
Saul Bellow(1915-2005) Un prix Nobel éclatant. . .. Ce romancier juif a hanté Philip Roth et restera son grand aîné…
Un de mes romans préférés auquel je reviens toujours, c’est « La planète de Mr. Sammler. » Mais il faut le rapprocher de « Herzog » pour l’apprécier car il est évident que tous les grands critiques américains et les universitaires placent son roman « Herzog » »(1964) au centre de son œuvre .C’est la matrice, le maillon essentiel, le centre du tourbillon autobiographique de Bellow . C’est le diamant d’une œuvre qui dit tout de l’émigrant juif européen venu se réfugier en Amérique et qui n’échappe pas à la tyrannie mémorielle de l’Histoire. Au fond, c’est l’analyse d’un homme qui veut exprimer ses émotions profondes, les émois de son cœur si bon, si indulgent, si charitable et qui découvre que sa vie intérieure est un foutu fatras, une sorte de cagibi où ses souvenirs s’entassent en vrac, parcellaires, peu cohérents .Au fond, il sent le poids de la peur historique et détaille la déprimante la comptabilité des failles de son « moi » . Cela annonce les tiraillements d’une sexualité en folie du juif new-yorkais Woody Allen. Sa maturité et sa lucidité ouvrent des abimes sous ses pas, corrodent ses certitudes, aussi bien dans sa vie privée, avec l’échec de ses relations amoureuses, que dans sa formation intellectuelle faite de citations décousues de Hegel ou de Heidegger… Il y a chez lui une mélodie mélancolique de l’émigrant resté coincé entre l’Ancien et le Nouveau monde, entre l’Europe dévastée par ses guerres, son antisémitisme, ses camps, et l’exubérance américaine effrayante comme une nation qui inquiète par la santé et le dynamisme rouleau compresseur de son capitalisme. .
Herzog cajole les quelques images de son enfance C’est Montréal dans le vieux quartier populaire de la rue Saint-Dominique où ses parents vivaient. Ce sont des parcelles d’or, et les précieux résidus qui surnagent dans le naufrage de l’homme mûr. On retrouve une partie de ces thèmes dans les trois journées de 1969 de ce Mr Sammler, ce retraité dépressif flânant dans New-York.
M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York. Ce Polonais rescapé de la Shoah (après avoir creusé sa propre tombe et s’être miraculeusement échappé du tas de cadavre incluant sa femme ), Mr Sammler est un intellectuel que cette jeune Amérique laisse perplexe d’autant que sa nièce s’habille comme une pute et qu’ un pickpocket noir aux allures de prince dresse son sexe comme un dieu sauvage. Désemparé, Sammler observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945, venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique. Il a aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930, fut l’ ami du vieux romancier HG Wells. Sammler a toujours aimé Londres « les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il ne comprend pas bien New-york. Depuis son expérience de la persécution nazie, il voit autrement l’humanité et en particulier l’innocence pétulante de la foule new yorkaise vomie chaque matin par les bouches de métro . La révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69 ) l’inquiète . Il vit sa vieillesse dans une perpétuelle anxiété, il est décalé par ce courant vital qui traverse la ville et remâche ses souvenirs, comme une malédiction au cours de trois journées du mois d’avril 1969.
Il vit dans un appartement foutoir de Riverside qui appartient a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie, agaçantes de mauvais gout toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

Le passé du vieux Sammler l’a amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord sa fille Shula, vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante, fouilleuse de poubelles , employée par un cousin médecin. Elle cherche sa voie.
Shula « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et trop européen, donc décalé- c’est bien sûr ce Noir pickpocket qui navigue dans les foules et dans les bus, symbole de la « foule solitaire » et de la vitalité foudroyante( qui s’exprime ici par un exhibitionnisme sexuel avec son phallus énorme ) : un grand type vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ». Il traumatise Sammler ce Noir en érection et réveille des peurs cachées. S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il ce voleur « un partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans lui donner le moindre espoir de harponner le pickpocket.
Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine il l’a comprend mal et l’inquiète de plus en plus. Que fait-il ? Il rentre alors en lui-même. Il essaie de comprendre par ses monologues intérieurs ce qu’il reste d’humain, de bon, en lui. Déception comme Herzog. Il ne trouve pas de franches lignes directrices de sa vie et les conseils de sa fille, ou de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il comptabilise des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, note des détails clownesques, et un évident manque de cohérence. Et bien sûr, reviendra, lancinant, ses désarrois de juif rescapé des camps. Comme Herzog, Sammler constate le déséquilibre entre sa culture européenne à l’ancienne (de Platon à Hegel et Schopenhauer), l’héritage d’une religion ancestrale venue de sa chère famille, à une société jeune, libérée urbaine, indifférente aux autres, éprise de virilité et qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ».
L’esprit de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme, amusement et chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin, ironie inattendue et si claire. Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».
Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe et il se demande si cette foule hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un « vaudou érotique romain ».

Bref, il médite autant sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt que sur les phallus peints par Picasso, il est dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. » Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués, les ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».
Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif dégoûté et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité. Bel observateur, métaphysicien bricolo sans aucune froideur, le récit cultive une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Grand art.
D’autant qu’à cet art descriptif si prenant s’ajoutent et se révèlent les navrantes fissures de l’ humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer par pan entiers, dans la frénétique société de consommation américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire, Sammler déambule insolite avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.
Extraits :
« Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles, sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées retrouveront leur importance. »
« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.


































