Une nageuse

Il y a une dizaine d’années, je louais au mois de Juin une villa vers Quiberon. Ce n’était pas loin de l’ aéroclub. J’ai un goût particulier pour ce genre d’endroit, car c’est là que mon père, ancien aviateur , a rencontré ma mère, à Metz dans les années soixante. A l’époque ma mère buvait pas mal de Martini au Bar de l’Escadrille en admirant les petits avions qui sortaient des hangars au ralenti et roulaient vers la piste principale avec leurs ailes blanches.

Chaque matin,donc, je me rends vers un coin de plage assez sauvage qui est placé dans l’axe de la piste d’envol de l’ aéroclub. Je m’allonge prés d’un vieux tronc d’arbre apporté pendant les grandes marées et de là, j’entends passer dans un ronflement au dessus de ma tête les petits avions qui deviennent très vite une tache minuscule et insignifiante suspendue dans le ciel.Ah, si les gens pouvaient disparaître en plein ciel et ne plus revenir , quelle économie de funérailles et de serrements de mains hypocrites…

Ce matin là, j’ étalais ma serviette sur la plage, j’ouvris mon roman préféré et je posais mon sac de chips contre une branche de cet arbre si blanchi par le sel qu’il ressemblait à un os d’animal préhistorique

J’ écoutais les avions vrombir, pousser le moteur à fond ,glisser au-dessus de moi en balayant de leur ombre la plage et les premières vaguelettes. Leurs ventres blancs passaient à moins de quinze mètres au dessus de ma tête dans un rugissement infernal qui me procurait une sorte d’extase.

Souvent je pense à un truc en regardant la mer plate et ses vagues monotones c’est que si on ferme un œil, on découvre alors que le ciel et la mer sont une simple toile verticale déroulée .Faites l’expérience vous verrez.

Ce matin-là donc , je lisais lorsque je vis venir de loin, du côté de la paillote et des dunes , une grande fille blonde genre scandinave ,silhouette sportive,super belle, avançant avec la grâce d’une goélette .Elle portait un long sac tressé,son maillot une pièce d’un blanc éclatant la mettait en valeur .Pour le reste, elle avait des bras et des jambes comme les autres. En mieux.

Elle posa son sac pas tellement loin de moi, ce qui me fit plaisir.C’était la bonne distance pour découvrir sous la lumière crue du matin, quelques détails charmant de son anatomie. Son dos avait l’air magnifique quand elle sortit de son sac une espèce de serviette bleue pâle. Elle s’en enveloppa avec soin puis se déshabilla en se tortillant et agitant les bras comme si elle était importunée par des guêpes.Elle balança d’un petit geste charmant ses sandalettes de corde. Enfin elle courut en petites foulées vers les premières vaguelettes avec une telle grâce que j’en oubliais ma lecture(c’était « La Chartreuse de Parme » ) .

Je me laissais captiver par cette petite scène avec d’autant plus de plaisir que je crus qu’elle était jouée admirablement uniquement pour moi,moi seul, sinon, ce genre de fille trop sublime serait restée assez loin prés des dunes.

Elle plongea , disparut.

La baie scintilla . Silence absolu.

J’éventrai mon paquet de chips et attendis son retour en grignotant. Après quelques instants de calme absolu , je regrettais déjà la disparition de cette belle inconnue . Son grand sac de toile et sa serviette bleue pâle me narguaient comme si c’était un symbole de quelque chose, un appel, ou un signe des Dieux pour changer ma vie. D’autant que je remarquais depuis une semaine que cette partie de la cote bretonne, en cette saison, nous prive cruellement de belles femmes longilignes enfin de femmes maquillées selon mon goût , c’est à dire sans petits machins métalliques dans les oreilles, les lèvres ou le nez, et sans dragon ou saurien ou tête satanique tatoués sur les cuisses ou sur les chevilles.

Deux avions passèrent au-dessus de moi en ronflant. Leur ombre en forme de croix me fascina. Je vois vite le Christ partout. Le deuxième avion traînait une banderole pour les magasins Casino.C’était une promotion sur les moules et les langoustines. Des cyclistes qui baragouinaient en allemand passèrent sur la route .

Je repris ma lecture.

Mais au lieu de lire  attentivement le chapitre où Fabrice et Clélia commencent à échanger des signes,lui de sa cellule, elle de sa petite cour, je fus assailli par des idées parfaitement troubles concernant les hanches de la nageuse, et tout ce qu’on pouvait faire avec elle dans un endroit discret et un peu obscur dans une moiteur érotique.

J’examinais la mer à sa recherche quand,sur la gauche je découvris une boule blanche qui dérivait ; on aurait dit un ballon sur le courant  d’une eau d’un vert profond : c’était son bonnet de bain . Je repris ma lecture lorsque soudain ,levant les yeux , je retrouvais la nageuse pas loin de moi, me regardant fixement . Avec un grand sourire elle était en train d’empoigner sa chevelure pour former une espèce de chignon bizarre. Elle sourit encore et approcha.

-Vous lisez quoi ?

-La Chartreuse de Parme.

-Ah ?

-De Stendhal…

-Oui je sais .

Elle ajouta :

-Je peux vous prendre quelques chips ?

-Bien sûr.

Je lui tendis le paquet.

Longtemps nous restâmes sans parler.Nous croquions.

Enfin elle s’assit prés de moi. Elle fixa mon poignet.

-Votre montre. Vous avez du goût.

Elle enfouit ses pieds nus dans le sable qui à cet endroit ressemble à de la farine tellement il est fin.

-Il ne faut pas trop enfouir vos pieds dans le sable ici ,dis-je, les puces de sable sont nombreuses et puis surtout c’est un endroit où les jeunes du coin, la nuit viennent faire la fête,ils cassent des bouteilles et vous risquez de vous couper avec un débris de verre,ils sont nombreux et particulièrement coupants.

-Les jeunes ?

Ma phrase bien qu’un peu longue était impeccable ,intelligente et assez sournoisement dragueuse sous couvert de prudence.

-C’est un drôle de bouquin que vous lisez. Le type accumule les gaffes et il se carapate en pleine bataille..au début..et en plus il se prend pour un héros..quel frimeur…

– Fabrice del Dongo ?

-Voilà ! Je cherchais son nom.

Il y eut un silence. Sur la route proche des voitures passèrent dans un souffle.

-Et puis un type qui refuse qu’on l’aide à se barrer d’une prison alors qu’on cherche à l’empoisonner, il est hypnotiquement con. Excusez moi. Je vous choque ?

-Un peu.

-Pourquoi vous lisez ça ? vous êtes prof ?

-C’est mon livre préféré.

Pendant un moment elle resta immobile. Son regard de côté qui se posait avec insistance sur mes jambes avait quelque chose de narquois.

-C’est curieux comme vous pouvez avoir l’air gentil puis soudain tout sombre.

Aquarelle de Tal Coat

Après un long moment vide ,elle sortit de son maillot un paquet de Benson et craqua la cellophane puis m’offrit une cigarette après avoir allumé la sienne contre le vent. Elle avait un Zippo avec un curieux insigne héraldique et des ongles d’un rouge sang de bœuf.

Nous fumâmes.

–La meuf la plus intelligente..Comment elle s’appelle ?Dans la Chartreuse ?  

-La Sanseverina.

-C’est ça ! Il préfère la petite mijaurée à la femme intelligente.

Je restais incapable de parler.. Le paquet de chips était vide. Je contemplais le large ,cette mer d’un bleu qui prenait la lumière laissait voir des plaques mauves vers Saint-Pierre de Quiberon. Innombrables vagues que j’essayais de compter.Ma nageuse gardait une curieuse attention tournée vers moi.

-C’est difficile d’avoir une amitié entre un homme et une femme ,dit-elle .

Elle enfouit son mégot dans le sable. Elle était vraiment belle de profil.

Je ne dis rien.

Elle alluma une autre cigarette avec pas mal de difficulté contre le vent.

-Vous êtes quelqu’un d’honnête ?

Je ne répondis rien.

-Là, maintenant, honnêtement, franchement est-ce que vous me désirez ? Est-ce que je vous attire ?

Je fus déconcerté .

-Allez !.. soyez honnête.. vous me déshabillez depuis un moment. C’est curieux les hommes me désirent mais ils ne sont pas amoureux de moi.

Elle s’allongea de tout son long dans le sable avec des souplesses de chatte.

-Je vous mets dans l’embarras. Pardonnez moi.

Un avion passa au dessus de nous dans une rafale de bruit et d’air chaud remué.

-Comment?

-Je dis que ,même embarrassé, vous avez l’air mignon.Vous êtes d’ici ?

-Non.De Caen.

-Vous savez ce qui serait bien ? …

C’est que vous me frottiez les pieds… et les chevilles… avec du sable. Doucement et longtemps.. Ça me ferait très plaisir. Vous voulez me faire plaisir ?

Je fermai mon livre et constatai que le paquet de chips était vraiment vide. .

-C’est étrange comme, les garçons deviennent timides ces temps ci. Le fossé s’agrandit.

Elle caressait ses genoux puis ses mollets.

-Quand on me frotte les jambes avec du sable, j’ai alors l’impression que mon sang coule enfin, neuf, propre,frais, enthousiaste .Ça me réveille et me rajeunit.

Je la considérais en fermant à moitié les yeux comme si elle était loin de moi et une sorte d’animal d’une espèce inconnue.

-Il n’y a jamais grand monde sur cette plage.

-C’est vrai.

-A cause de vous?dit-elle.

-Non, dis-je à cause du bruit des avions qui décollent.

En traînant sa main gauche dans le sable elle formait des cercles dans le sable.

-Vous savez ce qui serait bien ?

-Oui, que je vous vous frotte les pieds et les chevilles avec du sable.

-Je pensais à autre chose.

Elle contempla le ciel,ça fourmillait de bleu.

-On essaierait d’être amis. Simplement amis. Mais vraiment. Aucune arrière pensée.

Je l’écoutais.

-Ça n’a pas l’air de vous emballer ?

-Non, ça ne » m’emballe » pas.

-Je vous emmènerais au Royal, on s’installerait au bar dans la pénombre, je commanderai une bouteille de Quincy dans un seau à glace avec de la buée, on boirait et on écurerait James Brown. Et nous ferions plein d’efforts pour rester amis.

-Condensation, dis-je.

-Quoi ?

-Sur le seau à glace, c’est de la condensation. Pas de la buée.

Elle ne remarqua même pas ma réflexion.

-Au lieu de se fourrer au lit sans aucun sens de l’orientation comme toutes ces écervelées aguicheuses . ..

Elle croisa ses sur ses genoux comme une petite fille dans une cour de récréation qui reste sur les marches de la classe.

-Un seau à glace avec la condensation, le Quincy  bien frais ! James Brown ! Et puis.. on pourrait se beurrer sans être dérangé si le coup de l’amitié ça ne marchait pas..

Elle me regarda par en dessous.

-Non ?

-Non James Brown et le Quincy, ça colle pas..

Un petit chalutier vert et blanc passa au large. La nageuse me fixait fixait, surtout mes bras .

Son regard picotait ma peau.

-Vous savez-moi ce que je fais ? Je veux dire professionnellement ?
-Non.
Vous n’ avez pas la moindre idée ?

-Non.

-Vous avez raison, personne ne peut deviner.Même moi au début j’ai eu du mal à deviner quel était mon job. Depuis un an j ‘ai rejoint la régie publicitaire de Ouest-France. Je suis devenue d’un seul coup d’un seul, une spécialiste des médias et je suis responsable de la Politique RSE du journal.

-C’est intéressant ?

-J’en sais rien. Je sais pas ce qu’on attend de moi. Au bureau ,ils sont contents quand j’arrive le matin avec des chemisiers avec des motifs boliviens .

Je commençais à écouter distraitement car les histoires de bureau m’emmerdent ;.et puis la mer, si on la regarde longtemps, nous fait perdre forme et identité, nous devenons une extension visuelle illimitée, on se sent quelqu’un d’autre.

La belle nageuse dut sentir ça.

-Vous ne m’écoutez pas. Vous pouvez répéter ce que je viens de dire ?

-Oui, vous vous ennuyez dans votre travail..

-C’est pas tout à fait ce que j’ai dit.

-L’hiver, j’aime être dans ma salle de bain chaude et me maquiller, surtout les paupières ou bien …ou bien..

Je l’écoutais en regardant une mouette dériver, ailes étendues dans le bleu du ciel.

-L’hiver quand j’ai les lèvres un tout petit peu gercées j’aime qu’on m’embrasse.

.Elle précisa :

-Un garçon m’a dit qu’il n’avais jamais été aussi bien embrassé avec quelqu’un qui a les lèvres gercées.

Je ne répondis rien.Je me levai et pliai ma serviette de plage.

-Vous ne voulez pas venir ce soir au Royal ?

-Je ne sais pas.. C’est où ? ..

A coté du marchand de gaufres Chez Hernandez.. Un faux pub anglais avec des tringles en cuivre. .

Elle fourra son paquet de Benson et son Zippo dans son décolleté. Elle me sourit et dit :

-C’est curieux comme vous pouvez avoir l ‘air gentil.Vous me rappelez les lapins que je nourrissais quand j’étais petite. Derrière le grillage je leur glissais des brins d’herbe et ils remuaient le nez très vite .Vous leur ressemblez.

Puis elle dit :

-On se reverra peut-être en ville ?…

Je ne la revis jamais , ni en ville ni sur les plages des alentours .Je l’ai pourtant cherchée.

Relire « Aurélien » d’Aragon, somptueux…

Je ne comprends pas qu’on parle de Céline et de Proust comme les deux uniques sommets du roman français du XX° siècle. Et Aragon ? J’ajouterai que depuis « le Paysan de Paris »(1926)  » en passant par « les cloches de Bâle »(1934), »Les beaux quartiers (1936) « Les voyageurs de l’impériale(1942) , et enfin cet « Aurélien » de 1945 ce massif romanesque apporte non seulement un point de vue personnel sur l’histoire de notre pays mais reflète aussi les espoirs de nombreux intellectuels français aspirés par l’idéal communiste et de toute une classe populaire depuis les années 30.Oui, je sais, Aragon a tant tardé à temps à condamner le stalinisme et la glaciation soviétique…

Ce qui frappe d’abord, en premier lieu dans ce roman d’Aragon écrit à partir de 1940 (puis terminé en 1944) c’est ce « style parlé »,si fluide, éblouissant de naturel, précis, mélodieux, suffocant de maîtrise et d éclat, si stendhalien pour parler des femmes avec finesse, sans oublier la finesse d ‘écoute des dialogues d’époque, les querelles du cubisme, tout ce petit monde mondain à la dérive.. Et ce héros Aurélien que Claudel (dans un superbe article élogieux) qualifie à la fois d' »Hamlet façonné par l’expérience morbide des tranchées », et aussi « d’épave consolidée au milieu de la dérive incessante » de ces « années folles »..

Quand on pense que ces pages là furent écrites au temps d’une France occupée par les Allemands , avec un Paris désert, spectral, que des étendards rouge à croix gammée flottaient le long de la rue de Rivoli… Quand on songe que le roman fut écrit sur des cahiers d’écoliers par un Aragon caché dans l’annexe d’une ferme à Saint-Donat, dans la Drôme, muni de faux papiers mal contrefaits en partie sur des petits cahiers d’écoliers…

Revenons à ce roman « Aurélien ».

Aurélien Leurtillois , démobilisé après huit ans de caserne puis de guerre dans les tranchées, ne sait trop quoi faire de sa peau…C’est le célibataire oisif,rentier, caractéristique de la bourgeoisie aisée française .Il fréquente les salons de Mary de Perceval où vient le Tout-Paris.Là Aragon nous glisse les portraits de ses amis :Picabia , de Picasso, de Cocteau.,Matisse et tant d’autres..

Aurélien vit dans une garçonnière à la pointe de l’île Saint-Louis. »On était au-dessus de ces arbres larges et singuliers qui garnissaient le bout de l’île, on voyait sur la gauche la Cité où déjà brillaient les réverbères, et le dessin du fleuve qui l’enserre, revient, la reprend et s’allie à l’autre bras, au-delà des arbres, à droite, qui cerne l’île Saint-Louis. Il y avait Notre-Dame,tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis.. »Régulièrement il retrouve des anciens combattants dans ce Paris des années 20.

Démobilisée, désaffectée, prise au piège de ses souvenirs dans les tranchées d’Artois ou d’Argonne, la génération d’Aurélien reste inadaptée au retour à la vie civile. Ces jeunes démobilisés se retrouvent sur les banquettes des bistrots pour évoquer leurs mois dans les tranchées.. ..paumés.. en recherche d’une identité dont une partie est restée au fond de leur cantine militaire. Drieu La Rochelle fera le portrait magistral de l’un d’eux sous les traits de l’alcoolique et suicidaire Alain dans «Le  Feu follet ».

Denise Kahn, qui fut le modèle de Bérénice

Pas mal de critiques et universitaires s’accordent d’ailleurs -pour affirmer que cet Aurélien doit beaucoup au jeune Drieu La Rochelle qui fut l’ami intime ,si longtemps, du jeune Aragon.Ce qui est confirmé par Aragon lui-même dans ce texte préface qui ouvre le Folio : »Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique » . Aurélien est invité dans des bals masqués, des dancings,fréquentes bars,ou de simples bistrots de quartier, avec des veuves de copains,des amies d’ami, des demi mondaines,rencontre des grandes bourgeoises qui s’affranchissent. Ce roman de l’amour « absolu », ce chant de l’amour impossible entre Aurélien et cette Bérénice ,offre le paradoxe d’être aussi le roman des adultères multipliés -et du libertinage .Ces adultères sans lendemain, sont incessants, croisés, renouvelés, presque interchangeables. Ces coucheries se multiplient au gré des soirées et des chapitres .C’est toute l’ironie de ce roman de l’amour impossible que de réussir une fresque des échanges, des flirts, des baises, qui aboutissent à former une collection de jaloux et de jalouses..Car la jalousie règne sur ces pages. Jalousies amoureuse mais aussi jalousies artistiques ,quand par exemple, le peintre Zamora est jaloux de Picasso  ou que d’autres son jaloux de Cocteau. Aragon parlait d’or quand on sait que cet ancien Surréaliste a connu tous les déchirements du mouvement , la période des exclusions, excommunications et anathèmes lancés par le « pape » André Breton.Sans oublier les multiples rivalités amoureuses qui marquèrent le groupe Surréaliste…

Au fil des pages, on reconnaîtra Breton sous la figure de Ménestrel, Decoeur, c’est le cinéaste Louis Delluc, Rose Melrose emprunte à la compagne d’Artaud, l’actrice Génica Athanassiou, tandis que Paul Denis, si important, mêle un peu de Paul Eluard,de René Crevel et surtout ce Pierre Naville qui épousera celle qui fut le modèle de Bérénice, Denise Kahn cousine de Simone Breton, femme d’André Breton.On reste en famille…

Il y a aussi dans ce roman, un côté Hôtel du Libre Echange , dans une Paris tres Fitzgerald .mais ce qui reste l’empreinte profonde du roman c’est une tragédie racinienne ,l’attente perpétuelle, et cette errance labyrinthique de deux êtres, ce dédale aride et déchiré qui condamne tout amour à mal finir dans un Paris-Césarée. .Aragon mange aussi le morceau  : « Bérénice était un simple prétexte qui le ramenait toujours à ce miroir de l’imagination où il ne voyait qu’Aurélien, Aurélien et toujours Aurélien ». On retrouvera ce texste quand il écrire en 1960 l’époustouflant « Blanche ou l’oubli ».

Donc donc, le roman repose sur ce dilemme : soit Aurélien possède Bérénice et donc l’a fait entrer dans la normalité déprimante d’une série de conquêtes (ou bien dans la norme du mariage bourgeois) soit Aurélien se contraint à  » l’amour sans la possession » et alors il garde quelque chose de cette « clarté croissante, cette blancheur.. » cette chimère assez nervalienne qui fascinera Aragon jusqu’à sa mort.

L’autre paradoxe c’est que le personnage Bérénice, loin d’être une femme éthérée, Aragon la montre une petite provinciale comme les autres adore arpenter Paris qui cherche elle aussi sa voie.Elle est franche, spontanée, tantot rêveuse, tantôt familière, concrète, naturelle, à l’aise dans la vie courante, mais qui,par sa beauté -et sans trop vouloir le savoir- perturbe l’ordre établi. Au fond, elle représente quelque chose comme le songe du Désir masculin.Quand elle danse avec Aurélien, Aragon note bien que son visage, ,les yeux fermés possède « un sourire de sommeil,vague,irréel ». Par là, on rejoindra l’image du masque mortuaire, ce visage de plâtre de la « noyée «  de Seine,qui hante Aurélien puisqu’il l’a accroché ce masque dans garçonnière. Pourquoi ? Est-ce la Mort qui a poursuivi l’ancien combattant des tranchées ? Est-ce l’identité flottante qui rejoint toutes les femmes aimées puis perdues ? Le texte garde son énigme.

On verra d’ailleurs que Bérénice, ne sachant pas à quels désirs anciens, à quelle histoire secrète, correspond ce masque qui fascine Aurélien, en devient jalouse.

Mais par dessus tout ce qui fascine dans « Aurélien » , c’est la présence du Paris de l’entre-deux-guerre. J’y vois même le cœur battant du roman.

Le peintre Picabia, modèle de Zamora

On retrouve l’Aragon du « Paysan de Paris » ,rédigé dans les années 2O. Cette topographie parisienne s’élargit et s’épanouit au fil des chapitres et semble modeler les rêveries intérieures des deux grands personnages. ce Paris « laboratoire de la vie moderne » fascine toujours autant l’auteur. Il nous rend palpable le « merveilleux quotidien.De simples vitrines dans un quartier Latin, ou une rue de Rivoli, prennent les couleurs d’une mythologie à déchiffrer. Chaque immeuble, chaque impasse, chaque carrefour (dans tous les quartiers) possède son message.Tout ce qu’il y a insaisissable, dans le concret d’une ville, depuis ses toits gris jusqu’à son métro, procède d’un curieux mouvement électrique qui se révèle une manière d’introspection systématique, -parfois humoristique- dans les couloirs de la mémoire et de l’imagination du narrateur.

Paris c’est l’espace et le Temps sensibles au cœur pourrait-on dire en pastichant Proust. L’agencement cyclique des promenades, de jour comme de nuit, forment le charme absolu du roman.

Paris ,ses rues, ses heures, catalysent la mémoire involontaire d’Aragon comme la madeleine trempée dans le thé provoquait celle de Proust.Parcourir le XVI°arrondissement ou les Buttes Chaumont ou suivre la Seine introduit au souvenir d’une autre vie-plus intérieure et plus antérieure – comme si chaque rue s’ ouvrait vers un mouvementent de l’esprit ».

Les errances et flâneries de Bérénice sont à cet égard d’une stupéfiante beauté. Aragon, paysan de Paris, s’en donne à cœur joie pour décrire les émerveillements de sa petie provinciale.Elle suit des avenues, Aragon écrit : »Chemins vivants qui menaient ainsi d’un domaine à l’autre de l’imagination, il plaisait à Bérénice que ces rues fussent aussi bien des morceaux d’une étrange et subite province ou les venelles vides dont les balcons semblent avoir pour grille les dessins compliqués des actions et obligations de leurs locataires.. ».

La rue Oberkampf :  »ses maisons lépreuses, déshonorées par des réclames si vieilles qu’on ne les voit plus »,mais aussi le Marais, le quartier Saint Honoré, les piscines municipales et les ouvriers en marcel, les dames à chapeau cloche du Casino de paris, les fumoirs des théâtres et ses uniformes américains, les dancings à boules scintillantes , les rues encaissées qui montent vers Montmartre, la rue Pigalle sous la neige, les auréoles sombres de l’avenue du Trocadéro le soir. Ou bien ce petit café « qui donnait sur passage .Il y avait entre les glaces et les portes vitrées tant de reflets qu’on s serait cru au théâtre. C’était encore un lieu de l’ancienne manière, avec des ors partout et des petites colonnes brunes à chapiteaux compliqués, des banquettes rouges, des porte manteaux Renaissance. Il traînait sur les tables des sous-main à lettres d’argent, des tomes dépareillés du Bottin . Il y avait un percolateur derrière le bar d’acajou à applications de cuivre, et la caissière rêvait dans ses frisettes et la poudre de riz. »

Il y a aussi les arrières salles pour noces et banquets.. Les boites de nuit et « leurs poules », l’Île Saint- Louis, ses portes, ses cours, ses escaliers, s et l’inconnue de la seine en masque de plâtre… Aragon décrit les petits boutiquiers, les crèmeries, les concierges, les garçonnières, les ateliers de peinture, les expos dadaïstes, le bar de la paix et « ses moulures Louis XVI » les brasseries des Thermes, les bars des beaux quartiers où des barmen en veste blanche agitent des shakers.

Car ce Paris, si bien vu, est en même temps « une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube ». Et, comme par hasard, on se souvient que, peut-être aussi, également, Aragon décrit sans doute en filigrane sa France de 1942, l’immense dépression-abattement de tout un pays devant la défaite de juin 40.. ce n’est pas un hasard s’il écrit « à parcourir la nuit sans croire à l’aube » dans sa cachette de la Drôme avec des faux papiers mal faits qui le mettent à la merci d’un contrôle de la police allemande….

La fin du livre, si brutale, nous révèle qu’Aurélien et Bérénice,dans la débâcle de 40, enivrés de cognac dans une voiture, sont mitraillés par les Allemands. Bérénice meurt. « Bérénice ! »

Ils avaient crié tous ensemble.La main valide d’Aurélien lui redressa le visage. Elle avait les yeux à demi fermés,un sourire, le sourire de l’Inconnue de Seine…Les balles l’avaient traversée comme un grand sautoir de meurtre. »

Ce sentiment d’irréalité de certains temps historiques imprègne ces pages. Chant de l’absence, épopée du vide, roman des temps morts, des temps blancs, des non dits, des mal dits, des élongations de la durée , roman des digressions folles et magistrales , bifurcations, attentes douloureuses ,flamboyantes, et déçues. Il y a du Flaubert de « L éducation sentimentale » dans cet « Aurélien » ça se comprend aussi bien dans l’élaboration musicale des phrases que dans la construction d’un paysage d’époque à la fois ardent, mais aussi dévasté et qui laisse, au final, une odeur de vies calcinées. une odeur de vies calcinées.

Remarquons enfin qu’Aragon, nous entretient alors, sans l’air d’y toucher, des « jours alcyoniens ».

Quand l’Histoire est « hors des gonds »,alors on peut à l’infini dans le cinéma mental humer , sentir, deviner, une légère accalmie entre deux détresses. Bérénice déclare : » Vous savez bien, les jours alcyoniens.. quand l’alcyon, tant la mer est calme, peut y faire son nid au creux des vagues..les jours d’avant Noël.. »

Ce détail est remarquable.

Ces « jours alcyoniens » d’Aurélien et de Bérénice, »au creux des vagues » ,quelle trouvaille !

EXTRAIT

Voici comment Aurélien voit Bérénice:

« La seule chose qu’il aima d’elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d’institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu’accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d’onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s’être trahie, les coins de la bouche s’abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s’achevait par un sourire, et la phrase commencée s’interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s’excusait maintenant. C’est alors qu’on voyait se baisser les paupières mauves, et si fines qu’on craignait vraiment qu’elles ne se déchirassent. »

Quand un homme de théâtre disparaît…

Quand un homme de théâtre disparaît, on a l’impression de garder dans sa mémoire une poignée d’images, si pauvres, si insistantes, qui s’agitent faiblement sous une lumière vieillotte. Quelque chose d’un peu illusoire, d’un peu fantomatique reste en nous, quand nous sortons dans le froid de la nuit, devant le théâtre. Plus tard, quand nous évoquerons ces soirées là, ces mises en scène dont si peu se souviennent, ceux là ne peuvent comprendre, pourquoi ces éclairages brutaux, ces gestes trop affirmés, ces grimages expressionnistes, ces cris de fauve , cette fanfare soudaine, ces roulades, ces serments avec poignards en carton, avec ces fausses campagnes de toile peinte ,et ces lointains bleutés qui ondulent dans un courant d’air, ces faux palais au crépuscule, ces mots qui s’imprègnent de la grandeur de Rome et du sang?…Comment se plier à ce jeu  sans suspicion? Mais ce qu’exhale la scène, un soir comme un autre, dans une petite salle , ce que les comédiens essaient de donner de meilleur, à qui confier ça, qui s’éloigne, quand le metteur en scène meurt ? Qui a traversé l’antre obscur d’une scène, au milieu de l’après midi, quand on cloue un portant, ou bien quand surgit le front blanc et gras d’un comédien tandis que dans la régie, on essaie plusieurs bandes son  , des eaux qui murmurent, la pétarade de fusils, le chant des galériens, oui, cette salle, cet aquarium dans la pénombre ,quel ravin obscur.

Ce sont les rangs de fauteuils repliés ,la lumière du jour au fond d’un couloir, Cinna en basket qui cherche sa toge, l’habilleuse et son fer à repasser qui trimballe des vieux impers, la jeune comédienne au teint de porcelaine qui feuillette le livret avec un crayon rouge pour marquer ses silences, et l’aspirateur qu’on passe le long des coursives, et le comédien célèbre qui ronchonne ses perfidies en sortant de la loge, habillé en Thésée. Et le projo qui éclaire soudain une mer Baltique en furie ou de la gelée blanche qui scintille soudain sur une cerisaie , et ces épingles à chapeaux qui traînent dans le cendrier de l’assistant. Et ce qui commence et ne finira jamais quand le plateau noir est cerné de hauts murs nus et que le fumoir et le bar sont en travaux .

Le théâtre est fermé tout l’été, scène morte, bureau du directeur fermé avec sa pendulette, ils sont tous partis sur la plage à cent kilomètres.Buvettes, Cinzano, crème solaire. Il y a vingt morceaux de décor brisés qui pourrissent dans la cour, entre les camionnettes, Alors la mémoire circule et volette :je me souviens que tu prenais chaque comédien à part,par l’épaule et tu leur demandes de parler plus doucement « il fauit éviter cette piaillerie qui devient la règle générale… » tu comprends et ne regarde pas trop la salle..tu vas voir un type qui bâille et un autre qui pelote une fille.. », tu apprends un nouvelle inflexion plus liquide pour dire :«  Douniacha les chiens n’ont pas dormi de la nuit,ils sentent que les maîtres arrivent, tu comprends ? »

Tu penses bêtement que si aujourd’hui le théâtre reste fermé tout l’été dans cette grande ville c’est que nous sommes au plus profond des esprits malades.

Te souviens tu de ce soir si particulier de juin en Avignon ? Oui ce soir là en particulier , autour du théâtre, à la sortie après cet « Egmont », il y avait les feuillages des platanes ils bruissent, et ce bruit du Rhône qui coule pas loin, en contre bas..ça ne s’invente tout de même pas ;ils sont toujours là, il adoucissent la soirée ,ces feuillages quand la foule sort du hall et se disperse dans les rues voisines pour rejoindre les parkings.
Oui ça ne peut plus être partagé . Ils sont tous partis.J’ai le sentiment qu’il ne faut pas déranger notre mémoire défaillante, savoir que seul, certains soirs, notre cœur a battu d’une certaine façon et que ce n’est pas dicible car le théâtre, chaque soir disparaît et tombe dans l’inconnu quand la salle s’éteint.. Le théâtre nous laisse particulièrement seul, démuni comme une famille partie en exil.

La disparition d’un homme de théâtre qu’on aime, qu’on a aimé, est à sa manière si étrange qu’on voit et revoit mentalement des bribes de ce pays inconnu qu’il a voulu nous montrer, ces corps grimés qui ont traversé les planches de long en large et qui n’existent plus, pour raconter tant d’affaires de ce monde ci sans jamais y arriver complètement. Cette scène déserte, éteinte, et sombre, nous versé ailleurs pour une heure ou deux , un songe endormi, on ne peut s’en détacher, ni s’en dépêtrer tout ce bricolage peinturluré.

Antoine Vitez…

Je me souviens de ces minuscules bouts de papier blancs lâchés du haut des cintres pour faire de la neige sur un Campiello de Venise un soir d’hiver. L’absence d’un homme de théâtre, sa disparition soudaine , charnelle, a quelque chose de si déconcertant et ça laisse en nous une blessure comme si une partie de notre existence s’était évanoui avec lui, comme si l’éclairage avait soudain manqué dans notre bureau, comme si cet homme là s’était enroulé dans une partie de notre vie, dans une couverture, avec son fatras de personnages pour mieux rêver d’un ordre ineffable, et nous réchauffer .
J’ai beaucoup fréquenté les théâtres. Maintenant c’est fini. J’ai levé le camp, laissé mon fauteuil à d’autres spectateurs. Je garde au fond de moi un peu incrédule ce qu’il y avait de si entremêlé, disjoint, dans les émotions d’une soirée quand la rampe s’allume.. Ça revient fort ces moments là quand on quitte le hall désert du théâtre, quand on revient à sa voiture, à son bus, à la vie ordinaire, à la carafe de rouge sur une nappe en papier, méditant au fond d’une rue de banlieue , en réfléchissant à ce que le metteur en scène a voulu nous confier avec sa sarabande de fantômes , et qui restera sans réponse.

Désormais quand je pénètre dans le hall d’un théâtre je pense au docteur Astrov dans Tchekhov: » Comme c’est bizarre.. On se connaissait et tout d’un coup on ne sait pas pourquoi.. on ne se verra plus.. »

Une soirée au restaurant

Roxane et moi sommes entrés dans salle du restaurant. Elle était vide. Murs de béton brut avec une immense baie au fond qui donnait sur un ravin forestier. Les nombreuses colonnes de ciment gris divisaient l’espace d’une manière géométrique sournoise. On avait disposé de hautes plantes vertes à feuilles de celles qu’on trouve dans les administrations ; la nudité des murs faisait songer à un réfectoire de grande entreprise, une décoration dans le genre de design industriel avec des coupoles d’acier au dessus des tables. Une bande de carreaux de céramique bleue sur la paroi du fond mettait une note plus vive. Les chaises étaient de sortes de coques de plastique d’un blanc clinique. et les lampes posées sur chaque table, (une tige d’acier et une boule de verre opale ) suggéraient plutôt une salle de repos d’un de ces établissements de thalassothérapie avec une clientèle qui rôde en peignoir éponge.

Une serveuse nous installa contre l’immense baie vitrée qui donnait sur un ravin forestier avec, au fond, le trait blanc d’un torrent. La table étant tout contre la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux.

La serveuse nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières, des piles de serviette , sortit enfin une minuscule boite vitrée de la poche de son tablier et remua ce boîtier. A suivre ses petits gestes et la manière dont elle inclinait avec précaution ce devait être un jeu avec des petites billes d’acier à placer dans des trous.Un de ses pieds se frottait sur l’autre et le décolleté dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de ses seins halés.

Roxane feuilleta les pages en faux parchemin de la carte. ,elle dit d’un ton un peu traînant :

-Je vais prendre un Martini blanc . Tu as fini de la reluquer ? tu veux que je me mette légèrement de côté pour que tu l’admires mieux?

-Pourquoi pas ?

Elle pivota.

La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.

Roxane lui demanda si il y avait des huîtres.

-Non, nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..

-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.

Je me suis demandé si Roxane plaisantait en affirmant qu’elle n’avait jamais goûté d’ huîtres car elle avait vécu au bord de la mer. J’imaginais soudain une enfance confite dans la religion ou l’avarice, des parents qui ne sortaient jamais au restaurant le dimanche, une soumission à une discipline familiale tyrannique avec interdiction de fruits de mer.

-Je prendrai le menu à 24 ,dit Roxane..

– Terrine ou salade folle ?

-Terrine..Et toi ? me demanda-t-elle..

-Pas d’entrée, je prends juste le cassoulet, spécialité de la maison.

-Et moi, en plat, la bavette pommes allumettes.

pour son Martini b lanc

Sous l’éclairage blafard j’avais de plus en plus l’impression que nous étions des curistes dans une station thermale en fin de saison.

-J’avais, j’ai envie d’huîtres !..

Elle reprit :

-ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes ?

Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable. Les mots me manquaient. Pourtant, les mots, c’était ma profession. Oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ?  J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.

-C’erst calme ici.

-Pardon ?

-Je dis que c’’est calme.

-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.Bois moins.

La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit le Madiran et le verre de Martini et rapporta un petit seau pour les glaçons.

Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.

Je balbutiais :

– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance si molle sur la langue

-Je te demande quel goût ça a .

-Oui,j’ai etendu.je ne sais pas.

J’ajoutai :

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.

La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait à nouveau avec le petit boîtier jaune.

-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen  ?Combien ?

-Cinq ans.

– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?

Je me resservis du Madiran. Il avait un goût de châtaigne.

-Avec ma sœur,enfants, dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans..

-Oh, vraiment ? Tu te fous de moi ?

-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été, dans la baie de Paimpol, en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe. C’est mon père qui tournait la mayonnaise.
– Tu es complètement torché.

-Non, juste un peu.

-Iui, je pense que tu a été franchement pathétique pendant tes années à la Fac de Lettres.

– J’ai étudié Virginia Woolf, Thomas Hardy, William Faulkner !!!

-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a. et toi ? Des annéees détudes et rien ?

-Je suis entièrement d’accord.
-T’es vraiment beurré. Arrête de remplir ton verre.

-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses ,dis-je C’est un problème philosophique capital, Roxane. Pendant des années des tas de philologues et de météorologues ont étudié le divorce, le fossé entre les choses et ce qu’on a trouvé pour les nommer. Enfin non pas les météorologues. Plutôt des linguistes.

-Les mots ?Quyels mots ?

-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps.

Je précisai :

-Les mots menacent parfois de ne pas nommer les choses.

-Pardon ?
-Et vice versa. C’est un problème caoityal. Même les phénoménologues se sont cassés les dents sur le problème.

L’orage montait dans le ravin, des nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière.

Je clignais des yeux pour voir au loin.

-On dirait un pont romain là bas. Y’a pas mal de potns rolmains dans la régions.

Roxane examinait la sauce dans son assiette.

-Ça donne à réfléchir.

-Quoi ?

-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Mais quelle éducation as tu reçu?

-C’est étrange le nombre de gens qui me posent cette question, ça m’inquiète un peu.

La climatisation se mit doucement en route et accompagna notre diner d’un léger chuintement comme si nous étions dans un TGV. La serveuse avait disparu. Une brume montait de l’abîme. Je dis :

.

-J’imagine que oui, ça a un goût,mais lequel ?

Je remplis mon verre .

– Je sais pas, désolé.tu entends l’orage ?

Le leger crépitement de la pluie se mit à chantonner sur la vitre de la baie.

Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane, mais je cessai , craignant qu’elle me demandât le goût des pommes allumettes.

Roxane sortit son paquet de Marlboro.

– Je vais fumer .Tu permets.
J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de fraise,puis commandai un cognac.. La pluie avait cessé. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes en forme de mitres d’évêque sur la desserte. Enfin la serveuse vint débarrasser.

-Ça a été ?

Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être ma toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma naissance. Puis un seul été : une large étendue de la mer d’un bleu léger avec une traînée scintillante le long d’un voilier. Des étés à n’en plus finir. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.

Elle inclina la et tête :

-Ça a été ?

-Merveilleux.

Je me levai et enfilai ma veste et terminai le Madiran.

-Ce n’est plus la saison des huîtres, me dit la serveuse. Vraiment désolé.
-Je suis entièrement d’accord avec vous.

Je sortis sur la grande terrasse ,le ballon de cognac à la main . La nuit gagnait le fond du vallon. L’air était froid comme il arrive en montagne. Roxane n’était pas là. Il restait une coupelle avec deux mégots. Des chaises longues étaient empilées contre des bouteilles de Butane.

Je tirai une chaise longue et m’étendis. La semi obscurité laissait encore distinguer un paysage de vignobles, une route, des pâturages, clôtures, champs avec leurs sillons bruns, et quelques lointaines lueurs qui devaient être des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel orageux , cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées me mit en joie.

Tu travailles sur Brecht

-Ce soir, tu travailles sur Brecht ?

-Oui Gabrielle.

Je me conseille souvent avant de dessiner :Il faut que ta journée soit utile, pleine, radieuse, chantante. Tu oublies ton divorce avec Marcia,mais le portable sonne d’Italie, c’est une amie traductrice qui me supplie d’ouvrir les yeux sur un monde saturé de belles femmes, bourré de créatures chatoyantes.

Je remercie du conseil puis vais boire un café.Le temps passe en pure perte depuis un moment.. Quelques libellules sont de minuscules flèches d’or dans le jardin … Elles traversent la nappe feuillue des saules. Mystère d’être là… vivant, caché, avec le sentiment que je suis dans le moment de la vie où chacun s’enfonce dans son propre dénuement, attaches desserrées. Voilier en dérive. J’observe la danse des moucherons. Ce qui s’épuise là-bas, sur les plages proches, volleyeurs et surfeurs, la marmaille et les ballons, les crocodiles gonflables qui sautillent entre des vagues trop vertes.. Des courants profonds, violets, traînent vers l’estuaire à midi. Une femme passe et emmène son secret.

Donc, tu travailles sur Brecht. Tu ouvres le bloc de papier. Odeur légèrement moisie de la pièce. Gabrielle, ta fille, va lire sous le cerisier et gratte l’écorce résineuse tombée sur la tôle de la table.

La maison de Svendborg

Tu déplies tes lunettes et tu pénètres dan la photographie de Brecht. 1934. Svendborg. Il vit dans une maison danoise à toit de chaume. Début de son exil. Un cliché montre une ferme à colombages avec des fenêtres à carreaux étroits. Une échelle de jardin est posée contre un mur pour atteindre une lucarne, des poiriers et des cerisiers. Les enfants de Brecht jouent aux osselets sur des marches de bois. Un vieux poêle rouille dans les pâquerettes…Tu retrouves la paix d’une longue pièce rustique avec une odeur de cire.. Le plafond laqué blanc, la table de ferme, si épaisse et cirée sur laquelle Brecht a posé une Bible de Luther ouverte au Deutéronome. Reliures rouge cuir de Hegel, traductions de poèmes chinois, classeurs de toile rugueux et effrangés qui contiennent des ébauches du « Cercle de craie caucasien… » Brecht est là. Il pose son cigarillo, sourire dédaigneux . Quand il touche une épaule ou les genoux de Ruth Berlau ,la douceur du poli d’une statue. C’est à travers le corps des femmes que les hommes mènent un combat perdu d’avance. Et pourtant sa présence joyeuse, énergique, le protège . Les heures de sa vie, dans le sablier, coulent alors plus lentement.. Quand il parle à Hélène Weigel, il a l’impression que c’est Ruth qui comprend ce qu’il dit.

Bertold Brecht et Ruth Berlau

Dans les branches du cerisier il surprend la généalogie possible de leurs futurs enfants,mais aussi tous les mensonges du vieux théâtre bourgeois qu’il combat.Ce qu’elle lui souffle de sa voix rauque dans son oreille….

Tu sors un fusain de la petite boite de carton grise ,tu poses une feuille blanche épaisse sur la table,la lampe de bureau en tôle, allumée, l’odeur d’étable venant du plancher, tu ajoutes un miroir et tu te dessines Brecht. Tu plaques tes cheveux courts,raides, vers l’avant, tu ajoutes une frange sur le front, tu gonfles un peu les joues, tu dessines deux plis qui donnent un d’amertume entre son nez et les coins de ta bouche. Tu relèves un peu la lèvre inférieure dans une légère moue dubitative,voilà tu y es presque, il terrien ,inconvenant, bien vivant, Ah oui,tu as oublié la toute petite moustache curieusement proche de celle d’Hitler. Enfin, tu esquisses sa chemisette kaki à col mou,qui semble venir d’un surplus de l’armée. Le bord supérieur de la monture métallique des lunettes ne cache pas les sourcils .Finalement il exhibe une tête ronde, un peu empâtée, le regard inquisiteur,il jette des éclairs sur monde.

Voilà. Dans ce portrait retouché on sent qu’il est attentif aux bruits nouveaux du monde, aux femmes légères, aux actions diaboliques de Faust. La maison danoise au toit de chaume de Svendborg le protège dans sa blancheur rustique.

Il écoute le fond du ciel : que du silence, un peu de brise, aucun ronronnement de bombardiers.Derrière la palissade , un jardin à l’abandon des herbes folles mouillées, quelques vaches qui broutent ,les pommiers rabougris en ligne, avec leurs branches couvertes de croûtes de lichen qui ressemblent à de la cendre, troncs inclinés avec des mouchetures d’or qu’on a envie de soulever avec l’ongle, taches d’un bleu doux eau -de-lessive sur le mur d’une grange. Il y a aussi la maigre végétation de pissenlits entre les dalles .Un chemin s’achève par une nappe d’eau argileuse que le vent fait frissonner. Sous les châssis vitrés étincellent des laitues , et quelques plantes grasses, aux feuilles larges, épaisses, exotiques, presque africaines.

Le seau à glace, le verre ballon sale empli d’eau de pluie, le cahier de notes qui jaunit sur la table.Je range le dessin dans un tiroir.

Je pense à mon frère Joachim, en poste au Vatican,dureté minérale du ciel bleu sur les dômes et toits terrasses à lauriers roses, lui et son, col romain et cette manière de parler de l’Ascension ou de l’Évangile selon Saint Marc comme s’il s’agissait de souvenirs personnels.

San Gregorio

… Rome… Les couloirs et leurs voûtes de cloître traversés en oblique de poussière lumineuse, les madones de plâtre, les chevelures noires à reflets bleus, les mères de famille décolletées, à épaules radieuses, que confesse mon frère. Je me souviens de toi, Joachim,tu es la partie cachée de mon chagrin familial . Je me souviens, souvent, nous étions endormis dans un bus qui nous ramenait de la périphérie de Rome… des roseaux… des barres de béton… des ruisseaux…, des terrains poussiéreux… des visages…Aujourd’hui tu es pris dans tes travaux administratifs dans ton service de la Propagation de la Foi . Tes recherches en bibliothèque, heures lentes proches du sommeil. Nous nous sommes quittés il y a si longtemps Piazza Navona.

Je t’écoute parler du Mal et du Bien avec tant de sûreté , de confiance et de brutalité que je t’envie. Le monde entier disparaîtra mais pas toi dans ta cellule fraîche derrière San Gregorio, La Ville Éternelle danse, blanche, dans la chaleur torride de l’été, un pays pur et minéral.

Le Manoir

Il faisait froid dans les pièces malgré les bûches que j’empilais dans la cheminée et les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans les miroirs sinon quelques lueurs mourantes . Le rouge des braises vers minuit.

Je somnolais souvent un livre sur le nez,parfois une horloge tintait, des pluies tambourinaient sur les hauts carreaux , des souris trottaient à l’étage supérieur. Puis le silence, ou le vent. Un bruit de moteur me faisait sursauter puis je retombais dans la torpeur de l’attente. Je feuilletais la Bible, je me réchauffais auprès des livres que j’aimais depuis mes années de pensionnait, ceux, en général, qui m’offraient une famille de substitution. Les Russes sont formidables dans ces cas-là ; notamment Tolstoï et son  » Guerre et paix » mais aussi Tchekhov. Sans cesse, ses personnages gâchent leur vie, pleurent, aiment, parlent de se brûler la cervelle. Ils ont des sentiments trop vastes pour leur cœur étroit…

Je me levais très tôt, et je trouvais que le ciel était plus puissant, étendu, plus vertical qu’ailleurs. Je prenais la grasse allée bordée de chênes pour chercher le courrier qui n’était que des séries de prospectus pour des hypermarchés, ou de l’outillage agricole. Depuis quelques mois des nouveaux bungalows s’étaient construits, alignés en pleine boue le long des champs et ils me donnaient l’impression que l’humanité  s’était mise en rang pour faire le vide sur les générations passées. Je me promenais dans la brume matinale ,mon visage trop blanc .Deux chats efflanqués m’attendaient derrière un carreau. Etrange impression de vide dans ces pièces qui avaient connu une indéniable splendeur .une odeur de cendres flottait dans l’escalier. Les placards vides, les cintres suspendus, les supports chromés dépouillés de leur serviette-éponge, les casseroles et poêles poussiéreuses me chantonnaient la chanson de l’absence. Je me faisais des reproches qui fondaient après deux verres de vin blanc. Les lits du premier, avec leurs affaissements, leurs creux, dans des chambres ténébreuses, me parlaient de l’énigme de deux corps qui s ‘entre-dévoraient l’un l’autre pour finir dans un tourbillon de cendres ou la naissance d’un embryon. Le soir la faible lueur qui tombait des volets fendillés donnait une impression d’évoluer dans un musée du Temps Gelé.. J’en étais le gardien… La perspective des journées vides entre les arcades et la cour nue où sautillaient des corneilles ne me désolait pas. Le ciel apparaissait avec une étonnante noblesse entre deux déchirures de nuages, dont la force résidait dans la ressemblance avec ces éclaircies que je percevais dans certaines sonates de Beethoven, ce vieil ami qui marmonnait prés de moi grâce au clavier d’Yves Nat. Enregistrements crachotés de ce ce Temps énigmatique qui se développait sans évocations réductrices ou blasphématoires . Dans l’étroite cuisine avec son tapis de mouches mortes dans les placards, je contemplais un brin de lilas desséché dans un pot de moutarde Amora, et dans l’évier ce cloaque d’eau graisseuse avec dedans des poêles encroûtées. L’eau ne formait jamais aucune ride et c’était comme un paysage côtier que personne jamais n’habite. Des morceaux de savon devenus transparents reposaient sur une étagère couverte d’un morceau de toile cirée imitant un tissu écossais .Les sporadiques rafales de la nuit secouaient le châssis des fenêtres privées de mastic. J’entendais les rires des filles, la voix de Jason : qu’ils aillent tous se faire foutre !!!…Y comprennent même pas que pour se suicider faut encore se sentir un peu vivant ! Quelle bande de C… !!

Je revoyais toutes ces chambres avec des losanges colorés en verre dépoli, et sur les commodes des batteries de fioles et des piles de boites de médicaments qui attiraient de minuscules araignées . Je ne sais quel voisin me parla d’une interminable agonie de cette comtesse Mordreuc qui jardinait l’été entourée de nuées d’ éphémères.

Toute l’agitation d’un monde disparu de menuets de pendules, de blancs décolletés, de sucriers en Saxe, de phrases railleuses, , de formes anciennes, d’amours, de fragments de paysages écaillés, apparaissait dans un calendrier entre deux guerres ou se dessinaient ces filles appétissantes de la campagne sur une route déserte, ou des servantes poursuivies par des bourgeois apoplectiques . Je cochais les jours de janvier 1933 d’un vieux calendrier en ne songeant même pas à un quelconque décalage chronologique car je n’avais aucun témoin pour me lancer une remarque. Ma haute chambre aux fauteuils et meubles éparpillés ne semblait avoir aucun centre. Jason, Morel, leurs proches se réduisaient à un univers de marionnettes qui se levaient, se lavaient , travaillaient ,mangeaient, copulaient et s’enterraient en rigolant dans les flux des villes où le travail n’était qu’une suite d’innombrables petits sabotages.

J’essayais de me garder d’une idéalisation saugrenue de notre passé ou d’une diabolisation qui consistait à tout noyer dans une grisaille de maussaderie. Mais si ! le Manoir avait été un refuge d’harmonie! une utopie heureuse! Mais si ! il y avait eu la forêt ! les vents clairs ! les cris d’enfants ! les heures ardentes ! les soirées d’hiver ! les flambées ! et Béa, cuisses écartée , et ses recueillements érotiques sur la terrasse du premier..

Je me souvenais, je me souviens : débouchez le cidre venez les enfants ! Je me souviens du soir où Jason avait déclaré que nous n’avions jamais « rien foutu ». Nous n’avions été ni lâches, ni courageux comme nos pères, nous n’avions pas été envoyés en Algérie comme la génération immédiatement précédente ; nous avons poussé des caddies dans les hypermarchés… et nous avions regardé les croyants, les catholiques et les communistes comme des attardés, des résidus d’un autre siècle… Nous avions eu notre révolution, elle était sexuelle, situationniste… bla-bla… simplement, nos cœurs se sentaient délivrés, mais délivrés de quoi ? Nous vivions à l’abri de la Grande Histoire, dans une petite caverne de Platon sympa, avec des jeunes filles délurées qui se roulaient des joints à la file, des filles qui nous taillaient des pipes comme si elles étaient des groupies de rock-star… ou bien qui relevaient leurs jupes dans un couloir… Entre deux portes… et nous distrayaient avec leurs criques rauques . Nos jeans ressemblaient à des pagnes troués

La Cité d’Aleth

Enfin, un matin de Mai ,je sortis du brouillard comme si j’avais enterré les cadavres de me amis derrière les arcades de la cour nue Je restai hébété en découvrant le port de Saint Malo. ses bassins, les têtes immobiles à l’envers dans l’eau, les toiles neuves semblables à un Cézanne, les bras caramel si fluides des lycéennes, le teuf teuf d’une navette fluviale, les lunettes de soleil enchevêtrées sur une table de bistrot. Je me rendis à la cité d’Aleth. Je traversai les couches d’air saturées d’odeurs résineuses. Le grondement régulier des vagues sur les rochers renaissait comme par miracle. Craquement des pies qui sautillaient parmi des branches mortes, quelque chose de gai, de frêle et de récréatif dans l’air –ce délicat sautillement mécanique d’oiseaux- alors qu’un énorme vent du large brassait trop de lumière vers Dinard, dans ce ciel débarrassé de nuages.

Un vieux couple marchait péniblement pénétrait dans un réseau d’ombres fines Cette cohue… Ce bonheur… Ce vent frais… Ces jeunes couples éclatants, ces tablées familiales devant des plateaux d’huîtres… J’avais le vertige… J’étais sauvé .

Jason

Maintenant, retiré, vieux, Jason parle aux montagnes des Pyrénées…Le soir devant un verre de whisky il s’étire , observe la chute du soleil, les nuages qui se défont, il passe d’une pièce vide à l’autre, toutes dégagent une odeur de vieux parquets, de cendres, de bois brûlé. La nuit il entend craquer les pins. Il est dans l’ascèse du silence pour mieux oublier les autres, nous. Sa jeunesse se décolore avec lenteur dans son verre. Ses amis, ce sont des chemins perdus, des affaires cotonneuses, des éléments de rêve qu’aucun commentateur nocturne n’accompagne pendant la gueule de bois du réveil, simplement des valises abandonnées dans un train. Instants mal tracés, résidus comme une cargaison qui tombe doucement dans l’eau, et nous toujours nous, à peine entrevus sur un banc : Jason confond nos visages et celui de nos enfants dans le crépuscule épais de l’alcool . Son passé est un creux d’où ne brille qu’un village de boue séché au bord du désert, des maisons inhabitées avec une nounou aux yeux étirés par le kohl et un fou qui hurle sur une place blanche et poudreuse face au cimetière.

De ces soirées il ne reste qu’une partie des ping-pong avec des brindilles sur la table, dans un jardin de Sorèze où nous étions réunis pour la dernière fois . Le ciel miraculeusement bleu et lumineux au dessus du magnolia , tandis que la sœur de Valmy recherchait dans la proche montagne forestière, apaisée , flottante, le souvenir d’ une nuit charnelle d’une admirable douceur, et dont le miracle ne s’était jamais reproduit. Elle s’installait devant le canal du Midi, elle était restée inerte entre des flaques tiédies par le soleil. Elle semblait dévorée par l’attente et le silence de l’eau trop verte , elle nous inquiétait. Elle ressemblait à Virginia Woolf dans les longs plis snobs d’une robe qui laissait découvert ses bras nus avec des petites égratignures..

Nous nous nous demandions tous si elle avait vraiment vécu cette nuit incomparable dont elle nous bassinait .Son délire s’accordait bien à ce jardin pierreux, avec des murets qui semblaient respirer dans le mouvement des lézards.

La nuit venait : nos visages s’enfonçaient dans la pénombre, on entendait un curieux bruit de barrage. Les effets conjugués de la fatigue alcoolique et de la mémoire nous laissait éparpillés , démunis, soulagés, au fond, d’être éloignés du centre bruyant des villes. Un soir nous fûmes fascinés par le spectacle de la nouvelle fiancée de Morel, celle qui se cachait souvent au fond du jardin, méprisant nos conversations  d’intellos ; elle avait posé et branché un électrophone sur le rebord de la fenêtre, avait choisi le Boléro de Ravel parmi les disques entassés sur le vieux meuble. Lorsque la musique commença elle s’enroba d’un châle, Elle cambra les reins, découvrit une épaule grasse magnifique puis dégagea les plis de sa robe pour offrir une de ses cuisses. Elle monta l’escalier de pierre en claquant nerveusement des talons . Je pensais à cette profusion d’os d’un corps qui danse. Orgueilleux défi à notre assemblée qu’elle ne comprenait pas ? Trop bourgeoise  pour cette militante communiste? Allez savoir.. On ne la revit pas de la soirée. Un étrange espace s’ouvrait entre les fenêtres de nos chambres. Je me penchais un peu à cause des ombres sur les visages car je voulais photographier notre groupe autour du magnolia. La hauteur de la maison rayonnait des tiédeurs de l’été. J’étais triste.

Nous savions que nous étions tous dans la meilleure parenthèse de nos vies à ce moment là.

Le canal du Midi

Il a toujours eu des revanches à prendre car, en quelques semaines, la vie de Jason est partie à la dérive. Dans un premier temps, son producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien qu’il rêvait d’achever est resté en fragments, quelques boites en fer sur un coin de cheminée de marbre . Je me souviens, du studio dans le XV° arrondissement, près des anciens abattoirs. Il sentait le hasch. Jason m’avait montré des bouts de son film. Il avait sélectionné les meilleures images du chef opérateur Gunnar Fisher :la splendeur de l’été suédois, les îles, la mer qui scintille, les orages qui montent, les visages lavés, nus de Bibi Andersson et le modelé souriant des lèvres d’Ingrid Thulin.

Jason s’était rendu à Gotland dans une fuite fiévreuse à travers l’Europe, à suivre les trajectoires monotones des autoroutes. Puis le bac. La baltique. Gotland. L’île minérale. Ciel noir. Hautes herbes, la mer comme une lueur qui s’éteint. Et dans le rectangle du pare-brise taché de pluie, la maison de Bergman comme un mauvais rêve. Rien. Personne. La pluie qui crépite. Visages fermés des paysans. Le retour interminable avec les arrêts dans les stations service allemandes à boire des mauvais cafés. La fatigue.

Ingmar Bergman (1918-2007) ici sur une plage de l’ile Faro en décembre 1971

Pendant c e temps Stella était partie avec un spécialiste de la structure génétique. Une liaison courte semée de bouderies dans une maison glaciale.. Béa, après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’était mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle m’avait écrit de l’île de Suomenlina, en Finlande. Tout le monde foutait le camp plein Nord.

Que d’esprits meurtris, aiguisé , désolés quelques mois plus tard, après cet été brûlant du Tarn qui s’éloigne.

Je revins doucement sous un ciel de plomb le long des routes bocagères qui mènent de Combourg à Dinan parmi des champs qui gardent une drôle de couleur métallique et des vergers touffus . Herbes, vagues, bêtes, collines, haies, maisonnettes, carrefours avec crucifix s’engloutissent dans le rétroviseur…La musique du Temps revient, constante comme la succession des champs dans le bocage.

… J’arrêtais souvent l’Alfa devant la mer, vers Saint-Jacut… Il y avait des nappes de mercure… La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage dans le flou des brosses… j’essayais de récupérer le terrain conquis de nos souvenirs en commun, mais je ne gagnais rien en étendue, en précision, en émotion, tout semblait en retrait, resté en suspens comme un terrain à vendre convoité ,mais qu’un autre achète dans un éclat de rire. Les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises… Ce crépitement sourd des brosses dans le bas des tôles , je l’entends encore…

Querlin

Ce texte est la suite d’un autre texte précédent, « mes amis » .

Ce soir, le courant est fort dans la baie, marée coefficient 98 et je me dis : le temps, le temps, le temps !… cette eau grise qui coule, elle coule sur mes amis. Je revois Querlin ,massif comme un rugbyman, qui fumait dans le noir, sur la digue de Courseulles. Querlin le rocardien, qui parlait si peu. Il achevait comme moi sa licence de Lettres. Le dimanche, l’été, nous allions à vélo le long du canal de Caen à la mer. Il y avait des filles qui se baignaient et s’éclaboussaient.

Comme moi, il préparait l’examen pour entrer à l’IDHEC. Mais deux mois après la signature des accords d’Évian, on lui avait appris par téléphone que sa mère avait disparu de sa villa de Sétif. . Il n’avait rien dit, il s’était absenté en laissant une partie de ses disques de jazz chez moi.

Un soir dans un petit bistrot de Ouistreham, devant une tranche de gigot flageolets , il m’avait parlé brièvement de sa jeunesse en Algérie. Le Sahara qu’il aimait, le ciel bleu minéral, le silence qui bourdonne, .

Puis ce fut le début l’été. J’étais serveur dans un petit restaurant d’Houlgate. »Les Acacias » face à la mer. Je m’ennuyais à servir des portos et des Martinis à des femmes seules qui s’ennuyaient en semaine.

Début août Querlin n’était toujours pas revenu.Je m’inquiétais.

Je me rendis dans cette haute maison à colombages où il habitait. Je retrouvai la clé cachée en haut d’une poutre, dans le couloir. Je pénétrai dans l’unique grande pièce sous le toit, elle sentait le renfermé et le linge sale. J’avais longuement feuilleté carnets, cahiers, feuilles volantes. Petits croquis ,fusains ,aquarelles de peupliers ,champs nus ou dunes au bord de la mer, vaches avec pattes dans l’eau. Baigneuses allongées sur l’herbe, se séchant le long du canal.  Sur la table à tréteaux constituée d’une vieille porte il restait un bol d’eau avec des pinceaux, une bouteille de Sauternes débouchée avec un fond de vin couleur d’urine, des cartes postales anciennes sépia avec des timbres décolorés qui représentaient une semeuse avec un bonnet phrygien . Toutes venaient de Sétif. On voyait des arabes en djellaba accroupis contre un mur blanc, avec l’ombre des palmiers. Un long bâtiment genre caserne et deux femmes en robes longues d’été et ombrelles. Sur une autre carte c’était une sorte de danseuse espagnole à talons hauts et long châle, la croupe provocante, et les bras levés, fluides, qui formaient comme les anses d’une amphore. Je me souviens, la vaisselle était restée dans l’eau trouble de l’évier en inox.

Puis, fin août un lundi,-c’était mon jour de congé- je fus appelé par une vendeuse de la librairie Sébire que nous avions courtisé tous les deux . Elle m’apprit que Querlin s’était jeté par la fenêtre de sa mansarde, la nuit précédente .On avait trouvé son corps sur le trottoir tôt le matin dans un impeccable costume gris bien repassé. .

Je quittai la salle du petit déjeuner pour regagner Caen. Le centre ville était vide. Un ciel haut sans nuage. La demeure à colombages semblait d à l’abandon. .

Sur le trottoir, simplement de la sciure à l’endroit de sa chute.

De l’autre côté du boulevard un couple de touristes anglais photographiait les remparts du château de Guillaume le conquérant et me demanda de les prendre en photo. Surf les grandes pelouses en pente des tourniquets arroseurs cliquetaient et laissaient dans l’air un arc en ciel de bruine. J’entends encore le cliquetis monotone et le remerciement des anglais dans un français ânonnant.

Que s’était-il passé ? J’ai essayé de reconstituer. D’après ce que je sais aujourd’hui , un mystérieux capitaine du 2ème RIMA avait retrouvé le corps de la mère de Querlin mutilée dans un charnier sur les hauteurs d’Alger. Il avait prévenu le fils .

J’imagine. Il s’envole seul pour Alger. La mer, des voitures brûlées, puis la longue route pour Sétif, enfin une villa aux murs blancs et un immense jardin. Le corps de sa mère à la morgue, nu sur une table d’autopsie, le dallage, les membres bleuis.

Il s’est penché sur elle : le front,les yeux clos, le baiser sur les mains , l’air tiède qui flotte. Les paperasses à remplir.Il a enveloppé le corps dans un drap puis un autre drap.. Il a emporté sa mère dans un cimetière près de Sétif et l’a enterré. Je vois tout : le muret de pierres , le soleil qui tape, la prière, les herbes sèches. Il voit des femmes algériennes au loin.Un berger.

Il revient à Caen. Après une nuit d’insomnie il monte sur le bord de la fenêtre. La main fébrile pour ouvrir la fenêtre .La chute.

Nous étions quatre à ton enterrement.

Virginia Woolf: « Nous tous, des spectres en errance ».

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. »Nous tous, écrit-elle, des spectres en errance ».

Le roman fut commencé en 1938, Woolf rédigea une centaine de pages qui en furent la matrice alors qu’elle travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.Et on comprend que le sentiment d’absence et de vide marque les deux œuvres.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en 40, dans une ambiance d’immense anxiété alors que la France s’effondre devant l’armée allemande et que la population française fuit sur les routes, mitraillée par les Stukas. La possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies est dans toutes les têtes et terrorise Virginia . Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction due à Josiane Paccaud-Huguet.

Ce roman est vraiment un sommet de son art. Perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? D’abord des silhouettes et des voix entremêlées bien qu’elles soient caractérisées socialement avec finesse. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers, jalousies, flirts, intermittences du cœur, commérages, etc. ..Comme des vagues qui rythment les pages . Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelacé dans le même flux les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets ,et de déroutantes s arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu , exorcisme, rêves de nuit prolongés le jour, supplications ,fantasmes, tout un remue- ménage affectif . Chacun se dérobe au voisin (tout en voulant parfois se confesser), dans ses allées venues. Il y a toujours chez Woolf une imagerie étincelante au plein soleil, un bain paradisiaque irisé qui cache des soleils noirs de mélancolie.

L’oeuvre entière propose le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Mais cette porcelaine devient soudain un terrain archéologique, des tessons sortis dont on ne sait quelle époque disparue et au final, sans doute affleure une quête mystique. Il y a un pessimisme impitoyable dans la galaxie lumineuse woolfienne. Présentée comme un royaume de la transparence fragile- toujours, la porcelaine- l’œuvre filtre dans le chatoiement un sentiment de disparition et de mort totale de l’espèce. Tout ceci se structure avec l’assistance de quelques villageois en bonne santé. La toile de fonds historique (l’Angleterre coincée entre deux guerres) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité ou leurs désirs de copulation.. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux (ils sont comme les augures romains), ,la nature, les vitraux et les étoiles, les nuages, beaucoup les nuage: voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines sur une place de village.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine. Beaucoup de paysans qui s’amusent à se déguiser.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.



. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goûte une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.On n ‘est pas loin du thème central du « Guépard » de Lampedusa. Une classe sociale se sent finie et remplacée.
On joue à se maquiller en rois et reines,on répète maladroitement le texte dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été à la campagne , sera brûlé comme une simple feuille de journal dans un barbecue ou une photo ratée déchiquetée en petits morceaux.
Avec cette prose, s’élève « une supplication muette » pour reprendre les mots de l’auteure .Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnaît cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »

Le paradoxe de Woolf, sa totale originalité c’est que l’ irruption traumatique de la grande Histoire, ( la possible invasion de l’Angleterre par Hitler ) s’élabore , se construit, avec des métamorphoses et des métaphores burlesques. Au ravissement des spectateurs se superpose un vide, une angoisse, une béance. Une des plus belles réussites est ce mélange entre un art qui nous protège du néant et du vide et une souterraine certitude que soudain, tout éclate et crève le joli décor peint de l’Art. Tout devient inaudible et inutile.

Dans la page 117 de l’édition Pléiade (excellente édition sous la direction de Jacques Aubert,à signaler, avec abondance de notes que j’utilise largement ) un des points culminants du texte se joue lorsque soudain, il y a un trou,un moment de silence déconcertant,incongru, inattendu dans cet spectacle d’amateurs« car la scène était vide;mais il fallait soutenir l’émotion ; la seule chose qui pouvait soutenir l’émotion était le chant ; et les paroles étaient inaudibles..(..) Puis la scène fut vide.Miss La Trobe restait appuyée contre l’arbre paralysée.Son pouvoir l’avait abandonnée. La sueur perlait sur son front. l’illusion avait échoué. »C’est la mort,murmura-t-elle,la mort. »

La romancière introduit alors un troupeau de vaches. Elles meuglent soudain derrière le décor. « L’une après l’autre,les vaches lancèrent le même mugissement plaintif.Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille du présent. La contagion frappa tout le troupeau.frappant leurs flancs de leur queues cinglantes qui s’élargissaient comme des pique feux, elles relevaient et plongeaient la tête,mugissaient comme si l’Éros les avait piquées de sa flèche et les avait rendues furieuses.Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion . » Les ruptures de ton sont aujourd’hui lieux comprises par la critique. Notamment les passages brusques de l’Art au Réel, l’imbrication bouffonne entre classes populaires et classes bourgeoises, et surtout les scènes burlesques coupées par l’angoisse intime, ces déchirures à l’ intérieur du texte et qui le rendent si attachant et proche. On voit que les artistes professionnels s’opposent aux amateurs rigolards, les humains surexcités deviennent dérisoires face à la nature indifférente, sans compter les déphasages et décrochages ente l’Intime subjectif et le Réalisme plus ou moins épique.Chez Woolf, les instants fugitifs renvoient souvent à des vérités immémoriales, comme si, dans les nuages apparaissaient des figures disparues, des dieux cachés, des héros de légende. Au bord du ravin, Woolf manipule différents types de Comique. de l’ humour cérébral à l’humour noir,de la fantaisie rabelaisienne débridée à la farce champêtre.Un souterrain récit Épique s’orne de minuscules tragédies privées.Sans cesse la prose, son suivi, disjoncte,se réfracte, se disloque et se reprend.La guerre toute proche en France crève le décor du spectacle amateur. Le flux d’écriture inclut des contraires.

C’est une symphonie avec discordances.Une musique atonale.

Virginia Woolf capte des instants volatiles: d’un côté les secondes d’une journée; et d’un autre côté, elle fait allusion aux fumées lointaines et âcres des siècles passés et de leurs innombrables tragédies . Elle mêle la plaque photographique d’un été 39 et la tapisserie de Bayeux.

Oui, Woolf est allée très loin dans les sa recherche de rythmes, et ces canevas de vies effilochées . Il faudra encore du temps pour que les lecteurs de notre génération, et des suivantes, apprennent à apprécier ce qu’elle a défriché.

Mes amis

La nuit bouge de passé, dans le passé, c’est comme une latte de fer qui tape sur le volet de bois. Chuchotements, frissons, déploiement, néant, ombres. Encore jeunes, ils me poussent vers la mer, sans maillot, chaque matin, tous dévoués, excessifs, rigolards, impossible de les arrêter, surtout Valmy et Morales. Ils se promènent même sur les cheminées des villas de Dinard le dimanche matin  pile poil à l’heure de la messe. La nuit n’arrive pas à passer le dernier boulevard de la ville et sa station-service qui rouille. Tous restent là à cloper, à comploter, à essayer de se retenir de rire en me voyant vieillir.

De ma rotonde, je les vois juxtaposés, images décalées dévalant je ne sais quelle pente d’Etna. Je les retrouve sous un store, bien à l’ombre, heureux apaisés, dans un petit village du Tarn. Ils sont plongés dans leurs pensées d’avant, avec tout ce qui les empêchait de jouir, oppositions, hésitations, dénis, toujours calmes et recueillis. Leur retenue :Intacte. Solides. Généreux . Tranquilles. Contre moi, Ils ne quittent jamais un journal du coin sans me prendre à témoin de je ne sais quoi. Tous se juxtaposent, s’empilent, avec leurs petites phrases marrantes, idiotes, comme un rituel, tous accoudés au bar devant des affiches de corrida du siècle dernier, décolorées . Ils sont là prés de moi sans y être tout à fait, au bord d’un canal, prêts à m’aider quand même.

Alors je retourne à la cuisine me faire un café italien, bien indécis face à cette exceptionnelle présence d’eux tous réunis, les uns sur le pont, d‘autres en bas. Je me doute bien que Valmy se cache avec une fille à grosses lèvres, peut-être cette inconnue de Sorèze qui avait une frange qui lui cachait une partie du front et vivait chez un charpentier. Je cherche son prénom.

Ils font pivoter le tourniquet à cartes postales à Albi , et choisissent la carte avec une grenouille qui fait une blague.

Aucune de leurs phrases ne se renouvelle , la journée se désolidifie, on entre en groupe dans une brasserie de Castres et tous les clients deviennent raides et moches comme les portes des toilettes.

La mer vient me chercher sous le balcon puis me laisse, puis me reprend. Plénitude, silence, les pétroliers attendent au loin. Ma porte est ouverte, avec un morceau de carton qui forme une cale.

Navire-silence. Espace immense ce soir sous les pins. Odeurs profondes du tilleul. Légère poussée du vent, poussières.

De vague en vague, je retourne là-bas, mes enfants en chœur me demandent une chaise-longue ,un fauteuil d’osier,puis exigent le retour des mes amis disparus : Coudray, Monclair, Bas rouge, Valmy,Moraves,Köhler, tous retenus ailleurs comme tout le monde, ils sont tous abrités sous une voûte romane, pleine d’ombres, à l’abri de la pluie, tous instables, épuisants,énervés, abstraits,chiants à ne pas écouter , en train d’essayer je ne sais quoi, une paire d’ espadrilles, un bout de papier peint, un futon, une serviette éponge, la fermière d’en face .

Maintenant, devenus bien humides, ils vont traverser les siècles, éternels vacanciers.je m aperçois que je prends des notes à leur place dans une sorte de miniaturisation mentale dégoûtante alors qu’ils ont toujours réparé mes roues de vélo. Je les vois encore, hésitants à me piquer une cigarette, à la sortie du cinéma Lux à Caen, tous emplis de mauvaise foi pour détester jean-Luc Godard. Et l’autre qui renonce à un croissant beurre devant son bol, alors qu’on lui jette déjà en pleine figure une pelle de terreau. Valmy reste démesurément indécis, courtois, souriant, languide, avec son pouvoir illimité de raconter ses rêves de la nuit pour les prolonger et les enrichir en pleine matinée, dans une rue de Bruxelles avec ses innombrables cheminées et ses bijouteries. A midi pile,ses réflexions devenaient si immenses, cyclopéennes, qu’il n’en disait plus rien. Depuis quelques temps, il se présente à moi, à la caisse, sans son ticket, sans s’occuper de rien, il se répand comme une tasse de café se répand dans la soucoupe et s’étale sur le papier cloqué trop blanc du restaurant.

Proust est un foutu menteur avec sa madeleine et ses subtiles traits nuancés lilas fanés pour voir l’avenir dans le passé.

Donc mes amis re-recommencent , ils se re-re-reprennent,et m’éveillent à un mal inconnu, kermesse inepte comme s’ils m’habitaient de quelque chose que je ne veux surtout pas connaître. Ils me font les poches après le dîner en terrasse , ils me volent ma soirée quand je plie mon pantalon sur le dossier du fauteuil, ils me manquent , ceux qui justement ne m’avaient jamais manqué.Quand je regarde la mer au large,c’est comme au cinéma, ils sont tous cette vague qui blanchit, ils m’apportent leurs souvenirs de vacances en Castille , quand Köhler avait changé de femme pour une encore plus brune, encore plus extasiante dans des robes étroites jaune canari

Pentes de L’Etna

Et le chœur des femmes qui officie là-bas, sur une barque pendant que les hommes préparent l’agneau grillé, les piments, verres entrechoqués et assiettes. La nuit est sourde, l’univers de l’été bégaie, bégaie, bégaie à n’en plus finir… Je suis de nouveau sur la plage. Au large, les catamarans culbutent les vagues qui blanchissent .Je regarde une beauté créole sidérante .

Ensauvagé

Envie subite d’ensauvagement. Prendre n’importe quelle route de campagne qui mène à un sentier pour fuir ce monde qui a soif de désastres. La fugue se termine par une carrière au fond de laquelle repose une eau brunâtre.

Je reprends la route vers la côte. Le calme de la terre et des collines, l’antique et douloureuse paix des champs et ses vaches brunes , la certitude que cela ne nous appartient pas , une prière monte comme une pitié .

Les abords des villes n’imprime plus rien,ni dans les aires de circulation ni dans les visages.Les jardins,les fontaines, les cours ombragées à tilleuls ont disparu.La multiplicité des piétons en mouvement ressemble à un mouvement brownien devenu fou qui ensevelit des générations précédentes avant leur mort..Les grandes perspectives architecturales sont ouvertes au vent, au vide des chantiers ..Le passage d’un train qui sort de la nuit traverse la campagne reste plus vrai:il rassemble les couleurs des champs posées presque par hasard.

Les grandes haies à noisetiers que hante la subite chaleur du plein été, reviennent. Les chants des alouettes retrouvé, lui aussi, au fond des feuillages, comme sortis d’ un grenier. Des disparus grimacent , tout hante, tout est signe de vie et d’espérances. Incapable d’avancer, de marcher, que des questions le long des chemins de sable qui gagnent les dunes et la mer.. Ma mère m’aidait à traverser la rue quand j’avais les membres grêles et que je m’écorchais les genoux et les coudes. Elle m’avait donné une âme dont je ne profite plus. Elle me soulevait, moi et mon vélo et je me perdais dans les feuilles de salades fraîches et l’herbe aux lapins. Un soir, elle prit peur, elle resta bras immobiles, allongée sur le divan du salon, fut persuadée qu’un malheur nous poursuivait car depuis la fin de la guerre , on lui avait arraché ,disait elle, les couleurs de son cerveau, l’eau du bain était une masse de têtes qui bougeaient et clignaient de l’œil en se moquant d’elle…Quand on venait, ma sœur et moi, la visiter au Bon Sauveur, le dimanche après midi elle priait en douce pour que nous ne revenions jamais. Elle tournait ses bras dans tous les sens et voulait se clouer les doigts au lavabo.

Sans aucune preuve,nous sommes devenus sa famille indigne.

Depuis, je sillonne le département du Calvados , soulevé par les vagues trop vertes,par l’air chaud d’un ciel trop noir.Je vois,sur les digues de Cabourg ou de Houlgate, des gens tristes, raides, empesés, puritains, mélancoliques, hargneux, chaussures impeccablement cirées, tandis que les formes des nuages dans le ciel jouent à saute-mouton et forment des dessins gais avant l’orage. Sous les parasols, s’échangent d’aimables réponses mécaniques aux amertumes, ce qui pousse à commander une Pelforth puis à écrire au stylo plume épaisse sur du papier Japon pour devenir absolument quelconque.

Temps de Pâques dans l’abandon et l’ inachèvement et le provisoire . La vie des saints dans leurs niches de pierre s’assoupit dans les ombres verticales de Saint-Étienne, l’abbaye aux Hommes .Personne n’attend plus la Résurrection, et dans ma lointaine mémoire un TGV file et traverse un pont sur la Garonne dans une immense clarté car je rejoins ma fille encore toute petite . Oui, tu es là dans une sorte de paix absolue des collines, le sentier s’arrête avec du sable, des barbelés, la béatitude . Une seule et lourde odeur de pré fauché , la paille sèche et brunit dans cette lumière qui inonde le paysage océanique, la journée splendide est là, le ciel haut et clair, des vagues partout à perte de vue.

Peinture d’Anna Eva Bergman

« L’inconnue d’Arras » de Salacrou, un huis clos pré-sartrien

 « L’Inconnue d’Arras » est une intéressante machine de théâtre en trois actes d’Armand Salacrou.

Elle fut représentée pour la première fois à la Comédie des Champs-Élysées le 22 novembre 1935 et publiée l’année suivante.
Elle s’ouvre sur l’agonie d’un homme, Ulysse,35 ans .Il vient de se suicider après avoir appris que sa femme Yolande, le trompe avec son meilleur ami, Maxime.

Les trois actes de la pièce sont censés durer entre la première seconde du coup de revolver et la dernière seconde de son agonie ,ce mince intervalle entre le coup de feu et la mort réelle, au cours duquel -prétend-on- chacun revoit défiler les moments de sa vie en accéléré.

De fait, la pièce n’est qu’un long flash-back au cours duquel le film de sa vie se déroule. Sous l’œil de son majordome Nicolas, Ulysse est donc assailli -il n’y a pas d’autres mot- par une foule de personnages qui l’ont connu depuis sa toute petite enfance. Il revoit ainsi son père, son grand père (mort à vingt huit ans pendant la guerre de 70) , un proviseur, un mendiant, un garçon de café.il y a surtout les trois femmes qu’il a aimées avant de rencontrer celle qui deviendra sa femme, Yolande «  la garce« tant détestée, et cette inconnue d’Arras si mystérieuse.

La pièce est curieuse et intrigante à plus d’un titre .D’abord c’est une des toutes premières pièces à ne reposer que sur un flash-back, originalité que revendique l’auteur. Mais surtout, elle commence sur un ton mi-boulevardier ,mi comique, mi pathétique mélo avec ce coup de revolver sur scène, mêlant aussitôt des hurlements, une chanson, un cri d’amour de l’épouse ,contesté violemment par le majordome qui dans un même élan déclare qu’Ulysse s’est tué à cause de l’infidélité de cette » garce » d’épouse. Il dénonce la tartufferie du faux chagrin de cette Yolande qui, selon lui, se réjouit, au fond ,de cette mort qui la libère du lien conjugal.

Ce majordome, sorte de meneur de jeu de la pièce ,va commenter chaque rencontre avec des personnages de l’existence abolie d’Ulysse. Il le fera avec un mélange de détachement, de lucidité narquoise , d’intérêt sadique, comme s’il était un peu le crieur de vérités face aux mensonges ou illusions dont se bercent des personnages . Le défilé des membres de la famille et le cortège de femmes plus ou moins bien aimées , vont dissiper les confortables illusions sur lesquelles la vie d’Ulysse reposait.

Le ton boulevardier du début va progressivement céder la place au tragique des vérités dévoilées par le passage dans l’Au delà.

Armand Salacrou, photo Harcourt

S’ouvre alors une série de malentendus (mais parfois aussi des tendresses) entre les personnages du passé et Ulysse qui revoit défiler le film de sa vie. avec stupeur. A cet égard parmi les malentendus un des plus vifs est le conflit qui a lieu entre le personnage de Maxime, 37 ans, ami d’Ulysse, confronté au Maxime de 20 ans. Cette confrontation de chaque être entre ses idéaux de jeunesse et ses douteux compromis avec la maturité est un des aspects réussis de la pièce. Anouilh s’en souviendra. Cela annonce aussi dans une certaine mesure, la célèbre mauvaise foi sartrienne qu’on retrouvera dans le « Huis clos » de Sartre, neuf ans plus tard.

En traversant la vitre de la Mort ,Ulysse, découvre combien sa vie fut un tissu d’illusions et de faux-semblants, un sommeil sur l’oreiller de douceâtres certitudes du conformisme petit-bourgeois. Il y a parfois du ton grinçant à la Henri Jeanson dans ce Salacrou. Les souvenirs et les personnages affluent en foule(angoissante pour Ulysse car chacun vient avec ses récriminations) . Une vie entière apparait sous un nouveau demi jour curieux :succession d’ éléments peu fiables, dérisoires, qui mine définitivement toute idée de vérité stable. Il en résulte, parfois, une sorte d’impression de damnation mi bouffonne mi amère irrémédiable.

Des scènes brèves tourbillonnent de telle manière que le centre de gravité d’une existence se réduit à une illusion sur soi-même et des malentendus avec les autres. Mais heureusement, rien n’est monotone dans ce saut vers la mort. Le plus émouvant vient sans doute que dans ce déballage cruel , surgissent des bouffées de tendresse , des aveux de fidélité pour un vieux souvenir(un chat, un soir de neige), des attachements vrais pour un grand père mort jeune à Gravelotte ,ce jeune mort privé de sa maturité, ou par l’apparition presque chrétienne et miraculeuse de cette « Inconnue d’Arras » aux pieds mouillés dans les ruines de la ville bombardée. qui reste une halte merveilleuse, comme sortie d’un vitrail.

Ulysse avance donc dans un no mans land où tout miroite entre mensonges , clichés, affections mal reconnues, nostalgie pour une vie sur terre , illusions perdues , ce qui entraîne le spectateur sur la jetée inconfortable d’une irréalité pirandellienne . L e suicide a ouvert une énorme brèche parmi les souvenirs rassurants. La mémoire est devenue une maladie. .La rassurante familiarité s’efface et ouvre sur un curieux vertige métaphysique. Le fossé entre ce qu’ Ulysse croit avoir compris de son vivant, et ce que son agonie lui révèle , l’amène ainsi, par degrés, au fond de l’inquiétude humaine.

Aucune consolation théologique chez Salacrou.

Vue de l’autre côté du Léthé ,ce fleuve des enfers, la vie apparaît comme un théâtre,un décor trompeur, un assemblage conventionnel,artificiel, qui serait médiocre dans son conformisme, sans l’humanité (fugitive) et la bonté de quelques rares personnages consolateurs. La noirceur de la pièce ne fut pas très appréciée du public en 1935 et elle ne tint l’affiche que grâce à la présence du comédien exceptionnel Pierre Blanchar et l’humour de Jean Tissier an majordome. Salacrou annonçait, en quelque sorte l’ existentialisme noir de Sartre.

La pièce met donc à jour les déchirures d’une conscience qui est tiraillée par des vérités contraires,instables des autres, de l’Autre. .« A chacun sa vérité »Et chaque acte d’un personnage mine l’acte précédent. Comme l’a dit Pirandello , une vie, « ce cratère bouillonnant de folies, d’actes illégitimes ou refoulés, » de raisons plus ou moins recevables, fausses, inconstantes, met à nu et rend dérisoires nos pensées et nos actes gelés par la mort.

La vie passée ressassée et revécue, devient alors une fiction insaisissable,un jeu d’ombres, de reflets, , un curieux Mal sans autre Châtiment que sa culpabilité. L’être intime est ainsi condamné à une curieuse peine : sa vie entière, devient sables mouvants , identité se cherchant. Où est le Bien ,où est le Mal ? Et c’est ainsi qu’Ulysse se débat comme un forcené dans les mensonges de sa vie et entre dépaysé dans le grand mystère , l’au-delà.

Ce qui m’a le plus frappé c’est que cette « Inconnue d’arras » annonce « Huis clos » de Sartre, pièce, rappelons le composée entre octobre et décembre 1943 et créée le 27 Mai 1944.

Comme dans la pièce de Salacrou, Sartre propose le jugement d’après la mort sur la somme des actes qui ont composé une existence. Comme dans Salacrou, Sartre nous introduit dans l’enfer des consciences qui se jugent. Plus férocement que dans Salacrou , il ny a pas possibilité de ratures ou de corrections chez Sartre, chaque acte de l’existence ne peut être modifié. Le caractère irrémédiable de la damnation est bien là et le cycle tragique sartrien est plus épais, noir, comme si une souillure s’attachait à la vie terrestre qu’aucun au-delà ne peut alléger . Pas de seconde chance dans une autre vie. la correction morale, le remords ne servent à rien. Chaque acte de l’existence reste fermé sur lui même. Aucun échappatoire. La pièce de Sartre se boucle sur elle même plus violente, aigre, plus « rancunière », que celle de Salacrou. « Huis clos » sent la prison, l’abime, la morbidité, la révolte devant le régime de Vichy, et parfois le dégout comme si la période de l’Occupation ,période de son écriture, avait accentué un sentiment d’oppression et un certain écœurement de l’auteur . Jamais la pièce de Salacrou ne va jusqu’à cette noirceur sartrienne, cette « nausée » existentialiste . Salacrou présente aussi des instants d’espoir, des souvenirs charmants, des lueurs, des moments de douceur ,il offre quelques belles silhouettes , des innocents ou des amoureux sincères épargnés dans le règlement de compte général .

Sartre reprend aussi à Salacrou le personnage du Majordome-meneur-de jeu,Nicolas, si important pour le déroulement de la pièce, et que Sartre nomme « Le garçon » d’étage.

Choix des pièces de Salacrou au Club Français du Livre.

Chez Sartre c’est une espèce d’opinion rageuse , presque de vengeance et de masochisme qui prédomine pour une définition de la qualité éthique de soi-même. Enfin, comme dans la pièce de Salacrou, c’est la déchirure amoureuse qui joue le rôle cathartique déclencheur chez Sartre .Une différence -et elle est de taille !- c’est que Sartre est plus âpre, plus radical, plus systématique, plus acharné pour affirmer que « chaque conscience poursuit la mort de l‘autre »dans une sorte d’entredévoration sauvage .« L’enfer c’est les autres. »Chez Sartre le règlement de compte sentimental est acharné, infini, sans répit ni pause, avec une dose d’érotisme tout à fait originale et prégnante, capitale, qui a fait sursauter le public de l’époque, sans compter la franche mise en scène du lesbianisme, et une volonté de détruire l’Autre, définitivement, qui n’est pas du tout le sujet de Salacrou.

L’ombre du grand Pirandello sur le théâtre de Salacrou et de Sartre

La manière dont les trois personnages -à égalité- ; cherchent le coupable chez l’autre pour se décharger de sa propre culpabilité prend un tour plus brutal, rageur, et définitif chez Sartre. Pas chez Salacrou. Mais chez les deux auteurs dramatiques, à neuf ans de distance, la métamorphose du théâtre pirandellien en tribunal des consciences est passionnante à suivre.

Bords de mer, enfances

…De nouveau sur la plage de Langrune, devant la route noire mon enfance ne passe pas. Sales souvenirs de pension restés entrouverts..  Mes parents sont des jeunes gens qui ne m’ont pas encore conçu. Au large, les catamarans culbutent les vagues. Plus d’ombre, une coulée lumineuse vers Riva-Bella . Gigue de mâts, fenêtres qui cognent, minuscules rides d’argent qui ourlent la plage. Pendant la nuit, des paquets d’algues ont bruni les bancs de sable. Tu es là, proche, enfance, cette honte qui te colle au corps,baguettes des jambes, crabe tricoté large sur ta misère laineuse qu’on appelle un maillot de bain . Tu échanges le froid de la mer avec ton propre froid.A 43 ans de distance tu cherches une délivrance impossible dans les traces de sel qui suintent sur les poteaux de bois goudronneux .

Les êtres que tu connais sont si peu nouveaux que tu en es malade Tu as perdu ton lycée, ton Gaffiot, entoilé orange, ton paquet de P4 , ton compas d’écolier étincelant sur velours noir et tu n’oses rentrer à la maison.La matinée chahute ses vagues comme si le monde était un endroit métallique qui t’adresse une grimace. Odeur gluante de dorade grise entre les cuisses, oui, tu ruisselles, tu viens de l’eau, poisson de mauvais temps.Oui, les vagues sont courtes ce matin. Demain, ce sera dimanche, dimanche partout, dimanche de messe, dimanche de la blanquette de veau, dimanche pour tous.Le monde entier émerge de son dimanche .Tu cours vers la maternelle,tintent les premiers tramways. quartier ouvriers bouclés.Tu danses sur une péniche dans l’estuaire de l’Orne,tu fais le con pour épater les filles, tu perds tes billes dans l’eau et les reflets verts forment la chapelle Sixtine,c’est si beau que tu sèches le cours de gym et que tu tombe sans fin dans les reflets.

Un vieil homme passe derrière la haie et te dit :

– Belle journée mon gârs ! Qu’estce tu fais là mon gârs ?

Tu poses ton vélo contre le mur.

Toi, tu vois le temps qui se tord entre ciel et mer. Il pousse des nuages entre deux trouées de lumière. La herse d’eau cogne en bas du jardin. Gerbes de verdure. Pins qui étalent un curieux pelage, les morts appellent ce matin… Les spectres emplissent l’air… Tu jettes le reste de café dans l’évier et tu te dis que tu es devenu père toi même sans savoir rien de l’usage du monde. Que vas tu leur apprendre à tes deux filles ? Le vol des hannetons aux pattes pleines d’encre? La danse sur une péniche ? Les images pieuses glissées dans le Missel ? Histoire de l’organisation Todt ? Le Gaffiot entoilé orange ? Le cache-nez à odeur pisseuse ? Le froid des dortoirs par jour de grand vent ? La roulade sur le tapis de caoutchouc devant les filles qui se marrent ? Les images vitreuses des grandes marées ? La rayonnement de l’été qui ne se met jamais en place ? Que tu le veuilles ou non ces années là se balancent comme une épave dans l’avant-port ?Nausée, vomi, bois flotté qui bouge sans cesse, folie d’oiseaux aux ailes blanches qui te chie dessus. Tout est trop vert, cru, vert cul de bouteille tout est trop dimanche. Le train des permissionnaires ne finit pas d’approcher entre les locos qui rouillent ,et le deuil des rues( noircies de fumées) grossit dans ta paire de lunettes. Ralentis. Eteins. La lumière mourante du soir ,même en bord de mer, n’apporte aucune nostalgie, voilà ce que tu dois apprendre à tes deux filles.

La peinture est d’Emil Nolde

Audiberti, notre Fellini…

Il y a une œuvre qui, année après année, m’éblouit, c’est celle d’Audiberti. C’est une œuvre multiforme, car Audiberti est à la fois poète, auteur dramatique (« l’effet Glapion » fut un succès ) et romancier abondant. Mais attention ses romans sont surtout de longs monologues d’un flâneur de la vie et flâneur des villes:Paris d’abord, puis Antibes sa ville natale, ou Milan voir « Le maître de Milan »ou Lyon, au hasard de ses voyages. Chaque livre est une promenade dans uen ville, dans son passé, ou un abandon à son imagination dans un foisonnement de mots. Le pus souvent, d’un quartier de Paris ,il tir e des anecdotes, des personnages, des émotions, des souvenirs , comme si chaque pavé d’une rue rameutait un bric-à-brac d’histoires plus ou moins intimes,plus ou moins fantastiques, plus ou moins rêvées.

C’est un art baroque, énorme, avec des passages secrets, des jardinets érotiques, des digressions pleines de charme, « Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras. »

Cette prose riche, si ample, fluviale, charrie tant d’étincelles, d’images superbes, que la critique littéraire la compare à celle de Victor Hugo.

Audiberti passe du ton familier au précieux, du noble au trivial, du cosmique au comique.Cet auteur n’a pas son pareil pour glisser en douce des souvenirs de faits divers oubliés .N’oublions pas que le jeune Audiberti, avant-guerre, travailla à « Paris-soir », section chiens écrasés puis rubrique spectacles.Il lui suffit d’un couloir d’hôtel, d’une vitrine de boucherie, de quelques pas dans les coulisses d’un théâtre pour que des réminiscences affluent, et que son imagination se mette à tourner à plein régime. Il sait s’attarder sur des considérations architecturales sur les pavillons meulière de la banlieue, ou fabriquer un poème assez rigolo sur la cathédrale de Strasbourg,comme s’il s’agissait d’une de ses amies. Le meilleur Audiberti, vous le trouvez dans son ultime promenade parisienne « Dimanche m’attend », carnet de notes de ses derniers mois avant cette mort proche annoncée par son médecin .

Il vous entraîne dans le périmètre des Halles « à la trattoria Toscana »:

 » L’éclairage respecte les yeux mais les nappes brillent trop blanc,unique réserve. A l’ angle du passage prospère un magnifique magasin de jouets dont le patron a l’air si triste qu’on n’ose pas entrer se procurer une marionnette embrasseuses ou l’armée d’Indochine avec hélicoptères réels. » Il se dirige vers la Place d’Italie avec ses paulownias à fleurs rouges et s’arrête dans le marché de l’avenue Blanqui. « caleçons, articles de ménage,bretelles, décapants, combinaison, dentifrices, rognons de porc,tripes madère, avec l’appétit touristique qui vous vient de vous enfoncer dans le pittoresque des souks, fût-ce quand on débarque de la grouillade des bords du Gange »… Tout, absolument tout dans « Dimanche m’attend » est de cette encre.Un adieu à sa ville tant aimée qu’il confond avec sa vie, revisitée au bord de la tombe dans une dignité narquoise et une immense tendresse. La maladie lui a donné un curieux mordant épuré ,une discipline dans le regard, et une modestie d’écriture qui transforme ce carnet d’un flaneur en testament à la Villon.

L’ art d’Audiberti repose aussi sur un constat amer.Les relations qu’il eut avec les femmes furent celles d’un complexé , d’un timide maladif , d’un coincé, souffrant de son physique pataud,et de son visage aux traits mous. Il a donc rêvé l’amour dans une sorte de fantasme romanesque et de vertige sentimental qui culmine avec son roman « Marie Dubois ». Il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage  l’inspecteur Loup-Clair gros homme, flasque, empoté, peureux , sans doute vierge et qui tombe amoureux de cette fille assassinée, Marie Dubois, dont le visage si frais le hante tout au long de son enquête.

Le passage des Panoramas qu’il aimait

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme, sa facilité, sa virtuosité pour aborder tous les sujets quotidiens : faits divers de quartier, critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes, etc.

Il adore faire un papier sur »la brute avinée » qui manie la hache dans un hôtel de passe, ou le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traîne  dans  ces bistrots popu avec la photo de Bartali collée sur le percolateur. Il s’attarde devant un sucre qui fond dans une tisane, un faux fakir qui attire les gens du quartier, un prêtre qui d’un geste brusque ôte les œillets qui garnissent l’autel devant lequel il doit dire sa messe. Il ne regarde jamais de haut une concierge, un livreur de gazettes, un balayeur, une pute. « L’éternité ! Zut! L’éternité ! Sans doute nous y sommes, de toute façon, mais enveloppés, chacun, de ce pot de fleur malléable, notre corps, qui, s’il se brise, les morceaux vous entrent dans la peau. »

Jacques Audiberti entouré de ses deux filles, Marie-Louise à gauche et Jacqueline à droite. Précisons que Marie-Louise est romancière et excellente traductrice.Jacqueline Audiberti, 1926-1978, est la fille aînée de l’écrivain Jacques Audiberti.
Dès l’enfance, elle déploie des talents artistiques, écriture, dessin.
Grande asthmatique, elle a dû lutter contre la maladie, Elle acollaboré à « Lecture pour tous » où ses articles étaient remarqués pour leur ironie brillante.

Jamais pressé, Audiberti bavarde avec les  ouvriers tachés de plâtre,  les vendeuses de brioches de la rue Richelieu, les pécheurs des bords de Marne ; il suit les trottoirs de banlieue avec des bouts de mégots, les bidasses 10 au jus et leurs blagues idiotes, les garçons de café et leur tablier blanc qui essuient les tables et la morgue de touristes , il savoure les petites pluies avec un rayon de soleil au moment de sauter dans le bus vers Batignolles . Il rôde ,sournois et entêté, dans les gares l’hiver avec ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur les bancs du Palais Royal ,pense à Colette ou Jeanne Moreau », à ces comédiens qui ont joué dans ses pièces et font des figurants plus vrais que nature dans les cimetières. « Ridicule, l’écrivain, quand il se donne l’air de s’extraire, invulnérable et méprisant, de l’enfer général où nous gigotons tous ,lui compris, pour se moquer de la gueule du voisin, ou même pour embringuer dans des intrigues plus ou moins imaginaires des personnages composés à partir d’individus saisis sur le vif. »

Le Marché Blanqui prés de la Place d’Italie

Il s’amuse des reporters en imper  qui courent dans les escaliers du Palais de Justice , des vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses de gâteaux, il s’assoit sur un prie-dieu dans l’église Saint -Sulpice pour crayonner une fois de plus le mur peint par Delacroix . Je comprends Truffaut qui le relisait entre deux tournages.

Souvent il se promène la nuit vers Palaiseau ou monte dans le métropolitain brinquebalant de l’époque ,croyant dans sa torpeur, que la ligne va l’emporter vers la mer méditerranée et le port d’Antibes et une bouillabaisse. Sous les arabesques si flatteuses de son stylo  une mélancolie se fait entendre ,marquée de curieux échos de souvenirs et d’un sur-monde virginal, et ça fait    cirque façon » Huit et demi » de Fellini. avec hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers, petites vieilles qui « fleurent le Vétiver » princes en toc, tantines en jaquette pure laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettées de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmant, un tantinet désuet, décalé, cabriolant , s’éloigne.

« L’existence m’apparaît comme la machination d’un mystère si fantastique et si théâtral que je tremble toujours de ne pas remplir congrûment le rôle qui m’y fut assigné. »

L’étrange soirée en banlieue romaine

Pour ne pas rester dans une chambre vide, avec une armoire aux portes ouvertes avec des cintres qui pendaient et cliquetaient, je sortis de l’hôtel et attendis un bus Piazza Vescavio.
Longtemps, à l’arrêt du bus j’observais des paquets de moucherons qui formaient des nuées sous les lampadaires. Je montai dans un bus vide qui traversa le Tibre par un pont de fer. Je découvris, posée sur une eau d’un vert plomb une sorte de bâtisse en planches, arrimée au quai par des filins et je me souvins que dans ma jeunesse en Bretagne j’avais pris des cours d’aviron de mer .
Plus loin s’étendait une zone déserte, herbeuse, entourée de grillage. Enfin le bus s’arrêta dans une sorte de gare interurbaine avec des bus bien alignés, éteints. C’était le terminus. Je descendis. Il y avait des groupes d’hommes silencieux qui fumaient et attendaient. Ils avaient tous des tenues de chantier , certains portaient des gamelles ou des sacs à dos. Ils me fixèrent ou plutôt fixèrent surpris et désapprobateurs ma veste de lin et ma chemisette rouge bien repassée . Il me semblait déjà avoir vécu cette scène dans une autre vie. Je m’éloignai le long de la chaussée. Plus loin des routes à l’abandon s’achevaient en buissons et en lignes d’herbe sèche. Il y avait des piliers de béton, solitaires, avec des affichettes électorales pour le Parti communiste toutes déchirées,ou tagguées ou pâlies à cause des intempéries.

Sur la gauche, près d’un supermarché à toit plat, des voitures étaient disposées en demi cercle, et deux rangées de chaises pliantes étaient occupées par les personnes âgées devant un petite estrade. Les gens du quartier bavardaient ,les hommes en chemisettes ouvertes, tricots de peau, pantalons à bretelles, vieilles sandales, et aussi beaucoup de femmes rondelettes d’un certain âge avec des robes froissées, des châles, les jambes nues. Que de jambes,une forêt de jambes les unes épaisses, d’autres grêles, les unes bien droites, d’autres trop musclées, trop bronzées, ou d’autres trop blanches.
Un groupe de jeunes mères aux tenues voyantes , décolletées ,longues chevelures sur le dos, s’était regroupé prés d’un combi Volkswagen. Elles pouffaient de rire en dégustant des glaces.


Tout le monde attendait quelque chose. Un long type en combinaison blanche fendit la foule et brancha des fils .Deux projecteurs posés à même le sol diffusèrent des lumières rasantes qui donnèrent un éclat surnaturel à la foule. Ce faux jour dispensé par les projecteurs transformait le groupe en fantômes décolorés devant la superette aux vitres passées au blanc.
J’étais perdu, dans ce quartier périphérique de Rome et je consultais ma montre. Constance devait déjà être dans le Hall 2 de l’aéroport de Fiumicino à consulter le panneau des vols Easy Jet.
Je formai son numéro du portable et tombai sur le répondeur.C’est alors qu’un type bedonnant, chauve, en costume froissé monta prestement sur l’estrade, un mégaphone grésillant à la main. Il harangua son petit public avec un ton autoritaire ponctué de longs silences .Il jetait parfois des regards perçants sur le premier rang.
Je compris que l’orateur parlait de refuser un projet de périphérique qui obligerait la population du coin à vider les lieux. Quelqu’un me tapota le bras :
-C’est Viscardi! Il est bon..notre élu communiste ! me dit un vieil homme, le visage émacié et mal rasé.
Il me serra le bras comme à un vieil ami.
– Viscardi n’abandonne jamais !Mais il se croit à l’ère pré industrielle .Notre combat est foutu. Ils se disent sociaux démocrates mais ce sont de simples réformistes petit-bourgeois. .Le Parti a été trop indulgent. …
Il ajouta :
– Viscardi n’a jamais manqué de jus contre les fachos ! Il n’abandonne jamais contre les porcs qui nous gouvernent  ! Mais regardez, aujourd’hui combien de vrais communistes dans la foule ? …

Du haut de balcons pas mal de gens écoutaient l’homme au mégaphone avec son ton autoritaire et ses longs silences. des enfants couraient entre les pins.
-Et toi, tu votes pour qui ? Moi je suis Emilio Manotti.
Il n’attendit pas ma réponse et poursuivit
 :-Le monde bourgeois a tout infiltré !.. Repliement. Égoïsme. Télé Berlusconi…Foot, matchs truqués, fatalisme.. ….Je suis le dernier de ma génération dans ce quartier. Mes copains sont sous terre. Ils défilent sous terre. Ma génération était enthousiaste. Du temps de Togliatti et Berlinguer, les camarades étaient unis tous ensemble ! Mazzola, Botta.. Angelini..Ferranini .. tous unis..On était tous à chanter piazza Colonna !!des centaines avec drapeaux, pancartes, et aucune concession aux mœurs bourgeoises. !!!. Mais maintenant, même ceux qui ont gardé le cœur à gauche, ils ont la tête de réformistes, même pas de vrais sociaux-démocrates.. J’ai été trente ans magasinier dans une fabrique de chaussures prés de Turin. J’ai travaillé sur un programme prévoyance- accidents du travail avec mon député.. tous les dimanches on était au coude à coude. Manifs, apéros, grandes tablées.. tout a disparu.

..ça me faisait bizarre d’être là, par hasard dans cette réunion,, alors qu’à quelques centaines de mètres, des ouvriers attendaient des bus en silence avec des visages dévastés de fatigue. Et ce vieillard réfugié dans son passé glorieux était retourné dans la blancheur vibrante de la fraternité et l ‘éclat ensoleillé de ses dimanches de manifs sous les platanes du Corso Vitorrio Emanuele II.
Je n’avais pas vécu une seule journée dans la foule d’une manif. ; à aucun moment de ma vie je ne me suis fondu dans une foule.. Je n’ai connu que l l’étude solitaire devant mon clavier des montagnes de partitions de Beethoven ou de Schumann .Les ouvriers ? J’en avais croisé parfois tôt le matin en allant enregistrer au studio de Joinville.
J’avais regardé les défilés du XIII° arrondissement en attendant, dans ma Fiat, rue bloquée, tandis qu’un cortège de personnel hospitalier ou d’enseignants défilait en direction de la Place d’Italie avec pancartes et banderoles .
Quand l’orateur eut terminé, le « camarade » Emilio m’entraîna dans un bar cave aux lumières pauvres et aux tables constituées de vieux fûts. Tout en regardant un minuscule jardin intérieur, j’écoutais cet homme me parler d’une revue qu’il avait fondé avec quelques amis imprimeurs. Il buvait à petites gorgées avec gratitude et précaution ce vin fort. Longtemps il chercha le nom de la revue qu’il avait fondé avec des camarades de sa section.
Je commençai à étouffer dans cette salle voûtée surchauffée et bruyante. J’avais un peu honte d’être choisi comme le confident alors que mon éducation bourgeoise si « convenable » m’avait isolé et retranché des foules et même de la simple camaraderie sportive. Il m’était arrivé de juger avec une sorte de condescendance ces cortèges ,leurs slogans, et leur chahut .
En apparence je restais un garçon flegmatique mais intimement j’éprouvais comme une infirmité l’incapacité à comprendre ces luttes sociales.
J’avais conscience de ma propre inutilité. Et ce vieux communiste rouvrait la plaie. Il détenait des réponses à des questions que je ne voulais pas me poser. Oui, je me sentis inutile, protégé mais aussi prisonnier dans ma bulle musicale et artistique.

Emilio continua à me parler du PCI et de la bascule du mouvement au moment de la mort d’Aldo Moro. Nous sortîmes quand le patron du café éteignit le néon du bar. Sans la nuit tiède les gens du quartier bavardaient tranquillement. Ils appartenaient à une communauté ,je les enviai. Des voitures démarraient dans des bruits de portières qui claquent . Emilio me serra le bras et prit un sentier que je n’avais pas aperçu.
J’allumai mon portable. Constance devait être arrivée à Paris.
Demain je savais qu’elle devait enregistrer la sonate pour violoncelle et piano N° 1 en ré mineur de Gabriel Fauré avec son nouveau compagnon.
Les derniers habitants du coin se dispersèrent entre les immeubles en lançant encore des blagues.