Une lettre de Flaubert pour le Nouvel An

D’abord, meilleurs vœux à mes fidèles lecteurs pour 2024.

Voici un extrait de lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet. Elle date du lundi 2 janvier 1854, fut rédigée à une heure du matin. Flaubert a 33 ans, mais il en parait dix de plus selon les témoins de l’époque Voilà deux ans qu’il a commencé à rédiger « Madame Bovary ».Il retrouve parfois sa maîtresse Louise Colet à Paris ou à Mantes. Liaison amoureuse difficile. 1854 sera l’année de sa rupture définitive avec Louise Colet. Flaubert achèvera Madame Bovary » en 1856. Louise se consolera avec Alfred de Vigny.

  • « …À propos des hommes, permets moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s’est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce, des bandes de pauvres commencent à courir la campagne, les nuits. On a tué à Saint-Georges, à une lieue d’ici, un gendarme. Les bons paysans commencent à trembler dans leur peau. S’ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer. Cette caste ne mérite aucune pitié ; tous les vices et toutes les férocités l’emplissent. Mais passons.
  • 2e fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois, et une bourgeoise, puis violé la servante sur place, et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n’étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige. L’affluence était telle que le pain a manqué. Ô suffrage universel ! Ô sophistes ! Ô charlatans ! Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du Progrès ! Moralisez ! Faites des lois, des plans ! Réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu’il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son cœur de carnassier ! Et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu’est-ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autres ; que la Providence fasse le sien ! Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t’arracher de larmes. Tant mieux, car rien n’en mérite, si ce n’est des larmes de rire, « pour ce que le rire est le propre de l’homme ».
  •  Bouilhet me paraît très content de la Sylphide. [Ils s’accouplent avec véhémence.] Il est du reste peu exalté, c’est comme ça qu’il faut être. Laissez l’exaltation à l’élément musculaire et charnel, afin que l’intellectuel soit toujours serein. Les passions, pour l’artiste, doivent être l’accompagnement de la vie. L’art en est le chant. Mais si les notes d’en bas montent sur la mélodie, tout s’embrouille.
  • Aussi moi, gardant chaque chose à sa place, je vis par casiers, j’ai des tiroirs, je suis plein de compartiments comme une bonne malle de voyage, et ficelé en dessus, sanglé à triple étrivière. –
  • Maintenant je pose ton doigt à une place secrète, ta pensée sur un coin caché, et qui est plein de toi-même, et je vais m’endormir avec ton image et en t’envoyant mille baisers.
  • À toi. Ton G.
Pages manuscrites de « Madame Bovary »

8 réflexions sur “Une lettre de Flaubert pour le Nouvel An

  1. Il y a au moins une nouvelle de Colet qui évoque par sa méchanceté , la venue de la famille Séraphin Lampion chez le Capitaine Haddock, sauf que là le capitaine, c’est Louise Colet!

    J’aime

  2. Je suis en train de lire un polar bernanosien a la sauce américaine:,le Disciple, de Laird Koenig. A tout hasard, je le conseille. MC

    J’aime

  3. A noter que les réflexions de Flaubert sur les paysans sont très proches de celles qu’il aura sur la Commune et les Communards. MC

    J’aime

  4. Louise Colet a commencé par Pradier . ( « Suis-le, petite, il connaît du monde ») a continué avec Cousin ( l’article de Karr « : une piqure de Cousin », « la muse de la poésie » étant « proche d’enfanter autre chose qu’un alexandrin ») , puis Flaubert. Il y a de la Bovary chez elle. D’autant que le pauvre Colet semble s’accommoder des humeurs de sa femme.Mais des qu’elle cesse ces ouvrages de dame, ces poèmes qui la font connaître , il y a aussi, dans ses nouvelles, du bien-dire et de la cruauté. Bref, Ces deux-là ne se sont pas rencontrés par hasard. On peut regretter l’autodafé Flaubertien des dernières années. Sur ce, Très bonne année MC

    J’aime

  5. La correspondance de Flaubert, un régal.
    Aujourd’hui j’ai un peu de fatigue intellectuelle comme dit Abraracourcix; je vais me reposer dans La Montagne Magique
    Bonne année M Paul Edel !

    J’aime

Les commentaires sont les bienvenus nuit comme de jour