Ah oui, José Cabanis…Cabanis..voyons voyons… Le cycle « L’âge ingrat ».. «Les Cartes du temps » et surtout le Prix Renaudot 1966 pour » La bataille de Toulouse », et « Les jeux de la nuit » et « Des Jardins en Espagne » Ces minces récits forment une trilogie dans une veine autobiographique classique qui se signale par avec une maîtrise de la prose, gidienne dans ses nuances, artisanale par son soin et la coulée fluide pour contenir et surveiller des sentiments délicats.
Chaque page apporte une musique délicate, avec des visages qui s’effacent, une demeure aquarellée , Nollet avec des allées qui gardent quelque chose d’hivernal et de couvé. Meubles de famille, cretonnes, salle de billard, grosses lampes de cuivre, salons à canapés. On entend les rafales de vent ,quand les domestiques préparent des chaufferettes.
Le narrateur murmure avec une voix détimbrée pour évoquer le passé, dans ce qu’il a de ouaté .Un curieux voile sur des amours fragiles, des chastetés, des exaltations,une enfance baignée de catholicisme . Une chanson douce et automnale se déploie dans ses livres dans un moderato cantabile . Ciel bleu,mais temps de gel. Les rencontrent amoureuses gardent des contours insaisissables mais qui hantent Cabanis pour le restant des jours. On n’oublie pas la Gabrielle des « Jeux de la nuit » qui a réussi,pendant quelque temps, à détacher cet écrivain d’un jansénisme qui réduisait la vie à une « vallée de larmes ».

Gabrielle est lunatique, imprévisible, délurée, spontanée, gourmande et mobile, coquette,moderne, tantôt courant d’air, tantôt odalisque qui découvre son corps parfait avec une candeur désarmante sur des canapés héréditaires. « C’est la seule femme qui m’ait vraiment appris quelque chose. Je suis resté longtemps très innocent,malgré les apparences, et Gabrielle ajoutait, sans s’en douter, une petite ombre noire assez sordide, mais cruelle, à ce que je croyais connaître..Elle m’a fait comprendre que tout était différent de ce que j’avais cru, non que je me sois trompé ,mais je n’avais pas vu tout. Il y avait encore un au-delà qui l’avait échappé. » Elle s’étonne :
» Tu écris ? Tu travailles ? « elle s’esquive dans la trop clair des journées , préfère la nuit et les oreillers, et l’oubli de son mari. C’est une Ondine qui décampe après le thé du matin pour gagner on ne sait quel étang ou quel autre homme. Elle court nue dans le salon, elle a sorti Cabanis d’un mental frileux, d’un comportement engoncé, jeune femme imprévisible, svelte et volatile , une vraie truite, qui, va, vient et repart, laissant le narrateur à des sentiments éparpillés mais qui résitent au temps qui passe. . Il y eut un bain de mer miraculeux, des routes inconnues, des paysages mouillés, des hôtels improbables, des villes abordées le soir,comme un miracle, des initiations nocturnes épatantes, des confidences restées en suspens , et pour finir de ces images secrètes qui vous affectent jusqu’à la mort.
A partir du début des années 70, Cabanis, avec son visage d’employé de bureau effacé se détourne du roman et se consacre à sa passion:ses écrivains préférés. Le plus éclatant de ses essais date de 1974, c’est « Saint-Simon admirable ». Au delà d’une description cruelle des conditions de vie à Versailles ( nobles vivants dans des cagibis, hygiène déplorable, alimentation à crever ..) et au-delà de l’obsession rageuse du Duc pour le rang et les dignités -qui se manifeste avec sa querelle des tabourets- au-delà d’un orgueil de caste démesuré, Saint-Simon offre le plus beau zoo d’énergumènes à perruques, à cordons, à épée. Au-delà de l’irrespirable esprit de chicanes et de courtisaneries, de ragots, de cancans José Cabanis rend justice a un Saint-Simon moins connu, celui qui s’attache à donner un panorama religieux de ce XVII° siècle tiraillé entre Jansénisme, gallicanisme, quiétisme. Enfin il rend honneur à ce merveilleux style débraillé qui fait des 3000 pages des « Mémoires » un enchantement. Chateaubriand avait raison : » Il écrivait à la diable pour l’immortalité ».

Cabanis nous offre aussi ,en fin de volume, un portrait saisissant. de Rancé , le réformateur de la Trappe . Cabanis un fondu de correspondances rarement visitées, privilégie ce XIX° siècle avec une admiration qui offre parfois des similitudes avec la concision minutieuse du Julien Gracq de « En lisant en écrivant »
Cabanis est si imprégné de Chateaubriand, qu’il peut égratigner Henri Guillemin,(universitaire qui aimait associer une fiche de police à ses révélation biographiques à l’égard d’un Lamartine, d’un Vigny ou d’un Hugo) à propos de Madame de Beaumont. Parfois ses appréciations exprimées sans hausser le ton se révèlent originales. Exemple : « Je ne sais combien de fois j’ai lu, de bout en bout, les Mémoires d’ outre-tombe : je dois l’avouer, les pages célèbres sur Combourg, la Sylphide, l’Amérique, le Niagara ou l’Angleterre, m’ont toujours ennuyé. Je les trouve ampoulées, verbeuses, trop parées, artificielles, et j‘ai le sentiment que Chateaubriand se bat les flans, pour se hausser à un certain niveau où il s’assomme lui-même.(..) Mais avec les débuts de la Révolution, au contraire, quelle merveille. Le bonheur que j’éprouve dans ma lecture commence exactement au chapitre 8 du livre cinquième.On voit Chateaubriand, cette fois, tout à son affaire.(..) Enfin, vient le livre dix-neuvième, intitulé : De Bonaparte, et c’est le chef -d’œuvre. Nous voici dans la politique, seule passion vraie de Chateaubriand (avec l’amour) jusqu’à la fin de sa vie, et que nous ne quitterons plus. »
Tocqueville , Gobineau, Mérimée , Taine ou Baudelaire ,il les évalue avec gourmandise et familiarité Dans « Plaisir et lectures » ( deux volumes ) il est à son meilleur et offre un catalogue de jugements pénétrants. A propos de Baudelaire il développe le thème de « la conquête de sa « virilité perdue » en rédigeant « Les fleurs du mal ».
Ce livre-promenade,commentaire de ses lectures, est assaisonné d’anecdotes,comme celle ci : « Un soir, au casino, Baudelaire rencontra une petite actrice qui l’emmena souper chez elle. Dans le boudoir, il y avait une bibliothèque où Baudelaire vit « Les fleurs du mal ». « Madame demanda-t-il gravement, avez vous lu ce livre ? – Pas encore. Je ne l’ai acheté que parce qu’on m’a promis qu’il est très cochon. » Baudelaire se leva et sortit. «
Sur « Rimbaud : » Ce qui m’a toujours étonné, ce n’est pas que Rimbaud ait renoncé très tôt à la poésie : c’est que tant d’autres se croient poètes toute leur vie ».
Ou: »Crébillon fils, c’est du Marivaux sur canapé ».
A propos de Balzac qu’il aimait tant , un reproche : « «On cite toujours le bon article de Balzac sur le plus grand roman français du siècle : La Chartreuse de Parme.On parle peu de l’article imbécile que lui inspira le plus grand livre de critique du siècle : Port-Royal.Pourquoi ?»

Fouineur des rayons de bibliothèque peu fréquentés ( je l’imagine toujours perché sur un escabeau ) Cabanis déniche des lettres oubliées, ouvre avec soin des pages collées par l’humidité comme celles de Bussy Rabutin au R.P. Papin . Filiations originales:il compare « Le moine « de Lewis et le « Melmoth « de Maturin pour savoir si l’influence de Sade a inspiré ou perturbé ces deux spécialistes de l’horreur satanique. A cette occasion, il a de ces digressions qui font tout le prix de ces interventions.: » Toute foi mise à part, on mesure combien il est dommage, pour la plupart des auteurs d’aujourd’hui , qu’à leurs yeux Dieu n’existe pas, et de quel beau thème littéraire ils se sont privés. Je sais bien qu’ils ont remplacé Dieu par le cul. Mais j’ai le sentiment qu’auprès de Dieu, le cul ne fait pas le poids. »
La méthode de l’essayiste Cabanis est parfois agréablement déconcertante. Son « Pour Sainte-Beuve « tourne au procès de l’invité. Il multiplie les piques contre le Grand Critique si redouté.Il ne cache pas qu’il rate les meilleurs écrivains de son époque. Cabanis trouve, comme Proust, que Sainte-Beuve s’attache trop aux vies privées et pas assez aux textes. Son récit « Volupté » est une « flatulence verbale ». Cet essai sur Sainte-Beuve vaut pour le portrait de Lammenais , et sa visite ratée auprès du Pape à Rome. Et si amorce un tableau du catholicisme français sous la Restauration
Quand j’ai rencontré Cabanis dans sa demeure élégante de Nollet, j’errais dans une maison de notable douillettement engloutie dans le passé familial et généalogique. Nollet, Maison-Musée .
Les fauteuils, canapés, table de jeux , berceaux en dentelles, trumeaux reposent assoupis à l’écart des horloges. Le poudroiement de la lumière sufr les parquets et devant les cheminées et leurs tisonniers viennent de jours disparus . Les tapis, gravures, glaces pendulettes, bergeries, reposent dans la pénombre et semblent dans leur tranquillité somnolente avoir un peu coupé les ponts avec notre époque.
Toutes ces pièces en enfilade ont une densité de silence, de passé , d’arrière-automne. Les bibliothèques portent, les stigmates d’une civilisation en voie de disparition ,où le christianisme a tenu son rang. Dans chaque pièce le Temps est une indolence feutrée à quoi répond la voix cotonneuse,parfois effilochée, du maître de maison. Par les hautes fenêtres, on aperçoit le rideau des beaux arbres ( des peupliers?) barrant l’horizon.
Ici, les secrets de famille ne présentent aucun morne décrépitude, mais au contraire reflètent une vénération filiale ,une intimité close, le souvenir de structures sociales immobiles. On imagine le tablier blanc de la cuisinière pour préparer un dîner de sous préfecture. . A chaque étage on perçoit les bruits engourdis d’ ‘un dix neuvième siècle, tranquille comme le gilet et la chaîne de montre de Monsieur de Rénal. En traversant ces salons on imagine volontiers je goûte un art de vivre et sans doute une harmonie familiale dont témoignent quelques photos de groupes sur un guéridon : images désuètes où des hommes à moustache, cambrés dans des costumes clairs donnent le bras à des femmes à gorge opulente, à corsets et ombrelles.

Devant une haute fenêtre un homme modeste, José Cabanis. Il ne dit un mot de son élection à l’académie française, Son sourire esquissé contraste avec son regard vigilant,presque aux aguets. Il y a des moments inattendus de silence, une ou deux phrases qui approchent de l’aveu mais l’évitent. Enfin une songerie le saisit et le retire soudain comme si l’écrivain au fond de lui ne cessait de s’arracher à l’horrible tyrannie du présent.
On pense à cette Gabrielle fugitive : « Elle m’avait dit souvent :
Il me tarde que cet hiver finisse.Je crois que je serai moins malheureuse.J’ai toujours détesté l’hiver.
Le printemps parut commencer dès les premiers jours de février.Un rossignol chanta dans le petit matin, trompé sans doute par la douceur de l’air, une seule fois, et je ne l’entendis plus, pendant des semaines.Mais je savais qu’il était là. Je préparais toujours du feu dans la cheminée de la cuisine, et quand Gabrielle descendait, vers midi, elle approchait ses mains du brasier, et son visage s’éclairait. Elle regardait la fenêtre et me disait :
-Le soleil ! Tu as vu ?
Elle s’arrêtait au bord des allées, et grattait sous les feuilles mortes que l’hiver y avait laissées. » (« La bataille de Toulouse, chapitre V).
Souvent, chez Cabanis, il y a en filigrane, Chateaubriand, et son coup d’archet de mélancolie, avec le même amorti. Devant quelque fenêtre nue, un fantome passe dans une espèce de désarroi onirique. La Gabrielle ne hante pas que ses plus beaux livres « Gabrielle était belle, les cheveux relevés derrière la tête.. et dégageant sa nuque, un collier et une petite croix d’or sur une peau très brune encore de l’été, et elle avait cet air heureux et triomphant qu’elle retrouvait si vite, quand elle n’était pas seule avec moi et se savait admirée.. »
Cabanis fréquente-il davantage ses écrivains de chevet plutôt que ses contemporains dans les rues de Toulouse ? Quelques phrases désabusées peuvent le faire croire. Il est hanté par Saint- Simon l’admirable et Rancé le Réformateur , par l’enthousiasme de Stendhal, s’amuse toujours autant des négligences de style Balzac et apprécie la peur des grands mots chez Mérimée. Il dégomme Maupassant avec une joie de joueur de quilles. Cabanis écrit ouaté, pudique, précis, méticuleux, d’une incroyable finesse pour faire revivre en deux phraéses la cour de Charles X ou les écrivains pique-assiette autour de la princesse Mathilde à Saint-Gratien.
Je me souviens de Cabanis m’entraînant, il y a plus de trente ans, dans une auto vétuste vers une rase campagne pluvieuse. A un carrefour désolé parmi des champs nu ,surgit une bicoque de routiers et là il me fait goûter « le meilleur cassoulet » de la région . Dans la petite salle de restaurant, toute bleuie de fumée, avec taches de pinard sur les nappes à carreaux , dans cette ambiance Gabin dans « Gas- oil » Cabanis se détend, serviette autour du cou parmi des tablées de chauffeurs à salopette qui rient fort .Je découvre le gourmand incongru.
Dans la même voiture qui sent le tabac froid, il me fait traverser Toulouse qui, avec lui et l’hiver, devient une ville noire avec platanes tracés au fusain..Avec lui les rues et les carreforus, comme la Garonne, mènent à des brassées de souvenirs comme si les passants d’aujourd’hui qui l’obligent à freiner étaient des figurants. Le passé, comme chez Mauriac a des couleurs excitantes de veuvage.

« Je n’avais aucune illusion à me faire: ma solitude était irrémédiable, depuis que j’avais rencontré Gabrielle, et que tout le reste, peu à peu, s’était effacé derrière elle. Gabrielle n’était à personne, ne se donnait jamais, elle vous côtoyait, et le jeu n’était pas égal entre nous, mais je ne rendrais plus mes cartes. Singulière histoire que la nôtre, difficile à saisir, à cerner, et qu’il eût été vain de vouloir raconter. «
L’académicien s’ est éteint à 78 ans près de Toulouse. Il avait été le romancier de l’amour en fuite avant de devenir le biographe des Grands Oubliés.