte et notre scie au cours de nos repas arrosés.    En général c’était un type un peu have, tendu par l’émotion, le micro mal placé devant la bouche, parfois une fiche à la main, s’abandonnant à la sombre extase de reprendre point par point vos déclarations pour les démolir.

Quand j’arrivai en gare de Rennes, je fus accueilli par Bernard, un vieil ami journaliste à Ouest-France, rougeaud, chaleureux, bon vivant, qui avait écrit sur moi avec fidélité et indulgence, et qui m’accabla de « Tu es superbe ! tu es superbe ! ton bouquin est superbe !!Vraiment tu vieillis bien !! ». Mais lui parlait d’une manière bizarre, pâteuse, avec la respiration courte des asthmatiques, ça me fit une mauvaise impression, le Temps nous rongeait.  Tout au long du bref parcours qui séparait la gare du vieil hôtel à colombages   ce sacré Bernard, volubile, se lança dans une description apocalyptique de sa ville ;cette nouvelle Babylone  livrée à la violence chaque samedi soir.

Tandis que je m’attardais dans un bain tiède, le portable  sonna. L’attachée de presse de la Fnac dit qu’on m’attendait déjà et que la petite salle était à moitié remplie.

J’étais en train d’hésiter entre une cravate noire tricotée et une cravate bleu   ardoise quand le téléphone sonna à nouveau. C’était toujours l’attachée de presse de la Fnac qui, d’une voix langoureuse, m’informait qu’un taxi commandé par ses soins devait être arrivé devant la réception..

 » Regardez par la fenêtre !.. ». 

Quand j’arrivais au bas de l’immeuble de la Fnac l’attachée de presse,  était là longue silhouette, chevelure brune abondante, robe  de coton  havane, et hauts talons  vernis . Elle me fit un signe de la main sur le trottoir.   Elle me prit par le  poignet  comme on le fait à un vieil ami. Elle me murmura dans l’escalier : « Vous êtes parfait !!! Celui qui va vous interviewer est un étudiant très brillant. »

Je remarquai un bijou d’argent en forme de lézard piqué sur son sein gauche.

Je pénétrai dans une petite salle baignant dans une lumière spectrale verdâtre. Un public clairsemé, frileux, attendait, serré dans les manteaux et doudounes. Il régnait une odeur de mouillé. Je montai sur la petite estrade -deux chaises pliantes et deux micros orientables. J’étais pris dans le cercle de lumière d’un blanc clinique, et me sentis assez seul comme un varan dans un aquarium.   Je vis surgir des ténèbres d’un couloir un jeune homme en t-shirt, jean et baskets, vêtu d’une parka kaki. Il portait des lunettes de soleil miroir d’un jaune argenté. Il bondit dans le siège tout proche, m’adressa un sourire furtif et se lança   dans une longue analyse de mes précédents livres. Il prononçait les S avec une sorte de sifflement désagréable. Il était si chaleureux pour parler mes essais que je me sentis gêné mais il avait une telle énergie rythmique dans le débit que le public l’écoutait religieusement.  

Pour oublier ce bla-bla commercial, je scrutais le public dans la pénombre et me concentrais sur une petite rousse du premier rang, dans un pull angora rouge vif. Un détail m’attira : elle serrait un pot de miel sur ses genoux.  Je pensais au petit chaperon rouge et j’aurais voulu me lever et monter sur la chaise pour déclarer solennellement à tout le monde que je n’avais rien lu de plus beau que les Contes de Perrault. J’aurais aussi aimé claironner que je m’identifiais toujours au loup déguisé en grand-mère. Pris dans mon songe forestier je faillis rater la première question :

‘ » Que faites-vous aujourd’hui ? »

-Je vis à Rome et y enseigne le français. »

Ensuite, il y eut pas mal de questions   insistantes sur la vie de José Cabanis et surtout sur son passage au STO . Au bout de trois quart d’heures, après qu’on m’eut apporté un verre d’eau minérale, la discussion s’enlisa.   J’étais en train d’essayer de décrire l’époque de l’Epuration et dire que j’approuvais l’attitude modérée de Mauriac, lorsque   mon regard rencontra, au troisième rang, sur la gauche, un visage qui m’était à la familier et étrange :je reconnus petit à petit les pommettes hautes, les sourcils broussailleux, que je connaissais bien, et surtout   sa moue narquoise de mépris, oui, pas de  de doute,  c’était bien mon père.

 Large d’épaule, il était enfoncé dans un manteau poil de chameau démodé. Il portait serré -comme un opéré de la gorge- un foulard de soie impeccable. Il me fixait avec la puissance perforante de son regard. Ses cheveux noirs étaient devenus gris.

Je me sentis pris de vertige, j’eus froid, me sentis mou.  Je laissais en suspens ma phrase à propos de Mauriac. Il y eut un moment de silence puis un flottement   dans la salle. L’étudiant aux lunettes miroir chercha immédiatement son micro qui était à ses pieds et accomplit l’exploit de reprendre au vol mon jugement sur Mauriac en faisant sourire le public à propos de cet écrivain catho qui n’usait pas trop de charité chrétienne dans ses articles. J’avais les membres faibles. Je sentais que mon père me fixait toujours avec défi. Quand je glissai mon regard de son côté je vis qu’il avait sur ses genoux cet affreux chapeau tressé à petits bords, comme en avait porté un ancien nazi traqué dans le film « le chagrin et la pitié ».

L’essence de notre esprit, je m’en rendis compte immédiatement, est l’épouvante. Indestructible.   Arriver à l’âge mûr, ainsi qu’à l’équilibre professionnel, est une illusion qui s’effondrait. Je n’étais plus le professeur respecté de la Villa Médicis, l’époux d’une belle romaine, le père d’une petite fille de trois ans, j’étais redevenu l’enfant terrorisé qui ne savait plus que balbutier dans la terreur quand son père exigeait que je récite la table de multiplication des huit. Il me regarderait ainsi jusqu’à ma mort.  

Je sortis par le côté droit de l’estrade. Il y avait une petite porte avec une barre basculante. Je suivis l’attachée de presse dans un couloir de ciment taggué. Elle me prit une fois de plus par la main et me dit : « Je vous ai fait une belle surprise, hein ! Je savais que votre papa était dans la salle. »

*

José Cabanis

Gabrielle?

 Je veux évidemment attirer l’attention sur Cabanis. Son introspection très fine et si sincère à travers « Les cartes du temps » (1962)  « Jeux de la nuit »(1964) et « La bataille de Toulouse »(prix Renaudot 1966)  mériterait d’être mieux considérée par Gallimard . On a rarement aussi bien dit la délicate balance des sentiments d’un homme qui voit une jeune femme qu’il aime venir le trouver à l’improviste, qui parfois, repart soudain,, car elle fréquente un autre homme, puis revient, part guillerette, enjouée, spontanée, craquante,  avec lui en voyage d’hiver, , en vacances. Le couple parcourt la France de Lyon à Sarlat, d’Auvergne aux Pyrénées. L’épisode Sarlat » est magnifique d’émotion contenue . Gabrielle est un ludion, le couple passe d’auberge en hôtel, de restaurant en chambres à gros édredons, traverse des plateaux couverts de neige, s’attarde dans des salles de restaurant avec des serviette et des nappes à petits carreaux bleus et blancs. Le couple  goute le silence de la campagne .le sentiment géographique, le passage des saisons sont admirablement suggérés.  Mais une distance, des interrogations, une instabilité   grandit entre eux   et couve comme une maladie souterraine et inguérissable..  Ce jeu d’une possession amoureuse impossible à stabiliser, Cabanis le retrace à nu, au vrai, avec de discrets moments  de plaisir physique auquel se mêle, en filigrane, une solitude dissolvante . Il analyse   ses doutes, ses espérances folles, dans des chemins creux de campagne, dans une prairie, en forêt   ou dans les maisons à colombages d’une ville oubliée.  Au fil des heures, un jeu épuisant ,bien sûr,  même si les moments de grâce ne manquent pas. . Oui, on devrait mettre Cabanis en Pléiade.

Extrait

à propos de la femme aimée, Gabrielle:

« Je n’avais aucune illusion à me faire: ma solitude était irrémédiable, depuis que j’avais rencontré Gabrielle, et que tout le reste, peu à peu, s’était effacé derrière elle. Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu  n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. «

 « Me voici donc, homme mûr, tel que la vie m’a fait, et ayant réduit mon univers, mes ambitions, mes plaisirs, à cet être qui dort à mes côtés (il s’agit de Gabrielle femme aimée ), si insaisissable, si incertain, si peu sûr, qui ne songeait qu’à ses propres peines, ses propres soucis, et pour qui je tremble sans cesse, et dont il me parait impossible que je puisse jamais me résoudre à l’abandonner. J’étais parti dans la vie avec une curiosité extrême de tout, et un grand désir : écrire, je griffonnais déjà, quand j’avais dix ans. Mais je n’écrivais plus, je n’avais plus ni le gout ni le temps d’écrire, et ma curiosité s’était bien apaisée. Je l’avais épuisée avec Gabrielle, me demandant depuis tant d’années ce qu’elle faisait, où elle était, ce qu’elle allait faire, ce qu’elle pensait, si elle m’avait dit vrai, la guettant, l’attendant, la surveillant, et elle m’avait  fait éprouver tant de sentiments divers, tant d’inquiétude, tant de joie quelque fois, tant de peine souvent,  que j’avais l’impression d’arriver au port, dans cette chambre où nous étions ensemble, où elle dormait, et où personne ne viendrait nous chercher, mais c’était un peu tard,  et j’étais las de sentir, et même de vivre. Gabrielle, sans doute, ne me quitterait plus, elle avait choisi, m’avait-elle dit, mais j’avis trop attendu, j’étais fourbu. Je songeai, soudain que je ne redoutais plus la mort. Elle seule me délivrerait d’une vie que j’avais si parfaitement gâchée(..) Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. Gabrielle m’avait fait découvrir la joie de vivre, l’insouciance, et maintenant je me savais lié à elle plus étroitement encore par ce désespoir qui ne la quittait guère. »

« Les jeux de la nuit. »

Une soirée romaine

Sur un simple petit carnet à spirale, au milieu de l’après-midi je dessine la rive de l’Aniene ,ses brassées de roseaux  avec un crayon sec.

Ensuite, avec un crayon gras je renforce les contours d’une souche d’arbre dans l’eau qui clapote. Un coup de gomme sur l’arche du vieux pont aux briquettes noircies, j’esquisse le portail de fer   déglingué qui marque l’entrée de l’ancien dépôt de bus.  Page blanche déchirée puis une autre lentement, un simple trait noir s’étire, charbon sur du blanc poreux. Retour à l’hôtel et ses tapis rouges dans le haut couloir vouté blanc qui fait  penser à un monastère. Douche. Lit qui grince. Pile de journaux.

 En face :  un terrain vague d’herbe pelée, bordé de roseaux qui bruissent quand le soir vient avec la brise. Les ombres qui oscillent sur le mur de ma chambre me rassurent.  De l’autre fenêtre, j’aperçois le pont là-bas, sa voute et sa tour citadelle avec créneaux qui ressemble à une enluminure    de château fort. Sur la droite, le long de l’Aniene, il y a les haies et la pergola du Giardino avec ses petites ampoules multicolores qui s’allument. C’est là que je dinais avec Anne, il y a une vingtaine d’années.  Notre dernier diner eut lieu quand l’automne était à son milieu. Je me souviens du sinueux bavardage d’Anne à propos de son projet d’écrire sur Palestrina. Contre notre table il y avait un support métallique avec un seau à champagne transparent. Des glaçons fondaient autour de la bouteille d’Orvieto alors que j’écoutais vaguement  les précisions d’Anne  sur les clauses du contrat avec l’éditeur. J’essayais de goûter la sauce des spaghetti vongole avec une fourchette, mais le plat avait refroidi et cette sauce ressemblait à de l’eau salée avec des parcelles de gras.

Pas loin  de nous  il y avait un jeune couple dont la table était poussée contre  la  haie de buis . Je voyais leurs genoux   se toucher régulièrement. Parfois la légère brise dans les feuillages donnait une impression de pluie. Anne avait cessé de parler et me regardait avec un air interrogatif insistant .Sa prunelle noire. Le silence avait pris une curieuse consistance, le poids de la neige. Je ne savais pas quoi dire. Je bafouillais quelque chose à propos de ma lecture de Pavese dans l’après-midi sur un banc de la Villa Torlonia . Je ne parlais pas d’un verre pris au Campo dei Fiori avec un   ami journaliste qui était venu me voir dans la matinée. Il se souvenait d’un ancien reportage que nous avions fait jadis   à propos de la spéculation immobilière vers Ostie. Lui s’en souvenait parfaitement, moi pas du tout, j’avais en tête une petite boutique de mode dans une ruelle qui menait au    Campo dei fiori, et des hésitations d’Anne pour acheter une jupe en lin.  Pendant que tu essayais plusieurs modèles devant une glace j’examinais de l’autre côté de la rue des affiches déchirées pour le PCI. Tu étais ressortie de la boutique sans rien acheter, avec cet air morose que je connaissais par cœur et qui me manque.

Tu inclines la tête pour que je prête attention.  Le serveur nous propose la carte des desserts. C’est alors que j’eus envie de me couper en deux et qu’une moitié aille se perdre à l’autre bout de la terre, et que l’autre t’aide à porter ta valise et t’accompagne à la Stazione Termini en feignant la bonne humeur.

 Tandis que je me remémore ça, la nuit si douce en cette saison enrobe le quartier. Tout à l’heure, j’irai m’asseoir au Giardino, dans la même allée gravillonnée. Chaque soir j’ai ma table réservée.  Il y aura, bien sûr, des jeunes couples qui dineront, genoux contre genoux contre la haie de buis.  Je dinerai en feuilletant le Corriere della Sera jusqu’à ce que, derrière moi, j’entende la voix familière du serveur qui me demandera si j’ai terminé mes spaghetti vongole. J’irai boire une grappa dans un petit bar où les garçons et les filles ont des propos délurés puis je regagnerai l’hôtel.  

Je prendrai le chemin sinueux dans le parc parmi   les grands pins verticaux qui me donnent toujours envie de les dessiner au fusain .

Au loin   tout Rome en vagues de lumières légères,  blanches,  brule  dans les jardins .

L’air sent la neige avec Sarah Kirsch

Sarah Kirsch est une poétesse allemande hélas assez peu traduite en France. Née Ingrid Bernstein le 16 avril 1935 à Limlingerode, elle est  morte le 5 mai 2013 à Heide, titulaire de très nombreuses distinctions littéraires dont le prix Heinrich Heine, le Prix Pétrarque, le prix Hölderlin, le prix Georg Büchner. Malgré sa célébrité en Allemagne, elle est peu traduite en France.  Ayant publié ses premiers recueils lyriques en RDA où elle vit alors, elle est exclue de l’Union des Ecrivains en 1977 pour avoir soutenu Wolf Biermann et protesté contre son expulsion de la RDA. Elle passe alors en Allemagne de l’Ouest, voyage en France, séjourne longtemps à Rome, et finit par s’installer dans le Schleswig-Holstein, ce pays plat du nord de l’Allemagne qui a été célébré par le peintre Emil Nolde.   Son premier recueil lyrique puise son inspiration dans une sorte de romantisme dont les spécialistes disent qu’il est marqué par Novalis et Eichendorff, mais aussi Ingeborg Bachmann-qui est de sa génération, et qui elle aussi s’est longtemps installée à Rome

  • Il faut saluer les passionnés  qui ont traduit et  publié  une partie de son œuvre en français, sans avoir été suivis par les grands éditeurs.
  •  Terre / Erdreich, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1988.
  • Chaleur de la neige / Schneewärme, poèmes traduits et présentés par Jean-Paul Barbe, éd. le Dé bleu, 1993.
  • amour de terre / erdenliebe, anthologie de poésie, trad. Marga Wolf-Gentile, Aix en Provence, l’Atelier des livres, 2020.
  • En revue: Pays de Géants, traduit de l’allemand par Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2008/4 (N° 126), p. 42-46.
  • Amour de cygnes, lignes et merveilles, trad. Marga Wolf-Gentile, Po&sie 2018/3-4 (N° 165-166), p.

 Voici quelques poèmes de la dernière période de sa vie, traduits par Marga  Wolf-Gentille

« De l’enthousiasme m’assaille soudain dans le wagon-restaurant à la vue de mon plat pays familier. À partir de Glückstadt je suis toujours heureuse. Sur le plan vide ne se trouve rien hormis des pieux d’enclos et des taupinières. Les cônes sont nombreux dans cet hiver humide et d’une taille considérable. Du côté nord chacun est pourvu d’une poignée de neige. Cela confère à cette contrée un aspect bizarre précieux. Dans le patois du plat pays les travailleurs de la patte s’appellent Winnewup.

«  Pour comprendre quelque chose à la tempête ou pouvoir même en transmettre on doit être implanté à la frontière entre l’eau et la terre, là où elle se jette sur le monde, fraîche et dispose, venue tout droit de l’éther enfant céleste, chatouillée par de petites forêts – comme elle hurle de rire et me coupe d’emblée les pieds. »

« C’est le premier février et la glace sur l’Eider bruisse sous un de ces vents plus délicats une série d’ouragans brutes venant déjà de passer. La nuit a été claire, l’Orion l’épée pendu au ciel, la lune se lève à six heures cinquante-trois maintenant, alors depuis déjà un moment l’enfant se trouve dans le bus pour bien atteindre de façon ou d’autre l’école. Quelques heures plus tard le soleil consume le givre des prés, les moutons se tiennent debout dans un paysage d’argent et broutent l’herbe hivernale feutrée. »

« Sur la route c’est le paradis des neiges, congères, langues de neige avancées sur l’asphalte et des fossés comblés avec des roseaux fauves encore dedans, des traces de vélos de pas d’hommes et de lièvres coulées en bleu d’une façon différente selon la profondeur de l’empreinte la position du soleil bas. Des grives trop grandes gonflées dans l’allée noire inclinée vers le nord-est jusqu’à ce que plus tard que d’habitude le ramasseur de lait commence son voyage et que le bruit du tracteur se fasse entendre pendant longtemps n’arrivant pas à s’apaiser toujours encore suspendu dans l’air qui resplendit oscillant d’une ferme isolée à l’autre et redoublant à midi lorsque le tracteur revient avec des pots à lait qui sifflotent insouciants. »

« C’est une sensation agréable si tôt le matin de sortir loin devant sa maison quand les alouettes se trouvent dans l’air glacé occupées à chanter. Les fermes avec leurs lumières d’étable comme des bateaux amarrés elles gisent au loin dans la plaine et les portes en baillant en font sortir à tout instant des paysans charriant du fumier et on dirait déjà que les gelées ne vont plus durer maintenant. Si l’on possédait un petit cheval on pourrait le monter sans hésiter et sur la croupe de la digue suivre le cours du fleuve des jours durant sans penser au retour. Or, on va s’en retourner à pied à travers le brouillard troué accomplir ses devoirs. »

« C’est le moment où l’on taille les haies vives. Visibles de loin des blessures partout dans les différents arbustes les arbres rabattus et des tas légers de rameaux de branches s’assemblent dans les fossés. Les paysans ces brigands font une coupe grossière mais les bougres noirs écorchés le leur rendent encore toujours en printemps par une triple croissance ils se transforment en peignes à vent sur lesquels on peut de nouveau compter pendant un an. Lorsque les petites tronçonneuses de campagne font rage et crient leur passage se dessine clair éclatant en période sans neige et il faut qu’il gèle pour que ceux qui les actionnent aient le pied léger ne s’enfoncent, alors les journées s’allongent déjà d’un cri de coq et par-dessus les maisons des oies s’envolent loin dans les marais. « 

François-Régis Bastide ou la symphonie inachevée

 François-Régis Bastide…Ce nom vous dit quelque chose? Bastide mourut le 17 avril 1996, à 69 ans. Dans le milieu littéraire parisien des années 60-70, c’était   un notable  comme  François Nourrisier, ou Yves Berger. Aux  éditions du Seuil, il dénichait et soutenait de jeunes  auteurs,   dirigeait la collection «  Solfège »  avec brio; et surtout , il anima   pendant un quart de siècle l’émission « Le masque et la plume »  chaque dimanche, sur France Inter ; il fut aussi  aussi  militant socialiste, fidèle ami de Mitterrand pendant les années lointaines  de  la conquête du pouvoir et de l’élaboration du Programme Commun..

C’est étrange la critique littéraire, un métier qui ressemble à celui du sourcier et de sa baguette pour dénicher quelques jeunes auteurs passionnants  dans  une avalanche pénible  de livres d’automne, tout ça dans la hâte, écris moi trente lignes sur Machin, coco ,les modes, les emballements médiatiques, les coups de fil inutiles; ou les petits mots laconiques des attachées de presse,  sans oublier  tant   d’heures de lectures en pure perte.

Quarante ans plus tard, on confie  ses remords au papier  au moment de la nécrologie. C’est souvent, la Critique, au fil des ans, une manière de revivre  les moments enchantés de la première lecture, des constater hélas ses échecs, ses erreurs .Les horloges qui sonnent permettent aussi  d’évaluer combien    les gloires appréciées du grand public ont définitivement déserté le box-office. Enfin, il reste les jugements en appel, en rouvrir   les vieilles éditions tant aimées et retrouver les pages noircies d’annotations  comme si les œuvres étaient devenues les lettres d’un ami cher trop tôt disparu. C’est ce qui m’arrive en feuilletant à nouveau les éditions brochées de François-Régis Bastide.

Je suis  donc parti avec l’idée de redonner envie de lire  Bastide. Je gardais le souvenir ébloui de deux grands « romans » autobiographiques de François-Régis Bastide, « La vie rêvée » (1961) et « La fantaisie du voyageur » (1976). Ces lectures à l’époque m’avaient enchanté, car j’avais vécu,comme l’auteur  dans cette Allemagne en ruines de l’après-guerre.Ca faisait résonance avec mon expérience.  Et je trouvais injuste qu’on ne ré-édite pas  ces deux romans qui ont un talent pétaradant, un ton  d’écorché nonchalant, impudique et chatoyant,  pas si loin que ça de Nimier   .Car Bastide a eu une vie étonnante : adolescent remarqué, fils de notable de Biarritz , pianiste doué, soldat précoce jeté dans la bataille   en qualité de spahi,  enrôlé dans la 2° DB à la Libération à l’âge de 19 ans , blessé au genou en pénétrant  en Foret Noire (c’est très hussard  tout ça !) , animateur des Rencontres de Royaumont,   manitou au Seuil, juré du prix Médicis, puis  ambassadeur de France à Copenhague, puis  à Vienne,  enfin grand connaisseur de Saint-Simon, ce qui classe un homme… Bref, un sacré parcours. Un vrai beau personnage flamboyant, romantique,  fou d’une Allemagne qui va de Heine à Gieseking, et de  Schumann aux concerts  forestiers de Baden-Baden. Jérôme Garcin, qui succéda au « Masque et la plume »   lui consacra un petit livre de ferveur «L’  irréprochable ami »(Gallimard) .

 « Je ne suis qu’un petit-bourgeois du Sud-Ouest qui a cru s’élever à la hauteur des grands Allemands incompréhensibles », écrivait-il, dans ce roman confession. « Un visage fin d’éternel romantique, un nez d’inquisiteur, des yeux bridés, une bouche sans lèvres, un port altier de connétable espagnol », écrit Garcin.  » Une sorte de Cocteau de gauche. »

Et là au cours de ma relecture-expertise  je  me sens divisé, perplexe ,tantôt enthousiaste, sous le charme, devant  des chapitres superbes de lyrisme vrai,  tantôt déçu par  des répétitions,  une chronologie  emberlificotée à plaisir,  des poses, des faiblesses narcissiques, de soudains effritements de la narration après  des  morceaux d’anthologie.  J’ai admiré des pages d’un beau romantisme « tremblé » sur des amours, puis regretté des embardées foutraques, savouré des passages secouants d’aveux, vraiment rares et  réussis,  mêlés à des préciosités et attendrissements  enfantins

Donc, on voit l’ancien spahi se démener pour monter la Radio de la Sarre, attirer des talents de Paris, faire des programmes de musique franco-allemande avec l’aide des généraux français et de pianistes germaniques mal vus des autorités d’occupation. En un mot le jeune Bastide doit faire aimer   la Culture au milieu des décombres. A 20 ans, pour ce pianiste fou de Ravel  il y a pire…

Oui, c’est une étrange vie « rêvée »  et paradoxale   pour un post-adolescent placé dans une période aussi trouble qui cumule  la chasse aux nazis avec une opération de séduction  des américains en  jeep.   Comment ne pas être à la fois, enthousiaste, naïf  et sentimental comme il le fut dans un pays qui manquait de tout, avec des  gens dans la rue  qui   mendient des cigarettes américaines, du charbon et des pommes de terre, et un peu de considération.

Mais visiblement, ce qui passionne notre moderne Lucien Leuwen  dans ce curieux « « duché » de Sarre récupéré par l’armée française,  ce sont les sentiments  pour cette   belle allemande aux yeux sombres  qui rappelle à Bastide le    romantisme rhénan tragique façon  Schumann et  Clara. Dans le genre romantique insondable, les correspondances mystérieuses sont si nombreuses qu’elles forment une musique du vertige d’aimer  sans toutefois  en faire résonner  l’insondable. On a , avec ces amours au bord du Rhin, un sentiment d’éclatement,  ou de maladresses dans l’extase.  Curieux comme dans cette œuvre les moments enchanteurs s’épanouissent sur dix pages pour se rétrécir dans les chapitres suivants.

 On suit sur une carte routière d’ Europe centrale  les  voyages   d’un couple amoureux, redoublé vingt ans plus tard par un couple presque semblable. Bastide fut-il l’amant de la mère et ensuite  de la fille ?   Une abondance de détails sur la vie en commune, les lits partagés, l’amour courtois dans les  auberges à édredons,   les dialogues qui sonnent bien, nous feraient croire qu’il y a même de l’inceste dans l’air… Beaucoup de références littéraires ponctuent ce livre situé dans la lignée du Giraudoux de « Siegfried et le Limousin » .  Si la fatalité et l’ absurdité de la guerre sont bien présents  ,  les  images culturelles foisonnantes  ne dissipent pas  le malaise face au   tragique de l’époque.

Le meilleur vient des portraits, celui du grand pianiste Walter Gieseking (surveillé  par la police militaire)  ou  celui de l’organiste aveugle André Marchal, spécialistes de Bach.. Là, purs moments jubilatoires. 

Enfin   l’ambition si évidente de l’auteur de libérer un lyrisme dans un mélange d’incandescence, d’amertume, et de nostalgie façon Aragon ,celui de « Blanche ou l’oubli » n’est réussie réussit qu’à demi. Des éclats, mais pas de fresque.

Apportons une pièce au dossier. Voici ce que le critique Pierre-Henry Simon disait de « La vie rêvée » en 1962 dans le journal « Le Monde » et qui peut s’appliquer à cette schubertienne « Fantaisie du voyageur ».

« Ce livre a des défauts, mais on le lira ; il est irritant et charmant, multiple et plein, et chacun y pourra trouver ce qu’il aime : de la délicatesse, du cynisme, de la morale bourgeoise, de la pourriture mondaine, une ombre de religion, des pointes d’érotisme, des indiscrétions, des clefs, le tout, à mon goût, trop peu lié et mal pris, au sens où l’on dit qu’une sauce hollandaise ne prend pas. Mais un homme est là, et c’est l’essentiel. « 

PS. je viens d’apprendre la disparition d’un excellent critique littéraire qui a exercé au journal « Le monde », Patrick Kechichian . Pierre Assouline lui rend un bel hommage en republiant une réflexion de Kechichian sur son métier.

C’est l’automne…

C’est l’automne. La plage des Corbières est devenue déserte. Les voiliers  se balancent ,vides.
La mer est calme, lisse, elle endort. L’eau est un sommeil, les vagues monotones et régulières s’étalent  là où des  baigneurs jouaient avec leurs enfants. On a  enlevé  le préfabriqué qui abritait les maitres-nageurs. Le bar en rotonde  a rangé  ses parasols dans un appentis ,  posé des panneaux de bois devant ses ouvertures, en prévision des marées à gros coefficient .

L’eau brille  par moments, c’est tout. Le sommeil des vagues grises sur les plages désertes  est  sans commencement ni fin .Quelques pécheurs bottés retournent à la bèche des endroits vaseux pour récupérer des vers. Un homme en ciré et bonnet marin marche en balayant le sable avec un détecteur de métaux. Points brillants   sur le ciment de digue : ce sont les éclats de verre des bouteilles de bières fracassées par quelques jeunes fêtards du vendredi soir. Alignement de volets désormais clos des villas, mélancolie des outils de jardinage bien rangés.  Il n’y a pratiquement plus de goélands et mouettes qui tourbillonnent et piaillent dans le ciel , la grippe aviaire a frappé en trois  semaines  et les  poubelles ne sont plus renversées par les oiseaux. Quelques cormorans déploient   leurs plumes noires sur les balises.

La fenêtre de ma cuisine surplombe une impasse goudronnée. Avec les premières pluies stagnent d’immenses flaques d’eau frissonnantes qui forment miroir pour les nuages. La grosse femme gaie qui chantonne pour venir prendre son courrier à onze heures a remis son châle. Hier matin les brouillards ont escamoté les marronniers du parc voisin et  rendent  fantomatiques les murets des courettes. La nuit, quelques rafales balancent   les paquets de fils électriques.. Un bâtiment de moellons au toit de zinc ferme l’allée. On y installe un échafaudage. Une famille avec quatre enfants a déménagé. Local vide.  Plus de cris dans la ruelle, jeux de marelle  effacés.

 Deux maisons de granit bordent le côté gauche de cette ruelle. L’une, haute, massive offre de mon côté un  haut  mur aveugle de pierres aux tons rouille avec des coulures de suie. Quand le soleil frappe entre onze heures et midi cette  muraille  s’éclaire de marrons sableux  avec des nuances de terre cuite, de laque rouge ,   ou de  brillances bleu céramique  que l’on trouve dans certains tableaux de Paul Klee.

Je vais prendre mon café à la terrasse de l’Hortensia, sur le quai Solidor. Ciel bleu net, voiliers qui s’inclinent, dont un bleu et blanc qui brille, long , effilé. Vent frais, papier du sucre qui s’envole.

J’ouvre Libé et lis un beau papier de Philippe Lançon sur l’expo Edvard Munch, à Paris, et je lis : » Chez Munch, la chevelure(féminine) est un attribut sexuel de l’angoisse. Elle serpente autour de sa proie comme les algues autour de la Dame du Lac. » Les algues ? Ici elles parsèment la route car les marées actuelles sont de coefficient 100.

Le café tiédit. La mousse qui tournait dans la tasse a disparu. La fin de l’article de Lançon qui parle de Proust déçoit un peu. A deux tables de la mienne une jeune fille rousse étroite avec un pull-over rose tient sa tasse à la hauteur de ses lèvres et souffle délicatement, tandis que son voisin, au visage buriné, hâlé, cheveux gris coupés courts, pull marin avachi, pantalon vieux rose, penche la tête pour arriver à lire quelque chose sur son portable. Quand je referme le Libé   de lourds nuages ont assombri l’estuaire, le paysage a changé :   le voilier  effilé  a disparu, l’ étendue d’eau s’offre déserte, avec un triangle qui scintille. Le silence se creuse, vaguelettes à l’infini vers les villas de Dinard.

La guerre est revenue en Europe. Les cloches de l’Eglise Sainte-Croix commencent à sonner lourdement. Je me souviens d’un des derniers poèmes de Brecht. « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
la neige, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Voyager,
Chanter. »
Être amical »

Grégoire Bouillier met le feu à la Rentrée littéraire

Pierre Assouline et la presse littéraire ont raison, les 912 pages de « Le cœur ne cède pas » sont hors norme.

Vraiment. Une sacrée spirale pour sonder une vie. Un bloc littéraire capital tombé sur cette Rentrée littéraire.

 En reprenant un fait divers sur un ancien mannequin, Marcelle Pichon, de Jacques Fath qui s’est laissé volontairement mourir de faim en tenant le journal de son agonie, Grégoire Bouillier propose un OVNI littéraire. Ce qui est fascinant dans ce livre-enquête « Le cœur ne cède pas » (Flammarion) touffu, irradiant, bavard, c’est que l’auteur, et sa pétulante collaboratrice Penny se font détectives amateurs avec un acharnement insolite pour sortir cette femme du fleuve des morts. Bouillier et Penny    ne cessent de traquer, en cercles de plus en plus larges, le moindre indice concernant cette Marcelle Pichon si fantomatique, une sorte de Nadja jamais rencontrée mais qui aimante les fantasmes par sa vie à l’écart et  le masochisme  de sa mort. Cette   éternelle fugitive n’offre au départ que des zones aveugles à Bouillier. Sa   belle silhouette de mannequin est une substance radioactive pour un imaginatif. On ne sait pas si cette belle a  quitté les autres, ses deux maris, dans une misanthropie grandissante, dans des crises dépressives, dans une émancipation déjà féministe, dans une conquête de liberté pour parvenir à de hautes régions de solitude. Les autres l’ont-ils abandonné ou c’est elle qui a fait le grand écart ? Et pourquoi. L’enquête multiplie les questions. On découvre donc au fil des chapitres(les épigraphes sont excellentes)  les parents, l’enfance, le mariage, l’arbre généalogique, la tombe, un passage météorique  à la télé, des coupures de presse décevantes sauf un article , à France-soir signé de Brigouleix.  etc…Et plus on avance dans le livre, plus les fragments de cette personnalité, ses pans d’ombre, si vastes, renforcent la fascination. Il y a tout un mouvement pendulaire d’excitations et de découragements de l’auteur rythmant l’enquête, et la dynamisant.

 Autre séduction : au lieu de réduire cette femme à une petite cellule biographique refermée sur elle-même, Bouiller radiographie une époque et quelle époque !  car avoir 20 ans sous l’Occupation  irradie et se charge de curieuses effluves comme dans un récit de Modiano-cité. Marcelle Pichon a sans doute eu faim pendant 4 ans, et elle se tue par le supplice de la faim.. Le texte met bien en évidence les balbutiements de nos deux enquêteurs, leurs moments désorientés, et l’espèce de ravissement qui les saisit quand un indice leur tombe sous les yeux. Marcelle Pichon se dérobe, apparait, re-disparait, approche ou s’éloigne ; elle permet des associations très imaginatives à l’auteur. J’ai senti comme un remords caché de l’auteur dans sa recherche fiévreuse qui traverse le bouquin comme si cette femme  devenait  le  centre de gravité  d’un souci intime  l’auteur et  une    danse tragique pour ressusciter de cette France misérable de la guerre et de l’après-guerre.  

La pression historique des années noires puis des années grises  recharge continuellement l’intérêt pour  cette femme et la rend emblématique. Les changements de monde, -avec l’explosion de Mai 68- sont notés et canalisent la tentation imaginative qui pourrait altérer le sens même de ce travail archéologique. On remarque, en outre, que cette période Covid parisienne   nous sensibilise à cette atmosphère, et à cette marche orageuse de l’Histoire.. Cela favorise la concentration mais aussi  un vagabondage onirique dans ce Paris  un peu modianesque de rues vides et de quartiers déserts comme si le Paris du  Covid rejoignait les heures de couvre-feu de l’Occupation. Un parfum de présences occultes émane de certaines pages et ce ne sont pas les moins intéressantes, comme si la l’agonie de cette femme devenait une hallucination, une hantise, un présage,  et nourrissait la ferveur tâtonnante  mais si tenace du romancier.

Ce qui m’a le plus séduit, c’est le ton de Bouillier :un style parlé     spontané, familier,  nerveux , vivifiant. Une manière de sans cesse faire des échappées spontanées, des digressions buissonnières, des télescopages de dates, des coïncidences qui persuadent que l’auteur a une mission, qui est de sauver de l’oubli cette vie-là, si énigmatique. Les éléments du train de vie de cette isolée forment alors un réseau pour trouver à la fois le sens profond d’une époque avec ce qu’elle dissimule derrière les clichés des livres d’histoire, les récits paresseux des journaux,  et les  clichés si   schématiques des journaux télévisés.  C’est ce qui m’a impressionné au cours de la lecture : cette volonté de jusqu’auboutisme, cette exigence si personnelle   de vouloir sauver une vie de l’anonymat ou des caricatures médiatiques. Le développement tentaculaire acharné de cette enquête joue comme un décapant et une sommation à se réveiller… Après avoir lu ce livre-document, on se dit que toute vie humaine est unique, mystérieuse, précieuse, contient un enchevêtrement de signes rares à déchiffrer et reste un défi perpétuel pour tout écrivain.  Le livre incite plus secrètement à un pardon pour notre inattention quotidienne envers ceux qui nous entourent..  Le scandale apparait que tout vie se volatilise dans la nuit. Une fois le livre refermé on regarde les gens qu’on croise dans la rue autrement. Il y a un étonnant bruit de feuilles mortes, de proches disparus, de portraits qui s’effacent. Des vagues d’humains  roulent dans la nuit.

 Il y a  donc de l’Antigone dans ce Grégoire  Bouillier. Il veut donner une sépulture littéraire à cette femme qui fut belle et s’infligea un terrible supplice.  Autre intérêt du livre :Bouiller procède comme André Breton dans « Nadja » en mêlant entre les pages  les photocopies et documents illustrés à la prose. Et comme André Breton-le-surréaliste, avec le plus petit détaille (par exemple que Marcelle Pichon adore les trains ou un certain type de vêtements blancs) Bouiller se fabrique tout un film, émet un faisceau d’hypothèses qui fendillent l’épaisse croûte de la banalité et de l’indifférence quotidienne. Il cherche une densité poétique derrière cette femme qui le hante et veut mettre à jour ce qui nous dépasse infiniment sur le plan rationnel.   Bouillier, par son talent   nous persuade qu’il n’y a rien de banal ni d’ordinaire dans une vie mais qu’elle est bordée de surnaturel de manière à la fois inquiétante, vertigineuse et électrisante.. Enfin l’humour, l’ironie, nous aident à suivre les découragements dans l’enquête, les doutes, les révoltes devant ce projet fou nous rendent l’auteur proche et sympathique. Il y a une  joie à découvrir avec l’auteur l’emplacement  où la femme est enterrée, découvrir qu’elle a eu un fils, deux mariages, etc. L’emploi des italiques est excellent, ainsi que les multiples références littéraires.

Le meilleur à mon sens est la manière dont Bouillier libère son énergie pour nous faire sortir du côté routinier d’une vie, et de retrouver le cœur du mystère d’un passage sur terre d’un individu. Là, c’est énergique,   finement  compassionnel, et ça  rappelle la ferveur de Truffaut dans « La chambre verte » quand il s’adresse à ses morts préférés. Je ne cache non pus de nombreux tunnels, des dialogues interminables et répétitifs avec sa collaboratrice féministe et vers la fin de pures pages de remplissage complètement inutiles.

Mais cette exploration enquête dégage une sacrée phosphorescence. Le livre secoue. Il mériterait un grand prix d’automne. Le Prix Décembre qui lui fut attribué en 2017 était d’un bon présage.

Relire « Guerre et paix », c’est pas mal du tout…

   Je ne vais pas m’extasier devant cette fresque dont la clarté   des phrases m’enchante toujours comme si sa prose puisait dans on ne sait quel oxygène. Une espèce de transparence de la vie comme elle va…  Mais le grand  Tolstoï a un avantage sur  pas mal d’autres écrivains(sauf Hugo ?)    c’est qu’il aime et fait aimer  le Bien ,la Bonté, la compassion, et qu’il adore tous ses personnages et escalade l’échelle sociale  dans une rapidité de récit  tonique.. Or, le Bien   est beaucoup plus difficile à appréhender et à traduire en mots, que de collectionner tous les thèmes freudiens avant Freud comme le fait son ainé Dostoïevski.

Revenons brièvement aux circonstances de « Guerre et paix » . .. C’est pour sortir de l’accablement où l’a plongé la mort de son frère Nicolas, tuberculeux, en septembre 1860 que Léon Tolstoï, 32 ans, s’enfouit dans le travail . Il choisit d’abord comme sujet, les Décembristes, des jeunes nobles qui tentèrent un coup d’état le 14 décembre 1825. Il en écrit trois chapitres qui sont le germe de « Guerre et Paix », mais en s’intéressant à ces jeunes gens, il remonte à leur jeunesse et se passionne pour les années 1805-1812.. En automne 1865 il a écrit la moitié du roman. Et là il publie en feuilleton cette première moitié tout en continuant à écrire entre 1865 et 1869 la suite dans « Le Messager Russe « 

L’action s’étale de 1805 à 1820, bien que l’essentiel du récit se concentre sur quelques moments clés : la guerre de la troisième coalition (1805), la paix de Tilsitt (1807) et enfin la campagne de Russie (1812). Ce qui  est admirable en relisant,  c’est la capacité du jeune Tolstoï à poursuivre  techniquement la composition de cette immense fresque  sans faiblir, avec un aplomb absolu, sans fatigue apparemment ni baisse de régime  alors  que  les brouillons sont pourtant énormes, avec ratures et chapitres composés jusqu’à 5 ou 6 fois. Et il mène son chantier sans faiblir, faisant se chevaucher des prédications et des opinions personnelles au milieu de l’action.  Bref, Tolstoï fonce tête baissée en voulant refléter une époque,  dans un bouillonnement d’images, de situations qui ne nuit jamais à l’architecture de l’ensemble. Il étale  ses problèmes personnels sur un ton d’historien (on sait aujourd’hui que la part autobiographique est considérable et qu’on peut mettre des noms de son entourage sur  de nombreux personages)   sonder les mystères du Temps, du Destin des peuples,  mais aussi de l’agriculture, du servage, des querelles  dans les états-majors, de la liberté sexuelle, et etc.  Il englobe a peu près  tout ce qu’on peut exprimer    de  l’étrangeté de notre présence-au-monde. Et au final  propose

un  fil direct, de la connaissance de soi à l’affirmation de Dieu.

Son ambition est démesurée, titanesque  et  paradoxe, ses personnages nous restent  familiers comme des amis fréquentés dés l’école. Avec lui les scènes                                                                                                                                                                                             mondaines, les amours privés, les secrets du cœur, les jeux des enfants, la fatigue ou la tyrannie des vieillards (admirable le vieux Bolkonski  se trimballant avec ses draps d’une pièce à l’autre  pour trouver le sommeil) tout sonne vrai alors  qu’il vire de bord sans cesse. A telle page il jubile en décrivant  les épaules d’Hélène   puis  quelques chapitres plus loin  il il    lui reproche cette beauté  si éclatante  quand  elle  s’éprend d’un autre. ….Rien n’arrête cet écrivain.   Son écriture  rend tout est facile, vivant, emporté, vrai !

Cette splendeur de l’imagination apporte à la fois un brillant des couleurs, et une pénétration psychologique qui nous jette dans  une étonnante proximité de chaque personnage(on connait mieux Pierre Bezoukhov ou Natacha, ou le Prince André que son voisin de palier).Mais avec la même rapidité, revirement, Tolstoï nous jette dans des abimes  d’étrangeté. Ces revirement  et carambolages psychologiques  sont stupéfiants de vitesse et de surprise.  Le prince André agonise, c’est terrible, mais soudain le narrateur nous glisse dans l’âme d de l’agonisant pour affirmer  que   ce qu’il ressent c’est « la légèreté de l’être » ,la délivrance ! Enfin débarrassé de ce corps encombrant en train de refroidir ,le prince André jubile.

 Il y a chez lui à la fois une jubilation sensuelle, une soif de vivre, et, au paragraphe suivant, surprise,   la révélation   un monde désaccordé , grinçant . le sublime et le  pitoyable se côtoient . Malgré ses bals rutilants, ses belles robes, des conversations fleuries, des uniformes chamarrés (qui enivrent  tant les cinéastes)  le narrateur   dévoile  le tissu des calomnies, les rumeurs, la versatilité, les petits intérêts  les flatteries,  et montre  que la superficialité règne partout à la Cour de l’empereur Alexandre .C’est clairement exposé dès les premières pages. Ce sont ces passages brutaux du chaud au froid, du joyeux à l’angoissé, qui m’ont le plus frappé dans cette relecture.  On en a deux exemples remarquables. André  Bolkonsky blessé à Austerlitz, est  étendu sur le champ de bataille. Il souffre. On croit que ça va être une scène pathétique. Pas du tout.  « Comment se fait-il que je ne voyais pas ce haut ciel, avant ? oui ! tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini. Il n’y a rien, rien que cela. Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix ; Dieu merci ! »

Autre exemple. Pierre Bézoukhov   est prisonnier des français, obsédé par l’idée de tuer lui-même Napoléon. Il est ,  affamé, épuisé par le froid, les marches, traumatisé   pour avoir assisté à  des exécutions .Le lecteur croit donc  que Pierre n’a plus de ressort, c’est alors que  Tolstoï nous surprend  :»Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointains abîmes. « Et cela, c’est moi, et tout cela est au-dedans de moi, et tout cela est moi ! » se dit Pierre » et ils(les français ) attrapent tout cela et ils le mettent dans un enclos fermé de planches ! Il sourit et alla s’étendre pour dormir auprès de ses camarades. »

 A chaque fois, Tolstoï nous prend à contrepied : la proximité de la mort chez le Prince André  recèle une révélation joyeuse. Les privations et souffrances de Pierre l’amènent à une morale de pureté. A  chaque fois,  la réalité extérieure ,les paysages  immenses, cosmiques, pénètrent dans une conscience  par une fissure et la bouleverse 

 On découvre que soudain le petit « moi » individuel » s’est transformé en immensité cosmique, et cette transformation positive de ses valeurs tient du miracle. Evidemment le lecteur se demande : bon ! l’âme est devenue un univers immense, et alors ?   En quoi cela accomplit une transformation des valeurs vers la Bonté, le Bien, la générosité, la compréhension de tout ? là, Tolstoï reste court. Il faut kle croire sur parole. Il affirme, il faut le croire.et comme son art est  si concret est  épatant,  si vrai (la vraisemblance chez lui est parfois  secondaire) on  aime  le croire.  Croire.La Foi.  Le roman baigne dans le religieux.

Une autre forte impression qu’on reçoit à la lecture est que le  roman entier  repose sur  un robuste plancher réaliste. Toute l’agitation effrénée qui saisit les moscovites qui évacuent leur ville dans la panique explose en détails magiques. C’est  l’obsession de Natacha pour sauver des tapisseries des Gobelins, ou la fatigue des domestiques devant les maitres qui changent d’avis sans cesse.   Tout est toujours concret, net, mis en perspective, cadré, avec des précisions subtiles dans   la description ( « Tout, les objets proches et les lointains, brillait de cet éclat cristallin et magique que l’on ne voit qu’à cette période de l’automne »), qu’il s’agisse  des   dialogues et de la subtilité pour définir  les classes sociales, de l’observation des gestes dans un diner,  des divers mouvements d’anxiété  la   veille d’une  bataille. Les moindres détails  d’une physionomie, d’un habit, d’un mobilier, nous  semblent  vrais parce qu’auréolés par quelque chose d’insolite et d’inattendu qui semble irréfutable. Dans les scènes de bataille, les zones de feu restent étonnamment claires dans les proportions et ce délicat passage  de l’observation des masses à celle de l’individu.

S’ il ne  ne nous épargne pas les cruautés,  les petitesses, Tolstoï compense  par des  notations  drôles et  inattendues  qui enchantent.  Quand la timide princesse Marie  est émue devant le jeune Rostov, Tolstoï compare le  charmant visage de la jeune fille  aux vitres d’une lanterne  qu’on allume le soir.  Autre trait d’humour inattendu dans les métaphores. Nous sommes au bal :« Les clochettes sonnent, les maitres d’hôtel se précipitent et-comme des grains de seigle secoués dans un tamis- les invités éparpillés se rassemblent en foule dans le grand salon, près de la porte de la salle de bal ». Comparer la noblesse à des « grains de seigle secoués dans un tamis » c’est jubilatoire. Quand le prince André est reçu en grande pompe, à Vienne, par l’empereur d’Autriche, il découvre qu’il est devant un niais qui ne sait pas quoi dire ; la scène est bouffonne et rappelle des épisodes de « La chartreuse de parme » que Tolstoï a lu de très prés..

 Il a aussi un don particulier    pour mettre en scène les incohérences de ses plus beaux personnages. Pierre Bézoukhov n’y échappe pas. Par exemple, Pierre veut laver son honneur de mari en provoquant en duel l’amant de sa femme, mais il ne sait pas tirer au pistolet alors que son adversaire est excellent dans les armes.. Il tire donc au hasard et c’est lui qui blesse l’amant de sa femme. Mais, au lieu de se réjouir d’avoir évité une blessure grave, il est déprimé. Pourquoi ? parce qu’il découvre, qu’au fond, il n’a jamais été amoureux de sa femme et que c’est lui, le coupable, lui le mari, coupable  de la tristesse dépressive de sa femme et il admet  alors  qu’elle aille se consoler dans d’autres bras. ..C’est tout l’art comique et de dérision de Tolstoï .

  Ce que les cinéastes(si  nombreux) ont  en général oublié de filmer c’est  la   cruauté sournoise avec laquelle le romancier bouscule et égratigne    ses plus ravissantes  héroïnes. Dans une scène de bal ,il nous décrit avec soin   les nobles  en train de calomnier   à qui mieux mieux le voisin , tous en train   de se jalouser sous les flatteries ,  bref  un lieu mondain  insupportable où  tout est faux,  mais     ce milieu frelaté  enchante Natacha, qui vit dans un microclimat de naïveté. Pire : à la fin du roman  Tolstoï saccage nos illusions. Il  nous révèle  que Natacha, mariée avec Pierre, est devenue une grosse femme sans séduction « on ne voyait qu’une puissante femelle » . Il précise : « on ne retrouvait plus sur son visage cette flamme vivante qui, auparavant, brulait constamment en elle et faisait son charme. »  Et Pierre ? Il est éteint, devient une sorte de personnage falot, mari pantouflard soumis à son épouse jusqu’au ridicule. On comprend que les cinéastes ne montrent jamais ces effondrements ultimes .Curieux cette manière finale de fracasser les plus beaux personnages.

D’ailleurs l’épilogue s’emplit de prévisions sèches, de formules froides, d’une habileté désinvolte, de règlements de compte envers les puissants. C’est une volée de bois vert pour ceux qui conduisent les peuples.

Car ce qui apparait c’est la haine de la guerre que distille Tolstoï tout au long de sa fresque.  Et il insiste sur le fait que dans l’action historique, c’est l’élément irrationnel qui l’emporte sur le projet poursuivi. Il assure que le génie de Napoléon, c’est du vent, que les généraux autrichiens, prussiens et russes, ces états-majors emplumés, chamailleurs, vaniteux   sont des incompétents qui ne dirigent rien du tout. Les soi-disant génies de l’art des batailles   prétendent régenter la nature, au fond tout va à l’inverse de leurs prévisions, nous dit Tolstoï.

 « Et là sur le papier toutes ces colonnes arrivaient à l’endroit indiqué au moment voulu, et anéantissaient l’ennemi. Tout était admirablement combiné, comme dans tous les dispositifs, et comme cela se produit avec tous les dispositifs militaires, sur le papier, aucune colonne n’arrive à l’heure désigné ni à l’endroit voulu.   Le seul qui comprenne quelque chose, c’est évidemment Koutouzov. Il préfère ne pas dire grand-chose, laisser faire le Destin (« la mer démontées de l’ Histoire  européenne »)… Nous sommes dedans actuellement.. Lui, Koutouzov affalé entre deux assoupissements, reste à l’écart des pathétiques   querelles d’égos de son état-major. Il n’a qu’une seule obsession :  ne pas faire massacrer dans de vaines batailles cette partie vive du peuple russe, qu’on appelle l’armée.  

Enfin, dans l’épilogue-règlements de compte, Tolstoï réserve ses coups les plus durs aux historiens auprès desquels il a cependant abondamment  puisé, et notamment Thiers.  « Lorsque nous examinons le développement de la science historique, écrit-il, nous voyons que d’une année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui est jugé bon est dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement. Mais cela ne suffit pas : nous constatons que des historiens écrivant à la même époque ont des vues diamétralement opposées sur ce qui était bien et ce qui était mal : les uns font un mérite à Alexandre de la constitution octroyée à la Pologne et de la conclusion de la Sainte Alliance, les autres lui en font grief. »

 A la    fin de de sa vie, Tolstoï ne cessera de condamner   le pouvoir tsariste et l’Eglise Orthodoxe.  Il compare le service militaire à un esclavage et affirme dans « Guerre et révolution » que l’enrôlement militaire ne fait qu’engendrer des « assassins professionnels ». En 1909, il est excommunié par le Saint-Synode pour avoir récusé le dogme de la Trinité. Bref, à la fin de sa vie, ce pamphlétaire qui vénère le peuple est devenu l’opposant obsessionnel par excellence.

Jean-Luc Godard est mort

Jehttps://youtu.be/OWGofFcM_dA

Moment suspendu de la matinée. Tables vides, terrasse déserte. Aucune voiture. En face, l’estuaire, immense, presque russe avec son miroitement glacé , des collines boisées l’entourent, avec quelques rares villas blanches. L’eau de l’estuaire coule pâle avec des remous. Un voilier hisse ses voiles. Le vin rosé tremble dans le verre. Je déplie le journal et j’apprends que Godard vient de mourir.Jean-Luc Godard est mort, mais comme un peintre, un Piero Della Francesca, un Matisse, un Paul Klee, je garde de lui des couleurs.  Dans « Le mépris » revu hier soir  par exemple, je garde dans l’œil  le blanc plâtre frais d’un appartement pas fini, le casque de cheveux noir mat  à la Louise Brooks de BB, le rouge Alfa d’une voiture, une secrétaire rousse  en peignoir jaune  contre un mur rouge-brun écaillé, l’ air  surchauffé  contre un  angle  d’immeuble , la  lumière de plein  midi sur un  jardin à cyprès, des  bustes antiques aux yeux rouges ou bleu Klein. Les personnages  se croisent sans se voir  devant la beauté du ciel   sur quoi pèse une absence : tout ça  raconte une vitalité désespérée en Agfacolor ,  Godard est bien le seul à réussir ça.

Les infirmières romaines

J’entre dans une étroite librairie de Rome, avec un entresol, partout sur les dalles des piles de  Camilleri, d’Elena Ferrante. Après avoir descendu quelques marches vers les voutes d’une cave accessible par une étroite porte vitrée à laquelle est accrochée une clochette de jardin(qui me fait penser à celle de la maison de Tante Léonie )je traverse   une seconde salle voutée  et je découvre les classiques :  Verga, Morselli, Manzoni, Dante, Carlo Levi, Tondelli, Pratolini, Pavese, Pontiggia, Pasolini, ou  Calvino. Volumes   serrés sur les étagères dans de jolies reliures. Je trouve derrière un poêle à bois, des rayons de  livres religieux,  tous d’occasion, écornés, parfois anciens .En les manipulant on respire cette odeur de vieux papier épais, avec des taches brunes,  aussi grisante que l’odeur  de poussière d’un grenier à la campagne.

 Enfin je pensais  à ça  en prenant debout un café ristretto  en fin de matinée, via Giovanni Lancisi, dans un petit bar avec son serveur  à veste blanche mal boutonnée  qui circule devant  des rayons de bouteilles d’apéritifs avec belles étiquettes  constellées  de médailles dorées. L’une d’elles   est ornée de  profil de chasseur avec  un chapeau planté de  longues plumes noires bleutées  de coq de bruyère  , caractéristique des Bersaglieri.

Je suis entouré, coincé, cerné par des  infirmières de la policlinique proche ; elles piapiatent en train de  s’échanger leurs lunettes de soleil en admirant  les montures tout en buvant  des minuscules cafés mousseux. Devant moi  un  granité de citron fond doucement dans la coupe en verre taillé et  ça devient  un amas de neige  fondue transparente.  Femmes entre elles, toutes t altières, joueuses, distraites, délivrées, les corps libres  chantant sous les blouses. Je me dis que j’ai la chance d’être terrien.

Devant la porte j’attrape une chaise pour profiter du soleil qui joue dans les ombrages des platanes.  La lumière du trottoir, fragile, oscillante tombe  sur  un vieux romain qui mâchonne et fume un cigarillo, à moitié   assoupi sur son banc , un journal posé sur ses cuisses .La perspective de la rue me semble soudain posséder  à la fois une splendeur panoramique dans les trouées des feuillages et résumer la limpidité minérale de cette matinée romaine. Une clarté un peu aquatique irrigue les silhouettes des infirmières dans le bar  et je découvre que l’une d’elles  déchausse son pied droit avec son pied gauche tout en  tenant une conversation qui fascine ses collègues..  Ce détail me les rend toutes plaisantes, attirantes dans leur nonchalance pleines d’éclats, d’autant que l’une des jeunes femmes , en sortant du bar, glisse dans la fluidité lumineuse de la rue, ce qui met en évidence   la courbe    ambrée  de son épaule  et le velouté de sa peau.  Ce début de matinée lui rend grâce..

Gombrowicz écoute un quatuor de Beethoven

 La musique m’absorbe deux heures par jour : j’ai abandonné les quatuors pour me plonger tant dans Schönberg ou Bartók que dans Brahms, Debussy, etc. C’est très instructif. »
Lettre à sa sœur Rena, 1960

S’étant retrouvé isolé par hasard  en Argentine en 1939 , quand  son pays la Pologne est envahie par les nazis,  Witold Gombrowicz, soudain en exil , quasiment sans ressources, a commencé à tenir son « Journal » en 1953 . Diable d’homme. (1904-1969) qui lutte contre tout ce qui est insincère, discours culturel  fabriqué, déformé, unanime ,moutonnier, vaseux, timide. Il bataille contre l’éducation,  et la domestication de la jeunesse, qu’elle soit catholique ou marxiste. 

»Ferdydurke », son maitre-livre reste une attaque toujours aussi cinglante   contre tous les conformismes . Régulièrement, je me replonge dans les deux volumes de son « Journal-(Tome 1 1953-1958 et Tome II 1959-1969), pour retrouver son indépendance farouche, sa verdeur, mauvaise foi, ses coups de gueule, ses admirations, ses portraits (celui de Sartre ou celui de Le Clézio sont magnifiques) ses eclairs de lucidité, ses querelles avec ses anciens amis, écrivains polonais soumis à la censure communiste,  alors que lui qui est interdit de publication dans sa Pologne natale ( son » Journal « n’a été autorisé de publication en Pologne qu’en 1986 !..) Donc  ce  journal   est vivifiant, jubilatoire dans son combat contre  les unanimisme et les fausses valeurs culturelles mondaines. Il veut débusquer  chez les artistes ce qui est la fausse marionnette de gloriole  toute cousue de clichés et d’idées plaquées et insincères… Chaque page apporte du neuf, du vrai, du paradoxal, de l’intime aussi et du tragique (sa peur de vieillir..) . C’est toujours excitant, philosophique,  indompté et bouffon, personnel, original, sarcastique, endiablé. Dans cette périodeannées 50-60 défendre l’individu contre les Communistes qui  modèlent le paysage culturel européen, c’est courageux… Notre aristocrate polonais n’hésite pas à faire table rase de toutes ses illusions, découvrant son ennemi : la Forme,les clichés qui défigurent et cachent l’homme vrai.  Il parle de sa vie en Argentine, de ses lectures, de Sartre à à Proust, des musiciens qu’il aime,  de ses vacances  à Tandil, de sa vie dans les cafés de Buenos aires,  de ses amis peintres ou écrivains, tout ceci  avec drôlerie, spontanéité, cocasserie, vérité aussi. C’est aussi un grand descriptif  pour chanter  les bords de mer les jours d’orage ou une matinée au soleil,  ou la pampa. Il explique et justifie son œuvre si mal comprise (oui, elle est difficile..) depuis son œuvre capitale « Ferdydurke ». C’est un étonnant oiseau moqueur solitaire  en pleine Guerre Froide. Et quand il revient en Europe en avril 1963, passant par Paris, puis gagnant Berlin,  il n’épargne ni les parisiens ni les berlinois : « pour moi Paris sent le négligé. Je respire cette odeur de l’heure où nous faisons la toilette matinale, l’heure des crèmes, des poudres, de l’eau de Cologne, des robes de chambre et des pyjamas. Cela serait supportable à la rigueur. Mais derrière cette laideur s’en cache une autre encore, beaucoup plus pénible, qui repose sur la gaieté. Cette fois c’est vraiment désagréable ! Je leur avais pardonné la tristesse et le désespoir, mais ce que je ne peux pardonner à leur laideur, c’est qu’elle est gaie, agrémentée d’humour, d’esprit et de blague.

Là, au coin de la rue, un type décati lorgne avec satisfaction les cuisses d’une petite fille qui monte dans l’autobus. C’est tout Paris qui glousse dans sa malice attendrie. »

Parfois deux pages d’humour : le récit de sa rencontre avec Borges  ou une soirée mondaine à Buenos Aires ou à Paris, par exemple, est un moment parfaitement hilarant.
Mais là où il me bluffe toujours c’est quand il parle des musiciens et de ses disques préférés .

Bref extrait.

« Enigme de la « lumière » chez Mozart. Comme Gide a raison lorsqu’il dit que, dans la musique, le drame, éclairé de l’intérieur par l’intelligence, par l’esprit, cesse d’être dramatique. Une merveille dans le genre du premier allegro de la symphonie « Jupiter » est le couronnement de ce processus intérieur : c’est le triomphe de l’éclat, qui règne sans partage. Mais, chez Mozart, comme chez Léonard de Vinci, j’aperçois un élément de perversion, quelque chose comme une dérobade illicite devant la vie- le sourire de Léonard(surtout dans ses dessins) et le sourire de Mozart ont ceci de commun :c’est comme s’ils aspiraient à un jeu interdit, comme s’ils désiraient s’amuser et trouver du plaisir dans ce qui n’est pas permis, même dans ce qui fait mal…un jeu subtil et coquin, malin, une sensualité hyperintelligente…mais cette combinaison même, « sensualité intelligente », est déjà un péché…La gamme ascendante et descendante dans Don Giovanni n’est-elle pas une plaisanterie bizarre, un pied de nez à l’enfer ? Dans les hauts registres, Mozart a parfois un petit parfum d’interdit, de péché.

Le contraire de Mozart serait Chopin-chez lui la faiblesse, la délicatesse, affirmées avec une fermeté et une ténacité peu commune, se tournent en force, en courage de regarder la vie en face. Il s’enferre tellement en lui-même, met tant d’obstination à être ce qu’il est, que cela lui confère une réelle existence- quelque chose d’inflexible, d’invincible. Par ce biais de l’auto-affirmation, le romantisme de Chopin, son désespoir, son égarement, son abandon aux puissances du monde, fétu de paille dans le vent, se mue en classicisme sévère, en domination. Que son héroïsme se révèle émouvant et sublime lorsqu’on examine sous cet angle, tandis qu’il parait si déclamatoire, si rhétorique, si mièvre, lorsqu’on, le considère sous l’angle « patriotique ».

« Je m’accrocherai avec la dernière énergie à ce qu’il y a de plus fragile en moi », semble proclamer toute son œuvre. »

« Quant à Beethoven, moi non plus je ne goute guère ses symphonies, son orchestration ne parvient pas à m’entrainer vraiment, à me posséder ; mais les quatuors de la dernière période, dont le langage est le plus difficile, les sonorités déjà à la limite de l’harmonie, transgressant même cette limite.. Ah, ce quatorzième quatuor !..

Si je t’écoute avec une telle émotion, c’est aussi sans doute parce que  tu es riche du plaisir sensuel de la forme en même temps que de la violence faite à cette forme au nom de…j’allais dire au nom de L’Esprit, mais je dirai au nom du créateur. Car lorsque tes quatre instruments jouant à l’unisson- sommet et couronnement des quatuors !- atteignent à chaque instant les plus enivrantes harmonies et serpentent en modulations voluptueuses, soudain une main sévère, brutale, impitoyable même, fait violence à cette volupté et te force à des notes stridentes et aigues, à ses sauts inattendus et à une dure économie dans l’expression, à un ascétisme qui vise à la métaphysique ; à une tension entre les registres les plus bas et les plus hauts qui est aspiration à une réalisation plus lointaine, plus élevée. Soudain tout se tait. Le disque est terminé. Point. Point final.
J’ai besoin d’un café.  »1960 .

« Un destin particulièrement odieux a été réservé au magnifique quatuor en la mineur opus 132.On l’a surnommé « le quatuor de la convalescence ». On a établi que le premier allegro c’était la maladie ; le scherzo : les forces qui commencent à revenir ; l’adagio molto andante : l’hymne de remerciement d’un homme guéri ; et l’allegro final :la santé et la joie. Ce quatuor si riche sur lequel pèse un ciel gris et désespéré, et dont le premier allegro me plonge personnellement dans un bouleversement profond, notamment l’amorce du second thème, après la modulation en fa majeur, on l’a accoutré d’une robe de chambre, de pantoufles, d’un bonnet de nuit, et on l’a bourré de pilules ! »

Traduction de Christophe  Jezewski Collection Folio


 [MA1]

La Dolce Vita retrouvée dans un roman

Je viens de lire un roman italien charmeur » Le dernier été en ville » de Gianfranco Calligarich. Ce texte est une résurrection. Un miracle.  La première édition de ce récit linéaire est parue en …1973 ! aux éditions Garzanti, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs. Puis après un accueil assez moyen à l’époque, ce premier roman  écrit par un  inconnu  de 26 ans , fut comme on dit « épuisé » et a disparu des librairies italiennes.

Gallimard l’a publié en 2021en traduction(parfaite)  de Laura Brignon .

Il faut savoir que rééédité aux éditions Bompiani  46 ans plus tard , ce livre redécouvert (par qui ? mystère..)  triomphe auprès du grand public. On le traduit non seulement dans toute l’Europe mais partout dans le monde.

  Quand on a fini ce « le dernier été en ville », on comprend mieux ce qui a séduit les italiens : Gianfranco Caligarich fait ressurgir avec une sûreté de trait étonnante « la Dolce Vita » de la fin des années soixante à Rome, dont il fut le jeune témoin.

Comme le Marcello Mastroianni de Fellini, Léo « et sa vieille Alfa » est  un journaliste de seconde zone  voué à des tâches subalternes au « Corriere Dello Sport ». Comme Mastroianni il observe et suit fasciné une faune mondaine, juvénile, cosmopolite, alcoolisée, désinvolte , au dandysme facile, qui traverse Rome en voiture décapotable. Et comme Mastroianni, ce jeune homme   côtoie  de jolies filles un peu branques, se retrouve dans des demeures aristocratiques délabrées parmi  des poétesses vraies ou fausses, des américaines avides d’exotisme européen, d’ éternelles étudiantes qui se roulent sur des canapés , ou sont pendues au téléphone dans le couloir.  Elles trainent des soupirants dans des églises fraiches. On croise de   gentils paumés désargentés qui s’invitent à des soirées pour vider le frigo dans la cuisine.  Comme dans « La Dolce Vita » ce petit monde frivole, rigolard, s’entasse dans des taxis, flirte, chahute. Tous ils médisent, friment, se donnent des comédies et passent d’un palais aristocratique à un bar ombreux, de la piazza Navone aux marchandes de légumes du   Campo dei Fiori. Ces fêtards se retrouvent    à l’aube sur    ces places désertes où chantonne le bruit frais des  fontaines. Et comme dans le film de Fellini, il y a soudain un suicide, un vrai.

 De cette galerie de marginaux fêlés émergent deux personnages : Graziano, l’ami exubérant, mâchouillant un cigare, géant   barbu, alcoolique magnifique, querelleur et généreux, ours lyrique et secret derrière ses vantardises. Il cabote et vacille   de bar en bar entre la piazza del Popolo et   « Le Domiziano »  où il tient son quartier général. On l’accompagne   dans une trattoria   de la via del Babuino , dans la caverne d’une discothèque » peuplée de fantômes » où il sème une monstrueuse pagaille. Il   fait des blagues de potache devant le décor baroque d’une basilique façon « I Vitelloni ». Toujours un verre à la main, Graziano    cumule l’impuissance artistique (impossible de terminer son roman mais on se demande s’il l’a même commencé) et l’impuissance sexuelle, un peu comme le Alain  du « feu follet » à la Drieu la Rochelle. Sa fin permettra au romancier de réussir quelques pages poignantes dans la simplicité, la nudité , la sincérité.

Campo dei Fiori

 Mais le plus beau personnage, celui qui apporte sa phosphorescence au récit, son exaltation, son magnétisme, son mystère, c’est sans conteste cette Arianna. C’est le modèle de la femme-enfant, exquise, fantasque, parfaitement consciente de son immense pouvoir de séduction, celle qui dépose ses lèvres sur vous au moment le plus inattendu. Léo en tombe follement amoureux. Cette étudiante en architecture venue de Venise   est un ludion, une fille du feu nervalienne, fragile, capricieuse, elle est la gravité et la fantaisie, la tendresse et l’artifice, la grâce et la sincérité  écorchée  qui fait tenir debout ce   texte dont l’auteur avoue aujourd’hui, dans ses interviews , qu’il n’ a rien d’inventé.

C’est avec cette Arianna que l’auteur réussit cet humour qui frôle des abimes, ces lassitudes tendres, ces pauses et répits dans les ruelles tièdes  et tout ce qui porte des bouffées de bonheur romain. Qu’on ne s’y trompe pas , cette  Rome, en plein été,annonce  subtilement   les morosités et les cafards  d’un proche automne pour  cette  génération qui veut oublier les flaques de sang de la génération précédente, mal sortie de la guerre et du fascisme. 

Ce qui frappe c’est que ces existences individuelles en dérive ne se relient à rien. Il n’y a que les murs couleur cacao de la Ville qui les font tenir debout. Les personnages   se raccrochent à quelques souvenirs de province, à des parents mal compris qui subsistent en remords, oublient mal des flirts vite éteints, ce sont des petites planètes se frôlant dans le vide. Au fond, cette génération perdue, jouisseuse, ironique dans le mal-être, tient sa légèreté et son élégance de la beauté   maternelle de la ville.

C’est le meilleur de ce livre, le chant à la beauté de Rome. Les ivresses répétées chaque nuit, les réveils gueule de bois n’effacent jamais la beauté lipide  de Rome renouvelée chaque matin sous les platanes qui bordent le Tibre.

Gianfranco Calligarich a le talent de nous faire sentir cette Rome des années fin 60. « Rome porte en elle une ivresse particulière qui brule les souvenirs. Plus qu’une ville, c’est un repli secret de soi, une bête sauvage dissimulée. Avec elle, pas de demi-mesures, ou bien c’est le grand amour ou bien il faut s’en aller, car la tendre bête exige d’être aimée. C’est le seul péage qui sera imposé, d’où que vous veniez, des routes vertes et escarpées du Sud, des lignes droites vallonnées du Nord ou des abîmes de votre âme. Aimée, elle se donnera à vous comme vous la désirez et vous n’aurez qu’à vous laisser aller aux douces vagues du présent, flottant à deux doigts de votre bonheur légitime. Et il y aura pour vous des soirées estivales percées de lumières, de vibrants matins printaniers, des nappes de cafés comme des jupes de filles agitées par le vent, des hivers acérés et des automnes interminables où elle vous apparaitra sans défense, malade, exténuée, lourde de feuilles décapitées sous vos pas. Et il y aura encore les escaliers éblouissants, les fontaines tapageuses, les temples en ruine et le silence nocturne des dieux révoqués, si bien que le temps ne sera plus qu’un élan puéril qui fait trotter les horloges. Ainsi vous aussi, attendant jour après jour, vous deviendrez une part d’elle. Ainsi vous aussi, vous nourrirez la ville. Jusqu’au jour ensoleillé où, humant le vent venu de la mer et regardant le ciel, vous découvrirez qu’il n’y a plus rien à attendre. »

 Plus loin : » Je sautai hors du lit et allai sur le balcon. La vallée se taisait sous le poids du ciel limpide et l’air stagnait, comme dans l’attente d’un présage. »

Il faut dire que, ébloui par la beauté radieuse d’Arianna, cette petite vénitienne capricieuse, intelligente, imprévisible, énigmatique comme certaines héroïnes des nouvelles de Salinger, notre héros alcoolisé la suit dans ses vagabondages : »Nous trainions à la recherche d’églises baroques parce qu’Arianna projetait de faire un mémoire qui démontrerait la supériorité de Borromini sur Le Bernin. »

 Une des pages d’anthologie nous décrit les matinées romaines, les vendeuses qui se parlent d’un pas de porte à l’autre « je prenais le petit déjeuner au café en bas du journal. Les bars avaient un certain air de repentir, peut-être à cause de tout le lait qui débordait des tasses remplies de cappuccino, et seules les viennoiseries froides me rendaient un peu mélancolique. »  Le romancier, nous parle d’une Rome qui n’existe plus, sauf peut-être ,le long du Tibre, un jour de brume en hiver, celle de » la Grande Belleza ».
Pendant ma lecture  je pensais au comédien  Toni Servillo dans le film  de Paolo Sorrentino  interprétant un romancier Jep Gambardella ,celui qui obtint une célébrité dans sa jeunesse avec un unique roman et qui depuis traine son passé avec nonchalance souriante et un navrée . C’est un peu ce qui est arrivé à l’écrivain d’un jour,Calligarich qui, après ce premier roman   étincelant  est devenu un scénariste  pour la RAÏ. Simplement, dans le film de  Sorrentino  Toni Servillo  est   devenu vieux qui   regarde le matin une yole passer sous   le Ponte Sisto avec  une amère nostalgie.

« LA GRANDE BELLEZZA » DI PAOLO SORRENTINO. NELLA FOTO TONI SERVILLO. FOTO DI GIANNI FIORITO

***

Voici ce que dit du roman la traductrice  Laura Brignon :

« Est-ce qu’il y a des éléments dans l’ouvrage qui parlent particulièrement au public français, qui rejoignent un imaginaire que la France a de l’Italie ?

Laura Brignon : Tout à fait, et on le voit par ailleurs dans les premières réactions autour du livre. C’est un texte qui fait appel à un imaginaire très fort en France, et ailleurs : la Rome des années 1960, qui nous fait penser immédiatement à la Dolce Vita de Federico Fellini, et, plus largement à un univers cinématographique. Calligarich a une façon splendide de décrire cette ville, il la rend très vivante et très palpable grâce à la force de son écriture et à son approche. Sûrement que cela peut faire écho à une image réelle ou fantasmée que les lecteurs ont de Rome.

Comment définiriez-vous le style de Gianfranco Calligarich dans ce livre ? Pose-t-il des difficultés spécifiques de traduction ?

Laura Brignon : Je dirais que son style est lumineux, ironique, veiné de poésie, mais aussi pudique. Par exemple, je pense à la scène au début du livre où il dit au revoir à son père, sur le quai de la gare de Milan : cette scène m’a extrêmement émue à la lecture. En traduisant, je réalisais qu’elle reposait sur peu de moyens techniques. L’auteur ne fait pas quelque chose de flamboyant, n’écrit pas des phrases à rallonge utilisant des mots particulièrement complexes ou recherchés : avec des moyens très simples, il arrive à construire en quelques lignes une scène profondément bouleversante. Cette manière de faire tout en sobriété contribue au fait que le roman n’est jamais lourd, même s’il y a des moments tristes ou plus emphatiques, et elle réussit à merveille à communiquer le détachement de plus en plus prégnant du personnage vis-à-vis des choses et des gens.

Avec cette économie de moyens, Calligarich arrive à faire passer des choses d’une grande finesse et d’une grande intensité. Il m’a semblé qu’un des enjeux principaux de cette traduction était donc de garder cette légèreté, de conserver cet équilibre en veillant à ne pas forcer le trait. Il s’agissait de trouver le juste poids des mots et des tournures en français, pour recréer cette lumière, cette espèce de douce mélancolie et de grâce qui se dégage du texte. Il y avait aussi la question de l’ironie et de l’humour, qui représente un vrai enjeu de traduction — de manière générale, traduire l’humour et l’ironie n’est pas ce qu’il y a de plus simple… »

Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, une difficile ascension …

Difficile de parler de «  Au-dessous du volcan «.On l’ouvre, on est séduit par une moiteur, quelque chose d’étouffant, d’ exotique, des sons peu familiers, , des silhouettes de peons en blanc, des jardins orageux, une imminence de catastrophe, un type qui a l’air de marmonner.  on est aussi déconcerté  par une destruction de chronologie, de curieux assemblages  d’images, un flux mental qui ressemble aux filets dérivants d’un chalutier sans équipage, vacillant. Se multiplient  des allusions obscures, des décrochages chronologiques inexpliqués, des allégories qui renvoient à la Bible, à Dante,  des personnages sortis dont ne sait où, des références historiques comme des lambeaux déchirés d’un passé devenu une affiche. Déconcerté, perplexe, séduit par « l’atmosphère » on poursuit à tâtons  la lecture.

 Il est clair qu’on suit les étapes d’un délabrement intérieur d’un alcoolo, ce Consul qui se sent coupable d’on ne sait quoi, et qui titube avec  une sarabande de souvenirs peut-être inventés, peut-être vécus. Des voix intérieures se mêlent, et se coupent et se superposent avec des   personnages-papillons qui gravitent en arabesques et zig zags dans les parages  du Consul .  Voir le rôle des lettres. Lui Geoffrey s ’abrutit de mescal, de tequila, de bière plate ou de whisky, ce qui a pour effet que chaque sensation, chaque perception d’un   objet, les phrases entendues mettent un temps anormal pour l’atteindre dans ce qui lui reste de conscience.

 Certaines pages ressemblent à ces vitrines d’un brocanteur où des éléments de plusieurs vies et de plusieurs époques sont rassemblés par hasard pour une vente ou plutôt une liquidation.. ..  Par chance, dans cette forêt mentale tropicale , il reste l’omniprésence  d’une ville et du volcan  Popocateptel, sorte de divinité dont on ne sait si elle est bénéfique  ou maléfique .  La magie cadastrale  des ruelles de la ville  est si bien  suggérée par l’art de Lowry qu’on poursuit la lecture ,séduit par la torpeur morbide de cette journée, avec  sa lumière noire aveuglante  verticale qui nous indique que tout se joue tragiquement en 24 heures. Comment ne pas penser au film « Les orgueilleux » avec Gerard Philipe dansant jusqu’à l’épuisement pour obtenir une bouteille de Rhum..

  Les dialogues sautent de l’espagnol à l’anglais, comme dans une bande-son de vieux film resté longtemps dans une poubelle alors que les images, elles,  forment    des   impacts  surréalistes  , -comme cette petite vieille qui garde sous sa robe  un petit poulet lié à une ficelle. Lowry multiplie des  images, des  panneaux  à résonance allégorique   qui deviennent des signaux, voire des prophéties  comme cette affiche de cinéma  qui repasse sous ses  yeux   : »Las Manos de Orlac, con Peter Lorre ».

 Plusieurs fois, je fus tenté d’abandonner la lecture. Il y a ceux qui considèrent en France que c’est un des plus grands romans de tous les temps, de Maurice Blanchot à Maurice Nadeau, de Gilles Deleuze à Olivier Rolin. Excusez du peu.. ..Il y a également ceux qui avouent sur les sites littéraires leur extrême difficulté à s’immerger  dans ce fleuve verbal .Malcolm Lowry, conscient des difficultés liées à la lecture de son roman a écrit lui-même: « On peut le prendre pour une sorte de symphonie ou encore une sorte d’opéra ou même un opéra-western; c’est du jazz, de la poésie ,une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite(..)c’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque et un Mane-thecel-pharès. On peut même le prendre pour une sorte de machinerie; et elle fonctionne soyez-en sûr car j’en ai fait l’expérience. »

 C’est la troisième fois en 4O ans, que je tente la lecture complète. Les deux premières fois je n’ai pas dépassé la moitié du livre, en gros les cinq premiers chapitres d’un roman qui en compte douze.

C’est la troisième lecture ,en 4O ans, qui fut  la bonne. Cette fois, j’ai réussi l’exploit de lire l’ouvrage en entier. Jusqu’au chapitre 12.Bref, l’ascension de ce volcan fut particulièrement difficile.  Reprises, abandons, perplexités, reprises, volontarisme, re- découragements puis  réouvertures du livre. quand j’étais trop perdu dans les pages de Lowry  je   consultais des sites genre Babelio ou Wikipedia pour me servir de boussole.

Le volcan

Un des meilleurs résumés du livre on le doit à Sébastien Dieguez chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse .il dit ceci : »Le 2 novembre 1938, jour de la fête des morts au Mexique, Geoffrey Firmin, consul britannique isolé dans un petit village nommé Quauhnahuac, erre dans l’état d’ébriété permanent qui ne le quitte plus depuis que sa femme Yvonne est partie. Or celle-ci lui revient ce jour-là. L’incompréhension entre eux deux est totale, bien que leur amour soit sincère et réciproque. Les nombreuses lettres d’Yvonne ne lui sont pas parvenues, ou plutôt il les a oubliées ou égarées ; quant à ses réponses, il les a bien écrites, mais jamais envoyées. Ils se retrouvent sans se retrouver ; le Consul étant imbibé depuis si longtemps, ayant tellement ruminé son amour perdu en compagnie de ses fidèles bouteilles, qu’il ne semble pas réaliser qu’Yvonne est vraiment présente, et encore moins qu’elle est revenue pour lui. Pendant tout le récit, il est entièrement détaché, il erre dans son propre univers d’alcoolique, préoccupé par la prochaine bouteille, mais aussi par ses tremblements et ses étranges visions. Le roman décrit l’implacable autodestruction du Consul sur une journée de 12 heures, destruction éthylique qui va de pair avec la difficulté croissante qu’ont les personnages à communiquer. ».  

Cependant je reste perplexe devant ce « chef d’œuvre ». Impression d’être passé à côté d’une grande partie du roman et de ses implications philosophiques et allégoriques. Je l’ai compris, ce roman,  par fissures.  Il m’a été impossible de lire en continu plus de deux  chapitres sans éprouver l’impression de me noyer dans ce flux verbal  si nébuleux. . Impression d’être au milieu d’un dispositif littéraire fragmentaire, une mosaïque descellée, une fresque dont une partie a brûlé, où l’Individuel et le Collectif, l’érudit et le banal, le temporel et l’Eternel , l’individuel et l’Historique (les allusions à la Guerre d’Espagne et au régime communiste en URSS y sont fréquentes) s’enchevêtrent et s’assombrissent pour former un impossible pèlerinage vers on ne sait quelle grâce inaccessible ou salut au sens chrétien.

Les images accourent ,se précisent, se diluent dans cet art de réfraction, ou dans le rétrospectif. Ou bien subitement Lowry s’attache, avec un entêtement vital, à faire l’inventaire complet du décor d’une cantina, comme si son champ de vision, en devenant trouble , mettait en évidence la précarité de l’endroit. En somme, Geoffrey Firmin est déjà dans la danse de mort, observant le pittoresque et l’historique du Mexique comme s’il s’agissait d’un monstrueux serpent Quetzalcóatl en train de muer et de le mordre.

Dans cette noyade, je ne pouvais me raccrocher qu’aux descriptions magnifiques et désolées de cette  ville de  Cuernavaca, sous le volcan , et rebaptisée Quauhnahuac. 

En ce qui concerne la présence des deux volcans, un universitaire,Roger Bozzetto de l’université de Provence, a étudié les différentes significations des volcans dans le roman : »Les volcans sont ici liés à la mort. D’une part puisque chez les Aztèques, ils se nourrissaient du sang des victimes, ce qui contribue à donner un des soubassements mythiques du texte à l’itinéraire sacrificiel du Consul. D’autre part, parce que l’association entre les tirs, les détonations et les images des volcans sont nombreuses. Notons que c’est Hugh qui s’en aperçoit le premier. Rien d’étonnant, il a vécu la guerre d’Espagne et sait reconnaître le bruit des armes. Notons que la guerre en Europe est liée à ce chaos :le lien est fait par Hugh entre la bataille de l’Ebre, le Munich de Chamberlain, et le retrait des Brigades Internationales. De plus la révolution mexicaine, avec ses avatars est toujours présente, comme en témoignent les soldats en manœuvre. Le Consul entend aussi les tirs dans la Sierra Madre alors qu’il regarde le Popocatépetl (p. 167). Et nous avons vu que le « chef des jardins » le tue de deux coups de feu, alors que défile devant les yeux du Consul l’image épurée du volcan. »

J’ai aimé la présence  de ces deux divinités, les deux volcans qui dominent la ville, le Popocatepetl et l’Ixtaccihuatl. J’ai aimé  les cantinas, leur coté poisseux, la nonchalance des serveurs, le scorpion écrasés sur un mur,  cette déambulation d’un clown tragique parmi les collines violettes, ce  jardin à l’abandon, des piscines aussi, vides et en ruines, des remblais obsédants, un voyage en autocar brinquebalant, des images d’une corrida,  des tours de caserne, des routes qui deviennent des sentes herbues,  comme si, sur tout ce paysage tourmenté initiait  à  une éternité de vie outre-tombe  vue dans un miroir courbe.  Enfin ce vertigineux ravin, au bord d’une apocalypse personnelle qui transfigure tout , dans une lumière de couchant.

 L’ivresse du Consul , d’après ce que j’ai compris, nous éloigne de nos  habitudes de lecteur d’un univers « rectiligne ». Lowry nous introduit dans un univers que les peintres et dessinateurs appellent la perspective curviligne,   opposée à la perspective linéaire.

Au lieu de nous offrir un  roman , à la rassurante  chronologie linéaire, Lowry   offre un espace courbe ; il  fait appel à une vision des objectifs grand-angle utilisés sur les appareils de prise de vues. Il tord les perspectives comme sous l’effet d’un miroir concave. Ce miroir concave nous introduit dans l’espace mental du Consul dans sa marche titubante d’alcoolique

Le curieux c’est que les descriptions de la ville, des routes,  des « cantinas »  parfois, Lowry reprend les lois de la perspective  romanesque ordinaire. Mais   grâce à cette perspective curviligne (on voit tout dans le dos d’une cuillère..)le baroque foisonnant s’installe.  

L’alcool déforme et enferme Geoffrey dans une bulle. Toutes les distances sont altérées, mais aussi l’espace intérieur  et géographique des souvenirs. Cette perspective curviligne justifie  ce sentiment  de ne pas se sentir   à la bonne distance  d’Yvonne ou de son frèreHugh. Mais c’est aussi une protection ouateuse et un refuge bien confortable.    

Cette déformation curviligne permet donc d ‘inclure les couches profondes de la psychologie, des explorations nouvelles du souvenir ou des réminiscences de la mémoire involontaire. On pénètre alors dans les circonvolutions d’un esprit altéré par le mescal ou la tequila; ce dispositif rend vrai le contenu foisonnant, anarchique du réel .En introduisant la « maladie » de l’alcoolisme » et en suivant ses symptômes, comme un clinicien, Lowry invente un art littéraire fondé sur des perturbations sensorielles. C’est une ouverture vers de nouveaux chemins littéraires, ce que Lowry appelle « une machinerie ». Cette architecture courbe donne aussi le sentiment d’une étrangeté géographique, d’un labyrinthe étouffant dans une Plantation imaginaire sortie d’un tableau du douanier Rousseau, ce qui produit une force d’envoutement auprès du lecteur. Le chemin onirique tropical-dont il est difficile de se déprendre- mène au ravin final.

Enfin on notera que dans sa marche vers l’enfer(de Dante),  se trouve  le ravin maudit .  La barranca . C’est un gouffre où l’on jette les chiens crevés. On le jettera, lui.   Le roman lui-même est entré dans un espace courbe puisque le premier chapitre de cette agonie christique rejoint et colle  exactement,  comme dans un cylindre de papier , au  dernier chapitre. 

Lowry au Mexique

Extrait :

 Dans cet extrait, le consul, après avoir jeté une bouteille de Tequila vide dans les broussailles marche dans son jardin fouillis dont on ne sait s’il est l’ultime étape d’un Eden à l’abandon (pour la mythologie il ne manque même pas le serpent..), ou sa clôture ultime   qui protège Firmin   du proche cercle de l’ Enfer, ce ravin maudit, si allégorique, nommé « la barranca » où l’on jette les chiens crevés. Rappelons que le roman est placé sous l’influence de Dante. On admirera les dérives chaloupées des phrases qui nous imprègnent des troubles de vision de Geoffrey Firmin.

 « Quelque fût le chaos, voilà qui prêtait un charme de plus. Il aimait l’exubérance sans retouche de la proche végétation. Tandis que plus loin, les plantaniers superbes, à la floraison si obscène et si péremptoire, les splendides jasmins de Virginie ainsi que les poiriers, braves et têtus, les papayers plantés autour de la piscine et, au-delà, le bungalow lui-même, blanc et bas couvert de bougainvillées, avec sa longue galerie semblable à un pont de navire, formaient positivement une petite vision d’ordre, vision qui, toutefois se fondit sans plus de logique, à l’instant où il se détournait par hasard, en une étrange vue subaquatique des plaines et des volcans avec énorme soleil indigo à flamboiement innombrables au sud-sud-est. Ou était nord-nord-ouest ?  Il nota le tout sans chagrin dans une certaine extase même, allumant une cigarette, une Ailas(mais répétant tout haut mécaniquement le mot « Ailas ») puis la suée de l’alcool lui coulant aux sourcils comme de l’eau,  il se mit à descendre vers la clôture séparant de sa propriété le nouveau petit jardin public qui la tronquait. »

 Chapitre 5. Traduction de Stephen Spriel, avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur.

Le Consul vu par le philosophe Clément Rosset:

« Le Consul de Malcolm Lowry n’est pas un ivrogne ordinaire. C’est un ivrogne extraordinaire, un voyant qui se sait plongé « dans un état d’ébriété exceptionnel ». Il n’a rien d’un homme qui perd, de temps à autre, son chemin, pour le retrouver par la suite puis le reprendre à nouveau. D’abord parce que son ivresse est permanente et qu’ainsi l’état de voyance qui en résulte ne se trouve sujet à aucune éclipse ; aucun intervalle de « lucidité « ne vient troubler son hébétude. Ensuite parce qu’il n’y a pour lui depuis longtemps de chemins à perdre ni de chemins à retrouver : parce qu’il n’y a pas, parce qu’il n’y a jamais eu de véritables chemins. Le Consul n’a pas perdu le sens de l’orientation ; ce sont plutôt les chemins qui ont disparu autour de lui, et avec eux la possibilité de direction. La voie droite s’est perdue dans la forêt obscure, comme au début de la Divine Comédie de Dante, dont « Au-dessous du volcan », au dire même de son auteur, se veut une sorte de version moderne et ivrogne. »

Clément Rosset, « Le Réel, histoire de l’idiotie »

Passion Simon

Il y a un roman de Claude Simon qui me fascine particulièrement, c’est « Le vent », son quatrième roman. Il y a des raisons littéraires-la nouveauté et l’originalité d’un grand romancier qui atteint à sa maturité et trouve son vrai ton. Il y a aussi des raisons plus personnelles, la description d’une ville du Sud (Perpignan où je suis passé plusieurs fois) et le charme insidieux et si prenant des vieilles villes du Sud, les  demeures familiales  à l’abri de lourds rideaux, les enclos  du Sud-Ouest qui suscitent des rêveries sur les générations passées et les généalogies familiales disparues. Donc, avec ce « Vent »  surgitle moment où Simon  quitte les chemins balisés du roman balzacien réaliste pour toute autre chose.  Il fut achevé au cours de l’été 1956, Simon a 43 ans. C’est le roman où il assume son originalité, la luxuriance de sa prose et la puissance de ses visions en fragments. L’histoire du manuscrit est intéressante. Invité au centre culturel de Royaumont, Claude Simon fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet, alors jeune conseiller littéraire des éditions de Minuit. Ce dernier lit le manuscrit que Claude Simon, vient de terminer, l’aime et le passe à Jérôme Lindon, qui  donne son accord pour  le publier. La difficulté c’est que Claude Simon était encore sous contrat aux éditions Calmann-Lévy, après avoir été publié aux éditions du Sagittaire(« Le tricheur » et « la corde raide »). Finalement, Calmann -Lévy accepte que Simon soit publié  aux éditions de Minuit. C’est donc en 1957 que Lindon  publie « le vent ». Or c’est une année particulière, emblématique, une année-charnière qui manifeste  un grand  renouveau romanesque  puisque  Lin don publie en quelques mois « La modification » de Butor, « La jalousie «  de Robbe-Grillet et « Tropismes » de Sarraute .Trois œuvres –manifeste.   La critique littéraire comprend qu’il se passe une rupture dans le paysage romanesque.. C’est Emile Henriot, dans « Le monde » du 22  Mai 1957, qui  trouvera l’appellation « Nouveau Roman » pour qualifier ce renouveau.

 A l’époque, des critiques ont trouvé le roman de Simon difficile. Il l’est. A première lecture on perçoit mal l’architecture de l’intrigue .quelques lectures plus tard, elle apparait nettement. Antoine Montès débarque dans une ville du Sud, venu pour toucher l’héritage de son père. D’emblée, on l’appelle « l’idiot »  -c’est le premier mot du roman- ce grand type  à l’allure invraisemblable, mélange de  grand type mal fringué, portant un appareil photo sur son estomac.   En fait, il revient au pays,  dans la ville que quitta sa mère, trente-cinq ans plus tôt, fuyant un mari indigne .Il se montre plein de bonne volonté,  intéressé par les étranges personnages qu’il rencontre. Mais, contre l’avis  du notaire, Montès accepte l’héritage ,hectares de vigne de ce père qu’il n’a pas connu (ce fut le cas de Claude Simon) .Ce comportement déclenche l’hostilité  des notables de la  ville.  Il apparait au fil de la lecture qu’un  « innocent est  en butte à la férocité et à la bêtise de la bourgeoisie. « 

Trois femmes vont   être attirées par  Montès . Cécile- qui tombe amoureuse de lui- et Hélène qui sont les deux filles de l’oncle qui le reçoit.  Enfin Rose,la serveuse  qui travaille dans l’hôtel où est descendu Montès, et qui   sera tuée par son amant ,le gitan Jep. 

 Rose est »une rudement chic fille »qui  manie la serpillère du matin au soir . Elle fascine  Montès qui aime bavarder avec elle sur un banc. Elle  attire ce héros décalé, venu de ce lointain département froid , l’Yonne. Montès, observé par toute la ville, dérive ezt observe  les   différents quartiers de  Perpignan  sans s’apercevoir qu’on se moque de son allure étrange, presque clownesque avec ses mauvaises fringues et son appareil photo qui se balance sur son ventre.  

Le récit est tissé par les rumeurs, les cancans, les malveillances de la  plupart des personnages secondaires qui  surviennent à la manière  de  témoins. En, fauit, c’est toute une ville qui parle, murmure, cancane. C’est la ville qui tient le premier rôle. Pas mal de critiques ont comparé Montès au Meursault de l’étranger ou au Prince Muychkine de » l’Idiot « de Dostoïevski. Ca ne saute pas aux yeux à la première lecture tant on est fasciné et déconcerté   par la puissante phrase épique repliée sur elle-même, ou en spirale,    interminable, proliférante  truffée d’incises, de parenthèses, de dialogues coupés ,  ce  qui dérègle    les notions de Temps et  de Lieu. Le vent, les lumières, le passé, les projets,  les mémoires   soufflent et éparpillent  toute rationalité. Ces phrases enchevêtrées,   se poussent  comme des vagues, charriant des reflets, des images inattendues, des souvenirs, des anxiétés, des  comparaisons ironiques, des métaphores cinglantes, mettant parfois au premier plan de visages grotesques et  des silhouettes caricaturales sortie de Daumier.  Tout ça possède un   souffle  épique qui rappelle  Faulkner. C’est la critique Claire Bayet, dans la revue « La nef » qui pointera bien l’originalité de ce jeune auteur : »Le grand mérite de Claude Simon –et c’est le mérite de tout art baroque- est de donner  l’impression de l’épaisseur, de la richesse, et de jouer de l’illusion sans jamais la  dénoncer. « 

Le roman repose sur un amas de souvenirs personnels puisés dans son enfance. Simon connait parfaitement la ville car il y a été élevé par sa mère dans un hôtel de famille occupé par sa grand-mère et par la sœur de sa mère. Il reviendra sur ce passé perpignanais avec « Le tramway »,  ultime texte avant sa mort.

Le Christ de Mantegna

Ce qui frappe, c’est que, au fond, à y regarder de près, ce roman ne balance rien des structures du roman traditionnel, c’est même aussi  un polar avec un meurtre. On pourrait même dire qu’on y trouve les grands ingrédients balzaciens : l’argent domine tout, personnages de province, avec matrones implacables, jeunes filles à marier, notaire chafouin, relations familiales nœuds de vipères. L’implacable ordre des nantis pèse sur la ville.

Autre trait balzacien : une grande précision topographique (et photographique) pour restituer les différents quartiers de la ville, ses cafés, ses églises, sa caserne, son quartier des gitans, etc.

Mais  cette structure balzacienne  s’émiette, se déconstruit et se reconstruit autrement. . Car  l’histoire du personnage principal Montès,  est  menée  par des rumeurs et des on-dit. Sans cesse le récit est coupé, découpé, morcelé, avec un mélange des voix et des points de vue. Mais surtout il y a une germination  de la phrase, qui se poursuit et prolifère  de parenthèses  en incises, et charrie ainsi, dans un flot verbal, un déluge de sensations, d’images, d’instantanés. On a l’impression de pénétrer dans une forêt d’images, de sensations d’incises compliquées mais succulentes de dérision comique, saturées de réminiscences picturales. Comme nous en avertit , l’auteur dans le sous-titre « Tentative de restitution d’un retable baroque » . Simon se souvient des églises Saint-Jacques et de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste et de la Semaine Sainte, avec les processions « et les vierges poignardées, debout dans leurs somptueuses robes de douleur.. »

Perpignan vers 1950

Nous  parcourons   une fresque et dans un clair-obscur abbatiale  du Passé   que le Temps, ce  rongeur ,  aurait  à la fois    abimé, mais aussi idéalisé et transfiguré  dans l’esprit d’un enfant. Les  couleurs, sont parfois saturées, déformées , reçoivent la lumière violente tandis que  d’autres  s’enfouissent dans des taches obscures d’un arrière monde .

Il faut savoir qu’en 1957 c’est l’époque où Claude Simon-qui voulait être peintre-  se résout à  abandonner définitivement  les pinceaux. La nostalgie de la peinture envahit alors le roman. Elle   restera une empreinte et marquera le style  Claude Simon pour la suite  de son œuvre. Femmes couchées dans l’herbe, perspectives écrasées, visages déchirés comme des affiches, pop art,   espace   recomposé, motifs enchevêtrés,  angles de vue  contrariés,  zooms, page du roman considérée comme une toile, passage  photographique du flou au net, enchevêtrement des figures pour exprimer l’instabilité du monde, passage de thèmes macabres au grotesque,  art soutenu du caricaturiste et  lacis d’arabesques comme si un  Jackson Pollock avait malicieusement croisé les fils de l’intrigue .Juxtaposition des  des passages fermés, clos, à des  espaces ouverts, grouillant de personnages(notamment dans le quartier gitan-arabe ). Sauts brusques imprévisibles du jacassement  populaire ou recueillement intime Simon trouble notre perception et brouille nos repères entre illusion et réalité, discours mental et chaines de métaphores, détails érotiques ou écorchés funèbres, bruits lointains ou sons rapprochés  tout    forme des chaines de  pour délivrer des charges affectives. La dilatation et le grossissement de détails   se heurtent à des matières vaporeuses pour nous introduire aux scintillantes surfaces du monde.

Simon en visuel absolu, utilise aussi  aussi  les cartes postales, les saccades des films muets, les zooms coups de sonde du visage humain comme un paysage qu’on approche, ou  observations d’insectes comme si les barrières entre le monde animal et les êtres humains avaient sauté. Dans ce roman  il y a  des raccourcis à la Mantegna  un art funéraire  qui sent le cierge éteint, la gerbe de fleurs fanées, la solitude sépulcrale de vies de  veuves. La momification. La moisissure.

 Certains scènes du roman sont  saisies et mises à jour comme les sculptures antiques découvertes dans un site archéologique sableux et prêt à s’écrouler. Simon travaille son immense retable dans le détail de gestes arrêtés, comme si le geste d’écrire ne devait jamais s’inscrire chez lui dans l’illusion d’une  sereine et  rassurante  continuité .L’inquiétude domine. Le sens d’une scène fuit sans cesse comme un furet. Et en même temps, comme dans Proust, il y a un art redoutable, sous l’apparente fraicheur, de taxidermiste ; un art  d’embaumer  les scènes, les moments, les émotions, les visions par une sorte d’écorchage des instants et des temporalités. C’est un subtil art de la dessication, avec dans ce livre un gout du  du palimpseste de la Mémoire  dans  ses couches superposées. Artiste de l’image arrêtée, définition même d’un tableau.

De l’enterrement à Ornans à l’enterrement à Perpignan ? Il y a de ça. ce roman possède une sorte  de chant  funèbre, une humaine et noire pétrification. les visages sont souvent  l’aura équivoque des  cadavres dans une morgue. On y note  que les agonies, les raideurs cadavériques, les teints cireux ne manquent pas.   . Oui, il y a aussi un office des ténèbres dans le roman et qui ira s’amplifiant dans les œuvres plus tardives comme « Le jardin des plantes ».  les personnages   sont perçus à la manière  de  voyageurs en transit, sur le Léthé   suivant leur propre  barque noire  et accompagnés de parques suaves et perverses.  Les maisons ? Tiroirs qu’on vide, draps qu’on tire sur un corps, bouquets de mariée qu’on jette au feu.

Le paradoxe c’est que même saisis dans les passages bouffons, grotesques, comiques, les personnages gardent quelque chose d’épique, de grandiose comme si la pulsation mystérieuse de la vie emportait tout dans un temps cyclique et mythologique. Il y a alors une grandeur qui émane de l’œuvre. Elle nous chuchote : pauvres tas d’humains, je vous construis un retable, un fragment mural de chapelle Sixtine dérisoire, mais une chapelle Sixtine quand même. 

Extraits :

« .. et même pas une photo d’elle, un portrait, mais figurant seulement dans un de ces groupes comme on en fait à l’occasion de fêtes ou de mariages ; sans doute un dimanche après-midi, avec le patron et la patronne de l’hôtel, et les deux fillettes – mais pas le gitan – sous la treille de la petite arrière-cour dans le fond de laquelle on pouvait distinguer l’entassement des caisses de bière ; une femme à ce qu’il semblait d’une trentaine d’années environ, au visage ovale, de ce type méditerranéen au nez droit, assez long, et aux lèvres épaisses, avec des cheveux très noirs qu’un coup de vent au moment de la photo tordait et rabattait sur la figure, et si l’on veut belle, et même certainement belle, mais de cette sorte de beauté pour ainsi dire injuriée, au-delà de ce qu’on appelle couramment la beauté, avec par exemple ce quelque chose d’autre que les mutilations ou la patine ajoutent ou plutôt confèrent à une de ces têtes trouvées dans des ruines (et sans doute, telle qu’elle a été conçue, lisse, polie, fade), un visage donc, à la fois dur – ou durci – et attachant, sans fard ni apprêt, et dans le corps aussi – ou plutôt ce qu’on en devinait sous le gros tricot, la jupe sombre, c’est-à-dire pas grand chose : seulement un maintien, un port – cette sorte de triomphe sur le temps, ce même quelque chose de dur, d’infatigable – comme une jument, me dit un jour Montès, vous savez : une de ces juments de trait avec ses hanches lourdes, puissantes et pourtant féminines -, cette paisible invincibilité de la pierre ou du bronze malmenés, outragés, et continuant son existence de pierre, de bronze.. »

«.. lorsque je l’ai vu là, assis en face de moi, avec cette figure d’épouvantail à moineaux, cette tête de noyé qu’on aurait tout juste repêché l’heure d’avant à la plage et amené ici directement sans même prendre la peine de l’essuyer, ou plutôt de le rincer, ou plutôt de l’essorer, avec ces cheveux noirs trop longs de dix centimètres et cet appareil de photo d’au moins cent mille francs accroché sur son ventre alors qu’aucun clochard de la ville n’aurait seulement voulu, si vous le lui aviez donné, de cet imperméable qui doit lui servir à la fois de tenue de sortie et de chemise de nuit probablement, à moins qu’il ne dorme pas, ne se couche pas, promène toute la nuit dans les rues cette dégaine de rescapé de Buchenwald simplement pour rendre service aux mères de famille dont les enfants ne veulent pas dormir, quoique même pour ça il ne serait probablement d’aucune utilité puisque, paraît-il, il ‘y a qu’aux gosses qu’il ne réussisse pas à faire peur à en juger par les trois ou quatre qui sont toujours à courir derrière lui pour qu’il les photographie et leur donne une de ces sucettes dont il fait sans doute provision le matin avant de sortir comme d’autres font provision de cigarettes ou de petite monnaie. Oui, les enfants et les femmes. »

Le Sillon de Talbert

Si vous circulez  ces jours-ci dans les Côtes d’Armor, je ne peux que vous conseiller d’aller jusqu’à Tréguier et de vous diriger vers Pleubian, dans la presqu’île Sauvage et ses coups de vent ..C’est alors qu’est signalé un endroit magique : le Sillon de Talbert ou Talberv : c’est  une langue  de sable  et de galets, assez étroite  qui avance jusqu’à trois kilomètres en pleine mer.  Ce sillon affronte de longues houles et donne le sentiment d’avancer à l’extrême limite du monde tant soudain,on entre dans un domaine de silence, de soudaines rafales, d’immensité marine à l’abandon. On y trouve également des plantes dunaires magnifiques, salicornes, armoises, pourpiers ou fléoles des sables.   A sa pointe extrême il y a des nids de Sterne qu’il faut éviter à la saison des pontes.

J’y suis allé il y a deux mois, tôt le matin, et tard le soir.  Le matin pas encore de touristes. Le baraquement buvette était fermé ce jour-là. Un yacht de plaisance, à l’horizon, disparut. La longue avancée de sable en forme courbe est bordée à sa droite, au départ, par une zone marécageuse qui grésille au pâle soleil, avec des brassées de roseaux verts. On marche dans des paquets de varech desséchés, ce qui lève des nuées de mouches minuscules puis les pieds s’enfoncent dans   un sable ou plutôt une farine d’un gris-blanc.

On découvre au large plusieurs étendues d’eau calme presque violacées le soir. Le morne horizon de la mer enserre tout l’endroit. Cet interminable serpent   de sable, d’herbes, de roches, de galets et de cailloutis lavés vous isole ; on oublie jusqu’au vertige, les rumeurs humaines. Il ne subsiste que le frémissement du vent, comme pris dans une toile immense et invisible,  la claque monotone  des vagues.

Soudain, on savoure la délivrance de toute pression extérieure et le trouble d’une solitude absolue. L’eau s’élargit, se brise, fatigue, blanchit, noircit.. Les vagues régulières approchent, vous absorbent, vous noient, vous harcèlent, quelque chose de sauvage et de pâle vous traverse.

 Un ciel immense bleu cru   forme une arène de vide. D’un côté donc, les eaux immobiles de la zone du marécage, zone argentée d’eaux dormantes, puis, l’océan avec de soudains grondements et fracas de l’autre côté.

Après un kilomètre de marche, la lumière dure et haute surprend. Il y a des espaces d’herbes sèches, décolorées parmi lesquelles sautillent des oiseaux, j’ai même vu un gravelot à collier. Plus on avance plus on constate que l’espace marin est démesuré. Le vent, dans un sifflement sourd, continu, apporte aussi le bruit de ressac des vagues avec une étonnante précision acoustique.

 Quand les nuages sont arrivés, alors que je marchais le long d’un promontoire crouteux de sable , la mer est devenue d’un vert épais sombre avec des clartés opalines, comme si à certains endroits, les vagues étaient éclairées par en dessous.  Je me suis allongé face à la lente course des nuages, blotti dans le creux de la dune, regardant la croute de sable humide de mes pieds.  J’écoutai le chant paisible et régulier des vaguelettes s’écrasant, s’étalant, se diluant dans les galets.

Sur la droite, quelques chicots de rochers émergent comme des ruines anciennes.   Un hélicoptère fracassa la solitude de l’endroit, volant bas dans un bruit lent de pâles et un sifflement, qui a déchiré l’équilibre de cet Eden d’eau.   Le promeneur atteint plus tard   une chaussée plus   étroite qui embarque vers la pleine mer et avance parmi les courants. On se sent sans défense, glacé par ce charroi en folie de la mer.  On hume et on sent la sauvagerie marine.

Parfois sentiment de flotter sans repère dans une espèce d’éclaircie inquiétante avec des pans d’eau presque noire. On se sent, passant égaré, une sorte d’accident infime de la nature, un humain dérisoire, fourmi ridicule, égarée sur une planète morte en pleine rumination solaire.

 Deux heures plus tard j’étais content de rejoindre la terre ferme, paisible, familière de la campagne bretonne, et de sentir sous mes pas le goudron tiède du parking avec un unique camping-car délabré en son milieu, et des gosses qui jouaient avec un cerf-volant..  Au cours de cette marche solitaire entre les eaux le Temps s’était dilué, il ne reviendra plus.  Quelque chose m’avait désorienté, désamarré : mémoire du passé ? Vidée. Naissance d’un Autre Être ? Pourquoi pas.  

  De ma voiture de location je regardais autrement défiler, derrière le pare-brise, les friches, les champs, les clôtures, un carrefour et son rond-point bêtement fleuri, quelques pavillons bas, récents, avec des ardoises que le soleil argente et du linge qui claque sur un fil, puis des panneaux routiers, des talus plus hauts, direction le bourg et son calvaire … En abordant les premières maisonnettes grises de Pleubian, je ressentis un creux, un vide comme si j’avais passé quelqu’un temps sur une autre planète en apesanteur, aux confins du monde. La vue de quelques vergers me rassura en me rappelant mon enfance normande.