« Le feu follet » de Drieu La Rochelle

« Le Feu follet » est un roman de Pierre Drieu la Rochelle, publié en 1931, et dont le héros doit beaucoup à la personnalité et au destin de l’écrivain Jacques Rigaut, son ami dadaiste qui s’est suicidé le 6 novembre 1929: »je répands de l’encre sur la tombe d’un ami » écrit-il dans « l ‘adieu à Gonzague »( Drieu rédige la veille de l ‘enterrement de Rigaut). Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches,passaient des vacances ensemble au Pays Basque , et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère: « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929.
Après « La valise vide »(qui parle du suicide dès 1923) et « L’adieu à Gonzague », « Le feu follet » est donc l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » aux mânes de Rigaut.
Roman de la satire sociale d’époque(la déception des démobilisés de la grande guerre) il est aussi le récit d’une crise intime de queques heures . Précisons que vu sa puisance d’auto-analyse le texte doit beaucoup à Drieu lui-même, qui dés l’enfance a été fasciné par le suicide.
En 1963, le cineaste Louis Malle a réussi un film noir et blanc étonnant de secheresse, de sobriété et de fidelité, avec Maurice Ronet plus vrai que nature dans le rôle d’Alain Leroy.Louis Malle a simplement remplacé la drogue des années 30 par l’alcool des années 60 .
Résumé. Alain Leroy a quitté New York pour subir une cure de désintoxication alcoolique dans une clinique de Versailles. Le roman, comme le film, s’ouvre dans une chambre d’hotel, avec une scène d’amour ratée, le long chemin des humiliations a commencé.


Essayons de résumer les étapes de ce récit linéaire si classique qu’on l’a comparé à » l’Adolphe » de Benjamin Constant. Lydia, une très jolie femme, amie de sa femme Dorothy, riche américaine qui souhaite le sauver, couche avec lui et veut le sortir de son addiction et de sa solitude grandissante. Mais Alain ne peut l’écouter et, après un ultime rendez-vous amoureux, la quitte. Le récit nous fait vivre ses dernières quarante-huit heures après avoir pris la décision de se suicider. Avant, il se rend à la banque toucher un chèque remis par Lydia, puis décide de retourner à Paris pour revoir une dernière fois ses anciens compagnons de débauche.
Chacune de ses rencontres est pour lui une déception. La nuit, les femmes, l’argent, les drogués, les dîners en ville, les fêtes galantes des années 1920,les virées dans les bars- ce monde fitzgeraldien- s’éloignent et lui sont devenues étrangers. Ses amis ont changé , surtout son plus proche, Dubourg- qui a quitté sa vie de dandy pour s’enfermer dans des études sur l’Egyptologie et un mariage bourgeois douillet. Ca renforce un peu plus Alain dans sa volonté de mourir.
Je sais que résumer un livre ne révèle pas grand chose, les mauvais livres se résument aussi bien que les bons. Celui là est une réussite singulière, par sa perfection de clarté, son souci de la règle des unités, sa réflexion tranchante sur le mal d’une génération perdue, son tragique sans aucune rhétorique. Ce récit brille comme une lame. Belle lucidité pour faire le portrait baudelairien d’un  » spleenetique » dandy. Drieu a toujours admiré Baudelaire.
Ce qui étonne, dans ce roman, c’est d’abord l ‘absence de la politique, cette passion de Drieu et qui le hanta , avec sa notion de Décadence . Zemmour n’est pas loin.. On sait que le recours au fascisme de Drieu joua un grand rôle dans son propre suicide le 15 Mars 1945, alors qu’un mandat d’amener est lancé contre lui pour faits de Collaboration avec l’ennemi. Précisons qu’il avala du Gardénal , arracha le tuyau du gaz, alors que son jeune héros de 1931, Alain, se tire une balle en plein cœur.
A peine dans le récit est-il fait allusion à la Chambre des Députés ..(« Qu’était-ce que cette façade de carton, avec son ridicule petit drapeau? »)

Mais revenons sur ce début du récit . Dans le roman comme dans le film ,voici un couple dans un lit , dans un hôtel de passe (assez chic) saisi au moment de la fin d’un orgasme décevant.c’est donc le roman qui s’ouvre dans tous les sens du mot par une  » débandade », celle de la chair et celle de l’esprit. On saisit vite que la religion ou la transcendance ne révèlent que du vide pour Alain.
»Pour lui, la sensation avait glissé, une fois de plus insaisissable, comme une couleuvre entre deux cailloux. » Mais ensuite les gestes et les mots sont tendres de la femme, Lydia, envers Alain :
 »Je suis content, Alain, de vous avoir revu, un instant, seul ».


On remarque que tout au long du texte, les dialogues sont d’une parfaite concision avec un souci justesse et de sobriété. Aussi bien entre ce qui se dit de pudique entre un homme et une femme, mais entre amis. L’impuissance d’Alain est charnelle bien sûr, mais cette défaillance englobe une impuissance souveraine, ontologique. Les femmes du monde, généreuses mais mal prises ,ne suffisent pas à le retenir dans sa chute. «Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle dit à Alain l’une de ses maîtresses, Lydia, sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi» .Pourtant elles le quitteront pour d’autres hommes. Alain reste un adolescent mélancoliquement, et cyniquement léger, -c’est son charme et sa limite – en route vers le néant, comme un soldat, qui monte au Front ,car Alain est aussi le reflet d’une génération de soldats que le retour à la vie civile a dégouté. Alain traverse Paris en taxi, un peu comme les cercles d’un enfer mondain et les paradis artificiels. Il passe d’un point à l’autre sans trouver un point d’appui. Trop narcissique?
« Je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien. ».
Jamais Drieu n’est aussi bon que dans la satire cruelle, satire tournée aussi contre lui-même. Drieu crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les baroudeurs qui se la jouent, la comédie des postures des écrivains (Drieu a dirigé la NRF dans les années sombres ): Brancion est en partie Malraux , Urcel s’inspire de Cocteau; il montre comment les décadents ou insolents ont tourné petit-bourgeois popote ou marionnettes de salon… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine ».

En revanche, les femmes recoivent plus d’empathie de la part de l’auteur.Dans ce panorama cruel du monde parisien Lydia, Dorothy ou Solange ont des paroles tendres, ébauchent des reflexions intelligentes, apportent des attentions qui montrent qu’elles tiennent à lui. Elles savent que ses contradictions ne sont pas des postures mais le constat d’un vide intérieur.Toutes voudraient sauver ce charmeur fragile à la dérive. Elles le font avec une délicatesse evidente dans certains dialogues.
Même face à la littérature, Drieu exprime un désabusement , en témoigne cet extrait, quand Alain Leroy est mis en face d’un écrivain à succés , Urcel ,grand bavard de salon, qui « se disait chrétien depuis quelques mois: »

« Voilà ce qui les retient à la vie:leur oeuvre! » dit-il d’une voix méprisante. Il pense que tout peut advenir rapide, éphémère, sans lendemain, ce qu’il ramasse dans une formule: » une trace brillante qui s’efface dans le néant ».
On note quand même un moment troublant du récit, quand Alain reprend un stylo dans un tiroir, et trouve soudain, par la reprise d’un travail d’écriture à peine ébauché, une possibilité de vivre,mais, en même temps, son impitoyable lucidité repère ce qu’il y a d’inabouti danss les pages écrites..Là encore, exigence et défaillance.
L’on se dit, on espère, que c’est là un prélude et qu’Alain, lui, acheverait sa vie par le biais de l’écriture. Mais non. La nuit passe, au matin c’est fini.

Et pourtant, au début du récit, quand Drieu décrit la chambre d’Alain dans la clinique, il note quelque chose d’interessant, son fétichisme des objets ,comme certains surréalistes .
« A défaut des êtres qui s’effacaient aussitôt qu’il les quittait, et souvent bien plutot, les objets lui donnaient l ‘illusion de toucher encore quelque chose en dehors de lui-même.C’est ainsi qu’Alain était tombé dans l’idolatrie mesquine; de plus en plus, il était sous la dépendance immediate d’objets saugrenus que sa fantaisie courte, sardonique, élisait. Pour le primitif(et pour l’enfant) les objets palpitent; un arbre, une pierre sont plus suggestifs que le corps d’une amante et il les appelle dieux parce qu’ils troublent son sang(..) il s’extasiait devant une pile de boites d’allumettes.(..) Il tira se son portefeuille le chèque de Lydia, il s’assit à sa table et le posa devant lui à plat. Il s’absorba tout entier dans la contemplation de ce rectangle de papier. » Est-ce proche de la citation de Francis Ponge: « Le monde muet est notre seule patrie »…
Enfin, , il trouve l’objet ultime et rassurant dans les dernières phrases du récit: » Un revolver, c’est solide, c’ est en acier.C’est un objet.Se heurter enfin à l’objet. »

Par certains côtés Alain Leroy ressemble à ce Fréderic Moreau de » l’Education sentimentale » de Flaubert. Comme lui c’est un aboulique lucide, un désespéré au regard sec , au pauvre sourire ironique, un lucide paralysé, mis capable de s’auto-analyser davantage que Frederic Moreau. Il apparait souvent déchirant, laconique, et fraternel. A l’inverse de Frédé­ric Moreau, qui donne beaucoup de sa personne pendant les journées postrévolutionnaires, se prenant pour un héros, Alain ne s’est jamais pris pour un héros. Chez Frederic et Flaubert le vide politique du Second Empire correspond au contraire au vide de sa vie , chez Alain dans Drieu c’est le vide de la 4° république que Louis Malle transpose dans la cinquième République et la fin de la Guerre d’Algérie. Les vies d’Alain et les vies de Frédéric, désormais, n’ont plus d’« histoire ». Les voyages en paquebot que Flaubert évoque ressemblent aux navigations parisiennes d’Alain dans les bars et les salons de drogue.chez les deux tout finit dans uns parfum de passé évanoui et d ‘impalpable mélancolie .

Extrait:« Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.
-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.
-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur »


« Il y avait dans cet homme perdu un ancien désir d’exceller dans une certaine région de la vie, que l’applaudissement aurait pu redresser… »
« Sa chambre, comme toutes ses chambres d’hôtels « prison idéale qui se refaisait pour lui tous les soirs, n’importe où ». On vit ce paradoxe de gouter les réflexions si aigues de cet être de passage qui a le génie de se dévaloriser alors que ceux qu’il rencontre se souviennent de lui comme d’un personnage peu banal et même souvent très attachant..
On pense au dénuement d’un mystique dans sa cellule, le culte de quelques objets, sécheresse de cœur et ironie. « philosophie, art, politique ou morale, tout système lui paraissait un impossible rodomontade .Aussi, faute d’être soutenu par des idées, le monde était si inconstant qu’il ne oui offrait aucun appui ».

Drieu et la politique,,,,

Drieu était pathétique en politique. Il s ‘est montré versatile et incohérent. A partir de 1920,il fut séduit par Maurras puis le Surréalisme puis la politique de Briand ,mais déjà le thème de la décadence est bien là. C’est à partir de février 1934, trois ans après la publication du « Feu follet » que Drieu se déclare fasciste après avoir été séduit par le Communisme….Ses amis, d’Aragon à Berl et Malraux sont stupéfaits, effarés, et ne comprennent pas. C’est à cette époque qu’il publie Socialisme et fascisme(1934), qui regroupe des textes politiques. C’est dans « La comédie de Charleroi « qu’il exprime clairement son antisemitisme.Il y fait également un éloge de la force, une apologie de la puissance virile. Drieu s ‘engage dans le PPF au côté de Jacques Doriot. Puis il choisit la voie de la Collaboration avec l’occupant nazi, notamment dans sa désolante direction de la Nouvelle Revue française. C’est au fond ce qu’on ne lui pardonne guère : avoir fait reparaître la NRF sous la surveillance des services allemands, et d’Otto Abetz ,un de ses amis. Mais au moment où Drieu se rend compte que les Allemands ont perdu la guerre, que la défaite d’Hitler n’est qu’une question de temps il écrit dans son « journal », -très pénible à lire- (publié par Gallimard en 1992) qu’il a confiance dans Staline! Il prédit que l’Europe est amenée à devenir slave…
Je dois dire que ses romans comme Rêveuse Bourgeoisie (1937) et Gilles (1939) me tombent des mains avec sa bourgeoisie veule et sa vision des femmes.. En revanche son bref Récit secret, écrit en 1944-1945 est une confession à lire pour comprendre sa psychologie. Parfois, des passages intéressants dans cet ultime texte: « Les mémoires de Dirk Raspe » avec la figure centrale de Van Gogh, et une réflexion sur la peinture et sur Londres. N’oublions pas que Drieu, souvent anglophile, voulait ,au début de 1939 être interprète auprès de l’armée anglaise…

20 réflexions sur “« Le feu follet » de Drieu La Rochelle

  1. Le film de Louis Malle « Le feu follet » est inoubliable grâce à l’interprétation de Maurice Ronet dans le rôle d’Alain Leroy. Beau, ténébreux, sauvage et vulnerable. Il marche , seul, songeur, dans un Paris gris, seul et fermé au monde, aux autres. Pas assez aimé, dit-il. « Je meurs parce que vous ne m’avez pas assez aimé. »
    Qu’attendait-il de la vie, de l’amour ?
    Comme si mourir était plus facile que vivre.
    J’ai oublié le livre, pas le film.

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  2. Des parallèles s’esquissent avec le Journal, qui montrent combien l’écrivain a ici, qu’on l’aime ou pas, mis de lui-même. Et une anticipation, en effet, de sa sortie de scène.Quant à la Chambre des Députés, c’est cliniquement exact, s’agissant d’un péristyle sans profondeur plaque sur l’arrière de l’Hotel de Conde, pour répondre à celui de la Madeleine…

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  3. ah non, impossible.
    Depuis que j’ai lu le « Gilles » et des nouvelles qui m’ont paru médiocres ou peu compréhensibles, je ne lirai plus Drieu La Rochelle. Vraiment, le Gilles ne passe pas, même si la violence des chapitres de la fin dans la proximité des combats des phalangistes en Espagne est impressionnante, d’un point de vue littéraire (et non idéologique). Blèche ou les chiens de paille (je ne sais plus) m’est tombé des mains, d’ennui.
    Je préfère le « Gilles » de Watteau.
    et je n’ai pas oublié ce mince roman mais j’aime, et de très loin, le film. magnifique.

    PS : j’ai lu « Chevreuse » de Modiano. C’est un Modiano, pas d’erreur. Pas son meilleur mais l’atmosphère dans laquelle il fait baigner (errer) le lecteur, bizarrement m’a parfois fait venir les larmes au bord des yeux.

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    • Aujourd’hui 17 décembre 2021,dans Libération, article riche en citations, de Philippe Lançon sur Anselm Kiefer et ses œuvres démesurées dans son atelier en Seine et Marne , à l’occasion de l’exposition « Pour Paul Celan » au Grand Palais éphémère. Celan, poète écrivain de langue allemande s’est suicidé en se jetant dans la Seine du Pont Mirabeau. Il est également question d’Ingeborg Bachmann (il faut lire les nouvelles de « la trentième année », j’y reviendrai) écrivain autrichien qui a eu une liaison avec Celan, et qui est morte à Rome, le 17 octobre 1973 dans des circonstances étranges. Enfin belles photos de Libé qui accompagnent l’ article de Lançon .

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    • Drieu était pathétique en politique. Il s ‘est montré versatile et incohérent. A partir de 1920,il fut séduit par Maurras puis le Surrealisme puis la politique de Briand, mais déjà le thème de la décadence est bien là. C’est à partir de fevrier 1934, trois ans aprés la publication du « Feu follet »que Drieu se déclare fasciste après avoir été séduit par le Communisme….Ses amis, d’Aragon à Berl et Malraux sont stupéfaits, effarés, et ne comprennent pas. C’est à cette époque qu’il publie Socialisme et fascisme(1934), qui regroupe des textes politiques. C’est dans « La comédie de Charleroi « qu’il exprime clairement son antisemitisme.Il y fait également un éloge de la force, une apologie de la puissance virile. Drieu s ‘engage dans le PPF au côté de Jacques Doriot. Puis il choisit la voie de la Collaboration avec l’occupant nazi, notamment dans sa désolante direction de la Nouvelle Revue française. C’est au fond ce qu’on ne lui pardonne guère : avoir fait reparaître la NRF sous la surveillance des services allemands, et d’Otto Abetz ,un de ses amis. Mais au moment où Drieu se rend compte que les Allemands ont perdu la guerre, que la défaite d’Hitler n’est qu’une question de temps il écrit dans son « journal », -très pénible à lire- (publié par Gallimard en 1992) qu’il a confiance dans Staline! Il prédit que l’Europe est amenée à devenir slave…
      Je dois dire Margotte que ses romans comme « Rêveuse Bourgeoisie » (1937) et Gilles (1939) me tombent des mains avec sa bourgeoisie veule et sa vision des femmes.. En revanche son bref Récit secret, écrit en 1944-1945 est une confession à lire pour comprendre sa psychologie masochiste. Parfois, des passages intéressants dans cet ultime texte: » Les mémoires de Dirk Raspe » avec la figure de Van Gogh, et une réflexion sur la peinture et sur Londres. N’oublions pas que Drieu, anglophile, voulait ,au début de 1939 être interprète auprès de l’armée anglaise…

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      • (Je crois que J. Langoncet parlait d’errance ds l’espace du blogue & non du contenu : trouver le fil actif, qui n’apparaît ni en première ni en dernière place, puis le dernier commentaire, le plus récent, même remarque. Je suppose que les habitués de Twitter n’ont aucune peine à s’y retrouver, mais ce n’est pas le cas de tous…)

        Autre occasion de soulagement, qd on peut se dire « je suis peut-être particulièrement crétine/obtuse/niaiseuse ou vraiment pas douée (spatially challenged, avec un sens aigu de la désorientation) — mais au moins je ne suis pas la seule » : Rêveuse bourgeoisie est précisément ma dernière tentative (il y a bien longtemps) de lecture de Drieu… Avant de renoncer définitivement, je projetais de tenter qd même La Comédie de Charleroi (que certains considèrent comme ce qu’il a fait de mieux), mais ce que vs en dites me refroidit.
        En gage de bonne volonté, j’ai ouvert Les Mémorables de Maurice Martin du Gard, qui l’aimait bien, pour lire tous les « instantanés » à lui consacrés ou dans lesquels il fait une apparition, sur un quart de siècle, de la « Saison Dada » de 1920 à « Les trois suicides de Drieu » (je n’en suis pas encore à les confronter aux pts de vue & témoignages de Léautaud & de Claude Mauriac sur Drieu, déjà lus (& en partie oubliés, forcément, sauf la mort de la poule Bigarette)). Consignés sur le vif, rapportant ses paroles, mais faisant aussi référence à ses romans & essais.
        Parfois le détour biographique préalable (qui n’est pourtant pas du tt ds mes méthodes ni ds mes principes) permet de réparer une relation mal engagée à la « figure » de l’auteur que l’on avait prise en grippe au point de gêner la lecture de ses textes (un minimum de neutralité bienveillante initiale est tt de même nécessaire). Ou bien de saisir le charme ou le brio qui ne passent pas (ou ne passent plus) ds les textes (« horizons d’attente » qui ont changé ou autres causes).
        Mais ça n’a pas marché non plus, notamment parce que MMG m’a fait prendre la mesure d’un autre aspect agaçant du personnage de Drieu (agaçant pour qui s’efforce de surmonter son peu d’affinités au nom du « il faut séparer l’homme de l’artiste ») : faire aussi peu de cas (ou du moins l’affecter) de sa propre activité strictement littéraire (artistique, romanesque), en comparaison avec ses essais & tt ce qui se rapporte à l’action (y compris le sport). Je mentionnais il y a qq tps la « sprezzatura » à propos de Stendhal, mais là, à propos de Drieu, je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse d’une forme d’élégance consistant à ne pas attacher trop de prix ou d’attention à ce que l’on fait bien (même si j’avais en tête qu’il pouvait entrer ds cette attitude qqch du détachement du dandy).
        Ex : Peu après leur rencontre, face à un MMG « en pleine ivresse littéraire » devant les manuscrits (Montherlant, Max Jacob, Fr. Mauriac, Morand, D’Annunzio, Toulet, Milosz, Tchekhov, Joyce…) destinés aux prochains numéros de la revue dont il s’occupe alors (avant de fonder la sienne) : « — L’Art ? Il y a quelqu’un en moi qui s’en fout » (juin 1920).
        En janvier 1927, au moment de la parution de Les derniers Jours, considérations économiques & politiques, sur « les États-Unis d’Europe », MMG décrit Drieu comme « un homme qui enrage d’être pris pour un littérateur » (janvier 1927).
        D’accord, lorsqu’il avait 10 ans sa grand-mère (qui l’avait élevé) lui lisait les Mémoires du général Marbot (un aïeul, le sergent Drieu, avait suivi Napoléon partout). D’accord il avait fait Sc. Po.
        Le lendemain du 6 février (1934) : d’abord « C’est un romantique, Drieu ! » (stupéfait du ratage du coup d’état qu’il avait cru possible, l’objectif étant de chasser les corrompus), puis : « Ce qui est clair, c’est que Drieu n’a pas trouvé sa place dans la société. Il cherche son ordre, une raison d’agir, une situation pour se prouver à lui-même qu’il est autre chose qu’un littérateur. »
        Ma réaction n’est pas totalement anachronique : Ed. Jaloux « n’aime pas Drieu depuis La Suite dans les idées, où celui-ci osa écrire: “Ceci est mon dernier livre, je n’écrirai plus après cela que des romans”, ce qui lui avait paru le comble de l’infatuation. »
        Un repentir en janvier 29 ?
        « — Plus de politique ! Des romans ! Beaucoup à dire. Et il faut que j’en vive. Je me prépare une vieillesse besogneuse. Je n’ai jamais vécu que sur mon capital […] Je peux encore tenir jusqu’au prochain succès de vente. »
        En 1930, il se désolait de ce que « Blèche, pas plus qu’Une Femme à sa fenêtre et Le Feu follet ne lui avaient apporté la gloire ni l’argent ni la moindre consécration officielle », & de ce que « ses beaux-parents ne croyaient pas en lui » (on compatit sans se forcer).
        D’accord, l’absolu littéraire c’est bien beau (surtout pour les lecteurs), mais les écrivains doivent vivre & payer leurs factures…
        (Cela dit l’histoire de la légion d’honneur demandée par MMG pour son ami Drieu (d’abord à l’insu de celui-ci) & de la façon dont Drieu, dégagé de l’influence gd-maternelle, s’y est pris pour saboter la démarche de son ami en écrivant au Cabinet du ministre : « Napoléon est un tyran », et qu’il ne pouvait rien accepter qui le rappelât, cette histoire donc est très drôle — & révélatrice, cette fois plus favorablement, lorsqu’il écrit à MMG : « pardonne-moi ce hérissement qui n’est pas que de la vanité à l’envers ».)

        Pardon d’avoir fait si long, d’autant que Paul Edel & qq autres connaissent tt cela mieux que moi.

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  4. Pas très Kifferien non plus, d’autant que ces œuvres sont imposées dans des monuments publics où elles n’ont rien à faire. Mais je me souviens au musée de Kiel d’un chef d’œuvre des années 1960, une contemplation d’Ocean à la Germanique. Et ce tableau là, je le verrai bien chez moi….

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    • Merci Pat V pour cet article. Il présente un point de vue intéressant, mais que je ne partage pas étant donné que j’éprouve une réelle émotion devant ces œuvres de Kifer et qu’elles m’incitent à la réflexion ; de plus je trouve que les références littéraires bien précises de Kiefer sont excitantes enrichissent celui qui lit les poèmes de Celan ou les textes de Bachmann et les confronte aux grands panneaux de Kiefer mais il faut ajouter que, pour toute une génération d’ allemands, ceux nés pendant ou après guerre les références à Bachmann et Celan sont capitales alors qu ‘en France, elles intéressent un cercle assez étroit de germanistes (ou de féministes pour Bachmann.)

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  5. Paul Edel, si vs n’avez pas encore eu l’occasion de lire ces chroniques de la vie des lettres, je vs en signale une de 1924 qui devrait vs intéresser (mais vs agacer), autour du numéro des Nouvelles littéraires consacré à Stendhal : ds les bureaux de la revue créée par Maurice Martin du Gard (avec Jacques Guenne & Frédéric Lefèvre), revue qui avait pour secrétaire de rédaction René Crevel, se croisent Paul Léautaud & Drieu. Le premier, « collaborateur difficile », qui ne veut connaître personne & ne tient pas du tt à ce qu’ils soient présentés l’un à l’autre, est si acharné Beyliste qu’il ne sait plus trop si c’est lui qui parle ou s’il est en train de citer de mémoire (« La vue seule de quelqu’un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel de loin et qu’il faut songer à le saleur cela me contrarie cinquante pas à l’avance. »).
    MMG raconte qu’il avait d’abord hésité à demander à Drieu un article pour ce numéro spécial : « Stendhal, l’horreur du vague, de l’exagération, Stendhal, la vivacité, le caprice, Stendhal soudain, net, bref, le bonheur, la musique, l’opéra-bouffe, tout cela bien loin de Drieu, même le contraire. Stendhal redoutait plus que tout de décevoir, et Drieu, c’est un de ses plaisirs. Il m’apporta une dizaine de pages sur son beau vélin anglais. C’était un règlement de comptes. Qu’est-ce qu’il lui passait, à Stendhal! Farceur, hypocrite, matamore, embusqué, imposteur, arriviste! Quand il entre dans l’armée, c’est pour s’asseoir dans un bureau. L’envie d’être bien habillé, et le voilà dragon pour se promener dans les couloirs de la Scala de Milan! Ne rejoignant son régiment qu’après l’armistice afin de soutirer à un général un certificat à l’ordre de la brigade! Ce sont les héros de ses romans qui ont du courage: courageux, Julien Sorel; courageux et ivre d’agir, Fabrice de la Chartreuse; courageux, Octave! Stendhal passait entre les mailles: que de régimes de 1783 à 1842, de sa naissance à sa mort! Jamais on n’a autant juré fidélité. Après la Révolution, presque tous les intellectuels se défilent. « Ils pouvaient oublier, écrivait Drieu, que toute pensée mène quelqu’un aux supplices. »
    — Stendhal, lui dis-je, c’est vrai qu’une phrase rapide le consolait à peu près de tout, comme Léautaud. La beauté, toi, la littérature, ne te suffiront jamais.
    — On ne doit pas écrire pour tromper ses regrets, remâcher ses rêves. ON doit écrire ce qu’on est, pour risquer sa vie. Et puis, Stendhal, c’est un individualiste, homme démodé!… […] »
    (Je me demande si la phrase de Drieu citée (juste avant la partie dialoguée), que j’ai recopiée telle quelle, ne devrait pas comporter une négation : il serait plus logique d’écrire « Ils NE pouvaient oublier que toute pensée mène quelqu’un aux supplices ». Oubli de MMG ou coquille à l’impression ? à moins que je n’aie compris de travers.)

    Même épithète pour Drieu, deux ans plus tôt ; lui est « l’ami difficile » :
    « Drieu tient registre de ses amitiés et de ses inimitiés, de ses amours, sur des feuilles in-octavo qu’il m’adresse périodiquement. Comptabilité très étonnante : dans la suite de chaque nom, en accolade, un commentaire bref sur le caractère et les mœurs, la religion, la race, sur les sentiments inspirés par tel ou tel et qui varient d’un mois à l’autre. […] Je viens en troisième, Aragon en quatrième […] Jacques Rigaut qui, lui, a droit à une accolade particulière, était quatrième au départ, c’est Aragon qui, dans notre accolade de chrétiens, a maintenant pris sa place et se maintient dans la “confiance” de Drieu, lequel marque néanmoins le regret qu’avec lui “il n’arrive pas à sortir de la littérature”. Il y a une accolade pour les amis de collège et de régiment […] Les femmes ensuite […] Et les ennemis, en bas de page, qui, pour cette année, sont Cocteau, Radiguet, Galtier, Tzara.
    […] Il évite d’ailleurs que ses amis se rencontrent, et quand il a l’impression qu’une amitié pourrait s’ébaucher, s’établir avec l’un ou l’autre, il sait très bien s’y prendre pour les en distraire ou les en dégoûter, mais on ne s’aperçoit qu’après, longtemps après, de son manète. Il est exclusif, tyrannique, sous cet air d’indifférence, on pourrait même dire: jaloux comme le sont quelquefois les femmes qui ont toujours peur d’être malheureuses. L’autre jour, il m’annonçait triomphalement qu’il avait dit beaucoup de mal de moi à l’un de ses amis.
    — Pourquoi? […] Quel mal as-tu inventé? […]
    — Je ne sais plus, mais ça n’a pas d’importance.
    En me racontant le mal qu’il avait dit — ou qu’il n’avait pas dit — de moi à l’un de ses amis, il m’éloignait de celui-ci et nous gardait pour lui seul. »

    & puisqu’il était question plus haut de coquille, histoire de présenter une autre facette de Drieu : MMG se rend (en décembre 1921, je remonte le tps) chez Drieu, qui vient de recevoir « un exemplaire d’État Civil, son premier livre de prose, qu’il attendait impatiemment […] Sa joie fut brève, car il est tombé, naturellement, sur les quatre seules fautes d’impression qui s’y rencontrent, mais c’est toujorus ainsi avec Drieu qui va droit à ce qui peut gâcher son bonheur. La plus petite tache, la moindre faille, dans un être ou une chose, il ne peut plus voir que cela; et le voilà cruel aussitôt que malheureux.
    Aujourd’hui comme hier, il est tout prêt à s’accuser, et il commence par rabattre le plaisir que j’ai de voir édité le manuscrit de la confession sévère qu’il m’avait donné à lire.
    — C’est idiot, j’ai brûlé mes vaisseaux! Je n’ai pas d’imagination, je ne pourrai jamais raconter que mon histoire, et je vide mon sac du premier coup. Tu aurais dû m’en empêcher. […]
    Drieu bougonnait comme un enfant gâté, ce n’était pas grave. Il me prend le livre des mains et, en arrêt devant une page :
    — Non, ce n’est pas si mal! ça c’est pas mal, c’est trop bien, c’est dégoûtant! Foin de la littérature!
    Une autre page, au hasard:
    — Ce n’est pas fondu. Je suis déplorablement linéaire; je ne vois pas les couleurs. Où ça se passe-t-il? Je n’entends pas la musique, je n’entends rien. Tu prétends que je suis un poète, tu es bien le seul! Mais tu ne me diras pas que je suis un romancier? J’aimerais ça, pourtant: raconter d’autres histoires. »

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  6. aargh, « courageux et liBre d’agir, Fabrice »
    (& j’ai oublié que je n’étais pas sur Word & que je devais taper les espaces insécables, ils ne se créent pas tt seuls avant le point d’exclamation, les deux points, le point-virgule…)

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