Saul Bellow, d’un roman l’autre..

Saul Bellow(1915-2005) Un prix Nobel éclatant. . .. Ce romancier juif   a hanté Philip Roth et restera son grand aîné…

Un de mes romans préférés   auquel je reviens toujours, c’est  « La planète de Mr. Sammler. » Mais il faut le rapprocher de « Herzog » pour  l’apprécier car   il est évident que tous les grands critiques américains et les universitaires placent  son roman « Herzog » »(1964)  au centre de son œuvre .C’est la matrice, le maillon  essentiel, le centre du tourbillon autobiographique de Bellow . C’est le diamant d’une œuvre qui dit tout de l’émigrant juif européen venu se réfugier en Amérique et qui n’échappe pas à la tyrannie mémorielle de l’Histoire. Au fond, c’est l’analyse  d’un homme qui veut  exprimer ses émotions profondes, les émois de son  cœur si bon, si indulgent, si charitable et qui découvre  que sa vie intérieure est un foutu fatras, une sorte de cagibi où  ses souvenirs s’entassent en vrac, parcellaires,  peu cohérents .Au fond,  il sent le poids   de  la peur  historique et détaille la  déprimante  la comptabilité des  failles de son  « moi »  . Cela annonce les tiraillements d’une sexualité en folie du juif new-yorkais Woody Allen. Sa maturité et sa lucidité ouvrent des abimes sous ses pas, corrodent ses certitudes, aussi bien dans sa vie privée, avec l’échec de ses relations amoureuses, que  dans sa formation intellectuelle faite de citations décousues de Hegel ou de Heidegger… Il y a chez lui une mélodie mélancolique de l’émigrant resté coincé entre l’Ancien et le Nouveau monde, entre l’Europe dévastée  par ses guerres,  son antisémitisme, ses camps,  et l’exubérance américaine  effrayante  comme une nation qui inquiète  par  la   santé et  le dynamisme rouleau compresseur  de son capitalisme.  .

Herzog cajole les quelques images de son enfance C’est   Montréal dans le vieux quartier populaire   de la rue Saint-Dominique où ses parents vivaient. Ce sont des parcelles d’or,  et les  précieux résidus  qui surnagent dans  le  naufrage de l’homme mûr. On retrouve une partie de  ces thèmes   dans les trois journées de 1969 de ce Mr Sammler, ce retraité dépressif  flânant  dans New-York.

M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York.  Ce Polonais rescapé de la Shoah (après avoir creusé sa propre tombe et s’être miraculeusement échappé du tas de cadavre incluant sa femme ), Mr Sammler est un intellectuel que cette jeune Amérique laisse perplexe   d’autant  que  sa nièce s’habille comme une pute et qu’ un pickpocket noir aux allures de prince dresse son sexe comme un dieu sauvage. Désemparé, Sammler  observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945,  venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique.  Il a   aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930,   fut l’ ami du vieux  romancier  HG Wells. Sammler  a toujours aimé  Londres  «  les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines  et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il  ne comprend pas bien New-york.  Depuis son expérience de la persécution nazie, il voit  autrement l’humanité et en particulier l’innocence  pétulante de la foule  new yorkaise vomie chaque matin par les bouches de métro .  La révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69 ) l’inquiète . Il vit  sa vieillesse dans une perpétuelle  anxiété, il est  décalé par  ce courant vital qui traverse la ville et   remâche ses souvenirs, comme une malédiction au cours de trois journées du mois d’avril 1969.

Il vit dans un appartement foutoir de Riverside qui appartient  a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie, agaçantes de mauvais gout  toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

Saul Bellow dans un bus

 Le passé du vieux Sammler l’a amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord    sa fille Shula,   vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante,  fouilleuse de poubelles , employée par  un cousin  médecin. Elle cherche sa voie.

 Shula  « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle  avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et trop  européen, donc  décalé- c’est bien sûr ce Noir pickpocket  qui navigue dans les foules et dans les bus,  symbole de la  « foule solitaire »  et de la vitalité foudroyante( qui s’exprime ici par  un exhibitionnisme sexuel avec son phallus énorme ) : un grand  type   vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ». Il traumatise Sammler ce Noir en érection et réveille des peurs cachées. S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il ce voleur « un partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans lui donner le moindre espoir de harponner le pickpocket.

 Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine il l’a comprend mal et l’inquiète de plus en plus. Que fait-il ?  Il rentre alors en lui-même. Il essaie de comprendre par ses monologues intérieurs   ce qu’il reste   d’humain, de bon, en lui. Déception comme Herzog. Il ne trouve pas de franches lignes directrices   de sa vie et les conseils de sa fille, ou  de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il comptabilise des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, note des détails clownesques, et un évident manque de cohérence. Et bien sûr, reviendra, lancinant, ses désarrois de juif rescapé des camps. Comme Herzog, Sammler constate   le déséquilibre entre sa culture   européenne à l’ancienne (de Platon à Hegel et Schopenhauer), l’héritage d’une religion ancestrale venue de sa chère famille, à une société jeune, libérée urbaine, indifférente aux autres, éprise de virilité et qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ».

 L’esprit de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme,   amusement et   chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin,   ironie inattendue et si claire.  Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».

 Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe  et il se demande si   cette foule  hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un  « vaudou érotique romain ».

Photo Saul Leiter

Bref, il médite autant sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt  que sur les phallus peints par Picasso, il est  dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. » Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués, les ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».

                                                                                                                                                                                                 Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif  dégoûté  et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow  nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité. Bel observateur, métaphysicien bricolo  sans aucune froideur, le récit  cultive  une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Un new yorkais vu par Saul Leiter

Grand art.

D’autant qu’à cet art descriptif si prenant   s’ajoutent et se  révèlent les navrantes fissures de l’ humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer  par pan entiers, dans la frénétique  société de consommation  américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire,  Sammler déambule insolite   avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière  à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.

Extraits :

 « Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles,  sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées   retrouveront leur importance. »

« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.

Morbide Venise

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise,il y a 4 ans avec le livre de poche « La mort à venise » de Thomas Mann  .  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.


J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Un homme malade se promène dans une ville malade. Cela est d’autant plus évident que le texte explore  le naufrage, la  décrépitude physique, d’un écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach qui respire un air porteur des  germes du choléra.

Aschenbach se sent prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann on remarque que Mann éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité, enseveli sous les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré par sa famille polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain si convenable  et démolir sa belle façade bourgeoise officielle. Il découvre un inconnu en lui .

on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel et que son message, au fond, est frelaté.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition  morale des habitants de Venise  qui  mentent et  cachent  l’épidémie  aux touristes pour continuer à  faire marcher le tiroir- caisse. Pourtant la ville,elle, devrait l’alerter sur son caractère morbide avec ses  gondoles-cercueils, et « dans les passages étroits l’odeur devenait plus forte »..  et sa nature pourrissante. La ville  joue en miroir de   la décomposition intérieure  et de la débâcle d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune blond Tadzio .

Au cholera qui circule dans  Venise avec le sirocco  et corrompt l’air , répond exactement  la fièvre  sexuelle qui corrompt le bel équilibre  d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret honteux  de  l’écrivain  qui découvre  son homosexualité et ne l’assume pas. Ce sentiment de rejet, de différence sourde, secrète, c’est le   sentiment de Mann  face à sa propre homosexualité à une époque où l’Allemagne la réprouve  avec une grande violence. Katia Mann, l’épouse de l’écrivain, a affirmé : « Tous les détails de l’histoire, à commencer par l’homme du cimetière, sont empruntés à la réalité… Dans la salle à manger, le tout premier jour, nous avons vu cette famille polonaise, qui était exactement telle que mon mari l’a décrite : les filles habillées d’une manière assez stricte, sévère, et le charmant, ravissant jeune garçon d’environ treize ans vêtu d’un costume marin avec un col ouvert et de jolis rubans. Il a aussitôt attiré l’attention de mon mari. Ce garçon était extrêmement séduisant et mon mari ne cessait de le regarder en compagnie de ses camarades sur la plage. Il ne l’a pas suivi à travers tout Venise — cela, il ne l’a pas fait — mais ce garçon le fascinait vraiment, et il pensait souvent à lui… Je me rappelle encore que mon oncle, le conseiller privé Friedberg, célèbre professeur de droit canon à Leipzig, était indigné : « Quelle histoire ! Un homme marié et père de famille, en plus ! » 
Ces deux thèmes de la ville en fièvre et d’un homme en fièvre l’écrivain l’analyse avec un acharnement. La passion dévastatrice d’un homme âgé pour un adolescent ouvre un vertige et transforme Aschenbach en marionnette de son désir. Le bel équilibre apollonien si convenable s’effondre et devient frénésie dionysiaque ml contenue.  Les deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par thomas Mann.  Si ajoute l’ironie admirable des phrases, ce ton si élaboré de Mann   qui ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit quasiment clinique d’un chavirement. La connaissance de soi comme une soudaine ouverture vers une tragédie intime.  Ajoutons que cette prose miroite avec ses reflets aquatiques sombres , métaphore vénitienne par excellence de  ce que Mann  a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre  nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » et aussi très autobiographique .

Dans les deux textes Thomas Mann   puise   aux mêmes sources d’un érotisme morbide qu’il vit comme une culpabilité car il ne peut plus vivre dans l’illusion d’être un être rationnel qui garde  le contrôle sur ses émotions. Il perd tout simplement sa dignité
son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire   est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la  présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich, 2)le gondolier muet, sorte de Charon  avec  sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts, 3)la troupe de  musiciens  italiens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent   et accompagnent les hontes  d’Aschenbach    de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.


La nature homosexuelle du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique-  est    révélée par  un  rêve : une  orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie  que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ».Dyonisius l’emporte sur  Apollon. A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute   la découverte de sa décrépitude physique. Il  voit dans le regard des autres  qu’il n’est   considéré que comme  un vieillard libidineux, un  « vieux beau »  fardé et grotesque .  Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque   de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent   savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach  est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il  a un  premier geste  de charité pour alerter  les autres, mais se ravise  et dans un retournement faustien,    brutal, Aschenbach  prend  la résolution  bien  plus excitante et cruelle de se taire.Il proue une sale jubilation à se taire,oui aussi » « Aussi Aschenbach éprouva-t-il une obscure satisfaction en songeant aux événements dissimulés par les autorités et se déroulant dans  les petites ruelles sales de Venise, ce sinistre secret de  ville qui se confondait  avec son plus intime secret à lui, et qu’il tenait lui aussi  tellement à préserver. »

La part cachée, tyrannique, érotique, dionysiaque, avide, de l’écrivain atteint là un sommet de perversité.  Je cache la présence du choléra, moi aussi, et comme les vénitiens, je mens. C’est en quelque sorte son joker maléfique. D’autant que,  son voyage se place  sous le signe de la mort car il a été déclenché à Münich  ar la vue d’un cimetière.  
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler   écrivain lui aussi « envasé » de par sa nature trouble du statut  d’écrivain.  Il a posé clairement l’équation : écrire =  puiser   son talent dans  les couches   secrètes, dans son « fumier libidinal » .  Il pose une équivalence entre son énergie érotique   et les sources pour écrire. Il reprendra toute sa vie  la métaphore de la maladie, de « Tonio Kroger », ou « Tristan »    ou « la montagne magique » en faisant se rejoindre maladie du corps et maladie spirituelle de la bourgeoisie européenne que par un pacte faustien l’écrivain révèle . Dans  certaines lettres , son journal intime et  confidences à ses proches, révélées après sa mort,   il  précise que son œuvre a fleuri sur      le  « fumier » ou le « compost », de sa sexualité.

Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ». Car il y a non seulement la fascination pour un jeune corps parfait, en promesse (Tadzio) mais fascination encore plus  forte pour le corps malade. Il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue, d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains. Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins.

Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
Extrait de « La mort à venise »

 » Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? »

Dans le récit de Mann, qui est cet Aschenbach ,inventé et vaguement inspiré de Gustav Mahler? Il a un peu plus de cinquante ans, robuste, discipliné, auteur devenu célèbre et devenu un classique étudié en classe de son vivant, courtois, beau parleur, rassurant, une sorte de Jean d’Ormesson de la littérature allemande début de siècle ..,Ce qui importe c’est le premier choc dans le cimetière, voyant un apparition « sauvage » dans la silhouette d’un homme roux aux dents longues ,et « au regard belliqueux ».. ce premier ébranlement ouvre pas mal de questions aux lecteurs, sur la nature de cet étranger inquiétant , comme s’il y avait une première fissure, une question brutale sous jacente posée à l’artiste bourgeois encensé.. l’écrivain est déjà, pour la première fois, atteint dan son image intérieure.. défi ou injonction? éclair de panique? remise en cause brutale de son être social ? est une image du diable? mise en question de la vacuité de son art, d’autant qu’il est épuisé par les tensions récentes de son travail.. Y aurait-il un furet caché quelque part, comme le dirait Harold Pinter? Bref , émerge un malaise, physique, chez cet individu du cimetière, et avec une constance admirable, un sens de la mise en scène, de l’architecture, Mann, va relier et prolonger cet homme du cimetière à la figure trouble du Gondolier escroc et de sa gondole funèbre , auquel s’ajoute l’inquiétant garçon d ‘ascenseur, et pour finir le coiffeur italien, veritable embaumeur, avec ses fards et ses poudres et qui prépare le corps d’Aschenbach à une sépulture grotesque et colorée ,sorte de mannequin-cadavre presque clownesque . C’est ainsi que Mann construit un chemin morbide au héros. Ces individus-relais, ces figures sulfureuses contrariantes ouvrent le chemin de la mort et font le rappel du cimetière du début du récit.. annonciateur des ébranlements successifs et dévastateurs qui auront lieu à Venise, dans une lumière plus crue, plu franchement érotique et morbide…. .. il y a là, un jalon habilement placé en ouverture ensuite, avec délectation, Mann s’auto-caricature en parlant des dangers d’un art qui se corrompt , d’un art qui évolue mal chez cet écrivain Aschenbach Car, au départ, son art avait été brutal puis cédant aux sirènes de la facilité, voulant offrir ce qu’attendait un public plus large et pas difficile.. s’était affadi pour devenir un « académisme poli ».
On mesure toute l ‘auto-ironie suave de Mann livrant le fond de sa pensée, confessant son tourment homosexuel, par l’intermédiaire de son personnage fictif, inventé, d’Aschenbach pour analyser la folie dionysiaque et le désir d’orgie qui se déclenchent à la vue du jeune Tadzio! Ce vrai sabbat de tentations érotiques déchainées font craquer la statue si convenable de l’écrivain couvert d’ honneurs .On sait que pour Thomas Mann un écrivain = « fauteur de troubles »…

La chambre d’ami

Le 4 avril 1989

4 heures dans la nuit.

Le clocher de Sorèze sonne. Les rafales de vent dans cette vaste chambre nue, quasi inoccupée tout l’hiver, avec son prie-Dieu en moleskine cramoisie. L’air est froid, immobile. Les plis des draps grossiers sont humides, les rideaux lourds de velours frappé   sont bordés de glands. Le lit en bois ciré sombre est si haut qu’il faut presque l’escalader. La cheminée de marbre supporte une petite vierge de plâtre qui ressemble à une sucrerie et une croix d’ébène avec un brin de buis desséché glissé derrière la tête d’ivoire du Christ.

Au -dessus, une aquarelle de la Montagne Noire avec des chiures de mouches sur le coin gauche de la vitre.  Un lac pistache et quelques griffures d’encre brune. Le papier peint et ses bouquets de fleurettes est cloqué par endroit. Des traces de salpêtre au-dessus des plinthes à moitié décollées. Depuis deux heures, le lent coup de gong du clocher scande mon insomnie.

 Des tentures de lin beige masquant un cagibi ont tourné au jaune pisse. Le halo de lumière du globe, opaline, laisse un pan d’ombre dans l’encoignure la plus vide de la pièce. Le son alourdi, profond, isolé du clocher semble vibrer dans les couches d’air froid et y stagner. Le silence nocturne coule ensuite plus épais, noir, vertigineux.

 En me levant, approchant de la fenêtre, je discerne à travers les lattes des gros volets de bois,  un curieux  mélange de nuit, un obscur fouillis de larges feuilles de magnolia , une  arborescence sauvage très  dense, mal filtrée d’un vert cru électrique par le lampadaire de la ruelle . J’entends le souffle du vent d’Autan qui retombe soudain comme pour mieux me faire sentir les nappes figées de l’obscurité de cette chambre sépulcrale qui protège ma solitude et condense des vieilles pensées assez douces sur les prédécesseurs qui ont habité ici au XIX° siècle ; c’était une lignée austère de juristes ou magistrats. Sur le palier, un grand portrait goudronneux est suspendu sous la verrière . L’un d’eux  est représenté en pied, dans sa longue robe rouge à grandes manches, à revers bordés d’hermine. Il appuie sa main gauche sur plusieurs volumes de droit reliés cuir.  Il fut le conseiller de Guizot.

Je regarde le jardinet en contre-bas : des moellons et des tuiles cassées noir contre la muraille et quelques planches contre un début de porche emberlificoté dans du lierre. Je me souviens des étés lointains, avec les lézards gris et or immobiles au soleil sur les marches du perron. Mon ami -et sa femme qui ressemblait à Michelle Mercier- les propriétaires, passaient les après-midis entiers assis sur des fauteuils dépareillés Louis XIV au milieu de la pelouse, dans les taches lumineuses du magnolia ; ces deux-là restaient somnolents dans la lecture des journaux du coin, tandis que des oiseaux voletaient de branche en branche et que les quart d’heures sonnaient. La jeune femme commentait brièvement les faits divers les plus improbables en buvant un vin épais couleur sang de bœuf dans des verres à moutarde.

 Le soir, quand je revenais d’une promenade dans la forêt si sombre qu’elle en apparaissait vosgienne, le couple attendait sous le magnolia aux feuilles vernies pour sortir les flutes et ouvrir le champagne. Ces étés radieux ont disparu. Cette demeure a été vendue il y a un an au département du Tarn pour devenir un espace culturel multiconfessionnel.

Invitation à Antonioni

Pour revenir à » l’Avventura », le film a déplu à une partie du public à Cannes au festival ; Il y eut de sifflets à la projection officielle. Des critiques conformistes n’ont pas saisi la révolution du regard, de l’écriture_ cernant, enveloppant des êtres en proie aux caprices et pulsions de   leur désir. L’atmosphère angoissante née d’ un suspense policier non résolu(une femme disparait sur une petit île, jouée par la divine Léa Massari)   avait braqué pas mal de spectateurs, s’attendant à une énigme policière  traditionnelle  donc Léa Massari disparait sur une île rabotée par les vents et ne réapparait jamais- dans une autre version du scénario, Antonioni la faisait réapparaitre dans les dernières images du film..  Mais ce qui avait aussi déplu au public officiel c’est l’austère discours sur le Désir sexuel , ses tours et détours  , quand le passage fou du désir  s’accorde à  des paysages minéraux, pierreux, siciliens  depuis l‘ile de Panarea à la ville de Noto et ses escaliers baroques, jusqu ‘à ce  grand hôtel  labyrinthique à  Taormina.

Quand les   accès de désir, lents ou rapides, insidieux, affleurant, disparaissant, revenant, s’expriment sous une apparence froide, courtoise, toute de retenue et sous le masque d’une nonchalance un eu indifférente et don juanesque..  Alors Antonioni devient un génial capteur. Brulure froide, les liens s’inversent, attirances mystérieuses, l’autre devient inabordable… Il cerne ce qui couve de feu et de détresse en même temps dans le sentiment amoureux. Ce qu’il a de servitude humiliante ou d’accident improbable. L’écriture dense, littéraire, presque racinienne par l’image était nouvelle et si originale qu’elle dévoilait une nouvelle approche des sentiments par un architecte de chaque plan. Architecte avait été l’ambition du jeune Antonioni…dans « l’Avventura » il   tournait   superbement le dos à tous les clichés habituels sur le couple en difficulté quand on le suit avec une caméra… il se mettait à l’écoute de cette musique secrète, déchirée,   des silences du couple, de ce terrorisme du silence, de ce mur invisible qui se construit  soudain   et rejette chacun à sa solitude .Antonioni filme ces instants là comme personne. Mutisme qui devient soudain un chant tragique pur dans le mouvement d’un homme et d’une femme qui s’éloignent. C’est à la fois quotidien au fil des rues, et prend une dimension sacrée chez lui.  Plus tard, sur ces thèmes de la rencontre et de la fuite de soi-même Antonioni  réussit un autre sommet  avec un 16° film, vraiment superbe . C’est « Profession : reporter »(1975) avec un Jack Nicholson sobre, concentré,  filmé dans un désert africain puis dans la   ville de Barcelone puis sur  les routes  poussiéreuses du sud de l’Espagne.. Jack Nicholson a toujours dit que de toute sa filmographie, c’était son rôle préféré.

Chaque fois que je re-re regarde ce film, je suis stupéfait de ce chant du monde cette célébration des routes à platane, d’une soudaine vague sensuelle euphorique qui vous gifle face à un village en pleine réverbération de murs blancs. Il réussit aussi un couple éphémère, tendre, fragile,  joyeusement fragile pour exprimer    ce qu’il y a à la fois d’inextricablement noué entre le reporter changeant d’identité et la jeune fille rencontrée sur un banc, pas loin d’un monument de Gaudi. Film musical sur les paysages, sur les rues encombrées du centre-ville de Barcelone  il est aussi un grand film sur une attente métaphysique. Si quelques-uns parmi mes commentateurs peu familiers avec Antonioni pouvaient commencer leur initiation par ce film, je crois qu’ils pourraient mesurer la brulure éblouissante de cet art.

Lecture agitée de « L’ idiot » de Dostoïevski

« Traîner l’intimité de mon âme et une jolie description de mes sentiments sur leur marché littéraire serait à mes yeux une inconvenance et une bassesse. Je prévois cependant, non sans déplaisir, qu’il sera probablement impossible d’éviter complétement les descriptions des sentiments et les réflexions (peut-être même vulgaires) tant tout travail littéraire démoralise l’homme, même entrepris uniquement pour soi. »

Extrait de » L’adolescent » de Dostoïevski, cité en exergue par Claude Simon (bon lecteur de cet auteur) dans son roman « Le jardin des Plantes ».

Je viens de relire « l’idiot » de Dostoïevski. Je dois avouer qu’il y a plus de trente ans, j’avais laissé tomber le roman au beau milieu. Et j’en avais gardé une mauvaise conscience face au jugement quasi universel qui tient ce texte pour un des sommets de cet auteur.   Je ne dois pas cacher combien de difficultés et d’agacements j’ai éprouvé pendant cette lecture : des pages mélodramatiques, des tartines idéologiques et théologiques assommantes pour nous  inciter  à penser qu’il n’y a de salut que dans l’église orthodoxe russe surtout  celle des « vieux croyants »  contre les catholiques de cet affreux Occident à vomir,  plein de libéraux, auquel s’ajoute  le Vatican et sa volonté politique de pure domination.

 Au milieu du roman je me suis dit: que de scènes d’exaltation soudaines, de retournements de situation fiévreux, d’accès de paranoïa,  de lettres calomnieuses tombées au bon moment, de rumeurs qui se croisent et si peu convaincantes. Ajoutez   un climat général d’hystérie, des  personnages masculins invraisemblables de contradictions, comme ce Lebedev, parasite grivois, sans scrupule qui soudain devient un type plein de compassion  et qui change de conduite comme on change de chemise Ou ce Rogojine  si fascinant dans la grande scène de l’argent jeté au feu par  Nastasia Filipovna ,Rogojine, même âge que le Prince, qui balance  entre la franche  crapule cynique pour devenir  un type bourrelé de remords , qui peut y   croire ?   Et puis, au milieu de cette farandole de déséquilibrés, de fiancés opportunistes, de vrais cyniques, de gentils mondains fades ,  apparait ce prince Mychkine et son auréole de bonté. C’est lui le pivot du roman l’apparition,   l’homme radicalement différent. Cet épileptique( comme Dostoïevski) a des visions et des extases soudaines grâce à sa maladie.   Revenu de Suisse à Saint-Pétersbourg, on le dit « guéri ».Il déconcerte     par sa  douceur,  sa serviabilité,  son   amour sans limite, sa franchise, sa sincérité,  écoute des autres .Cependant  il aime en même temps  d’amour Aglaïa et Nastasia mais visiblement sans pulsions sexuelles. Timidité, changements d’humeur brusques, indécisions, distraction soudaine, et surtout il est saisi par  un sentiment émerveillé de la vie qui le fait prendre pour un simple d’esprit, un « idiot » au sens fort.

 Au milieu des égoïsmes rivaux qui se cristallisent autour de la famille Epantchine,  il y a un autre pôle d’attraction :Nastassia Philipovna, vraiment le plus grand personnage féminin imaginé par Dostoïevski !Ce personnage sauve le roman de ses facilités et ses sermons-tunnel.  Je trouve même qu’il règne sur tout le roman davantage que ce maladroit et bafouilleux  Prince Mychkine qui provoque des catastrophes par ses indécisions et ses revirements.

 Nastassia   fut une orpheline violée à 16 ans par Tostki qui l’élève loin du monde ; c’est une femme « déchue » aux yeux de certains, mais l’auteur, dans les meilleures scènes, la présente plus forte, plus courageuse, plus libre, exigeante que les autres. La soif de compassion de l’idiot pèse peu face à la conquête de liberté si  dynamique  de Nastassia. C’est l’intérêt du roman ces portraits féminins. Pratiquement tous réussis, complexes, dans ce monde où le plaisir d’humilier, de rabaisser devient un manège masculin mécanique 

 La jeune Aglaïa aussi, fascine . Elle cherche à échapper au petit confort d’un bon parti bourgeois prévu par ses parents ? . elle est traversée par une inquiétude, des  tourments,  et en elle  s’exprime  une secrète angoisse très bien suggérée. Quel beau personnage. Les hardiesses des personnages féminins contrastent   au milieu de tant de personnages masculins grotesques ou falots.

  Il est évident que le défi de Dostoïevski était presque impossible à tenir : présenter le portrait d’un homme « « positivement beau », et comparable au Christ. Le Christ est un homme décidé, en mission. Et le prince   parait faible   distrait, inadapté, à côté de la plaque. Je comprends assez l’aveu de Dostoïevski :

«Je suis mécontent de mon roman jusqu’au dégoût, écrit-il lorsqu’il travaille à l’Idiot. Je me suis terriblement efforcé de travailler, mais je n’ai pas pu : j’ai le cœur malade. A présent, je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le roman, je me remettrai ; sinon je suis perdu. » Ce qui frappe le plus dans ce roman, c’est que Mychkine se comporte avec une absurdité incroyable face à deux femmes qu’il aime. Il finit par déclencher la catastrophe finale et l’assassinat   dans une succession de retournements invraisemblables et pas expliqués, car les trous, les ombres, sont indissociables de cet art.  Honnêtement, je trouve que cet homme « bon » ne fait pas grand-chose de bon autour de lui.

Enfin, Dostoïevski a souvent répété qu’il avait été influencé par Balzac. Exact. Pour le pire et le meilleur. On  trouve chez lui  évidemment  les ficelle du feuilletoniste Balzac : les retournements de situations artificiels, l’introduction d’un nouveau personnage quand l’intérêt faiblit,  une relance de l’intrigue par de nouveaux personnages sans grand intérêt,   des intrigues secondaires inabouties, des effets de contraste systématiques avec le bon contre le méchant, la vertueuse contre le cynique,  etc.. Une surchauffe énergétique des passions qui devient pénible dans son systématisme, des amants interchangeables et insipides Il a donc   pris aussi à Balzac une présentation  des faiblesses des hommes face aux femmes victorieuses .Enfin la multiplication des coups de théâtre  « pour le suspense »  au détriment  de  la vraisemblance, et  le recours à   d’innombrables  digressions(chez Balzac ce  sont les  descriptions, et chez D.  ce sont des tirades sur les nihilistes, sur la peine de mort,  sur des faits divers découpés dans les journaux), enfin un gout du pathétique et du mélo qui s’exprime dans de multiples  « crises » où tous les personnages s’agitent comme des pantins pour  former une danse  lugubre et loufoque.. Vraiment, je préfère les  œuvres  courtes comme » l’éternel mari » ou « le joueur » .

La villa

J’aime les villas, surtout les villas bretonnes. Dans les années 90 j’en louais une différente chaque été, presque toujours en Bretagne nord. Simplement j’en changeais   pour humer des nouveaux ameublements, découvrir des vaisselles anciennes, des mauvaises peintures , de gros bahuts bretons  .


Je me souviens notamment d’une villa avec sous-sol habitable, frise de céramique, balcons vert bouteille et encorbellement en briques à Saint-Lunaire, avec un minuscule jardin aux buis taillés. Dans la cuisine immense, de hauts placards à grosses clés  protégeaient des  plats ovales  pour fruits de mer, des soupières en faïence, et aussi  de mystérieuses  graines dans des pots à moutarde .Dans  les tiroirs une collection d’ustensiles métalliques ressemblaient à des instruments chirurgicaux, pour décortiquer tourteaux bulots, araignées de mer  et bigorneaux .


Sur la table  Formica  de la cuisine , nous aimions, les enfants et moi,  disposer ,sur une toile cirée écossaise , un assortiment d’assiettes anciennes à dessert,  décorées avec des gravures des fables de La Fontaine .Le  jardin minuscule et sa pelouse  desséchée ouvrait sur la mer. Dans la véranda, il y avait un téléviseur détraqué et poussiéreux et des sièges aluminium en nylon sur lesquelles ont avait empilé des revues de moto. Complicité chaleureuse des choses muettes.  Un amoncèlement de boites de jeux genre Monopoly ou jeu de l’oie occupait le dessus d’une commode en pin dont il manquait les tiroirs Il y avait également une armoires à pharmacie aux angles rouillés avec à l’intérieur des  flacons de crème solaire, des bâtonnets ouatés, et plusieurs  tubes racornis de nitrate d’éconazole.

-Il devaient avoir des mycoses ! dit ma femme.
 Mais ce qui m’attirait, c’était ce que je nommais des « indices » laissés par les familles qui avait nous avaient précédé., comme ces éraflures et traces de caoutchouc laissées sur les plinthes d’un couloir, ce qui suggérait qu’un enfant avait circulé comme un fou avec un tricycle. Ou bien les espaces jaunis dans un mur qui signalaient des déplacements de meubles, des cadres ôtés, une bibliothèque déplacée. Ou la tache grasse au-dessus d’un lit, sur le mur, car quelqu’un appuyé sa tête et ses cheveux en lisant avant de s’endormir.

 La voisine qui possédait les clés m’avait indiqué où se trouvait la bouteille de Butane de rechange dans le garage. Pendant que je manipulai des masques de plongée sous- marine au caoutchouc fendillé cette femme me déclara :

-Depuis le cancer affreux de son mari, il y a trois ans, Madame Legrelle ne vient plus, je ne vois même plus les deux grands enfants non plus, eux que j’ai connu tout petits . Je me demande ce qu’ils deviennent à Châteaudun.  Son mari était ingénieur » en quelque chose.Il était fou de son voilier ! 

Je ne sais pas pourquoi, cette information m’intrigua. Je n’en parlai pas à ma famille. Mais de retour dans le grand salon, devant la baie vitrée, je trouvai que la lumière sur la mer avait pris une qualité différente. C’était un peu comme si la voisine m’avait confié, avec le fantôme de cet homme ravagé par un cancer, un secret   qui ne devait appartenir qu’à moi et qui se collait à moi.

  Je scrutai donc trois   photos de vacances   posées sur le piano droit pour y déceler un signe du malheur On y voyait la famille entière, avec des pulls marins. Ils avaient tous un sourire de commande    sur le pont d’un voilier.  Sur une des photos, dans un cadre d’argent, un jeune garçon brandissait quelque chose de gluant qui ressemblait à un poulpe. La femme, mince, jeune, en maillot deux pièces à pois, allongée dans un transat, exhibait un ventre lisse et clair en tenant ses lunettes de soleil à bout de bras.il y avait des buis derrière elle. Son mari, lui, massif, poilu, âgé, en polo noir, un vrai taureau, avec bras musclés, cheveux en brosse, rouflaquettes, était penché vers elle pour lui montrer quelque chose qu’il tenait dans la main. J’étais surtout intrigué par les sourcils énormes de cet « ingénieur en quelque chose ». Il faisait songer à une créature de Neandertal habillée Ralph Lauren. Ce couple   ne paraissait pas du tout assorti. En passant, ma femme jeta un œil sur la photo et dit : – la jeune garce et le vieux salaud ! 

J’ajoutai :

-Je ne les vois pas baiser ensemble.

J ’errais un moment d’une pièce à l’autre, passant de la cuisine lumineuse et océanique jusqu’à une pièce vide à l ‘autre bout du couloir, une ancienne chambre avec son papier peint fleuri. J’essayais de retrouver une villa de vacances, mais non, un voile la couvrait. Il y avait simplement trois ou quatre nounours dans un fauteuil de rotin et une vieille valise de tissu, fermée à clé et qui m’attirait.   J’examinai chaque pièce    comme si une pellicule de poussière et de néant avait rongé cette famille souriante habillée chère, prisonnière ad vitam aeternam des photos kodachrome sur le piano. Désormais, j’évoluais dans ce qui était devenu « la maison du malheur »

Quand le matin, ,j’entendais  les cris de mes enfants dans la cuisine, au milieu de bruits de vaisselle, quand je croisais ma femme sortant demie nue de la salle de bain, guillerette, embrasseuse, j’avais le sentiment que ma famille  avait le privilège  de vivre dans un versant ensoleillé  et innocent de la vie  qui m’était refusé .Je stagnai  dans les parages des vies qui s’effacent .Il était difficile d lutter contre ce sentiment qui nous affirme en secret que les photos  nous avertissent que nos vies sont   si éphémères   qu’elles s’estompent déjà au beau milieu de nos vacances. Il suffit de retourner le cliché et nous disparaissons même avant notre propre mort, au milieu d’une petite famille enjouée qui s’éclabousse dans les vaguelettes tandis que la temps s’annonce beau sur toute la zone côtière et qu’on achète des langoustines.

 Même les beaux yeux clairs de la jeune fille de l’Agence, qui est passée aujourd’hui, venue voir « si tout allait bien » dans ma nouvelle villa  , n’a pas complétement fait disparaitre    le rythme invisible mais lancinant  de mes appréhensions  cachées.


 

Surgissement de Houellebecq et « La Nausée » de Sartre

   Ce qui trouble dans Houellebecq c’est sa façon dont il bouscula le paysage littéraire français. Aujourd’hui l’Europe entière veut le lire et le questionner comme un maitre à penser notre époque.

  Je me souviens de ma lecture   du roman « Extension du domaine de la lutte », publié en 1994(aux éditions Nadeau ne l’oublions pas…)  C’est le choc, un vrai ! C’est   une agression absolue contre l’époque et son ronron littéraire, j’ai vécu ça comme un trou de cigarette dans la toile cirée littéraire, enfin un écrivain surgissait qui disait que la société française était en dépression et que cet homme seul, anonyme dans la foule (qui intéressait  tant Simenon) était en danger de mort sociale et ce diagnostic médico-sociologique s’accompagnait -étonnant-  d’un mépris absolu pour un   emballage stylistique  plaisant.  Aucune quelconque séduction : pas même d’écriture blanche, pas de couleur du tout.  Il écrit moche mais pratique.

Et ce qui trouble aujourd’hui, c’est quand je lis le dossier de presse de « La nausée » de Sartre. Il fait en 1938 le même effet que Houellebecq en 1994.  Écoutons Edmond Jaloux un des plus fins critiques de l’époque : « Aucun livre, me semble-t-il-, n’a versé à son lecteur une pareille somme de dégout. Cependant une lumière bizarre perce peu à peu dans les ténèbres de ce roman (..) Il faut lire « la Nausée » pour voir à quel degré d’angoisse et de douleur peut aboutir cette recherche éperdue de la notion d’être. Il s’y ajoute, je le répète, le monde moderne avec toutes ses failles et toutes ses déficiences, avec ce chaos général ù il est si difficile de s’orienter. » troublant constat, on pourrait dire la même chose du premier Houellebecq.

 Jaloux aurait pu en dire autant de deux premiers romans de Houellebecq. Phrases dissolvantes comme un flacon d’acide, brutales pour parler sexe et déprime, phrases nues et si exactes pour parler misère sociale de l’homme anonyme dans les grands ensembles, et ce marmonnement las d’un dépressif si surprenant pour dénoncer les duperies, mensonges, comédies que la société se donne du matin jusqu’au soir . Ni plainte ni auto compassion narcissique. Aucune fureur magistrale à la Thomas Bernhard, aucun effet lyrique argot  popu à la Céline, mais un diagnostic griffonné d’un naufragé social, sorte de gilet jaune seul à son carrefour en plein vent.  


 [p1]

Vivons 2022 !

Oh, mes sœurs, mes chéries, notre vie n’est pas encore terminée. Vivons !
Olga, Acte IV.Les trois soeurs de Anton Tchekhov

Meilleurs vœux à mes fidèles.

A propos des « gestes barrière » .

Je suis absolument et résolument  pour les « gestes barrière ».

Je vais les appliquer impitoyablement contre les éditorialistes qui postillonnent du Zemmour  à la télévision chaque soir , contre les talibans de l’écologie, les chauffeurs de taxi qui ne répondent rien quand on leur dit bonjour en pénétrant dans leur véhicule .Gestes barrière  contre les écrivains qui mettent » leurs tripes  sur la table » dans leurs écrits   , transformant la littérature en  boucherie-charcuterie,  contre les chefs  politiques qui veulent faire péter la planète, gestes-barrière  aussi contre  les non-vaccinés complotistes qui sont prêts à en venir aux coups,  contre    les restaurateurs malouins qui versent une bouillie blanche farineuse sur des moules en  appelant ça de la crème normande, gestes barrière contre ceux qui programment chaque année Ben Hur à la tv, contre   la banquière qui veut à chaque rendez-vous me   vendre un crédit-obsèques, ou contre   les médecins qui vous donnent un rendez-vous et vous laissent trois quart d’heure dans une salle d’attente avec un vieux numéro dépenaillé de Paris-Match .Enfin ,dans la foulée, je ‘en prends aux objets, j’en veux  aux tables de bistrots qu’il faut toujours caler avec un bout de carton. La  table bancale de bistrot  exerce alors une influence hégémonique désastreuse sur le cours de mes pensées et perturbe l’ensemble de mon petit champ culturel. Vous voyez que philosophiquement je m’élève d’un cran.  Enfin je voudrais réussir un geste barrière définitif, violent, étincelant, contre les mauvais souvenirs de mon enfance en pension dans l’Orne mais ils reviennent sous forme de cauchemar. Les salauds.

« Vers l’abîme » un roman d’Erich Kästner, le  Berlin  volcanique des années 30

 Voici un roman époustouflant, brûlé par les nazis.

Dans un café de Berlin Jakob Fabian, journaliste,32 ans, lit les gros titres des journaux du soir. Nous sommes dans les années 20-30, Berlin ville électrique, sillonnée de tramways, sorte de Babylone chaotique, grouillante de riches à gros cigares immortalisés par les dessins de Grosz ou les peintures d’Otto Dix, qui achètent tout, femmes, immeubles, cabarets, journaux. Ils marchandent tout, et dans une marée d’innombrables pauvres et d’infirmes, ville barbouillée de lumières, avec ses cafés enfumés, ses hôtels de passe, ses pensions de famille avec logeuses méfiantes, ses ateliers d’artiste pour petites orgies entre amis, ses cabarets avec un public chahuteur, ses masses d’ouvriers qui manifestent, cernés par des policiers à cheval.

Grosz

A la manière des scènes crues, façon Brecht, le personnage de Jakob Fabian, journaliste et publicitaire devenu chômeur, sillonne les quartiers, de jour comme de nuit, vaguement compatissant aux malheurs d’un vieil homme, mais le plus souvent, voyeur , sarcastique, voire cynique, en profitant des femmes , tantôt  écoutant,   tantôt  sermonnant. On comprend qu’il est vaguement de Gauche mais surtout pacifiste, croisant sur les trottoirs tant de gueules cassées, d’infirmes laissés à l’abandon, anciens de 14-18.

Erich Kastner (1899-1974), l’auteur fut jeune journaliste dans un quotidien berlinois.  Comme son héros Jakob Fabian il déambula dans tous les quartiers de Berlin. Il inclut dans sa prose des faits divers, des itinéraires de trams, des poèmes, des chansons populaires, des dialogues entendus dans toutes les couches sociales. Il réussit un portrait d’une bourgeoise affamée de sexe Irene Moll (qui serait un portrait de la chanteuse de variétés Rosa Valetti), ou des liaisons lesbiennes chasses-croisés sexuels, ballet d’entremetteurs et de voyeurs, tout ça forme une danse « Vers l’abime », avec patrons qui ne cessent « d’allonger les secrétaires sur leur bureau » et opéra de 4 sous dans les rues : drogue, alcool, prostitution, bagarres de rues entre communistes et ceux qui deviendront les chemises brunes.

Kästner a travers le regard du jeune Fabian dresse un bilan terrible de cette époque : l’échec de la République et la montée du nazisme.  Fabian, et son ami Labude (qui serait selon certains critiques un portrait de Walter Benjamin) assistent aux bagarres qui opposent ouvriers et partisans d’Hitler. Ils voient s’installer et grandir colère haine et désespoir dans les classes populaires. peu de compassion, pas de se sentimentalisme seulement une belle lettre  digne de la mère de Fabian rompt la sarabande . 

« Vers l’abîme », publié en 1931, avec des coupes, a fait scandale. Sa liberté de ton pour parler de sexualité, a choqué une partie de la presse bourgeoise.

 Cette vue d’une Sodome et Gomorrhe ressemble à un tourbillon bruyant, expressionniste, décadré et répond assez exactement au futurisme allemand tel qu’il est pratiqué par Alfred Döblin dans « Berlin Alexanderplatz » de 1929. Rien n’est statique, vision brute qui soumet l’art à la vie grouillante. Il y a un art du montage cinématographique accéléré du Tiergarten à Grünewald, apparait une ville Moloch qui absorbe et dévore chaque existence et la rend anonyme, dérisoire, éphémère. Seul le mouvement compte d’où perce une idée du chaos du monde avec grandes gares, trains de nuit, ruelles tordues, filles perdues, ricanements de fêtards au bord d’un canal pour suicidés. L’eau noire de la Spree métamorphose les personnages en ombres vacillantes qui ne sont plus que reflets.

 Magie d’une écriture mobile. Malgré une vision misogyne de Kästner le roman dresse un bilan terrible de cette époque : l’échec de la République et la montée du nazisme. Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, Kästner fut interdit, considéré comme décadent. Son roman fut brulé avec ceux de Heinrich et Thomas Mann, de Zweig, de Freud, etc…

Otto Dix

Il raconte cet épisode :  » En l’an 1933 mes livres furent brûlés en grande pompe funèbre sur la place de Berlin près de l’opéra, par un certain monsieur Goebbels . Le nom de 24 écrivains allemands, qui devaient être à jamais symboliquement effacés, furent par lui triomphalement proclamés. J’étais le seul des 24 écrivains qui me déplaçai pour assister à cette mise en scène éhontée d’un bûcher pour livres. Je me trouvais près de l’université, coincé entre des étudiants en uniforme de SA , la fleur de la nation , et là , je vis nos ouvrages s’envoler vers les flammes étincelantes et j’entendis des tirades prétentieuses du nabot hypocrite et menteur(Goebbels)  . Un temps d’enterrement régnait sur la ville. La tête brisée d’un buste de Magnus Hirschfeld avait été fichée sur une longue perche qui se balançait de droite et de gauche dans les airs, au-dessus de la foule muette. C’était écœurant. Soudain, une voix de femme retentit :  » Mais c’est Kästner !  il est là !  » c’était une jeune artiste de cabaret qui en se faufilant dans la foule avec un collègue et en m’apercevant là, n’avait pu retenir cette expression de surprise. Je me sentis extrêmement mal à l’aise ; mais il ne se passa rien (et pourtant à cette époque, il s’en passait des choses). Les livres continuaient à voler vers les flammes. Les tirades du nabot hypocrite et menteur résonnaient toujours. Et les visages de la garde brune des étudiants, avec leur jugulaire sous le menton, ne s’étaient pas détournés. Ils regardaient toujours en direction des flammes et du petit démon gesticulant et psalmodiant. Au cours des années suivantes, je ne vis plus mes livres en public, que les rares fois où je me trouvais à l’étranger. A Copenhague, à Zurich, à Londres. C’est un sentiment extraordinaire que d’être un auteur interdit et de ne plus voir ses livres sur les étagères des bibliothèques où dans les vitrines des librairies. Dans aucune ville de mon pays natal. Pas même dans la ville où j’étais né. Pas même à Noël, lorsque les allemands courent les rues enneigées à la recherche de cadeaux. »

Les dictionnaires précisent qu’interdit en 1933, Kästner -émigré de l’intérieur- reçoit cependant une autorisation spéciale pour travailler sous pseudo à des scénarios de films dont « Münchhausen » (1943). Il a été arrêté deux fois par la Gestapo et a été exclu de l’Union des écrivains. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erich Kästner s’installe à Munich, où il dirige le supplément culturel du « Neue Zeitung » ainsi que la collection Pinguin pour enfants et adolescents.

Les années qu’il passa à Berlin de 1927 à la fin de la République de Weimar en 1933 sont littérairement les plus productives pour Kästner. En quelques années, il se hisse au rang des plus grandes figures intellectuelles de Berlin. Il publie ses poèmes, ses gloses, ses reportages et ses récits dans différents périodiques. Rédacteur du journal de la gauche démocrate « Neue Leipziger Zeitung », Erich Kästner collabore aux journaux « Weltbühne, » » Berliner Tageblatt » et « Frankfurter Zeitung. »

On lui doit notamment un grand nombre de poèmes contre le militarisme et des chansons pour les cabarets berlinois.

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Extrait:

 Fabian fit une promenade.il n’y avait   pas grand monde. Au coin des rues, quelques prostituées fumaient d’un air morose. Les tramways rentraient au dépôt. Il s’arrêta sur le pont et baissa les yeux vers le fleuve. Les lampes à arc s’y reflétaient en tremblant, on aurait dit une succession de petites lunes tombées dans l’eau. Le fleuve était large. Sur les collines qui entouraient la ville brillaient une multitude de lumières papillotantes. »

Aujourd’hui on peut lire ce roman en collection 10/18 avec des postfaces passionnantes.

Chère Virginia…

Virginia Woolf, dernière lumière d’été
« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf
Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.
Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement. Rendons hommage à cette oeuvre aquatique, fluide, lumineuse, et qui fait miroiter les sensations fugaces et les couches profondes de l’être.


Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Un Marquet

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.
Et le théâtre dans tout ça?…
Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».

Un jour de vent, de John Lavery
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Virginia Woolf

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Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.

Souvenirs du Tarn

Il y a plus de 15 ans, alors que j’étais  journaliste au Point,  j’avais rendez-vous  avec  l’écrivain José  Cabanis, dans sa demeure de   Nollet, près de Toulouse. Mais avant  de le rencontrer  je fis  un détour  par  le Tarn, au pied de la Montagne Noire, à  N…. C’est là que j’étais venu passer  deux étés   avec mes deux filles de dix et treize ans. J’aimais ce village  ancien au pied de la Montagne Noire où vivait mon meilleur ami et sa femme. Ils occupaient une belle demeure familiale de deux étages construite vers 1810,  avec un jardin clos. Le  versant Nord  de la Montagne noire et son immense masse forestière pèse sur  une partie de la ville et  rappelle les Vosges. Son versant Sud,  ensoleillé, presque brûlé l’été, avec ses vignobles roux  et ses champs d’herbe rase à moutons,  laisse ouvert  un ciel immense.

Je revenais donc  l’  humeur légère, tout empli de ces souvenirs d étés joyeux dans une  demeure si ancienne, avec ses bibliothèques, son grand escalier en spirale et son jardin avec magnolia

 J’arrivai par la route de  Castres. Ciel d’un bleu glacé. La départementale longeait   des champs nus,  terre ocre, lignes caillouteuses,  bâtiments agricoles, puis l’antique pont de pierre, l’écluse, enfin  le virage, et le clocher de N… massif.

Je remontai  les  ruelles  aux vieilles demeures serrées ,ses façades à colombages, ses encorbellements, son  mélange briquettes et  bois ,ses toits bas, ses successions d’épais  volets clos tout l’été ,ses boutiques à l’ancienne et son délicat parfum médiéval  avec cette  succession d’auvents, de balustres, de petites vitrines  étroites..

Le  silence  des rues est si épais au milieu de l’après-midi qu’on croit entendre la vague de chaleur brasiller sur les volets clos.

Avant d’atteindre la demeure  de mes amis, j’obliquai vers la place de la mairie  pour me garer  rue des jardiniers afin de retrouver un peu de notre passé    et de nos soirées si gaies, si insouciantes à l’époque    dans le jardinet et la serre ouverte  du  café «  Birlou » que tout le monde appelait « la véranda ».

 Ce café-restaurant  était formé d’un long couloir  brun, murs  constellés  des marques d’apéros et des sous-verres protégeant des vieilles photos pâlies  de matchs de rugby de l’équipe de Castres .Il y avait également deux larges affiches  pour des  corridas à Pampelune dans les années 6O.. Sol à tomettes roses,   percolateurs chromés à l’ancienne derrière un vieux bar mal vernis  d’un brun  brou de noix. Des rubans  tue-mouches  gluants pendaient d’un plafond roussi par les fumées. Le téléviseur haut perché près du plafond  diffusait des images un peu aquatiques du nouveau président Mitterrand et de sa cour.

Au fond, après l’escalier étroit  tournant  un rayon de soleil traversait    une serre garnie de plantes exotiques desséchée. De cageots  et des fûts à bière s’empilaient jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur  le jardin. Le patron  avait  installé  une longue table de ferme. Il y avait, je ne sais pourquoi, un carré d’herbe non coupé au fond du jardin et quelques enjoliveurs empilés  contre un banc de pierre, aussi un monticule de  fleurs fanées, celles que le patron offrait à sa femme. J’avais  l’habitude  de réserver la table « de la véranda » quand on voulait diner d’une salade au magret de canard. La patronne, une espagnole assez maigre  prenait la commande. Avec son   ample chevelure aux  reflets  d’un bleu gras, torsadée, elle faisait partie de ces femmes dont on dit qu’ »elles ont du chien ».Elle posait un carton « réservé »   après avoir  aligné  avec soin des larges assiettes  décorées  de tulipes . Elle ajoutait  deux bols  emplis  de chips pour mes filles et deux carafes    d’un vin   épais et violacé. Quelques pieds de parasols  rouillaient là, entre des pots cassés. c’est là que dans ces lointaines  années avions passé des soirées douces dans cet endroit où la lumière du soir clapotait comme la surface d’une eau.. Mes  filles partaient cajoler  derrière le bar  une espèce de chien à poil dur couleur paillasson nommé « Tony » ..  Souvent, à partir de six heures du soir     deux  ou trois  forestiers   aux bérets  délavés et à l’accent rocailleux étaient accoudés au bar devant des pastis. Entre deux longs silences, ils plaisantaient brièvement  la patronne et son mari, un costaud   à rouflaquettes, arborant des  bretelles fleuries sur un embonpoint à la Falstaff .Il avait le pas trainant et  un éternel cigarillo éteint aux lèvres. Pourquoi  ces soirées sont-elles restées pour moi l’image d’étés  tranquilles et parfaits, comme je n’en ai plus  connus depuis ?  Jamais  je  ne m’étais senti si bien dans mon rôle  de  père, d’ami fidèle, choyé par ce couple, à l’écart du monde tourbillonnant et clinquant ,ici  entre montagnes mauves le soir, lacs forestiers  entraperçus, jardins clos  pour des siestes qui s’éternisent.

Les soirs plus frais  étaient le meilleur  moment,  dégustant  de simples salades de tomates  face à mes deux amis, lui avec  ses chemises froissées, sa nonchalance narquoise,  elle avec sa petite robe rose satinée  à bretelles, dont l’une tombait toujours sur son bras. Elle se poudrait trop le visage,ses lèvres luisaient  d’un ocre pâle bizarre ;elle  parlait des  guerres de Religion et du rôle des protestants dans la région,  car c’était  le sujet de son  roman ,un immense tas de feuillets roses qu’elle tapait chaque matin sur une petite Olivetti .

  Je sortis de  ma voiture  rempli de ces images heureuses et marchai jusqu’à ce » Birlou ».

  Je découvris que la devanture vieillotte à la peinture grise écaillée  avait disparu .Il y avait à sa place  une supérette anonyme annonçant des rabais monstres. L’intérieur baignait dans une lumière froide de bloc opératoire   hyper éclairé  faisait tomber  une pâleur  vibrante  sur une allée de  bacs de surgelés. La caissière  vêtue d’une blouse blanche à col officier   dodelinait de la tête, le portable collé à l’oreille.

 Je me dirigeais  vers un homme à cheveux gris emmêlés, en veston d’intérieur, penché  pour rabattre  ses volets dans la maison voisine  et lui demandai depuis quand « le Birlou » avait  disparu. Il écarquilla les yeux et mit du temps à répondre en me scrutant :

-oh…plus de dix ans…pas moins…peut-être plus. ..oui peut-être plus.. ça se peut..

Il gardait le visage levé vers le sommet de ma tête .

-Ca  a mal fini…. Ils se sont séparé.. Elle je sais qu’elle  est partie soudain…on dit  vers Tourcoing.. et lui s’est pendu.. un an plus tard…. Il faudrait  demander au quincailler de la route de Castres.. il était  leur ami… Il doit en savoir davantage…bonsoir..

Le volet claqua.

  Je restai hébété, comme si tout ce qu’il y a de luxuriant dans le monde avait disparu d’un coup. Une partie de ma vie s’effaçait . Je revis ce même ciel merveilleux quand nous sortions le matin dans les ruelles pour acheter les journaux. Et pourtant, quelquechose avait sombré ,les murs des maisons ne reflétaient plus que de l’absence comme si elles étaient l’absence même au cœur de ma vie.

 Pour me rassurer,  je marchai jusqu’à la route large  en direction de  Castres mais dans le virage, à la sortie du village  on avait abattu les platanes, sans doute pour   élargir la chaussée. Je revins  à la voiture, et restai un moment  les bras appuyés sur le volant, face à cette rue vide, morte, étroite, Une camionnette me dépassa dans un souffle,  puis une légère averse commença à tacher le pare-brise et je  rêvai que la pluie m’aimait.