La joie

La marée monte. Elle ruisselle dès le matin sur les rochers face à la maison. Des mouettes dessinent de larges cercles sur les toits de la presqu’île avant de fondre sur une mince bande de sable. Pendant ces vacances bretonnes, j’aurais pu ,dans cette profusion de fleurs, de terrasses, d’îles dire tout ce à quoi j’ aspirais . Etre grand écrivain carrément, Chateaubriand ou rien? Non Le Clézio ! Arpenter les villes modernes et cubiques maudites ou Harold Pinter! Et exhiber les plaies des relations s entre frères humains . Quel écrivain n’a songé au tac-tac-tac-tac de sa machine à écrire pour modifier le monde?

Mais non, je regarde jouer mes deux filles,Camille et Clémence.

Une certaine intensité de vie, un matin de juin en Bretagne, va bien avec l’espoir de changer un peu la vie de ma génération. Mais non, les filles courent dans l’eau, rient, s’aspergent, puis vont longtemps se pencher sur quelques laisses d’eau qui miroitent pour y attraper des crevettes ou des crabes minuscules. Ça peut durer des heures leur avidité et leur patience de petites gamines pêcheuses penchées sur une flaque d’eau , ça rassure ça enchante même.

Un tel accord entre ce paysage, le midi de ma vie et ces fillettes, suffit. De la terrasse, qui domine la baie de Paimpol le ruissellement d’eau devient gargouillis .Deux barques pourrissent sur des algues couvertes de mouches. Les toits d’ardoise brillent, ternissent, brillent à nouveau ; à onze heures, quand je m’assois pour lire le journal les lattes de bois du banc sont déjà tièdes. Soudain un coup de vent, les glycines essorées par les rafales puis le silence, l’immobilité, le recueillement ,des mouvements si légers dans les feuillages comme une dilatation imperceptible du monde du jardin, les raisons d’être là, la lumière de la vie, tous les mouvements secrets du quartier sont perceptibles .

Dans ce pays breton, on se dit que le temps est toujours comme il faut, parce qu’il change ce bleu profond envahi soudain de nuages trop lourds et trop grands , et qu’après un coup de vent on revit .Je sais bien qu’il y a aussi, caché sous ces heures de soleil, dans la profusion de fleurs, de haies, de criques sableuses, le chant plus sombre, qui ,tenace, me revient, me hante et me demande -ou exige- de faire quelque chose de ma vie .

« Ta génération doit changer le monde, » me répètent Sartre et Camus et quelques autres. Ces sournois et lancinants rappels de ma conscience agissent comme des écorchures, des blessures qui petit à petit s’infectent, pour me rappeler avec insistance que je ne peux me contenter de faire la planche entre ciel et eau et une manière si tendre de tamponner le nez d’une de mes filles qui saigne fréquemment. Ça ne devrait pas me suffire, ces jeux, ces blagues, ces moments de silence complices avec mes filles, la visite des hêtraies, flâner sur les chemins de douaniers entre troupeaux de chèvres et murmures dormeurs de la mer. Est-ce que je peux vraiment me borner à écouter les musiques d’un été engourdi, le saccage sonore des oiseaux dans des noisetiers proches, la torpeur des siestes sur un dessus de lit à fleurettes , la molle profusion de coups de vents, les claquements des volets contre le mur, ou les talons d’une voisine curieuse qui monte à l’étage .
Oui. La célébration pure et simple me convient, elle me porte, elle ressemble à une fête renouvelée d’heures légères, saturée de visages et de lumières différentes. Et je l’avoue, dans mon fatras de souvenirs des années passées, si fugitives, bazardées, parties au loin de cette Terre, cette célébration enfantine emporte tout et me suffit. Oui, c’est l’été et sa lumière radieuse, la joie qui s’éparpille dans l’eau que sondent deux petites filles jusqu’au soir. Je dors encore dedans, dans cette joie, quarante années plus tard. Mes filles pêchent toujours les pieds dans l’eau et poussent des petits cris .

Sollers en sa deuxième vie

Sollers , écrire désormais : » Écrivain français, né le 28 novembre 1936 à Talence (Gironde) et mort le 5 mai 2023 à Paris. »  Philippe Sollers est mort il y a presque un an donc. On publie en mars 2024 ce texte ultime et posthume »La deuxième vie ».C’est court,46 pages. Il écrit à l’encre bleue, au stylo, dans la proximité de sa mort, il le fait avec précision, élégance, densité, raffinement.Le lecteur est saisi par l ‘étrange zone de calme qui rayonne et on se laisse entraîner par ces phrases qui ont l’air des naître par temps doux. Équilibre et sérénité . Qu’est-ce donc que cette  « Deuxième Vie » ?

« Je n’ai pas été un bon saint lors de ma première vie, mais j’en suis un très convenable dans ma Deuxième. » Ce qui frappe de prime abord dans ce texte c’est qu’il y a à la fois un détachement dans le ton et une secrète fièvre masquée , une passion cachée pour collectionner quelques « épiphanies » de sa vie, ses amours, ses années Venise. Ce récit écrit à l’ombre , sur fonds de néant , scintille comme une curieuse matinée, entre soleil voilé et brouillard, une lumière de lagune ; c’est la beauté si peu raisonnable du texte, son énergie, sa fraîcheur, comme quelqu’un qui pénétrerait dans un nuage blanc. On retrouve le Sollers du «  Cœur absolu », de « Studio », de « trésor d’amour »(sur Stendhal),de « Passion fixe », de « Portrait du joueur », ces livres-journaux intimes mélange d’impertinence, de sociologie griffue pour se moquer des français, de la biologie, du conformisme des journaux, et cette franche rigolade qui le prenait pour raconter ces livres d’élevage dont l’époque faisait la promotion dans ses suppléments littéraires .

Dans « La deuxième vie » -avec postface de Julia Kristeva- Sollers reste adossé à l’enfant qu’il fut, adossé à sa sœur aimée, à Bordeaux, guettant en curieux cette humanité terrestre « en phase terminale ».Bien sûr, adossé à deux femmes aimées, adossé aussi à la Bible, c’est évident. Rien de solennel ni de pompeux. La vie devenue un rêve fugitif. Il y a même pas mal de paragraphes enjoués sur le train du monde actuel comme il va,mais vu de Sirius ou d’une chambre silence aux rideaux tirés où l’auteur semble au chevet de lui-même.

L’observateur social ,très Flaubert révisé Sollers, se délecte de la bêtise du Nouveau Siècle. Sollers reste toujours toujours amusé par le cirque littéraire parisien , et précisément, dans ce livre, par l ‘ascension divine d’Annie Ernaux qui « venge sa race » avec un Nobel , et ,bien sûr, le cas Houellebecq dont il dit : »Il va donc continuer à décrire l’effondrement du sexe français ,pour le plus grand bonheur de la presse internationale, qui ne s’attendait pas à un tel cadeau » sa raison ‘être.

On ne peut qu’être saisi par ce mélange d’alacrité, de sérénité sans fleurs, d’impertinence théologique qui imprègne les phrases.

On notera aussi : buissonnier, et une harmonie nouvelle qui pénètre loin.Enfantin, oui, avec, au passage, une idée matinale, l’ éveil passionné d’un nouveau printemps (nous sommes en Mai) une curiosité pour des choses lointaines et oubliées de sa jeuensse .Certains paragraphes, dans leur brièveté , accueillent l’univers avec la simplicité limpide d’un verre d’eau. Aux portes de la mort, il voit le jour naissant sur le Grand Canal »fenêtre ouverte sur les Zattere. » 

Pour la teinte froide du texte il subsiste quelque chose des nuits au cours desquelles il a rédigé ces pages. Pour les teintes chaudes , ; on voit« Les objets, en état d’apesanteur, deviennent familiers.Je suis enfin, arrivé là où je devais aller,les indicateurs le signalent. »

Et aussi : « J’ai été ce fantôme heureux en train de toucher spasmodiquement du bois pour me rappeler qu’il s’agissait bien de ma vie réelle. »

Pour finir, après cette émotion de lecture, avec ce sentiment que monte la marée, une fois de plus, avec nos vivants et nos morts mélangés, un souvenir personnel . Je le rencontrais parfois au petit déjeuner dans une brasserie du boulevard de Port-Royal,au milieu d’une pile de journaux achetée au kiosque voisin. Deux moments :quand il sortit de son portefeuille une petite photo carrée -du noir et blanc- un peu abîmée d’une petite fille assez belle avec regard sombre, dont il me dit que c’était la sœur de Picasso.On la connaissait peu,lui l’avait retrouvée, et c’était toute une gentillesse innocente dans ce geste. Avoir retrouvé ce fin visage mélancolique le rendait joyeux .

Un autre matin, il sortit d’une de ses poches, une reproduction d’un bouquet de violettes peint par Manet. Je dépose donc ce bouquet de violettes sur sa tombe.

Drieu et son « Feu Follet », un examen de conscience percutant

« Je jette en arrière, sur les autres comme sur moi , un regard plus dédaigneux que charitable »

« Le Feu follet » est un roman de Pierre Drieu la Rochelle publié en 1931.On sait que le héros ,Alain, doit beaucoup à la personnalité et au destin de l’écrivain Jacques Rigaut, ami dadaïste de Drieu qui s’est suicidé le 6 novembre 1929: »je répands de l’encre sur la tombe d’un ami » écrit Drieu dans « l ‘Adieu à Gonzague ».

Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches, ils passaient des vacances ensemble au Pays Basque , et le suicide a bouleversé Drieu comme s’il perdait un frère: « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929,la veille de l’enterrement.

Drieu nourrit donc son récit des épisodes de la vie de Rigaut :mariage avec une riche américaine, obsession de l’argent, dandysme intellectuel, masochisme baudelairien.

Si récit exprime la déception des soldats « démobilisés » de la Grande Guerre (lire « Fond de cantine« ) et le traumatisme de cette génération (exprimé aussi par l’Aurélien » de Louis Aragon il prend la forme parfaite d’une crise intime de quelques heures qui s’achève par la mort, ce qui fait ressembler le texte à une tragédie classique par son unité de lieu et d’action.

Maurice Ronet

Alain , comme Rigaut, est fasciné par les riches américaines , les fins de journée dans les bars chics , les nuits par étapes dans les dancings, les taxis en maraude  .Il franchit les cercles de solitude dans la fumée , des gens qu’on connaît vaguement, qui entrent et sortent de votre vie, se séparent, se retrouvent, cherchent quelqu’un d’autre. C’est un ballet de noctambule avec une sentimentalité masochiste, et des bribes de souvenirs qui sont des fragments d’un miroir cassé. Nul attendrissement , c’est coupant comme du verre et glacial, une vie de cendriers pleins et de moments vides.

L’auteur a le talent de nous murmurer cette confession ultime avec des phrases qui cherchent à prendre forme dans la bouche d’un Alain fatigué par le quatrième whisky, la vie en biais, les ruptures, les femmes quittées, les amis enlisés dans le conformisme; un tiroir empli de belles chemises finiront dans des draps froissés et une Lydia qui signe un chèque. Au fond, Alain cherche une idée de lui-même acceptable , elle reste introuvable.

Maurice Ronet dans le film de Louis Malle

Quand on relit « Le feu follet » , ou quand on revoit le beau film de Louis Malle magnifiquement adapté,en 1963, avec Maurice Ronet dans le rôle d’Alain, on se dit que Drieu a été notre Scott Fitzgerald, tous deux morts à quatre ans de distance. Tenue classique de la prose, ligne si nette d’un récit sobre, psychologie étudiée au rasoir,discipline de récit, exactitude des dialogues (avec leur non-dit) de ces soldats qui ont échappé à la boucherie de 14-18, et qui errent dans la vie civile comme les fantômes avec encore un peu de boue des tranchées sur leurs manches. . Scott Fitzgerald et Drieu ont eu le même sentiment d’une vie qui tombe et ne rebondit pas. Les deux écrivains l’expriment de manière lumineuse., les deux fréquentent les cliniques, les deux subissent les années folles comme une fièvre qui tourne mal, ,les deux analysent cette « touche de désastre », les deux , fréquentent leurs contemporains dans une curieux sentiment d’ infiniment lointain, comme s’ils les écoutaient dans un vague brouillard.L’alcool se mélange à de la lucidité. Et curieusement, les deux font part de leurs difficultés d’écrire au moment même où ils expriment cette difficulté avec des phrases impeccables !

Scott Fitzgerald

Prenons le début du récit de Drieu . Un couple dans un lit dans un hôtel de passe saisi au moment de la fin d’un orgasme décevant. le roman s’ouvre dans tous les sens du mot par une  » débandade », celle de la chair et celle de l’esprit.L’écrivain trouve la phrase magique :

»Pour lui, la sensation avait glissé, une fois de plus insaisissable, comme une couleuvre entre deux cailloux. » . Comme souvent chez Drieu , les gestes et les mots se nimbent d’une tendresse inattendue, venue des personnages féminins. Lydia dit à Alain :

 »Je suis content, Alain, de vous avoir revu, un instant, seul ».

L’impuissance d’Alain est charnelle bien sûr, mais cette défaillance englobe une impuissance souveraine, ontologique.Les femmes du monde,généreuses mais mal prises ,ne suffisent pas à le retenir dans sa chute. «Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle dit à Alain l’une de ses maîtresses, Lydia, sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi» .Pourtant elles le quitteront pour d’autres hommes.

Le récit nous fait vivre ses dernières quarante-huit heures après avoir pris la décision définitive de se suicider. Avant, il se rend à la banque toucher un chèque remis par Lydia, puis décide de retourner à Paris pour revoir une dernière fois ses anciens compagnons de débauche. Chemin de croix. La jeunesse s’est flétrie, les anciens amis deviennent des inconnus que l’eau de la Seine et le temps qui passe, a rendu flous.

Alain reste un grand adolescent mélancolique, défait avant l’âge, cyniquement léger, -c’est son charme et sa limite – en route vers le néant, comme un jeune officier qui monte au Front .On notera d’ailleurs que la génération des « Hussards », de Nimier à Blondin en passant par Déon ou le jeune François Nourissier, a beaucoup emprunté au vestiaire de Drieu et aux fêlures romantiques de Scott. Alain , reflet d’une génération de démobilisés que le retour à la vie civile a dégoûté plaira à ceux qui sont démobilisés de la seconde guerre mondiale. Cycle éternel? Alain traverse donc Paris en taxi, un peu comme les cercles d’un enfer mondain ou la visite en spirale des paradis artificiels. Il passe d’un endroit à l’autre sans trouver un point d’appui. La nuit tombera ,définitive, à, l’aube. La confession tragique sera réussie littérairement et c’est le meilleur de Drieu qu’on a là.

Par certains côtés Alan Leroy ressemble à ce Frédéric Moreau de » l’Education sentimentale » de Flaubert. Ici éducation sentimentale tourne à la fin de partie. Ce n’est pas à un roman de formation qu’on assiste, c’est à une destruction en accéléré, une faillite d’homme pressé, un poème sur les séductions de la mort comme une délivrance qui permettrait on ne sait quel rachat .

Comme Frederic Moreau , Alain se révèle un aboulique lucide, un désespéré au regard sec, un errant élégant au pauvre sourire en train de se défaire, un lucide paralysé, capable de auto-analyse bien davantage que Frederic Moreau. Les salons de drogue chez les deux écrivains, évoquent un parfum de passé évanoui et d’impalpable mélancolie .

Précisons enfin qu’en parlant de suicide, Drieu a méthodiquement multiplié les brouillons de son suicide définitif, comme s’il voulait au fond retrouver une page blanche au bord du gouffre.

*** Extrait du « Feu follet »

« Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.

-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.

-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur »

Le jugement d’Angelo Rinaldi sur Drieu La Rochelle:

« L’erreur aura été l’inséparable compagne de Drieu et, quand on examine le parcours en zigzags de ce dandy qui n’a que trop bien réussi à déplaire, on découvre l’itinéraire d’un homme quia cherché le cul-de-sac, la voie sans issue, le mur contre lequel on vous colle, aussi obstinément que certains la sortie au soleil.

Les procureurs perdent leur temps à accabler cet accusé qui supplie les juges de frapper fort et qui, pour plus de sûreté,; choisit de se faire justice lui même .Personne ne dira de lui autant de mal qu’il en a dit, la plume à la main, , et ne le fustigera plus durement qu’il ne s’est fustigé. Son œuvre , aux réussites inégales, n’est que le ressassement du dégoût né d’un perpétuel examen de conscience effectué avec cette honnêteté meurtrière qui, d’ailleurs, fausse la balance dans la même mesure que l’aveuglement. Car ce sont toujours les généreux qui parlent de leur avarice, les courageux, de leur lâcheté .Drieu , qui se détestait avec application, et qui, à travers sa personne haïssait également son milieu d’origine , ne s’est rien pardonné. Et, comme il s’est trompé en tout , doutant à l’extrême de son talent, il n’a pas vu davantage qu’il avait fondé la confession moderne et notre romantisme sec. Que, dans la mise à nu de l’âme et de l’inavouable ,précédant Michel Leiris, il venait immédiatement après Rousseau. »

Angelo Rinaldi, in lExpress 31 Juillet 1978.

La folie du premier livre…

La détresse, l’écœurement, la nausée, la colère, fermentent et claquent en phrases maigres, dans « Les armoires vides ». Ce livre accusateur, ce livre réquisitoire, est le premier récit d’Annie Ernaux écrit en 1974, ( année où Jean Daniel fonde « Le Nouvel Observateur ») par une prof de lettres de 34 ans. Ce récit rageur – qui résume une jeunesse bancale et une adolescence humiliée- s’ouvre et s’ achève par un tuyau enfoncé dans le ventre au cours d’un avortement subi en 1964 chez une faiseuse d’anges. Denise Lesur, l’héroïne du roman, se remémore son enfance et surtout son adolescence . L’étriqué et le gris d’une époque ( guerre d’Algérie, gaullisme, poujadisme) ressurgit, à vif.

Le choix de situer entièrement l’action du livre dans l’attente de l’expulsion du fœtus avorté accentue le noir de cette confession.

Annie Ernaux l’exprime dès la deuxième page «  Il n’y a rien pour moi là dedans sur ma situation,pas un passage pour décrire ce que je sens maintenant,m’aider à passer mes sales moments. «  .Annie Ernaux balaie toute sensiblerie.Phrases sèches.

Le thème central du livre reste la honte. Honte d’être une fille de bistrotiers parmi les jolies lycéennes pomponnées. L’étudiante cultivée nourrie de Camus ,de Lamartine, de Voltaire, de Sartre, se sent affreusement et définitivement séparée et surtout un peu dégoûtée par ses parents incultes qui se coltinent des casiers à bouteille derrière le comptoir et écoutent, « Reine d’un jour » extatiques .

Oui, la Culture sépare. Denise est devenue l’inconnue dans la maison. « J’ai été coupée en deux ».Effectivement ,en poursuivant ses études de Lettres jusqu’à l’Agreg, Denise se coupe de son milieu social. Sa toute fraîche culture universitaire la sépare de son enfance qu’elle ne ressentait pas comme sordide quand elle était à l’école primaire. Son milieu ouvrier lui paraissait naturel ,il devient ringard et repoussant. C’est au lycée « bourgeois » que tout bascule et qu’elle comprend la le cloisonnement entre les classes sociales et sa cruauté. Elle hésitera ,plus tard, a présenter sa mère, son tablier et son torchon, à ses petits amis.

Denise l ‘étudiante , à table, a honte de ces deux là, ces parents qui « saucent le jus  » dans leur assiette .Elle ne parle plus leur langue . « Le vrai langage, c’est chez moi que je l’entendais, le pinard, la bidoche, se faire baiser,la vieille carne, dis boujou ma petite besotte. »

Elle a honte honte du café-épicerie , du picrate ,des Pernod, des rincettes, de l’évier sale, des gestes dégoûtants des ivrognes, braguette ouverte, qui traversent la courette pour aller se soulager.

Elle comprend aussi les décennies d’ humiliations que ses parents ont subi, pauvre couple derrière le comptoir obligé d’écouter tard le soir les propos avinés et salaces des clients avec « leur odeur de canadienne mouillée » . Irrécusable réquisitoire : « J’ai l’impression que je ne pourrai plus revenir en arrière, que j’avance, ruisselante de littérature ,d’anglais et de latin, et eux, ils tournent en rond dans leur petit boui-boui, ils sont contents, pas besoin de remords, ils ont tout fait pour moi. »

On ferme le récit en se disant  quel nettoyage à sec. Il y a du Jules Renard et du Hervé Bazin dans ce texte rugueux, teigneux, furieux, chaviré

Certaines pages sont jetées sur le papier comme cette eau de Javel utilisée par la mère pour nettoyer les seaux hygiéniques au fond de la cour.

Il est évident, à relire ce texte, qu’il fut écrit dans un élan cathartique ultra violent. Le livre frémit de colère rétrospective.

Pourquoi est-ce que je reviens sur le cas Annie Ernaux ? Parce que j’y ai des raisons personnelles et objectives.Il me touche de prés.

Nous sommes de la même génération, à trois ans prés. Elle est née en 40, moi en 43. Comme elle, j’ai subi la Normandie d’aprés-guerre, de ruines, de privations, de souvenirs du Débarquement avec ce que cela comporte d’ambiguïtés face à ces Alliés qui avaient pulvérisé nos villes et tué des habvitants,moi à Caen, elle entre Le Havre et Rouen.

Comme elle, mes parents étaient commerçants ,come elle j’ai fait des études de Lettres, comme elle j’ai subi l’étouffoir Gaulliste et vécu mal l’algerie, les copains dans les Aures .Comme elle , j’ai découvert Sagan, Camus, Malraux et Sartre,comme elle j’ai entendu les noms de Soustelle, Gaillard, Mendès France et j’ai connu le « café bouillu » et arrosé des comptoirs normands. Comme elle j’ai écouté Only You au Juke Box du Central Bar. Comme elle, dans la sexualité je suis resté hésitant, maladroit, enfiévré, décalé, confus, empêtré. et comme elle j’ai vu l’effroi des avortements clandestins. Comme elle j’ai découvert la littérature avec la même ferveur , ouvrir un livre s’était une escapade. C’est curieux comme nos deux jeunesses dans des villes normandes s’inscrivent sous le sceau de la tristesse et de la déception, spécialité flaubertienne. Madame Bovary ,jamais loin..

Vivre, à cette époque, sur les bords de la Seine, ou de l’Orne, c’était être déçu. J’ai découvert comme elle le versant sombre, maudit, étriqué d’une société -sous influence catholique- qui veut surveiller et punir ses jeunes dans leur sexualité .

Enfin, comme elle, j’ai écrit pour me délivrer, par catharsis. Dans mon cas ce fut en 1965, à 22 ans .J ‘étais encore sur les bancs de la Fac de lettres de Caen. Je vécus trois semaines folles d’un mois de Juillet, un été de ciel vide et beau, devant une machine à écrire, volets entrebâillés, immeuble désert. C’est bien étrange la littérature, je voulais comme Ernaux ,oublier les parents, les devoirs, les terribles repas familiaux et leurs silences écrasants , la salle à manger en merisier et les babioles de faïencé époussetés, les patins dans l’entrée. Comme Annie, je voulais échapper à la violence d’une sclérose, aux disputes, aux bruits de délabrement d’une jeunesse rétrécie. Écrire, c’était sauter hors du cercle de la détresse familiale , échapper aux violences du père, aux résignations maussades de la mère. L’ écriture alors jaillit à l’état brut, presque automatique, comme une journée enfin passée avec des folles filles gaies sur une plage. C’est l’ozone, l’altitude. Les mots courent sur le papier, le papier devient une route droite, piste de décollage, escapade, grande évasion ,fièvre. J’oubliais l’état de fils, de petit frère muet , de pensionnaire renfrogné , de mauvais élève près du radiateur. Je me débarbouillais de cette culpabilité poisseuse dont on m’avait soigneusement englué.

Je me souviens de cet été là, l’ appartement vide, le silence, la pénombre ,le sandwich dans la cuisine, Je glisse la feuille blanche dans le rouleau de l’ Underwood brillante et noire .L’été crépite. Mes mots, les miens, enfin.

Mais contrairement, à Annie Ernaux cette folie d’être enfin soi avec des mots ne vire pas au règlement de comptes, mais à une ivresse. Une extase. Le moi se dilate, le monde entier se fragmente en phrases courtes . La surface du monde scintille avec des brillances et des coupures de miroir fracassé. La beauté du monde en miettes, en mots, en secondes. Voilà la grande différence. En écrivant la journée de congé d’un garçon de café ,je cours hors des zones glacées de ma jeunesse alors qu’Annie Ernaux analyse la tête froide ce qui a empoisonné sa jeunesse ,elle dresse, elle, un réquisitoire ; moi, c’’est plutôt une fuite, une fugue, une course vers le soleil. Je galope dans les mots comme un enfant court pour atteindre le haut d’une dune et découvrir la mer.

J’éprouve la même euphorie d’aligner des mots sur une page vierge que celle du skieur chevronné qui dévale une pente de neige immaculée dans le froid du matin .l’ivresse verbale emporte tout sur son passage.

La frappe de la machine à écrire devient le mouvement de la vie retrouvée, de la vie ailleurs,de la vie autrement, la vraie vie,enfin . C’est l’essor en plein ciel, on quitte toute la bigoterie de la vie.

Naissance du monde, naissance au monde…

Et cependant, la fin de mon livre reste morose. L’époque a déteint ? Elle laisse ses traces sales ? Sans doute. Tout s’éteint soudain. La journée de congé n’a pas tenu ses promesse. Il faudra qu’Arthur demain matin, reprenne le seau, le balai et nettoie le percolateur.

Là encore, je m’aperçois aujourd’hui à 60 ans de distance exactement(ô vertige 1964-2024) que comme Ernaux, je rejoins cette littérature de la déception. Flaubert reste le patron .

Dernière confidence : plus tard, quand j’ai lu Bernanos, je suis resté sidéré que cet écrivain catholique exprimât aussi bien ce sentiment que j’avais connu en écrivant  : »Qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance ». Je me souviens que dans l ‘appartement désert, le livre fini au milieu de la nuit, , j’avais allumé les lumière de toutes les pièces, et que j’avais sifflé la moitié d’une bouteille de Bordeaux chipée dans la cave des parents.

J’ouvre toujours et encore les premiers livres des inconnus avec un curiosité particulière, à chaque rentrée littéraire, car on sent souvent la folie du lâcher tout. L’adolescence retrouvée.

Sartre: mauvais romancier, dramaturge injouable, philosophe sans originalité? Vraiment?

Faut-il brûler Sartre ? Sur les blogs, pas mal de gens sont prêts à jouer les incendiaires contre l’œuvre Sartre. Sartre en cendres? J’ai déjà ,sur ce blog, longuement défendu le romancier de la trilogie de « les chemins de la Liberté », étonnant témoin du choc de la guerre 40 sur sa génération; j’ai aussi défendu l’homme de théâtre qui nous a donné « Huis Clos ». Je laisse la parole aujourd’hui à une étude pertinente d’Anne Mathieu à propos de Sartre. Elle est du côté des examinateurs lucides. Cette maîtresse de conférences en littérature et journalisme à l’université de Lorraine, directrice de la revue « Aden «  ré- évalue donc Sartre. Elle a travaillé aussi sur le style polémique anticolonialiste des années 30 à 60, sur les héritages stylistiques nizaniens et sartriens dans les pamphlets d’aujourd’hui, et sur la mise en fiction française et étrangère de la guerre d’Espagne aujourd’hui.

Je note surtout qu’elle ré-évalue le romancier Sartre à la hausse, celui des « Chemins de la Liberté », qui à la sortie des romans avait été sous évalué par bon nombre de critiques littéraires d’après-guerre. Bonne lecture !

Il y a un paradoxe Sartre. Celui qui symbolise « l’intellectuel total, présent sur tous les fronts de la pensée, philosophe, critique, romancier, homme de théâtre   », peine à trouver une place posthume digne de ce nom dans son pays. Le paradoxe est accentué par le rayonnement toujours actif de sa pensée et de ses écrits à l’étranger. C’est que l’Hexagone s’éclaire désormais aux lanternes du conformisme consensuel auquel les (pseudo-)débats télévisuels ou radiophoniques ne parviennent même pas à donner l’illusion d’un souffle déstabilisateur. L’étriqué et le convenu sont bien éloignés de celui qui ne cessa, après la seconde guerre mondiale, d’en découdre, de se lancer dans la bataille, de prendre des risques. Une certaine intelligentsia récuse en Sartre son statut de représentant de l’intellectuel engagé « à la française ». Seule œuvre à faire l’unanimité, Les Mots (1964). Les gloses n’en finissent pas sur « la grande œuvre de l’écrivain », et ce n’est pas un hasard : cette autobiographie narrant son enfance et sa jeunesse ne dérange personne. La pensée unique de droite comme de gauche a su identifier l’ouvrage lui permettant de se défausser de détester unilatéralement l’intellectuel, et, simultanément, de le remiser au « magasin des accessoires » datés, dépassés .

Dépassés et usés jusqu’à la moelle de l’erreur. Car, nous l’a-t-on assez seriné, Sartre se serait toujours trompé . À moins que cette accusation ne se retourne contre les accusateurs. Faisons nôtres ces mots revigorants de Guy Hocquenghem quelques années après la mort de l’auteur des Chemins de la liberté : « Vos âmes avaricieuses et pauvres, puritaines et théoristes, ont cent fois voulu tuer Sartre ; et plus vous le reniez, plus vous le ranimez. Plus vous le repoussez, plus il vous étreint, il vous entraîne avec lui dans la mort. Le vrai Sartre échappe au tombeau de respect renégat et de trahison où vous aviez voulu l’enfermer .  »

Depuis son décès en 1980, peu de choses auront été épargnées à celui qu’on aurait, de son vivant, redouté d’affronter. Sartre serait un philosophe qui écrit mal de la littérature… Les bancs des étudiants ont fourmillé longtemps de ces blagues de potache — ayant essaimé jusque dans les rangs des universitaires, leur accordant de fait une légitimité scientifique. En littérature, précisément, Sartre demeure peu étudié. Qu’on relise pourtant son premier roman, La Nausée, le recueil de nouvelles Le Mur, sa trilogie injustement méconnue et mésestimée Les Chemins de la liberté. C’est de la belle ouvrage, diverse stylistiquement, narrativement, et qui « parle » à tout le monde, imprégnant à jamais la formation intellectuelle et personnelle : marque des grandes œuvres. Son théâtre ? Divers, lui aussi, inventif, et… d’actualité. Outre Huis clos, Les Mains sales, ses pièces les plus connues et les plus montées aujourd’hui, la puissance de dénonciation de Nekrassov et des Séquestrés d’Altona demeure intacte : pour la première, celle de la mystification de l’information et de l’embrigadement ; pour la seconde, celle de la fin et des moyens dans les périodes violentes de l’histoire.

Enfin, bien sûr, il y a ses textes politiques. Car c’est là que le bât blesse : Sartre dérange encore parce qu’il fut « en situation ». Il l’énonçait dans Les Temps modernes en 1945 : « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira- t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d’écrivain .  »

Compagnon de route du Parti communiste

La guerre sera le déclencheur de l’engagement de Sartre. Mobilisé en septembre 1939, fait prisonnier en juin 1940, il est transféré dans un stalag à Trèves. Là-bas, il connaît la camaraderie, la fraternité ; il compose et met en scène une pièce de Noël, Bariona ou le Fils du tonnerre. Libéré en mars 1941 en se faisant passer pour civil, Sartre rentre à Paris, décidé à agir. Il fonde avec Maurice Merleau-Ponty le groupe éphémère Socialisme et liberté, avec la velléité d’organiser un mouvement de résistance en allant voir André Gide et André Malraux en zone libre. Sa pièce Les Mouches porte un air de révolte dans Paris occupé. En 1943-1944, il écrit pour les Lettres françaises, l’organe du Comité national des écrivains fondé dans la clandestinité par Jacques Decour et Jean Paulhan . Mais ce sera absolument tout… Sartre ne fut ni Georges Politzer ni Claude Bourdet. Avant la seconde guerre mondiale, ce qui frappe, c’est l’absence de tout horizon politique. Quoi qu’en dise Simone de Beauvoir, et malgré la nouvelle « Le mur », il demeure à distance de ce qui se joue en Espagne . Quand on lit sa correspondance avec Beauvoir, le Castor, on est stupéfait de n’y relever une première mention politique qu’en juillet 1938, deux mois avant Munich. Et ils ne comprennent pas grand-chose au Front populaire. Cet éloignement politique de l’entre-deux-guerres le conduira toute sa vie à cheminer aux côtés du fantôme de Paul Nizan, son ami de jeunesse, qui, lui, s’engagea totalement dès la fin des années 1920.

Sartre rejoint en février 1948 le comité directeur du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), dont le projet a été élaboré antérieurement par des journalistes et des intellectuels de gauche et d’extrême gauche, dont David Rousset. Le RDR mourra avec le départ de Sartre (octobre 1949), dont ce sera le seul engagement dans un parti politique. De la mi-1952 à la fin 1956, il s’installe dans un compagnonnage de route avec le Parti communiste français (PCF), largement motivé par la répression policière et judiciaire dont celui-ci fait l’objet, alors qu’il s’était jusqu’alors affronté assez violemment à lui. Au point que le président de l’Union des écrivains soviétiques l’avait qualifié en 1948 de « hyène dactylographe ». Il rompra lors de l’écrasement par Moscou du soulèvement hongrois, en 1956. Comme ce sera à chaque fois le cas, sa verve journalistique s’est imprégnée des thématiques et du lexique des compagnons qu’il s’est choisis. Tels ses textes publiés dans France-URSS en 1955, qui n’ont guère à envier à la phraséologie des communistes orthodoxes. Néanmoins, les articles sartriens de cette période livrent une réflexion toujours actuelle sur la mystification des dirigeants et de la presse : « Tous nos lecteurs savent que nous tenons la politique du gouvernement pour néfaste, et pour méprisables les hommes qui l’inspirent : mais notre tâche est de le démontrer sans cesse. C’est seulement en démontrant que nous pouvons espérer servir. Nous continuerons : s’il est défendu d’appeler Bidault [alors ministre des affaires étrangères] un criminel, nous dirons que c’est un grand coupable ; si l’on nous refuse le droit de parler du sang qu’il a sur les mains, nous parlerons des écailles qu’il a sur les yeux. Ce n’est qu’une affaire de terminologie.  »

Les derniers mois du compagnonnage de route avec le PCF se chevauchent avec l’engagement de Sartre contre la guerre d’Algérie. Ce fut sa grande bataille. Ce que d’aucuns ne lui pardonnent toujours pas : son anticolonialisme viscéral, l’implacabilité de son discours mettant les Français devant leurs responsabilités historiques, intellectuelles et morales : « Fausse candeur, fuite, mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité refusée et, tout ensemble, acceptée, c’est cela que nous avons appelé, en 1945, la responsabilité collective. Il ne fallait pas, à l’époque, que la population allemande prétendît avoir ignoré les camps. “Allons donc ! disions-nous. Ils savaient tout !” Nous avions raison, ils savaient tout et c’est aujourd’hui seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous savons tout. (…) Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous encore nous absoudre   ? »

Certains, souvent les mêmes, n’acceptent pas davantage son amitié pour le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon, alors quasi ostracisé, et dont il préfaça Les Damnés de la terre (1961), essai-phare du tiers-mondisme. Une préface dans laquelle il vilipende le mensonge d’une nation orgueilleuse qui n’est que l’ombre d’elle-même : « Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton .  »

La radicalité et la subversion de Sartre se mesurent à l’aune de la haine qu’il inspire aux tenanciers des boutiques littéraires et journalistiques. On n’est même pas aussi déchaîné contre Louis-Ferdinand Céline, sauvé par une certaine critique au prétexte de son style. Car, à défaut d’avoir été antisémite, Sartre a commis la grande faute de fraterniser avec ceux qui se révoltèrent contre l’oppresseur français. Les calomnies vont bon train. Un de ces bretteurs de salon ne recule pas devant le ridicule en incriminant Sartre de « tentative d’assassinat contre Camus ». Tout cela, bien entendu, sur toile de fond de guerre d’Algérie, où l’on nous ressert le plat d’un « philosophe [Albert Camus] qui ne s’est jamais trompé   ». Au nom de la complexité de sa situation personnelle, on justifie la position erronée de l’auteur de L’Étranger au regard des enjeux du moment historique ; on dédaigne un combat courageux — et dangereux : le domicile de Sartre fut l’objet d’un attentat au plastic commis par l’extrême droite — pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et les médias en profiteront toujours pour se gausser de Sartre à Billancourt sur son tonneau, époque de son compagnonnage de route, en 1970, avec les maoïstes de la Gauche prolétarienne.

Il y a quelques mois, dans Le Figaro,le 19 juillet 2019, Jacques Julliard figure de l’intellectuel consensuel, délivre son verdict sur Sartre : « Mauvais romancier, dramaturge injouable, philosophe prolixe mais sans originalité, c’est un libertaire qui a encensé toutes les dictatures, une grande âme qui a justifié tous les massacres, pourvu qu’ils se réclament du socialisme (…). C’est un imposteur de bonne foi qui a réservé sa sévérité, parfois sa rage aux régimes libéraux et qui a fait de l’affichage de la mauvaise conscience de l’écrivain l’alibi de son confort intellectuel. C’est bien le seul domaine où il a engendré des disciples jusqu’à nos jours .  » Pourquoi, diable, tant d’humaine mesure ?

Anne Mathieu, auteur de l’étude sur Sartre

Pour parvenir à « une défense politique de Sartre   », le mieux est de considérer son œuvre en situation, d’en mesurer aussi bien les erreurs, les outrances, les faiblesses que le brio, la pertinence et l’actualité. L’actualité ? Si ce modèle de l’intellectuel engagé est aujourd’hui démodé, il n’y a pas lieu de s’en réjouir. En 1983, trois ans après la mort de Sartre, Pierre Bourdieu expliquait en effet que « les conditions conjoncturelles, mais aussi structurales, qui (…) ont rendu possible [l’intellectuel par excellence] sont aujourd’hui en voie de disparition : les pressions de la bureaucratie d’État et les séductions de la presse et du marché des biens culturels, qui se conjuguent pour réduire l’autonomie du champ intellectuel et de ses institutions propres de reproduction et de consécration, menacent ce qu’il y avait sans doute de plus rare et de plus précieux dans le modèle sartrien de l’intellectuel et de plus réellement antithétique aux dispositions “bourgeoises” : le refus des pouvoirs et des privilèges mondains (s’agirait il du prix Nobel) et l’affirmation du pouvoir et du privilège proprement intellectuels de dire “non” à tous les pouvoirs temporels   ».

L’auberge

Je revins prendre une dernière fois quelques livres d’ornithologie et un tableau censé représenter des montagnes suisses au couchant. La maison était vendue. . Dans la salle à manger je mâchonnais un vague sandwich assis sur une pile de cartons de déménagement, humant l’odeur de renfermé qui s’était accumulée au fil des mois dans des pièces où les meubles n’avaient jamais été déplacés depuis un demi-siècle. Je revoyais mes parents dîner devant une énorme soupière : deux statues d’île de Pâques gelés dans éternelle demi-saison.  Visages fermés, impassibles, dans la lueur d’un lampadaire qui accusait les traits. Ma sœur et moi, résignés à cette cérémonie funèbre nous sentions monter le froid du carrelage en guettant le chemin de lenteur des aiguilles de l’horloge .Parfois le bruit léger d’un écroulement des braises brisait cette soirée muette et navrante.

Mon père buvait son café à petites gorgées qui paraissaient interminables et raclait le sucre fondu avec une petite cuillère avec un écusson de Savoie. Ma mère pliait longtemps sa serviette en pinçant les lèvres.

Le vent d’Autan secouait les persiennes comme il les secoue aujourd’hui . Je tournoie souvent la nuit dans ce monde maladif,muet, absurde ; ma sœur et moi,sommes minuscules, insignifiants et perdus dans ce monde souterrain qui nous menace encore , d’où la palpitation secrète et charnelle du vrai monde ne nous parvenait que par le raffut d’un camion de bois qui passait route de Toulouse.

Nous ressemblions à ces dérisoires bibelots laissés derrière la vitre du buffet. Ces souvenirs calfeutrés poursuivent de leur ronde de nuit et aucune pensée de compassion ou de regret ne remue en toi.

La tristesse de ces années là se réduit à un désordre de papiers, de lettres, de classeurs dans un bureau calfeutré où les heures ressemblaient à une lente hémorragie, ces paperasses,comme des ragots d’après guerre.

Les vieilles questions subsistent sans réponse. C’est comme une visite rituelle dans un cimetière : deux noms gravés sur une dalle, un sarcloir dans du gravier,le ciel bas,les coups de vent, rien ne fait naître une seule image convenable.

Derrière un paravent ,je retrouve la lampe de chevet constituée d’un dragon dont la queue et les écailles de cuivre se ferment par une volute parfaite qui reposent, désormais ,sur un napperon jauni.

En m’enroulant dans un sac de couchage j’écoute les ruisseaux d’eau dans les gouttières au dessus de ma chambre. Puis le clocher égrène les heures dans son tintement sourd et prolongé qui encercle le village, ses toits jusqu’aux les premières pentes de la Montagne Noire. Avant de sombrer dans un demi sommeil, je dépose ton bracelet-montre dans le tiroir d’une table de chevet et là, se trouvent des étuis à lunette, une agrafeuse, des boutons de lanchette en nacre, un thermomètre, des aiguilles à coudre , un paquet de Gauloises aplati et une carte postale noire et blanche. Son glacis fissuré représente une auberge sur le lac de Werden-Essen. Tu reconnais l’ écriture grosse,appuyée, avec des arrondis d’un bleu pâle et le timbre à l’effigie d’Adenauer.

C’est alors que revient te visiter Ingeborg , tendre fantôme . Son ovale parfait, ses cheveux châtains impeccables peignés et coupés nets au niveau du cou.Sa lèvre inférieure, avec un léger rebord pulpeux ,comme une fausse bouderie. Elle porte un cardigan bleu pâle sur une poitrine douce et son sourire , à peine, reste aussi ambigu que celui de Mona Lisa. Son jeune parfum me cherche dans sa verdeur . Je me dis qu’elle arrive en pleine nuit, comme une Ondine, comme si c’était le seul chemin qu’elle ait trouvé pour venir à moi .. Celle que j’avais connu à la Fac de Toulouse ,je la retrouvai un an plus tard au creux d’un hiver sur les bords d’un lac froid ,gris, brumeux, prés d’Essen .Elle t’avait guidé dans un compartiment . Le train grincant longeait des étangs et des fermes rouge brique dans une Belgique brumeuse. Aprés Cologne elle avait gardé une de tes mains dans le creux de sa jupe, puis, sur le quai,en attendant un second train, elle t’ avait arrangé le col de ton imper, ce qui avait amorcé une magie tendre qui t’avait médusé. Vous étiez arrivés un soir de pluie au fond du chemin forestier détrempé qui menait à une auberge mal entretenue .Tu suivais son manteau rouge parmi les fougères et les broussailles . Elle avait essayé plusieurs clés devant la lourde porte de chêne massif puis elle avait trouvé trouvé à tâtons le compteur électrique dans un couloir encombré de rames , de taquets.

-C’est l’ancienne auberge de mes parents.

En tâtonnant, dans un escalier étroit et raide nous avions gagné la chambre basse de plafond qui ressemblait à une mansarde ,ça sentait le plâtre humide . Elle brancha un radiateur électrique dont la plaque rougeoyait. Le haut lit contre le mur était surmonté d’ un édredon énorme. J’ai deviné dans le noir qu’elle ôtait cette jupe rêche et brune que j’aimais. Elle se dévêtit dans la pénombre avec un naturel qui me saisit. Elle approcha sa douceur blanche, le temps devint de l’eau entre ses doigts et je sentis la douce pesée de ses seins .Elle déboutonna ma chemise , me fit chavirer: chute dans les plis moelleux de l’édredon. Les années de trouble, de détresse paralysée, et de honte s’évanouirent en un instant .Quand elle fut au-dessus de moi je devinais son demi sourire , elle creusa son ventre et m’enfouit en elle; les années de détresse fondirent . J’étais délivré.Je découvris l’autre coté scintillant d’un monde comme un gosse découvre pour la première fois une plage immense, lumineuse, éventée, qui rutile de vagues trop vertes.

Un pan noir,obscur, originel était englouti.

Photo de Saul Leiter

Quand je m’éveillai le lendemain matin, Ingeborg dormait sur le ventre, les bras blottis sous un oreiller . La courbe de son épaule nue portait une plénitude charnelle qui me fascinait.

Je sortis sur la terrasse. Le lac et sa grisaille clapotait sous les deux fenêtres de l’auberge semblait garder une menace hivernale. Trois fauteuils de fer rouillé étaient basculés contre le bois d’une barques retournées sur un ponton. Je ressentais la solitude forestière comme un don nouveau, une naissance en moi, devant lequel je restai incrédule. Une curieuse traînée de ciel m’intriguait quand je sentis la présence d’Ingeborg, venue prés de moi, remuant une cuillère dans un grand bol de café.

Dans les jours qui suivirent, il y eut de nombreuses promenades forestières, dans ce jour brumeux du creux de l’hiver. Elle avait l’ ironie tendre. Nous allions chercher des œufs et du lait à une ferme voisine. Ingeborg se révélait maternelle , juvénile, légère, avec des moments de silence suspendus qui portaient des fugaces sentiments de gravité qui m’alertaient, mais tout soudain virait à la tendresse la plus pure. .Un soir, quand la lumière dorée se posait sur les troncs des arbres devant l’eau , ce fut comme si de vieilles années disparues revenaient. Pour me sortir de ma: morosité elle me lança une boule de papier en pleine tête. Il y avait dessus son écriture. Mais elle refusa que je l’ouvre, et la reprit d’un geste leste pour la faire disparaître dans une poche de son manteau rouge.

Nous contemplions souvent une lourde villa brune nichée sur l’autre rive, avec de volets clos . Elle appartenait à la famille Krupp Elle restait pour moi énigmatique et cernée d’une légende maléfique mêlée au nazisme. La paix silencieuse de la foret et une manière d’être désorienté dans le sous-bois renforçait notre intimité . Nous revenions ensuite fumer et boire, assis sur le ponton, les jambes pendant au-dessus des vaguelettes. La fraîcheur tombait. Je vivais un conte.

Être effleuré par elle, retrouver son sourire entre deux portes,produisait un tel enchantement que je me dis à l’époque qu’elle était en train de transformer mon caractère et ma nature pour me rendre enfin bon, totalement bon.

Un matin, alors qu’elle brossait ses ongles dans une eau savonneuse , dans l’ étroit cabinet de toilettes, Ingeborg me dit, sans me regarder.

« Je me marie dans un mois. »

Il n’y eut pas un mot d’échangé de la journée.

Cesare Pavese en prison

Le 15 Mai 1935 , Cesare Pavese, 27 ans, prof de lettres ,est arrêté à Turin par la police de Mussolini.A l’époque, il est considéré comme un spécialiste de la littérature américaine car il a publié des essais sur la littérature américaine. Il a traduit Melville, Sherwood Anderson, John Dos Passos , et le « Dedalus » de James Joyce. Il enseigne l’italien dans des écoles privées et s’est inscrit en Juillet 1933 au Parti National fasciste, décision forcée par sa famille, dont il dira plus tard à sa sœur Maria : »J’ai déjà fait l’imbécile une fois, j’en ai assez. A vouloir suivre vos conseils, et l’avenir et la carrière et la paix , j’ai fait une première chose contre ma conscience. » Lettre du 25 juillet 1935 écrite dans la prison de Regina Coeli, à Rome.

Quand on l’arrête, il n’a pas encore publié le recueil de poèmes auquel il travaille depuis 1932 »,Travailler fatigue, » car en Mars 1935 les épreuves sont soumises à la censure de la préfecture de Florence qui rejette 4 poèmes pour des raisons morales et politiques. Pavese acceptera de supprimer les textes litigieux.

Pourquoi Pavese est-il donc arrêté ?

Pour une simple raison:en Mai 1934 Pavese -par amitié- avait accepté de remplacer Ginzburg, son ami, à la direction de la revue littéraire « La Cultura » rassemblant des écrivains de gauche.  Ginzburg avait déjà été arrêté le 13 Mars 1934 «  pour appartenance au groupe socialiste « Justice et liberté », groupe auquel Pavese ,lui, n’a jamais appartenu.

Le 15 mai 1935, donc, nouvelle rafle de la police contre ce mouvement « Justice et liberté. »Plus de deux cents arrestations ! Pavese est arrêté,lui, en qualité de directeur par intérim de la revue, mais aussi pour détention de correspondance clandestine. Trois éléments vont jouer contre lui pour appuyer sa condamnation et sa détention :

1) Il a servi de boîte aux lettres pour la femme qu’il aime, une militante communiste ,Tina Pizzardo.

2) Il avait en sa possession des anthologies de poèmes érotiques considérés par la police comme « pornographiques ».

3) Il a refusé de parler, de se défendre et de s’expliquer tout au long de son procès.

A noter : cette arrestation a lieu quelques heures avant que Pavese se rende à l’écrit du concours qui devait lui permettre d’enseigner officiellement comme prof des lycées et collèges.

En Juin et juillet il est emprisonné à Turin sans pouvoir connaître le motif de cette arrestation.Commence alors une correspondance régulière avec sa sœur Maria.Cette sœur sera sa correspondante privilégiée et son soutien indéfectible ( A la mort de sa mère, Pavese avait écrit à un ami : »Je serais seul comme un chien s’il n’y avait pas mon adorable sœur »)

Début Juin, il est transféré à la prison de Regina Coeli, à Rome . Le 8 juin  il écrit: « Je continue à ignorer de quoi je suis accusé, mais j’espère bien apprendre quelque chose d’ici peu. De toute façon , il n’y a pas de quoi s’effrayer car j’ai la conscience tout à fait tranquille, et je pense qu’on en sera quitte pour une grande perturbation apportée à mes cours et à la publication de mes poésies. »

Il écrit aussi : »Sur mon sort, vous en saurez sans doute plus long que moi, il n’y a donc pas lieu de vous en parler.(..) Ne mettez rien en l’air dans ma chambre. Livres et feuilles,laissez tout en place, autrement je ne retrouverai plus rien.  Quant à vous, tenez vous tranquille, n’allez pas demander conseil, n’écrivez à personne ; je m’en sortirai, vite et bien, tout seul. » 

Or Pavese ne s’en sortira ni vite ni bien.

Le 21 juin  : »Le plus pénible quand on est en prison, c’est qu’on n’a jamais rien à dire quand on écrit chez soi. »

Il avoue : » Le moral en baisse », « Je suis fatigué de la vie et je me demande si ça vaut la peine de venir au monde pour finir de cette façon. ».

« Tout le monde sait que je ne me suis jamais occupé de choses politiques »

Le 24 Juin 1935, il écrit furieux à Maria : »J’ai été interrogé,mais jusqu’ici, je ne sais rien de neuf.Il semble que certaines personnes,parmi mes connaissances, aient combiné entre elles qui sait quel micmac, et naturellement je suis pris dedans. Tout le monde sait que je ne me suis jamais occupé de choses politiques,mais, dans le cas présent, il semble que ce soit les choses politiques qui se soient occupés de moi. Enfin nous allons voir. »

Il se préoccupe beaucoup d’avoir des pipes neuves, de recevoir des livres, notamment des classiques grecs et latins , voudrait avoir un peu d’argent et du linge . Il s’inquiète surtout de l’avenir de son recueil de poèmes « Travailler fatigue » qu’il voudrait voir imprimé et publié le plus rapidement possible. Sa santé se détériore :« Je rêve de prendre des bains de mer et je les prends de sueur, ce qui me donne la nuit une espèce de toux catarrheuse ;pas vraiment de l’asthme, mais juste ce qu’il faut pour tenir éveillé et sentir passer le temps. »

Le 1er juillet, il peste contre ses amis qui, par leurs lettres,leurs engagements politiques, l’ont mis « dans un pétrin » : « Moi, je commence de grand matin à ruisseler de sueur et j’ai déjà le visage crevassé à force de m’essuyer(..) et tout cela parce que des connaissances ont eu à plaisir à faire les idiots et mettre de braves gens dans le pétrin. Si je sors, il y aura quelques os brisés,croyez-moi ! »

Il termine sa lettre par : »Je fais beaucoup de rêves, tous tendant à me convaincre que je suis à Turin, à me promener, en barque, ou dans la maison d’un ami, ou avec ma belle,mais déjà quelques instants avant de m’éveiller on dirait que je sens le poids des murs et des grilles,j’ouvre les yeux bel et bien convaincu de me trouver en prison comme la veille. Une chose étrange c’est qu’ici il n’y a pas de mouches. 

Assigné à trois ans de résidence forcée

« Chère Maria

Je ne sais pas si vous savez que je suis assigné à trois an de résidence forcée, je ne sais pas encore où.Je le saurai, je crois, et j’irai, dans une semaine.(..)Dis aux connaissances qui ont été relâchées que maintenant c’est à elles de me disculper,moi qui n’ai rien fait de plus que de les connaître. »(Rome 19 juillet 1935)

Le village de Brancaleone

Il arrive le 4 août à Brancaleone, en Calabre, menotté et encadré de deux carabiniers. Assigné à residence , Pavese n’a le droit,dans un premier temps, de correspondre qu’avec avec les membres de sa famille. Il doit se présenter chaque jour à la gendarmerie du village et ne peut sortir la nuit.Le voyage en chemin de fer est humiliant .

« Le voyage de deux jours avec les menottes et la valise, a été une entreprise de grand tourisme. Désormais le nom de notre famille est irrémédiablement compromis. La gare de Naples, la gare de Rome, j’ai traversé tout ça aux heures de pointe et il fallait voir comment les gens s’écartaient devant le sinistre trio. A Rome, une fillette va à la plage, demande à son père : « Papa, pourquoi ils ne font pas passer du courant électrique dans les menottes ? «  A Naples, j’y ai même été de ma petite chute sous la croix en dévalant sur les reins-avec menottes, valise et tout l’attirail- un escalier de la cour de la prison(…) Passé à Paestum en pleine nuit et donc même pas le plaisir de voir les temples grecs… Autres changements de train: à Sant’Eufemia et à Cantazaro .Un vrai plaisir. »

Brancaleone est un petit village de Calabre à l’extrême pointe de la botte italienne.

 »Je suis arrivé à Brancaleone le dimanche 4 dans l’après- midi et tous les habitants de la ville qui se promenaient devant la gare avaient l’air d’attendre le criminel qui, muni de menottes entre deux carabiniers, descendait d’un pas ferme, droit sur la mairie. Ici, j’ai trouvé des gens très accueillants. Des gens braves, habitués à pire, qui cherchent de toutes les manières à gagner ma sympathie et mon affection.(..)

On dit qu’ils sont sales par ici, c’est une légende. Ils sont cuits par le soleil. Les femmes se peignent dans la rue, mais en revanche, tout le monde se baigne.il y a beaucoup de cochons et les amphores se portent en équilibre sur la tête. »9 Aout 1935.

Pavese loge dans une maisonnette face à la mer.

« Ma chambre donne devant une petite cour, puis c’est le chemin de fer, puis la mer. Cinq ou six fois par jour(et la nuit) se renouvelle ainsi en moi la nostalgie, à suivre les trains qui passent. Complètement indifférent me laissent au contraire les vapeurs à l’horizon et la lune sur la mer avec toutes ses clartés qui me font penser uniquement au poisson frit. Tout ce que vous voudrez, la mer est une grande saloperie.(..) J’ai gardé dans mes poches certaines de mes poésies de cet hiver. L’une d’elles, intitulée Après, est ma seule compagne, car je ne pense à rien d’autre. Mais tout ça , vous, ça ne vous intéresse pas.

Saluez tout le monde. Je vous autorise à faire lire ma lettre aux amis. « 19 aout 1935.

Il demande sans cesse , du marc(grappa) ,du linge, de l’argent, un blaireau et surtout des bonnes pipes. Et surtout et d’abord des livres à sa sœur ou à son éditeur : » »Rappelle toi de toute façon que mes curiosités vont de l’exégèse biblique au roman policier, en passant par la poésie lyrique japonaise, les classiques italiens et les correspondances amoureuses. »

La pièce où il vécut à Brancaleone, reconstituée et devenue musée.

Il ne décolère pas d’avoir pris trois ans de résidence surveillée pour avoir rendu service à des amis,. Il écrit à Augusto Monti qui fut pendant trois ans son professeur d’italien , de latin et un modèle intellectuel.

»Comme je n’ai pas encore digéré ma rage et qu’elle augmente tous les jours, je manque de nécessaire détachement pour vous donner de mes nouvelles avec la sérénité voulue .

 Question d’aller, je ne vais pas très bien et j’irai plus mal encore au cours de l’hiver qu’on dit ici venteux, humide, rébarbatif. Vous savez comme je hais la mer ; j’aime nager mais le Pô faisait mieux mon affaire .» 11 septembre 1935.

UN SALE HIVER

Le 29 octobre 1935, il rédige une longue lettre à sa sœur Maria qui témoigne de sa lassitude et de son exaspération. «  Je me casse la tête à chercher quelles sont les petites choses que vous voulez savoir, et je ne les trouve pas.Les cafards?Je vous les ai écrits.Les sous?Je vous les ai écrits.Comment je mange?Je vous l’ai écrit. Combien je dépense par jour ? Je vous l’ai écrit. Ce que je fais toute la journée ? Je vous l’ai écrit. Combien de temps je compte rester?Je vous l’ai écrit. Si je dors ou non ? Je vous l’ai écrit.. »

Avec la venue du mauvais temps, le moral de Pavese baisse, d’autant que ses crises d’asthme se multiplient. « Ce qui me donne des douleurs d’estomac, c’est de me nourrir le soir avec des amuse-gueule(saucisson,châtaignes,pain et miel) et de me lever la nuit au froid pour faire de la fumée*.  »20 novembre 1935

*Il parle d’un poêle rudimentaire qui ressemble plutôt à un brasero.

« L ‘hiver a maintenant commencé sous forme de pluies, de vents torrentiels et d’humidités nocturnes qui pour mon asthme sont comme un nuage de poivre. Voilà qui est vraiment pénible car, le sommeil étant ici l’unique passe-temps qui n’exaspère pas, le sentir coupé toutes les nuits, multiplie par x la durée de l’exil(..) Je fais des poésie sans goût, et sans appétit et je m’aperçois que le métier de poète ne sert même pas à tuer le temps..()..) La mer est déjà antipathique l’été ,l ‘hiver, est vraiment innommable: au bord, toute jaune de sable remué ; au large, un vert tout tendre qui vous met en rage. Et dire que c’est celle d’Ulysse :j e vous laisse à penser les autres. »27 novembre 1935.

Battistina Tizzardo(dite Tina) , dont Pavese fut amoureux. Militante communiste arrêtée en 1927 et condamnée à un an de réclusion.

Il arrive parfois qu’une lettre de Pavese soit celle qu’il appelle « une lettre de sérénité ». En voici une :

« Les gens de ces parages ont un tact et une courtoisie qui souffrent une seule explication:ici, autrefois, la civilisation était grecque. Même les femmes qui, en me voyant étendu dans un champ comme un mort, s’écrient: »Este u’confinatu »,le font avec une telle cadence hellénique que je m’imagine être Ibycos et j’en suis content. Ibycos, si cela vous intéresse, est unn poète choral du VI° siècle avant J.-C. , né précisément ici dans le Reggino(..) Cela fait plaisir de lire la poésie grecque sur une terre où, à part les infiltrations médiévales, tout rappelle les temps où les jeunes filles plaisantaient leur amphore sur la tête et revenaient à la maison d’un pas aérien(..) Les couleurs de la campagne sont grecques.Roches jaunes et rouges ,vert clair des figuiers et des agaves, rose des oléandres et des géraniums, en bouquets partout, dans les champs et le long de la voie ferrée, et collines pelées brun-olive .»

Le 12 mars 1936,Pavese,livré à des humeurs en dents de scie, pète les plombs et malmène sa sœur Maria, qui se montre d’un dévouement admirable.

« Vous êtes une bande de jean-foutres.(..) Quand finirez-vous de faire comme si vous ne saviez pas que je demande des nouvelles,des nouvelles, des nouvelles, et une carte signée de d* ? Depuis un moi, tout ce que je demande, c’est ça.

Le confinement n’est rien.Ce sont ses parents qui obligent un homme à y laisser sa peau.

Je vous souhaite un bon chancre à tous. »

C’est sa dernière lettre de Brancaleone.

LIBÉRÉ !

Le 13 mars, Pavese obtient une remise de peine.Il l’avait demandée deux fois: une fois à Mussolini, l’autre fois au Ministère de la Justice.

Il arrive à Turin le 19 mars.Il aura passé plus de onze mois en détention et assigné à résidence. L’évènement littéraire peut-être le plus important de cette période douloureuse reste sans doute le début de la rédaction de son journal « Le métier de vivre ».

Photos signalétiques pour l’assignation à résidence.

Commencé le 6 octobre  1936 il tiendra ce journal jusqu’ au 18 août 1950. Il se suicidera le 27 dans une chambre de l’hôtel Roma à Turin. Dans ce journal , à la fois, lieu de confession et atelier de l ‘écrivain, Pavese analyse ses difficultés d’écrivain, ses mais ne cache rien de ses inquiétudes ses anxiétés,ses déceptions, sa mission de poète comme de prosateur, il ne cache pas combien sa célébrité soudaine l’encombre.Il analyse ses lectures, revient sans cesse vers son retour vers la Nature ,ces collines autour de Turin si importantes.Il interroge inlassablement le sens même de son « métier d’écrire » mais aussi expose à nu sa sexualité , ne cache rien de son masochisme,de ses déprimes, ni ce qu’il pense des amis, des femmes aimées, de son attachement viscéral aux collines (qui restent comme un paradis perdu)et aux personnages de son enfance qui hanteront son dernier texte « La lune et les feux ».

Il n’a caché qu’une chose à Maria :ce que lui inspire la guerre, la politique italienne; tout ceci consigné dans un « Carnet secret », dont la publication en…. 1990 a déclenché un malaise et pas mal de perplexité dans les journaux italiens car on y découvre des déclarations « nationalistes » ambiguës. De plus, il s’en prend aux intellectuels antifascistes comme des « femmelettes sans courage » exprime son amour de l’ordre et de la discipline en lien avec les allemands.. C’est d’autant plus étrange que Pavese prendra sa carte du Parti Communiste le 10 novembre 1945.Opportunisme  de sa part? Le cas est difficile à trancher . L’inscription au PCI de Pavese en novembre 1945 et ses engagements dans le « débat culturel » de l’époque ne semblent pas avoir été faciles pour lui. Alors qu’il était déjà très en vue de par sa fonction chez le grande éditeur Einaudi, son récit « Le camarade » publié en juin 1947 , sorte de gage donné aux Communistes, n’a pas désarmé ceux qui le contestaient à la direction du Parti et l’a rappelé à l’ordre.

*Lex extraits de lettres donnés viennent du volume « Lettres »-1924-1960 , éditions Gallimard, traductions de Gilbert Moget.

Par ailleurs, j’ai emprunté beaucoup d’informations dans le « Quarto » Gallimard , « Œuvres », volume riche, qui bénéficie de nouvelles traductions et une version non expurgée du « Métier de vivre » . Préface de Martin Rueff. Nombreuses photographies, notes et commentaires . Édition incontournable.

La terrasse de Ploubazlanec

1er Juin 2013

La marée monte. De la terrasse qui domine la baie de Paimpol le ruissellement d’eau devient gargouillis .Deux barques pourrissent sur des algues couvertes de mouches. Les toits d’ardoise brillent, ternissent, brillent à nouveau ; à onze heures, quand je m’assois pour lire le journal les lattes de bois du banc sont déjà tièdes. Soudain un coup de vent, les glycines essorées par les rafales puis le silence, l’immobilité, le recueillement, des mouvements si légers dans les feuillages comme une dilatation imperceptible du monde du jardin, les raisons d’être là, la lumière de la vie, tous les mouvements secrets du quartier sont perceptibles .

Dans ce pays breton, on se dit que le temps est toujours comme il faut, et qu’après un coup de vent on revit .

Le soir, le silence s’agrandit sur la baie et court en reflets le long des barques.Il y a alors le songe de ceux à qui on ne pensait plus depuis longtemps, ils reviennent fatigués, ces disparus de nos vies, ils se rapprochent, dans leur douloureux abandon, ils ont sauvé une part de notre jeunesse. Ensuite, il ne reste plus que l’alternance de la pluie et du soleil, ou bien la baie, quand la mer se retire , la baie ressemble à une rizière morte et un mince ruisseau en son milieu. Soudain, densité orageuse,insectes, un gros chat noir poussiéreux se faufile entre les hortensias.

2 juin.

Logé dans la spirale du temps, chauffé à blanc cette terrasse de plein midi tu dors ta vie. Avec la venue des nuées orageuses l’arrivée des amis(tous venus des métiers du théâtre) pour le dîner dans le chahut et les claquements de portières vient le moment qui précède les apparitions. Les pas des dieux en sandalette, si légers, sur le chemin, mais en plein milieu du dîner, il y a de lâches silences.. Ce qui s’éloigne, ce qui revient ce qui murmure, ce qui enfin réapparaît du creux de la nuit, quand les invités sont partis, c’est une odeur d’oreiller froissé , de cloison humide, de lumière du crépuscule gardée dans la chambre, et le bras de Constance chemine dans ton sommeil comme une étroite route de campagne trop blanche.

Un nouveau matin, encore un matin, encore un, la tasse de café ,le soleil soudain devient une tache claire diluée sur la tôle peinte en gros bleu de la table . Onze heures, le chat poussiéreux revient, une toile d’araignée dans les moustaches. Plus tard de rares lignes d’écume signalent les rochers sur la droite. apparaissent quelques nuages, ils s’éloignent et deviennent des fumées suspendues. Personne n’a aussi bien observé et décrit les nuages que Hugo à Guernesey..

Ce soir je relis « Une nouvelle histoire de Mouchette » de Bernanos. Impression que le monde qu’il décrit a disparu sur les routes de l’exode en Mai et Juin 40:les carrioles avec des matelas roulés, les cuvettes émaillées, les brocs, la huche à pain,la soupière, des napperons, c’était comme si ces pauvres gens jetés sur les routes n’étaient jamais revenus .Dans quel grenier du pays se sont-ils réfugiés pour ne jamais revenir ?

Je repense à ce prêtre défroqué qui n’allait plus à l’église, le dimanche il célébrait la messe sur une terrasse face à la mer.   Il étalait avec soin une nappe blanche sur une table assez longue, lissant le coton avec la paume de ses mains, il posait un verre à pied empli de vin de Bordeaux prenait un morceau de pain dans la corbeille, et le brandissait à des deux mains comme on élève une hostie.Il murmurait et priait. Un soir, l’eau sombre de la baie clapotait autour de lui,il ôta ses mocassins.

Derrière le treillis de bois peint en blanc, avec un peu de glycine entre les lattes, mince cloison qui me sépare de la maison voisine, j’entends le couple de vacanciers qui dînent, bavardent dans une sorte de mélodie paisible et familière puis l’un d’eux s’étrangle, hoquette, et fracas comme si un corps et une chaise tombaient, emportant la nappe avec la vaisselle dessus. Puis après un silence absolu, quelques débris de verre qui tintent, les voix reprennent, dans leur musique et leurs pépiements ordinaires.

Souvent, à midi, dans la pleine réverbération de la folle lumière sur les grandes dalles de la terrasse, je me dis : quel merveilleux théâtre antique devant la baie où la mer pétille, ce plein midi,cette flambée pour des Dieux sur toute l’étendue de la Baie.. Et nous sommes là ,avec notre paresse, avec notre petite table de tôle, des chaises pliantes, à remplir les mots croisés de Ouest-France, un plat de langoustines en inox posé sur le banc ; oui nous sommes des figurants cherchant un rôle venus par hasard devant cette baie de Paimpol, suspendus entre eau et ciel. Nous décortiquons les langoustines au milieu d’oiseaux gracieux dont les petites pattes crissent dans la gouttière.

Quand je relis ces notes , aujourd’hui 12 février 2024, je revois cette grande terrasse face à la mer. Pendant des après-midi entiers, de ma chaise longue, j’ai observé ce qui flambe : ce bleu pâle qui miroite dans la baie, et j’ai attendu dans cette semi somnolence des siestes ,La Vision. Esprit languissant, faisant semblant de lire Ouest-France, j’ai donc attendu qu’un cortège de Dieux et de Déesses surgissent des eaux de la baie et avancent en procession vers cette terrasse. Je les voyais venir de la substance même de la baie, dans leurs longs plis immaculés de linge blanc, venus tout droit d’un sanctuaire de l’Hellade! Leurs nobles invocations, sur ma terrasse j’en attendais moins des révélations sur l’éternel mystère de notre passage sur terre, que la libération d’une parole puissante, joyeuse, sacrée, qui dépasse les mornes infirmités de la langue de ma génération. J’attendais la mystérieuse délivrance d’une langue qui nous permettrait de nous arranger de la place que nous occupions sans aucune arrière-pensée ni amertume. Oui, une langue Autre qui soit vraiment celle des Dieux dans sa hauteur sacrée. Mais je n’avais que mes tendres invités débarqués vers sept heures du soir, et leurs bavardages farfelus et leurs souvenirs de théâtre et de coulisses, et le parfum vert des jeunes femmes qui arrivaient. Je me souviens de celle, assez garçonne, qui avait l’habitude de s’appuyer sur la treille comme si elle voulait s’épauler contre le vent et qui refusait de parler .

Je quittais cette terrasse, à la fin de chaque été, je fermais les volets de la maison un peu déçu que le miracle n’ait pas eu lieu.

De nouveau sur les routes bretonnes

Depuis quelques jours, l’air redevient doux dans cette Bretagne , les jours rallongent , les cafés replacent des tables en terrasse. Dans une allée, vers l’estuaire de la Rance, un mimosa gigantesque éclate de ses mouchetures d’un jaune acide. Je prends la voiture et file le long des routes bocagères qui mènent de Cancale à Dol et Combourg. Ces champs et ces plages sont dominées par un ciel léger, plus haut, large, avec quelques lignes entrecroisées, crayeuses, de long courriers qui forment une géométrie au crépuscule . Les champs , quelques vallons, une ligne de saules ou une allée de chênes coupent le paysage plat des marais .Des éclaircies sur la cathédrale de Dol. Talus ,clôtures, herbes, vagues, bêtes, bois, fermes isolées, fossés, abbaye, filent dans le rétroviseur…

Vers la Pointe du Grouin approchent des vagues lentes, calmes, régulières, d’un vert adouci, mais plus de grondements nocturnes, de blocs d’abîme, finies les grandes lessives d’écume qui se répandaient sur les digues , blanchissaient la côte et ses récifs.

Le vent qui soufflait des jours entiers est tombé . La nuit descend désormais avec lenteur sur ce paysage d’eau avec des petits remous. Le long hiver de grisaille s’éloigne.

Je redécouvre ça : ce monde pastoral, archaïque, immuable, paisible, universel, ce monde virgilien que j’avais oublié .Il redonne confiance, la vie, flux et reflux, fine allégresse du printemps qui revient et court sur les routes de campagne et nous ressaisit dans son cycle . « Tout est là »,je me répète bêtement, « tout est là, tout est donné ».

Mon frère Berti

Chaque matin, hiver comme été , après le petit-déjeuner Berti monte sur le toit terrasse de notre Ehpad Résidence d’automne . Il reste là ,jambes pendantes, à dessiner. Il savoure l’immobilité grise du quartier et la vague rumeur profonde qui monte de la circulation dans les rues comme si c’était le meilleur contrepoint du silence.

Sous des nuages bas, au loin , la gare de triage, son tracé géométrique et les lignes des convois d’un brun rouille . Quand le vent souffle de l’ouest on entend le lent crissement des trains qui ralentissent. En ce mois de mars,dans la rue, six étages plus bas, quelques baraques foraines et l’une d’elles -celle qui vend des gaufres- présente une haute façade ornée d’un gigantesque pharaon.

Ce matin, il dessine avec une précision photographique le quadrilatère formé par le Collège voisin. Je sais que cette activité lui permet d’oublier qu’il est malheureux depuis six ans car il n’a pu s’habituer à l’absence de la chaleur du corps de sa femme.

Depuis quelque temps, son dos s’arrondit, et quand il ne se rase pas, il a vraiment l’air d’un petit vieux, surtout quand il allume une cigarette de sa main tremblante. Ses crises d’asthme et ses insomnies le fatiguent.

-Pourquoi est-ce que tu vas toujours t’installer à la table de cette femme qui ne cesse de se plaindre de tout?

-Irina . Elle a un nom.

-Elle te plaît ?

-Elle a une voix rauque que j’aime bien. Et puis elle est désemparée par cette ambiance de clinique, avec ces infirmières qu’on croise.Alors je la distrais

-Elle radote .

– Son visage est très beau ,comme protégé du temps.

Une pluie légère brillait vers de la gare de triage.

-Elle se maquille,c’est tout.

-Elle a une manière de traîner sur les fins de phrase qui me plaît.

-Tu es amoureux ?

-Non.

– Vous parlez religion,évidemment.

– Tous les deux nous aimons Rome et le Vatican, et tout particulièrement l’église Santa Maria Aracoeli. Elle m’a fait remarquer qu’on marche sur des dalles qui sont en fait des tombeaux. Ce sont des gisants endormis.

-Tu as trouvé quelqu’un d’aussi morbide que toi.

Santa Maria Aracoeli à Rome

– Tu as tort de dire ça. On parle aussi des fontaines et de la Contre Réforme. Elle a été prof de latin . Tu vois,parler des fontaines de Rome au petit-déjeuner avec elle, j’aime .

Il ajouta :

-Elle sait qu’elle va bientôt s’endormir. Elle est malade.

Ce que j’aime en elle, c’est qu’elle a une beauté paisible, presque une indifférence.

-Quand tu parles d’elle tu as les oreilles qui rougissent.

J’ajoutai :

-Nous aussi, on va bientôt s’endormir.

-Ce matin, elle m’a parlé de la parousie.

-Je ne sais pas ce que c’est la parousie.Je ne suis pas aussi cultivé que toi.

-Regarde sur ton portable.

Je sortis mon portable et tapai « Parousie » .

Je lus :

-Second avènement du Christ glorieux. 

Je fermai mon portable d’un coup sec .

-Pourquoi ils écrivent « glorieux » ?

Berti se pencha dangereusement pour regarder sept étages plus bas, une camionnette blanche qui manœuvrait mal pour se garer.

-Voilà le linge. Livraison de notre linge. Ah oui, c’est lundi.

-La parousie..Vraiment, dans ton église catholique, on échappe à toutes les lois physiques et naturelles. La parousie ! Elle a de l’imagination ta religion catholique.

Il me coupa :

-Il faut être un vrai croyant pour comprendre ça.Tais toi. Ça te concerne pas.

Je sortis mon paquet de Benson et fumai.

-Ce que je comprends c’est que ton Dieu ,Berti, tolère mal que nous soyons heureux.

Berti clignait des paupières, absorbé dans son dessin de plus en plus charbonneux.

J’eus une bouffée de tendresse pour lui. Il me parut soudain si vulnérable avec une épaule plus haute que l’autre et sa manière d’incliner la tête quand je mettais en doute la fermeté de ses convictions religieuses. .Je le revoyais quand à douze ans, il essayait de m’inculquer avec tant de patience la position correcte des mains pour jouer du piano. Lui était excellent. Ses grandes mains virevoltaient sur le clavier d’ivoire jauni pour jouer si bien Liszt.

Depuis quarante ans , la religion nous sépare. Il me casse les pieds avec « la superbe liberté qui animait Notre Seigneur ». Sa certitude absolue que tous nos actes sont évalués et que nous demeurons sous les yeux de Dieu dans nos moindres actes-même cirer ses chaussures ?- franchement ça me dépasse.

Longtemps, Berti a essayé de me faire lire les Evangiles (surtout Saint Jean) pour me faire sentir le mélange de délicatesse et de fermeté quand Jésus s’adresse à ses apôtres. Je le taquinais sur le fait que les apôtres le sollicitaient avec une insistance déplacée pour que Jésus commençât par un ou deux miracles avant de haranguer les gens d’un village, un peu comme un bonimenteur de supermarché sort une colombe de sa manche pour ébahir l’assistance et mieux vendre un presse-purée.Je trouvai aussi que Jésus manifestait un intérêt bien ambigu pour les femmes pécheresses.

Je me demandais pourquoi et dans quelles circonstances s’était il mis à croire en Dieu ?

-Quand est-ce que tu t’es converti ? Tu as eu une illumination ? En regardant un match de basket ? Tu t’es senti abandonné  un soir ? Tu es tombé à genoux au milieu de la rue ? Tu t’es mis à pleurer de joie comme Pascal ? T’as rencontré un prêtre,une garce ?

-Regarde autour de toi, ce calme, cette ville, cette bande de nuages qui flotte et cache le soleil, et l’eau qui scintille dans cette citerne, c’est le terrain de Dieu. Il n’a aucune limite et les scientifiques sont bien embêtés.

-Tu plaisantes ?

–Je ne plaisante pas.

-Mais quand cette Foi t’es tombée dessus ?

-En 1956,quand nos parents ont vendu le pavillon de l’avenue Paul Doumer pour se mettre dans un appartement au centre-ville.

Il soupira :

-Nos parents ont péché contre Dieu ce jour là.

-Comment peux tu dire des trucs pareils ?Il n’y a rien de logique en toi.

– La Foi n’est pas raisonnable. Tu le sais, tu es malheureux . Le parfum de nos vies a changé quand nous avons déménagé. Tu le sais très bien mon petit frère.Ton arrogance ironique n’arrive pas à cacher ta faiblesse.

-Comment peux tu croire Berti ? Sérieusement ? Dis lmoi une seule fois que tu as un doute..

-Parlons d’autre chose.

Berti reprit :

-Regarde ce que deviennent nos corps. Le mien se délabre plus vite que le tien. Mais regarde ton cou qui pendouille. Tu vas mourir. Je prie pour toi.La proximité de la mort ne te fait pas réfléchir ? Notre corps,depuis le berceau, oscille entre deux abîmes et ça ne t’interroge pas ?
-Non Berti. je sais que je finirai poignée de cendres.

J’ajoutai :

-Je veux qu’on m’incinère.Et qu’on disperse mes cendres.

– De la cendre ?Comme un mégot.Tu ne te considères pas plus qu’un mégot ?

-Je t’en prie.

-Je dis la vérité. Tu ne te sens pas plus qu’un mégot ? Tu ne crois pas à la Résurrection des corps ?Ça ne te pose pas de question ,les motifs de notre présence sur Terre?Tu ne réfléchis pas à ça ? Ça ne te fait rien de nager en plein vide spirituel ? Tu ne crois même pas en toi. Comment tu arrives à vivre comme ça ? Ça te suffit d’aller te poivrer chaque matin à onze heures avec du mauvais rosé en parlant du prix de l’essence avec un employé de mairie et un prof de gym à la retraite qui fait son tiercé ? Au fond d’un bistro crasseux ? Ça te suffit ?

-Oui.

-Je crois en Jésus Christ.

-Ça ne t’a pas empêché d’abandonner ta famille pendant plusieurs mois pour une retraite religieuse qui a foiré..

-Paul aussi fut un grand pécheur.

Il ajouta :

-Dieu ne nous aime pas parce que nous sommes bien et que nous faisons tout bien , mais pour que nous devenions meilleurs. Il nous sait pécheurs. Il nous aime comme ça.

-Mon pauvre Berti,épargne moi ton baratin. Comme si tu étais l’entraîneur d’une équipe gagnante. Et, en plus, tu me méprises.Mégot.Je ne sus pas un mégot.

Il me semblait que la Foi de Berti lui donnait un sentiment hypertrophié de son ego. Bien que nous partagions la même chambre et le même lavabo il se sentait meilleur que moi.

La pluie commença à nous atteindre. Berti fut pris d’une quinte de toux et descendit dans le salon Myosotis, là où les pensionnaires jouent au scrabble en écoutant Jean Sablon.

Berti ayant quitté le toit terrasse, je regardai l’endroit où il s’était assis, avec le Ouest-France froissé ayant gardé la forme incurvée de ses fesses. Je notai que le rebord de ciment humide et moussu gardait un minuscule bouton de nacre, sans doute de son col de chemise . Tout en bas ,dans le vertige de l’air limpide, la vie du quartier poursuivait son irréelle familiarité. J’étais surpris tout à coup du calme de la matinée , comme un terrain de foot soudain vide après un match enfiévré.

Mon cœur battit à la pensée qu’un jour , Berti sera seul, ou bien ce sera moi. Je n’arrive pas à voir cette Terre promise qui lui donne parfois un air béat d’intimité radieuse. Moi je n’ aperçois que le froid des étoiles chaque soir. Parfois m’effleure la pensée qu’une sagesse divine existe quelque part, qui sait.

Mon frère Berti mourut dans son sommeil, sans le moindre soupir, à mes côtés ,le 6 janvier dernier. Je lui ai posé sa Bible sur l’oreiller. Irina l’embrassa sur le front.

Je reviens souvent me réfugier sur le toit-terrasse, là où nous discutions. Je lui parle. A onze heures tapantes je vais dans mon bistro crade boire u mauvais rosé avec le prof de gym à la retraite.Il est devenu obsédé par les appareils ménagers qui tombent en panne. Je me dis que la foi de mon frère ressemblait à une belle charpente de bois ,odoriférante et robuste, sentant encore la foret, et que l’usure du temps n’attaque pas. Et cette charpente l’a protégé . Quelle chance. Elle lui a caché le vide abyssal et noir dans lequel patauge notre humanité oublieuse, assaillie de brutalité à chaque génération.

Au fond, je l’envie.

Dans le maquis surréaliste des blogs

Le Net propose des centaines de blogs et des milliers de commentaires. Chaque jour, comme les marées d’équinoxe, l’intelligence éphémère de l’humain s’y répand et s’y étale en mille réseaux d’opinions, de conseils, de revendications. Désordre d’une conversation surréaliste qui dérive loin du sujet principal proposé par le taulier.

Le blog littéraire- déversoir de jugements à l’emporte-pièce, ou savant plaidoyers pour jugements nuancé- publie presque tout, accueille presque tout .Il peut être chambre d’enregistrement de débats, ou nettoyage par le vide, salon mondain ou assommoir, bistrot de quartier ou buffet de gare pour romans du même nom… Les blogs littéraires défient le bon gout et la politessede la Culture académique. Il se métamorphose en une foire d’empoigne, en piste de clowns, en débats d’érudits hargneux, vire acte d’accusation, se fait ring pour mauvais coucheurs , ou serre pour Narcisses. La République de Livres de Pierre Assouline est excellent dans cette catégorie, car il y mêle aussi de fins lettrés, des universitaires vivant à l’étranger, des journalistes historiens, des ombrageux orageux, des solitaires, des dingos du passé,desinfatigables fournisseurs d’anecdotes oubliées dans les sables du temps, des vrais cinéphiles,des Fouquier-Tinville, des Savonarole, des batifoleuses du dimanche , des déchireurs d’illusions,des abbés, quelques modérés sympas, et même des érudits calmes.

Un vrai bon blog se doit d’encourager de vrais forbans qui prennent les romans à l’abordage, de militants de Gauche ou de Droite de mauvaise foi. Il doit attirer des exilés du bout du monde, des érudits qui connaissent leur Laurent Sterne sur le bout des doigts. Il faut des dialecticiens ,des blagueurs du fond de court, un cocktail de mélancoliques et de furieux, d’anonymes et de célèbres., de laconiques et de bavards, des manichéens et quelques Diafoirus, beaucoup d’enthousiastes et quelques culs serrés.

Un vrai blog vit avec des roueries, des exaltations, des redites, des prêcheurs et prêcheuses, une bonne dose de nihilisme clair et net, réunions de nocturnes et des diurnes,de dames de cœur et d’as de pique; il y a ceux qui mordent à pleins crocs et de souples félins qui griffent avec affabilité. Le machiste rencontre la pétroleuse féministe et tout ça fait d’excellents blogueurs.. Si votre blog devient plan plancomme une Mer de tranquillité pour rares initiés (ce qui guetteparfois le mien) c’est foutu.

Donc réjouissons nous que dans ce déversoir des exaltés côtoient des incrédules ou des forçats de Wikipedia remplissent toutes les cases des savoirs et techniques sans rien y comprendre. Blog carrefour avec des timides qui heurtent des fanfarons, des enthousiastes qui percutent des blasés, des astrologues et prophètes de malheur qui ne découragent pas les éternels optimistes. On se réjouit des commérages, de ceux qui trahissent la confiance d’un autre blogueur, tandis que la manie de railler se propage comme un virus sur des pages entières de commentaires et gangrènent pendant des semaines, les meilleurs blogs. De la féministe furieuse au paillard, du diariste glacial au charlatan philosophique, de l’épistolier sentimental, à l’obsédé de l’endive,  du latiniste sourcilleux ou au blablateur cynique, du thésard obsédé par la part d’occultisme dans les poèmes de Nerval au dernier marxiste léniniste tous forment une danse ,une sarabande, une foire de bonimenteurs exaltés ,une réunion de pédagogues anonymes, on tient en la grande parlerie surréaliste , halluciné, comique, qui emplit de joie et de fracas l’ennui des matinées d’hiver.

Si de grands fréquenteurs de bibliothèques passent de la poésie chinoise à la Bible du roi Jacques ou des stèles de Segalen au Satires de Juvénal ou aux « Choses vues » de Victor Hugo, c’est le paradis! Si c’est un auteur frustré qui refile ses pages refusées, la rigolade n’est pas loin. Bénissons là mes frères. Le blogueur, obsessionnel avec ses questions inattendues , déréglant et désorientant les bavardages familiers est aussi à préserver, sorte de stylite dans son désert.

Le bon blog charrie tout . On déterre souvent des ensevelis, promenade au clair des lune parmi les oubliés des dictionnaires…Que certains prennent un blog pour une abbaye et prient à genoux, sur des dalles froides c’est momentanément fascinant. Enfin .Torrent certains jours, ruisseaux en plein asséchements à d’autres jours. Blog carnet de voyage, blog déclarations d’amour, substitut du divan de psychanalyste, recettes de cuisine ou blog cinéphilique, blog brèves de comptoir, tout se mêle, se tisse, s’enchevêtre, se chevauche pour produire quelque chose de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction destruction. Le robinet à opinions coule jour et nuit. Tribune pour accusateurs publics, tour de Babel, Samu social, parking de solitaires, bureau des légendes, comité de lecture improvisé ,salon des refusés, catharsis, debriefing, intuitions soudaines, blagues idiotes, délivrance libidinale, confessionnal ouvert de nuit comme de jour, c’est aussi un trottoir roulant où se croisent rationalistes et lyriques, mystiques ou ironistes, universitaires imbus de leur savoir et naïfs sympas, mondains ou rustiques, misanthropes ou charmeurs, sarcastiques ou crédules, féroces ou compatissants. Des milliers de « moi-je » forment une cacophonie burlesque, un laboratoire d’ invectives, un miroir de notre époque brisé en mille morceaux qui forme illuminations, escapades, et reflets si étonnants de ce que nous sommes vraiment. En tout cas , prions mes frères, pour que les blogs littéraires survivent.

Prions pour que le foutoir continue et prospère.. Préservons ce bal masqué gigantesque, infini, enfiévré , coloré, endiablé , on peut s’y mêler sans carton d’invitation, s’inventer des passés, des avenirs, du présent, s’ entre-dévorer , se repérer, se réparer, se marrer, se délivrer, déclarer ses amours dans la clandestinité. Quel grand restaurant ,quelle cantine chahuteuse, à une époque ou les lourds médias font assaut de conformisme et de façonnement industriel des esprits, je savoure ma propre contribution car elle ressemble à un une virgule d’un rouge vif au sein de l’amer train, du monde , comme un dessin d’enfant coloré sur l’uniformité grise des malheurs de la planète. En tapant sur le clavier comme les paroles d’une chanson sifflée sur un chantier. Vite écrit, mais pas si vite oublié.

Pensionnat

Je suis de nouveau sur la plage de Langrune, seul devant la route noire, en face , les villas trouées de Juno Beach. Mer grise monotone.

Ton enfance ne passe pas. Sales souvenirs de pension . Des années à regarder un coin de préau sous l’averse, et derrière une mauvaise clôture, le jardin du proviseur en friche, en débâcle de terre boueuse, et sur la gauche, la cour goudronnée pour les leçons de gymnastique. Molle et coulante emprise de l’ennui à regarder la pluie dévaster les champs maigres qui cernent la ville d’Argentan.Impers mouillés, chahuts dans les escaliers, regarder les filles devient une humiliation,odeurs de Gauloises écrasées. Ça tousse beaucoup la nuit. Semelles de crêpes du pion , distraction dans la grammaire allemande avec le Faust de Goethe et son chapeau à plumes, et une partition de Liszt sur l’ivoire jauni d’un piano. Les vents assiègent tous les couloirs .Le dimanche interminable disloque le cœur. Quand les filles jouent au basket, les garçons ricanent devant ces cuisses d’un rose irrité  par le froid; l’épaule nue d’une collégienne entrevue te reste comme une fièvre qui ne te quittera jamais plus. Et cependant toutes les filles te semblent dolentes et gratteuses de copies effrénées.

Certains matins de printemps les moineaux pépient dans la gouttière, des amis. Tu dessines avec l’ongle des bites et des cœurs sur la couverture kaki de ton lit. Vue de l’infirmerie, au dernier étage, la ville entière et sa gare de triage forme comme une rade au soleil l’été.. L’eau tremble dans un verger. Même en pleine nuit, la porte cochère s’imbibe d’une sale lumière qui fait briller des tornades de pluie. La liberté est de l’autre côté du portail. Infranchissable , obsédante .De l’autre côté il doit y avoir des forêts avec des femmes fraîches lascives, prêtes à toutes les folies. Elles doivent être espagnoles. Les hommes puent dans leurs costumes croisés.

Les adultes dehors dans les rues ?Ils ont pas l’air de profiter de l’oxygène pur de leur liberté.., ont même souvent l’air de s’embêter en montant dans leur Aronde ou leur 4chevaux..Vus d’une salle de classe, ils passent et défilent par tous les temps  des silhouettes bizarres… un peu des automates… un peu Tartuffe qui se saluent sur les trottoirs d’un coup de chapeau .. C’est aussi stupéfiant que l’eau glaciale pour se laver chaque matin autour des vasques.

Au delà des hautes vitres du ciroir des toits fument. Dans le vide carrelé de la salle d’eau tu comptes ces années poisseuses :contingent,Guy Mollet, guerre d’Algérie, en examinant tes bras maigres et la curieuse petite étoile de peau froissée d’un vaccin.   Les filles s’appellent Danièle, c’est formidable, elles portent des jupes écossaises bien repassées et sont intouchables et si bien lavées,éduquées, souriantes. . Les mains collées entre tes genoux, tu regardes ton ombre dans la faïence du lavabo et tu ne te reconnais pas.

La gelée blanche le long des talus demeure ta compagne du jeudi. Dans les classes désertes , tu griffonnes sur un carnet, tu tires en douce sur ta Gauloise et écrases le mégot dans un couvercle de boite de cirage . Même le dictionnaire Gaffiot devient ton copain, sa couverture sent la toile de sac à pommes de terre. Tirelire rouge de vieux romans au cuir grenu. C’est à la lisière d’un bois, que tu feuillettes un album volé dans le bureau du proviseur avec des photos d’hommes-squelettes en pyjama rayé qui te fixent. Tu es adossé contre un arbre, tu ne comprends pas, tu n’y crois pas. .Le monde reste un secret. T’apprends le soir même que ton grand frère est fiancé à une bretonne, tu te demandes si elle a des taches de rousseur, ton rêve.

Toutes ces années humides dans un dortoir perdu, avec le vent, te construisent le sentiment de t’être trompé de pays, de famille, de siècle, et d’être ,jour après nuit, réduit à une matière sans âge, blême, un engrais humain. Tu t’abrites la nuit à bavarder dans le ciroir avec le grand Lannuzel, ton grand Meaulnes, nous restons au milieu de la nuit, à aligner sur un banc ces boites de cirage et à les chauffer jusqu’à ce que les flammes bleues montent le long des hauts murs lisses du dortoir. Tu rêves d’un brasier, d’une immense rigolade, d’un tas de cendres. Dans le Lagarde et Michard tu cherches « La gloire du soleil sur la mer violette

La gloire des cités dans le soleil couchant ».

Et tu te dis: les poètes sont de foutus menteurs.

Un ami revient des sports d’hiver et tu humes les manches de son blouson de daim comme si les paillettes et la poudre de neige pouvaient encore y scintiller.

Ne regarde plus jamais une photo de classe.

Une lettre de Flaubert pour le Nouvel An

D’abord, meilleurs vœux à mes fidèles lecteurs pour 2024.

Voici un extrait de lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet. Elle date du lundi 2 janvier 1854, fut rédigée à une heure du matin. Flaubert a 33 ans, mais il en parait dix de plus selon les témoins de l’époque Voilà deux ans qu’il a commencé à rédiger « Madame Bovary ».Il retrouve parfois sa maîtresse Louise Colet à Paris ou à Mantes. Liaison amoureuse difficile. 1854 sera l’année de sa rupture définitive avec Louise Colet. Flaubert achèvera Madame Bovary » en 1856. Louise se consolera avec Alfred de Vigny.

  • « …À propos des hommes, permets moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s’est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce, des bandes de pauvres commencent à courir la campagne, les nuits. On a tué à Saint-Georges, à une lieue d’ici, un gendarme. Les bons paysans commencent à trembler dans leur peau. S’ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer. Cette caste ne mérite aucune pitié ; tous les vices et toutes les férocités l’emplissent. Mais passons.
  • 2e fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois, et une bourgeoise, puis violé la servante sur place, et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n’étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige. L’affluence était telle que le pain a manqué. Ô suffrage universel ! Ô sophistes ! Ô charlatans ! Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du Progrès ! Moralisez ! Faites des lois, des plans ! Réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu’il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son cœur de carnassier ! Et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu’est-ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autres ; que la Providence fasse le sien ! Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t’arracher de larmes. Tant mieux, car rien n’en mérite, si ce n’est des larmes de rire, « pour ce que le rire est le propre de l’homme ».
  •  Bouilhet me paraît très content de la Sylphide. [Ils s’accouplent avec véhémence.] Il est du reste peu exalté, c’est comme ça qu’il faut être. Laissez l’exaltation à l’élément musculaire et charnel, afin que l’intellectuel soit toujours serein. Les passions, pour l’artiste, doivent être l’accompagnement de la vie. L’art en est le chant. Mais si les notes d’en bas montent sur la mélodie, tout s’embrouille.
  • Aussi moi, gardant chaque chose à sa place, je vis par casiers, j’ai des tiroirs, je suis plein de compartiments comme une bonne malle de voyage, et ficelé en dessus, sanglé à triple étrivière. –
  • Maintenant je pose ton doigt à une place secrète, ta pensée sur un coin caché, et qui est plein de toi-même, et je vais m’endormir avec ton image et en t’envoyant mille baisers.
  • À toi. Ton G.
Pages manuscrites de « Madame Bovary »

Retour à  » La Montagne Magique » de Thomas Mann

Pour la période de Noël, je propose qu’on retourne dans la neige, vers Davos, là où Thomas, Mann place son chef-d’œuvre « La Montagne magique ». Je republie donc mon travail sur ce roman . Je signale aussi la traduction revigorante de Claire de Oliveira publiée en 2016, chez Fayard ; sans renouveler complètement notre vision de Mann cette traduction a l’immense qualité d’être précise, pointue, serrant au plus prés la cadence de la phrase, ses intentions et ses nuances . Elle possède cette qualité  si particulière qui consiste -entre autres- à  nous faire sentir  la saveur et la brutalité des  grivoiseries des personnages, et leur vraie façon de parler, ce qui avait été parfois amorti ou très édulcoré   dans la précédente traduction de Maurice Betz datant de 1931.

Le sanatorium de Davos

Je signale aussi que cette année la publication du vaste roman biographique proposé par l’écrivain irlandais Colm Toibin, « Le Magicien, » est une excellente introduction à la vie familiale de Thomas Mann.. Comme l écrit le critique Pierre Deshusses dans son compte rendu du journal « Le Monde » , «  l’ambivalence d’une modernité écartelée entre progrès et barbarie, entre mondialisation et enracinement, se reflète d’ailleurs dans l’entreprise même de Toibin. »

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec ce narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) et si puissant,  tout au long de cette lecture c’est  qu’elle déploie un chant de l’ Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. Des vivants en train de tous mourir dans le luxe.  Ce Sanatorium de Davos   est face à un ciel pur. Panorama sublime,  Nature splendide. Une lumière de cristal baigne des corps pourrissants. En haut, une aristocratie des malades, qui méprise  ceux d’en bas, avec ce   paradoxe si mannien dans son ironie que les gens de la plaine   sont vus par les tuberculeux  comme  des    malades qui s’ignorent…En haut, on médite en  s’empiffrant de rôtis  en sauce,  d’oies truffées  et de pâtisseries meringuées ; en bas, l’humanité ordinaire  se bat dans le brouillard d’évènements politiques troubles .En haut la philosophie  abstraite, la méditation, la vie horizontale scandée par des prises de température qui marquent autant les effets de l’amour que ceux  de la maladie. Dans ce faux roman nonchalant, presque mathématique dans son découpage du  Temps,  l’auteur note avec une précision clinique les conséquences de  l’oisiveté, du luxe, des jeux de société, les sinueuses sismographies du désir et   des  échanges érotiques,  les ragots, les promenades, l’inaction ; en bas on touille  la marmelade des vrais problèmes.

Dans ce sanatorium élégant, refuge quatre étoiles, phalanstère d’intellos,  domaine de la Mort  retardée  mais programmée pour de riches  grands bourgeois, un personnage central fait son éducation :  le jeune ingénieur Hans Castorp, à peine sorti de l’adolescence. Un malade qui ne va pas s’ignorer longtemps, lui qui  devait rester 7 jours pour une simple  visite à son cousin Joachim, et qui   y  séjournera  7 ans.

On  connaît l’origine du roman. Après la naissance de sa fille Monika vers 1910, Katia Mann, l’épouse de Thomas Mann, tombe malade – tuberculose selon le diagnostic de l’époque, mais que plusieurs études ultérieures des radiographies de l’époque permettent d’infirmer ce diagnostic . Katia souffrait  plutôt d’une maladie psychosomatique, dirions-nous aujourd’hui. Elle passe plusieurs mois  en sanatorium : l’atmosphère de cet établissement inspire à Thomas Mann  cette Montagne magique.et, pendant les années de rédaction, Mann n’a cessé d’interroger des médecins, de visiter des cliniques, et d’enquêter auprès de radiologues de l’époque.

Thomas Mann et une partie de sa famille

Le sanatorium est  à la fois une clinique, un couvent , hôtel de luxe , club intellectuel,  infusoire  de maladies psycho somatiques, et surtout une serre chaude où se développent les maladies pas seulement physiques . S’affrontent également les idéologies   de l’époque de la rédaction (la république de Weimar)n  les querelles théologiques. Mann  tricote aussi , avec son ironie à  facettes,  les plaisirs  et fantasmes des uns et des autres. Ainsi  prospèrent  dépravations de toutes sortes, plongée dans le bain irisé des mondes intérieurs blottis dans leurs préjugés,  satire des snobs dans leurs banalités et parfois leur évidente inculture.Il y a comme un trésor archéologique sur la haute bourgeoisie européenne, et un pessimismes impitoyable de toutes les observations sociologiques , et là Proust n’est pas loin, lui aussi, allongé dans ses fumigations.. Une  exception : Hans Castorp. Il échappe aux cancans, complexes de supériorité, gourmandises (on s’empiffre pendant  et entre les repas)   mépris  de classe dans cette forteresse en altitude pour « ceux de la plaine », ceux « d’en bas ». Il voit tout  avec intelligence.

Le  paradoxe, c’est que  les malades perchés sur leur montagne,   méprisent les bien-portants  .C’est la  Comédie des vanités examinée avec cette ironie que Settembrini  condamne  dans une page  anthologique et qui subsiste  sans doute des conversations entre Thomas Mann et son frère Heinrich..  La prolifération de détails physiques ou moraux offre une étonnante galerie bouffonne .Dialogues  faussement amicaux,  congratulations mutuelles hypocrites, piété dégoulinante  d’insincérité .Il y a quelque chose de psychiquement  pourrissant  dans cette micro- société.  Chaque semaine, une luge emporte  un ou deux cadavres vers le cimetière, dans un curieux climat de soulagement collectif  car, enfin, ceux qui restent veulent déguster les nouveaux arrivants, en insectes.

 Donc sentiment de décadence d’une haute bourgeoisie  douillette, narcissique, désœuvrée, ravie  d’être auscultée et infantilisée par le corps médical. Ce dernier,  lui,  prospère financièrement sur le dos de  cette  haute bourgeoisie européenne  en multipliant les diagnostics  médicaux alarmistes afin  de rallonger le séjour et   alourdir  la  note mensuelle. Ce qui frappe au premier abord c’est la continuité de Mann  sur ses  thématiques.

 En 1912 il publiait « Mort à Venise », réflexion  sur un écrivain célèbre, Aschenbach,  pris dans la bourrasque de l’érotisme face à un adolescent, dans le cadre d’une Venise atteinte  par le choléra. Dans cette Venise funèbre Mann  déconstruisait la Raison et l’image sociale  convenue   d’un écrivain grand bourgeois, face  la torture  du Désir devant un  adolescent blond  croisé dans un palace.

Davos, le sanatorium

En 1924  -donc 12 ans plus tard, après une première  guerre mondiale-  Mann reprend le thème en l’inversant. L’écrivain  bourgeois célèbré Aschenbach, à Venise,   est remplacé par  un jeune bourgeois Hans Castorp, ingénieur, venu rendre visite  son cousin, le malade Joachim dans un sanatorium. Mais  c’est le même cadre d’un hôtel de luxe mais avec cette nuance capitale, c’est que -tous les clients  ici, simplement menacé de choléra à Venise, ici, à Davos, sont clmairementvoués à la mort. Le choléra vénitien devient ici tuberculose suisse exterminatrice. Aschenbach se  défaisait sous nos yeux  à Venise ; ici  Hans Castorp,  se construit sous nos yeux,  à Davos. Donc, roman de formation.

 Il s’édifie notamment grâce à deux professeurs, Settembrini et Naphta .Tous deux  veulent convertir Hans à leur idéologie. Settembrini   est le lumineux démocrate, l’humaniste voltairien, amoureux du progrès, de l’émancipation des peuples, des droits de l’homme, qui rêve d’une république universelle .Il est inspiré en partie par le frère de Thomas Mann, l’écrivain Heinrich (l’auteur  de « l’ange bleu » et d’une biographie magnifique d’Henry IV), démocrate, homme de Gauche ,défenseur d’une Europe de progrès social.

 Leo  Naphta, lui,  est le philosophe  sombre, le pessimiste schopenhauerien, le religieux, l’homme des tentations extrêmes en politique,    corps francs prussiens d’extrême droite, ou Spartakistes d’extrême gauche. Naphta représente les forces de décomposition,  les enragés des deux camps, de Gauche et de Droite,  qui  diviseront  et anéantiront   la  République de Weimar. Ces deux camps se livrant à des batailles  dans les rues de Berlin ou de  Munich, pas loin de la villa où Mann  écrit. Naphta, dans sa radicalité, aspire  à un régime totalitaire. Son idéologie combine des morceaux hétérogènes venus de toutes sortes de radicalités, avec une vision collectiviste. Naphta incarne un mode de pensée anti-humain et opposé aux Lumières. Ce qui pourrait apparaitre comme un roman à thèse dépassé, se révèle au contraire, aujourd’hui un roman profond, urgent à redécouvrir , examinant   la crise de notre Europe  contemporaine , tiraillée entre des Settembrini et des Naphta. Les populismes politiques  qui montent  dans les sondages  de nos journaux  sont déjà traités par Mann  comme des périls (voir aussi « Mario et le magicien » ciblant Mussolini) , avec  ce mélange d’ironie, de pessimisme lucide, et surtout une  souveraine liberté d’esprit.

Thomas Mann et Katia son épouse

                                            

Dans ce roman où l’action est rare, ce qui importe, c’est l’expérience intérieure. La plus surprenante, la plus exaltante  et la plus profondement  analysée  est celle de Hans Castorp et sa fascination   érotique pour Madame Chauchat. L’évènement qui le bouleverse n’est pas son début de tuberculose, mais la présence foudroyante, explosante-fixe,  de cette femme slave. Qui est  Clawdia Chauchat ?  Une belle russe aux  yeux en amande -de kirghize- à la nuque  troublante, aux gestes relâchés et surtout elle  ne porte pas de corset comme les autres ce qui lui permet des poses alanguies. Le corps vit et tressaille chez elle comme chez aucune autre.    Elle porte  nom français étrange (un Chaud chat ?)  et symbolise  la séduction érotique dans tout son vertige  et sa pente fatale (sommes-nous si loin de « l  ‘ange bleu » du frère Heinrich ?). La Chauchat  distille un parfum, une séduction féline, c’est la parfaite Fleur du mal baudelairienne. Exotique, câline, ensorceleuse, griffue, libre, souveraine.  Et c’est bien ce qui attire Castorp. Il est bouleversé, transformé, irradié, exalté, essoré  et illuminé par cette présence Cauchat. Mais il en est aussi malade puisque sa vue fait monter sa fièvre.  Castorp  ne vit que pour croiser le regard de Clavdia. Au milieu des jacasseries de l’insupportable madame Stohr, jacasseuse stupide, et son « exaltation d’une pitoyable inculture », et la pondération un peu fade du cousin  Joachim, Castor vit dans une  fièvre érotique de plus en plus intense. Castorp guette, surveille, rêve, rumine, s’exalte d’elle  pendant ses songeries et   ses siestes. La sensualité  devient un tourment, une obsession maladive .L’envoutement a quelque chose de wagnérien, Tristan et Isolde ne sont jamais loin.  

Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode Hippe si important) ,  grandit et s’étale ici grâce à cette femme mi-Circé, mi sirène. Là Mann se montre un maître. Il y a un équilibre assez bluffant entre ce que la Chauchat inhibe et désinhibe chez Castorp. Elle l’émancipe et l’emprisonne, C’est celle belle malade  qui introduit la féerie, le Venusberg , ouvre un infini  de vitalité dans  ce lieu clos, disons-le :ce mouroir. « C’était oppressant d’avoir cette main si près des yeux :bon gré malgré, on était bien obligé de la contempler, d’étudier comme à travers une loupe toutes les imperfections  et les caractéristiques humaines qu’elle comportait. Non elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite –on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à  n’en point douter. Hans fit la grimace mais sans détacher ses yeux de cette main et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises qui s’opposaient à l’amour…Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu  des manches, cette gaze aérienne, était plus fin  que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eût sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais.Il excluait toute espèce de résistance bourgeoise. »

On voit dans cet extrait que Castorp se défait du statut moral qui le corsetait et de sa nature  haute bourgeoise qui l étouffait. L’armure des convenances  s’évanouit. Et ce n’est pas un hasard si le mythe du Docteur Faust revient sans cesse, leitmotiv  comme si  il y avait un pacte diabolique entre l’Eros  et le jeune personnage bourgeois. Hans est  soumis, hypnotisé, transformé  par    l’ébouriffante initiation à l’ivresse sensuelle de la Chauchat.  C’est la partie superbe de cette Montagne que le vernis d’une prose d’une miraculeuse précision rend dans sa diversité et sa bousculade d’émotions.

Enfin et surtout,  on remarquons ce « on » !… du narrateur qui associe Thomas Man a son héros et forme , tout au long du roman, un fond de tendresse détachée. Les jeux de couleurs, les tournures délicates qui ne cessent de qualifier la Chauchat se retrouveront sans doute, filtrées par un autre sensuel, le Nabokov de « Lolita ».

Thomas Mann en 1939

Thomas Mann, avec son ironie diaprée, ciselée, qui bat régulièrement la mesure dans ses paragraphes , toujours omniprésente là où on ne l’attend pas, et virant parfois à la bouffonnerie masquée, nous chuchote cette vérité : l’Art est à la fois vision d’une comédie humaine , et son  commentaire érotique, critique, narquois, posé sur tout , aussi bien les êtres humains comme les paysages et notre Temps intérieur et nos rêves profonds. Le macabre lui aussi, participe de cette danse qui devient avec ce roman la fresque macabre d’une Europe malade.

Une fois le roman, refermé, on a le sentiment puissant d’avoir vécu une expérience hors-norme. Le lecteur a navigué à travers 800 pages dans un monde de malades, qui est aussi une classe bourgeoisie européenne sans volonté , symbole d’une époque en glissement vers la guerre 14. Le paradoxe de Thomas Mann est d’avoir placé un jeune homme sain dans un monde à l’agonie dans ce sanatorium-Titanic placé au milieu de glaces étincelantes cerné de massifs neigeux et forestiers dans un climat qui n’a plus les repères habituels. … Mann place un garçon sensible qui cherche à se construire dans une société qui se déconstruit. Un héros en formation dans un monde en destruction. Un individu en quête de repères est jeté dans un univers qui les perd, les repères, moraux, les uns après les autres .L’auteur, implacable, fait la minutieuse comptabilité des pathologies de ce milieu en désagrégation. Doublement mouvement. Distorsion géniale d’un personnage en quête de sagesse et d’équilibre dans un monde de fous. D’où ce côté d’humour noir cet aspect grinçant, cette séduction ironique si particulière ,cette acidité grivoise qui va jusqu’au malaise dans ce bal des tuberculeux. livre diagnostic, livre parodique, livre avertissement. Bal avec figures de cire, et marionnettes folles. Et comme pour en rajouter dans les distorsions, Man choisit de chanter n paysage si immaculé, son harmonie si magnifique, ce décor grandiose des Alpes suisses, avec ses journées d’ensoleillement. Panorama et décor en scope de luxe pour une comédie grinçante, avec personnages grotesques, triviaux, médiocres, burlesques, souvent touchants, mais avec un drame amoureux wagnérien qui se réduit vers la fin à une histoire petite bourgeoise vaudevillesque ,avec l’irruption de Peeperkorn. Certains personnages guidés,comme Naphta par de sombres fantasmes une passion morbide antihumaniste, annoncent les membres des gouvernements totalitaires . . Les médecins eux-même demeurent d’inquiétantes blouses blanches avide de pouvoir qui entretiennent certains malades dans une trompeuse progression de leur mal, doublée d’une escroquerie financière. Hans Castorp, au fond, n’avait qu’une grosse bronchite chronique, rien de plus. Sans cesse, sous un récit chronologique faussement linaire, Thomas Mann nous enfonce dans un monde noir où l’on entend sans cesse le glissement métallique du bobsleigh qui emporte des cadavres vers la vallée .Cette société d’oisiveté, de malades en glissement continu vers l’inertie douceâtre cède à n tourbillon d’immoralité devenue banalité et innocence. femmes vieillissantes, ou jeunes vierges anémiées, l’analyse de Mann, offre l’image d’ un enfer froid. La surprise c est que écriture ,avec une fausse objectivité documentaire , suspend en définitive les jugements.les fourberies, les mensonges, les situations équivoques, les lassitudes, la farandole des égoïsmes, finalement, multiplient les interrogation sans réponse. Grande leçon mannienne dans un monde actuel qui n’aime que le manichéisme médiatique et les jugements expéditifs/La montagne magique est un chef-d’oeuvr d’intentions cachées, un peu comme la gravure allégorique de Dürer , « Melencolia » .

Thomas et Katia Mann à Zurich

Comme « Melencolia » , cette « montagne magique »(de magie noire faustienne) intègre, de manière synthétique, une multiplicité d’éléments symboliques. Ces objets symboliques se parent également d’éléments affectifs qui renforcent les contrastes destinés à susciter notre fascination. l’auteur n’annonce-t-il pas aussi toutes les maladies qui seront attachées à une société de loisirs  qui va se s’auto dévorer dans une sorte de pente dionysiaque?

Le Temps est le thème principal, affirme Mann, dans une conférence à Princeton. Ce temps s’émiette, se dilue tellement que, hors des montres et des calendriers, de telle sorte que chaque instant abrite une éternité. C’est Philippe Lançon dans « Libération » qui a le mieux résumé : » On plonge avec eux tous dans la maladie comme en enfance, dans la littérature comme en maladie, dans l’amour comme dans un rêve interdit et dans l’Histoire comme dans un cauchemar autorisé. C’est un manège en altitude qui enchante l’univers de ce patient si particulier, prenant tout à corps et à cœur, qu’est le lecteur. Il le fait baigner dans une matière fluide, collante et incertaine, une matière à laquelle échappent par leurs activités et leurs agendas les bien portants, les actifs, ceux qui croient toujours qu’un «retour à la normale» est possible, ceux qui ne lisent pas. Cette matière – cette lymphe – est au cœur du livre. Elle fait l’objet de réflexions volontairement répétées. C’est le temps. »

« Combien de fois Hans Castorp s’était-il entretenu avec feu Joachim de cette grande confusion qui mélangeait les saisons, qui les confondait, qui privait l’année de ses divisions et la faisait paraître brève avec lenteur, ou longue dans sa rapidité, de sorte que selon une parole de Joachim avait prononcé voici fort longtemps avec dégoût, il ne pouvait plus du tout être question de Temps. Ce qui en réalité était mélangé et confondu dans cette grande confusion, c’étaient les impressions ou les consciences successives d’un « encore » ou d’un « déjà nouveau » , et cette expérience compliquée était une véritable sorcellerie par laquelle Castorp ait été séduit … »

Mais la nuit ?
« La nuit était la partie la plus difficile de la journée, comme Hans se réveillait souvent ; il lui arrivait de rester des heures sans pouvoir s’endormir, soit que sa température corporelle excessive lui donnât de l’entrain, soit que ce mode de vie entièrement horizontal altérât son envie et sa capacité de sommeil. En revanche, les heures de demi-sommeil étaient animées de rêveries pleines de vie et de variété auxquelles il pouvait repenser, une fois éveillé. Et si, le jour, le fractionnement et la diversité du programme faisaient passer le temps, la nuit, l‘uniformité diffuse des heures qui s’écoulaient avaient le même effet. ».Plus loin Mann écrit : »

« A l’approche du matin, il était toutefois distrayant de voir la chambre s’éclaircir et réapparaître peu à peu, les choses ressurgir et se dévoiler, et le jour s’embraser, dehors, dans un sombre rougeoiement ou une joyeuse flambée ; c‘était alors le retour inopiné de l’instant où le masseur frappait énergiquement à la porte, annonçant l’entrée en vigueur du programme de la journée. »

Est-ce un roman de formation dans la tradition germanique classique ? oui dans la mesure où Hans Castorp est constitué sur le modèle du roman « Aus dem Leben eines Taugenichts ,cette célèbre »Vie d’un propre à rien » du classique Joseph von Eichendorff.

Autre thème faustien puissant  : la lutte pour posséder une âme d’écolier vierge par deux pédagogues. Le jeune Hans Castorp,qui ne connait rien que de la technique(il est ingénieur promis aux chantiers navals de Hambourg ) est vierge philosophiquement ,c’est pourquoi il est l’objet de toutes les manœuvres de séduction par le méridional et Franc-Maçon Settembrini, et ce Naphta à odeur de soufre lui aussi , tant il représente cette notion germanique de « Unform » « absence de forme » , de néo-romantisme , mélange de volonté de puissance nietzschéenne, de jésuitisme retors et fanatique, de désespoir schopenhauerien, auquel s’ajoute un évident sadisme tiré de la « généalogie de la morale ». Donc, les soubassements philosophiques et idéologiques du roman sont typiquement germaniques et reflètent les aspirations contradictoires de cette Allemagne post bismarckienne qui marqua le jeune Thomas Mann… Mais le personnage assez tardif de Pepeerkon, despote, hâbleur, alcoolique fascinant tous ses auditeurs, prets à les entrainer dans une beuverie infernale et à les soumettre à ses caprices par son charisme brutal est sans doute une autre principale figure faustienne la plus inquiétante puisqu’il a conquis et soumis la Chauchat.

L’autre grand thème est faustien,( non pas parce que Thomas Mann multiplie les références directes ou indirecte au texte de Goethe) c’est la conduite de la belle russe Clawdia Chauchat qui signe un pacte de chair diabolique, tyrannique, pour envouter le héros et enfermer dans l’Eros. La Chauchat à la fois l’émancipe et l’emprisonne. Hans est hypnotisé, subjugué, totalement livré à l’initiation érotique .c’est bien plus important que les leçons de Settembrini et Naphta. Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode ave l’écolier Hippe si important) , grandit et s’étale ici grâce à cette femme -Circé. Dans l’extrait suivant nous découvrons cette femme tout contre Hans quand sa main soutient son chignon tressé: «Non, elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite – on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à n’en point douter. Hans fit la grimace, mais sans détacher les yeux de cette main, et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises de l’amour… Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu des manches, cette gaze aérienne, était plus fin que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eut sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais. Il excluait toute espèce de résistance. » Admirable pacte. Vertige à la fois de l’éros et de la mort, exactement comme dans « la mort à Venise ».La beauté fatale, un être androgyne et étranger, tel un Ange du mal , entraîne le héros vers l’abîme. On remarquera aussi que ce héros, dans les deux textes, est entouré de bavards pompeux,de personnages grotesques,vulgaires, ou pitoyables que l‘atmosphère maladive déforme et rend trouble.

Tout au long du roman , on admire aussi le fin paysagiste et l’écrivain qui, avec une forme si apparemment si sereine aborde des ambiances troubles avec le subtil trait de fusain du morbide. Et aussi l’ondoyante et féconde suggestion d’une gémellité impossible qui nous renvoie aux éternelles confrontations idéologiques des frères Mann. Extrait : »Hans Castorp et Joachim Ziemssen, en pantalons blancs et en vareuses bleues, étaient, après le dîner, assis au jardin. C’était encore une de ces journées d’octobre tant vantées, une journée à la fois chaude et légère, joyeuse et amère, avec un bleu d’une profondeur méridionale au-dessus de la vallée dont les pacages, sillonnés de chemins et habités, verdoyaient encore gaiement dans le fond, et dont les pentes couvertes de forêts rugueuses renvoyaient le son des clarines, ce pacifique tintement de fer-blanc, ingénument musical, flottait, clair et paisible, à travers les airs calmes, rares et vides, approfondissant l’atmosphère de fête qui domine ces hautes contrées. Les cousins étaient assis sur un banc, au bout du jardin, devant un rond-point de petits sapins. L’endroit était situé au bord nord-ouest de la plate-forme enclose, qui, surélevée de cinquante mètres au-dessus de la vallée, formait le piédestal de la propriété du Berghof. Ils se taisaient. Hans Castorp fumait. Il en voulait secrètement à Joachim parce que celui-ci, après le dîner, n’avait pas voulu prendre part à la réunion dans la véranda, et, contre son gré, l’avait obligé à venir dans le calme du jardin, en attendant qu’ils reprissent leur cure de repos. C’était tyrannique de la part de Joachim. En somme, ils n’étaient pas des frères siamois. Ils pouvaient se séparer si leurs penchants n’étaient pas les mêmes ! Hans Castorp, après tout, n’était pas ici pour tenir compagnie à Joachim, il était lui-même un malade. »

Ce qui étonne le plus dans la fin du livre, c’est l’accélération du malaise qui s’empare du sanatorium et du héros Castorp.

Le docteur Behrens: »Castorp mon vieux, vous vous ennuyez !.Vous faites la gueule, je le vois tous les jours, et la morosité se lit sur votre front. Vous ‘êtes qu’un gamin blasé, submergé d’impressions sensationnelles, et si l’on ne vous offre pas tous les jours une nouveauté de première, vous râlez en permanence. Est-ce que je me trompe ? » Hans garde le silence « tant l’obscurité régnait en lui » précise le narrateur.

Deux pages plus loin : »A en croire les impressions de Hans Castorp,il n’était pas le seul à rester au point mort, il en allait ainsi du monde entier, de « toutes choses » ; autant dire qu’en l’occurrence il avait du mal à distinguer le particulier du général ». depuis la fin excentrique de sa relation avec une personnalité et la deuxième disparition de Clavdia Chauchat, Castorp est démuni. «  Le jeune homme avait le sentiment de ne plus être très à l’aise dans ce monde et cette vie qui, d’une certaine façon ,l’angoissaient de plus en plus et allaient de travers ;il lui semblait qu’un démon avait ris le pouvoir, un démon mauvais et bouffon qui, après avoir longtemps exercé une influence considérable, usait de son empire avec un aplomb énorme, fort susceptible de vous inspirer un effroi mystérieux et de vous insuffler des idées de fuite :ce démon avait pour nom l’inertie. » le narrateur ^lisus tard insiste sur le caractère démoniaque, et l’horreur au sens mystique. «  Castorp regardait autour de lui… Il voyait des choses fort inquiétantes et pernicieuses, et il savait que ce qu’il voyait là : c’était la vie hors du temps, la vie sans souci ni espoir, le dévergondage à l’activité stagnante la vie morte ». le suicide si inattendu de naphta, les paroles séances assez halucinées de spiritisme, ,la vulgarité des pensionnaires et leurs disputes grandissantes annoncent une « ère de la masse » et des mouvements politiques menant à des déferlements d’énergies inquiétants par leur brutalité . L’antisémitisme est déjà en évidence dans un chapitre prophétique. C’est une de grades leçons de »la Montagne magique », achevé en 1922 :au lieu de décrire si admirablement un monde sur le déclin, comme Proust, T.Mann montre à la fois un déclin de la haute bourgeoisie européenne avant 1914 mais il annonce des « temps déraisonnables » , des fanatismes à venir et l’antisémitisme déjà présente dans l’Allemagne de 1920… Il expose aussi des préoccupations psychanalytiques, et surtout surtout met au centre de tout, le corps !!

Le corps et les relations avec l’esprit, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le psychosomatique, si bien que chaque malade se promène avec dans un de ses poches une « photo d’identité », miniature, réplique d’une radio des poumons. Humour parfait.

Richard Wagner en compagnie de Liszt

Enfin ,la musique ! On la trouve , -on le mesure mieux en allemand- dans une prose fluide,souple, avec de délicieuses remarques narquoises enchâssées dans une certaine solennité, ou une soutenue précision clinique(Mann aurait voulu être médecin) .Les jeux de langage et allusions à tant de maitres allemands sont très difficiles à traduire : ses envolées lyriques symphoniques (voir « la tempête de neige »)ses allitérations, ses métaphores (le chapitre « la nuit de Walpurgis ») et toutes les références au Venusberg, au Tannhäuser, dans l’épilogue. La traductrice Claire de Oliveria a raison de souligner « le dernier chapitre comporte plusieurs allusions à cet opéra Wagnérien dont le héros, toujours subjugué par la déesse et désespérant d’obtenir l’absolution de ses péchés, meurt alors qu’il tentait de regagner « le mont de Venus ».C’est le résumé des tentatives de Castorp approchant les cuisses de la Chauchat. Enfin un des plus beau moments, c’est dans le chapitre «  ampleur de l’harmonie » quand Castorp découvre un superbe coffret de bois d’un phonographe avec des multiples disques qui l’accompagnent. C’est la Révélation des révélations au milieu d’une oisiveté et d’une vulgarigté de plus en plus destructrice. Mann déploie un prodigieux savoir sur les fonds de l’âme allemande et de la musique. Castorp s’immerge et s’abandonne comme un bain d’harmonies et d’écoute solitaires .Il écoute tout, de l’opera bouffe aux lieds , et de « Carmen » de Bizet au « Tilleul » de Schubert. même temps fascination, vertige, révélation d’un outre-monde morbide et enchanté, bois sacré et ultime refuge d’un héros que la musique ré-enchante au bord de l’illimité et de la souffrance solitaire .

Les historiens et critiques littéraires ont mis des noms sur certains personnages :de la Chauchat à ce camarade d’école, Hippe, qui symbolise les tentations homosexuelles de Mann.A cet égard , il semblerait que c’est le peintre Paul Ehrenberg,i de longue date, fut « la » tentation homosexuelle. Et dans une lettre à son frère Heinrich, Thomas nous livre un clé à propos de la la frémissante et ambivalente profondeur de son œuvre : »Il ne s’agit pas d’une histoire d’amour, pas du moins dans un sens ordinaire, mais d’une amitié, une amitié-ô surprise- comprise, partagée, récompensée, qui, je le confesse, revêt à certaines heures, surtout dans les moments de dépression et de solitude, n caractère un peu trop douloureux (..) Mais pour l‘essentiel, c’est une surprise joyeuse qui domine devant une rencontre telle que je n’en attendais plus dans cette vie ».

Katia Mann mit Frido Mann, Thomas Mann mit Toni Mann.

Claire de Oliveira à qui l’on doit une nouvelle et superbe traduction de la Montagne Magique en 2016, avec des notes et une post-face indispensable.

Extrait du roman. C’est Hans Castorp qui parle :

 »Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c’est pourquoi j’ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l’heure sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m’a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais une profession civile, une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n’y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux rien dire, sauf qu’elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments (…) pour Clawdia Chauchat (…) depuis que j’ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu’ils ont eu (…) déraisonnablement raison de moi. C’est pour l’amour d’elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j’étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j’ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances, (…) de sorte que, je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu’aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort. »

Traduction de Caire de Oliveira