Sur le barrage de la Rance autocars,voitures surchargées, mobile homes, caravanes et minibus s’entassent immobiles au carrefour de Dinard. Les campings se vident, les touristes quittent la côte, les volets se ferment dans les villas, et ne subsiste que des pelouses pelées, terreuses et grises. les feuilles sèches tordues couleur vieux tabac témoignent de la canicule. Aujourd’hui les grandes marées coefficient 98-99 apportent des paquets d’algues picorés dès l’aube par les tourne -pierre qui sautillent mécaniquement au milieu des traînées brunes. Embouteillages aussi sur la route de Rennes tout au long du dimanche. Des familles se dévisagent d’une vitre à l’autre , dans les reflets du verre leurs têtes aux yeux écarquillés leur donnent une allure de poissons d’aquarium.
Qu’est-ce que je retiens de cet été qui s’achève? Aux terrasses des cafés sur la digue , les regards éteints devant un verre de bière qui ne pétille plus , les corps affalés dans une fausse lassitude , pas mal de jeunes femmes portent des sortes de pyjamas blancs ou des survêtements roses à bande argentée , d’autres ont enfilé un peignoir écarlate dont l’ouverture baîlle sur leur bikini ; des gouttes d’eau cristallines s’accrochent le long de la courbe admirable qui relie le cou à l’épaule .Et je me demande à quoi pensent les deux obèses en robe noire devant leur verre de thé . L’une coince des mêches de cheveux cuivrés entre ses lèvres. Elles semblent engourdies, sourdes et aveugles, l’autre est absorbée dans la résolution de ces jeux d’été que proposent tous les journaux. Se sentent -elles rejetées,blessées d’avoir vu leurs silhouettes gonfler comme si une sorcière leur avait fait avaler une potion maléfique pendant leur sommeil .Ont-elles envie de déchirer leurs chemisiers trop étroits ? Éprouvent -elles de bouffées de jalousie devant des lycéennes à la maigreur charmante quand elles jouent au volley-ball et que leur gestes effleurent l’air matinal? Ou bien se réjouissent-elles enfin que le monde construit par les hommes se s’effondre sous la poussée Me Too ? Aucune ride jamais sur ces deux visages de poupée de porcelaine.
Il y a aussi une tablée de jeunes filles au teint café au lait, plein soleil, ressuscitant le paradis des îles dfans leur langueur , toutes ravissantes et fines dans des robes à larges dessins floraux. Toutes ont planté une marguerite de plastique jaune dans leurs cheveux crépus ou leur chignon impeccable. Des cascades de bracelets mettent en évidence la beauté fragile de leurs bras fluides .Le geste mutin de l’une d’elles posant son menton sur l’épaule de sa voisine pour déchiffrer ce qu’elle lit me rappelle le temps du lycée, quand en classe de seconde une martiniquaise enjouée et bordélique frottait son pied nu sur ma cheville pendant le cours de dessins. Devant cette petite communauté si décontractée , je note une collection de mignonnettes de whisky aux reflets ambrés. Des coupelles métalliques sont remplies de mégots écrasés au bout filtres dorés.

Vers la gauche , prés d’un grillage où s’entassent des vélos de location, et deux tubes fluorescents poussiéreux, des femmes enceintes papotent dans un fouillis de serviettes, de paquets de couche culottes, de lotions, de bandeaux,de bouteilles thermos, de sacs de tissu matelassés, de lunettes de soleil dépliées, de lingettes, de paquets de chips éventrés. Elles sont enrobées dans des sortes de sarongs aux couleurs pastels,-une seule se recroqueville dans les couleurs criardes d’un Gauguin- tandis que leurs pieds mouchetés de paillettes d’argent, repoussent une ribambelle de jeunes enfants collectionnant des graviers, et brandissant quelques pattes d’araignées de mer d’un rose calcaire. ,L’une parle, saturée de soleil, yeux clos, lèvres pâles luisantes de crème, comme si la journée était son oreiller.
J’imagine que ces femmes enceintes protégent leurs germinations comme si un coup de sirocco les avait toutes frolées la même nuit avec un tourbillon de pollen se posant dans la cuvette de leurs hanches. Où cette divine sucession d’orgasme,a-t-elle eu lieu ? Dans les Malounières qui bordent la Rance ? dans les tourbillons d’eau verte d’un jacuzzi? L’orgasme, mot magique, une simple excursion à deux de quelques secondes où l’on n’est plus soi-même. Quelque chose de clandestin et de bestial qui ressemble à un leurre ou à u cvurieux ressac de tout l’organisme… Je songe à un bain de minuit cérémoniel dans les phosphorescences d’un plancton laiteux. La voie lactée de l’Humanité spermatique en train de se régénérer pour mieux disparaître.
Les couples d’âge mûr cherchent -ils, en s’acharnant dans la sueur, en brinquebalant leurs corps , à se retrouver, à flotter dans l’apesanteur du plasir, encore un moment, renaître ou s’anéantir?
Il suffit de tourner la tête. Regarde ces rangées de tables qui miroitent dans le couchant. Des années entières séparent certains couples. d’autres meditent sur la longue route déserte et blanche de leur retraite en voyant des jeunes chahuter. Une femme forte à cheveux courts en broussailles attire les regards en se dépliant hardiment . Elle se débarrasse de ses vêtements en prêtresse solennelle, dévoile alors un maillot une pièce d’un blanc de cygne, frotte une tache invisible sur son pubis avant de courir se jeter à la mer dans une explosion d’écume.
Un fox terrier s’excite et gronde sur des babouches avachies sous un fauteuil.
Des siècles passent, solitaires, là-haut, dans un ciel trop nu. L ‘eau forme des lames noires sous le soleil. Ce monde de la terrasse se recroqueville et se blottit dans une anfractuosité du Temps. Tout ceci me laisse interrogatif , comme si nous ma génération était un vestige exotique , des tessons de poterie éparpillés, dépourvus de tout inscription et message depuis des décennies de faux confort. Je repense alors à ces ces longues figures de plâtre grandeur nature, figées dans leurs mouvements, vues dans une exposition d’un peintre américain pop, dont j’ai oublié le nom.

Je revois ces longues pattes crayeuses que j’avais contemplé à Beaubourg, momies laissées à leur mélancolie rigide dans un Temps qui n’oscille plus,comme si ces fantômes crayeux gardaient l’humidité d’une fosse.
Cette terrasse , en cet été de canicule, m’a révélé une humanité faussement épuisée, que l’éclosion de bourgeons et de semence ne renouvelle pas, mais, avec des regards aux aguets, inquiétants car ils excluent une dose minumum de gentillesse. J’ai vu toutes sortes de masques Aztèques d’obsinienne avec des prunelles agrandies fixes, qui sondent une abime. J’ai découvert une humanité assoupie qui s’enfonce dans les ondes lentes et aquatiques d’un été qui ne finira jamais puisqu’il sera saisi dans l ‘infernale rotation d’un éternel retour. Nietzsche voulant absolulment nous déprimer dans son culte de la violence. Chacun, devant son verre, cherche le refuge introuvable d’une pensée stable et bienfaisante.
Ma concentration baisse sans doute car les voix perdent leur épaisseur , se brouillent et se chevauchent d’une table à l’autre, d’un fauteuil à l’autre .L’impression d être au centre d’un spectacle qui s’achève, avec la relève d’une autre troupe de comédiens qui attendent,cachés derrière la digue enfilant des justaucorps, des collants et des poulaines , s ‘introduisant dans les velours chamarrés d’un Duc de Bourgogne .
. Oui, jadis, je fus critique dramatique et je cherche toujours une large scène nue éclairée a giorno où viendront saluer mes amis morts.
J’entends des bribes de phrases comme des points scintillants : non ce n’était pas ce vendredi l’autre..non..pas l’autre mais celui d’avant avant la Toussaint .. mais non. ; il n’était pas du tout un député du Finistère mais de l’Ille et Vilaine.. enfin Catherine minouche quand sortiras tu de l’éternel jugement de tes parents ? ..
Au loin ,la surchauffe du ciel avec trop de bleu découpe géométriquement les toits des villas et une sainte vierge d’un brun rouillé bénit la baie .
Le scintillement du port,la balance monotone des vaguelettes , éloignent et amortissent les bavardages de quelques têtes coupées des baigneuses au ras de l ’eau .
L’été court sur son erre, ça ressemble ne sorte de plongeon cosmique dans un vide intérieur.

L’été est donc fini. La pluie cloque sur les verres et soucoupes de la table de jardin. La digue est vide, éteinte, les chaises empilées dans l’encoignure de l’escalier .L’eau est devenue sombre. C’est le moment où l’on entre dans l’automne, ce moment où le poids de quelques souvenirs revient et submerge. Le temps doux, la paix, le silence ,l’eau grise et pâle deviennent des indices d’une inquiétude sournoise. Il ne reste rien, mais alors rien de cette communauté pépiante, engourdie, parcheminée de soleil, comme si la lumière avait tour racorni. Les estivants jaunissent en été comme le papier journal. Il reste un vieil homme, un voisin taciturne, qui cherche ses clés pour ouvrir le portail de sa villa et qui racle la semelle de son mocassin gauche pour ôter l’excrément qui s’y est collé.