« Avignon » film, ou comment aimer le théâtre

J’avais vu l’an dernier le film « Avignon » de Johann Dionnet, à sa sortie, au cinéma » La passerell »e à Saint-Malo. Dix spectateurs assoupis.Moi, le film m’avait sacrement réveillé. Je l’ai revu ces jours ci à la télévision sur OCS  et j’y retrouve le même charme incisif . Comédie réussie, à rebondissements, d’une gaieté malicieuse pour parler du Festival et faire adorer le théâtre. Le film offre une justesse miraculeuse .

Au départ une intrigue simple :un comédien Stéphane (Baptiste Lecaplain) est enlisé dans des spectacles pour enfants à Paris Complètement fauché , il accepte par une vieille fidélité d’aller jouer avec son ancienne troupe au Festival d’Avignon dans une une pièce de boulevard pas terrible intitulée «Ma sœur s’incruste».

En flânant au hasard des rues d’Avignon , entre deux répétitions, Stéphane reconnaît Fanny (Elisa Erka) une comédienne qu’il a connue à un stage de théâtre plusieurs années auparavant, et qui l’attire, mais il n’ose pas trop l’aborder , lui, honteux de jouer dans le Off car elle est devenue entre-temps une comédienne célèbre, récompensée d’un Molière.

A Avignon elle brille dans un classique de Victor Hugo, « Ruy Blas ». Au cours d’une seconde rencontre,Stéphane ose enfin lui parler mais il est si intimidé et complexé qu’il ne dément pas Fanny qui,le voyant sortir du théâtre du Chêne noir avec une brochure du Cid à la main est persuadée qu’ il interprète Rodrigue dans Le Cid. . Il comprend immédiatement que cette méprise sur son statut de comédien va lui permettre de conquérir le cœur de la comédienne . Ce qui arrive. L’attirance devient réciproque. Mais Stéphane ignore qu’il vient de s’engager dans une situation qui va vite le dépasser. Son mensonge devient vite ingérable et peut à tout moment tourner à la catastrophe. Les quiproquos et rebondissements s’enchaînent. Les dialogues sont particulièrement soignés, juste, vifs,précis pour dire comment se débat Stéphane. Enfin la parade carnavalesque des rues d’Avignon tournée en trois joirus je crois sur les lieux même ) offre un contre-point joyeux à la curieuse idylle bancale qui risque de tourner au drame.

Le film de Johann Dionnet (qui joue lui- même un personnage) frappe par sa justesse de ton. On sent que le réalisateur (qui est comédien ) est du bâtiment .Il connaît l’envers du décor.. La troupe qui joue « Ma sœur s’incruste »forme une famille turbulente, passionnée, mais fragile et fauchée. La troupe essuie les colères et les angoisses du chef de la troupe,Marc , joué par un Rudy Milstein en grande forme, brouillon , paniqué, en pleine déroute financière et sentimentale. Lui court après l’argent et cherche chaque soir, maladroitement à remotiver les comédiens  . Ce personnage bouffon repose sur une réalité : les troupes qui jouent dans le Off sont mal installées, peu visibles, exploitées par les commerçants qui louent quelques mètres carré de scène un prix élevé. Ils jouent souvent devant des fauteuils vides. Le plus cruel c ‘est le mépris que certains comédiens du In, manifestent envers les saltimbanques du Off.

Et là le film dévoile la fracture entre les comédiens stars , les nantis du In, choyés par les médias, suivis par un public fidèle, occupant les lieux prestigieux , la Cour d’honneur du Palais des Papes , et les chapelles bien équipées pour les spectacles.

Face à eux, ce curieux campement amateur du Off et du Off-Off qui ressemble à un ghetto . La concurrence devient alors sauvage Il faut tracter, bouffonner, faire le pitre, jongler et baratiner dans la foule passive des rues.

L ‘intérêt du du film c’est de restituer le « miracle d’Avignon »  , avec beaucoup de finesse et d‘élégance, ce que j’appellerai « la parenthèse romantique » du festival .

Avignon , c’est à la fois Vérone et Elseneur. Des balcons et des ruelles, des murailles shakespeariennes et des vergers sortis d’une enluminures du Moyen âge, des chapelles et des cours d’école devenus tréteaux et comédies.La fièvre qui naît chaque soir .

Tout le monde parle, vit, respire et mange théâtre. L’air tiède aidant,le rosé de Provence , les rues à platane, les cafés ouverts tard, les reflets de l’eau , un ciel immense , un coup Mistral pour faire bruisser les feuillages, et enfler la robe de L’infante dans la Cvour d’Honneur ,bef la magie du lieu opère toujours. Tout incline à la nonchalance voluptueuse, au farniente culturel en tongs. L’écrin papal soutient la liturgie culturelle. Les sorties de spectacle incitent à la flânerie, au marivaudage, à la drague, car les passions sur les planches débordent dans les ruelles.

Cependant le film dévoile aussi la cruauté professionnelle . Le fossé qui sépare les galériens du Off et les nantis du IN traverse le film.

Une seule scène la scène en terrasse d’un café le dévoile , quand Stéphane, notre menteur amoureux, venant du café-théâtre est invité à prendre un verre avec les privilégiés du In. Stéphane est frontalement ataqué par un vaniteux qui joue « Dans la solitude des Champs de coton. » de Koltes. Scène terrible. Une partie de la table dénie au genre

boulevardier d’être du théâtre et même d exister pour crime de vulgarité. Ayant couvert pendant plusieurs années le festival pour un journal je peux témoigner que ce genre de scène, j’y ai assisté. Plutôt deux fois qu’une.

Le film de Dionnet capte aussi ces particules romantiques qui volettent comme des papillons de nuit et touchent chacun des personnages comme une grâce particulière.

Les visages tendres entrevus dans la foule, les épaules dénudées et bronzées de la voisine de fauteuil, la foule bigarrée aux tenues légères, forme un tourbillon sensuel . la vaste lumière méditerranéenne et les murailles papales embarquent pour Cythère .

.Le soir descend, les néons des cafés s’ allument, le silence se fait dans la salle, le rideau s’ouvre, le champagne des mots va pétiller. César repasse son rôle en coulisse,les mains glacées par le trac. Plus tard, Cornélie et la veuve Andromaque, en nippes pailletées, qaccolpagnées dune gratteur de guitare cherchent leur bagnole sur le parking. Oreste sirote un Chivas avec une costumière de L’avare. A Avignon on a du mal à revenir dans les mots nus de la vie ordinaire.

Pendant plus d’un mois, la ville vous glisse dans une bulle onirique. Ce paquebot amarré au Rhône fait théâtre de tout . Trottoirs couverts de tracts ,ils tapissent aussi les troncs des platanes . Beckett , Pirandello, Strindberg sur les portes des garages . A Avignon, la vie qui n’est plus quotidienne, on change de siècle à chaque moment de la journée. On démêle difficilement le vrai du faux, le soi et les autres, dans la nuit moite. Une part de pizza partagée avec une inconnue sur un parapet ,on est déjà dans Musset. Flirts d’un soir, badinage matinal au comptoir d’une brasserie, quand on lit les journaux fraîchement imprimés qui parlent d’un comédien qu’on a croisé hier soir.

Les brefs plans panoramiques syr la ville tres réussis, .Ici le Rhône sans barques, majestueux.Ici clochetons et chapelles, là le calme d’une ruelle dans un quartier inconnu ; c’est Venise cette rue des Teinturiers, pour subir la crainte d’aimer et l’eau qui bruisse entre les pierres ( une belle scène du film).

On s’abandonne aux heures de la nuit , c’est l’heure où tout le monde semble se plaire. La nuit devient aussi mémoire d’années évanouies. .Tu te souviens de Robert Hisrch  en Harpagon ? J’vais quand même pas jouer Ophélie à cinquante balais merde alors !..

Ce sont les jardins intérieurs des grands hôtels, et le serveur qui emporte les lueurs des photophores à la cuisine. Bruits de vaisselle. Villeneuve scintille au-delà du fleuve, tu sais le type qui jouait Polonius au cloître des Carmes l’an dernier , il est dans notre hôtel. Aragon résume : « Un chant de craie meurt à l’aube au milieu d’affiches arrachées », écrit Aragon. Et le film offre un peu tout ça. Marcher dans la ville le long des hôtels particuliers aux façades sculptées, rencontrer Dona, Prouhèze, Marianne, Bérénice, Ophélie, Dorante . Rêver peut-être ? On comprend pourquoi ici personne n’a envie de rentrer dans son hôtel.

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