Scott Fitzgerald avec vue sur Hollywood

Le 20 décembre 1940, Scott Fitzgerald succombait en moins de dix minutes à une crise cardiaque. La veille, il avait  écrit la première partie du chapitre VI de son roman « le dernier Nabab », qui reste inachevé.

Quatre ans auparavant il avait tenté de se suicider deux fois après des  cures de désintoxication alcoolique. Mais en 1937, il  quitte la clinique et travaille comme scénariste à Hollywood. Il raconte  les mœurs d’ Hollywood dans une  série de nouvelles  avec pour personnage principal « Pat Hobby »  qui mêle drôlerie, autodérision,  raillerie mais décrit déjà avec une  précision professionnelle, comment  ça marche l’industrie cinématographique  et ses  grands studios.Lorsque Fitzgerald retourne en Californie et sombre dans l’alcoolisme, c’est Sheilah qui vient le chercher à l’hôpital et prend soin de lui. Elle finit par l’installer dans son appartement, où il cesse de boire pendant la dernière année de sa vie et travaille à son roman « Le Dernier Nabab ». Il ne l’acheva pas lorsqu’il mourut en 1940, à l’âge de 44 ans.

N’ayant pas l’appui d’un grand cinéaste(comme Faulkner eut l’appui d’Howard Hawks) la plupart des scénarios qu’on confiait à Fitzgerald étaient généralement médiocres, il le savait, mais il s’efforçait d’écrire des dialogues percutants et des scènes cohérentes. Malgré cela, son travail était systématiquement interrompu par les dirigeants du studio ou repris par d’autres scénaristes. Il n’obtint le titre de scénariste principal que pour un seul film, « Three Comrades ».,par ailleurs uin excellent film d’aprés le roman d’Erich Maria Remarque.

Il y eut des rumeurs vraiment désagréables à propos des compétences du scénariste Fitzgerald.« On n’imagine pas Fitzgerald comme un grand professionnel, mais il l’était », explique O’Nan un spécialiste de cette époque. « On croit souvent qu’il avait une facilité exceptionnelle pour l’écriture. Ce n’était pas le cas. Il se mettait quotidiennement à son bureau et travaillait sans relâche, même avec la gueule de bois, pour écrire. ezt son do d’observation sur le milieu d’hollywood resteexceptioonnels nouvelles de Pat Hobby, qui sont un vrai régal, et « Le Dernier Nabab » est toujours considéré comme l’un des meilleurs romans jamais écrits sur Hollywood. »

O Nan déclarer aussi : « Il s’efforçait d’intégrer l’équipe de scénaristes du studio lorsqu’il tomba amoureux de Sheilah Graham, chroniqueuse mondaine qui avait l’apparence d’une aristocrate britannique mais avait grandi dans la pauvreté. Sa mère était alcoolique, tout comme le père de Fitzgerald. » Ellez fuit d’une aide incomarable pour lui faire oublier ses humiliations de scénariste et reprendre confiance en son talent.

Le meilleur  de son expérience reste à venir : c ‘est le travail remarquable du « Dernier Nabab ». Ce roman nous fait découvrir avec davantage de complexité et de nuances la vie de Monroe Stahr ,  directeur de production de l’un des plus importants studios de cinéma, directement inspiré de  Irving Thalberg, un des patrons d’Hollywood les plus  doués ,homme parti de rien,  acharné  de travail, veuf encore jeune,  homme austère, et se sachant  menacé par une faiblesse cardiaque.fitzgerald était fasciné par la réussite et l’aura de ce producteur.

Le producteur est  le rouage essentiel, le Jupiter tonnant  dans  ses studios ,l’oracle et le génie industriel. « L’oracle avait parlé.Il n’y avait pas à mettre sa parole en doute ni à discuter.il fallait que Stahr eût toujours raison-non pas le plus souvent, mais toujours- sans quoi toute la structure aurait fondu comme du beurre, de proche en proche. »

Scott Fitzgerald à la fin de sa vie

Quand le roman commence,  l’histoire  est racontée par Cecilia Brady, fille d’un producteur  associé à Stahr, et amoureuse de Stahr. «  Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma.  Rudolph Valentino vint célébrer l’anniversaire de mes cinq ans- en tout cas c’est ce qu’on m’a raconté..Si je  le mentionne, c’est simplement pour montrer qu’avant même avoir atteint l’âge de raison, j’étais bien placée pour voir tourner les rouages. »

Effectivement, on est frappé  par   l’exactitude  de Fitzgerald  pour démonter  les rouages  de la machine industrielle implacable. ., l’élégance, la fluidité volubile, et la rapidité avec lesquelles  le roman  donne à voir les rôles des producteurs  , des metteurs en scène, des financiers, des scénaristes qui travaillent en bande,(les débutants, les confirmés, les égarés, les fumistes,  ceux qui passent mal du théâtre au cinéma) tous   interchangeables au gré des caprices des producteurs.  On  découvre l’importance du chef-opérateur(le meilleur est Pete Zavras, nom à consonance  centre-européenne)   le  monde des figurants, la docilité obligatoire des décorateurs,  des monteurs, les  visionnages quotidiens des bouts de film(les « rushes »)  tournés le matin même , les contraintes financières, le choix  délibéré de perdre de l’agent sur un « film de prestige » , le ballet des courtisans autour  de Monroe Stahr ; ne pas oublier non plus   ceux qu’ un réalisateur appelle « les sales cons de la publicité », le filtrage des casse-pieds par la secrétaire personnelle toute puissante  de Monroe. Les  certitudes impitoyables de Stahr sur  ce qu’il convient de tourner.

Irving Thalberg,le modèle de Monroe Stahr

 A cet égard le meilleur est dans la scène   du metteur en scène tâcheron qu’on vire, car  il  est mené par le bout du nez  par  la comédiennes-vedette, une « garce »,  dont  on précise « elle était  un mal nécessaire, empruntée pour un seule film à une autre compagnie ».

 Les metteurs en scène sont de   simples exécutants des désirs de Stahr. on  les  remplace en plein milieu du tournage devant  l’équipe stupéfaite :« -Vous avez filmé de la merde. Vous savez à quoi elle e fait penser (la comédienne) dans les rushes ? A une réclame de charcuterie ! » Fitzgerald est virtuose quand il fait donner une leçon de cinéma par Monro Stahr à un scénariste  désemparé ou quand il explique le système  des « transparences » en trois lignes. Il y a aussi  les « invités de marque,  hommes politiques et VIP qui viennent visiter la « Mecque du cinéma » et qu’il faut ménager, parce que la communication, les services de presse, les échotiers sont les rouages de la machine.

Irving Thalberg et son épouse Nora Shearer

 Le roman   ne cache pas  les rapports  brutaux qui sont en train de s’installer à cette époque entre producteurs et  syndicats .Dans cet ultime chapitre VI Monroe demande à Cecilia « je voudrais que vous m’arrangiez quelque chose Celia :je veux rencontrer un membre de Parti communiste »  et le moins qu’on puisse dire , c’est que la rencontre entre Stahr et un syndicaliste de New-York prendra une tournure psychologique et sportive inattendue. Catch entre deux pointures.  Et cette relation   annonce la « chasse aux sorcières » et le Maccarthysme  galopant dans les milieux d’Hollywood qui prendra dans  ces années 40 une tournure tragique avec dénonciations entre metteurs en scène, entre comédiens, mises à l’index, scénaristes « blacklistés »  virés, ou obligés de travailler avec prête-nom.

Le roman ne cache pas non plus  la réalité du commerce  sexuel avec  « tapées de filles » derrière les canapés. Une seule scène, cruelle, résume tout quand Cécilia, poussant  la porte du bureau de son père, producteur,   et le découvre mal à l‘aise,  en sueur, congestionné,  chemise mal reboutonnée  et qu’elle entend gémir  dans un placard une pauvre fille qui en sort  nue…

   Les lieux sont parfaitement présents , de la salle à manger privée du producteur jusqu’à la cantine des figurants, grands plateaux,  salles de montage, salles de projection pour les rushes, également  traversée  d’Hollywood, avec les hiérarchies des quartiers à la mode ,les banlieues avec bungalows pour les techniciens,  quartiers à l’abandon,villas décaties, drugstores,  plages, les restaurants où il faut être vu, c’est toujours   croqué en trois traits d’une grande justesse   avec un  côté mi- sombre ,mi bouffon, mi -désenchanté, mi-burlesque qui  fait merveille.

Enfin, arrivons à cette histoire d’amour qui charpente l’intrigue. C’est d’abord une enquête lancée par Stahr  qui  a assisté au sauvetage de deux promeneuses égarées, aperçues le soir  de l’inondation dans les studiosIl faut retrouver  l’insaisissable Kathleen, qui  ressemble étrangement à l’ épouse disparue de  Stahr. Monroe cherche à la revoir, puis à la séduire, dans l’espoir de vivre avec elle le bonheur qui lui a échappé avec sn épouse  Minna. C’est le cœur battant,passionné, frémissant,  réussi du texte.

Scott avec sa dernière compagne à Hollywood, Sheila Graham

Notons que la rencontre entre Stahr et Kathleen n’a lieu qu’au milieu du manuscrit de Scott. Vers la page cent qui en compte deux cents environ. Mais là, entre la jeune fille et le roi d’Hollywood, les pages flambent.

Sous ces faux airs d’histoire prévisible et facile, Scott  nous entraine dans la complexité des rapports amoureux, du sacrifice de soi et presque d’une mystique de la vie , avec ce processus du Temps  inéluctable, destructeur au milieu duquel  la grâce et le salut   viennent de l’amour.

 Le coup de foudre initial, les différentes rencontres, les intermittences du cœur,  sont exprimées avec un génie de l’instant. Conversations difficiles, caudes et froides,  dans une voiture, approches en prudence, puis audaces,  regards absolus, confiance, l’histoire s’accélère, ralentit, s’accélère à nouveau, se déchire, se recolle, avec fugues  fuites et reprises des sentiments, tout ça est  si musicale et naturelle avec cette touche d’ironie noire qui  offre  à cette   histoire d’amour  sa splendeur tragique.

Difficile de ne pas faire coïncider  le personnage de Stahr à l’auteur lui-même En effet, Stahr, veuf, meurtri si mal consolé de  la mort de sa femme, et si seul au milieu d’une gloire dont il connait si bien  la fragilité ,ressemble au  Scott dans Hollywood,  lié une femme enfermée dans un asile parce qu’elle  souffre de schizophrénie.

Le personnage du producteur  est aussi complexe que le Dick de « Tendre et la nuit » .Ce qui frappe c’est que cette histoire, sur quelques jours et si peu de nuits, dans sa discrétion, son vif-argent,  se déroule au bord de l’abîme .Les moments  éphémères de ce couple comme volés à la machine hollywoodienne sont imprégnés d’une urgence  qui mène  au tragique.

Le paradoxe, c’est que ce livre, inachevé, avec des notes qui nous restent (données en fin de volume)  prouve que Scott  avait  acquis sa pleine maturité.  sa prose est  nimbée de sa douceur typique, touche si personnelle. On sent le  naturel à l’abandon   du grand Fitzgerald. Il avait trouvé   les solutions artistiques et techniques  qu’il cherchait confusément depuis L’Envers du paradis », publié en 1920.

  Son Hollywood, c’est l’envers du paradis  du cinéma , sans acrimonie, mais sans complaisance, c’est aussi  l‘envers de la propre vie du romancier orphelin de sa gloire, pénible survivant d’un époque joyeuse disparue(ces années folles et radieuses » avant la Grande Dépression..) quand on lui payait une fortune  ses nouvelles dans les grands journaux

Le glorieux  jeune écrivain à la plume facile et superficielle s’était métamorphosé  en écrivain à l’écart, travailleur acharné-voir la minutie de ses notes et carnets- mais   comptant sa monnaie pour se payer un whisky.

 Quand le roman est publié dans son état inachevé   en 1941 ,je crois,   il n’attire plus  de  lecteurs que de monde  à son enterrement.

Depuis il est devenu un classique.

Il   a bénéficié  d’adaptations télévisées et cinématographiques  nombreuses qui sont  répertoriées sur Wikipedia .Celle d Elia Kazan, avec Robert de Niro, sur un scénario de Pinter est intéressante bien qu’un peu académique..    Cette version de déploie pas   l’histoire d’amour dans son irradiation ,ses moments impalpables d’émotion, et sa   fraicheur .C’est une   de ses œuvres les plus denses, les plus dépouillées .

Enfin les amateurs de techniques de narration admireront la manière dont Fitzgerald  raconte   son  histoire  avec deux points de vue en alternance. Le  point de vue d’une jeune fille enfant gâtée charmante , décontractée, mais vulnérable, amoureuse de Stahr sans trop d’illusion, cette Cecilia Brady, avec sa subjectivité  de fille riche, intelligente, primesautière , serviable, qui traine dans le milieu avec son statut  privilégié de » fille de producteur » et ses  pudiques soucis sentimentaux, et  puis on a le point de vue   d’ un narrateur plus  omniscient mais intermittent qui relaie Cecilia , et nous rapproche des sentiments  intimes du couple, leurs pulsions , et surtout le décentrement affectif, les désarrois    de Stahr, ses timidités face  de cette jeune inconnue au teint  lumineux.  Cette alternance, cette bi-focalisation  créent une variété de couleurs, d’ambiances, des changements de perspectives qui fouettent le récit.  

 Extrait du roman :

« Les gens passent leur temps à tomber amoureux et à en sortir, non ?
– Tous les trois ans à peu près, selon Fanny Brice. Je viens de le lire dans le journal.
– Je me demande comment ils font. Je sais que c’est vrai puisque je les vois. Ils ont l’air très convaincus chaque fois. Puis tout d’un coup ils n’ont plus l’air convaincus. Et les voilà qui retrouvent de nouveau toute leur conviction.
– Vous faites trop de films.
– Je me demande si cette conviction est la même la deuxième fois, la troisième ou la quatrième, insista-t-il.
– Elle est de plus en plus forte. Surtout la dernière fois. »

Confession de Scott Fitzgerald : « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau. Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les cicatrices  sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle Mais elles demeurent toujours des blessures » (Citations de Dick dans Tendre est la nuit).

2 réflexions sur “Scott Fitzgerald avec vue sur Hollywood”

  1. C’est drôle, une lecture de vacance venait de me faire repenser à cet ancien article : les Mémoires du producteur Robert Evans (le Parrain, Rosemary’s Baby et Chinatown, Marathon Man…)
    Un temps acteur, il avait incarné Thalberg ds un biopic consacré à Lon Chaney , Man of a Thousand Faces (1957) —  parce que Norma Shearer l’avait repéré au bord d’une piscine à Beverly Hills & imposé à Universal pour le rôle (elle disait retrouver en lui la présence et l’autorité de son défunt mari).
    Norma Shearer l’avait « coaché » — lui racontant la vie & l’œuvre d’Irving Thalberg, lui enseignant ses gestes, sa diction — car elle négociait à l’époque les droits du Dernier Nabab, qu’elle espérait produire elle-même pour la MGM et le rôle de Monroe Stahr aurait été pour R. Evans. (Lequel prolongera en qq sorte l’incarnation ds sa vie professionnelle en devenant producteur.)

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