Jazzi, à propos de Rimbaud et la Commune , question posée sur la RDL , on peut affirmer avec Jean Jacques Lefrère, biographe de Rimbaud qui fait désormais vraiment autorité dans sa biographie de 1200 pages parue chez Fayard en 2001, il n’y a aucune preuve que Rimbaud f it le coup de feu avec les Communards. Ni sa sœur Isabelle ni le récit de Delahaye sur le 4èeme voyage à Paris de Rimbaud au moment de la Commune -avec séjour à la Caserne Babylone ne font état d’une quelconque participation du poète à l’insurrection. Ce qui est le plus convaincant c’est que Rimbaud , dans sa correspondance de l’époque avec Izambard et Demeny en mai et Juin 1871 n’en dit pas un mot. Ceux qui tiennent à ce que Rimbaud ait fait partie des Communards s’appuient sur Paterne Berrichon, , qui a beaucoup trafiqué la vie de Rimbaud, et surtout le rapport d’un mouchard de la police française de 26 juin 1873, adressé de Londres à Paris, qui présente Rimbaud comme se vantant d’avoir appartenu aux communards dans une réunion d’un groupe de communards exilés. Selon Lefrère au cours de sa quatrième fugue parisienne, Rimbaud avait rejoint Paris non pour faire le coup de feu mais pour visiter les salles de rédaction et les librairies et les maisons d’édition pour faire publier ses poèmes.
En revanche qu’il y ait eu une « adhésion » intellectuelle enthousiaste de Rimbaud à ce mouvement , c’est une évidence notamment dans le poème « Chant de guerre parisien » et aussi « Les mains de Jeanne » , hommage aux pétroleuses arrêtées par les Versaillais.
« Elles ont pâli ,merveilleuses,
Au grand soleil d’amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé ! «
On note aussi que dans « Bateau ivre » « attaqué par des Peaux rouges, il y des allusions à ces pontons où les Communards avait été déportés dans d’horribles conditions. Donc, oui, Rimbaud est clairement du coté de la Commune puisqu’il se rendait régulièrement aux réunions londoniennes des Communards exilés. Là où le mouchard de la police française l’a remarqué.
J’ai retrouvé un vieux carnet de 1998.Voici ce que j’y ai noté.
« Dans valise ,emporté l’« Éducation sentimentale » de Flaubert. Lu dans le wagon-lit sous une ampoule faible. Le roman donne l’impression de visiter une crypte d’un siècle disparu avec des personnages découpés dans du carton. Dans l’aéroport de Fiumicino, je me suis précipité à la cafeteria et demandé un ristretto. Enfin, le goût de l’Italie dans la bouche. Du caramel, du jus de café et goût tabac macéré. Des chiens policiers reniflent des bagages le long des tapis roulants .Une femme grande, brune, attend sa valise à roulettes ,elle porte un boléro de velours pailleté rouge avec des rayures noires sur les manches. Non, impossible de vivre avec une femme qui porte ça. Je roule taxi vers le centre de Rome entre les murs d’immeubles avec façades ocres, orange sableux, les rues s’emplissent de foule à la sortie de la Stazione Termini, des bâtisses vieux rouge écaillé. On tourne à un vaste carrefour avec la pyramide blanche dans le bain lustral de la matinée devant la gare Ostia; puis l’agitation populeuse et les embouteillages de la Piazza Argentina. Constance déplie un plan de Rome : tournent obélisques, cascades, tritons, jets d’eau, éclaboussures, feux, platanes, piazza del Popolo
Le Tibre et ses remous verdâtres lents glissant sous les arches de travertin..
Après une courte halte à l’hôtel Flavia, nous gagnons la Via du Tor Pignattara. Je retrouve la plaque qui signale que Domenico Bovone et Angelo Pellegrino avaient tenté de tuer le Duce le 17 juin 1932. Tandis que je note ça, une jeune femme à la peau laiteuse , les cheveux noirs mouillés, tirés en chignon s’installe à une table proche et ouvre son ordinateur. Constance note sur le papier gaufré de la table quelques adresses puis déchire le morceau de papier et me regarde avec insistance. La voisine mâchonne du chewing-gum :belles épaules et poitrine qui emplissent dans un chemisier blanc au décolleté ouvert. Quand elle plonge la main dans un grand sac de toile pour y prendre des feuillets la brillance soudaine d’un pendentif lance un éclat d’or :la matinée romaine s’étale, blanche et bleu avec quelque chose de poussiéreux en altitude Des halos solaires sur des fantômes de voyageurs creusent les vitres sales des tramways qui passent en grinçant. Églises, chapelles, petits bars ombreux fuient docilement sous les feuillages de platanes. Nous pénétrons dans la basilique San Pietro-in-Vicoli et dans la nef droite, le tombeau de Jules II ,ce grand Moïse , athlète de marbre aux luisances usées.
Vide des travées, chuchotements dans un confessionnal , et je m’empêtre moi aussi à plier ce plan de Rome. Vers la gauche un groupe de personnages vêtus de clair écoute le murmure d’ un prêtre chauve qui bénit un amas de dentelles blanches et roses .On baptise un enfant et dans la douce fermeté monotone et blasée de la voix du prêtre, la culpabilité, et la honte vont-elles quitter ce baptisé pour enfin laisser la place à un univers doux, transparent, ensoleillé ? Les étoiles vont-elles protéger cet enfant, même s’il va aux sports d’hiver pour s’y casser la jambe ? Va-t-il attendre la Résurrection en vieillissant ? Plus loin une femme assez âgée, la tête couverte d’un fichu noir prie devant un autel illuminé de cierges et dont les flammes vacillent. Je me dis que nous sommes là, peut-être dans une histoire éteinte qui nous laisse démuni devant ces croyances ,ces saints, ces martyrs, ces madones, qui nous veulent du bien.
En me dirigeant vers la sortie, parmi les piliers j’essaie en vain de retrouver les pliures de cet infernal plan de Rome au papier rigide et trop vaste. J’attends Constance sur le parvis dans la foule flâneuse , et le soleil du plein midi qui flambe.Je revois les deux genoux neigeux de Constance qui dépassent de sa jupe en lin rugueuse. Cette nuit, dans l’incroyable compartimentent surchauffé du Palatino, dans le grondement de ferraille et de secousses régulières, je regardais les tas enchevêtrés de voyageurs endormis sur des banquettes étroites, le bras nus et souple d’une femme sorti d’un manteau de laine, contre les paillettes de quartz de la pluie qui balafrent la vitre. Tas d’humains nageant dans les profondeurs du sommeil , tous emportés dans le raffut monotone du long train glissant dans la nuit à travers les Alpes. .
Ces deux genoux si clairs, si ronds qui rayonnent la pénombre du compartiment, deux astres dans la nuit, parfaits de blancheur ,leur luminescence jumelle me fascine au milieu de ce fouillis des voyageurs assoupis, certains sous les couvertures feutrées.
Le Palatino ralentit et aborde une longue courbe , crissements métalliques. Le voyageur corpulent en face de moi ,remonte son imper de nylon bleu froissé vers sa tête comme pour se couvrir dans ce geste qui me rappelle celui des sénateurs romains quand on leur esclave préféré les tuait d’un coup de glaive .Souvenirs de versions latines. Je suis alors sorti dans le couloir pour retrouver et voir grandir dans la vitre obscure mon double, mon visage en reflet dans les gouttes de pluie. Le point d’une cigarette, minuscule braise, rougit et s’éteint dans le marbre noir du verre, cette femme seule , en tailleur brun tabac , au fond du couloir, avant-bras appuyés sur la barre .Je remarque les dentelles de son chemisier, en jabot, et la douce protubérance de ses seins. C’est étrange comme les femmes entrevues dans les trains de nuit éveillent le désir, il suffit d’un chignon flou, d’une épaule nue, d’ un pied vaguement sorti d’un haut talon , de lèvres dont le modelé est parfait pour que les fonds marins de la Libido se lèvent de leur couche de sable sous-marine. .Une brèche surgit, vive comme une blessure, et soudain quelque chose naît et flambe sur la silhouette de cette inconnue. Le Désir à l’état pur, inéluctable, faim sexuelle renouvelée à chaque saison.
Même en plein soleil, devant la foule et les bruits de l’esplanade et sa réverbération si intense, la forme pâle des deux genoux de Constance me revient ,lancinante, en pleine ville, avec son morceau de nuit comme ces bribes de rêves inquiétants qui reviennent nous perturber dans le travail de la journée.
Constance. Elle dort ou fait semblant. La chaleur moite du compartiment, les odeurs lourdes et âpres des corps, le grelot de gares inconnues qui fuient, toutes le proportions faussées de ces voyageurs en manteaux enfoncés dans le sommeil, lavés de leurs expressions ordinaires, gisants de pierre recroquevillés dans leurs miraculeuses imperfections. Luisance des fils et courbes des lampadaires. Parfois le rubans brumeux mal éclairé d’un quai de gare s’étire et disparait dans les broussailles, la veilleuse bleue au fond du couloir.
Neuf ans ans que tu n’es pas revenu à Rome. La même lumière aérienne sur les bâtiments o u dans les pins. . Et la nuit dernière dans le clair obscur du compartiment deux genoux ronds te révèlent une inconnue, ,celle que tu appelles Constance par distraction. Au creux de cette nuit toute familiarité a disparu, tu découvres une femme sans nom, une statue de silence, une épaisseur charnelle qui s’offre extasiée au monde charnel et aérien de Rome, avec sa paire de lunettes ovale qui la transforme en star anonyme . Tu découvres une passante inconnue, légère, une femme qui sort seule, conquérante, une démarche légère, insolente, que tu ne connais pas et qui frôle les hommes avec suavité.
Oui, pendant ton séjour, elle se promènera seule, ne sera plus la grise présence familière de Paris quand on s’endort chaque soir dans le même lit, mais une absence fantasque, inquiétante, inconnue, en fuite, délivrée. Constance devient une silhouette inaccessible, légère, narquoise, une redoutable marcheuse, l’inconnue brûlante, une touriste dans la foule et qui disparaîtra au bout de la rue, ou s’ évanouira dans un grand magasin. »
A midi la Manche reste froide ,nette, c’est en cette saison du plomb liquide, un silence couvre le ciel d’une imminence orageuse au long de la côte. Vers Saint-Coulomb la mer se découvre avec ses minces lignes blanches , des vagues régulières s’affaissent derrière les pins .De longues traînées d’ algues goudronneuses forment de curieux ourlets sur le sable humide . Entre quelques rochers,une lessive un vaste nettoyage frénétique à l’eau savonneuse. La digue dégage l’odeur si prégnante du varech mêlé de vase et de quelque oiseaux de mer en putréfaction , souvent des cormorans, leurs plumages couverts d’un bleu pétrole huileux . Vers la pointe de la Varde , en prenant vers Cancale, le paysage marin, la côte se déchire : dunes, lande, sable, ajoncs , débris pierreux chaumières, et des déclivités vaseuses surnagent parmi les prairies inondées. Soudain, dans un virage, des grêlons noircissent la lisière d’un bois, noient le pare-brise de taches floues, c’est une immensité humide, quelque chose d’indécis et de flottant qui fait venir la nuit plus vite. On aborde les grandes lignes plates de sable gris , le quadrillage des marais plus noirâtres avec ses saletés qui croupissent sous l’eau, avec de puissants murs d’ombres nuageuses dressés vers Dol.. Quelques chemins caillouteux mènent à une ferme ou à des bâtisses plates ,veilleuses vaguement éclairées ,puis on croise d’interminables fossés avec des trouées vers la mer. Il y a des geysers de poussière d’écume vers la pointe du Grouin et ses escarpements aux longues flétrissures calcaires de fiente d’ oiseaux. Quand je reviens le soir dans le Bocage vers Dol par le Biez du Milieu, se déploie une immensité plate de terre et d’eau tremblante, une vaste solitude de marais avec passages d’étourneaux ;c’est exaltant cette solitude de chemins étroits et canaux qui se croisent à angles droits avec quelques maisons basses signalant un vague hameau à l’horizon. Les pluies évoluent comme des voiles. Impression enivrante de solitude et de lointains avec quelques bouquets de saules. C’est un endroit fait pour la tempête, l’océan, l’abandon, les farfadets, le diable solitaire, les messes de minuit dans une humble chapelle, ,les nuits balayées par le faisceau d’un phare. La lumière rase stagne sur les fossés et annonce les tempêtes d’équinoxe vers Dol. Plus loin, côté Baguer-Morvan un manoir désert se dresse vers un rideau de chênes , c’est quelque chose de sépulcral, cette belle ordonnance de fenêtres cachée par les grands arbres.
Le bâtiment de l’évêché se dresse solennel et intact avec de rares bribes de ciel qui traînent au couchant des vitres, sans oublier les rousseurs de fer au creux des murailles. Un chemin inondé au milieu d’une prairie mène à une cour fermée d’un côté par une colonnade avec une galerie italienne qui semble garder de l’obscurité épaisse et qui court d’une tour décrépite au corps principal du bâtiment et son perron. On se sent absorbé puis enseveli dans le passé par cette cour et ses mauvaises herbes et ses brassées d’orties.
Je retrouve des fantômes. Je me souviens que je somnolais vers Noël dans cet immense bâtiment aux charpentes qui craquent, souvent un livre sur le nez, je rêvassai, parfois une horloge tintait, grêle, des pluies crépitaient sur les hauts carreaux , des souris trottaient à l’étage supérieur. Puis le silence, ou le vent. Un bruit de moteur me faisait sursauter puis je retombais dans la torpeur de l’attente. Je feuilletais Gogol, Bernanos, je me réchauffais auprès des livres que j’aimais depuis mes années de pensionnat, ceux, en général, qui m’offraient une famille de substitution. Les Russes sont formidables dans ces cas-là ; notamment Tolstoï et son » Guerre et paix » mais aussi Tchekhov. Sans cesse, ses personnages gâchent leur vie, pleurent, aiment, parlent de se brûler la cervelle. Ils ont des sentiments trop vastes pour leur cœur étroit et ça me parlait tant. Je retrouve ici, dans cette cour pleine d’absences, ces nuits d’hiver aux candélabres éteints à grelotter sur un petit lit de fer avec une bougie qui fond et une flamme qui vacille dans les courants d’air venant des grands couloirs voûtés.
Sur les côtés de l’immense cheminée pourrissent encore des vieux magazines et des livres de poche moisis. Je retrouve le cabinet de toilette et son étroitesse qui faisait peur aux enfants, et sa lucarne colorée,et son maillage de plomb détérioré , et la ferraille d’un guéridon qui supporte toujours un essaim de fioles gluantes de poussière.Il parait que la vieille comtesse catholique faisait bouillonner les draps dans ses dernières fièvres.
Une dernière robe aux lueurs d’un vieil or vénitien a été jetée au fond de l’alcôve dans la chambre ultime. Ce qui est caché sous l’apparence s’ entrouvre , et j’ accède aux révélations oniriques les plis sauvages du sommeil. J’ imagine dans l’hospice des complots derrière ces bâtisses aux couloirs si haut, nets, nus, salles condamnées, sinueuses allées d’herbes envahies de poules qui mènent au puits , affolement de cornettes dans la salle des grands gisants, et nonnes jetées au fond du puits sous la Révolution, qu’aucun aucun drap ne recouvrira . On croit entendre des pas de religieuses apportant un bassin, ou du linge souillé après le lavement d’un cadavre nu .
Jazzi, comme mon commentaire sur la place Saint Sulpice ne passe pas sur la RDL, voici, sur mon blog, ce que j’écrivais pour toi. Au cours de ses nombreuses ses promenades dans Paris, alors qu’il savait qu’il ne lui restait que peu de mois à vivre, donc dans ce « Dimanche m’attend »(1965) , Jacques Audiberti ,niçois fils de maçon, arpente la Rive gauche aussi bien que la Rive Droite. Il a les poches de son pardessus bourrées de carnets noircis de notes. Souvent il file vers la place Saint-Sulpice. Il aime cet endroit et précisément le tableau de Delacroix, perché dans l’église, ce Jacob qui lutte avec l’ange avec des mollets de footballeur. Il est placé pas loin de l’entrée. Mais il ne l’aime ce tableau que dans la pénombre. Les éclairages l’insupportent . Il écrit donc page 174 :
« En présence de Jacob et de son ange je griffonne.Deux jeunes godelureaux viennent d’entrer. Décidément on n’est jamais tranquille. Oh ! Ils touchent le mur à un mètre de moi.Désastre ! Aussitôt, en haut et à gauche de la fresque, juste à frôler les frondaisons bleu-vert des gros arbres du fond, des ampoules brillent. Sur le couple dansant-lutteur se répand une électricité qui, quoique assez douce, gâte notre triple intimité. Les godelureaux partis, je m’emploie à remédier à cet éclairage intempestif. A mon tour, je presse sur le bouton.La lumière persiste.Même, je me risque à abaisser, près du confessionnal, une manette. Au lieu d’éteindre, j’amorce une nouvelle lampe(..) Miracle ! La minuterie, d’elle-même, consent que retourne la douce pénombre. Jacob et l’Ange, après s’être, ironiques, penchés sur mon désarroi, reprennent leur pose.
Le froid me gagne. L’église se vide . Dehors la pluie lustre la place. «
Tout est à lire dans ce « Dimanche m’attend. Un de mes rares livres de chevet avec Stendhal. Je regrette que la plupart des œuvres d’Audiberti ne soient pas vraiment disponibles. Que fait Gallimard? Jacques Audiberti devrait être en pléiade depuis longtemps.
J’ouvre ce matin les fenêtres sur la terrasse .Journée radieuse, splendeur bleue de la baie de Paimpol qui scintille comme la Méditerranée. Impression que le temps ne bouge plus. Sur la table de jardin à la peinture écaillée une mouette se dandine entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit, et la soucoupe dans laquelle barbote un mégot.
Je monte au premier voir si la chambre d’amis est prête à recevoir mon couple préféré.
Gwenaëlle a tiré les draps du lit et agrémenté une table de chevet d’un bouquet de roses trémières .
Mon portable grésille. L’ ami André m’apprend qu’il reste finalement sur la cote normande, Jeanne est « patraque »..quel mot !Donc personne ne viendra ce week-end. Je remonte au premier. Les draps vont rester lisses, intacts, pour l’instant ils absorbent l’ombre d’un nuage qui passe .
Je me souviens être resté médusé , enfant, devant d’immenses draps étendus dans une cour de ferme, prés de Falaise, un matin d’été. Le soleil passait à travers et c’était comme si ces draps suspendus, immobiles, possédaient une faculté d’absorption de ce qu’il y a de plus franc dans la lumière matinale, comme si ces grands linges en train de sécher effaçaient leurs impuretés et leurs plis dans leur immobilité suspendue,pour revenir à une fascinante virginité. Ils retenaient les changements de lumière de la matinée mais effaçaient aussi les empreintes des corps qui s’étaient roulés dedans.Il y avait aussi quelques draps tendus au fond du verger ,entre les pommiers, taillés dans des toiles si grossières (du lin?) qu’en les longeant on avait l’impression de frôler des murs de chaux.
Les oreillers,le matin, affaissés, retiennent le creux des nuques.
Le peignoir de bain, avec ses manches vides et pelucheuses , suspendu contre la porte , ressemble à des alluvions de sable qui sèche.
Ma mère me demandait parfois de venir avec elle dans le jardin . Elle portait un large panier plein de linge et je devais l’aider à déplier les draps , à tirer dessus chacun à une extrémité, puis à les plier soigneusement en tendant bien le tissu. et j’avais vu un jour un grillon sauter dans cette cuvette de tissu blanc. Cet exercice des draps « tirés » ,c’était un étrange trait d’union entre elle et moi comme si, en l’assistant pour plier et ranger les draps j’atteignais enfin une égalité, une complicité , avec elle .En les lissant de la paume de la main, s’établissait une entente muette entre ma mère et moi, nous partagions les cristaux de silence qui glissaient entre le tissus plus ou moins rêches et nos doigts. .
Les matinées de grande lessive naissait alors dans le jardin une procession éclatante d’étendards craquelés sur fonds d’herbes d’un vert cru. Les draps ondulaient et parfois se gonflaient sous la brise. Le rideau de bouleaux frémissait argenté. . Le verger lui même prenait une profondeur de neige printanière suspendue.Je voyais derrière les branches une génération ancestrale heureuse et à table dans des costumes blancs, en train de lever de minuscules verres du trou normand.
Oui, je reviens donc dans la chambre d’amis pour ôter le bouquet de fleurs des champs que Gwenaëlle avait déposé sur une des tables de chevet et le placer sur la toile cirée de la usine.
Je me souviens être entré, vers douze ans, dans l’enceinte sacrée de la chambre de mes parents. La porte souvent fermée à clé, était ouverte ce jour là. J’approchai du cœur sombre de la maison. Le lit était lit ouvert, et ses draps bleu lavande .le couvre-lit de satin or était roulé sur le fauteuil . Je restai médusé devant ces draps tire-bouchonnés et quelques miettes de croissant dans le pli du milieu ; j’eus la sensation de humer quelque chose de torride et d’un peu dégoûtant, leurs ébats nocturnes ayant abouti à la naissance de ma sœur et à la mienne. J’étais là, déconcerté.Dans le cabinet de toilette ça sentait la poudre de riz . Sur la tablette de verre on avait disposé de vieilles cartes de Noël derrière un gobelet rose avec des coulées plâtreuses de pâte dentifrice.il y avait aussi un étrange objet chromé compliqué et assez rond qui ressemblait à une pince à escargot.Revenant dans la chambre, je tirai les stores et restai encore un instant devant tous cette multitude de plis désordonnés, comme si je voyais les décombres d’un brasier à peine refroidi. C’est donc ici que nous avions sans doute été conçus. Etait-ce dans la routine conjugale la plus morne ou dans des convulsions d’une haute intensité érotique ?
Tout à l’heure la femme de ménage viendra pour empoigner soudain ces draps, elle arrachera les taies aux oreillers comme on dépiaute un lapin , pour former un tas de roulé en boule sur un fauteuil Directoire .
Revenu dans cette chambre bretonne pimpante, dans le ciel clair et le bruit des cloches qui appellent à la messe, je contemple donc ce lit impeccablement fait la veille par Gwenaëlle.La perfection lisse de ce drap bien tiré au bord du traversin , aspire à l’horizontal des pensées frémissantes, presque hypnotiques sur l’absence des amis, qui se renouvelle chaque année. Bientôt la venue de l’automne et la baie qui perd toutes ses couleurs. Et l’impression de pureté et de calme qui se dégage alors de cette presqu’île. J’irai par le petit chemin et son sillon herbeux qui borde les rochers et regarderai le couple de chèvres d’un blanc sale, filandreuses, qui arrachent je ne sais quoi dans les broussailles.
En coupant les tiges vertes de quelques poireaux dans la cuisine je remonte vers mon enfance.J’entre avec mes parents dans la pénombre du couloir de la maison voisine. Une femme en noir nous fait accéder par un étroit escalier à une chambre étroite .Lueurs de bougies. Dans cette demi obscurité on ne distingue qu’ un drap immaculé sur un lit très haut. Il marque les reliefs d’une corps assez longs. Je devine les reliefs d’une ossature .Mon père m’explique tout bas que c’est une fillette morte d’une longue maladie. Dans cette endroit funèbre il émane une odeur de buis et d’« eau bénite, quelque chose de lourd, de sacré . Je voyais donc mon premier mort sous un linceul et ,je me demande si le corps est nu ou habillé.Le drap ne laisse voir qu’une poignée de cheveux collés .Sueur, suaire.
Les draps, me dis-je, retiennent la journée, le soleil , les grands matins lumineux mais ils recouvrent et protègent aussi des personnes qui ont décidé de vivre autrement que nous.
Les draps restent dignement muets,intacts,patients, gardant des nuances qui nous échappent. Et hop ! On les jette en tas dans la machine à laver,cycle long 60°. Ni vu ni connu.
Je me demande si mes parents ont été enveloppés dans un drap avant d’être déposés dans les cercueils de chêne, capitonnés comme s’ils devaient voyager en wagon Pullman.
Enfant, avec un copain de collège , en classe de quatrième, nous étions intrigués par l’énigme du Saint Suaire de Turin, ce morceau de linge qui avait gardé l’empreinte du visage du Christ alors, pour vérifier « scientifiquement » nous nous étions noirci le visage avec un morceau de bouchon brûlé puis nous avions soigneusement plaqué nos visages sur un torchon propre volé dans les cuisines, pour savoir si ça ressemblait au Saint Suaire de Turin.
Maintenant je déplie les persiennes de la chambre, la pièce devient obscure .Ils ne viendront pas, une fois de plus…Les pans des rideaux battent tristement. Est-ce une chambre paisible ou une chambre vide ? Quelques livres de Pierre Loti prennent la poussière sur un rayonnage. Pour me distraire, je feuillette un album de photos. Un calvaire, le lieu-dit « la croix des veuves » toujours en plein vent, qui domine la baie, puis en tournant les pages, des vieux gréements, des Terre -Neuvas enrobés de fleurs comme des rosières, pour un Pardon, et aussi un couple de mariés en costume traditionnel.. Cet album me parle d’un monde disparu que je regrette .
De l’autre coté des fenêtres ,je sais que le monde coule, bouge , scintille. Et je revois ma mère qui tend à l’extrême les draps au milieu de cette si belle journée et me crie, » Tu plies vers la gauche ,fais comme moi !! ! »
J’avais connu Constance trois ans auparavant. Elle tenait un magasin de couteaux rue de la Grange-Batelière pas loin de chez moi. J’avais acheté deux couteaux de cuisine japonais et un couteau à huîtres. Son regard intense m’avait frappé.Elle était grande, belle, une taille mince et des hanches épanouies. Quand elle voulut ouvrir un tiroir coincé pour présenter les couteaux qui m’intéressaient , elle me demanda de l’aide et plaqua ses mains blanches sur les miennes.
Nous sommes d’abord sortis au cinéma, et je passais la séance en humant la négligente torsade de ses cheveux.Puis elle m’entraîna chez elle. Nous nous sommes aimés au milieu de vieux cendriers, et d’une montagne de collants , d’une paires de skis d’une longueur anormale, de photos d’équipes de base-ball.
Je sus plus tard que son frère et son ex-amant avaient pratiqué ces sports.
Ce qui m’avait séduit le plus, c’était son petit sourire penché quand je lui racontai mes cours de littérature et le fait qu’après l’amour elle m’ébouriffait les cheveux avec un grand rire.
La première fois qu’on fit l’amour, ce fut entre la baie vitrée et la paire de skis, de son amant , elle m’entraîna au soleil sur le parquet et me récita un vers de je ne sais quel poète (je me méfie des poètes comme si leur tonitruant amour des mots ressemblait à une forme d’inceste) donc un vers de douze pieds qui disait en gros que l’amour est une chose si magnifique qu’il ne faut jamais le faire dans l’obscurité. Puis elle inclina ma tête vers le plein soleil et me lécha l’oreille droite en desserrant mon col de chemise.
Quand je l’ai connue, je venais d’hériter d’une demeure datant de 1841 à Sorèze au pied de la Montagne Noire dans le Tarn. Je l’invitai donc à venir passer Noël dans cette grande demeure froide aux pièces nues.
Le tout premier jour de son arrivée dans le Tarn enneigé je sentis à sa manière de rester longtemps à errer dans les couloirs et dans le grand escalier en spirale éclairé par un dôme vitré, qu’elle était fascinée par l’endroit. Elle promenait ses doigts sur les vieux murs puis elle posa ses mains sur mon visage.
-.La maison sera bientôt à toi ?
-Elle est à moi.Constance, elle est à moi.
Un mystérieux orage grondait .Le vent d’autan faisant claquer un volet au premier.
Pendant notre dîner de celeri rémoulade pris dans la cuisine glaciale je lui parlai de l’immense foret qui couvrait cette Montagne Noire et qui avait enchanté mon enfance.Constance m’écoutait distraitement en piquant des cornichons dans le pot. Puis elle descendit vers le jardin , s’installa sous le magnolia et se mit à allumer une cigarette. Une balançoire pendait sous une des plus grosses branches de l’arbre et elle s’y installa en m’écoutant parler de mes grands parents qui avaient habité là et surtout de l’ancêtre juriste qui avait fait construire la maison qui était devenu un haut magistrat du temps de Louis Philippe. Tandis que je racontais elle fit le tour du jardin enneigé , essaya d’ouvrir la porte d’une espèce de remise à bois, puis elle racla un peu de neige laissé sur un appentis et me lança une boule qui s’écrasa sur mon manteau. Alors toute la délicatesse du monde enfoui de mon enfance me revint.Je retrouvai l’énorme sapin fuselé que mon père installait avec difficulté, en s’écorchant les mains, dans l’ancien salon pour l’entortiller des guirlandes électriques. Me revint aussi ce temps où ma mère m’entraînait joyeuse dans sa vieille 404 .Ma mère conduisait vite avec une précision un peu trop énergique à mon goût. Je me souvins d’un épisode particulier. La 404 filait dans le chaos hivernal de la Montagne Noire, pour atteindre une vue dégagée , là où les champs d’herbe rase plongeaient vers la vallée avec un panorama magnifique sur les Pyrénées. C’était là que la voiture avait calé et bien que le moteur toussât, ronflât,rugît il s’éteignit définitivement.
Nous sortîmes en plein vent. Des sapins bruissaient derrière nous.Je n’oublierai jamais la lumière si limpide de ce plateau enneigé. L’espace exaltant s’ouvrait vers la chaîne des Pyrénées. J’avais l’impression qu’ici la vie était pleine de promesse. Après avoir tourné autour de la 404 et soulevé le capot ,ma mère me montra une volute de fumée qui sortait d’une maisonnette grise sur la gauche, à la lisière de la foret.:
-Nous sommes sauvés, il y a quelqu’un dans cette maison.
Un vieil homme courtaud apparut, cheveux en tignasse, clignant des yeux dans la lumière si intense de cette fin de matinée. Il portait une couche de paletots et lainages sur le dos,un pantalon de velours de curieuses sandalettes d’été .Sans parler il glissa la tête sous le capot et examina les bougies et marmonna quelque chose. Ma mère répondit que ce genre de panne ne lui était jamais arrivé. L’homme resta longtemps courbé au dessus du carburateur , sortit un chiffon de sa poche et remua quelques pièces du moteur. Quand ma mère demanda ce qui se passait, il fit un geste qui voulait dire : »Chutt.. »
Dix minutes plus tard , après quelques toussotements, le moteur ronflait. L’homme dit en traînant sur la dernière syllabe :
«-Voilààààà.. »
Il nous fit signe de monter et demanda à ma mère d’essayer quelques accélérations. Sans mettre le starter. Le moteur toussa, puis ronfla ,il tournait bien. L’homme fit quelques pas en arrière comme pour contempler ce couple,une mère et son enfant dans une voiture , comme si nous étions un tableau . L’air tiède envahit de sa luxuriance l’habitacle et fit rétrécir les zones de buée de pare-brise tandis que ma mère vérifia que les essuie-glace fonctionnaient. L’homme avait disparu.Ma mère regretta de ne pas avoir eu le temps de le remercier.
La 404 dévala la route forestière ma mère semblait saisie d’une totale euphorie. D’où venait l’exaltation de ma mère ? Je ne le sus jamais. Cette panne en plein champ, en plein vent , avait-elle débloqué quelque chose chez elle, ou ramené un souvenir délicieux ?
Quand nous atteignîmes la petite ville de Revel, elle ébouriffa mes cheveux en garant la voiture. Je confiai à Constance ce souvenir si précieux.
-Ah bon ? Dit-elle, d’un air vaguement distrait.
En faisant visiter les chambres du second étage à Constance je découvris charmé les vieux papiers peints décolorés ,j’examinai les écorchures dans le plâtre qui venaient des angles de meubles déplacés,une manie de ma mère. Dans le jardin, les feuilles du magnolia, larges, craquantes, entassées prés des cabanes à lapins ressemblaient à des ailes de papillons desséchées.
-C’est ici que je cachais mes billes,à la sortie de l’école dis-je en ouvrant la porte grillagée d’un clapier .
Je poussais du pied le tas de feuilles mortes et c’était un peu comme si je re- trouvais des moments disparus.
-Tu viens ? dit Constance.
Le passé me revenait comme une glace trouble qui se brise et laisse voir la cristalline chasteté d’un passé endormi .Ces émotions recelaient aussi une ambiguïté sournoise car il s’y mélangeait une longue culpabilité à l’égard de mes parents que de récentes bouffées de remords ne pouvaient effacer.
.La nuit était tombée. Nous sortîmes pour quelques courses vers la supérette de place du Marché. Des volets claquaient sous le vent d’autan. J’indiquai à Constance un salon de coiffure et sa publicité lumineuse pour des cosmétiques en lui précisant que c’était là que se situait jadis le magasin d’électro-ménager que tenait mon père. Je revoyais dans l’eau sombre de la vitrine sa blouse blanche impeccable comme on voit un saint dans un vitrail . Mais Constance avait disparu dans une rue adjacente pour admirer une maison à colombages .
Plus tard, sous la treille du jardin nous bûmes un bouteille de Chablis. Constance m’écoutait en regardant ses genoux.
Revenue dans ma grande demeure, elle après une longue douche, s’abattit dans le grand lit à colonnes pour étaler sa beauté svelte et tendue.. Tandis que j’écoutais les bruits de ruissellement de l’eau dans les gouttières, elle avait ouvert un vieux volume dépareillé tout jauni, une histoire des insectes du Languedoc par Monsieur Fabre. Elle me demanda si j’avais déjà vu des scorpions.
-Non.
Je fis le tour de toutes les pièces du rez-de-chaussée, découvris des murs couvert de salpêtre . En ouvrant une longue série de placards gris je tombai aussi sur quelques quelques objets religieux tels que Missels aux vouivertures rigides cartonnées, deux crucifix en ébène avec un christ en ivoire, des images de communion d’une de mes sœurs, et surtout dans une boite en fer une vingtaine de feuillets.On avait tapé à la machine un texte . Je lus une première phrase : « « Nous sommes nus, dit Saint-Paul, si le Christ n’est pas ressuscité ; et pour nous, les vivants, combien est acceptable, scandaleusement acceptable la mort des morts. Quelle ingratitude, si nous ne sous souçions plus de nos morts…. » C’était un début de sermon.
Il devait s’agir de la prose de mon arrière grand oncle, celuiu qu’on appelait « le cardinal », qui s’était illustré pendant la guerre 14, car il avait menacé d’ex-communier les soldats du front des pires flammes de l’enfer, s’ils s’adonnaient « à la débauche » pendant leurs permissions.
Je redescendis les feuillets à la main et j’en parlais à Constance pendant le dîner. Et j’expliquai maladroitement à mon invitée que les précédents occupants de cette maison, en remontant les générations, avaient sans doute ,en bons cathos, sombré dans des comptabilités de leurs péchés, pour éviter d’être expédiés en enfer le jour même de leur mort. S’étaient -ils tous débattus, ces chers ancêtres, dans une poisseuse culpabilité ? Avaient-ils sombré dans un absolu respect des consignes d’un vieux catholicisme pour lequel les choses marrantes de la vie étaient le signe même de la luxure ou même de la pornographie ? Est-ce que mes ancêtres avaient pu manger du Pain et bu du Vin qui ne soit que des symboles mais du bon vieux pain à croûte tiède et du Chablis qui ne soit pas du vin de messe? Je demandai à Constance :
-Est-ce que tu crois que ça aidait mes grands-parents à vivre ?
-Quoi ça ?
-La religion. Leur catholicisme.
-C’était du racket.
Elle déboucha une seconde bouteille de Chabis et s’en versa largement sans m’en offrir.
-Du racket pour attardés,dit-elle.
Moi j’étais en train de manipuler un vieux Missel noir avec des pages qui collées par l’humidité.
– Du racket.
-Au fond, dis-je , est-ce que ça les a vraiment aidé à vivre tout ce catholicisme ?
– Pas du les aider à baiser.
-Tu le crois vraiment ?
– Se sentir coupables toute leur vie ? Horrible. Dégueulasse.
Constance glissa dans la cuisine . Je la rejoignis et commençai à déboutonner son chemisier. Est-ce que j’avais établi un contact trop direct, toujours est-il que Constance entassa quelques soucoupes dans la bassine et fit couler de l’eau.
J’allongeai les bras pour oter les pans du chemisier et détacher le soutien gorge lorsque Constance s’écarta.
-Ecoute, l’ hétérosexualité m’emmerde de plus en plus… Vous nous draguez,vous les mecs, uniquement pour vous repaître de nous. Et on est obligé de hennir pour vous calmer…
Le reste de la soirée fut morne. Il y eut des longs silence et quand l’un glissait dans une pièce,l’autre la quittait.
Au lit, Constance éteignit la lampe de chevet, j’essayais de l’approcher.
Ma main caressa une partie de son dos et j’entendis dans le noir.
-Si tu veux me caresser, trouve au moins les parties froides de ma peau.
Ensuite, Constance tira mon oreiller vers elle et roula sur le ventre pour se vautrer dans le sommeil . J’écoutais dans l’obscurité le tumulte de ma digestion. Je sentais tout mon sang murmurer dans mon corps. Puis sombrai. Le lendemain matin, des aboiements dans la rue me réveillèrent. Constance avait quitté le lit. L’oreiller avait été jeté sur le canapé. La valise ouverte sur la lingerie ne s’étalait plus sur le sol carrelé près de la porte. Les produits démaquillants n’encombraient plus la tablette de verre de la salle de bain,mais on avait placé en évidence mon verre à dents avec mon rasoir.
Je descendis à la cuisine. Elle était impeccablement rangée. Et sur la toile cirée de table, posée bien en évidence une page arrachée à un carnet à spirale . D’une écriture tout en boucles que je reconnus et mots tracés par un crayon feutre rouge, il était écrit :
« Je te laisse vivre dans ton bocal du Passé et y macérer comme un cornichon dans un vinaigre catho. Baise avec Saint Paul.
Moi je retourne dans le Présent. Inutile d’essayer de me revoir.
La nuit tombe sur la terrasse.A peine le temps de voir par les fenêtres du salon disparaître deux chalutiers avec leurs feux fixes qui oscillent , ils ressemblent aux lumières d’arbres de Noël, ils se balancent sur l’eau sombre de la baie disparaissent entre les vagues ; déjà les amis arrivent.
Dans la chaleur de la terrasse Ariane allume les bougies posées sur la longue table . Les papillons de nuit viennent se brûler les ailes auprès des flammes . Le Roi Marc parle de son voilier de douze mètres devant nous, ses vieux amis. J’ajoute que les sourires de ces femmes autour de la table que le déclin du jour a rendu légèrement ténébreux et cuivré, me rassure car je les trouve belles, en vieillissant, comme des poteries étrusques. Tandis que Le Grand Peintre Marc nous explique combien un pilote automatique est fragile je regarde sa haute silhouette voûtée,ses cheveux qui se mettent à grisonner . Je me souviens de ses crayons gras ou fusains qui dépassaient de la poche de sa blouse blanche quand nous dessinions des nus rue de la Grande Chaumière.
Il m’en imposait. Maintenant je suis devenu plus célèbre que lui dans les galeries parisiennes ou new-yorkaises et il a du mal à réprimer un ton narquois quand il se tourne vers moi.
Je me souviens de ses grands formats du début des années 80 et 90 , les longues bandes d ‘un jaune acidulé qui crevaient ses toiles avant qu’il entame sa janséniste décennie gris acier qui me rappelait son passage dépressif après sa rupture avec Louise.
Et je me demande combien d’étés il nous reste. Combien à nous tous réunis ?
Je revois l’ époque de nos vacances communes sur le bassin d’Arcachon, les odeurs pénétrantes et sèches des pins, nos soirées alcoolisées, nos révoltes, nos énergies piaffantes, nos insolentes critique des générations précédentes, notre goût pour des peintures toujours plus grandes et monochromes pour nous rapprocher des grands abstraits américains.
Et nous avions conscience de vivre quelque chose d’extraordinaire parce que nous utilisions de la couleur pure. C’était l’époque où, avec me fusains je charbonnais des dos et des nuques de nos amies communes, parfois un gras décolleté et sa médaille d’or.
Il y eut cette querelle à propos d’une bretelle tombante sur l’épaule de Louise, que je repris tant de fois, quand j’écorchais le papier pour tracer la torsade mouillée de ses cheveux d’un noir intense.Le Grand Peintre Marc était jaloux, il ne supportait pas ce qu’il devinait de concupiscence dans ce travail. Il n’avais pas tort.
Soirée lagunaire moite, lumières bleues sur la baie, ligne scintillante des hameaux sur la rive d’en face, fragile équilibre de ma propre vie confrontée à celle des autres autour de la table. Je glissais un œil vers sur la gauche ,l’infini champs de choux et de pommes de terre tandis que nous tous, étions pris dans la taxidermie d’une célébrité qui nous était tombée dessus trente ans auparavant . Elle s’étiolait notre célébrité.Agonie.Nous sommes désormais, autour de cette table, tous signalés par quelques lignes dans les récentes encyclopédies ou dans Wikipedia. Petite pierres tombales en corps Garamond 10 pour résumer nos vies en dix lignes.
Tout ce qu’on cache aux autres.
Mon Dieu.
Ma soudaine indifférence soudaine à la politique avait aussi choqué le Marc . C’était l’époque où je lançais des piques à mes amis devenus tous enthousiasmés par Les Grandes Idées Totalisantes Socialistes. Ni fièvre, ni ardeur chez moi pour l’homme de la Nièvre. J’étais donc malade ? Mitterrand- parait-il- nous ouvrait enfin les portes du Paradis.L’argent allait ruisseler sur les classes défavorisées. On avait beau me répéter que nous avions quitté la Vallée terrifiante du Capitalisme sauvage, je n’arrivais pas à partager la ferveur générale de mes amis peintres .
Marc s’approcha de moi, le jour où Laurent Fabius devint premier Ministre et me dit que ma tristesse avait tourné à l’amertume morbide , à la résignation, au ressentiment.Je ne comprenais rien à mon époque.
-Et tes foutus cocktails au rhum arrangé ne vont pas dissoudre ton putain d’individualisme . Ce n’est pas parce que tu as un alcoolisme concupiscent face à Louise que tu vas devenir Jackson Pollock !
Louise elle-même me confia un soir que si je ne brûlais pas de quelque chose d’intense sous le Mitterandisme, c’est que j’étais entré définitivement dans le racornissement de la vieillesse.
Mon vrai souci était ailleurs. Je comprenais que la cohésion de mon noyau familial était menacé par mes deux plus grandes filles ,entrées sur les terres ingrates de adolescence avec du hasch fumé avec délice devant une baignoire remplie de spaghetti à la tomate. Comment les protéger ? Les aider,les aimer, les comprendre ? Je me sentis fossile.Je n’ai jamais trouvé la réponse .
La chaleur moite de ce soir assiège notre petite forteresse humaine buveuse de champagne. . Louise accumule les mégots dans une brique de verre,Marc d’un air hautain me regarde en coin, Ariane avec son profil de Néfertiti a l’air désolée.Je me souviens de ses poils de pubis,lustrés, si doux dans une maison forestière des Landes.
Tandis qu’on ouvre de nouvelles bouteilles, en contrebas de petites fleurs blanches d’écume naissent et s’épanouissent le long des rochers .Est-ce que nous fûmes vraiment jeunes ?Ai-je rêvé ? Ou bien allons nous le devenir des silhouettes fragiles sous la flamme d’un briquet ?
Je songe à un retour de journées anciennes perdues, dans les herbes luxuriantes d’un vert invraisemblable de nos étés de jeunes peintres, la dernière chose que je cherche désormais dans mes toiles en appuyant sur un tube de couleur.
Je ne sais quel secret oublié de ma génération subsiste dans le sombre clapot de la baie ce soir. Le mirage d’une obscurité argentée me parle d’autres rivages. Oui, peut-être que nos tendres ancêtres sont là quelque part cachés vers la zone de carénage du port et même dans la ferraille des chaluts.A nous attendre.
Louise écoute le Grand Peintre parler de cet art après-guerre américain, cet âge d’or si dynamique, passionné, parfois grandiose, avec Mark Rothko comme si tout avait été créé un matin d’été limpide dans des marais.
Les lueurs vacillantes des bougies dansent de moins en moins sur ces visages venus des années 70 et 80, quand nous discutions passionnément de Peter Handke, de Wim Wenders. de Joseph Beuys ou de Liza Kreuzer car nous étions tous passés par Berlin.
Et cette épaule dénudée de Louise pour mieux garder un secret intérieur. Bouffée d’une tendresse si soudaine pour ce versant obscur d’une vie féminine qui m’échappe.
Au moment où je m’éloigne pour fumer un cigarillo, le roi Marc , comme on offre un cadeau de Noël, apporte un grand format d’une de ses toiles, écarte les verres et assiettes de la table, et l’enflamme avec un briquet spécial dont les flammes bleues ressemblent à un chalumeau. La toile commence à roussir, à cloquer, à être rongée puis les boursouflures brunes gagnent avec lenteur le reste de la toile.
Puis, d’un geste large, il balance la toile enflammée vers la noirceur des vagues en contrebas.L’eau de la baie, met un temps infini à engloutir le morceau qui brûle .D’un geste mélodramatique, le roi Marc dit :
– L’odeur des cadavres de marins en décomposition, des poissons, des méduses, va enfin sacraliser l’ imbécillité de mon œuvre !
Nous restons honteux, muets, sidérés, comme si nous avions reçu la première pelletée de terre sur notre cercueil à nous tous !
Depuis cet hiver la neige tombe avec son doux murmure sur la terrasse.
J’étais couché sous l’évier de la cuisine pour démonter le siphon. C’est alors que j’entendis de l’autre côté de la cloison une voix de femme :
-Épouse moi ! Épouse moi enfin !!!Norbert épouse moi!!!Merde.
Je reconnus la voix de Claudine,ma voisine qui travaille à la bibliothèque municipale du XIII° arrondissement. C’est une curieuse petite femme grassouillette avec un chignon trop haut. Elle porte des robes d’un jaune canari ou d’un vert cru avec un décolleté qui laisse voir ses seins. L’hiver elle enfile un manteau rose pelucheux qui ressemble plutôt à une robe de chambre. J’aime la rencontrer dans l’ascenseur:elle se tient de guingois et frotte une de ses jambes avec un pied délicieusement orné d’un minuscule tatouage. Elle pose sur moi un regard incandescent et me pose des questions sur mon métier d’écrivain -normal pour une bibliothécaire. J’ai rarement l ‘occasion de répondre car les portes de l’ascenseur s’ouvrent.
J’étais donc en train de démonter avec précaution ce maudit siphon lorsque à nouveau j’entendis :
-Épouse moi !!! Merde c’est dans ton propre intérêt !
Elle ajouta :
-Je suis grasse et belle encore pour cinq ou six ans. Et tu as du pot car j’aurai toujours, en vieillissant, de belles mains blanches potelées et d’admirables paumes pour te faire jouir .
Il y eut un long silence. J’avais enfin trouvé la bonne pince pour dévisser le siphon. Je me demandai où était son mari :dans la pièce à coté ? Dans le couloir? Ou bien elle répétait seule une scène de ménage pour trouver la bonne intonation.
-Et puis merde ,c’est pas moi qui t’ai couru après !!!
J’entendis alors, assez désinvolte et traînante la voix de Norbert, qui travaille à Saclay ou un endroit dans ce genre . Je ne l’apprécie pas vraiment car il porte même en toute saison des pantalons blancs impeccables,une ceinture avec une boucle en forme de serpent et des mocassins blancs à glands.
-Je ne vois pas,dit-il pourquoi tu te condamnes a être malheureuse. Enfin chérie, oui, tu es mer-vei-ll-euse,détends toi, tu es indestructible.
-C’est pour ça que tu te fourres au lit avec ta serveuse le mardi et le jeudi depuis presque un an.
-Ce sont ses jours de marché.
-Il faut régler ça maintenant, tant pis si ça tue notre relation.Tant pis.
Claudine parlait en petites rafales saccadées.
Ma clé à mollette mordait mal sur le siphon.
-Norbert réfléchis je suis la seule à connaître ton anatomie et tes points sensibles. Je t’ai décortiqué comme aucune autre femme ne l’a fait..
-Je ne suis pas un crabe. Tu parles de moi comme si j’étais un crabe.Décortiquer !
-Je connais les points sensibles de ton dos, de t a colonne vertebrale et les zones de plaisir de ton crâne. … aussi bien que.. que..que… que.. la carte de l’Indochine que mon père avait dans son bureau.
Je m’aperçus en démontant le siphon, qu’il était plein de déchets de cheveux gras pris dans une curieuse gelée.
-IL faut régler ça maintenant. Tu m’épouses ou pas ?
-Écoute les enfants vont bientôt revenir…Et les voisins..parle moins fort..
-Dés ce soir tu ne couches plus dans mon lit.
-Notre lit ! Méfie toi des mesures radicales, on pourrait commencer par simplement changer de place. Je peux me mettre à ta gauche,rentrer mon bras, t’acheter un nouvel oreiller,ça facilite la levrette.
-Débarrasse moi d’abord de cette putain de serveuse aux yeux de sole frite.
-Mais pourquoi ? C’est un simple distraction.
-Si tu ne la quittes pas, si tu ne décides pas ce soir ce soir c’ est la valise. Ta valise ! TA valdoche ! Tout sur le palier.. Ton peignoir..tes jeux vidéos de gosse de dix ans.. et tes sculptures morbides en forme de clavicule ou de péroné. Tout sur le palier !Devant les enfants.
-Claudine t’emballe pas.
Il y eut un long silence qui me permit d’extraire d’autres bizarres paquets de déchets trouvés dans le siphon.
Lui :
-Ça fait des mois que je la vois comme une simple distraction,quelque chose d’hygiénique, de sportif, de cool, ni plus ni moins qu’une une partie de tennis ou de pétanque.
-Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ?
-Elle a un corps agréable, oui un corps agréable sans plus , je suis agréable avec elle, elle dit des choses agréables.Son studio est agréable.
-Je ne suis pas agréable ?
Tristan et Yseult
-Non. Tu es ardente, voire parfois féerique, inattendue, plein de de cran, imaginative, « décortiqueuse », bouillonnante avec des caresses étranges.
-Tu l’aimes ?
–Elle a un seul défaut , elle est un peu lourde quand elle bascule sur moi, mais ça reste agréable .
-Quitte là ! Maintenant !! tout de suite, téléphone lui !! Téléphone lui ! Devant moi.
-Tu te fais des idées folles Claudine,mon amour. Si tu savais comme elle est agréable. Agréable c’est le mot. C’est le type même de la nana agréable auquel on ne s’attache pas mais qui ne fait pas peur.
– »A laquelle » on ne s’attache pas. Fais au moins des accords grammaticaux corrects Pauvre type.
-Non, elle est douce et calme, c’est ça que je veux dire. Rien de plus.
-Pour le moment je te trouve proprement dégueulasse.
– Faut savoir si je suis propre ou dégueulasse..Elle n’a qu’un défaut , elle ne sait pas bouger ses bras. Elle a de jolis bras mais inertes au moment du.. du… coït . Elle n’a pas d’initiative au moment suprême.
-Suprême ? Au moment « suprême » .C’est le mot qu’utilisait De Gaulle pour dire que les américains débarquaient en Normandie. »Suprême »…J’entends ton père parler.
– Elle ne sait pas où ses bras doivent aller.Mais elle est agréable, crois moi.
Elle est « agréable » comme verre de rosé de Provence, un abricot bien mûr ,un bouquin d’Amelie Nothomb, c’est pas pas une nana idiote.Elle lit beaucoup.
-Tu veux que je te confesse quelque chose ?
-Oui Claudine.
-Que vendredi dernier, je ne suis pas allé à Nanterre voir ma mère mais je suis venue sonner chez ta pétasse pour avoir une explication, la jauger.
-La juger et la condamner.
-Non, connaître ses intentions.
-Quel gâchis.
Il y eut un long silence que je mis à profit pour jeter un coup d’oeil sur le reste de la tuyauterie .
-Claudine laisse-moi un peu de temps, laisse moi encore coucher quelque deux trois fois .que je m’habitue ;;;
Il me sembla entendre quelque chose tomber lourdement sur le parquet , comme un fauteuil avec peut-être un type dedans.
J’étais sidéré par ce bruit si lourd puis des bruits d’efforts suivi d’une respiration pénible et une sorte de râle. Je cherchais un joint neuf dans ma boite à outils .
– J’ai affreusement mal au genou Claudine. Laisse moi m’habituer Claudine. Il y va même de notre équilibre conjugal. Tu vois je te dis tout.. Quand, au bureau je suis énervé,d’une humeur de chien, Lucile m’accueille.Et une heure sur son lit,ou sur la table de la cuisine, suffisent pour que je retrouve le sourire. avec pour finir un whisky et deux glaçons et alors je reviens vers toi détendu, de bonne humeur,frais, dispos, cool, et on baise magnifiquement. Tu vois, je te dis tout. .
Norbert reprit :
-Je te jure son appétit sexuel n’a rien avoir avec le tien. Il est même assez banal .
-Et alors ?
-Le tien est tout sauf banal.. avec des moments inattendus et sidérants avec plein de petits détails coquins.
-Quels moments ? Quels moments ?!!
– Tu as aussi des moments quelque chose de voyou et câlin dans l ‘action ,ou des moments galants. Avec une piété pour mon corps que je reconnais bien volontiers
-Quels moments ?!!
-Eh bien.. quand nous étions dans un hôtel prés de la gare de Perpignan.. tu étais en Perfecto et que tu t’es mise à faire le perroquet.
-Me rappelle pas.
-C’était bien, non ?
-Euh.. T’« es sûr que c’était moi ? Tu sais les amoureux font tous pareils. Faut pas m’la faire à mon âge !
Je crois que Claudine s ‘est mise à chuchoter pour une raison que j’ignore mais qui est sans doute dû au fait que j’ai déplacé ma lourde caisse et que des outils ont dû tinter. Elle a dit quelque chose du genre : « c’était si bon d’être enfant.. » ou « si bon d’être ensemble »je ne sais pas.
La fin de la phrase m’échappa car j’étais en plein effort pour vérifier l’étanchéité du siphon en faisant couler alternativement l’eau froide et l’eau chaude .
C’est à ce moment là que la voix de Norbert devint quasiment inaudible, comme s’il avait changé de pièce.Il me sembla qu’il répétait :
-A quoi bon ? ..à quoi bon..
-A quoi bon quoi ?
-Se marier. ..
-Pour la stabilité,pour les enfants, pour te consacrer à moi.
-Tu vas quand même pas me faire toute une histoire pour une petite voltige avec une serveuse qui m’émoustille. Et si je sortais avec un homme ? Avec un transsexuel libre matin et soir tous les jours? Hein ?
-….
-Il parait que tout se passe pas si merveilleusement bien entre eux. Quand je reviens auprès de toi, tu y gagnes,crois moi.Et puis elle a quelque chose de loyale.
-Epouse moi. J’ai les papiers du mariage.
-Non.
-Pourquoi?
-Les anniversaires de mariage furent si déprimants chez mes parents. Il y avait des bouchées à la reine infectes.
J’ouvris le robinet d’eau froide puis le robinet d’eau chaude (il faudra un jour que j’achète un beau mélangeur) pour voir s’il y avait une fuite . Un peu d’eau perlait au bord du joint.Misère. Immeuble maudit.
Il y eut un long silence , de l’eau perlait sur le siphon. Puis soudain la voix de Claudine,si chaude, si proche du mur que je crus qu’elle s’adressait à moi.
– Mon jugement est fait. C’est une espèce de pauvre connasse qui croit qu’elle aime parce qu’elle secoue son matelas chaque jeudi avec un type qui ne sait même pas se servir de sa bouche aux bons endroits. Mais si tu la quittes,on se marie.
Il y eut comme un gloussement et un froissement et j’imaginai qu’ils glissaient voluptueusement enlacés sur le parquet, près du fauteuil renversé,pour une réconciliation.
On chuchota, on marmonna, on pleura ,mais qui ?
-Tu as des bras merveilleusement souples.
Après un interminable et énigmatique moment de calme, je crus entendre Claudine chuchoter :
– Si nous étions mariés la porte étroite entre mes jambes deviendrait un arc de triomphe. Jamais tu ne te sentiras aussi bien protégé ni avec autant d’assurance. Mariés, nous serons tous les deux blottis définitivement dans un nid de lumière. J’entendis ensuite de longs halètements semblables à ceux de deux coureurs de dix mille mètres en fin de parcours.
Ensuite, alors que je me fatiguais à resserrer les joints du siphon, éclata une effroyable déluge sonore et des voix hystériques germaniques genre Wagner, « L’or du Rhin » ou « Le Vaisseau Fantôme »( je confonds les deux) suivi d’une brutale coupure publicitaire pour des lot de boites de thon au naturel pêché à la ligne chez Carrefour à un prix imbattable. Ils avaient branché la radio.
Donc, réconciliés, me dis-je. Je finis par ranger avec regret ma boîte à outils dans le placard de la salle de bain. Je vérifiai que l’eau s’évacuait bien dans la tuyauterie. J’étais content de mon travail et regrettais de n’avoir pas été bricoleur plus tôt. Quand je pense qu’il y a des gens qui se plaignent que notre immeuble est mal insonorisé.
Difficile de parler de « Sous le volcan «.C’est un roman exceptionnel qui divise les lecteurs en enthousiastes ou en détracteurs. Pas de milieu. On l’ouvre, on est séduit par une moiteur, quelque chose d’étouffant, d’ exotique, de prenant, et on ne sait pas d’où ça vient. On est en même temps déconcerté, car le premier chapitre ne s’explique vraiment qu’avec la lecture du dernier chapitre.. Oui, le livre irrite et déconcerte à la première lecture .Un flux verbal qui charrie un baroquisme des images et des personnages comme vus travers du verre cathédrale ou des miroirs déformants, un jeu mental entrecoupé de petites scènes de bar, scènes de fêtes, dialogues comme suspendus entre le silence ou le ressassement d’un passé effondré par la bouche pâteuse d’un type au fond d’un bar, dialogues dans un jardin biblique , longs marmonnements intérieurs d’un type en pleine dérive alcoolique, fièvres dans un soir de chaleur, couple en délicat replâtrage sentimental sous un volcan. Un paysage déroutant, un jardin trop exubérant, des silhouettes de péons en blanc, des sentiers orageux, bestioles rampantes, imminence orageuse annonçant catastrophe, corrida burlesque , et surtout un type éméché qui marmonne quoi: des regrets? des remords? des espérances improbables? une quête mystique? une prière qui sauverait tout?
Le lecteur naïf doit se dépendre d’une lecture facile, évidente. Il faut accepter un temps d’accommodement, comme on lit Musil , Joyce ou Proust. On est d’abord déconcerté par une déconstruction de la chronologie (tout à fait voulue par l’auteur) dans cette unique journée coupée en 12 chapitres, ainsi qu’une modulation de la prose vraiment particulière , hérissées de références, qui fixe des vertiges et des délires, presque une musique atonale qui remue dans cette prose ductile, ce que rend admirablement bien la traduction de Jacques Charras.
La prose se surcharge d’ allusions mythologiques, littéraires, philosophiques, cabalistiques, Des allégories et des scènes renvoient à la Bible, à Dante, à des prières, à des chansons, à des épisodes autobiographiques :le bombardement de Saint-Malo ,la rencontre édénique avec Yvonne, ou un épisode tragique en Extrême Orient à bord d’un cargo. Parfois des personnages sortis dont ne sait où voltigent et disparaissent. Reviennent des images obsédantes du paysage de Cuernavaca. Les premiers lecteurs professionnels du roman, chez l’éditeur Jonathan Cape ont été ,eux aussi, déconcertés devant de livre vertigineux. Malcolm Lowry a minutieusement répondu à leurs observations et à leurs perplexité dans une longue lettre . En résumé sommairement : 1) Malcolm Lowry plaide pour une structure baroque qui s’appuie sur des flash back.2) Le flou des personnages? « je n’ai pas cherché à créer des personnages au sens traditionnel du terme. »3) La couleur locale n’est pas voulue comme une vision touristique mais se fonde sur une exigence et un sentiment de la Nature très spécifique. 4) la dépression nerveuse à laquelle succombe Geoffrey Firmin ? l’auteur en utilise toutes les possibilités poétiques qu’offre la « fantasmagorie mescalienne ».
Il faut savoir que le roman fut écrit , réécrit, repris, le personnage d’Yvonne changea de statut. Inlassablement Lowry s’y consacra pendant dix ans, entre 1936 et 1946 (au moins quatre versions du manuscrit dans son intégralité verront le jour!) Enfin le roman fut sauvé in extremis d’un incendie qui avait ravagé le bungalow où Malcolm Lowry s’était réfugié avec sa compagne. Le texte fut refusé par plusieurs éditeurs, et la critique fut mitigée à la sortie , à l’exception de quelques enthousiastes dont Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique . Puis vinrent les traductions et les enthousiasmes se multiplièrent. En France ces « happy few » furent entraînés par Maurice Nadeau et Max-Pol Fouchet. . Aujourd’hui, » Sous du volcan » est unanimement considéré comme un des cinq meilleurs romans publiés au XXème siècle.
Pour bien comprendre l’objectif de Lowry il faudrait citer les 15 pages serrées de justifications de Malcolm Lowry écrites de Cuernavaca, le 2 janvier 1946 à l’éditeur Jonathan Cape. On découvre alors que le roman est concerté, voulu, construit dans un effort continu et très conscient pour atteindre une vérité intérieure.il se fonde sur une sincérité absolue, une recherche morale avec des moyens littéraires amples et raffinés. Comme chez Proust, l’ œuvre devient alors un un acte de connaissance et une expérience sur la myriade d’instants sensoriels qui nous compose à chaque instant .Cette lettre de est reproduite, avec d’autres documents dans la belle édition de la Pochothèque « Romans, nouvelles et poèmes, présentation, notes , avec d’excellentes traductions dont celle, si exemplaire de Jacques Darras.
il faut au moins une seconde et une troisième lecture pour comprendre et aimer cette œuvre aussi révolutionnaire que celle d’un Joyce. Le Consul a quelques heures pour retenir et reconquérir Yvonne . « Aussi quand tu partis, Yvonne, j’allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d’une banquette de troisième classe, l’enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m’en allant dans ma chambre en l’hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d’égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l’éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ?« *
Au départ, une intrigue simple. Au-dessous du volcan nous fait suivre la déambulation chaotique d’un Consul Geoffrey Firmin, démis des fonctions diplomatiques qu’il exerçait à Quauhnahua. C’est le jour des morts(fête ambivalente au Mexique, qui fête autant la séparation d’avec les défunts que la renaissance, dans un carnaval baroque) que revient sa femme, Yvonne, un an après leur séparation. A ce si difficile moment de retrouvailles avec la femme éperdument aimée et perdue, s’inscrit le départ probablement définitif de son frère, Hugh. Les trois personnages tentent – en vain – d’empêcher la rupture amoureuse et le naufrage définitif du Consul Firmin dans l’ivrognerie. Mais ceci se passe en 12 chapitres qui sont autant de stations d’un chemin de croix vers la mort et la solitude définitive. Et tout se passe de cantina en cantina, dans les brumes de l’alcool. le roman est donc sans cesse en balance entre remémorations d’instants de bonheur entre Yvonne et Firmin et analyses de l’échec, oscillation entre présent et passé, maturité et gamineries, débâcle et effort de reconstruction, souvenirs lumineux et présent torturant , ou parfois l’inverse, tandis que des images de la ville se superposent sans cesse: c’est une affiche de cinéma « Los manos de Orlac » ,les portes battantes d’une pulqueria, un jardin saturé de chaleur et d’insectes , et un voyage épuisant dans un autocar ferraillant sur une route dangereuse.
Malcolm Lowry et Jan Gabrial, première épouse rencontrée à New York
Il y a aussi des remémorations particulièrement douloureuses de Geoffroy Firmin.Il a a laissé enfourner des prisonniers allemands dans la chaudière du bateau. Sa conscience ,(marquée par le catholicisme? l’anglicanisme? )refuse de l’absoudre.c Souvent pendant la lecture, ,vous vient l’idée que ce roman repose sur le thème de l’expiation. Est-ce que la fuite et le retour d’ Yvonne, n’en est pas la métaphore?
Les alcooliques des » cantina » qui cuvent , accoudés au bar, sont à la fois des trognes sorties d’un tableau de Breughel et des morts nageant dans l’Hadès. Des souvenirs d’autrefois se mélangent et des fantômes d’un temps futur inquiétant. Ils m’apparaissent parfois comme les figurants d’un film baroque, saturés de noirs et gris , sortis d’un mélo tel que les studios de cinéma du Mexique en ont produit dans l’immédiat après-guerre. Il y a parfois, des épisodes burlesques, comme celui où le Consul, ,au cours d’une corrida, quitte les gradins pour sauter dans l’arène et rejoindre le taureau.
Malcolm Lowry
Il y a ceux qui considèrent en France que c’est un des plus grands romans de tous les temps, de Maurice Blanchot à Maurice Nadeau, de Gilles Deleuze à Olivier Rolin. Excusez du peu.. ..Il y a également ceux qui avouent sur les sites littéraires leur extrême difficulté à plonger dans ce fleuve verbal .Mais il y a des passages bouleversants. Exemple: »A présent le Consul faisait de cette Vierge-ci l’autre qui avait exaucé sa prière et, comme ils se tenaient en silence devant elle, il pria encore : « Rien n’est changé et malgré la miséricorde de Dieu je suis toujours seul. Bien que ma souffrance semble n’avoir aucun sens je suis toujours dans l’angoisse. Il n’y a pas d’explication à ma vie. » En effet il n’y en avait pas, et ce n’était pas là non plus ce qu’il avait voulu exprimer. « Je vous en prie, accordez à Yvonne son rêve – rêve ? – d’une vie nouvelle avec moi – je vous en prie laissez-moi croire que tout cela n’est pas une abominable duperie de moi-même », essaya-t-il… « Je vous en prie, laissez-moi la rendre heureuse, délivrez-moi de cette effrayante tyrannie de moi. Je suis tombé bas. Faites-moi tomber encore plus bas, que je puisse connaître la vérité. Apprennez-moi à aimer de nouveau, à aimer la vie. » Ça ne marchait pas non plus… « Où est l’amour ? Faites-moi vraiment souffrir. Rendez-moi ma pureté, la connaissance des Mystères, que j’ai trahis et perdus. Faites-moi vraiment solitaire, que je puisse honnêtement prier. Laissez-nous être heureux encore quelque part, pourvu que ce soit ensemble, pourvu que ce soit hors de ce monde terrible. Détruisez le monde ! » cria-t-il dans son coeur. Le regard de la Vierge était baissé comme pour bénir, mais peut-être n’avait-elle pas entendu. »
Maurice Nadeau qui introduisit Malcolm Lowry en France .
Le modèle d’Yvonne.
Second extrait. Le Consul Geoffroy Firmin flâne dans son jardin.
« Quelque fût le chaos, voilà qui prêtait un charme de plus. Il aimait l’exubérance sans retouche de la proche végétation. Tandis que plus loin, les plataniers superbes, à la floraison si obscène et si péremptoire, les splendides jasmins de Virginie ainsi que les poiriers, braves et têtus, les papayers plantés autour de la piscine et, au-delà, le bungalow lui-même, blanc et bas couvert de bougainvillées, avec sa longue galerie semblable à un pont de navire, formaient positivement une petite vision d’ordre, vision qui, toutefois se fondit sans plus de logique, à l’instant où il se détournait par hasard, en une étrange vue subaquatique des plaines et des volcans avec énorme soleil indigo à flamboiement innombrables au sud-sud-est. Ou était nord-nord-ouest ? Il nota le tout sans chagrin dans une certaine extase même, allumant une cigarette, une Ailas(mais répétant tout haut mécaniquement le mot « Ailas ») puis la suée de l’alcool lui coulant aux sourcils comme de l’eau, il se mit à descendre vers la clôture séparant de sa propriété le nouveau petit jardin public qui la tronquait. »Traduction de Clarisse Francillon;
Troisième extrait:
« Aussi quand tu partis, Yvonne, j’allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d’une banquette de troisième classe, l’enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m’en allant dans ma chambre en l’hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d’égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l’éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ?«
Je me lève…j’écoute la radio dans la salle de bains.. déplacement des populations….on parle de bombes incendiaires russes larguées sur une ville d’ Ukraine…. T’allume la télé…kibboutz dévastés, un sombre nuage monte au ralenti au-dessus d’habitations étagées sur l’horizon…populations massacrées.. une espèce de Saint-Barthélemy est tombée du ciel sur une rave party .. et tout au long de la journée.. images télévisées en boucle.. un curieux état de dégoût saisi.. d’abord imperceptible ..diffus.. balbutiant…puis sentiment d’être saisi dans un étau.. honte d’être un animal humain dans cette débâcle.. un chaos grandit en soi…une sidération….un vertige.. j’essaie de lutter contre une nausée intérieure qui s’entend, grandit et en même temps que j’essaie de me dissimuler.. en vain…. est-elle intérieure ou extérieure ? Quelque chose d’animal, d’instinctif ? Un état mental ? Une hallucination kinesthésique ? Quelque chose de psycho somatique?…qu’est-ce qui s’empare de vous.. harcèle.. dérègle.. est-ce la réalité ou ,l ’irréalité ce que je vois ?.. ces nuages de poussière.. ces avenues dévastées…aplaties…ce désert de décombres.. ces gens qui fuient en troupeaux.. honte d’être humain.. Ici en Bretagne je marche le long de pimpantes villas…c’est elles qui sont fausses ce matin….décor de théâtre.. .impossibilité ce matin d’une pensée naturelle, claire.. construite… toutes les impressions se dédoublent ..les paroles se vident de consistance…de mesure.. de bon sens.. elles se dissolvent … le monde devient curieusement artificiel…impossible… et se vide de sa familiarité …. Comme si on était plongé dans une irréalité visqueuse… cotonneuse.. . obèse… Un mélange de stupeur.. et d ‘incrédulité saisit.. incompréhension de tout.. . et ce sentiment nauséeux casse tout ce qu’il y a de rassurant dans les raisonnements qu’on se fait pour se rassurer… une espèce d’irréalité trouble…terrible gagne le corps, les sensations se corrodent. . Des agonies sans cesse quelque part.. sans cesse…les idées de fermeté et d’efficacité…les opinions simplistes se trouent comme du papier journal.. corrompt toue pensée naturelle et vive et l’asphyxie .
Witold Gombrowicz
Je me souviens d’une réflexion de Witold Gombrowicz qui m’avait beaucoup frappé il y a des années. J’ai feuilleté son « Journal », tome II et je l’ai retrouvée: « Ose le dire encore une fois pour toi-même : plus que le malheur d’autrui, ce qui me tourmente c’est de ne pas savoir quoi faire de toi face au malheur d’autrui. »
Derrière les vitres du TGV j’ai reconnu le paysage des marais de Dol. La baie baigne dans un brouillard bleu. Les barques enchâssées dans un miroir que trouble à peine un remous. L’eau avance et imprègne la baie terreuse , ses rochers et ses lointaines collines avec une ligne fragile de lumières. Silence, immobilité. L’ impression d’être suspendu dans une nacelle entre ciel et terre, entre vie et mort, entre sommeil et pleine conscience. Un crépuscule traîne sur tout ça, et notre enfance Bertrand. Tu vis donc là dans cet immense déversoir râpeux de solitude ,cette baie si large et que les marées lavent.
Soudain après deux kilomètres à pied au milieu des champs j’ai aperçu la silhouette de ton Prieuré.
C’est étrange de savoir que tu vis ici depuis cinq ans , un fantôme – oui un fantôme célèbre mais un fantôme tout de même- au milieu des chênes , des bouleaux argentés , des saules, tu te caches dans les traînées sableuses ou boueuses, les barques envasées ,les fossés noirâtres, quelques écluses. Ici les fermes basses ressemblent à des épaves.
Ce paysage enferme l’universel endormissement des humains. Il me soulage. J’ai reconnu les terres blanches ,les terres noires là où nous jouions ensemble Bertrand, là où tu me prêtais une cravate tricotée pour notre premier spectacle au lycée. Toi le maître et moi l’esclave,je t’admirais Bertrand.
J’avais déjà froid à cette époque de Guerre d’Algérie , tu me passais ton pull dans le dortoir.. Et ce jour de Pâques où tu m’as fait lire « Tambours dans la nuit » de Brecht, dans le dortoir jusqu’à cinq heures du matin; quel souvenir!..
.
-J’ai vieilli a dit Bertrand.
-Nous avons vieilli.
Nous avons traversé tous les deux les pièces vides du Prieuré, la salle capitulaire et ses lignes de colonnes, le chauffoir, le cellier où tu as gardé quelques vieux morceaux de décor de ton Richard III , ton triomphe de Milan et à Avignon.
Je t’ai demandé :
-Qu’est-ce que tu fais de tes journées?
-Rien. Je collectionne les boites de médicaments.. Je taille des crayons .
-Tu as toujours beaucoup taillé les crayons.
Il y eut un long silence entre nous, puis dans la salle capitulaire nous avons bu du calva dans d’affreuses chopes que tu as rapporté de Munich.
-Mon mauvais goût.
-Oui.
J’ai eu soudain très froid, à cause de la fatigue du voyage.
– Donne moi un truc pour me réchauffer.
-Tiens, prends ce manteau.
-C’est un manteau de femme.
-C’était le manteau de ma femme.
J’ai regardé la cour est ses herbes folles.Bertrand m’a demandé:
-Tu as gardé la maison de tes grand parents ?
-Non, vendue.
-Pourquoi ?
-Mon ex m’a coûté cher, son alcoolisme, ses maisons de santé.
-Qu’est-ce que tu fais dans le Tarn ?
-Pédicure.
J’ai ajouté :
-Et parfois j’aide un menuisier .Un vieil artisan charmant de Revel. Il construit un lit à baldaquin …Ne ris pas ! Il refait une copie d’un lit qui a appartenu à Henry IV….
– C’est pour qui ce lit ?
-Un oligarque russe.
-Tu sais faire des lits à baldaquin ?
-Je ne suis pas menuisier.
-Et la si belle maison de tes grands patents ?avec l’escalier en spirale ? Le jardin de curé ? La grande bibliothèque ?
-Vendue aussi . obligé.
–Ça t’a fait quelque chose ?
– Pas envie d’en parler.
Dans la salle capitulaire,comme il faisait humide , tu as placé des bûches et les dans la cheminée . les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans le grand miroir. Tu avais les yeux rouges des braise.
– C’est chez toi Antoine;, dans la maison que tu as vendue que j’ai passé mon meilleur été. Grace à toi, grâce à ta femme, à votre hospitalité. Je te dois ça. J’y pense chaque jour. Tu m’as recueilli avec mes trois enfants. quand j’étais dans le plein creux. Je ne savais us où aller..Je te dois ça. Je n’oublie pas.
Il s’est versé du calva.
Un long silence. Il m’a demandé :
-Es tu retourné au théâtre de l’Odéon ,le lieu de ton triomphe?
– Non.
-C’est ici que nous avons vu les premières mises en scne de Skakespeare.
– C’est surtout là que tu as été couronné .
-Oui, pour mon Richard III. Je me suis servi de tes notes au premier acte.
– Je ne savais pas.
-Es-tu venu, au moins une fois, voir mes spectacles ?
-Oui.Une fois à Milan dans les années 90 et une fois à Londres bien plus tard.
-Et alors ?
-J’en suis sorti malade.
-Pourquoi ?
-Tu reniais ce que nous avions construit .
-Non, tu es sorti malade de mon spectacle parce que ça plaisait, que la salle était enthousiaste.que toutes les grandes salles européennes étaient enthousiastes. Que toutes les représentations à Londres faisaient salle comble. On vendait les billets au marché noir. La critique disait que j’étais le seul français original.
-Pauvre critique .
– Oui ou non ?Oui ou non,oui ou non ? Je mens ?
-Non.
-La voilà la vérité.Tu es malade de mon succès .
-Tu projetais les comédiens contre les murs.Ce n’était plus du théâtre , tu dirigeais un zoo . .Hommes, femmes, ensanglantés, bousillés, écorchés, malmenés, massacre. Combien de comédiens as-tu cassé ? Humilié ? Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?
Il a fini la bouteille de calva.
-J’ai été acclamé comme jamais tu ne l’as été. Et tu as traversé la France entière pour me dire ça ?Je veux comprendre pourquoi tu es venu Antoine… Pour remuer le passé ?Mon pauvre Antoine tu t’es enfermé tout seul dans un musée poussiéreux avec la petite photo de Jean Vilar dans la Cour d’honneur . L’époque a changé.
-Moi pas .
-Mon pauvre Antoine .
-Ne me touche pas !Je ne suis pas pauvre.
– Je voulais juste te passer la main dans les cheveux.
-Ne me touche pas !Nous ne sommes plus au dortoir.
-Tu es resté dans un musée ,le musée de notre jeunesse. .
– Je suis resté fidèle.
– Combien d’années Antoine tu as traîné ton échec? Tu joues toujours Giraudoux?Il est amer de vieillir Antoine.
Nous avons marché vers la plage.
-Tu projetais les comédiens contre les murs. Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?
-Le public m’a suivi. Toi, il t’a lâché. Sauf quelques syndicalistes dans une salle paroissiale mal chauffée..
La petite petite frange blanche d’écume s’étirait sur l’horizon. J’ai vu une aigrette s’envoler comme un mouchoir blanc qui s’envole.
– Les prochaines générations Bertrand ne te pardonneront pas ce massacre.
Là, je me suis écarté du sentier Je suis allé vers le plus ouvert de la baie.Je revoyais nos deux vélos de lycéens en plein vent.
-Ta dernière mise en scène, Antoine, c’était quand ?
-A Ivry. En Mars 1995
-C’était quelle pièce déjà ?
– » La Locandiera ».Goldoni.
– Je m’en souviens .Celle qui jouait la Locandiera était une petite brunette piquante.
– Ne te moque pas Bertrand.Tu ne devrais pas.
La pluie arrivait à l’horizon, un rideau gris évoluait vers la baie.
-J’ai réservé une bonne table Saint-Malo.Le Cottage. Une des meilleures tables.Deux étoiles au Michelin. On va passer un excellent moment. Le Saint-Pierre, c’est toujours ton poisson préféré ?
Ils ont un Quincy fantastique. J’ai réservé une table devant la baie. Tu verras le crépuscule sur la mer.
En montant dans sa Volvo, il m’a dit :
-Tu m’expliqueras comment on construit un lit à baldaquin. .
« Il m’est très pénible de parler de ce livre, parce que je l’aime.En l’écrivant j’ai rêvé plus d’une fois de le garder pour moi seul… »
Bernanos
Le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos , comment ne pas y revenir ?On assiste à une crise d’un jeune curé parachuté à Ambricourt,dans une paroisse en train de mourir,comme tant d’autres. Qu’on soit croyant ou non, le texte frappe par sa sincérité nue, vibrante, avec des épisodes affolés, assez stupéfiants. Ce texte écrit en Espagne, rassemble un mélange d’angoisse, de solitude, de charité , d’inexpériences et ne cache rien d’une une perte de repères d’un jeune prêtre un peu perdu face à une nuée d’indifférents ou de paroissiens carrément hostiles ; tout ça finit dans une agonie du prêtre qui ressemble à une aube.
Voici ce qu’il exprime ce curé d’ Ambricourt après avoir rencontré des paroissiens qui doutent de lui et qui souvent lui racontent des mensonges .Le sentiment de l’échec pastoral le saisit, d’autant plus fort qu’il y a une double incompréhension :d’abord celle de la hiérarchie ecclésiastique (notamment avec le chanoine de la Motte-Beuvron)qui le déteste. Il n’a comme vrai soutien dans l’église que le curé de Torcy, rusé, roublard, et sympathique et seccond point, il a devant lui la redoutable incompréhension des habitants de sa paroisse .Il confie à son journal intime :
« Je n’ai pas perdu la foi .La cruauté de l’épreuve, sa brusquerie foudroyante, inexplicable, ont bien pu bouleverser ma raison, mes nerfs, tarir subitement en moi-pour toujours,qui sait ?- l’esprit de prière, me remplir à déborder d’une résignation ténébreuse, plus effrayante que les grands sursauts du désespoir, ses chutes immenses, ma foi reste intacte, je le sens. Où elle est, je ne puis l’atteindre. Je ne la retrouve ni dans ma pauvre cervelle, incapable d’associer correctement deux idées, qui ne travaille que sur des images presque délirantes, ni dans ma sensibilité, ni même dans ma conscience. »
Quand on entre dans le pauvre presbytère de ce village d’Ambricourt, en Artois , quand on suit ce jeune curé qui arpente sa « paroisse morte » si boueuse et pluvieuse (il associe souvent le péché à de la boue, – ça doit être en lien avec les souvenirs terribles de la boue et de la mort dans des tranchées de 14-18, si violemment subie par le jeune Bernanos soldat) , on est saisi.
D’abord marqué par le paysage . C’est l’odeur mouillée de la terre, les rafales de vent, la boue des chemins, un horizon de bois, de haies vives, de paysages rincés d’averses. dans le village puis l’odeur de bière dans les estaminets, avec un comptoir des visages durcis par l’indifférence, la résignation. On dirait accoudées au bar , des bêtes rusées, un peu abruties devant un abreuvoir et qui ruminent sans doute un peu de pauvre luxure en lorgnant la serveuse.
Photo du film de Robert Bresson
Le curé parle d’un « étang d’eau croupissante », suggérant ainsi que cette paroisse s’enfonce spirituellement et se dissout. L’église la nuit, résonne de vent, de grondements, les portes grincent, et la nef ou la sacristie recèlent tant d’ombres qu’elle devient presque un décor de peur . On frôle le fantastique . Dans les cauchemars et insomnies du curé on devine que pourrait apparaître ce Diable qu’on rencontrait dans « sous le soleil de Satan » . dans ce texte, ni le Diable, ni le divin ne vont apparaître :cette fois le curé fait face à un ciel sans réponse, et que souvent, dans ses pires nuits d’angoisse, il croit vide ; il fait face à une absence . Notre curé avance et tâtonne dans une espèce d’obscurité de plus en plus profonde.d’autant que lorsqu’il rencontre ses paroissiens il avoue : « La paroles que je venais de prononcer me frappaient de stupeur.Elles étaient si loin de ma pensée, un quart d’heure plus tôt ! Et je sentais bien qu’elles étaient irréparables, que je devrais aller jusqu’au bout. « Bref, il ne sait pas adapter son discours à la personne qu’il a en face de lui et multiplie donc les gaffes. Au catéchisme, même malentendu. Les filles ne l’écoutant pas pouffent de rire avec des pensées frivoles. Les parents protestent contre ses décisions. « L’ impureté des enfants » le surprend . Une visite au comte ? « Visite hier au château qui s’est achevée en catastrophe ».Il avoue qu’il ne sait jamais répondre correctement aux questions posées.
Ses rencontres, au lieu de soigner les âmes en difficulté , d’apaiser, aboutissent à des malentendus et souvent à de cinglants échecs. Ce prêtre si disposé à écouter,mains ouvertes, homme de bonne volonté qui espère tant du dialogue avec ses ouailles , lui qui se veut d ‘écoute et de réconfort est renvoyé sans cesse à un monologue,ce sinistre miroir qui reflète ses maladresses met en évidence ses « audaces de timide » qui aboutissent à des catastrophes.
Le ratage le plus spectaculaire reste sa confrontation avec la Comtesse . La mort de son enfant l’a réduite au désespoir depuis des années. Et c’est au cours du difficile dialogue, si brutal,si farouche, si engagé, avec cette Comtesse que le curé confie ceci : ‘j’ai,depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux,la bouche,la voix….On dirait que l’ennemi dédaigne de rester caché devant un si chétif adversaire, vient me défier en face, rit de moi ». il reçoit même des lettres anonymes.
On pourrait donc penser que ses nuits lui permettent repos, pour reprendre force et confiance et santé. Souvent c’est un moment trouble de mauvais rêves ou de cauchemars. Il multiplie les nuits d’angoisse. « La dernière lampe du village vient de s’éteindre.Vent et pluie.
Même solitude,même silence. Et cette fois aucun espoir de forcer l’obstacle ou de le tourner. Il n’y a d’ailleurs pas d’obstacle. Rien. Dieu ! Je respire, l’aspisre la nuit, la nuit entre en moi par je ne sais quelle inconcevable, quelle inimaginable brèche de l’âme. Je suis moi même nuit. »
Et pourtant, dés qu’il approche de quelqu’un , souvent la personne est prête à se confier. Quand il rencontre l’habile et si protecteur curé de Torcy, il sait qu’il a devant lui une simplicité et une franchise « souveraines », un « faiseur de calme, de certitude, de paix » qui l’aide. Le docteur Delbende , athée lui , un ami qui combat à sa façon l’injustice,les malades les plus démunis, défend les humiliés, payant les dettes des plus pauvres du village et protégeant un braconnier alcoolique, (on le retrouve en majesté , en figure capitale, dans la « nouvelle histoire de Mouchette », ce braconnier..) .Le curé apprend beaucoup de ce genre de médecin apparemment misanthrope . Mais quand le docteur Delbende,chasseur, a été trouvé à la lisière du bois de Bazancourt,la tête fracassée, dans « un petit chemin creux,bordé de noisetiers » ,tué d’un coup de fusil qui fait songer à un suicide, alors curé déstabilisé s’interroge longuement,profondément, sur la médecine, la psychiatrie, la maladie, face à la religion( renvoyant sans doute à sa propre dépression Bernanos qui fut hanté par le suicide) .
Bernanos n’a jamais manqué de mettre en scène un face à face entre un prêtre et un médecin ou un psychiatre, cherchant à situer le point où l’âme humaine est dans la maladie, au sens médiavle ou dans la liberté d’ un combat avec le Mal.Où commencent la pure curiosité psychiatrique froide , avec les mécanismes névrotiques ? Où commence la définition bernanosienne de l’Enfer ? Le curé d’Ambricourt est confronté à ce dilemme face à la mort du Docteur Delbende.un des plus étonnants moments du roman.
Que lui reste-t-il comme arme dans son combat, à ce prêtre ? « Sa seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, dans la bouche, la voix »
Dans le roman « sous le soleil de Satan » on pouvait rencontrer le diable en personne sur une route de campagne et se battre ,mais dans « le journal d’un curé de campagne », celui qui écrit se bat dans un monde où le néant gagne. Le curé est pris dans des sables mouvants ; un vide l’aspire. Il ne cache pas que la prière est souvent d’un faible secours ou même une angoisse supplémentaire .
La transcendance est parfois balayée. On entre alors -et c’est la puissance du texte- dans une spirale des angoisses , et la position sans point d’équilibre du prêtre ; Il nous fait prendre la mesure de la déchristianisation moderne, qui est en train de gagner les sociétés modernes et le moindre village.
Le curé est confronté à une « grande glaciation ».Inconsolable solitude sur les dalles de la travée centrale, dans la sacristie avec ses murs nus, ou dans le cimetière. Et pourtant dans ses pires insomnies ,le prêtre garde une lumière spirituelle qui accompagne sa silhouette, ses tourments, ses naïvetés ou ses erreurs. »et il parle de « ce grain de poussière rougeoyant de la divine charité » au milieu de « l’insondable Nuit ».
Quel fut l’accueil du livre à l’époque ? En 1936, la critique et le public sont pour une fois unanimes. Plus d’un million d’exemplaires vendus, et un grand prix de l’Académie française le couronne. Les Goncourt ratent le roman au profit de Maxence van der Meersch, avec « L’empreinte de Dieu » . André Malraux a raison de noter l’héritage de Balzac dans la manière, l’écriture, la prose parfois étouffante , et il note aussi l’« influence si évidente de Dostoïevski. Dix ans plus tard les critiques littéraires placent le « journal » dans la liste des douze meilleurs romans du demi-siècle aux côtés de « Les Faux-monnayeurs », « Thérèse Desqueyroux » ou « Un amour de Swann » . Aujourd’hui « les faux monnayeurs » sont, à mon, sens illisblaes et en toc.
Extraits :Bernanos :« Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »
Quelles sont Les sources du roman ? L’enfance de Bernanos dans le pays d’Artois.Il faut savoir que l’exil de Bernanos aux îles Baléares n’a rien d’un séjour de vacances,mais d’un arrachement dans une période de grande pauvreté.
« Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente qui me fait ce que je suis, un romancier »
« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. ».
« Que serais-je, par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservation sociale, c’est-à-dire, en somme, de leur propre conservation ? Oh ! je n’accuse pas ces messieurs d’hypocrisie, je les crois sincères. Que de gens se prétendent attachés à l’ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien, rognés par l’usage, qu’ils justifient tout sans jamais remettre en question ? C’est une des plus incompréhensibles disgrâces de l’homme, qu’il doive confier ce qu’il a de plus précieux à quelque chose d’aussi instable, d’aussi plastique, hélas ! que le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier chaque fois l’instrument, l’adapter à sa propre serrure. On aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, forcer un peu, et, si le pêne joue, on n’en demande pas plus. J’admire les révolutionnaires, qui se donnent tant de mal pour faire sauter des murailles à la dynamite, alors que le trousseau de clefs des gens bien-pensants leur eût fourni de quoi entrer tranquillement par la porte sans réveiller personne. »
Pour qui voudrait en savoir davantage sur Bernanos, je crois que le mieux est de se procurer « la revue des » Lettres modernes », et surtout les « études bernanosiennes » N° 18, « Autour du journal d’un curé de campagne », textes réunis par Michel Estève.
C’est une de ces journées douces de septembre. Pas mal de villas ferment leurs volets .Les jardiniers jettent leurs râteaux et des branchages dans les camionnettes. Le ciel ouateux gris ressemble à un jour de neige. Il y a sur l’étendue des eaux un glacis de nacre et quelques clartés d’une nuance plus argentée. L’épais silence s’étend sur la baie . Des silhouettes de pêcheurs émergent, perdues dans un banc de sable vers l’île de Cézembre. En contre bas, l’ample mouvement des vagues apporte un curieux amas de feuillages épais avec des choses gluantes, amorphes, gélatineuses , errantes, méduses, couches d’algues , corps d’oiseaux morts . J’ai la sensation que l’ attraction terrestre se trouve légèrement déréglée comme si l’endroit, l’ estuaire et le grand large s’inclinait légèrement par rapport à l’horizon marin.
Un couple s’installe sur un banc pas loin, lui déplie un journal avec soin, et la femme dit en défroissant les manches de son imper : « Quand quelqu’un se tait,il devient beau ». Je regarde les vagues les unes aprés les autres et somnole flottant, sans but sans attributs, sans attente, plus aucun recel de sens,rien qu’un champ visuel intense,argenté, dans le contre jour . Est-ce une vie d’ avant la mort,chère Ondine ?est-ce ma nouvelle vie qui commence sur ce promontoire ?
Ondine ,c’est à toi que je m’adresse.
Il y a longtemps que tu tiens ton adorable petit chapeau de paille devant moi, les bras inertes, avec ta subtile coquetterie au coin des lèvres et un petit peu de sable qui reste sur ton ventre après ton long voyage. A chacun de mes réveils je reste persuadé que tu as dormi contre moi pour me protéger. Évidemment c’est faux.Les Ondine restent des heures dans la salle de bain à se remaquiller et à secouer le sable qui reste entre leurs doigts de pied . Elles ruissellent si longtemps dans leurs peignoirs. Chaque matin, avant de disparaître dans l’eau tu me chantonnes que tout ceci est une farce que je me donne et que je mens et tu ajoutes dans un rire : »Mais tu as rêvé,je ne suis pas là!! et puisque tu veux tout savoir , depuis que nous sommes nées, ma sœur et moi nous sommes restées vierges. »
Mais je sais que tu es là. Depuis si longtemps tu m’accompagnes. Un lundi d’orage,tu débouches une bouteille de Quincy et tu me guides sous les voûtes d’une église normande vers Dives-sur-mer, et tu te blottis à mes côtés, sans précaution, et sur un ton tranchant assez vulgaire, tu dis :
« Et maintenant, qu’est-ce que je te fais ? »
Ce n’est pas la première fois que tu m’entraînes là où je ne veux pas aller , ce n’est pas la première fois que tu te mêles de me protéger ou de me conseiller, avec ce mélange désagréable de familiarité et d’indifférence.Et ce regard d’eau qui me trouble quand tu me fixes ainsi… Et tu me dis : « Regarde cette île Cézembre, ce fut longtemps mon île ! elle est désormais légèrement plate, visitée par des connards de touristes qui effarouchent les oiseaux,tant d’hommes y ont péri sous les bombes, il n’y a pas si longtemps… disons.. 78 ans !.. » puis tu enfouis délicatement mes espadrilles dans le sable, c’est exactement ton genre de plaisanterie, de typiques plaisanteries de sœurs. . Près de notre banc une pie vient sautiller. Le couple âgé est parti.
Quand tu t’éloignes un instant dans l’allée et que tu t’approches vers les eaux plus sombres du large ,je respire .L’estuaire m’ envahit de sa lumière-jusqu’au vertige et parfois il m’arrive de tomber du banc,heureusement il n’y a personne, qu’un chien qui vient flairer ce corps. Au bout d’un quart d’heure j’ai peur que tu ne reviennes pas au rendez vous et que tu me laisses seul toute la soirée,une fois de plus.
Tu me dis : »Viens!Viens donc enfin !C’est à toi de venir !!Ce soir j’ai envie de t’embrasser sur la bouche. Une première fois,non ? »
Puis après un long silence : « Avec tes pensées solitaires tu n’es jamais parvenu quelque part !Tu gardes tes gestes,tes geste tristes d’enfant ! Secoue toi !!. «
Je ne réponds rien car je sais que tu me défies une fois de plus. J’observe les choses qui bougent au loin,au large, souvent un chalutier et son teuf-teuf régulier qui approche de l’écluse.
La balance des arbres sur le sentier forestier forme une masse pleine, rassurante, une voûte, un refuge , ces feuillages, destiné à me protéger de toi ou parfois t’accueillir. Ces eaux si belles où je ne veux pas aller.
Je m’en souviens, la première fois ,notre première rencontre , c’était en gare d’Angers, un jour de grande chaleur dans les années 80. Tu trimballais trop de valises et de sacs. Sans prévenir, tu me saisis la main sur le quai et court et tu tentes de me jeter sous l’autorail qui entre en gare. À onze heures et demie du matin, nous sortons enfin de la gare car tu voyageais sans billet et on t’a arrêté. A la terrasse de la brasserie « L’univers », nous commandons un plateau d’huîtres,deux bières. Surprise du maître d’hôtel qui nouait son nœud papillon devant un miroir . Tu remarques son beau gilet noir, ses cheveux mal taillés derrière les oreilles. » Trois douzaines d’huîtres ? Pour vous deux ? » répète-t-il. Il précise : « Le service n’est pas commencé mais je….je… » et il revient, étale une nappe en papier et des couvertstres lourds. Nous avons avons dévoré ces huîtres gloutonnement, sans parler, tandis qu’un groupe d’enfants vêtu de pèlerines bleues traversait l’avenue en chantant un chant religieux . Tu examinais le vieux vinaigre qui brunissait des fragments d’échalotes dans le saucier . Tu remarquas qu’une des fourchettes à huîtres avait les dents rouillées. Le soleil sur tes cuisses radieuses Ondine. Toi.Moi. Trop beau. Je fixais le reflet inquiétant de ton visage dans la vitre de cette brasserie sombre et vide et un peu crade. Des gens débarquèrent du train de Paris, ils parlaient trop fort tous ensemble en pénétrant dans un couloir dont le tapis usé faisait hôtel de passe. Tu as dit « elles sont infectes ces huîtres.. tout est infect..la table grasse et ce pain au léger goût de moisi… « Puis tu découvris que je te regardais dans la vitre noire « Pourquoi tu ne me regardes pas directement ? Il te faut des reflets ?
-Je me posais la question de savoir si je te regardais bien, toi, Ondine, ou a travers toi quelqu’un d’autre à cause du reflet.
-Tu mens ! Des notre première rencontre , tu mens, alors qu’on se connaît à peine..Tu mens !!! «
Elle posa sa serviette en papier. Le maître d’hôtel nous a demandé : «Ça s’est bien passé ?
-Magnifiquement, as-tu dit. Votre brasserie rend les gens meilleurs ! »
J’étais stupéfait.
On entendit alors le long crissement d’un TGV qui arrivait en gare tandis que le maître d’hôtel empilait nos assiettes,les chopes et le saucier sur un plateau.. Autres trains. Le maître d’hôtel nous a demandé plusieurs fois si nous souhaitions un dessert .Tu n’as pas répondu et moi non plus. Tu n’avais alors aucune intention de répondre à sa question ni aux miennes. Tu consultais ton portable. Je me souviens alors de cette invitation absurde , hideuse, de sauter par dessus le parapet, pour se laisser tomber tous deux sur le prochain TGV qui entrait en gare. . Ensuite tu m’as aidé à enfiler la manche de mon blouson puis tu as glissé ton bras si léger sous le mien. Je me suis senti mieux et en même temps bien vieux. Nous avons ainsi marché jusqu’au château et ses jardins. Tu avais l’air si rayonnante et moi je ne savais plus quoi faire de ta présence.
Après ce voyage tu exigeas de moi un abandon total, tu me ,poussas vers une plage venteuse et stérile où je ne pouvais plus me reconnaître pazrmi ces dunes, un lieu sans passé. Ton appel pressant pour une amnésie, pour que je me débarrasse des fausses ou vaseuses complications familiales, de tout ce bordel du passé, cet appel m’avait attiré par sa brutalité même. Tu m’as délivré d’ évènements personnels qui me hantaient .Tu m’ as aidé à ôter cette armure égotiste qui m’asphyxiait sans que je m’en rende compte. Tu répétais en riant : » Je vois que tu n’y comprends rien !..Laisse moi faire ! Colle toi à moi……. »
Ondine , crois moi,je comprenais très bien.
Je devais te céder l’oreiller et la plus grande part du lit, car tu me disait sans cesse : » Ce sont tes mauvaises relations qui ont tendance à diluer ta confiance dans la vie.Nous ne sommes pas des esclaves, ni toi ni moi, Viens plus prés de moi.»
Vint la saison de tes absences. C’était si soudain, je dépliais l’horaire des marées et je t’attendais jusqu’à la nuit. Tu disparaissais dans des villes en bord de mer, Trouville, Boulogne, Le Croisic , Langrune, n’importe quelle rue de ces villes ,n’importe quel magasin, cinéma désaffecté tu entrais. Tu séjournas au milieu d’un embouteillage à Cabourg un dimanche. Tu t’es endormie genoux contre le visage , dans un ces passages souterrains où les ivrognes pissent avec leurs chiens.
Je sus par une amie que tu avais fréquenté pas mal de piscines et tu exhibais tes seins radieux au milieu des hommes jeunes ; tu prenais ta revanche face aux femmes vieillies qui barbotaient dans le chlore. Les saisons passaient, et tu me laissas errant dans une foule du Midi ,le long des cabines de bain ; la barbarie joyeuse, rassasiée, des gens qui puent la sueur et la crème solaire me saoula..
Maintenant, je cherche un calme paysage d’eau en prenant un petit autocar toujours à moitié vide à la station Solidor .Paysage d’hiver, de ciel bas. Le minibus mène vers l’anse de Quelmer .Je descends. Du vent, du silence, des frissons d’herbes , des bernaches somnolent dans l’eau salée. Les jours raccourcissent, je sais que tu viendras.
Aujourd’hui ma fille Constance fête ses 31 ans. Pour son anniversaire j’ai décidé de l’emmener voir une pièce d’Harold Pinter, que j’aime« Une petite douleur » au théâtre Mouffetard, dans un bâtiment modeste au fond d’une courette. Je me réjouis de passer une soirée avec elle. Pour un père, une soirée avec sa fille aînée, c’est une fête. Et dans le métro, je me pose toujours la question : qu’est-ce qu’un père ? Suis-je devenu un père ?
Théâtre Mouffetard
Depuis les naissances de mes trois filles, je n’ai toujours pas la réponse. Que doit dire un père à ses filles? Est-ce que j’étais , est-ce que suis un bon père ? Ayant subi un père violent, et une mère souvent absente, je me suis efforcé d’être présent, mais surtout tolérant et attentif. J’ai tâtonné. Est-ce que cela a suffi ? J’en doute.
La seule chose que je sais c’est que ma complicité avec Constance repose sur des silences complices , des non -dits sur lequel flotte quelque chose de tendre et d’enjoué. Cependant, parfois, aussi, j’ai l’impression que mes paroles touchent du verre et que nos paroles complices dissimulent un sens beaucoup plus lourd . Beaucoup d’humour passe dans nos mails ou dans nos conversations téléphoniques, l’humour allège notre relation comme une bonne tasse de café. Le déballage familial n’a jamais été notre fort. Dés sa naissance, je ne savais pas comment m’y prendre, je n’avais pas pris de leçon pour ce nouveau rôle. Les pères qui proclament à la télé leur enthousiasme dans le couloir de la maternité me laissent perplexe.
J’étais terrorisé devant ce petit être écarlate et braillard avec des fesses minuscules curieusement fripées et violécées , j’osais à peine la prendre dans mes bras, persuadé que si je ne lui tenais maladroitement la tête, le bébé allait mourir dans la seconde.
Harold Pinter
Plus tard, je me souviens de scènes particulières Celle de l’école maternelle. J’emmenais Constance , elle me serrait une main trop molle très fort. On passait par un couloir carrelé avec des rangs de porte-manteaux auxquels étaient pendus alignés des petits vêtements colorés pour lilliputiens. comme si j’étais tombé sur une planète lointaine ou tout fonctionnait selon des règles que je ne connaissais pas.
Je me souviens:la cour de récréation. Un déferlement de cris et de bousculades, galopades,exclamations.Quand je lâchais le main de Constance pour la voir rejoindre un groupe j’avais peur qu’elle trébuche.
Autre scène. L’appartement est calme, je suis seul, Constance est à à l’école,en CE1, c’est le milieu de l’après midi. J ‘arrête de taper à la machine et regarde le cendrier bourré de mégots en équilibre sur le bras du fauteuil, puis je me glisse dans la chambre de ma fille ; j’ouvre le placard et je palpe les tissus rêches des pulls ou le velours doux d’un col de son manteau préféré vert bouteille avec des gros boutons noirs., C’est l’heure où il y a une flaque de soleil qui se pose sur l’oreiller de son lit, et je me demande à quoi elle peut bien rêver .Rêve-t-elle ? De quoi ? Je me souviens de la merveilleuse douceur la première fois où Constance découvrit des petits flocons de neige voltigeant dans le puits de la cour. La douceur aussi quand, après lui avoir raconté une histoire abracadabrante, qui fait un petit peu peur, j’éteins la petite lampe de chevet et je lui dépose un baiser sur son nez qu’elle plisse.
Autre scène. : c’est la tombée du soir, elle a onze ans , reste assise sur son petit lit Ikea, les jambes ballant, le regard fixe, sombre, elle est si concentrée que ses yeux agrandis fouillent dans on ne sait quel vide .Je m’approche d’elle, elle se décale. Enfermée, bouclée, cloîtrée , inaccessible. Je tente une deuxième approche, même écart. Elle ne veut pas de ma tendresse.
Je suis surpris, je fixe la courbe de ses bras frêles, stupéfait de sa capacité à se boucler sur elle-même. Je parle à son chien en peluche préféré ,Achille. Je blague avec lui, mais elle ne sort pas de son mutisme.Je quitte la chambre avec le sentiment d’une défaite.
De retour dans mon bureau, je guette la la fin du jour quand une pellicule sombre flotte dans les pièces et sur les meubles. Rien ne bouge dans l’appartement, il devient une chute lente vers l’obscurité. Et ce matin comme elle a refusé que je lui serre les brides de ses chaussures, j’essaie de l’imaginer adolescente. Deviendra-t -elle une grande fille rousse et sportive comme sa mère qui adore le ski ? Rien ne s’est passé ainsi.
Je la revois triomphante à 17 ans, au lycée jonglant avec le ballon de basket, dans la cour, au milieu de la mêlée, esquivant les obstacles .Elle a des ailes, elle cueille le ballon, flotte , court, évite, et le loge dans le panier. Net. Elle devient pendant un an, une vedette du lycée.
Les années passent . Constance est devenue une ado qui a pris l’habitude non pas de s’asseoir sur le canapé,mais de se jeter dedans, baskets délacées,bras en crois.. Elle adore lancer ses vêtements dans le panier à linge de la salle de bain comme si c’était un panier de basket. Devant un miroir grossissant elle redessine sans cesse ses sourcils avec un crayon et garde longtemps la bouche ouverte, sa vivacité enfantine a disparu au profit d’une gravité. .Pendant les week-ends elle émerge de sa torpeur vers midi.Elle n’embrasse plus, elle effleure la joue.Elle essaie plusieurs types de chignon. L’appartement est régulièrement envahi par sa bande de copines délurées, provocantes, malicieuses, elles pillent le frigo , s’entassent dans la salle de bain puis s’esquivent en claquant la porte d’entrée laissant une traînée joyeuse suspendue dans l’air du salon et une odeur sucrée de parfums mélangés.
J’entends encore leurs rires, leurs exclamations quand elles traversent la cour, ça laisse une curieuse queue de comète d’un temps évanoui qui reste figé en moi , buée de mélancolie quand j’y repense. C’était l’époque où j’essayais d’écrire sec, laconique, menaçant, blessant, à la manière d’Harold Pinter.
Harold Pinter
Ce fut aussi la saison des cachotteries et de bouderies ; les garçons se faufilaient vers sa chambre en douce. Tout devenait hypersensible, écorché . Dans nos dialogues il y avait d’invisibles tessons de bouteille. Je la regardais partir avec un jeune inconnu au profil maigre à la Cocteau aux cheveux soyeux et aux jeans déchirés, alors pendant quelques minutes l’air devenait blanc ; et en même temps, j’avais la certitude que je restais son refuge. Enfin je remue tout ça entre les stations de métro jusqu’à la station Monge.
Constance m’attend dans la courette mal éclairée du petit théâtre Mouffetard. Elle a la mine renfrognée,les yeux un peu rouges. Les poings dans les poches de sa parka. Je connais cette mine défaite des mauvais jours.
Je demandez:
-Qu’est-ce qu’il y a ?
-C’est rien…ça va passer.
On rejoint la file d’attente pour pénétrer dans la petite salle en pente.
La soirée fut morne. Les trois comédiens jouaient pesamment des dialogues légers. J’avais un peu honte d’avoir entraîné ma fille dans un spectacle banal c qui caricaturait mon auteur préféré. Je guettais parfois dans la pénombre le profil de ma fille comme on interroge une statue grecques dans un musée.
A la sortie, je lui propose de se rendre a la taverne « La Crète, » ou nous avions eu nos habitudes quand elle était toute petite.
Taverne La Crète
Rien n’avait changé. Je reconnus les murs avec pierres apparentes, la fresque brunâtre sur la gauche avec une crétoise dont la robe était formée de cuillères, et aussi les chaises rustiques, et aussi les boiseries sombres du côté du bar. Je retrouvais inchangé ce panneau poussiéreux sur lequel on avait punaisé des billets de banque anciens de tous les pays d’Europe.
En ôtant sa parka, Constance me dit :
– Tu te souviens des deux petits vieux qui jouaient des airs folkloriques grecs sur des instruments bizarres.J’adorais.
-Oui, c’était le vendredi et le samedi. Ils portaient des gilets rayés et avaient l’air complètement absents quand ils jouaient. L’un était penché sur son instrument comme s’il cherchait un insecte caché dans la caisse de résonance. Ils saluaient timidement quand les clients, aux tables, les applaudissaient. Enfant, Constance ,puis mes deux autres filles était fourrées derrière le bar. Le patron les laissait jouer , remplir des verres d’eau et planter des pailles comme si elles préparaient des cocktails.
Nous commandâmes deux agneaux à la crétoise et une demi de blanc résiné. Le personnel avait changé, sauf un vieux serveur voûté, avec une veste pleine de taches, et un ouvre-bouteille accroché à une poche. Il me reconnut.
-Alekos!! C’est Alekos !!!!…dit Constance.
C’était lui qui parlait avec un accent bizarre qui consistait à détacher les syllabes. Il nous recommandait toujours la truite à la crétoise en nous confiant le secret qu’il n’y avait jamais eu de truites en Crète. Lui même était originaire d’Héraklion et avait épousé une institutrice française. C’ était sa fierté. Il avait joué avec mes trois filles pendant tant de saisons. Je me souviens qu’il avait fait semblant de me gronder le jour où j’avais appuyé sur une petite cuillère posée sur une soucoupe pour la faire voler en l’air. Maintenant, c’était un vieillard qui marchait avec une étrange raideur en contournant des obstacles invisibles entre les tables. Quand nous bavardâmes sur le bon vieux temps, je remarquais ses mains avec de bizarres cloques violettes sous la peau et des veines apparentes. En nous écoutant, il déglutissait.
A la fin du repas il nous offrit des glaces.
Enfin, quand je sentis Constance plus détendue, je lui demandais :
-Alors pourquoi tu pleurais ?.. dans la cour du Théâtre?
– Je ne pleurais pas.
Il y eut un long silence. Elle regardait Alekos.
-Tu ne veux pas me parler ? tu veux qu’on parle d’autre chose ?..
Une odeur de brochettes venait de la cuisine. Je me sentais englouti par les nombreux souvenirs de mes filles dans cet endroit.
Enfin, Constance dit :
-Cet après -midi, en allant faire visiter un appartement ,je suis passé devant mon vieux lycée. La façade n’a pas changé. J’étais dans ma voiture,j’attendais le client. J’observais le trottoir en face, je n’étais pas venue depuis au moins sept huit ans Les fenêtres et leurs briquettes avaient toujours le même air ancien, années trente. Il y avait une classe de filles qui revenait de la piscine . Elles chahutaient avec leurs sacs de sports devant le portail.Elle allumaient des clopes, se bousculaient.
-Et ?..
– Elles avaient l’air si légères, si libres, si dégagée.. elles étaient dans une bulle d’allégresse.,je me suis dit à ce moment là que j’avais définitivement quitté ma jeunesse ou plutôt, c’était ma jeunesse qui m’avait quitté sans que je m’en aperçoive. Ma jeunesse.Elle est ou ?… Ces filles légères chahutaient et blaguaient. Jamais je ne pourrai blaguer et chahuter comme ça.
Je lui emplis son verre de blanc résiné.
-Et puis ? Demandai-je.
– Je me souviens, je jonglais avec le ballon, je mettais autant de paniers que je voulais, j’étais en apesanteur, je me sentais si légère à cette époque, je faisais gagner mon équipe,je n’étais jamais essoufflée.
Elle remuait la petite cuillère dans sa tasse de café vide pour écraser le sucre fondu.
-Un soir tu es venu me voir jouer , un seul soir, j’étais si heureuse.
C’est intéressant le rôle de l’exubérante et généreuse Madame Ancelot dans un des pires moments de la vie de Stendhal .Nous sommes en 1827. Année difficile pour lui , car les états autrichiens , et Monsieur de Metternich détestent ce voltairien bonapartiste , ils l’ expulsent d’Italie .Retour à Paris en 1828, avec encore le cœur glacé de son amour si malheureux avec la milanaise Mathilde Dembowski. Il n‘a pas d’argent, et pas le moral, il dessine sans cesse des pistolets dans les marges ses carnets ce qui veut dire « pensées de suicide ». Il a peur de vieillir et donc rédige des testaments un peu idiots car il n’a pas grand-chose à léguer à part quelques paires de bottes. Il note peu de choses dans son journal. Paris lui paraît laid.Il passe ses soirées dans les salons, le dimanche chez M. de Tracy, le mercredi chez le baron Gerard, et le mardi il se rend chez Mme Ancelot, qu’il a connu en 1825. Mme Ancelot est l’épouse du poète et dramaturge fade Arsène Ancelot. C’est un salon de bon ton, qui rassemble ce que déteste Stendhal : des dévots, des royalistes, et légitimistes de tous poils. Mais surtout, le salon est un tremplin pour se faire élire à l’académie française(ce qui n’intéresse pas Stendhal) . Dans ce salon on y rencontre Chateaubriand, Cuvier, l’actrice Rachel, et surtout il retrouve son vieil ami, son compagnon Adolphe de Mareste, homme plein d’esprit, moqueur, rigoureux ,positif, fidèle et qui surtout l’initie à la politique. C’est lui qui tenait Stendhal au courant de la vie parisienne, par de multiples lettres, quand ce dernier vivait exalté à Milan. C’est lui qui ramène un peu Stendhal sur terre quand ses amours et ses idées politiques l’égarent vers de pures chimères. Il est à noter que la correspondance Mareste-Stendhal, est excellente,c’est le Réaliste Mareste politique contre le Romantique fougueux italianisant Henry Beyle.
Alfred de Musset dessine Stendhal dansant dans une auberge des bords du Rhône
Le paradoxe de Stendhal , c’est qu’il tient à fréquenter ceux qu’il n’aime pas, pour les séduire ou les choquer. enfin, il DOIT se faire remarquer d’une manière ou d’une autre. Et même dans un salon où ses idées politiques triomphent, comme celui de Tracy, salon de l’opposition libérale dont il est proche, il ne peut s’empêcher de multiplier les paradoxes. Pour Stendhal , opposants comme partisans il les considère tous comme trop mous. Il me fait penser à notre Jean-Luc Mélenchon l’ Insoumis pénétrant dans un salon occupé par des Jean d’Ormesson. . Radical, extrémiste, Stendhal affirme à son ami Mareste que « rien ne vaut les bonnes injures »… .
Revenons à Madame Ancelot.
Elle avait lu et aimé « De l’amour » ,ce curieux traité du sentiment amoureux, dans lequel Stendhal classe les sentiments avec le soin minutieux d’un herboriste .c’est dans cet essai qu’il développe la théorie de la « cristallisation », devenue célèbre, en affirmant que l’imagination qui s’emballe transfigure l’être aimé et le pare de toutes les vertus ,le rend unique, et l’illumine comme on décore un sapin de noël avec des guirlandes lumineuses. Virginie Ancelot était assez belle, bien en chair , gaie, un peu naïve, généreuse. Elle tenait beaucoup à avoir cet original dans son salon pour pimenter la soirée.
Se sentant protégé par cette femme, Stendhal ne se prive pas d ‘en abuser. Il multiplie les numéros de bouffon , va parfois jusqu’au grotesque. Un soir ,parmi les beaux académiciens, il se déguise en paysan, avec un bonnet de coton, parle mal avec un accent terroir et se fait passer pour « César Bombet, fournisseur aux armées ». il se conduit comme un vrai plouc. D’après les témoins de ce soir-là, il s’abandonne et improvise un monologue hilarant, et jouant à merveille le rôle de « paysan du Danube » obtus , réussissant le numéro du crétin satisfait parmi ces académiciens ou candidats conformistes .Ne jamais oublier que Stendhal s’est toujours cru un homme de théâtre et rêvait de devenir le Molière de sa génération.
Dans la journée, donc, Stendhal toujours en proie à des coups de déprime, cherche un emploi, le soir il court les salons. Son impertinence, ses blagues douteuses (surtout après minuit et pas mal de punchs) ses saillies, ses sarcasmes, ses paradoxes, ses histoires lestes, amusent quelques-uns mais choquent les autres.
Le fin Stendhalien Michel Crouzet dans sa biographie « Stendhal ou Monsieur moi même »note avec finesse : « « A Paris ,il était tout de même toujours mal à l’aise ; guindé ou trop vif. Il n’avait pas de semblables, il n’était jamais lié .Il attirait et repoussait ; partout où il est passé il a laissé ce sillage de scandales(…)Les tristes et les ennuyeux étaient ses ennemis naturels et ses victimes ; cela faisait beaucoup de monde. Il ne leur passait rien et ne cédait à personne. »
Il passe à la moulinette de ses sarcasmes les auteurs à la mode, les pièces de théâtre à succès, les poètes « pour femmes de chambre ».Il est péremptoire, insolent, versatile , fier de ses formules. Il voit des sots partout. Virginie Ancelot aime cet extravagant car elle devine les peines de cœur. A38 ans, elle n’avait plus -selon les témoins- tout à fait la grâce qui l’avait rendu très désirable quelques années auparavant. Stendhal lui trouvait « une belle gorge » et cette punaise de Mérimée parlait des « calebasses sur la poitrine ».
Chaque mardi, elle supportait avec bonne humeur dans son salon ce bonimenteur de Stendhal alors que ses traits d’esprit blessaient ou choquaient certains invités de marque. Par exemple Stendhal se moquait régulièrement de Victor Hugo. Virginie lu écrivit des lettres pour demander à son invité turbulent de cesser ce jeu de massacre qui risquait de vider son salon.
Esquisses parisiennes” by Henri Monnier
C’est chez madame Ancelot que Stendhal fit a connaissance du très intelligent et fidèle Victor Jacquemont, qu’il fréquenta Sutton Sharpe. Ils devaient tous jouer un rôle important dans la vie de Stendhal.
A noter aussi que l’année suivante, Stendhal complètement épris d’Alberte de Rubempré, mais qui n’arrivait pas à ses fins, eut l’idée de provoquer la jalousie de cette Alberte .Il se mit alors à faire la cour à Mme Ancelot. Celle-ci, surprise, troublée de cette attention si soudaine, flattée sans doute, ne comprit pas non plus la volte-face si soudaine de Stendhal qui l’abandonna aussi soudainement, car son stratagème avait en partie réussi. Stendhal -c’est son côté comte Mosca – s’était servi d’elle cruellement. Bien que choquée, madame Ancelot ne lui en tint pas rigueur . Les deux restèrent amis jusqu’à la mort de Stendhal. Elle vécut longtemps et écrivit des romans.
Manuscrit de Stendhal avec dessin
Je ne résiste pas à donner un extrait d’une lettre du premier janvier 1831, alors qu’il s’ennuie à Trieste .N’oublions pas que « Le Rouge et le Noir » est paru n mois et demi plus tôt.
Stendhal écrit à Mme Ancelot :
»Hélas, Madame, je meurs d’ennui et de froid. (..) Je ne sais si je resterai. Je ne lis que « La Quotidienne » et « La Gazette ». Ce régime me rend maigre. »
Puis il fait une allusion à son comportement à Paris, dans son salon, sous forme de remords : » Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m’était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. . Je suis moral et vrai comme Télémaque. Aussi l’on me respecte. Grand Dieu, quel plat siècle. Et bien digne de tout l’ennui qu’il ressent et qu’il transpire. Je touche ici à la barbarie. J’ai loué une petite maison de campagne qui a six pièces grandes, à elle six comme votre chambre à coucher. Elles n’ ont d’agréable que cette ressemblance. Là, je vis au milieu de paysans qui ne connaissent qu’une religion, celle de l’argent.»
Enfin, ces dernières phrases qui laissent vraiment rêveur : »Je n’ai su qu’il y a huit jours l’apparition du Rouge(son roman « Le Rouge et le Noir » ) . Dites-moi bonnement tout le mal que vous pensez de ce plat ouvrage, non conforme aux règles académiques, et, malgré cela, peut-être ennuyeux. Écrivez moi une fois par mois. »
Il signe sa lettre « Champagne ».
Il quittera Trieste le 31 mars, chassé par Metternich, pour le port de Civita-Vecchia, où il s’ennuiera, consul, à comptabiliser les arrivées et départs des bateaux, entouré de mouchards dans ces états du Vatican qui ont des dossiers contre lui et connaissent parfaitement sa haine des dévots et son enthousiasme déplacé pour Napoléon.