Mort à 93 ans, le 17 septembre 2013 , Marcel Reich-Ranicki était surnommé « le pape » de la critique littéraire en Allemagne. Il a régné pendant plus de quarante ans, d’abord avec ses articles, puis à la télévision. L’hebdomadaire hambourgeois « Die Zeit » l’embauche comme critique littéraire entre 1960 et 1973. Sa réputation grandit grâce à ses jugements tranchés , des formules assassines ,des articles argumentés, et des citations bien choisies. De 1973 à 1988, Marcel Reich-Ranicki gagne encore en célébrité à la « Frankfurter Allgemeine Zeitung ». Le milieu littéraire attend chaque semaine son feuilleton.
Il a représenté une espèce en voie de disparition : le Grand Critique Littéraire qui fait la pluie et le beau temps sur la littérature en train de s’écrire. En France, à cette époque, nous n’avions pas de « pape » de la critique littéraire mais deux grands cardinaux flamboyants : François Nourissier et Angelo Rinaldi , qui vient de disparaître la semaine dernière et qui officiait à L’Express grande époque , puis au Point, au Figaro littéraire. Il nous manque.
Ces deux Français ,chacun à leur manière, faisaient partie de cette espèce en voie de disparition: le critique littéraire qui tient son éminence et son aura non seulement pour ses jugements qui font autorité , mais surtout pour le plaisir de savourer un morceau de prose fastueux. pour fins gourmets.
Angelo Rinaldi
Outre Rhin , Marcel Reich –Ranicki a influencé trois générations de lecteurs mais s’est en même temps mis à dos un grand nombre d’écrivains allemands parmi les meilleurs, et chose rare, certains qui furent, à leurs débuts, ses amis.
Pourquoi donc cette célébrité hors- norme ? Pour plusieurs raisons : d’abord une érudition sans faille qui permettait à Reich-Ranicki de citer un poète du XVI°, siècle, un petit maître baroque, aussi bien qu’un Lessing, un Heine ou un Schiller, ou à bon escient, sans jamais se tromper de cible.
Ensuite, un talent d’écriture couplé à des qualités d’analyse des textes remarquable.
Ensuite, aucune tricherie : il ne cachait jamais ses références, sa préférence pour ligne classique qui allait de Goethe à Thomas Mann, sans oublier Kafka et Bertold Brecht. Chez lui aucune trace de jargon universitaire, et aucune analyse marxiste venue d’Allemagne de l’est.
Pour ce juif d’origine polonaise les années nazies ont joué un grand rôle dans sa conscience aiguë qu’il fallait renouer avec la grande littérature allemande du XIX°siècle , de Heine à Fontane. Retisser les liens humanistes.Cet homme- encyclopédie-vivante est persuadé que les strates superposées de l’héritage littéraire ne décrivent pas seulement un passé enfui mais nous restitue des réalités sociales , philosophiques ou religieuses enfouies dont nous avons besoin. Enfin, il convainc le lecteur de base par un mélange d’humour, de dérision, de vacherie épanouie,conquérante, ingrédients qui forment le fond même de son talent.
Il cultive ce venin noir qui, appliqué à la critique littéraire, attire les lecteurs nombreux comme les peaux mortes des serpents attirent les fourmis. Rinaldi était de cette famille qui écrit avec un fouet mais lui s’exprime dans une prose Grand Siècle . Tout lecteur de journaux aime voir les stars de la littérature poser un genou à terre sous le trident du critique-gladiateur.
Pour comprendre le prestige de Reich-Ranicki il faut également remonter a la fin des années cinquante . A cette époque une génération d’écrivains née sous le nazisme s’acharne à reconstruire une littérature allemande morale, démocratique, qui liquide les terribles années du nazisme. Ces jeunes gens s’appellent Günter Grass, Heinrich Böll, Uwe Johnson, Martin Walser, Hans Magnus Enzensberger, Siegfried Lenz, Arno Schmidt et d’ autres. Ceux là vont publier des romans ou des proses, qui réveillent la conscience démocratique des jeunes allemands. Leurs débuts sont éclatants .C’est le best-seller « Le tambour » (1959)de Günter Grass, fabuleuse machine à la fois rabelaisienne et grinçante, jusqu’à cette exemplaire « La leçon d’allemand »(1968) de Lenz. « Le quadrille à Philippsbourg« de Martin Walser annonce aussi une œuvre décapante sous le signe de l’ironie et du persiflage par rapport non seulement au nazisme mais également au faux confort du « miracle économique allemand » naissant. Ces écrivains ont entre trente et quarante ans, ils ont connu une enfance et une adolescence sous Hitler ; les autodafés de livres, ils n’ont pas oublié . Pour reconstruire une nouvelle littérature engagée, cette génération se réunit dans « le groupe 47 ». Moment capital. Chaque année, ces écrivains se lisent leurs œuvres devant un parterre de connaisseurs, de critiques, d éditeurs, de directeurs litéraires , d’intellectuels. Les débats sont passionnants et Reich-Ranick les suit.
Günter Grass
C’est au cours de ces réunions que se discutent les problèmes théoriques de cette littérature nouvelle ; on y aborde les problèmes du réalisme, de la littérature engagée, du Nouveau Roman (« l’école de Cologne » avec Wellershoff), du féminisme (avec Ingeborg Bachmann notamment), du formalisme, de la place du catholicisme (Böll et Hochuth) et de la possibilité décrire après Auschwitz. . Sans oublier le problème urgent de la division de l’Allemagne .Dans ce domaine c’est Uwe Johnson domine le débat avec son œuvre impressionnante « Conjectures sur Jakob » -sous titré en francais « La frontière » publié en 1959 et traduit en France aux « Lettres Nouvelles » en 1965 .
Ces rencontres,(ces « jeux olympiques littéraires » vont remodeler le paysage littéraire pour des décennies.
Donc parallèlement au « miracle économique allemand », il y a bien eu un « miracle littéraire » dans les années 60 avec ce groupe « 47 ».
Reich-Ranicki apprendra beaucoup et nouera des liens avec nombre d’écrjivains, avant de se fâcher avec eux. Car tres vite on le désigne dans le milieu littéraire comme « Der Verreissere », le « démolisseur » .
Le démolisseur
Tout le problème de Reich-Raniciki c’est qu’au fil des années il multiplie les éreintements et les démolitions en règle du haut de son, feuilleton, hebdomadaire puis dans son émission de télévision populaire « Quartett ». Ainsi au fil des années, Reich-Ranicki deviendra le bûcheron de la critique littéraire qui abat des forêts d’auteurs. Plus il « démolit » les écrivains de langue allemande (les autrichiens ne sont pas épargnés) plus le public applaudit . A son tableau de chasse , on remarque a peu prés tous les grands écrivains, dont,notamment, ceux qu’il avait contribué à rendre célèbre à leurs débuts .C’est ainsi qu’il finira par démolir le plus emblématique,car le plus politiquement engagé (aux côtés de Willy Brandt d’abord, puis du côté des Verts..)«Günter Grass », la grande gueule de l’époque , celui qui bat du tambour pour les grandes causes de Gauche et en particulier celle l’ouverture à l’Est. Reich-Ranicki qui a aimé avec quelques réserves la « trilogie de Danzig » de Grass pulvérise « La ratte » (1987), « un livre catastrophique » selon lui. Depuis le « Turbot » (1979) jusqu’à « Pelures d’oignon »(2006) le critique tape de plus en plis dur dur sur le moustachu kachoube aux gros tirages.
Si aujourd’hui, on fait le bilan de son travail critique entre 1960 et 1995 ,on doit reconnaître qu’il démoli les meilleurs écrivains de son temps, au lieu d’accompagner intelligemment le renouveau des générations. Non pas qu’il les ait négligé, ou ignoré ,au contraire : il les a analysés avec une percutante précision, mais il a cédé à la pente facile de la destruction jubilatoire.
La critique littéraire doit garder et préserver ce fragile palais de justice, ce temple sacré, la Littérature qui se fait. Reich-Ranicki a transforme sa tribune en chantier de démolition. Ivresse de son pouvoir ? Trop de facilité d’écriture ?Trop de confiance dans son jugement ? Narcissisme ? Il y a un peu de tout ça. Son érudition, sa réelle culture, sa verve, sa passion pour le remuement intérieur de chaque œuvre, lui ont permis de briller, en mettant parfois la barre si haut, dans une tradition humaniste orgueilleuse ,presque muséale, qu’il est passé à côté des auteurs les plus originaux. Les écrivains en quête de nouveaux territoires en ont fait violemment les frais.
Par exemple, les deux grands autrichiens Peter Handke (qualifié d’« infantile ») et Thomas Bernhard ( il titre son article sur lui par « On liquide les cadavres ») en savent quelque chose.
Peter Handke
Les Allemands de l’Est ne furent pas épargnés, d’ Anna Seghers à Stefan Heym . Chaque année la liste des victimes de sa férocité s’ allongeait:Peter Weiss le grand auteur dramatique, l’excellent Dieter Wellershoff et son école littéraire de Cologne , Horst Bienek, ou Peter Härtling (à qui nous devons un sensationnel « Hölderlin ») , Enzensberger,à la fois poète, critique sarcastique des médias, essayiste de grand talent furentr vraiment incompris et maltraités.
C’est avec Martin Walser qu’éclata la plus retentissante des polémiques. En publiant « Mort d’une critique » en 2002, Walser trace du critique un portrait au vinaigre . Walser si subtil ( lire « La licorne » de 1969) s’en est hélas maladroitement pris au « pape » de la Critique en tenant des propos ambigus qui firent accuser l’écrivain d’antisémitisme.Souvenons nous que Reich-Ranicki et sa femme Teofila réussirent à fuir le ghetto de Varsovie en 1943.
Une autre polémique fit grand bruit . En 1997 la Une du célèbre hebdo « Spiegel » montre Reich -Ranicki en train de déchirer un exemplaire de « Toute une histoire », roman de Günter Grass qui aborde le traumatisme que fut la réunification du pays pour certains Allemands de l’Est . Règlement de compte politique ou simple jugement littéraire ? Personnellement je trouve que Reich- Ranicki eut grand tort d’avoir laissé publier cette « une » et, ensuite, de n’avoir pas réagi violemment contre ce photo-montage . Ce n’est pas la vocation d’un critique littéraire de déchirer un livre dans un pays où les souvenirs d’autodafés nazis sont encore si présents.
Quand il présenta l’émission de télévision « Das litterarische Quartett » de 1988 à 2001Reich-Ranicki devient aussi populaire que notre Bernard Pivot et son émission « Apostrophes ». Il se révèle à l’aise , enjoué, habile, bon débatteur.Il devient l’arbitre et le juge suprême de ce qui s’écrit.,;pour des millions de téléspectateurs.
Bôll et Grass, deux prix Nobel , aimés puis critiqués par Reich-Ranicki
Celui qui, dans les années 6O, se laissait photographier déjeunant et trinquant en compagnie de Grass, de Böll, ou de la jolie Ingeborg Bachmann , qui suivait , carnet de notes à la main, les rencontres du groupe 47 ,celui qui déambulait dans les foires du livre est devenu un pape solitaire .Ses jugements tombent comme des « bulles « papales. Si son intelligence brille, elle se révèle de plus en plus corrosive. Qu’il ait adoré débattre, ferrailler, revendiquer, polémiquer, expliquer, convaincre, griffer, pourquoi pas ? La critique littéraire vit de coups d’éclats, de colères, de passion libre, et meurt du ronron promotionnel.C’ est un genre griffu qui devrait avoir un chat. Ce qu’on peut lui reprocher c’est qu’il s’est tant méfié des innovations formelles qu’il est passé à coté de territoires entiers et d’ écrivains de première grandeur. Il a raté une part de l’originalité de son époque, la part si vive et si excitante des écrivains qui renouvellent le genre romanesque , de Helmut Heissenbüttel à Arno Schmidt ou de Peter Handke à Dieter Wellershoff , là, on peut parler de faute professionnelle caractérisée. Heureusement, il y avait d’autres feuilletons et d’autres journaux et de multiples revues qui ont corrigé le tir. Et puis, les livres ne sont -ils pas des pièces à conviction?
Arno Schmidt est vraiment un cas à part. Cet écrivain allemand (Hambourg 1914-Celle, Basse-Saxe, 1979) est devenu célèbre avec « Scènes de la vie d’un faune ».
Publié en 1953, ce roman d’un misanthrope athée, voltairien, est une charge contre le comportement des allemands sous Hitler qui, aussi, revendique « l’ imbécillité » du christianisme. Le livre se présente dans des séries de paragraphes plus ou moins longs pour raconter les aventures de Düring. C’est un fonctionnaire de sous-préfecture. Ce père de famille d’une cinquantaine d’années pousse d’énormes colères contre le fanatisme de ses concitoyens. Le cœur du texte-et son morceau de bravoure- décrit le bombardement des Alliés vers Hambourg qui oblige Düring à se réfugier dans une cabane dans les landes avec une jeune voisine, dont il s’est épris. Avec pas mal d’ironie Schmidt nous explique qu’au au XIXème siècle, cette cabane a servi de repaire à un déserteur de l’armée napoléonienne, dont Düring a patiemment reconstitué le périple. Ici, Schmidt autodidacte en profite pour étaler son érudition immense et parfois inventée .Dans ce texte on a déjà toute l’originalité de cet écrivain ,archiviste halluciné, collectionneur de fiches et de photos. L’œuvre dénonce la fondamentale bestialité de ses compatriotes et de toute l’espèce humaine. Il sait de quoi il parle , il a été enrôlé 5 ans sous l’uniforme de la Wehrmacht. Pour aborder cette œuvre , déconcertante à première vue, il convient de commencer par ses « romans courts » , »Les Enfants de Nobodaddy, ». Ce triptyque écrit entre 1951 et 1953, composé de « Scènes de la vie d’un faune », de « Brand’s Haide » et « de Miroirs noirs » vient d’être édité en un seul volume que je recommande. On a là une vue emblématique et assez complète de cet art iconoclaste .Il y a chez Arno Schmidt un mélange percutant de monologue intérieur, de maximes improvisées, de message intempestifs, de descriptions de paysages expressionnistes, hallucinés, de (mauvaises) humeurs totalement assumées et de réflexions inattendues, d’allusions historiques , géographiques ,étymologiques. Ajoutez à cela des capsules de citations, des perspectives utopiques, des jeux sur la langue parlée, des références à l’Antiquité la moins connue , des images qui semblent arrachées à l’enfer de Dante.
Les lecteurs français ont pu découvrir cet iconoclaste en 1961 grâce à deux éditeurs, Maurice Nadeau et Christian Bourgois. Mais son introduction en France fut particulièrement lente.
Sa maison
Un homme s’est merveilleusement acharné à le traduire, à le commenter, et à l’éditer avec soin , c’est bien Claude Riehl, aux éditions Tristram. Bien que cet auteur soit considéré comme un classique après-guerre en Allemagne, il reste en France lu par un petit cercle de fanatiques, les « happy fews ».
Claude Riehl a affronté les grandes difficultés de traduction puisque tous les tons sont mélangés, collés, imbriqués, par Schmidt. Le trivial et le noble, le conformiste et l’allumé, le culinaire ou l’érotique. Le montage (au sens cinématographique) des textes est virtuose, tout en digressions et dérapages amers, diaboliques, moqueurs, volontiers méchants. On passe du message faussement publicitaire, aux dialectes régionaux de l’Allemagne du Nord, au ton conférencier, aux parodies de commandements militaires , à une dénonciation du militarisme et des conformismes ,bref Schmidt assemble , désosse, déconstruit son époque, son pays, ses habitants. Mosaïques de textes et réflexions de toutes sortes où les jeux de langage, les confidences, les photos décrites, des éclairs de conscience, des prophéties instantanées, ou de fausses notices explicatives sont convoqués pour s’accumuler dans une même page.
Claude Riehl a réussi cette gageure de traduire cette prose expérimentale dont certains disent qu’elle doit beaucoup à James Joyce- sans que j’en sois bien convaincu .
Ce qui est évident, c’est que Schmidt a fait disjoncter la langue allemande. Il a balafré la littérature d’après guerre de couleurs violentes , de lunes , de brouillards, de nuits froides, d’aubes violettes comme jaillis d’un tableau de Nolde. Il a cassé la douceâtre torpeur de l’ère Adenauer. Ses incessantes inventions verbales, ses italiques, ses incidentes, ses digressions, empêchent toute lecture apaisée. Virtuose dans l’imprécation (« Rien ! Je ne sais rien !Je ‘me mêle de rien(Mais il y a une chose que je sais: Tous les politiques , tous les généraux, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre , commandent, donnent des ordres, sont des pourris ! Sans exception ! Tous ! Je me rappelle encore très bien les grands progroms.. » écrit-il dans « Scènes de la vie d’un faune ».
Le bureau à la fin de sa vie
S’il est un texte qui m’a particulièrement frappé, c’est bien « Miroirs noirs ». Schmidt met en scène une troisième guerre mondiale nucléaire (une de ses obsessions en temps de Guerre Froide) qui a ravagé les trois quarts de la planète. Les survivants retournent à un barbare état de nature. Le narrateur à vélo pédale comme un dératé et traîne une petite charrette ,sorte de Robinson Crusoé dans un paysage plat et vitrifié.« Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot ».C’est un manuel de survie par un acharné de l’errance , hache à la ceinture et grande barbe, volontiers alcoolique, qui donne son avis sur tout, aussi bien sur Heinrich Heine que sur un vieux résultat de match de foot sur un terrain de sports dévasté. Il y a une rencontre, ce sera Liza, qui enfièvre le récit. Cette jeune personne a quasi réussi un tour de l’Allemagne dans la solitude la plus totale. Le plus étrange c’est que Schmidt, sur des données sinistres, arrive à composer une poésie délicate, étrange, décalée : « …si clairs et vides le monde et des grands espaces au pur et froid jeu de couleurs. Du haut des larges ponts de bois, on voyait les rails du chemin de fer qui, dans un excitant manque de mansuétude, couraient droit vers le ciel pâlissant ; les champs retournés s’étiraient à perte de vue dans l’azur ; dans les buissons d’épines – figés barbelés – des alizés pendaient tel du feu en grappes ; des gerbes isolées, comme des fagots de fils d’or dodelinant dans les champs ; partout du feuillage s’envolant couleur de magie et du vent cornant d’entre des branches rouges. le long des routes nues des faubourgs, des villas blanches reposaient derrière des jardins aux grilles dissuasives ; les pas bruissaient dans l’or froid du soir. Et lorsqu’on ramassait une de ces grandes feuilles jaunes, qu’on la tenait par la tige molle et froide, se découvrait dessous un étincelant marron rouge : noble demeure pour tel esprit déliré au manteau de soie rouge. Alors s’en venait une brève bourrasque glaciale qui retournait les feuilles traînaillantes, et l’on savait que c’était un genre de créatures à part, dont un grand nombre habitaient ce vaste faubourg mugissant. » »
Dan, un ancien article du journal Le Monde, à propos de la « scène de la vie d’un faune », le critique littéraire Eric Chevillard avait bien défini cet auteur : » C’est dans ce roman que Schmidt formule la clé de son œuvre : « Ma vie ? ! : n’est pas un continuum ! » Mensonges, donc, que la linéarité, le récit bétonné par une syntaxe qui ne doute de rien, la conscience du réel comme d’un bloc infrangible et figé. Tout vole en éclats dans cette langue incroyablement sensuelle, réactive, sensible à tous les souffles du monde, où la lune est tantôt un « crâne rasé de Mongol », tantôt le « visage émacié cuirassé d’argent » de Don Quichotte.»
Il ne faut pas non plus négliger les 28 « Histoires » , recueil de récits brefs, ou histoires macabres, avec des considérations sur l’astronomie et la géodésie se placent régulièrement, proses qui déconcertent le lecteur moyen, d’autant plus que l’ironie de l’auteur consiste à détourner des textes classiques comme Friedrich de la Motte Fouqué ou Ludwig Tieck .
Parus dans divers journaux allemands assez peu connus, ils furent souvent publiés avec des fautes. Claude Riehl les a réuni aux éditions Tristram. Nous sommes dans les années 50, dans la période noire de l’auteur . A cette époque de vaches maigres le grand éditeur Rowohlt avait refusé son texte « Cœur de pierre ».Par chance, Schmidt trouve des soutiens, d’abord l’éditeur Ernst Krawehl publie « Cœur de pierre » .C’est un tableau des habitants de l’Allemagne de l’Ouest jetés dans le chaos de l’après-guerre, tous saisis d’une angoisse névrotique devant la menace de l’Est. L’éditeur et écrivain renommé Alfred Andersch le publie dans sa revue. Enfin Heinrich Böll, l’écrivain catholique de Cologne, futur Nobel, l ’aide également à un moment où Schmidt , déprimé, songe à s’exiler en Irlande. On découvre aujourd’hui ces morceaux pleins de verve.
Schmidt traite aussi bien de la division de l’Allemagne, que de la manière dont les « nouveaux allemands » passent leurs vacances. Il réussit des coupes sociologiques en observant,par exemple, les discussions des routiers dans un bistrot. Il réussit une véritable critique de la vie quotidienne, qui prend aujourd’hui un relief étonnant.
Je ne cacherai pas,non plus, ma perplexité devant certains textes. Je pense en particulier à » La République des savants, » roman d’anticipation à la Jules Verne, prétendument traduit de l’anglais. Schmidt imagine(le texte est de 1958) qu’en 2008, un journaliste américain, Charles Henry Winer, arrière arrière-petit-neveu d’un obscur écrivain, un certain Arno Schmidt !…. publie un reportage sur ce qui reste d’une région du monde après une conflagration atomique.
Le reportage est si apocalyptique qu’il n’est autorisé à le publier dans aucune langue vivante. C’est pourquoi il demande à un érudit de traduire son reportage en allemand , une langue devenue morte après la disparition de l’Europe. J’avoue que je suis resté fermé à ce texte.
Quoiqu’il en soit, même si certaines proses comme « Alexandre » , roman historique fabriqué à partir des parcelles et fragments de citations de textes antiques – ou plus récents (il y a même Hölderlin) -sont plus faibles, hermétiques, cet autodidacte furieux nous offre une œuvre bourrée de causticité. Il oppose aux tragédies historiques contemporaines, un humour ravageur salutaire. Cet individualiste farouche -qui annonce l’autrichien Thomas Bernhard dans l’art de l’imprécation- oppose sa lucidité coupante, tranchante, sa culture énorme et sa lucidité hargneuse à l’hystérie populiste de son époque.
Une équipe de télévision vient l’interviewer
***
« Ma vie ? ! ; n’est pas un continuum ! (pas seulement qu’elle se présente en segments blancs et noirs, fragmentés par l’alternance jour, nuit ! Car même de jour, chez moi, c’est pas le même qui va à la gare ; qui fait ses heures de bureau ; qui bouquine ; arpente la lande ; copule ; bavarde ; écrit ; polypenseur ; tiroirs qui dégringolent éparpillant leur contenu ; qui court ; fume ; défèque ; écoute laradio ; qui dit « monsieur le Sous-préfet » : that’s me !) : un plein plateau de snapshots brillants. Pas un continuum, pas un continuum ! : tel est le cours de ma vie, tel celui des souvenirs (de la façon qu’un spasmophile peut voir un orage la nuit) : Flash : une maison nue de cité ouvrière grince des dents dans la broussaille d’un vert toxique : la nuit. Flash : des faces blanches qui zyeutent, des langues dentellent au fuseau, des doigts font leurs dents : la nuit. Flash : membres d’arbres dressés ; gamins poussant leur cerceau ; des femmes coquinent ; des filles taquinent à corsage ouvert : la nuit. Flash : pauvre de moi : la nuit !! «
Le roman « Une fratrie » de Brigitte Reimann,traduit par Françoise Toraille (éditions Métailié) raconte les déchirements d’une sœur,Elisabeth vivant dans la République Démocratique Allemande, en 1961 et de son frère adoré Uli qui veut gagner la RFA. La date est capitale puisque c’est l’ année de la l’édification du Mur de Berlin. Uli est un ingénieur spécialisé dans la construction de tankers ; il veut quitter la RDA pour être mieux payé et vivre à Hambourg loin de l’idéologie soviétique ,tandis qu’Élisabeth , sa sœur une artiste peintre,respecte les consignes du Parti jusqu’à un certain point. Son militantisme a consisté à rejoindre un Combinat , Schwzarze Pumpe , pour amener la classe ouvrière à la culture . Elle anime un atelier de peinture.,mais les difficultés bureaucratiques vont s’accumuler.
Brigitte Reimann
Au cours du roman , elle va se heurter aux consignes les plus bureaucratiques et strictes de la RDA avec la personne d’Ohm Heiners,vieux communiste.Il n’accepte pas la liberté artistique de la jeune génération revendiquée par Elisabeth, d’autant que celle-ci a la raillerie facile,la fougue de la jeunesse, et avoue avec une franchise suicidaire détester les peintures d’Ohm Heiners alors que ce dernier a pour lui les instances du Parti.
Elle devient donc une artiste « suspecte » et reçoit la visite d’un représentant de la Stasi. On sent que les utopies politiques du communisme confrontées aux réalités de la difficile vie quotidienne sont en train de perturber la jeunesse et de diviser les familles. En outre le fossé entre les générations s’agrandit.
Ce qui traverse ce roman, c’est d’abord le lien passionné et amoureux entre une sœur et un frère. La délicatesse dans les émotions, la franchise des sentiments, les dialogues qui sonnent authentiques, l’allant du récit, font vibrer certaines pages. Et c’est d’autant plusieurs prenant qu’on assiste à une déchirure idéologique dans cette fratrie .Le drame arrive quand Uli fait vraiment sa valise dans le pavillon familial et va définitivement quitter Elisabeth , son quartier, ses amis, son pays pour travailler à l’Ouest. Avec Brigitte Reimann tout est concret pour décrire combien il est difficile d’harmoniser les exigences d’une socialiste de bonne volonté avec les valeurs très masculines du gouvernement Ulbricht , constitué de communistes pour qui la violence, la domination, et la hiérarchie sont les principes mêmes de cette idéologie marxiste . Sans lyrisme, mais avec un frémissement révolté qui s’accroît au milieu du texte, la romancière fascine par la finesse de ses analyses, la sincérité du propos, la sismographie de ses élans du cœur, et la manière dont le « moi » féminin découvre la difficulté de vivre dans un univers si codé et masculin. La douleur vive qui traverse Élisabeth , le tragique des déchirures familiales, n’empêche jamais l’auteur de multiplier les images ironiques et de multiplier des accents amusés pour décrire ce monde complètement soumis au conservatisme obtus des dirigeants.
Berlin 1961
Chaque chapitre est souvent coupé par des souvenirs d’enfance, des flash-back , cette technique narrative peut, dans les premières pages, légèrement perturber la lecture.
Brigitte Reimann décrit admirablement les saisons, les jeux d’enfance, sa ville ancienne, confrontée aux perspectives du Plan et en quelques traits précis nous plonge dans le chantier charbonneux où elle travaille .
Rédigé entre 1960 et 1961, ce roman, autobiographique est aussi clair, net, intelligent, que ceux rédigés par Christa Wolf à la même époque, en particulier ce best-seller « Le ciel partagé », qui donnait également une idée riche et vraie de cette génération émergente , pleine d’enthousiasme.
Aujourd’hui on imagine mal que, jusqu’en août 1961, les citoyens de RDA pouvaient venir déjeuner à Berlin-Ouest,chez Kempinski sans aucun problème et revenir le soir en RDA après s’être promené dans les grands magasins illuminés sur le Kurfürstendamm , flâner parmi les rutilantes Mercedes des bourgeois de Berlin-Ouest , pour revenir le soir par le métro dans les rues quasi désertes de Berlin-Est.
L’intérêt aussi, c’est de comprendre quelles conversations pouvaient avoir les familles, avec d’un côté les jeunes qui subissaient l’éducation marxiste face aux parents et grands-parents,souvent considérés comme des petits-bourgeois irrécupérables,contaminés par des années de nazisme . Là encore, le roman est précis, mais il apporte une sorte de chaleur humaine,de vibration féminine , une vitalité, vraiment singulières.
On comprend les sentiments des grands-parents, qui passent chaque matin devant leur entreprise familiale qui fut florissante , dont ils ont été privés à l’arrivée des russes.
Les scènes qui montrent comment une jeune fille à la parole libre peut devenir en quelques minutes , avec un simple échange sur l’art, un ennemi du peuple.
Selon la fiche wikipedia ,Brigitte Reimann née 1933 à Burg, près de Magdebourg est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Après son baccalauréat, obtenu en 1951, elle travaille en tant que professeur pendant deux ans. La mission dont elle et la plupart des collègues de sa génération sont chargés consiste à appliquer la loi sur la démocratisation de l’école allemande, adoptée en 1946 dans les Länder d’occupation soviétique.
Elle commence à écrire en 1955, publie Der Tod der schönen Helena en 1956. Elle participe alors au très officiel comité regroupant des auteurs de RDA (Association des écrivains de la RDA ) et devient alors très active dans le domaine culturel du SED, parti communiste au pouvoir. Ça ne va pas la mettre à l’abri de grandes difficultés.
Si on lit la postface de Nicole Bary, la traductrice qui connaît bien la littérature est-allemande, on apprend que lorsque « Une fratrie « parait en 1963 en RDA, le roman suscite des polémiques (parler de la Stasi et montrer une femme en pleine émancipation idéologique sont interdits) et les autorités exigent des coupures dans le texte.L’éditeur transmet la nouvelle à l’auteur qui écrit alors dans son journal intime : »Les propositions de modification du manuscrit sont arrivées:suppression de la scène de la Stasi et des discussions sur l’art, de même que tout ce qui est d’ordre sentimental et qui évoque le lit.. »
Un accord est trouvé , le roman paraît avec des coupes. Le lecteur d’aujourd’hui se demande ce qu’il reste d’intéressant si on supprime le cœur même de la problématique du livre: les désarrois d’une jeune femme qui n’accepte plus les consignes et le jdanovisme en Art, cette sorte de couvre feu intellectuel, et qui ,de plus, comprend les raisons que donne son frère Uli pour quitter le pays. Toujours est-il que le roman paraît en 1963.
Brigitte Reimann meurt d’un cancer en 1973, à 40 ans.
Personne en 73 ne sait alors où se trouve le manuscrit original complet. C’est en 2021 dans une maison qui fut occupée par la romancière ,au cours de travaux de rénovation que le manuscrit est retrouvé : il était dissimulé dans un placard, au grenier. En 2023 ,les éditions Aufbau publient le texte intégral.Triomphe.
Aujourd’hui, je regrette que les autres romans et le journal intime de Brigitte Reimann ne soient pas traduits en français car la presse allemande est particulièrement élogieuse sur l’ensemble de cette œuvre.
Précisons enfin que « La fratrie » de Brigitte Reimann fut couronné du prix Heinrich Mann en 1965, et que sa mort prématurée ne lui permit pas d’achever son roman, » Franziska Linkerhand » commençé en 1963, et inachevé.
***
Dan,s cet extrait, la narratrice raconte une escapade qu’elle a fait,parmi d’autres, venant de l’austère Berlin-Est, pour voir un ami, Gregory, qui lui, étudie dans Berlin -Ouest.Il l’invite pour quelques heures, avant la construction du Mur. Et la prose dit bien le sentiment d’irréalité que Berlin-Ouest provoque chez la jeune citoyenne de RDA .
« A la station Bahnhof Zoo* il ne se passait pas encore grand-chose à cette heure-là. Quelques années auparavant, j’avais souvent, venant de D. fait le crochet par Berlin-Ouest pour voir un ancien camarade de classe étudiant à la Freie Universität,l’Université libre.Il se faisait appeler Gregory.Nous allions voir un film sur la Steinplatz ou au cinéma Wien, et ensuite nous flânions sur le Kudamm, le long de vitrines resplendissantes dans lesquelles une unique robe s’étendait sur un fond de velours gris, sans indication de prix, juste à côté un sac à main, quelques rameaux fleuris, et Gregory achetait à l’un des stands odorants des amandes grillées brûlantes et très sucrées.
Par les soirs d’été, pas un souffle n’agitait l’air entre les immeubles, nous buvions du jus d’ananas et de pamplemousse, installés à une terrasse, sous des marquises en toile rayée ; les petites chaises rouges et jaunes rappelaient les gracieuses constructions en fil de fer que l’on voit sur des images représentant les cafés parisiens des Grands Boulevards. Le feu d’artifice silencieux des réclames jaillissait des toits et ruisselait sur les visages, les capots des voitures et l’asphalte, répandant ses encres bleues,vertes et dorées ; sur les murs frémissaient des signes flamboyants qui s’allumaient et s’éteignaient, et tout en haut, dans le ciel rougeâtre, étrangères, comme étouffées, scintillaient quelques étoiles. La nuit venue Gregory me raccompagnait jusqu’à la S-Bahn**. Il me donnait toujours deux ou trois petits fascicules de chez Rororo***, des oranges, un rouge à lèvres français.Il déposait un baiser sur ma main puis restait immobile sur le quai,pas très grand, frêle, épaules tombantes, et par la portière, je voyais son profil de lévrier et l’ombre de ses cils longs et fournis. Il ne faisait jamais signe, il se tenait là, immobile, suivait le train du regard, il ne levait même pas la main.(..)
Construction du Mur en Aout 1961
J’aimais ces soirées comme extérieures au monde qui était le mien, et leurs couleurs brillantes, les reflets de la lumière dans le fleuve noire de l’asphalte, la mélodie du Rififi**** qu’en ce temps là on pouvait entendre à tous les coins de rue, et les mains fines de Gregory sur la nappe- même une impression indéfinissable d’irréel émanait de tout cela, comme si je m’étais trouvée sur une scène, devant le décor d’un paysage exotique, et que ni Gregory ni sa rue n’avaient eu de rapport avec ma vie. «
*Bahnhof Zoo:gare ferroviaire de Berlin qui accueille les ligne régionales et grandes lignes.Cette gare pendant la période de la division de la ville a permis de gagner la gare de Friedrichstrasse,point de passage pour les voyageurs non motorisés.
** S-Bahn:métro aérien urbain
***Rororo collection de poche très populaire de la maison d’édition Rowohlt publiée en République fédérale.
****Rififi : musique du film « Du rififi chez les hommes » de Jules Dassin.
Depuis une semaine , chaque matin vers huit heures , je guette ma baigneuse préférée. Elle nage au milieu de vagues courtes entre les rochers.Quand elle revient vers la plage la nonchalance de sa démarche sa silhouette gracile d’adolescente me plaisent. Je l’avais aussi remarquée lundi dernier sa gaieté pour aider un petit garçon de huit neuf ans à finir de construire son château de sable.J’avais aimé sa patience pour décorer les tours avec des coquillages roses ou bruns.La nuit tombait,la plage était désertée, mais tous les deux , seuls, tranquilles, achevaient leur travail sans se soucier de l’heure.
Chaque matin, donc, je la guette. J ’y repensais hier alors que je prenais un rosé de Provence au Bar des Mouettes .
Je sais par Fred ,le garçon de café qui me sert des ballons de rosé, que cette jeune femme s’appelle Constance ( Constance de quelque chose …) et qu’elle a un fils , Marc-Florian , qu’elle mène à l’école de voile en début d’après-midi. Il m’a également dit avec un air entendu qu’elle était « à la colle » avec Jérôme Lehanneur « un ponte de la radio ».Il ajouta « Europe 1 je crois ».
J’appris aussi que ce patron de radio avait l’habitude de siroter des Martini au bar de l’Hôtel d’Angleterre avec ses amis golfeurs.
Fred avait ajouté :
– Ses potes de golf ont l’habitude de vider les soucoupes de cacahuètes pour les donner à manger au perroquet, Arsène, qui répète « T’as payé ?!! », « T’as payé ?!! » dés qu’un client sort du bar.
-Vous en savez des choses Fred.
-C’est mon job.
Il avait ajouté :
-Ils sont tous dans les assurances, la banque, la restauration haut de gamme,la grande distribution . Il y en a deux qui dirigent des chaînes hôtelières. Ils se retrouvent au Golf.Mais au PMU ils jouent leurs propres chevaux.
Je sais aussi par Fred que Constance et Jérôme occupent la villa à colombages, Ker Villette , de style normand. Elle est à cent mètres de chez moi. Sur le portail, on remarque une discrète camera. Dans le jardin et ses allées cerné de buis il traîne toujours un vélo d’enfant, et deux ou trois balles de tennis . Chaque matin, je vois une femme de ménage en blouse bleue déplier quatre chaises longues face a à la mer. Elle baisse les stores rayés de toutes les chambres à onze heures pile , même quand le ciel reste incertain. J’ai vu également un soir le « compagnon « de Constance sur la terrasse, un type massif avec une crinière de cheveux gris mal débroussaillés.Il portait un polo rose pale sur un pantalon clair tout mou en lin froissé et des espadrilles délavées. Il avait saisi une paire de jumelles pour scruter le ciel à la recherche d’un drone dont on entendait le bizarre ronronnement au dessus des toits des villas
J’en étais à mon deuxième verre de rosé au Bar des Mouettes lorsque ma nageuse préférée débarqua sur la terrasse avec une raquette de tennis sous le bras. Elle se dirigea droit vers ma table, s’assit tranquillement à ma table,comme si elle me connaissait depuis longtemps.
-Bonjour, dit-elle,je m’appelle Constance.C’est vous qui logez dans la maison blanche avec des roses trémières ?
-Oui, la toute maison blanche à toit plat .
-Vous aimez bien me regarder .
Elle mordillait une branche de ses lunettes de soleil.
-Passionnément.
-Vous n’êtes pas un peu voyeur ?
-Absolument.
Elle commanda un verre de lait à Fred.
De prés, elle avait un visage plus rond , un nez tout petit,une bouche étroite rouge cerise destinée sans doute à débiter des remarques impertinentes.
– Vous ne vous baignez jamais ?
-Jamais.
Un enfant de sept ans en ciré jaune marchait sur le muret de la digue en étendant les bras.
-Votre fils ?
-Non,Marc-Florian est le fils de Jérôme… Sa mère est antillaise.
Je penchai mon verre de rosé pour surveiller un moucheron. Constance se pencha sur la pile de journaux posée sur la table. -Vous lisez tout ça ?
-Oui, ligne à ligne.Chaque matin.
-Vous êtes journaliste.
-C’est ça. Je suis journaliste.Un journaliste c’est un type qui lit les journaux.
– On, m’a déjà dit ça.
-Jérôme ?
-C’est mon compagnon. Il a une théorie sur les journalistes: ce sont des cannibales, ils se mangent les uns les autres.
-Ah.
-Oui, je veux dire qu’ils se copient les uns les autres. Ou bien ils recopient la presse étrangère. Ils se mangent quoi. -Ah.
-Vous n’êtes pas bavard.
-Je réfléchis aux vertus intellectuelles du cannibalisme.
Fred apporta le verre de lait.
-Vous travaillez pour quel journal ?Ouest-France ? Le Télégramme ?
– Le pays Armoricain.
-Et vous m’observez chaque matin ?Sans vous lasser?
– L’eau est votre élément. Vous êtes Ondine.
-Alors venez nager avec moi.
-Je ne sais pas nager.
-Moi je ne sais pas conduire.
Un nuage passa devant le soleil .
-Vous jouez au golf ?Au tennis ?
-Non plus.
Je m’aperçus que Constance attirait les regard de deux types en survêtement et en sueur, assis devant leurs chopes de bière.
– Nager procure des sensations formidables.On se sent léger comme les types qui marchent sur la lune.
-Vous connaissez Buzz Aldrin ?
-Pourquoi ?
-Lui a marché sur la lune.
-Vous ne voulez pas apprendre à nager ?
-L’eau est trop froide, il y a des trucs mous qui vous passent entre les jambes , et puis tant de chiens pissent dans la mer.
Pour qu’un silence ne s’installe pas et devienne gênant je dis :
-Vous vous occupez bien de cet enfant..
– Marc-Florian n’est pas mon fils.C’est le fils de Jérôme.
-Qui n’est pas votre mari.
-C’est ça.
-Qui ne nage pas.
-C’est ça.
Elle examinait le pourtour de sa raquette de tennis.
– J’ai envie d’en avoir un.
-Un mari ? -Non, un fils.
Elle posa sa raquette sur mes journaux.
-Mais je n’ai pas encore trouvé le père.
-Je vous ai vu un soir construire un château de sable. Avec cet enfant c’était un spectacle charmant.
J’ ajoutai :
– Quand le Covid a commencé et que tout le monde s’est terré chez soi,la côte est devenue vide et merveilleuse , les plages désertes à perte de vue avec des cormorans filant droit au ras de l’eau, et des goélands. Il y eut même un héron cendré qui venait à marée basse , il est devenu mon ami.J’aimais aussi les bernaches , en file indienne. Aucun humain,le rêve.
Elle porta à ses lèvres une cigarette fine avec un léger tremblement dans la main. J’approchai un pavé de verre qui devait être un cendrier.
– Pendant longtemps j’ai été grand reporter.
-Oui ?
-Spécialisé dans les concours des châteaux de sable.
Je crois que ma mauvaise blague est tombée à plat .
Je saisis le tas de journaux posé sur la table et me mis à les replier soigneusement.
-Vous ne lisez que des journaux ?
Je tirai de la poche de ma veste un livre de poche écorné.
Elle feuilleta et découvrit de nombreuses pages noircies par mes notes.
– Vous avez lu « Herzog » ??!
-Ça vous surprend ?
-Que quelqu’un puisse lire Saul Bellow ici ,oui..
-Il n’y avait pas, un million de chances sur..
Elle suspendit sa phrase. -Vous vouliez dire : » il n’y a pas une chance sur un million que vous rencontriassiez un fou de Saul Bellow sur cette plage , et même sur toute la côte.
Constance feuilleta le livre de poche longtemps. Je trouvai à ses gestes une grâce adolescente. Elle fit tomber une petite photo carrée dentelée en noir accolée à une vieille feuille de papier carbone. Elle ramassa la photo.
-Mes grands parents. Irma et Auguste.
J’ajoutai :
-Ils s’éloignent .Plus je je vieillis, plus je pense à eux,plus je les aime.Ils me manquent.
Elle replaça avec soin la photo au milieu du livre.
-Je crois que leur génération aimait davantage les petits enfants,les enfants, la vie en général , que ma génération.
-A quoi ça tient ?
-Je ne sais pas. Les guerres…Leur ville a été rasée.
Elle referma le livre.
– Mon livre préféré ça reste « La planète de Mr Sammler. » Vous savez, quand le grand noir montre sa queue dans un bus.
-Ah oui. La sauvagerie urbaine américaine.
Des nuages s’étendaient uniformes sur la mer qui n’avait plus de couleur. Marc-Florian et son ciré jaune avait disparu. On entendait des exclamations venant de la plage , sans doute des volleyeurs vers le casino.
– C’est vrai que tous les journalistes rêvent d’être écrivains ?
-Absolument .
J’ajoutai :
-J’écris toutes les nuits et je déchire le matin ce que j’ai écrit avec enthousiasme au cours de la nuit. Je suis comme Pénélope, la femme d’Ulysse.
-Je sais qui est Pénélope.
Il y eut un froid Elle baissa ses lunettes de soleil sur le nez :
-Je sais qui est Pénélope.
Elle alluma une cigarette étroite avec un curieux briquet laqué noir qui datait des années 6O.
-Votre travail consiste en quoi ?
– Des articles sur les pots de départ en retraite d’un gendarme, l’anniversaire d’une centenaire frisottée dans son Ehpad , l’ado qui flanque la voiture de son père dans un fossé en sortie de boite,les variations du cours du cochon et de la queue de lotte ,l’ouverture d’un salon de coiffure, le nouveau point de deal devant la Poste, la fête du blé, la réunion houleuse du conseil municipal , etc etc..
– Emmerdant.
-Pas du tout. C’est la vraie vie, les vrais gens. Simples. Je les aime.Ils ont souvent beaucoup de dignité. Ils vivotent avec des petites retraites, ils préparent la fête du quartier avec beaucoup d’entrain , ils organisent des tournois de belote, enfilent des bottes et grattent le sable aux grandes marées pour trouver des coques. Ils s’occupent des enfants des autres. Oui, je les aime vraiment beaucoup.
Elle leva ses yeux d’un vert translucide.
-Vous les idéalisez.
-Pas du tout.Il ne faut pas les mépriser.
-Je ne méprise personne.
Le malaise s’accrut entre nous.
Pour rompre le silence, Constance dit :
– Jérôme passe sa vie au Golf .
-C’est lui qui a la Porsche gris métallisée ?
-Non, il a la Jaguar café au lait.
-Il dirige vraiment Europe 1?
– Depuis trois ans.
-Et avant ?
-Dans les Assurances.
L’atmosphère changea un peu.La lumière devint plus vive. Les balcons des villas alentour se mirent à briller, des moineaux sautillaient sous une table.
Enfin il se passa quelque chose : un caisson d’acier à couvercle bleu s’envola dans les airs, suspendu par un bras métallique d’un camion des services municipaux. C’était le jour des poubelles. Constance était délicate et charmeuse en jupe plissée .Sa peau était d’une pâleur étonnante. Elle avait plusieurs grains de beauté sur le bras gauche et une minuscule cicatrice dans le creux du cou.
-Je dois aller au Centre Leclerc.Vous m’accompagnez ?
-Non, je finis mon rosé de Provence .
Elle écrasa sa cigarette dans le pavé en verre.
-Vous devriez venir ce soir. Jérôme donne un petite fête pour ses amis golfeurs . Une cocktail partie.Ils ont gagné une coupe . Je vius in,vite officiellement. Vous avez un téléphone ? Et vous savez vous en servir ?
-O6 98 43 44 13…
Je cherchai un stylo dans les poches de ma veste.
– Pas la peine, j’ai une bonne mémoire.
-Vers quelle heure ?
-A partir de sept heures.
-Vous êtes sûr ? Je peux venir ?
-Oui, si vous cachez soigneusement votre goût pour Saul Bellow.
Le soir même, le ciel avait blanchi avec quelques nuages gris bien parallèles. Le temps devenait lourd avec des moucherons.
Quand je traversai le jardinet,j’avais changé de chemise et enfilé un blouson de daim, brossé mes baskets . J’entendis de loin des voix graves,puis une cascade de rires venant de la grande pièce . Quand j’entrai dans le grand salon cette antre obscure me parut pleine d’hommes d’éclats de voix et de fumée. Des silhouettes ventripotentes, des quinquagénaires rigolards,des femmes mûres trop maquillées,papotaient en buvant du champagne rosé. Deux longues tables aux nappes blanches damassées étaient garnies de plateaux avec pas mal de toasts au saumon , aux crevettes et avocats.Il y avait aussi de curieux hamburgers qui débordaient d’une pâte gluante couleur moutarde. Les coussins sur des chaises Empire au dossier éraflé étaient imbibés de poils de chat. Deux pieds de lampes Art Déco en pâte de verre orange supportaient des abat- jours genre champignons phalliques.
Trois serveurs en veste lie de vin, galonnés d’or aux épaules , circulaient avec des plateaux garnis de flûtes de champagne.
Quatre invités en blazers avec écusson étaient debout ,tous presque chauves, groupés autour d’une cage avec un perroquet qui sifflait » T’as payé ?!!.., T’as payé ?!!.. «
Près de la cheminée ,une jeune femme avec une chevelure châtain coupée tres court se détourna d’un un homme aux joues rouges, imposant , dans une chemise saumon . Grace à sa coiffure grise, assez crinière de lion, je reconnus l’homme aux jumelles , le patron d’Europe 1, le compagnon de Constance.
Il s’adressa à une femme assez âgée, le visage nu,cheveux gris mal taillés. Elle tenait sa tête en arrière , sa robe de bure raide cachait ses formes .Elle portait de curieuses sandales aplaties et usées ce qui la faisait ressembler à une religieuse retournée à la vie courante. Elle écoutait froide, énigmatique ce Jérôme qui racontait qu’il ne voulait plus de ce « crétin qui présente la météo comme on présente un match de foot ».
Prés du couple , les fumeurs à blazers étaient en train d’échanger ce qui ressemblait à des cartes bancaires. L’un d’eux rajusta son nœud papillon.
Je cherchai Constance du regard .Pas de Constance. En revanche, une femme à ample chevelure noire à reflets gras, habillée d’une chemise d’homme savamment déboutonnée, de manière à découvrir sa peau, allant de sa gorge généreuse à son nombril, était en train de déchiffrer quelque chose de dessiné sur une balle de tennis. Elle portait aux oreilles de grands anneaux d’or style gitane . Je lui trouvai une vague ressemblance avec Constance. J’appris plus tard que c’était sa sœur jumelle.
Un grand type à tête carrée énergique et coiffure gris en brosse , en chemise hawaïenne, me tendis la main et marmonna un nom qui était compliqué et d’assonance anglaise. Il me tendit une flûte de champagne escamotée dans le plateau qui passait entre nous .
-Tout se passe bien ?
-Parfaitement bien.
-Vous étiez au Golf ce matin ?
-Non.
-Il m’a semblé vous y voir.
-Je n’y étais pas.
– Vous êtes sur ? J’ai fait un parcours sympa, cent huit. J’ai eu quelques coups potés chanceux. Heureusement ,j’en suis à ma 79ème leçon.
Un portable sonna. Mon interlocuteur fouilla dans ses poches fébrilement.
– Quelqu’un vous appelle pour vous féliciter.
– Il parait que Constance vous a séduite.
Je n’eus pas le temps de répondre. La chemise hawaïenne avait disparu dans le grand jour de la terrasse pour écouter ce qui devait etre un long message.
Je déambulais dans la pièce . Plusieurs vases en pâte de verre étaient soigneusement alignés dans un niche avec deux spots qui diffusaient une lumière trop intense à mon goût.
Une table basse supportait un service à café de porcelaine aux formes géométriques. Il y avait de la poussière au fond des tasses. Une jeune fille à la chevelure châtain coupée à la garçonne , pull ras du cou prune, me dit :
-C’est une table en orme massif signée de Pierre Chapo. Une fortune.Le service est Bauhaus.
– J’aime . Le service.
Elle s’esquiva avec un pas de danse et une ondulation parfaite. Les canapés modulables dans l’angle offraient de beaux gris. Et sur le mur, une tapisserie genre Aztèque suggérait quelque chose de sanglant. Deux fauteuils Chippendale, étaient occupés par des femmes plantureuses avec des robes à grandes fleurs exotiques.J’essayais d’imaginer l’époque quand elles étaient les jeunes filles fluettes en bleu pensionnat. Leurs mains disparaissaient sous des bagues.
-Depuis quelques jours, je n’arrive pas à contrôler me genou gauche,dit l’une.
-Manque d’omega 3,dit l’autre.
Quelqu’un posa ses mains sur mes épaules et murmura .
-Ne bouge pas. C’est moi.
C’était Constance.
Elle portait un curieux ensemble rayé blanc et bleu qui ressemblait à ces anciennes toiles à matelas.
-Tu veux voir ma chambre à coucher ?
Ce soudain tutoiement ce fut comme si elle m’avait embrassé à pleine bouche devant tout le monde.
-J’ai un petit Marquet. Les quais de la Seine. Au dessus de mon lit.
-On dort mieux avec un Marquet dans sa chambre ?
– Viens.
Elle me saisit fermement la main.
-Je préfère pas.
-Pourquoi ?
-C’est une claire invitation sexuelle. Je refuse.
Elle m’entraîna vers une table pleine de bouteilles et de types qui se goinfraient de minuscules sandwichs.
-Viens Je vais te présenter.
La plupart étaient bronzés artificiellement comme s’ils revenaient tous de Miami ou des Seychelles ,sauf un, maigre,glabre, aux pommettes aiguës. Une longue barbe en pointe, lui donnait une allure un peu Méphistophélique. On aurait dit un Greco . Constance me présenta.
-Monsieur Gilles de Kermassat, il possède les deux plus beaux bowlings de la Côte.
-Vous êtes ?
-Jacques, dis-je sobrement.
-Et dis lui Gilles comment tu as fait fortune ?
– Je n’ai pas fait fortune.
-Gilles est d’une famille modeste, il a vendu, pendant 40 ans, des homards à tous les restaurateurs de la côte. Aujourd’hui il a une des plus belles villas de Saint-lunaire.
-C’est vous le journaliste ? J’ espère que vous n’êtes pas en service commandé. C’est privé ici.
Je ne répondis rien.
– Vous êtes déjà célèbre , Jérôme et Constance m’ont parlé de vous il y a deux minutes. Je vais vous dire, les canards du coin répètent tous que mes bâtiments ne sont pas aux normes. Parfaitement faux.
Il parlait les mains dans les poches, l’air à la fois évasif et fatigué en agitant ce qui devait être un trousseau de clés.
Il salua de loin une femme boulotte avec un caniche.
-Il y aurait beaucoup à dire sur la presse régionale.Excusez moi.
Il nous quitta alors qu’ un fracas cristallin fit cesser les conversations. Il y eut un remous du côté des gros blazers. J’aperçus une jeune femme enceinte, avec un chignon en désordre, dans un robe d’un rose dragée, elle s’essuyait un bras couverts de vin rouge avec un minuscule mouchoir en papier.
Derrière moi j’entendis une voix traînante et grasseyante :
-….Vous savez cette histoire de… « détail de l’Histoire ».. si on y regarde de près, dans une certaine perspective.. c’est pas faux du tout..le vieux père Le Pen n’était pas si fou que ça…
L’homme parlait à une femme en robe violette tricotée(elle ressemblait à la princesse Anne d’Angleterre) qyuu lui serrait la poitrine. Ses yeux étaient soulignés de cernes lourds.Elle tenait serré un sac à main à chaînette dorée. Lui, il avait côté trapu, un visage slave et pâle avec des cheveux d’un blond blanc clairsemé qui tombaient en mèches rares sur ses oreilles. Il avait noué un pull blanc sur sa chemise Arrow.
Il reprit :
-Comparée à la seconde guerre mondiale..et à ses enjeux énormes… il faut ramener ce qu’a dit Jean-Marie… à ses vraies proportions… « un détail de l’Histoire ». ..je dis bien dans une certaine perspective.. dans un certaine perspective…
Il se mit à toussoter .
-Et.. et.. Roosevelt n’avait pas tort..il a clairement dit que bombarder les camps nazis n’était pas une priorité…Le vieux Jean -Marie…je le comprends…Pas vous ?..
Comme la femme ne lui répondait pas , il se mit à tourner sa chevalière.Il s’adressa à Constance :
-Vous savez que j’ai rencontré Eric Ciotti la semaine dernière… A la buvette de l’Assemblée… eh bien il gagne à être connu.. physiquement il en impose…
Constance intervint :
-Ciotti ? Il vous en impose ? Il devait faire nuit.
Elle se tourna vers moi.
-Il ne faut pas avoir peur des fous.
-Si, quand ils deviennent très nombreux.
L’autre reprenait :
– Ciotti parle juste …il est étonnant ….Il voit loin… Au fond il m’a agréablement surpris..Je crois qu’il faudra compter avec lui dans les années qui viennent…
– Il est temps qu’il rentre chez sa maman, dit Constance.
-Voilà qui est franc ! nota un homme élégant qui s’était approché et avait posé son menton sur les épaules de Constance.
Il me fit penser à ces italiens charmeurs, souvent milanais ,à crinière argentée, costume légèrement cintré, qu’on rencontre dans les inaugurations prestigieuses au Grand Palais.Ils approchent leurs lunettes demi-lune pour regarder un Turner ou un Caravage,comme pour humer le fond du tableau. Son air onctueux, son regard bleu naïf, son sourire en coin indiquait qu’il ne partageait pas le point de vue de l’admirateur de Ciotti. . D’ailleurs, il dit :
-Je suis très heureux que vous ayez trouvé quelqu’un qui va sauver votre cher pays.
Il se tourna vers une femme de la quarantaine radieuse , bronzée dont la robe argentée semblait avoir été mise de travers.
-Comment vas tu Osiris ?
-Écoute Frank, ne m’appelle plus Osiris
-Mais tu as l’élégance même d’ une reine d’Égypte.
Je m’éloignai .Dans une niche éclairée par un spot bleu il y avait de minuscules personnages d’ivoire. En les examinant de plus prés, je vis qu’ils multipliaient des postures érotiques.
Constance me rejoignit et saisit une figurine emberlificotée.
-Ça vient de Siam.
Elle ajouta :
– C’est le cadeau d’adieu de l’ex de mon prochain ex…
– Vous pouvez répéter ? Votre phrase est bien alambiquée.
-Non, c’est une bêtise, je suis un peu pétée. Tutoies moi.
Un type en T shirt rouge brique, avec un bonnet de marin kaki sur le haut du crane saisit Constance par le bras.
-Laquelle des positions tu préfères ? Quand une nana noue ses jambes autour de mes reins moi je jouis.Même mal réveillé. Et toi, tu jouis comment ?
-Va finir ton Martini sur la terrasse Andy.
Il saisit la main de Constance pour en isoler son index.
-J’aimerais sucer toutes ces jolies petites choses.
-Ça suffit Andy !
Il tenta une révérence mais faillit renverser un plateau de verres sales.
-Fous moi le camp !
-C’est mon anniversaire.
-Ça suffit .
Tandis qu’il vacillait entre les invités, je demandai :
-Qui est-ce ?
-Un ami de lycée de Jérôme ,il a mal tourné. Il monte des crêperies dans des endroits où personne ne va.Il n’a plus un rond. Il a fait un AVC à Noël .
Je me rapprochai de la baie vitrée. La plage me parut noire. J’eus, sous l’effet de l’alcool, l’impression que le groupe d’hommes à polos et blazers était en train de s’évaporer dans le miroitement pâle de la mer. Le contre- jour le soir me rappelle de sombres évènements et m’annonce toujours la fin du monde, ou, simplement, l’inexorable approche du grand abîme.
Je scrutais cette génération d’hommes qui avaient « réussi » comme on dit.Ils avaient été trop jeunes pour la guerre d’Algérie et peut-être un peu vieux pour Mai 68. Ils étaient donc dans un trou, un trou générationnel , comme les trous de leurs parcours de golf. Avaient-ils tous des coachs sportifs, des maîtresses à Boston ? Ou ne pensaient-ils qu’à doser leur swing pour expédier une minuscule balle blanche par dessus un bunker ?
Ce qui me frappa c’est qu ‘ils parlaient en écartant les jambes. J’imaginais les collines vertes , joli petit claquement de la balle qui s’élève et fond dans un ciel bleu . J’essayai de les imaginer, jadis, ces braves quinquagénaires,du temps du dernier Chirac. Tous très jeunes,brillants,sortis des leurs écoles, héritiers de leurs grandes familles, brillant d’une suffisance sarcastique. Tous dotés de jeunes épouses enceintes. Je les voyais aussi dans des bars tamisés pas loin de l’Etoile, avec des petites aguicheuses écervelées, qu’ils entraînaient dans des cabriolets Triumph à Pâques ,ou pendant les ponts du mois de Mai vers des Hostelleries cachées au fin fond du Limousin. Baises et viandes en sauce. Je savais que succombais à une jalousie médiocre pleine de clichés. Plusieurs d’ entre eux, s’étaient affalés dans les canapés ,ils goûtaient des glaces aux noix de pécan.
Je retrouvai la femme à ample chevelure noire , habillée d’une chemise d’homme savamment déboutonnée.
Elle me tendit une verrine et sa poudre de cacao
-Je suis la sœur de Constance. Amandine. C’est vous le fou de Saul Bellow ?
-Oui .
– Vous avez impressionné ma sœur.C’est assez rare.
La petite cuillère écartait la poudre de cacao pour atteindre la couche de Chantilly.
-Ne révélez pas vos goûts littéraires . Pas ici.
-J’ai entendu une conversation horrible sur « le détail de l’Histoire » et Jean Marie Le Pen.
-On va vous poignarder ici si on s’aperçoit que vous êtes un intello. .
Elle s’empara d’un verre ballon et l’emplit de vin blanc.
-C’est un de Chateauneuf du Pape blanc.
Elle fit claquer le mot « blanc ».
Il y eut un mouvement bizarre vers les fauteuils Chippendale : une haute femme en robe moulante carmin et ,décolleté profond , fendit la foule pour rejoindre Jérôme qui mimait quelque chose comme un swing. Cette cariatide couleur feu ,chevelure noire en cascade dégageait quelque chose de plein, de charnel, de sain. Ses lèvres très ourlées exprimaient aussi quelque chose d’affamé.
– Albertine Schwieller !Elle fait toujours son petit effet.
-Connais pas.
– Elle débuta chroniqueuse scientifique à France-Culture puis spécialiste de l’Amérique latine, devint directrice des programmes à Radio Bleue. Elle fait le siège de Jérôme depuis des mois, pour devenir numéro 2 de Europe 1.
Amandine prit un ton confidentiel.
-Elle se colle à Jérôme depuis des mois.
-Il résiste ?
– Elle l’assaille de ses seins dressés. Vous devriez aller voir de prés.
-Sûrement pas.
-Ses cils enduits de mascara ne vous plaisent pas ?
Elle ajouta :
-Dans son salon, il y a une toile de Tamara de Lempicka. Elle croit qu’elle est l’image resplendissante de la luxure charnelle. -Vous êtes dure. –
– Allez lui dire bonjour. C’est une braillonnée
-Une quoi ?
-Une « braillonnée. »… Vous ne connaissez pas cette expression ? Ce sont les coureurs et coureuses de plateaux TV , on les voit sur toutes les chaînes de télé.. de LCI à BFM ou C dans l’air .. Ce sont spécialistes de tout, criminologie, wokisme… bobologie… cuisinologie… connologie…Ils se plaignent qu’on ne les remarque pas assez nos chers rebelles installés , ils nous inondent chaque soir de leurs prétentieuses certitudes.
C’est alors qu ‘éclatèrent à nouveau les intonation du dingo de Ciotti.
-Vous recevez vraiment n’importe qui dis-je.
-Fuyons ,dit Amandine.
En descendant les marches, j’entendis quelqu’un dire :
-J’ai raté mon deuxième putt…
Nous posâmes nos deux verres sur une table de jardin en fer toute perlée de gouttes d’eau. Ça sentait bon .Amandine sentait bon. Ce beau temps,l’éclaircie du soir après la pluie, la présence d’Amandine, la mer immobile et nostalgique, je les recevais comme une bénédiction.
On a failli perdre le souvenir du grand critique littéraire Jacques Rivière(1886-1925). Il fut également critique d’art,de musique, génial découvreur et passeur d’écrivains majeurs, romancier, et éditorialiste politique. C’est lui qui donna le grand élan à cette revue , la NRF, qui devint (avec André Gide) le foyer incandescent de la meilleure littérature de l’époque, et qui devait se regrouper sous la la couverture blanche de Gaston Gallimard.
Rivière est mort à Paris il y a cent ans, le 14 février 1925, de la fièvre typhoïde.Grace à la superbe édition dans la collection « Bouquins /Mollat » on redécouvre celui qui fut l’ami de Marcel Proust, au moment où ce dernier avait des difficultés pour être publié par la NRF. Grâce à cet épais volume de plus de 1100 pages, avec une préface de Jean Yves Tadié, cette édition établie avec grand soin, par Robert Kopp et la collaboration d’Ariane Charton (qui précise bien les domaines où il excella), on mesure l’étendue de ses talents et sa très précoce maturité.. On découvre le sourcier qui sait où se trouve, en germe, dés les premiers textes, le grand écrivain.Il sait quelles sont les tendances de sa génération avec un goût sûr et une analyse raffinée. En feuilletant cette édition on découvre émerveillé ce qu’il écrit sur le tout jeune taureau Claudel, qu’il repéra dés ses premières pièces « Tête d’or » et « La ville » : »Pour considérer ce caractère du Lyrisme sous un aspect plus proprement littéraire ,la foison des métaphores reforme autour du drame une atmosphère de plein air, et rétablit la circulation, du vent et de la lumière.Elle nous fait sortir de l’alcôve, du salon, du jardin d’hiver , où s’étiole le théâtre contemporain. Par elle nous nous sentons replacés au milieu du vaste monde et nous en respirons avec des sens rafraîchis la virginité. Je n’ai peut-être jamais éprouvé de sensation aussi pure, aussi salubre .Rivière cite alors ce passage de l’Echange :
J’étais empêtré dans le chaud, j’étais emmêlé dans les draps
Et je suis sorti tout nu, et des pins
Les gouttes d’eau me tombaient entre l’oreille et l’épaule.
Et d’un coup je me suis jeté, la tête en avant ,
Dans la mer, telle que le lait nouvellement trait. » Conférence prononcée à Genève le6 février 1918.
A propos de Rimbaud : »Quelque chose de débordant, encore que d’invisible, émane de tout son être.Il y a dans son apparition un -je-ne-sais-quoi de flamboyant et de saturé qui décèle les personnes surnaturelles. Il est le messager terrible qui descend dans l’éclair, tout debout, l’exécuteur d’une parole inflexible,le porte-glaive.
Si l’on consent à reconnaître ici l’image du véritable Rimbaud, tout devient clair dans son attitude.Et d’abord son intolérance, l’impossibilité à « être au monde » dont il souffre.Car il n’est pas fait pour demeurer ici-bas ; il n’est pas disposé pour ses questions, il ne les entend pas et celles qu’il pose n’ont pas de réponses en elles.(..)Il n’est pas en dessous de la vie;mais au contraire il la déborde, il ne peut s’y réduire, y rentrer, s’y tasser. »
Valery Larbaud : « Fermina Marquez n’est donc qu’une ébauche de roman.Mais déjà d’une exquise qualité;Sans qu’on puisse savoir comment, bien que la scène se passe à deux pas de Paris, on se sent transporté dans un monde infiniment étrange et lointain.Le conflit de ces cœurs adolescents ,leurs appels les uns vers les autres,leurs luttes contre eux-mêmes, contre leur naissant caractère ; tout cela est exprimé avec cette vérité, avec cette naïveté, qui nous arrachent à nous-mêmes et nous donnent la sensation des reconnaître ce que nous n’avons jamais vu. »
Avec Gide( qui l’installa définitivement à la tête de la Nrf) il n’est pas complaisant.Dans une conférence de février 1918 sur le jeune Gide, il garde la distance critique :
André Gide
»Au moment où il écrivait « La Tentative amoureuse » , Gide menait encore cette vie de salon, toute factice, toute désœuvrée sous les dehors d’une activité trépidante, qui n‘était que le prolongement , sous une forme nouvelle, de son enfance un peu cloîtrée ; il ignorait tout du monde extérieur.Vint la maladie, et surtout vint la convalescence.(..)Cette renaissance, Gide l’a contée deux fois : dans Les Nourritures terrestres d’abord, en 1898,puis dans L’immoraliste, en 1902.Par le style,par la composition, par toutes les qualités techniques, la première de ces deux confessions s’apparente étroitement aux œuvres que nous sommes en train d’étudier, c’est dire aux œuvres de facture symboliste.Les Nourritures terrestres sont un des plus beaux livres de Gide, un des plus étranges et des plus séduisants que connaisse notre littérature. Comment le définir ? Est-ce un hymne,un cantique ? Est-ce encore un traité de morale ? Est-ce un catalogue ? Le catalogue de tous les plaisirs terrestres ? Ou mieux, de toutes les impressions,plaisirs et douleurs confondus , qu’il est possible de goûter ici-bas ? L’incertitude où nous voici plongés pour en donner une idée simple et précise remplirait Gide de joie.Car il n’aime pas les œuvres trop définies et de n’agir sur ses lecteurs que dans un sens. » Ici, tout est clair, fluide, exprimé avec goût, sans jargon. Il indique la bonne filiation,fait sentir de manière concise la sensibilité gidienne avec les nuances qui conviennent. Exemplaire !
Antonin Artaud
Exemplaire aussi son intérêt pour les poèmes envoyés par Antonin Artaud. Un échange de lettres a lieu entre Mai 1923 et Juin 1924.Le refus circonstancié des poèmes d’Artaud par Rivière incite Artaud à s’expliquer .Ce dernier dévoile avec brio ses objectifs et son originalité (« le cri même de la vie » ).Jacques Rivière lui répond, fasciné,et sans doute profondément ému. Leur échange , est si passionnant, direct, lumineux que Rivière propose à Artaud de le publier . Ce qui fut fait. Et surtout, on sent que, de part et d’autre, les épistoliers se comprennent, s’estiment .I Dans une lettre, Rivière répond à Artaud qui a utilisé l’expression « évanouissements de l’ âme » ..
« Évidemment il y a des , à ces évanouissements de l’âme, des causes physiologiques, qu’il est souvent assez facile de déterminer. Vous parlez de l’âme « comme d’une coagulation de notre force nerveuse », vous dites qu’elle peut être « physiologiquement atteinte ».Je pense comme vous qu’elle est dans une grande dépendance du système nerveux .Pourtant ces crises sont si capricieuses qu’à certains moments je comprends qu’on soit tenté d’aller chercher, comme vous faites, l’explication mystique d’une « volonté méchante », acharnée du dehors à sa diminution.
En tout cas, c’est un fait, je crois, que tout une catégorie d’hommes est sujette à des oscillations du niveau de l’être. Combien de fois, nous plaçant machinalement dans une attitude psychologique familière, n’avons nous pas découvert brusquement qu’elle nous dépassait, ou plutôt que nous lui étions devenus subrepticement inégaux ! Combien de fois notre personnage le plus habituel nous nous est-il pas apparu tout à coup factice, et même fictif, par l’absence des ressources spirituelles ou « essentielles », qui devaient l’alimenter ! »
Plus loin, dans la même lettre, Rivière revient sur un point abordé par Artaud , celui d’une « Un âme physiologiquement atteinte ».
Jacques Rivière :
« C’est un terrible héritage. Pourtant je crois que sous un certain rapport, sous le rapport de la clairvoyance , ce peut être un privilège. Elle est le seul moyen que nous ayons de nous comprendre un peu, de nous voir, tout au moins. Qui ne connaît pas la dépression, qui ne se sent jamais l’âme entamée par le corps, envahie par sa faiblesse, est incapable d’apercevoir sur l’homme aucune vérité ; il faut venir en dessous, il faut regarder l’envers ; il faut ne plus pouvoir bouger , ni espérer, ni croire, pour constater. Comment distinguerons- nous nos mécanismes intellectuels et moraux, si nous n’en sommes pas temporairement privés ? Ce doit être la consolation de ceux qui expérimentent ainsi à petits coups la mort qu’ils sont les seuls à savoir un peu comment la vie est faite ».
Jacques Rivière fut aussi un critique d’art perspicace.
A propos de Cézanne, en mars 1910 ,moins de quatre ans après la mort du peintre , il écrit :
« Non moins que leur situation, de ces toiles m’émeut la durée. La même pesanteur maintient les choses dans;le temps qui les maintenait dans l’espace:elles subsistent, elles sont attachées à leur propre permanence.La couleur en effet n’est pas celle que la lumière parsème,répand comme une eau sur les choses ; elle est immobile, elle vient du fond de l’objet, de son essence ; elle n’est pas son enveloppe,mais l’expression de sa constitution intime ; c’est pourquoi elle a la dense sécheresse de la flamme et garde dans l’apparence cette intériorité de ce qui se nourrit de soi-même.. »
Il ne cache pas sa désapprobation devant le mouvement cubiste :
« Parce qu’ils ajoutent- trop de choses, ils ne peuvent que les placer les unes auprès des autres, que les entasser sans les combiner.Ils posent l’addition,mais ils n’arrivent pas à faire la somme. »
Côté musique, Rivière fut marqué et impressionné par Debussy,Ravel,Franck et aussi Wagner. Il commente « Tristan et Isolde » , après avoir assisté le 7 novembre 1910 à une représentation à l’Opéra de Paris , sous la direction d’André Messager.
Richard Wagner
« Parmi cet étouffement les voix montent sans relâche, travaillées par l’effort de la volupté. Elles commencent dans une sorte de délire sourd ; elles semblent avoir à soulever toutes les ténèbres;elles s’arrachent à l’ensevelissement ; elles grandissent avec un malaise immense.Elles sont une invocation qui rend au bas de l’âme; elles naissent comme une parole si sombre qu’elle nous était à nous-mêmes inconnue.Quand il touche les mornes limites de la sensualité,l’être, égaré, ne trouve plus à donner que sa mort:la mort en lui, devient une sorte de sentiment démesuré,informe comme l’ombre, et qu’il essaie pourtant de saisir et de présenter. Le chant entreprend cette offrande formidable,il bénit la dissolution avec une solennité violente, il s’élève ainsi qu’une prière noire, il est l’évasion des grandes eaux funèbres, cachées au fond du cœur. »
Les deux œuvres d’imagination de Rivière, -dont l’une est inachevée- qui complètent le volume. Ces récits tirés à quatre épingles ressemblent bizarrement au Jacques Chardonne des années 30 ces œuvres qui s’attachaient à la psychologie du couple dans une austère rigueur qui ressemblait à une autosurveillance, sous le regard des grands psychologues classiques dont le modèle déposé inusable reste « la princesse de Clèves ». de Madame de Lafayette.Quand la galanterie passe pour le comble du raffinement littéraire…
Mais ce qui est passionnant dans ce volume, c’est que la critique littéraire est ici le contraire d’un comte rendu de lecture passif, ou une une annotation expéditive façon copie de prof, encore moins un jugement hâtif et péremptoire. Avec Jacques Rivière c’est une audace intellectuelle, un enthousiasme argumenté sans aucune négligence de style. Il entretient un dialogue complet de compréhension avec l’auteur sans une seule petite nuance d’arrogance. Sous l’écriture sobre, surveillée, il cache des élans vrais et sincères.
.Que lui reprocher ? Sans doute un sérieux de bon élève de khâgne , mais avec l’avantage d’ignorer le flou, les conventions du Milieu, le ton cérémonieux, l’égotisme gidien vite insupportable, la familiarité goguenarde,le ton triomphant du premier traîne-patin de salle de rédaction,le militant moraliste bêlant. Il se tient calme et droit.
Jamais, chez lui, quelque chose de sarcastique, de jargonnant, ou de pompeux universitaire. Chez lui, tranquillement, posément, ni censure politique et morale, ni longs discours théoriques ,ni linguistique. Dans le ton, dans chacune de ses interventions il y a presque du journal intime de sa sensibilité dans chaque critique.Fait prisonnier dés le 24 août 1914, il restera longtemps au nord de Brême, sera transféré en Suisse le 16 Juin 1917,comme prisonnier de guerre interné. Sa famille s’installe à Genève. Il ne rentrera en France qu’en juillet 1918. J’ai essayé de lire ses essais politiques du : »D’une utilisation modérée de la victoire », ou des « notes sur la nationalisme allemand » et même s’il a de bonnes vues sur les dégâts et périls du nationalisme germanique , cette prose grise me tombe des mains. Mais ça doit être sûrement précieux pour les historiens .
Revenons au grand critique. Il saute sur un écrivain bien déconcertant pour le bourgeois, Rimbaud ou Claudel, et lui lui donne les bonnes clés. Au fond lire bien ça s’apprend comme le piano ou le jardinage. On lit, bien sûr, en filigrane, qu’il mène un sournois combat contre les paresses du Milieu littéraire, ou évite les guéguerres politiques, avec la Droite du clan Maurras et contre le moisi idéologique d’une époque. Approche mesurée, exigeante , professionnelle de la lecture. Freud le marque et l’influence -comme il a marqué Virginia Woolf à la même époque car il cherche dans les meilleures œuvres ce substrat psychique qui le fascine et qu’il a abordé avec Artaud.
Nous sommes loin de cette approche assez commerciale, expéditive, que proposent la plupart(pas tous, heureusement..), des journaux actuels. Fascinés par les chiffres des best-sellers, ils réduisent la critique en panurgisme commercial et réduisent la voilure.
Jacques Rivière fut comme Léon Daudet, un sourcier, un prophète qui repèra les grands auteurs, dès leurs premiers textes. Et les commenta avec brio, aisance, justesse.
Actuellement la critique littéraire manque de Jacques Rivière. Mais la lecture, et pas seulement la critique se porte mal actuellement.
« Les Français lisent de moins en moins »,peut-on lire dans les journaux. Selon une étude du CNL menée par Ipsos et publiée mardi 8 avril, seuls 45 % des Français déclarent lire quotidiennement, sur format numérique ou papier, un chiffre jamais atteint depuis la création de l’étude, il y a dix ans.
Autre chute vertigineuse, les Français lisent en moyenne dix-huit livres par an, quatre de moins qu’il y a deux ans.Il y a ceux qui lisaient,mais ne le font plus. Les « décrocheurs », comme les appelle Etienne Mercier, directeur du pôle opinion d’Ipsos, ce sont les 50-64 ans qui battent des records. Leur part de lecture quotidienne baisse de 15 points par rapport à la dernière étude du Centre National des Lettres qui date de 2023
On apprend aussi dans « Le Monde » que les liens entre les auteurs et les éditeurs se détériorent. On note que les problèmes de diffusion se multiplient .Le système des têtes de gondole a atteint ses limites et détourne du reste de la production. Les contrats apparaissent de plus en plus léonins , indéchiffrables pour l’auteur, défavorables en pourcentages accordés et en à-valoir. Dans certains secteurs (BD ou livres pour enfants) la rémunération ne cesse de diminuer. Enfin trop de maisons d’édition disposent d’ une comptabilité curieusement « défaillante », mal tenue ou absente, pour rémunérer les auteurs, ou simplement leur donner une comptabilité fiable tenue à jour chaque année.
Selon une enquête menée par la société des gens de lettres près d’un tiers (31 %) des écrivains interrogés considèrent en effet que leur relation avec leur éditeur s’est « dégradée »au cours des trois dernières années.
Enfin retour de la censure . Aux États-Unis, la censure des auteurs gagne du terrain, jusqu’à concerner « Le Journal d’Anne Frank », retiré de certaines bibliothèques publiques. On caviarde certaines pages, on modifie des titres . Le politiquement correct vise à débarrasser les bibliothèques publiques de certaines œuvres considérées comme racistes, misogynes, ou donnant des images des minorités humiliantes. L’IA fait peser sa menace sur le travail des traducteurs.
Le critique littéraire est donc une espèce menacée, comme les éléphants de Sumatra, le gorille des plaines orientales,le marsouin aptère du Yangsté.
Ce magnifique volume « Jacques Rivière, critique et création » nous ramène à un âge d’or de la lecture, de l’analyse littéraire, un âge des enthousiasmes pour ce qui s’écrit de mieux et fonde la sensibilité et la philosophie d’ une époque.
En fermant ce volume, je me demandais ce qu’aurait écrit Jacques Rivière à propos de Le Clézio, d’ Annie Ernaux, de Houellebecq, de Kamel Daoud, d’ Amélie Nothomb, ou de Jean Echenoz.
Je regardais hier à la télévision la ville de Kiev vidée de ses civils, ses esplanades et boulevards déserts, ses rues vides, et ses feux clignotent orange aux carrefours. » Le silence de la ville étonnait l’oreille, comme si du ciel de grisaille il fût tombé de la neige. » Une capitale attend « donc l’arrivée des troupes russes. Je me demandais : à quoi peuvent bien penser ces soldats ukrainiens qui attendent les soldats Russes ? Un récit de 140 pages est consacré à cette attente du choc avec l’ennemi, c’est « Un balcon en forêt » de Julien Gracq , décrivant les émotions et les sentiments de l’aspirant Grange qui attend l’armée allemande avec quelques hommes dans une maison forte dans les Ardennes , entre l’automne 1939 et Mai 40. Gracq décrit ce qui empoisse et ronge dans cette attente. Premier extrait » : Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?
Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu. » Dans ce second passage du récit, les soldats français qui entourent Grange sont réveillés tôt le matin par le bourdonnement d’une escadrille d’avions anglais qui survole la forêt des Ardennes. C’est la première alerte de l’arrivée de guerre. Voici comme Gracq l’exprime :
« La nuit du 9 au 10 mai, l’aspirant Grange dormit mal. Il s’était couché la tête lourde, toutes ses fenêtres ouvertes à la chaleur précoce que la nuit même de la forêt n’abattait pas. Quand il se réveilla au petit matin, il lui sembla d’abord qu’il avait beaucoup rêvé : sa tête était pleine d’un bourdonnement anormal, insistant. Il avait conscience d’un vif courant d’air frais et mouillé qui coulait sur lui de la fenêtre toute proche, mais cet air glissait sur son visage avec un toucher particulier, musical et vibrant, comme s’il était issu d’un crépitement d’élytres. Il eut un moment dans son rêve confus, le sentiment purement agréable que les heures s’étaient brouillées, et que l’aube de la forêt se mêlait à un midi torride, tout électrisé de cigales. Puis l’impression se localisa, et il comprit qu’une vitre de sa fenêtre, dont le mastic était tombé, tout contre sa joue tremblait et tressautait sans arrêt dans son cadre. « C’est ma vitre, se dit-il en replongeant sa tête dans l’oreiller, il faudra que j’en dise un mot à Olivon. ». – cependant, du fond de sa demi-nuit, sans la relier du tout à ce tressautement, il sentait en même temps dans l’air du matin une note aiguë d’urgence panique qui s’enflait de seconde en seconde, une espèce de grossesse fulgurante de la journée- il prenait aussi conscience, étrangement, de la légèreté, de la minceur grotesque du toit au-dessus de lui qui paraissait s’envoler : il se recroquevillait dans son lit, mal à l’aise, nu et exposé au cœur du grondement qui coulait du ciel et s’élargissait. Deux coups frappés à sa porte le réveillèrent cette fois complètement.
-ça passe, mon yeutenant, fit Olivon derrière le portant.
C’était une curieuse voix de gorge, d’une indifférence un peu étranglée, posée quelque part entre l’incrédulité et l’affolement.
Les hommes étaient déjà aux fenêtres, nu-pieds, ébouriffés, bouclant à la hâte la ceinture de leurs culottes. Le jour n’était pas encore levé, mais la nuit pâlissait à l’est, ourlant déjà de gris le vaste horizon de mer des forêts de Belgique. L’aube mouillée était très froide ; la plante des pieds se glaçait sur le béton cru. Un énorme bourdonnement qui montait lentement vers son zénith entrait par les fenêtres ouvertes. Ce bourdonnement ne paraissait pas de la terre ; il intéressait uniformément toute la voûte du ciel, devenu soudain un firmament solide qui se mettait à vibrer comme une tôle : on pensait d’abord plutôt à un étrange phénomène météorique, une aurore boréale où le son se fut inexplicablement substitué à la clarté. Ce qui renforçait cette impression, c’était la réponse à la terre noyée dans la nuit, où rien d’humain ne bougeait encore, mais qui s’inquiétait, s’informait çà et là confusément par la voix de ses bêtes ; du côté des Buttés, dans la nuit froide où les sons portaient très loin, des chiens hurlaient sans arrêt comme à la pleine lune, et par moments, sur la basse du grondement uni, on entendait monter des sous-bois tout proches un caquettement d’alarme étouffé et cauteleux . De l’horizon, une nouvelle nappe de vrombissements commença à sourdre, à s’élargir, à monter sans hâte vers sa culmination paisible, à coulisser majestueusement sur le ciel, et cette fois, brusquement, les chiens se turent : il n’y avait plus qu’elle. Puis le grondement s’abaissa, perdant de son unisson puissant de vague lisse, laissant traîner derrière lui des hoquêtements, des ronronnements rôdeurs et isolés, et des coqs éclatèrent dans la forêt vide, sur la terre stupéfiée et vacante comme une fin d’orage : le jour commençait à se lever.
Ils se sentirent soudain transis, mais ils ne songeaient pas à fermer les fenêtres : ils guettaient, l’oreille tendue, les bruits légers que le vent commençait à promener sur la forêt. Olivon fit du café. Il s’ouvrit une discussion assez chaude. Olivon, seul, de son avis, soutenait qu’il s’agissait d’avions anglais revenant d’Allemagne. – C’est à la flotte à Hitler qu’ils en veulent, mon yeutenant. Les Anglais, ils ne comprennent que ça, le reste ils s’en foutent.
Grange était toujours frappé du clin d’œil affranchi qu’échangeaient les soldats quand il était question de la politique anglaise. C’était pour eux le fin du fin du coup en dessous, un mystère exemplaire de fourberie sournoise. – On verra ça dans les journaux, conclut Gourcuff qui, dans le doute, débouchait de bonne heure une bonne bouteille de vin rouge.
Mais il fut clair assez vite que la journée ne se remettrait pas de sitôt dans ses gonds. Un vrombissement de nouveau s’enfla vers sur l’horizon, moins fort cette fois-ci, sensiblement décalé vers le nord, et brusquement la traînée assez lente de points noirs qui glissait au ras de la forêt dans le ciel plus clair commença à cabrioler : deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Et cette fois, dans le carré, il se fit un silence. Une mèche de fumée grise, mesquine, presque décevante après tant de vacarme, se tordait et s’effilochait lentement, très loin au-dessus des bois. Ils la regardèrent longtemps sans rien dire.
Chaque jour, avant huit heures, je m’installe au bord de l’eau. J’aime cette heure, cette tranquillité le long de la baie, le ciel gris, le silence miroite, les villas aux volets fermés , le gargouillis de la marée qui monte . La baie et ses multiples criques devient un lagon de mercure. Je me réfugie ici…
Publié le 13 mai 2019 par pauledel Je sais, je sais, je sais, je ne devrais pas aimer et conseiller de rouvrir le théâtre d’Anouilh.Mais j’aime tellement certaines de ses pièces que je remets cet article ancien. Anouilh est trop. il est trop boulevardier, trop pessimiste, trop grincant, trop capricieux, fantasque, et sinistre donc forcement…
Le livre « La guerre » de JMG Le Clézio a cinquante six ans.Il fut publié en 1970. Et pourtant, par bien des aspects, il sonne comme un livre en phase avec notre époque. C’est un livre étrange, poétique, violent, et surtout prophétique car il colle parfaitement à notre époque et son parfum de déraison planétaire. Et…
Rarement, un début de roman a aussi efficacement embarqué le lecteur. Le voici.
.« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins. Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans »
Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté. Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.
Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. ») Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent. C’est aussi un lieu symbolique.
Donc, au fil des pages et des gares la vie du narrateur se modifie comme un train passe sur un aiguillage et dévie de sa trajectoire .Au fil des heures et de la nuit le train devient le lieu de toutes les « modifications ».
Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel, et scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit. Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)
En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec le destin du voyageur. C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait. Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.
Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis au lever du soleil sur des collines et enfin la brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.
Michel Butor au temps de la rédaction du roman
Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.
On comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele forment des musiques célestes qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.
On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur. Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes.
Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »
La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi. Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine. Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.
Ecrit en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes étudiants lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais alors dans un bureau terne de l’Ecole Militaire).
En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples voyages à Rome. Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.
Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »
Italy, Rome, January 2018 – People at Termini railway station
Deuxième extrait :
« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.
Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. «
Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »
Récemment, une commentatrice, Margotte, a parlé d’un roman de Heinrich Böll, prix Nobel (1917-1985), » La grimace » qu’elle venait de lire.
Dans ce roman publié en 1963, qui obtint un immense succès à l’époque en Allemagne, et créa des polémiques, Böll intervenait directement dans un débat politique capital. Il mettait un scène un clown de 27 ans, athée, Hans Schnier, qui y trouvait « l’air catholique » irrespirable en Rhénanie, entre Bonn et Cologne, sa ville natale.
Heinrch Böll le rhénan
Aujourd’hui, quand on lit ce roman ironique, voltairien, grinçant on a du mal à comprendre les enjeux et la question brulante que le roman posait au début des années soixante, dans la République Fédérale allemande du Chancelier Adenauer, dont la capitale politique était justement dans cette paisible ville au bord du Rhin, Bonn..
Il y avait, depuis la fin des années 50, des querelles violentes opposant la Socialistes (pour une laïcité ouverte) et les Chrétiens-démocrates-au pouvoir- (la CDU associée à la CSU bavaroise en protégeant les écoles confessionnelles) qui regroupait les deux grandes « Länder » catholiques, à savoir, la région de Rhénanie, et la région de la Bavière. Ces deux citadelles du catholicisme allemand dirigeaient le pays. Or, les socialistes du SPD, menaient une bataille pour réformer l’éducation qu’elle se démocratise, s’ouvre à tous et ne reste pas un privilège réservé à un élite dominée par l’enseignement catholique C’est donc sur fonds de cette querelle que Böll construit son roman. En qualité d’homme de Gauche humaniste, toujours du côté des classes populaires Böll se bat évidemment pour une université et des ouverte à tous. Il veut casser cet entre-soi catholique d’une grande bourgeoisie qui se réserve et s’adjuge les meilleures filières.
Ne pas tenir compte de ce contexte nous prive d’apprécier le ton persifleur si réussi de ce roman polémique.
Ce qu’il faut aussi savoir c’est que, à cette époque comme dans la nôtre, un catholique allemand est obligé par la loi à régler un impôt à son Länder. Il y a encore aujourd’hui un pouvoir fiscal de l’Eglise, ce qui nous semble à nous français, stupéfiant. Dans ces Länder catholiques, donc, l’Eglise lève un impôt auprès du fidèle. Cet argent versé contribue à hauteur de 7à 9% au fonctionnement global des Länder. Une large partie est destinée à entretenir et développer les écoles confessionnelles, les comités caritatifs, etc.,
Mais ce que vise Böll c’est une ambiance générale, un climat de privilège,une domination morale de la CDU adenauerienne qui s’acharne à reconstruire des valeurs et des normes qu’il juge, lui, l’écrivain, asphyxiantes pour les jeunes générations. Et en particulier l’encadrement strict de la sexualité des femmes (pas de sexualité hors mariage, interdiction de l’avortement, condamnation de l’homosexualité, surveillance des mouvements de jeunesse etc. etc.) C’est donc quelque chose de bien concret, cette intrusion du catholicisme dans la vie de chaque citoyen, cette imbrication du religieux et du politique, cet « air catholique » qu’on respire partout dans cette région, le long du Rhin entre les notables, les dirigeants politiques, et qui est selon Böll une tartufferie.
ville de Cologne en 1945
Entrons dans les détails de cette « grimace » .
Il faut d’abord noter que le titre allemand « Ansichten eines clowns » est précis dans son orientation : « Opinions d’un clown » Le roman est un monologue. C’est uniquement la parole du seul personnage de Hans que le lecteur entend.. Le héros, clown, raconte ses malheurs conjugaux et sa solitude quotidienne, dans une Allemagne de l’ouest fière de son miracle économique et de son conformisme béat et son refus de liquider le passé nazi.. La bourgeoisie catholique rhénane impose sa bonne conscience. Le livre s’ouvre, avec ce Hans qui sort de la gare de Bonn. Il a un genou abimé (il est tombé ivre sur scène) des spectacles n’ont plus de succès, il ne fait plus rire ses publivs, il picole , il n’a plus d’argent. La cause ? Le départ de son unique grand amour, Marie la tendre, la catholique génereuse, qui s’est enfuie du domicile c pour vivre avec un autre catholique. Ce clown athée, fils dévoyé d’une haute bourgeoisie d’affaires catholique, richissime (la fameuse lignée Schnier qui exploite la lignite dans la région Rhénane) est donc un artiste « déclassé » aux yeux de ses parents car ils ont honte de son métier comique, de sa révolte athée, et aussi de son navrant « concubinage » qui a duré 6 ans .
Hans, dans sa déprime, a l’imagination fertile. Il voit déjà Marie à Rome, reçue pour une audience papale avec son nouveau mari, bon petit couple devenu puant de conformisme.
Hans rentre donc dans son triste appartement désert, claudiquant avec un genou mal en point, il s’enfile des verres de cognac sortis du frigo, se tasse dans des bains trop longs, rumine sa déchéance , ses échecs .Physiquement , il est mal ficelé dans un peignoir taché par le café qu’il renverse aussi sur ses chaussons .Un seul recours, le téléphone. Pour s’expliquer, se justifier, récriminer, aussi réclamer un peu d’argent, auprès de son imprésario, de son frère, de ses anciens amis de jeunesse qui « eux » ont réussi, plaider sa cause auprès de ses parents qui le méprisent et restent impitoyables. . Disons-le tout net : ce clown verse trop souvent dans l’auto-apitoiement, et c’est tout l’art nuancé de Böll de ne pas faire de son héros en pleine débine le représentant et l’imagerie d’Épinal du Bien contre le Mal du reste de l’humanité. L’alcoolisme, le narcissisme du Clown ne sont pas cachés
Mais son chagrin ne l’ empêche et ses plaintes ne l’empêchent nullement de balancer des vérités savoureuses, et de garder une lucidité su les travers de la haute bourgeoisie allemande, sur Bonn capitale politique et son « climat pour rentiers »
.Là, Böll est très fort pour montrer par des centaines de petits détails concrets le philistinisme de sa famille, de ses amis, et la médiocrité morale d’une bourgeoisie qui cache sous de belles paroles de charité un égoïsme absolu. Les morceaux d’anthologie sont constitués par une conversation téléphonique avec la mère, une visite du père dans l’appartement, des aperçus sur la jeunesse de Hans avec son frère Leo(excellentes scènes) , et surtout les souvenirs mélancoliques, fragiles, embués de tendresse, de sa rencontre et de sa vie passée avec Marie. Savoureuses aussi sont les évocations des réceptions mondaines de la Droite entre politiques, députés ,prélats, et généraux qui étalent finement une comédie de l’hypocrisie suave de ceux ayant sans cesse à la bouche des valeurs religieuses qu’ils veulent imposer au reste du pays. Böll nous rappelle au passage qu’ une partie du gouvernement de cette société qui veut reconstruire spirituellement et culturellement le pays est aussi constituée d’anciens nazis recyclés, des « collabos » bien répertoriés recyclés désormais dans les valeurs cathos du jour .Ne sont épargnés ni les ministres, ni les rédacteurs, ni les comités centraux catholiques, ni les fédérations nationales .Les discussions théologico-sociologiques sont pleines de verve.
Portrait de l’artiste en clown triste?
La lucidité ironique de ce clown fait merveille dans la drôlerie amère, distillée par petites touches dans les dialogues. En a un bon exemple quand le clown discute avec Kinkel, une éminence grise du catholicisme allemand, qui est soupçonné d’avoir placé chez lui en ornement de belles madones anciennes volées dans des églises baroques de Bavière.C’est un homme pétillant de bonne humeur. Il demande au clown : « Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Les catholiques me rendent nerveux, dis-je. Parce qu’ils ne jouent pas le jeu.
-Et les protestants ? demanda-t-il en riant.
–Ils me rendent malade avec l’étalage de leurs éternels problèmes de conscience.
-Et les athées ?
-Ils m’ennuient parce qu’ils ne parlent jamais que du bon Dieu.
–Et vous alors, qu’êtes-vous au juste ?
-Je suis un clown, dis-je, et pour l’instant meilleur que sa réputation. Mais il existe une créature catholique dont j’ai terriblement besoin : Marie, et c’est précisément elle que vous m’avez enlevée.
-Absurde Schnier ! Renoncez une bonne fois à cette idée de rapt. Nous vivons au vingtième siècle que diable ! » Böll met aussi en évidence ses jeunes années sous le nazisme avec des épisodes traumatisants d’une enfance stricte, austère, répressive, avec des parents tournés vers l’argent et le culte du « chef », image d’une bourgeoisie que Sartre décrivait impitoyablement dans « l’enfance d’un chef ».
Gunter grass et Heinrich Böll, deux Nobel de littérature
Ce qui intéresse chez Böll c’est qu’il est lui-même t proche d un catholicisme de Gauche, très marqué par le français Bernanos- sa grande découverte. C’est donc un bernanosien plein de colère qui tient la plume contre ce qu’il appelle les « catholiques sociologiques » pour qui l’église est une machine de guerre contre le revendications populaire, oublieuse du sort des pauvres .Le catholicisme qu’il combat est celui d’opportunistes et d’affairistes qui se servent de l’Eglise et de la complicité active du haut clergé pour se placer au sommet de l’Etat .Chaque roman de Böll attaquait ainsi une partie de l’establishment de Droite de la RFA.
Le grand critique littéraire Reich Ranicki(lui qui tantôt admirait un de ses livres, puis détestait le suivant) s’est demandé si on lira encore Böll dans le siècle prochain, tant ses écrits et ses combats politiques sont liés à une actualité qui a disparu. Bonne question.
On se souvient du combat de Böll contre la presse à scandale Springer dans » l’honneur perdu de Katharina Blum », devenu un beau film de Schlöndorff. Ce récit et ce film sont étudiés aujourd’hui dans tous les lycées du pays comme exemplaires d’une dénonciation des ravages d’une certaine presse.
Böll, prix Nobel- comme l’autre écrivain de Gauche Günter Grass- est-il si éloigné de nous ? Je n’en suis pas sûr. Pour preuve : quand j’ouvre cette semaine le journal « Le monde », j’apprends par le correspondant en Allemagne, et précisément à Cologne, qu’un grand nombre de catholiques allemands fervents se rendent dans les tribunaux pour notifier leur « sortie » officielle de l’église ; c’est une obligation administrative de nature fiscale. Ces cathos refusent désormais de payer leur impôt à l’Eglise, à cause des scandales d’abus sexuels couverts depuis des années(comme en France) par la hiérarchie catholique, notamment à Cologne ,par le cardinal Woelki. En Bavière, même chose. Cela remonte jusqu’à Rome, car le pape émérite Benoit XVI , Ratzinger, , bavarois, aurait dissimulé des cas de la pédocriminalité dans l’archidiocèse de Munich.
Böll prophétique ? Il avait déjà, avait déjà diagnostiqué en son temps(1963) les germes des maladies morales souterraines du catholicisme dans sa région.
« Le Feu follet » est un roman de Pierre Drieu la Rochelle, publié en 1931, et dont le héros doit beaucoup à la personnalité et au destin de l’écrivain Jacques Rigaut, son ami dadaiste qui s’est suicidé le 6 novembre 1929: »je répands de l’encre sur la tombe d’un ami » écrit-il dans « l ‘adieu à Gonzague »( Drieu rédige la veille de l ‘enterrement de Rigaut). Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches,passaient des vacances ensemble au Pays Basque , et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère: « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929. Après « La valise vide »(qui parle du suicide dès 1923) et « L’adieu à Gonzague », « Le feu follet » est donc l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » aux mânes de Rigaut. Roman de la satire sociale d’époque(la déception des démobilisés de la grande guerre) il est aussi le récit d’une crise intime de queques heures . Précisons que vu sa puisance d’auto-analyse le texte doit beaucoup à Drieu lui-même, qui dés l’enfance a été fasciné par le suicide. En 1963, le cineaste Louis Malle a réussi un film noir et blanc étonnant de secheresse, de sobriété et de fidelité, avec Maurice Ronet plus vrai que nature dans le rôle d’Alain Leroy.Louis Malle a simplement remplacé la drogue des années 30 par l’alcool des années 60 . Résumé. Alain Leroy a quitté New York pour subir une cure de désintoxication alcoolique dans une clinique de Versailles. Le roman, comme le film, s’ouvre dans une chambre d’hotel, avec une scène d’amour ratée, le long chemin des humiliations a commencé.
Drieu la Rochelle
Essayons de résumer les étapes de ce récit linéaire si classique qu’on l’a comparé à » l’Adolphe » de Benjamin Constant. Lydia, une très jolie femme, amie de sa femme Dorothy, riche américaine qui souhaite le sauver, couche avec lui et veut le sortir de son addiction et de sa solitude grandissante. Mais Alain ne peut l’écouter et, après un ultime rendez-vous amoureux, la quitte. Le récit nous fait vivre ses dernières quarante-huit heures après avoir pris la décision de se suicider. Avant, il se rend à la banque toucher un chèque remis par Lydia, puis décide de retourner à Paris pour revoir une dernière fois ses anciens compagnons de débauche. Chacune de ses rencontres est pour lui une déception. La nuit, les femmes, l’argent, les drogués, les dîners en ville, les fêtes galantes des années 1920,les virées dans les bars- ce monde fitzgeraldien- s’éloignent et lui sont devenues étrangers. Ses amis ont changé , surtout son plus proche, Dubourg- qui a quitté sa vie de dandy pour s’enfermer dans des études sur l’Egyptologie et un mariage bourgeois douillet. Ca renforce un peu plus Alain dans sa volonté de mourir. Je sais que résumer un livre ne révèle pas grand chose, les mauvais livres se résument aussi bien que les bons. Celui là est une réussite singulière, par sa perfection de clarté, son souci de la règle des unités, sa réflexion tranchante sur le mal d’une génération perdue, son tragique sans aucune rhétorique. Ce récit brille comme une lame. Belle lucidité pour faire le portrait baudelairien d’un » spleenetique » dandy. Drieu a toujours admiré Baudelaire. Ce qui étonne, dans ce roman, c’est d’abord l ‘absence de la politique, cette passion de Drieu et qui le hanta , avec sa notion de Décadence . Zemmour n’est pas loin.. On sait que le recours au fascisme de Drieu joua un grand rôle dans son propre suicide le 15 Mars 1945, alors qu’un mandat d’amener est lancé contre lui pour faits de Collaboration avec l’ennemi. Précisons qu’il avala du Gardénal , arracha le tuyau du gaz, alors que son jeune héros de 1931, Alain, se tire une balle en plein cœur. A peine dans le récit est-il fait allusion à la Chambre des Députés ..(« Qu’était-ce que cette façade de carton, avec son ridicule petit drapeau? »)
Mais revenons sur ce début du récit . Dans le roman comme dans le film ,voici un couple dans un lit , dans un hôtel de passe (assez chic) saisi au moment de la fin d’un orgasme décevant.c’est donc le roman qui s’ouvre dans tous les sens du mot par une » débandade », celle de la chair et celle de l’esprit. On saisit vite que la religion ou la transcendance ne révèlent que du vide pour Alain. »Pour lui, la sensation avait glissé, une fois de plus insaisissable, comme une couleuvre entre deux cailloux. » Mais ensuite les gestes et les mots sont tendres de la femme, Lydia, envers Alain : »Je suis content, Alain, de vous avoir revu, un instant, seul ».
Maurice Ronet dans le film de Louis Malle
On remarque que tout au long du texte, les dialogues sont d’une parfaite concision avec un souci justesse et de sobriété. Aussi bien entre ce qui se dit de pudique entre un homme et une femme, mais entre amis. L’impuissance d’Alain est charnelle bien sûr, mais cette défaillance englobe une impuissance souveraine, ontologique. Les femmes du monde, généreuses mais mal prises ,ne suffisent pas à le retenir dans sa chute. «Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle dit à Alain l’une de ses maîtresses, Lydia, sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi» .Pourtant elles le quitteront pour d’autres hommes. Alain reste un adolescent mélancoliquement, et cyniquement léger, -c’est son charme et sa limite – en route vers le néant, comme un soldat, qui monte au Front ,car Alain est aussi le reflet d’une génération de soldats que le retour à la vie civile a dégouté. Alain traverse Paris en taxi, un peu comme les cercles d’un enfer mondain et les paradis artificiels. Il passe d’un point à l’autre sans trouver un point d’appui. Trop narcissique? « Je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien. ». Jamais Drieu n’est aussi bon que dans la satire cruelle, satire tournée aussi contre lui-même. Drieu crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les baroudeurs qui se la jouent, la comédie des postures des écrivains (Drieu a dirigé la NRF dans les années sombres ): Brancion est en partie Malraux , Urcel s’inspire de Cocteau; il montre comment les décadents ou insolents ont tourné petit-bourgeois popote ou marionnettes de salon… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine ».
En revanche, les femmes recoivent plus d’empathie de la part de l’auteur.Dans ce panorama cruel du monde parisien Lydia, Dorothy ou Solange ont des paroles tendres, ébauchent des reflexions intelligentes, apportent des attentions qui montrent qu’elles tiennent à lui. Elles savent que ses contradictions ne sont pas des postures mais le constat d’un vide intérieur.Toutes voudraient sauver ce charmeur fragile à la dérive. Elles le font avec une délicatesse evidente dans certains dialogues. Même face à la littérature, Drieu exprime un désabusement , en témoigne cet extrait, quand Alain Leroy est mis en face d’un écrivain à succés , Urcel ,grand bavard de salon, qui « se disait chrétien depuis quelques mois: »
« Voilà ce qui les retient à la vie:leur oeuvre! » dit-il d’une voix méprisante. Il pense que tout peut advenir rapide, éphémère, sans lendemain, ce qu’il ramasse dans une formule: » une trace brillante qui s’efface dans le néant ». On note quand même un moment troublant du récit, quand Alain reprend un stylo dans un tiroir, et trouve soudain, par la reprise d’un travail d’écriture à peine ébauché, une possibilité de vivre,mais, en même temps, son impitoyable lucidité repère ce qu’il y a d’inabouti danss les pages écrites..Là encore, exigence et défaillance. L’on se dit, on espère, que c’est là un prélude et qu’Alain, lui, acheverait sa vie par le biais de l’écriture. Mais non. La nuit passe, au matin c’est fini.
Maurice Ronet
Et pourtant, au début du récit, quand Drieu décrit la chambre d’Alain dans la clinique, il note quelque chose d’interessant, son fétichisme des objets ,comme certains surréalistes . « A défaut des êtres qui s’effacaient aussitôt qu’il les quittait, et souvent bien plutot, les objets lui donnaient l ‘illusion de toucher encore quelque chose en dehors de lui-même.C’est ainsi qu’Alain était tombé dans l’idolatrie mesquine; de plus en plus, il était sous la dépendance immediate d’objets saugrenus que sa fantaisie courte, sardonique, élisait. Pour le primitif(et pour l’enfant) les objets palpitent; un arbre, une pierre sont plus suggestifs que le corps d’une amante et il les appelle dieux parce qu’ils troublent son sang(..) il s’extasiait devant une pile de boites d’allumettes.(..) Il tira se son portefeuille le chèque de Lydia, il s’assit à sa table et le posa devant lui à plat. Il s’absorba tout entier dans la contemplation de ce rectangle de papier. » Est-ce proche de la citation de Francis Ponge: « Le monde muet est notre seule patrie »… Enfin, , il trouve l’objet ultime et rassurant dans les dernières phrases du récit: » Un revolver, c’est solide, c’ est en acier.C’est un objet.Se heurter enfin à l’objet. »
Par certains côtés Alain Leroy ressemble à ce Fréderic Moreau de » l’Education sentimentale » de Flaubert. Comme lui c’est un aboulique lucide, un désespéré au regard sec , au pauvre sourire ironique, un lucide paralysé, mis capable de s’auto-analyser davantage que Frederic Moreau. Il apparait souvent déchirant, laconique, et fraternel. A l’inverse de Frédéric Moreau, qui donne beaucoup de sa personne pendant les journées postrévolutionnaires, se prenant pour un héros, Alain ne s’est jamais pris pour un héros. Chez Frederic et Flaubert le vide politique du Second Empire correspond au contraire au vide de sa vie , chez Alain dans Drieu c’est le vide de la 4° république que Louis Malle transpose dans la cinquième République et la fin de la Guerre d’Algérie. Les vies d’Alain et les vies de Frédéric, désormais, n’ont plus d’« histoire ». Les voyages en paquebot que Flaubert évoque ressemblent aux navigations parisiennes d’Alain dans les bars et les salons de drogue.chez les deux tout finit dans uns parfum de passé évanoui et d ‘impalpable mélancolie .
Extrait:« Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter. -Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près. -J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur »
« Il y avait dans cet homme perdu un ancien désir d’exceller dans une certaine région de la vie, que l’applaudissement aurait pu redresser… » « Sa chambre, comme toutes ses chambres d’hôtels « prison idéale qui se refaisait pour lui tous les soirs, n’importe où ». On vit ce paradoxe de gouter les réflexions si aigues de cet être de passage qui a le génie de se dévaloriser alors que ceux qu’il rencontre se souviennent de lui comme d’un personnage peu banal et même souvent très attachant.. On pense au dénuement d’un mystique dans sa cellule, le culte de quelques objets, sécheresse de cœur et ironie. « philosophie, art, politique ou morale, tout système lui paraissait un impossible rodomontade .Aussi, faute d’être soutenu par des idées, le monde était si inconstant qu’il ne oui offrait aucun appui ».
Drieu et la politique,,,,
Drieu était pathétique en politique. Il s ‘est montré versatile et incohérent. A partir de 1920,il fut séduit par Maurras puis le Surréalisme puis la politique de Briand ,mais déjà le thème de la décadence est bien là. C’est à partir de février 1934, trois ans après la publication du « Feu follet » que Drieu se déclare fasciste après avoir été séduit par le Communisme….Ses amis, d’Aragon à Berl et Malraux sont stupéfaits, effarés, et ne comprennent pas. C’est à cette époque qu’il publie Socialisme et fascisme(1934), qui regroupe des textes politiques. C’est dans « La comédie de Charleroi « qu’il exprime clairement son antisemitisme.Il y fait également un éloge de la force, une apologie de la puissance virile. Drieu s ‘engage dans le PPF au côté de Jacques Doriot. Puis il choisit la voie de la Collaboration avec l’occupant nazi, notamment dans sa désolante direction de la Nouvelle Revue française. C’est au fond ce qu’on ne lui pardonne guère : avoir fait reparaître la NRF sous la surveillance des services allemands, et d’Otto Abetz ,un de ses amis. Mais au moment où Drieu se rend compte que les Allemands ont perdu la guerre, que la défaite d’Hitler n’est qu’une question de temps il écrit dans son « journal », -très pénible à lire- (publié par Gallimard en 1992) qu’il a confiance dans Staline! Il prédit que l’Europe est amenée à devenir slave… Je dois dire que ses romans comme Rêveuse Bourgeoisie (1937) et Gilles (1939) me tombent des mains avec sa bourgeoisie veule et sa vision des femmes.. En revanche son bref Récit secret, écrit en 1944-1945 est une confession à lire pour comprendre sa psychologie. Parfois, des passages intéressants dans cet ultime texte: « Les mémoires de Dirk Raspe » avec la figure centrale de Van Gogh, et une réflexion sur la peinture et sur Londres. N’oublions pas que Drieu, souvent anglophile, voulait ,au début de 1939 être interprète auprès de l’armée anglaise…
John Le Carré depuis « L’espion qui venait du froid » en 1963 construit une oeuvre d’un parfait classicisme romanesque. Alors que le Nouveau Roman apparaissait en France,et bousculait les formes traditionnelles du roman, Le Carré ,comme pas mal de romanciers anglais , restait fidèle au modèle classique et ne jetait pas la boite à outils ,comme Robbe Grillet ou Caude Simon.. Ce qui étonne c’est qu’ il fut même davantage l’heritier de Dickens par de multiples facettes: son humour , la simultaneité pour faire démarrer des actions,une aisance siderante pour suggerer le touffu de la vie et explorer les recoins solitaires de ses personnages.Et comme Dickens, Le Carré n’est pas un réaliste. Ses pesonnages sont suspendus à un mystère,cernés d’ombres , aspirés vers une forme de solitude qui garde souvent une intensité sinistre. Les relations humaines sont corrompues pr une situation historique qui dépasse tout le monde, la Guerre Froide. Enfin et surtout, chez luin,comme chez Dickens, les lieux subissent une legère déformation et prennent l’aspect d’un rêve inquietant.Le nocturne l’emporte sur le diurne. Comme Dickens il décrit les rouages d’une institution (ici « Le cirque » dépendant du Foreign Office et c’est une aristoratie décadente avec ses chevaliers de la Table Ronde idéalistes condamnés décimés par la brutalité soviétique et les méthodes de Karla, et méprisés par les services américains. Chez lui l’irréel et le fantastique rodent. On le constate dans son amour des descriptions . Les lieux, de Hambourg à Athènes, de Zurich à certains quartiers de Londres précipitent le lecteur vers une inquiétante étrangeté de par la banalité même: ç ‘est un boulevard excentrique, un terrain vague sous le tamis d’une pluie fine, la somnolence d’une résidence à volets fermés dans un Berlin soviétisé, une jetée en planches dans le miroir d’un lac, ou les maisons ténébreuses d’une avenue résidentielle dans Hambourg. en voici un exemple , tiré des « gens de Smiley » « Les routes étaient aussi désertes que le paysage. Par des percées dans le brouillard, il apercevait tantôt in coin de champ de blé, tantôt une ferme rouge tapie au ras du sol contre le vent. Un panneau bleu annonçait « KAI ».Il vira brusquement pour s’engager sur une rampe qui descendait vers la mer, et il aperçut, devant lui, l’embarcadère, un ensemble de baraquements bas et gris tout petits auprès des ponts des cargos .Une barrière rouge et blanche barrait l’accès, il y avait un avis des douanes en plusieurs langues, le bouton rouge qu’il fallait pousser était large comme une soucoupe. Il le pressa et la sonnerie perçante fit s’envoler dans la brume blanche un couple de hérons. A sa gauche, une tour de contrôle se dressait sur un châssis tubulaire.il entendit une porte claquer, du métal qui résonnait et il vit une silhouette barbue, en uniforme bleu, descendre lourdement l’escalier de fer jusqu’en bas. L’homme lui cria: »Qu’est-ce que vous voulez? » Sans attendre de réponse, il fit basculer la barrière en faisant signe à Smiley de passer. La zone portuaire avait l’air d’un vaste secteur bombardé, entouré de plaques cimentées, bordé de grues et écrasé sous le ciel blanc et brumeux. Plus loin, la mer semblait trop fragile pour supporter une telle navigation. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et vit les clochers d’une ville portuaire se dessiner comme une vieille gravure au format allongé. Il jeta un coup d’œil vers la mer et distingua à travers la brume la ligne des bouées et des balises clignotantes qui marquaient la frontière maritime avec l’Allemagne de l’Est et le début des douze mille kilomètres d’empire soviétique. C’est là que sont allés les héros, songea-t-il. »(Les gens de Smiley »,1979 traduction de Jean Rosenthal) .
Paradoxe de Le Carré :ce n’est pas l’action, mais l’absence d’action , qui caractérise le meilleur de ses romans d’espionnage. C’est un artiste de l’attente, de l’inquiétude soudaine et irrationnelle ,ou du malaise diffus. Celui qui enseigna la littérature allemande à Eton use d’un véritable courant alternatif entre dévoilement des sources et obscurcissement.. Ce n’est pas l’audace, et l’exploit sportif qui caractérisent -comme James Bond- ses espions ,mais l’attente suspendue. On sent la vigilance obstinée mais cachée de Smiley, une vigilance austère, presque luthérienne, avec des échos du passé qui sonnent de résonances douloureuses à propos de vies privées ratées dont on porte le deuil dans une lointaine vallée intérieure. Le charme vient du climat nordique, d ‘un vent hivernal dont un club et ses fauteuils usés protège. George Smiley en reste l’emblème. Il apparait somnolent, presque distrait, nostalgique silhouette bonhomme et ordinaire, une courtoisie faite pour tenir à distance, une réserve, une manière d’avancer dans des coulées de décombres d’agents perdus et d ‘occasions ratées.» L’ex-patron du MI6 qui démasqua la Taupe des soviétiques devient au fil des romans une silhouette qui se glisse dans les couloirs comme une ombre, comme une mémoire du Service .Sois ses allures de rond de cuir est le symbole de la Loyauté personnifiée. Autre paradoxe, bien que tenu pour un personnage important , le Foreign Office se méfie de lui, de son silence et de son ironie . On l’a même viré du service avant de le rappeler. dans « les gens de Smiley » .
Smiley reste pourtant un maitre l qui guette sa proie et ne la lâche pas. Il décèle, avant les autres,les failles du Service, derrière son allure de retraité résigné, il est seul à noter ou enregistrer un détail incongru dans la comptabilité, une parole anodine d’un officier traitant qui l’avertit d’un danger. dans une rue apparemment vide, ce qui cloche un square ordinaire, ce qui traverse un visage au détour d’une conversation. Quand il pénètre dans une demeure, sans en avoir l’air, il fait sa ronde et il soumet couloirs, salons, salle d’eau, caves et greniers, vitrages et canalisations, à un balayage visuel et mental scrupuleux lent ,minutieux. Smiley et ses collègues du Cirque sont les rouages d’une administration où la solitude et la défiance persistent nuit et jour. On a beau cloisonner le Service , chaque membre s’isole dans son paquet de questions et d’incertitudes. Et même si les réunions se déroulent dans une ambiance faussement juvénile d’anciens de collège, ou de salle des profs , avec une insouciance plus ou moins bien sur-jouée, il tressaille, épie, comprend.. Il réexamine le soir un jeu de questions et réponses d’un interrogatoire pour trouver la faille, ou passent des nuits à réviser des listes de coup de téléphone, des agendas, des dates, des noms de personnes rencontrées, des déplacements. Patriote de temps de guerre, il reste obsédé par la trahison d’un des leurs, comme le fut historiquement Philby,la Taupe historique.
La tentation de passer dans le camp en face, au temps de la Guerre Froide, a aiguisé sa vigilance, tandis que les « cousins américains » passent, eux, pour des lourdauds confortablement assis sur leurs certitudes, leur nombre, leurs avancées technologiques, dans leurs bureaux climatisés .Ils n’ont pas connu ces « cousins » un peu méprisants« cette horreur absolue de l’irréel » comme ceux de Londres qui sont allés sur le terrain en RDA, traqués et parfois torturés derrière le Rideau de fer. Son lot quotidien c’est la rumeur malveillante , les erreurs et directives qui viennent du Foreign Office, le gris déprimant d’une opération qui débute dans un brouillard total, une planque mal placée, une décision à prendre avec un manque de repères. L’agent selon Le Carré s’engage dans la foret des soupçons comme le petit Poucet dans un conte de Grimm.mais aussi un bureaucrate tatillon fatigué par des vérifications, comptabilités épuisantes, sombrer dans le sommeil pendant une planque. Qu’il se déplace dans une ville étrangère, sur le continent, grouillante et animée: Berlin, Hambourg, Munich(souvent dans la trilogie de Karla) ) soit dans des pays plats, côtiers, brumeux, ou des lacs suisses , des tavernes munichoises, ou des ports de mer du Nord, là où les lignes d’horizon ne vont nulle part, il sait que sa réalité est en constante métamorphose et surtout un trompe-l’œil, tantôt décor urbain banal, tantôt lieu de vacances, mais toujours e décor le boit l’espion comme un buvard boit l’encre. Il l’absorbe, il devient un fantôme. L’inquiétude et l’irréalité morbide lui colle aux doigts. C’est diffus, violent, collant, comme quelqu’un qui se sent fourvoyé, obligé d’avancer dans le couloir d ‘un rêve inquiétant. Sécurité nulle. Tout devient maléfique :une lumière allumée dans une villa consulaire, une voiture qui n’est pas couverte de poussière, une pelouse où jouent des enfants, un bateau-navette pour touristes sur un lac en été, une pension de famille zurichoise , ou le train train d’un collège anglais pour gosses de riches. tout devient louche, dangereux. Chez Le Carré, ca s’exprime avec un fond crépusculaire et un syndrome d’abandon qui lui est venu, a-t-il confié, de son enfance.
il y a chez Le Carré un admirable « understatement » britannique et un prodigieux peintre pour décrire un ballet d’ombres, une voiture qui suit le jaune terreux d’une route droite finlandaise, la mer plate de la Baltique, ou ce qui s’échange de fausses confidences entre camarades qui s’enivrent pour évacuer la nuit, l’attente, la lassitude, l’embarras, la lâcheté intérieure .Parfois l’ivrognerie classieuse cache le désastre intime. C’est ça la « touche » Le Carré. Touche de désastre élégant, assumé, à la Scott Fitzgerald. Pour terminer je donne deux extrait des romans de Le Carré. Ils illustrent cet art des nuances, ce classicisme méticuleux du style qui possède la maitrise d’un grand maitre ,façon Thomas Mann(qu’il admire) et un art du suspense ralenti pas si loin que ça d’Hitchcock, mais avec une élégance oblique particulière. extrait: « La maison de Hampstead que Kurtz avait louée pour ses guetteurs était une grande demeure située dans un quartier extrêmement calme prisé par les moniteurs d’auto-école. Ses propriétaires, suivant la suggestion de leur bon ami Marty de Jérusalem, s’étaient retirés à Marlow, mais leur maison n’avait rien perdu de son élégance paisible et raffinée. On y trouvait des tableaux de Nolde dans le salon, une photographie de Thomas Mann signée dans la serre où trônait également un oiseau encagé qui se mettait à chanter quand on le remontait, une bibliothèque pourvue de fauteuils de cuir craquants et une salle de musique équipée d’un piano à queue Bechstein.Il y avait aussi une table de ping-pong à la cave, et derrière la maison, un jardin désordonné où se désagrégeait un court de tennis grisâtre, inutilisable, dont les enfants avaient fait un terrain d’un nouveau jeu, une sorte de golf-tennis qui tirait parti de toutes les bosses et crevasses. La façade était agrémentée d’une loge minuscule sur laquelle l’équipe avait posé ses pancartes indiquant « Groupe d’Etudes Humanistes et Hébraïques, entrée réservée aux étudiants et au personnel »,ce qui, à Hampstead, n’étonnait personne.
( » La petite fille au tambour »1983,traduction de Natalie Zimmermann et Lorris Murail)