Une matinée dans Rome

Je sortis de l’hôtel Patrizi assez tôt le matin. Laure dormait encore. J’avais laissé la fenêtre ouverte sur la courette et ses lauriers. Je rejoignis la piazza Galeno est sa réverbération éblouissante puis je suivis la viale Regina Margherita en regardant passer les tramways verts, puis traversai la via Nomentana et ses embouteillages du matin. Je marchai jusqu’à la piazza Ungheria Je m’installai comme souvent dans le vaste caffè Hungaria, avec ses grappes de globes blancs, son carrelage géométrique , ses tables sombres miroitantes .

Caffé Hungaria

Tandis que je lisais dans le Corriere le énième article sur le problème des ordures que la municipalité de Rome était incapable de résoudre, j’entendis une explosion de verre. A une table proche de l’entrée , une carafe d’eau s’était brisée ,une mère secouait son enfant . J’observais la serveuse en tablier noir, accroupie, en train de ramasser avec une petite pelle les débris de verre. Elle avait des sandalettes blanches qui rappelaient celles que portent les infirmières. Et je notais aussi qu’elle avait des bras nus élégants et fluides, très pâles. Ses gestes avaient une grâce particulière pour ramasser les plus gros éclats. Elle portait aussi à la cheville une petite chaînette en or qui m’intrigua.

Ensuite je parcourus la page des sports et en levant les yeux, m’aperçus que la femme et l’enfant avaient disparu et que la table avait été nettoyée comme si rien ne s’était passé. Comme souvent , je m’étonnais que les gens soient là puis qu’ils disparaissent comme si un magicien les escamotait le temps qu’on avale une gorgée de café.Je me dis: rien n’a eu lieu et cependant une petite parcelle d’or de la mémoire reste en moi et volettera longtemps. ttouite la littérature tend à préserver cette parcelle, à peine un souvenir, à peine une scène de la vie ordinaire.

La serveuse au tablier noir(celle qui avait ramassé les débris de verre) était montée sur un tabouret , prenait des bouteilles d’apéritifs des plus hautes étagères pour les essuyer l’une après l’autre avec soin. .Entra alors dans la salle une grosse femme boudinée dans une robe soyeuse chocolat, ses épaules couvertes d’un châle informe à larges mailles noires semées de fleurs de laine écarlates .Sa coiffure bouclée d’un blond platine ressemblait à une perruque, elle tirait sur la laisse d’un fox terrier qui ne voulait plus avancer. Un couple élégant enjamba le fox terrier comme s’il s’agissait d’un paillasson sale . La lourde femme au visage plâtreux jeta une clé plate sur le comptoir . La serveuse descendit alors de son tabouret ,lui servit un verre de blanc. A la table la plus proche de la mienne, un couple âgé élégant, parlait de la perte d’un ami et de la cérémonie de la crémation à laquelle ils avaient assisté la veille. L’homme, qui tenait serré sa tasse de café brûlant dit : «  Je sais bien qu’aujourd’hui le monde n’est plus celui que nous avons connu .mais quand même….cette urne en bronze en forme de flamme.. qui rappelle Mussolini pour notre ami Angelo….Qui a choisi ça?.  et l’employée des pompes funèbres qui arrive avec du papier alu tout froissé et qui dit à sa fille.. désolé.il y avait beaucoup plus de cendres que nous avions prévu.. et lui donne le paquet tiède. Tiède.!.». Ayant dit cela le vieil homme fixait l’écume de son café brûlant et je me demandai s’il pensait à sa propre mort et me demandai ce qu’il souhaitait .. et j’avais envie de tout faire pour lui offrir..

Un groupe de lycéens débarqua bruyamment et se regroupa devant l’armoire réfrigérante et ses nombreuses des pâtisseries. Ils ôtèrent tous leurs casques et leurs oreillettes. Et je me demandai soudain si tous ces ces gens d’âges si différents, réunis dans cette vaste salle luxueuse étaient contents de vivre dans leur époque. Et d’abord dans quelle époque vivaient -ils ?La même  que la mienne? Sûrement pas. Et moi ? Étais je satisfait   de mon époque? sans doute pas mais incpable d’aller opus loin. Sans doute, j’avais e sentiment d’un voyageur d’un certain âge qui revient dans sa ville natale et ne reconnait rien. Le square et la belle allée de tilleuls furent remplacées par des parkings d. Les jeunes femmes du lycée qui te faisaient rêver dans leurs jeans serrés, sont devenues des petites vieilles frileuses trottant avec leur cabas vers une superette, sans regarder les autres. Pourquoi? Incapable de répondre à ces questions, je payai ma consommation et fixai une pile de cendriers en me posant la question de la crémation. Finir dans un cendrier. Les nouvelles générations veulent ça.Je quittai la salle avec le sentiment d’une défaite avec mes questions oiseuses.

Je rejoignis bien plus tard la foule du Corso puis m’engageai dans l‘étroite et populeuse via Frattina . Il était dix heures dix. Je marchai le long de vitrines rutilantes qui ressemblaient à une suite d’aquariums baignant dans une pénombre artificielle. J’étais noyé dans les reflets flous et sombres des passants avançant comme une armée des spectres.Je changeai de trottoir pour marcher au soleil. J’atteignis la place d’Espagne. Rome baigna alors dans un bleu pâle d’une incroyable légèreté. L’ ampleur d’un ciel sans nuage rendait aux coupoles, aux campaniles,aux terrasses fleuries , aux églises leur promesse première sous forme de bénédiction par des anges invisibles.

Via Frattina

Je revins vers l’hôtel en prenant un bus. Il était presque midi .J’étais en retard. Je traversai une place immense et déserte comme un plan d’eau. j’évitai de prendre la Via dei Villini avec ses pins en allées résineuses . C’était là ,devant une villa au crépi vert amande ,que je m’étais disputé jadis ,du temps de ma jeunesse, avec une jeune allemande que j’aimais. Elle voulait voir le Colisée à la nuit tombée . Je détestais cette monstrueuse conque de ténèbres, avec ses trous rocheux , ses voûtes démesurées,ses monstrueux blocs de pierres brunes, cette successions d’ antres obscurs qui puaient l’urine et la mort. Je refusai donc violemment de l’  accompagner.

Je repensai à cet article que j’avais lu la veille dans le Corriere sur l’écrivain Pavese. On y révélait l’existence d’un « carnet secret ». L’écrivain de Turin y avait consigné d’étranges déclarations à propos de sa lassitude du combat antifasciste .il avait multiplié des notes qui ne collaient absolument pas avec ce qu’il affirmait dans ses textes ou déclarait à ses proches. Ce carnet secret, trouvé après sa mort révélait donc un autre Pavese,énigmatique . Son jardin secret.

Et plus j’y pensais ,plus ce jardin secret, m’ intriguait, m’attirait.Dans cette société où tout doit être mesuré, jugé, efficace, constant, et surtout « transparent » , l’expression « jardin secret, » prenait une couleur délicieusement fanée, vieillotte comme si je me promenais dans un verger caché, à l’abandon plein de broussailles , de ronces et de cachettes d’enfance.

Je me souvins alors que l’article précisait que Pavese ne supportait pas de se sentir « visible comme les galets au fond de l’eau » .Je participais,comme lui, à cette effroi de devenir un »  galet d au fond de l’eau» que tout le monde regarde .

Je me demandai si mon goût de plus en plus accentué pour le secret,le mensonge par omission, était un symptôme de début de paranoïa et de misanthropie ou, au contraire, un réflexe de santé mentale pour me défendre contre une époque avec son maillage de réseaux sociaux, ses désordres multipliés,ses idées toutes faites, sa confusion et pour tout dire son chaos.

Je revins par la piazza Galeno. L’air brûlait ,les tramways étaient bondés, l’orage couvait , j’étais en retard.

Piazza Galeno

Retour à l’hôtel. Ses tapis rouges , ses hauts couloirs voûtés, blancs ,qui faisait penser à un monastère. La chambre 108 était vide et bien rangée. Je retrouvais Laure assise dans le jardin sous la tonnelle  elle avait déplié un plan de Rome sur ses genoux tout en suçotant une branche de ses lunettes.
-Tu as été bien long..

Laure replia le plan et me demanda avec un petit ton narquois :

-Qu’est-ce que tu as fait de ta matinée ?

– Oh.. Pas grand-chose….J’ai flâné..

-Mais encore ?…

-Rien de spécial… Ah si, une carafe d’eau est tombée pas loin de la table où je prenais un café. Tu sais, le café que j’aime beaucoup ..le Caffè Hungaria…

-Oui, je sais, allons déjeuner.

Pavese ou la fête impossible

Puisque l’œuvre entière de Cesare Pavese fut souvent lu et interprétée et parfois déformée à la lulmière norie de son suicide (précisons qu’il avale des cachets le 27 août 1950, à 42 ans,  dans une chambre de l’hôtel Roma, place Carlo Felice, à Turin, sa ville d’élection) . Il laissa sur sa table de chevet un mot : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages. » Il avait reçu la plus haute récompense littéraire italienne le Prix Strega, 4 mois auparavant.

L’écrivain Italo Calvino, que Pavese avait découvert et soutenu dés ses premiers textes, a dit quelque chose de capital sur Pavese :

« Tous les romans de Pavese tournent autour d’un thème caché, autour d’une chose non dite qui est la chose qu’il veut vraiment dire et qui ne peut être dite qu’en la taisant. »

Puis : »En général dans les récits de Pavese, apprendre cela signifie apprendre aussi et surtout comment on soufre, comme on se comporte face aux blessures qu’on reçoit.Et ceux qui n’ont pas appris succombent.  »

De son côté, Natalia Ginzburg qui a longtemps travaillé aux éditions Einaudi à ses côtés se souvient : « Il était, parfois, très triste. Mais nous avons cru, pendant longtemps, qu’il aurait guéri de cette tristesse au moment où il aurait pris la décision de devenir adulte, parce que sa tristesse nous semblait celle d’un jeune homme, la mélancolie voluptueuse du jeune homme qui n’a pas touché terre et qui se meut dans le monde des rêves arides et solitaires. ».

Lui-même insistait sur une sorte de silence fondateur qui présidait à son œuvre tout entière et sur une aspiration infinie et insatisfaite à une perfection qu’il s’assignait sans pouvoir l’atteindre, produisant un inévitable sentiment d’échec. « Le silence, c’est là notre seule force », écrivait-il dans un de ses premiers poèmes.

Une bonne introduction à son œuvre , c’est sans doute en ouvrant « le bel été » ,commencé en 1940 et publié en 1949.Il rassemble trois de ses meilleurs textes . Outre ce « bel été »,il faut lire « le diable sur les collines » et « entre femmes seules » qui fut adapté par le cinéaste Antonioni. . On a alors un panorama assez juste des thématiques et du ton si particulier presque murmuré dans sa fausse objectivité de Pavese. « Le bel été » évoque des fêtes, de virées nocturnes dans Turin , dans des bistrots crades, le long du Pô, ou dans les v bourgades des collines. L’initiation amoureuse est le grand sujet du texte « Le diable dans les collines » . Flirts , disputes, conquêtes et séparations , poignées de main passionnées, béguins d’un soir, sourires niais, caresses sous la table, caprices, crises de jalousie , toutes les chimères et enthousiasmes de l’adolescence sont convoqués pour former , une ronde. Soirées dans les bistrots enfumés de Turin, nuits blanches, bals de campagne, virées en rase campagne dans les vignobles. La subtilité des analyses, les relations triangulaires sentimentales ,les bavardages narquois et piégés, (qu’on retrouvera magnifiquement dans « La plage ») ne se limitent pas à de la psychologie traditionnelle, mais la prose, souterrainement, essaie de capter, de saisir le chant secret qui a bercé cette génération qui découvrit l’amour au moment du fascisme .

Pavese a une obsession. Il se demande où est l’unité d’une vie  alors qu’il n’y a que des instants précaires ,des signaux contradictoires, une balance provisoire, incertaine, insaisissable entre les émotions et de multiples blocages. . Les tentations de l’ homosexualité affleurent aussi parfois.

Ce professeur hyper cultivé, nourri de l’Antiquité, est obsédé par des images mythiques centrales, archaïques, assez virgiliennes. L’ unité perdue , le cycle des saisons,comme un Éternel Retour, les Dieux absents traversent son œuvre

Mais le grand sujet reste les femmes : les jeunes filles, les amoureuses ,la timides, les délurées, les conquérantes, les maternelles, les coquettes, les victimes, les fières, les humiliées, qu’elles soient ouvrières ou grandes bourgeoises .Pavese observe les situations ambiguës de ces groupes de garçons et filles qui traînent le soir dans les cafés et les bars et partent en voiture pour des virées qui durent jusqu’à l’aube. Le jeu des attractions sentimentales, des affinités, est mené avec virtuosité dans toutes leurs nuances. Les dialogues de Pavese sont tissés de banalités qui cachent le courant souterrain des pensées et des émotions. Il faut avoir l’ouïe fine pour percevoir cet art de la sous-conversation qui culmine dans « La plage »avec ses papotages sur le sable. Pas mal de lecteurs sont passés à côté de cet art de l’infime, de la nuance fuyante, des drames dissimulés sous un blague de rien, du flux de conscience dans ce qu’il y a d’insaisissable, ce brouillard étonnant des paroles ordinaires pour masquer l’essentiel. Pavese annonce déjà les tropismes de Nathalie Sarraute . Ce qui affleure entre les garçons et les filles, ce qui glisse sous la surface des bavardages , ce heurt des émotions, ces fractures et fêlures entre les sexes, ces incompréhensions qui grandissent entre les êtres, Pavese en est le maître. Les déambulations bruyantes et alcoolisées dans Turin rappellent parfois les distractions vides des « Vitelloni » de Fellini.

Bianca Garufi, pour qui il écrivit de nombreux poèmes

En même temps il sait mieux que personne faire savourer les douceurs des nuits d’été sous les treilles, les touffeurs tièdes des collines tant aimées, ces « Langhe » où il est né et aussi les musiques de la jeunesse qui s’enfuit .Il interroge le « silence du monde ».

L’époque mussolinienne ,et ses contraintes se retrouvent dans « La prison » et « La maison dans les collines »qui composent le recueil « Avant que le coq chante » .

« La prison » fut écrit entre 1938 et 1939 mais ne fut publié qu’en 1948 après l’effondrement du régime fasciste. Pavese raconte son séjour de huit mois à Brancaleone en Calabre où il fut assigné à résidence par le gouvernement fasciste. Il vit surveillé dans une humble cabane face à la mer grise. Image de l’ennui, de la monotonie d’un rivage plat et d ‘une existence artificielle. La encore la solitude subie devient passionnante grâce à deux présences féminines, Elena , la femme de ménage , humble, fidèle, attentive , pudique , et Concia la femme sauvage qui se donne aux hommes.

Sans cesse revient l’image de la fenêtre ouverte sur la mer. Pavese écrit :
« Là-bas il y avait la mer. Une mer lointaine et délavée qui, aujourd’hui encore, s’ouvre derrière toutes mes mélancolies. C’est là que finissait toute terre, sur des plages désolées et basses, dans une immensité vague. Il y avait des jours où, assis sur le gravier, je fixais de gros nuages accumulés à l’horizon sur la mer, avec un sentiment d’appréhension. J’aurais voulu que tout soit vide derrière ce précipice humain. » La réflexion sur la séquestration, dans cette « prison » devient une auto-analyse d’où il émane une poétique de la pauvreté intérieure .   Pavese se souvient d’ une lettre de Léopardi :»Je connais un homme qu’un simple œil-de-bœuf ouvert sur le ciel vide, en haut d’un escalier, met dans un état de grâce » .

A propos de ce texte rappelons que Pavese fut arrêté le 15 mai 1935 dans une rafle frappant le mouvement « Giustizià et Libertà ».Il est emprisonné pour ses fonctions de directeur par intérim de la revue « Cultura » et pour détention de correspondance clandestine. Il a alors 27 ans et ne s’est jamais signalé par une opposition franche au régime.
Pendant son assignation ,Pavese se baigne, lit les tragiques grecs, des polars, se fait la cuisine, donne quelques cours aux enfants de Brancaleone, et corrige son recueil de poèmes « Travailler fatigue » qui selon lui était « susceptible de sauver une génération » . Les poèmes n’ont rien sauvé du tout ,ils ont surtout été soumis au contrôle du Bureau de la censure de la Préfecture de Florence, et amputés de 4 poèmes. Publiés, ils tombent dans une relative indifférence .

Les collines, les « Langhe » autour de Turin

Voilà comment, sous les traits de Stefano, se décrit Pavese confiné et surveillé  :
« Elena ne parlait pas beaucoup mais elle regardait Stefano en s’efforçant de lui sourire avec des alanguissements que son âge rendait maternels. Stefano aurait voulu qu’elle vint le matin et qu’elle entrât dans le lit comme une épouse, mais qu’ensuite elle partit comme un rêve qui n’exige ni mots ni compromissions. Les petits atermoiements d’Elena, l’hésitation de ses paroles, sa simple présence lui inspiraient un malaise coupable. Des propos laconiques s’échangeaient dans la chambre fermée.(..) des minutes savourées ave »c Elena ,il lui restait une fatigue oublieuse, repue, presque une stagnation de son sang. Comme si, dans les ténèbres, tout s’était passé en rêve. mais il lui en voulait de l’avoir priée, de lui avoir parlé de lui avoir révélé, ne fût-ce que par feinte quelque’ chose de sincère et de tendre. Il sentit sa lâcheté et sourit : »je suis un sauvage. »


Ce qui est étonnant dans ce récit « La prison », c’est la beauté harmonieuse et l’enchevêtrement des durées, les subjectives et les objectives. Les vertiges, les ruminations, les méditations solitaires, toutes ces harmoniques du temps intérieur face à la mer vide et le village. Pavese collectionne les instants : la fenêtre face à la mer, les cuvettes des collines, les rives caillouteuses, les sentiers déserts qui portent à l’exaltation, Il y a aussi une attention minutieuses aux rites : repas, passages du plein soleil à l’ombre, de la grosse chaleur à la fraîcheur des soirées devant les vagues.il analyse ses phases de l’exaltation au découragement, avec quelque chose étrangement aride et honnête dans l’exacte sismographie de ses humeurs.
Déjà on constate que le sexe est à la fois espérance folle, désolation, vertige, exaspération ,obsession et consolation. C’est dans la séquestration que cet écorché ,vivant au plus secret de lui même, devient un grand écrivain. Son l’intelligence se manifeste quant tout se défait…


Enfin, on sait maintenant que son parcours politique est assez erratique. Schématiquement , de son vivant il avait été comme un « antifasciste », puisqu’il avait pris sa carte d’adhérent au Parti Communiste en Novembre 1945 et qu’il avait écrit dans « L’ Unita » ce qui est aller un peu vite.. Aujourd’hui la publication du » carnet secret »,retrouvé en 1990 , un ensemble de notes prises entre juillet et décembre 1943 oblige à nuancer et à relativiser cet engagement communiste tardif. Bien que Pavese eût donné un gage de son militantisme en écrivant « le camarade » ,publié en juin 1947 , il ne fut jamais considéré comme un solide militant .

Le 9 septembre de cette année là, Fabrizio Onofri lui demande d’éclaircir ses rapports avec le PC et lui demanda d’analyser les politiques culturelles régionales. En fait le PCI s’agace devant une œuvre qui manque singulièrement de violence dans sa critique de la bourgeoisie. Sde plus sa collaboration à la revue « Culturà et realtà », qui critique le marxisme, et implicitement ligne de Togliatti est vue d’un mauvais œil. La position de Pavese on la trouve parfaitement exprimée dans une lettre du 2 Août 1943 à Fernanda Pivano :  « Je ne suis pas un politique et je n’ai rien à gagner avec la politique. « 

Mais il y a plus gênant. C’est l’affaire du « carnet secret » tenu pendant l’été 1942. Le quotidien « La Stampa » le publie en 1990. Cet enselble détaché du journal intime « le métier de vivre » révèle la lassitude de Pavese devant l’antifascisme .Il manifeste même une certaine admiration pour l’Allemagne ! Ce carbet embarrasse les spécialistes pavesiens, les ,journalistes et universitaires .Pourquoi a-t-il d’ailleurs éprouvé le besoin de soustraire ces pages là à son journal intime ? Mystère.Selon certains ce carnet secret ne reflète pas la pensée profonde de Pavese mais aurait fait parler un personnage de fiction « fidèle à Mussolini » et qui aurait dû trouvé sa place plus tard dans un de ses récits .La question reste ouverte.

Pour ceux qui veulent comprendre les soubassements de l’oeuvre, ses pilotis philosophiques, je recommande « Le métier de vivre » posthume publié en 1952. Tenu du 6 octobre 1936 jusqu’au 18 août 1950, neuf jours donc avant son suicide, on y découvre aussi en toute sincérité, un écorché vif. Il ne cache rien de sa sécheresse naturelle, de sa sensualité malheureuse.il s’en dégage une certaine misanthropie, des humeurs déconcertantes ,un masochisme, des influences littéraires,des rencontres, amours,une rumination littéraire de forcené, des maussaderies, détails de l’égo, questionnements épuisants sur les problèmes de Forme. Bref un homme sans cuirasse.

On y voit aussi sa passion de la littérature américaine,et en particulier d’Hemingay ; sa vie amoureuse tient une bonne place avec des extraits de lettres et pour finir ses souffrances devant l’éloignement de Constance Dowling, son dernier amour.

« 16 août :

 Mon rôle public, je l’ai accompli-j’ai fait ce que je pouvais.J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé les peines de beaucoup. « « 17 août : Les suicides sont des homicides timides.Masochisme au lieu de sadisme. » A partir de 1945, il précise le rapport des intellectuels avec la politique, sur la solitude : »Chaque soir,une fois le bureau fini,une fois le restaurant fini, une fois les amis partis- revient la joie féroce,le rafraîchissement d’être seul.C’est l’unique vrai bonheur quotidien. » (25 avril 1946) .

Constance Dowling, son dernier amour.

J’avoue que cet épluchage de soi, cette manière de gratter ses écorchures m’agace assez souvent. Je préfère les premières lignes du « Bel été »  un début si magistral et significatif de son art vibrant : »A cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit que, lorsqu’on rentrait mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou ,même, que le jour allait devenir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque dans l’autre côté des collines. »

Une soirée dans la presqu’île

L’ancien café du port se trouvait à l’extrémité de la presqu’île au milieu de quelques maisons de granit, toutes avec un jardinet et une barrière blanche ou bleue. Ce soir là, j’avais invité quelques amis. En cette fin d’été nous étions installés sur la terrasse qui dominait la baie. La marée était de 102, des vagues explosaient sur les rochers en contre-bas . Parfois une rafale de vent faisait vaciller les flammes des photophores.

Nous en étions tous à ce moment où le silence des invités repus s’installe alors que nous goûtions un Calvados hors d’âge venant du Domfrontais .Sur les deux tables de jardin rapprochées , dans des plats en inox subsistaient des carcasses de tourteaux. Dans un saladier il y avait un reste de salade de pommes de terre et d’encornet.Les   coquilles d’huîtres se mêlaient aux débris calcaires de pattes d’araignées. Sans compter le fatras d’outils métalliques à l’aspect chirurgical:casse- noisettes piquetés de rouille , piques à bigorneaux, fourchettes à huîtres.

Querlin et Bernard étaient presque assoupis après s’être chamaillés longuement pour savoir si la vie était brève ou longue. Bernard ,péremptoire avait clos la discussion en déclarant :

« Elle est si longue notre vie que l’on perd tout vrai souvenir de notre enfance et de notre adolescence. « 

Et chacun avait piqué du nez dans son assiette. Élisabeth remarqua qu’il y avait toujours beaucoup de papillons sur la presqu’île, même le soir . Bernard, les lunettes à la Schubert sur le front tapa sur la table avec son poing.

« Tu sais comme moi que les spectateurs attentifs et cultivés sont de plus en plus rares. Il ne faut pas se voiler la face.Merde. J’ai envie de foutre une grenade sous le cul des gens à chaque générale. Les jeunes générations ouvrent leurs portables en pleine représentation ! Les vieux continuent leurs parlotes, putain. « 

Je crois que c’est Nadine qui murmura avec un brin d’agacement « Oui, c’était mieux avant !.. tout le monde sait que c’était mieux avant !..Quand on donnait « les Cloches de Corneville » devant des notables qui s’endormaient.  »

Nadine et moi guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et   marquaient un hameau dont nous cherchions le nom sans le trouver. .On distinguait encore les ailes du moulin de Craca. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient vraiment, pensai-je. Nadine me confia :

« Déjà à la Fac Bernard voulait déjà tout faire sauter. »

L’alcool aidant ,la nuit approchante, tout ralentissait, Elisabeth s’endormait. Un visage endormi est une curieuse dalle. f .Le régulier fracas des vagues faiblissait ,l’eau se retirait.L’étendue marine poursuivait son retrait avec des remous.

Nadine soupira : »Par une nuit comme ça, on pourrait danser toute la nuit. » Querlin s’accouda à la balustrade  : »Regardez on croirait que l’eau est verglacée 

-Verglacée?Non tu veux dire « argentée » ,protesta Bernard. .

-Non, je veux bien dire verglacée . »

Cette dernière remarque continua à planer dans l’air au dessus de nos têtes sans que l’un de nous prononce le moindre mot.Une chauve-souris voletait au niveau des chambres du premier.

Nadine tira sa chaise vers moi .

C’est alors que nous entendîmes grincer le portail de fer. Toutes les têtes se tournèrent vers la gauche de la maison. Dans le halo orangé du lampadaire de la rue apparut une silhouette asse petite massive, blanchâtre,en gandoura ,appuyée sur un béquille .Je reconnus Lucile,cette voisine toujours en bottes et capeline mauve. Elle ne sortait jamais au grand jour ,vivant cloîtrée avec ses chats dans une maison aux persiennes closes . Pas mal de rumeurs malveillantes circulaient sur cette ancienne prof de français . J’avais remarqué qu’une lumière verte brûlait au au premier étage chaque nuit et je me demandais souvent ce qu’elle pouvait bien faire.

On disait dans le village qu’elle avait vécu son enfance au Pakistan , fille de Consul. Ce soir là ses cheveux gris à reflets mauves tombaient en longues mèches raides sur ses joues me faisaient toujours penser à la coiffure de Bonaparte dans le film d’ Abel Gance.

Elle se dirigea vers moi,un peu chancelante et appuyée sur sa béquille

Sa main gauche remonta le long de son visage comme pour exprimer quelque chose.

« Pardon de vous déranger, je peux vous parler un instant ?

-C’est urgent ? »

La voisine me saisit le bras et se serra contre moi.

Elle ajouta :

« S’il vous plaît, un instant ! »

La pression de sa main sur mon bras se fit plus forte.Il y avait un curieux silence de mes amis derrière moi.

« Venez une minute , j’ai quelque chose à vous montrer.. »

Elisabeth se dressa sur son siège, la cafetière à la main et dit :

« Vous voyez,madame, que vous nous dérangez…

…vous voyez bien..nous sommes en train de dîner..

– Je vous le rends… ça ne sera pas long… »

Je fis signe à mes amis de ne pas intervenir. Lucile me serrait le bras de plus en plus fort.Je me laissai guider.

La voisine et moi traversâmes la route qui ressemblait à un ruban noir étincelant.Le vent léger qui venait de la mer portait une fraîcheur humide. Je poussai la petite porte de bois de la demeure et .la porte d’entrée était restée entrouverte sur le couloir.

« Je ne vous dégoûte pas trop ?  Vous savez que je suis fière de vous. Je vous ai entendu jouer Liszt.. cet après midi..

-Ce n’était pas moi mais une amie.. »

Je la retins car elle perdait l’équilibre avec sa béquille coincée contre un arrosoir. .

J’attendis qu’elle reprenne sa respiration appuyée sur le chambranle de la porte.

« Vous n’arrivez pas à dormir ? Vous avez des insomnies ? On a fait trop de bruit ? Excusez nous si on a fait du bruit.

-Non ça va. « 

Elle ajouta :

«  Vous êtes un homme très bon. Vous ressemblez à mon fils.Tellement. .« 

Enfin nous pénétrâmes dans le couloir sombre .On était saisi alors une odeur étouffante de poussière, de vieux coussins,de vieux vinaigre éventé. Une espèce d’odeur de grenier surchauffé en été dans ses vieilleries .Ma voisine alluma en tâtonnant le long du mur. Une ampoule nue éclaira ce profond tunnel encombré. Deux vieux fauteuils défoncés, un guéridon avec un lot de médicaments et d’ampoules encombraient le passage.Un poêle d’un ancien modèle était surmonté d’un service a café en porcelaine avec des filets dorés. Les murs étaient tapissés de gravures,de cadres dorés,et surtout de vieilles photos . Une bizarre draperie, avec un entrelacs de fleurs exotiques, était ornée d’un galon d’or qui tombait du plafond ; il y avait énormément de plis en étoile comme si nous étions sous une tente arabe . Un matelas nu dressé contre le mur supportait des pots de confitures vides . Une bouteille de Suze avec un gobelet d’argent jauni (de ceux qu’on offrait jadis à des baptêmes) trônait sur la première marche de l’escalier .Je butais dans un seau à charbon avec des boulets. La main qui me tenaillait le bras était moite .Je sentais que la femme m’épiais, à l’affût du moindre tressaillement. Je sentis sa voix contre mon oreille avec son haleine chargée  :

« Ecoute moi ! Tu ne devrais pas fréquenter ces gens.Ils te détestent. Ils t’éloignent de mon fils.Ils ne vous aiment pas. Vire les !»

Je fus stupéfait. Et en même temps, j’étais fasciné par l’immense et inextricable assemblage de vieilles photographies défraîchies, un peu grasses et mal scotchées les unes aux autres. .J’entrevis des femmes noires dénudées ,aux seins lourds, en train de se baigner dans marigot cernés pare une inextricable végétation tropicale ;à coté devant une masure,des veuves accroupies,puis plusieurs hommes alignés sur un gigantesque amas de pierres avec des canotiers, des costumes clairs.L’un brandissait une canne. Plusieurs photographies décolorées révélaient un endroit crayeux saturé de poussièremais t.Il y avait aussi des sortes de felouques,un chamelier devant des roseaux., un gigantesque tete de pierre d’un Dieu poprtant une tiare.

« -C’est l’Égypte ? »

La femme grommela :

« Vire les ! «  Puis : « T’as pas l’air de savoir quoi faire de ta vie. »

Ces lieux exotiques et orientaux avaient -ils un rapport direct avec son enfance au Pakistan ?

Je ne sais pas pourquoi mais soudain je me se sentis mal,je manquais d’air, prisonnier d’ un espace confiné avec cette pythie fardée et sa récrimination, elle fantôme perdu parmi ces vieux étés coloniaux,ses linges crados, dans un couloir où le temps ne s’écoulait plus et où ne se promenaient plus que des morts qui s’allongeaiet tout au long du mur dans une perpective d’un temps sans fin ni commencement,avec de grotesques canotiers. C’était un monde funèbre , un monde macabre qui me faisait penser aux fleurs fanées et pourrissantes qu’on trouvait sur des tombes à demi soulevées dans des cimetières à l’abandon sous la pluie,un temps mort, opaque stagnant.

Lucile m’indiqua une petite photo dentelée et racornie.

« Là c’est mon fils. Il vous ressemble. Il a les mêmes traits fins que vous et la même chevelure. »

Je m’approchai et discernai un jeune homme en canotier, le visage blafard,comme légèrement poudré, les sourcils trop bien dessinés, il était encadré de deux jeunes filles visiblement travesties en putains cairotes comme on en voit dans les photographies 1900 un peu coquines. Sur le cliché voisin,on retrouvait ce visage blême un peu à la Harold Lloyd dans ces films muets, ils portait une veste rayée de dandy qui le cambrait. Dans ces ténèbres je découvris d’autre clichés de garçons et filles, fardés, tirant la langue comme pour une représentation théâtrale d’amateurs. Cette voisine inquiétante et trop grasse avait-elle été une de ces jeunes filles ? était-elle parmi ces silhouettes ? Il y avait aussi une photo punaisée,style Studio Harcourt représentant le pianiste Yves Nat.

« -C’est Yves Nat ?

– Il a été l’ amant de ma mère. « 

Enfin, je me débarrassais de son étreinte qui me faisait mal au bras. .

– Je dois vous quitter ,mes amis m’attendent !

« Vous ne pouvez pas rester cinq minutes sans bouger ? Sans faire n’importe quoi ?  »

Puis elle dit :

« Attendez ,j’ai quelque chose pour vous. »

Elle claudiqua vers le fond du couloir, disparut sous l’escalier et revint en marchant de travers et me mit sous le nez un cube d’un savon de Marseille.
 »C’est pour vous ! Mon fils aimait cette odeur. Quand vous vous laverez avec, vous sentirez exactement comme mon fils.

-Mais.. »

Elle me colla le savon dans la main.

« Ne dites pas de bêtises quand vous vous serez lavé une fois avec ce savon, vous serez exactement comme lui.- je vais retrouver mes amis.Ils m’attendent.

–Je croyais que ça vous intéresserait. Voulez vous que je ferme  ?

J ‘avais regagné la porte d’entrée avec l’impression d’avoir franchir des épaisseurs touffues.

« Je reviendrai un autre jour.C’est promis !

Elle se tut, resta immobile,puis soudain :

« Je ne suis pas votre bonniche,merde ! »

Je quittai cette maison, en pensant à toutes ces maisons de la presqu’île, aux villages voisins, aux maisons innombrables du port de Paimpol, aux villes entières qui accumulaient autant de vieilles demeures , de maisons désolées, de villas mornes au bout d’un chemin ; je songeais cette palpitation secrète, cette chair du monde qui engendrait et gardait au secret autant de marionnettes paumées, toutes ces ombres vieillissantes, ces épaves irrémédiablement piégées dans leur solitude et leur décrépitude , ces infirmes où ne parviennent plus aucun écho de vivacité ou de légèreté humaine, tous emportées un chaos vertigineux et un inéluctable anéantissement, ils claudiquaient de manière grotesque ,empêtrés, englués , ahuris, exaspérés, dans une débâcles de pensées circulaires, incapables de maîtriser la série de court circuits délabrés et répétitifs de leurs images mentales.

Dehors, je humais le vent frais, au milieu de la route .La nuit transparente et son ciel haut avec quelques fragiles brillances annonçait déjà la limpidité glacée d’un soir d’hiver.

Lire l’été

Curieux ce mois d’août pour un critique littéraire ou un juré de prix d’automne. Il parcourt des routes du Sud ou du Centre avec la chaleur qui tremble à perte de vue sur les champs. Dans le coffre de la voiture, des piles de jeux d’épreuve tenues par un caoutchouc.

Maisons d’amis aux meubles bien cirés, location dans les Landes , longère bretonne et ses hortensias, hôtels avec piscine, et puis un coup de fil d’une attachée de presse rompt le silence des lentes lectures de l’après-midi, et on devine derrière une stratégie éditoriale, ou bien un confrère qui vient de tomber sous le charme d’un texte et ,comme un jeune amoureux, il veut déverser son trop plein d’ enthousiasme à un ami.

Quel est le calcul en filigrane, et quel jeu de billard à trois bandes  chez ce directeur littéraire qui en général n’appelle pas pour rien ? Entre grillades au romarin ,baignade ou sieste, les épreuves sont là, éparpillées sur les dalles d’une terrasse ou la toile d’une chaise-longue. Le critique suit donc tout au long de l’après midi de longues houles de phrases ( quelle curieuse solitude bavarde se dit-on parfois..) ou il dilue son attention dans des confessions familiales étirées ;et en même temps il se demande si son goût ne s’est pas émoussé à se crever les yeux sur des textes qui naviguent dans une très honnête moyenne sans aucune surchauffe imaginative. Sans oublier la bascule des sentiments compliqués d’une page à l’autre : curiosité, indifférence, sursaut, grisaille, baisse de tension, puis électricité nouvelle d’un chapitre à l’autre. Parfois c’est la clairière inattendue, la fête ! ce sont des pages parfaites, le critique est soulevé d’émerveillement par la justesse ou la brutalité imaginative d’un passage.

Sept heures .La chaleur stagne sous les tilleuls, l’heure de l’apéro, la bascule du soir, les ombres longues, et sa douceur de clapotis, et le critique laisse derrière lui ces heures de lecture avec des sentiments mélangés, car ça laisse un curieux sillage d’émotions disparates cette croisière dans l’intime d’autrui, ces heures de lecture derrière les persiennes , dans l’épais du papier, et pour quelle justice , et sur quoi la fonder ?

Enfin, comment ne pas rappeler le mot de Scott Fitzgerald : »Écrire, c’est nager sous l’eau ». Pour le critique aussi, lire, c’est aussi nager sous l’eau.

Retrouver la Venise malade de Thomas Mann

C’est l ‘été , je paresse. Donc je republie un article publié en 2022.

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise, il y a 4 ans avec le précieux livre de poche « La mort à Venise » de Thomas Mann

Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.
J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de Thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.



La nouvelle de Mann s’inscrit dans cet volupté pourrissante, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction que chaque vaguelette sombre apporte le long des murs moisis. Cela est d’autant plus évident que le texte explore le naufrage, la décrépitude physique, de l’écrivain célèbre -et las- Gustav Aschenbach. Il est seul, prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’ Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de Thomas Mann on remarque que l’auteur éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité , enseveli et momifié sous les hommages et les récompenses.

dans la nouvelle, « la mort à venise » la rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré et gardé par sa famille luxueuse polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain .on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel. Il ne maitrise plus sa libido.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition morale d’une ville qui cache son épidémie et ment aux touristes pour continuer à faire marcher le tiroir- caisse et le commerce hôtelier et la décomposition accélérée des certitudes et de l’académisme de bon aloi (comment ne pas penser à Jean d’Ormesson?) d’un écrivain bourgeois devenu soudain l’esclave de ses sens et qui s’affole devant la jeune silhouette du blond Tadzio .On voit alors que Aschenbach est coupé en deux: d’un côté l’ artiste Apollinien, celui de la connaissance, de la Clarté , de la Forme maitrisée, de la Raison et de l’équilibre , et de l’autre le côté Dionysiaque, avec son Chaos, son ivresse, ses emballements des sens, ses extases érotiques, sa cruauté, son déchainement qui tourmente l’écrivain , celui là même qui multiplie les rêves d’orgie. Il est évident que là, Mann emprunte cette division à Nietzche qui est son philosophe de chevet.et que cette division marque profondément toute l’expérience de « La Montagne magique ».

Aschenbach découvre que sa dignité sociale s’effondre. Au cholera qui circule dans Venise , répond exactement la fièvre sexuelle qui s’empare d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret de l’écrivain qui découvre son homosexualité.
Ces deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par Thomas Mann. Et l’ironie des phrases, ce talent si élaboré de Mann ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit de la connaissance de soi.. La tragédie d’Aschenbach, grand bourgeois pris dans la tempête des sens, se joue dans une prose à reflets aquatiques sombres , ce qu’il a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » .Dans ces deux textes il puise aux mêmes sources d’un érotisme pédophile qu’il vit comme une infernale culpabilité.
De plus, tout au long de son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich,

2)Le gondolier muet, sorte de Charon avec sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts,

3)La troupe de musiciens italiens grimaçants, railleurs, bouffons, inquiétants qui jouent et accompagnent les hontes d’Aschenbach de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.

Zentralbild-Archiv Thomas Mann, bürgerlich-humanistischer Schriftsteller von Weltgeltung. geb.: 6.6.1875 in Lübeck gest.: 12.8.1955 Kilchberg (Schweiz) 1929 erhielt er den Nobelpreis. U.B.z: Thomas Mann in seinem Heim in München (1932) 13 661-32 [Scherl Bilderdienst]


La vraie nature érotique du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique- est révélée dans un rêve ;c’est une orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ». A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute la découverte de sa décrépitude. Il voit dans le regard des autres qu’il n’est qu’un vieillard libidineux, un « vieux beau » décrépit et fardé. Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il a un premier geste de charité pour alerter les autres, mais se ravise et dans un retournement faustien, brutal, Aschenbach prend la résolution bien plus excitante et cruelle de se taire. Il jouit de ne pas avertir la famille de Tadzio de la maladie qui s’étend sur la lagune et les menace. Comme si l’homme profond, voulait exercer sa nature criminelle et devenir une figure du Mal ou son zélé collaborateur. Le docteur Faustus est déjà là. Le vieillard » désirant « ne veut pas lâcher sa jeune proie. Mann a réussit là un pacte faustien parfait.Il se venge de son Désir en choisissant d être du côté de La Mort.
La part cachée, tyrannique ,érotique, dionysiaque, avide, sournoise, féroce, méphistophélique de l’écrivain atteint là un sommet de perversité : j’entraine tout le monde dans la Mort ce qui me donne l’illusion d’en être le maitre. Point ultime de sa part maudite . L’érotisme, soudain, libère en lui une pulsion de mort, et une vertigineuse liberté qui l’affranchit de toute limite morale. Il récupère une souveraineté dans la transgression. Et son angoisse, sa culpabilité si tourmentante, si humiliante se transforme un ouverture maléfique, en affranchissement secret. C’est son joker ricanant.
Les visites chez le barbier de l’hôtel pour se faire teindre les cheveux et mettre du rouge aux joues pour mimer une jeunesse perdue, et masquer sa déchéance physique ont sans doute eu pour conséquence de métamorphoser sa rancœur en une sale petite, jubilation qui consiste à imaginer la mort des autres .
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler sa vraie nature d’écrivain. Il pose clairement une équivalence entre les sources libidinales cachées et la source d’énergie pour écrire. Dans certaines lettres et confidences à ses proches, il n’a jamais caché le « fumier » ou le « compost », sur lequel fleurit une œuvre.


Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade(nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .

J’ajoute, à mon texte, des réflexions que Michel Alba avait bien voulu développer il y a quelques années à propos de  » La Mort à Venise », car la nouvelle de Mann le fascinait.

 » Je voudrais simplement dire que l’aspect classique de cette nouvelle, son « art de la transition », comme dirait Leo Spitzer, n’empêche nullement un charme poétique d’opérer, par ses images, ses métaphores, son rythme lent avec de longues phrases qui forment comme des arabesques, un charme sulfureux, qui veut traduire et y réussit parfaitement ce qu’on a appelé à propos de Th. Mann « la maladie européenne ». C’est essentiellement de ça dont nous parle cette nouvelle, cette atmosphère de serre chaude où une civilisation et ses valeurs bourgeoises dans ce qu’elles ont de plus remarquables, d’universelles, avec la grande référence obligée du début à Cicéron et à l’art de l’éloquence sur laquelle repose notre droit et toute la littérature classique, le « motus animi continuus », le mouvement continu de l’âme » dans l’application bien réglée et bien comprise de l’effort dans le travail, sont en train de se décomposer comme un arbre déraciné dans des marais. Venise est vue comme une lagune, comme un marais, un marais séduisant, enchanteur, mais un marais quand même, où toute une société, le haut du panier, entre en état de putréfaction. Il ne faut pas non plus se tromper sur le sens à donner au mot « classique » à propos de cette nouvelle. Elle est très ambiguë de ce point de vue. Classique dans sa manière, elle en dénonce également l’art et la fin.

« 

Le jour où la famille m’offrit une caméra

Pour mes 24 ans , j’avais demandé qu’on m’offre une camera car j’avais depuis depuis l’adolescence la passion du cinéma ; j’avais même préparé en cachette le concours de l’Idhec alors que j’étais en propédeutique à la Faculté de Caen. A l’époque je me trimballais partout avec les deux épais volumes ( très techniques) de Jean Mitry traitant du montage cinéma. C’était ma Bible. J’avais pratiquement appris par cœur la théorie du russe Koulechov qui avait distingué deux sortes de montages ,le montage dit « réflexe », qui suit la logique narrative assez naturelle et le montage « d’attraction »,plus sophistiqué, plus fascinant, qui délaisse la banale logique narrative pour provoquer une réaction forte du public en rapprochant deux images inattendues qui font sens, symbole, polémique, ironie, si on les accole.

J’avais bien sûr été marqué par Eisenstein. Dans son film « La grève » le cinéaste avait utilisé le montage « d’attraction » en alternant un massacre d’ouvriers par la police du tsar et des plans d’animaux égorgés.

J’avais donc filmé mes parents au cours d’un pique-nique sur la plage de Langrune (les feuilles de salade s’ envolaient pendant les rafales de vent) et j’avais alterné cette scène de repas champêtre avec des plans de lapins broutant des herbes avec leurs petits tremblements marrants du nez .

J’étais devenu un fondu du montage parallèle.   Mais le grand choc fut lorsque je vis au ciné-club cet « Homme à la camera » de Dziga Vertov. Je deviendrai l’homme, à la camera normand. Je demandai à un ami qui possédait un tandem, de sillonner les rues de Caen .Il pédalait, je filmais avec la Camex Ercsam 9,5mm au poing.Il fallait s’arrêter le tandem pour recharger et remonter la clé comme on remonte une pendule.

Je filmais les rues, passants, vitrines, églises, avenues à platanes,sorties d’églises, gare routière,terrains de foot et puis j’eus une période chantiers, pylônes,réseaux de fils électriques et nuages. Un étudiant de mes amis m’avait prête un projecteur et je m’enchantais dans ma chambre de voir la ville de Caen tourner sur elle même comme un disque , avec les murs, les toits, les fenêtres et les carrefours qui s’inclinaient. c’était un genre d’ivresse tranquille que ma sœur ne partageait pas. . Les longs travellings donnaient l’impression que la ville et les visages fuyaient en arrière. Ensuite, avec une petite colleuse , sur mon bureau, je mettais bout à bout ces petits films,travail minutieux car il fallait frotter avec une petite râpe en métal pour ôter la surface brillante de la pellicule perforée , passer un petit pinceau enduit de colle sur le fragment de pellicule poncé et ensuite bien appuyer sur les deux morceaux de film le temps que la colle séchât.

Ensuite, j’avais appris par « Les cahiers du cinéma » qu’il y avait à New-York, un cinéaste « underground « (j’avais du mal à prononcer le mot) qui avait filmé un comédien qui dormait pendant des heures. J’ai voulu forcer ma sœur à dormir dans une chaise longue au fond du jardin, prés des cabanes à lapins. Je ne voulais pas qu’elle fît semblant. Au bout de trois minutes, elle se leva, agacée et voulut jouer au ping- pong. J’essayai donc de filmer la balle rebondissant sur le vert épais de la table, mais ce n’est pas une de mes meilleures séquences. Enfin, comme tout bon cinéaste, j’eus une Théorie. Il ne fallait pas réduire le cinéma à du mauvais théâtre, avec des bavardages insipides et des histoires amoureuses bêtasses, toute une salade psychologique écœurante de sentimentalité. Le mauvais théâtre petit-bourgeois filmé ça suffisait. C’était un symptôme de décadence. Il fallait que le cinéma retrouve sa Vraie Voie et que je sois un Pionnier pour ma Génération :il suffisait simplement d’enregistrer et de célébrer la Réalité. Toute la Réalité. C’était un impératif phénoménologique et presque théologique, en tous cas ma Mission. A l’époque je parlais avec des Majuscules. Ces films qui bavassaient argent, sentiments, intrigues cul-cul ,ou violences oubliaient l’Immensité symphonique de la Réalité

L’homme à la camera de Dziga Vertov

Le vrai cinéma était voué -aussi- comme le Surréalisme, à chanter la beauté féminine. Je filmais les visages des copines de ma sœur et particulièrement les sourcils sous l’influence d’un film japonais dont j’ai oublié le titre.

Après avoir vu le film de Bunuel «le journal d’une femme de chambre »j’’eus également ma période fétichisme chevilles et sandalettes. Sur la plage de Cabourg je filmais les chevilles et les sandalettes des filles allongées sur leurs serviettes sous le regard soupçonneux des types du poste de secours. Enfin je m’offris une orgie de travellings . Je prenais le train pour Bayeux et plaçais la camera dans le dernier wagon, et par l’ouverture vitrée donnant sur la voie je filmais les deux épées étincelantes des rails qui filaient le long de talus herbeux.Je m’abandonnais à la grisante sensation de glissement. Ligne fuyante des petites gares de campagne et des passages à niveau m’exalta. le paysage dévalait ou quelques chênes balafraient la pellicule , paysage s’envolait ou s’éteignait au passage d’un tunnel.

Je piquais une crise quand on me demanda de filmer le mariage d’une vague cousine d’Alençon. Je préférais filmer un cendrier plein, une fourmilière en pleine activité plutôt que des gens endimanchés en train de se bécoter ou de se poivrer devant l’objectif de ma camera. ces cérémonies idiotes de films d’amateurs. La vérité m’oblige à dire que mes séances de projections ne soulevèrent pas vraiment enthousiasme, surtout auprès des filles. Un constat s’imposait:le public était trop terre à terre, déformé, il fallait former un nouveau public. Peu de les amis furent enthousiasmés par mes projections privées et encore moins par mes théories.

Pour bluffer mes amis je fis une tentative de film fantastique.Un soir d’hiver, je fils l’obscurité dans notre pavillon. Je posais à ras de terre la grosse lampe de bureau de mon père, genre Gestapo , ce qui formait une bande de lumière latérale intense. Ma sœur devait jeter du haut de l’escalier notre chat noir Celsius dans cette bande incandescente tandis que le visage de mon meilleur ami, devait surgir un gros plan, les narines vertes et les joues couvertes de farine et les deux yeux entourés de cercles charbonneux. Je dus multiplier les prises et le résultat fut décevant. On ne revit pas Celsius pendant plusieurs jours. Ma sœur m’insulta.

Colleuse

Nous en arrivons maintenant à la partie navrante de l’histoire. Mon père remarqua que mon travail à la Fac devenait médiocre. Cet été là mes parents partirent sur la côte d’azur. Je restais à tenir une petite boutique de livres soldés prés de l’église Saint-jean.il n’y avait pas grand-chose à faire alors je me mis à taper un début de roman sur une grosse machine Japy d’un vert armée. Et puis j’ai rencontré une fille qui vendait du matériel de jardin dans la même rue. Elle portait des robes moulantes d’un rose pâle et ses longs bras nus pendaient le long de son corps avec une nonchalance qui m’enthousiasmait.Elle faisait tout avec une lenteur qui me fascinait. Quand je voulus la filmer elle refusa,mais m’embrassa longtemps. De jour comme de nuit.

Les années passèrent. Je me mis à écrire dans des journaux sur tous les pauvres types qui devenaient célèbre un jour ou deux à la télé . La camera se couvrit de poussière dans mon studio parisien. Je la ressortis pour un voyage en Grèce. Dans le théâtre antique d’ Epidaure je fus si ému par cette vasque pierreuse et son ouverture sur le ciel que je me mis à filmer sans voir l’inégalité des dalles. Je me tordis la cheville. La Camex Ercsam rebondit sur les gradins et vola en éclats. Je récupérai les débris métalliques un peu comme Antigone récupère les restes de son frère. La plaisante familiarité des touristes en robe d’été, et shorts délavés, leurs bavardages rigolards , leurs manières de se filmer en se tenant par les épaules m ‘apparut comme l’image même de l’indifférence humaine.

Sur la route de Corinthe , je me débarrassai des restes de la camera sur une aire de parking, dans une poubelle contenant des boites de bière Heineken des noyaux d’olive, et des bouteilles d’Ouzo.

Quand je découvris les premiers films de Nanni Moretti, ceux tournés avec une camera d’amateur, « Je suis un autarcique », et « Ecce Bombo » Je fus saisi d’un immense regret, d’une immense désespoir, d’une immense jalousie.

Nanni Moretti dans Ecce Bombo

Une nageuse

Il y a une dizaine d’années, je louais au mois de Juin une villa vers Quiberon. Ce n’était pas loin de l’ aéroclub. J’ai un goût particulier pour ce genre d’endroit, car c’est là que mon père, ancien aviateur , a rencontré ma mère, à Metz dans les années soixante. A l’époque ma mère buvait pas mal de Martini au Bar de l’Escadrille en admirant les petits avions qui sortaient des hangars au ralenti et roulaient vers la piste principale avec leurs ailes blanches.

Chaque matin,donc, je me rends vers un coin de plage assez sauvage qui est placé dans l’axe de la piste d’envol de l’ aéroclub. Je m’allonge prés d’un vieux tronc d’arbre apporté pendant les grandes marées et de là, j’entends passer dans un ronflement au dessus de ma tête les petits avions qui deviennent très vite une tache minuscule et insignifiante suspendue dans le ciel.Ah, si les gens pouvaient disparaître en plein ciel et ne plus revenir , quelle économie de funérailles et de serrements de mains hypocrites…

Ce matin là, j’ étalais ma serviette sur la plage, j’ouvris mon roman préféré et je posais mon sac de chips contre une branche de cet arbre si blanchi par le sel qu’il ressemblait à un os d’animal préhistorique

J’ écoutais les avions vrombir, pousser le moteur à fond ,glisser au-dessus de moi en balayant de leur ombre la plage et les premières vaguelettes. Leurs ventres blancs passaient à moins de quinze mètres au dessus de ma tête dans un rugissement infernal qui me procurait une sorte d’extase.

Souvent je pense à un truc en regardant la mer plate et ses vagues monotones c’est que si on ferme un œil, on découvre alors que le ciel et la mer sont une simple toile verticale déroulée .Faites l’expérience vous verrez.

Ce matin-là donc , je lisais lorsque je vis venir de loin, du côté de la paillote et des dunes , une grande fille blonde genre scandinave ,silhouette sportive,super belle, avançant avec la grâce d’une goélette .Elle portait un long sac tressé,son maillot une pièce d’un blanc éclatant la mettait en valeur .Pour le reste, elle avait des bras et des jambes comme les autres. En mieux.

Elle posa son sac pas tellement loin de moi, ce qui me fit plaisir.C’était la bonne distance pour découvrir sous la lumière crue du matin, quelques détails charmant de son anatomie. Son dos avait l’air magnifique quand elle sortit de son sac une espèce de serviette bleue pâle. Elle s’en enveloppa avec soin puis se déshabilla en se tortillant et agitant les bras comme si elle était importunée par des guêpes.Elle balança d’un petit geste charmant ses sandalettes de corde. Enfin elle courut en petites foulées vers les premières vaguelettes avec une telle grâce que j’en oubliais ma lecture(c’était « La Chartreuse de Parme » ) .

Je me laissais captiver par cette petite scène avec d’autant plus de plaisir que je crus qu’elle était jouée admirablement uniquement pour moi,moi seul, sinon, ce genre de fille trop sublime serait restée assez loin prés des dunes.

Elle plongea , disparut.

La baie scintilla . Silence absolu.

J’éventrai mon paquet de chips et attendis son retour en grignotant. Après quelques instants de calme absolu , je regrettais déjà la disparition de cette belle inconnue . Son grand sac de toile et sa serviette bleue pâle me narguaient comme si c’était un symbole de quelque chose, un appel, ou un signe des Dieux pour changer ma vie. D’autant que je remarquais depuis une semaine que cette partie de la cote bretonne, en cette saison, nous prive cruellement de belles femmes longilignes enfin de femmes maquillées selon mon goût , c’est à dire sans petits machins métalliques dans les oreilles, les lèvres ou le nez, et sans dragon ou saurien ou tête satanique tatoués sur les cuisses ou sur les chevilles.

Deux avions passèrent au-dessus de moi en ronflant. Leur ombre en forme de croix me fascina. Je vois vite le Christ partout. Le deuxième avion traînait une banderole pour les magasins Casino.C’était une promotion sur les moules et les langoustines. Des cyclistes qui baragouinaient en allemand passèrent sur la route .

Je repris ma lecture.

Mais au lieu de lire  attentivement le chapitre où Fabrice et Clélia commencent à échanger des signes,lui de sa cellule, elle de sa petite cour, je fus assailli par des idées parfaitement troubles concernant les hanches de la nageuse, et tout ce qu’on pouvait faire avec elle dans un endroit discret et un peu obscur dans une moiteur érotique.

J’examinais la mer à sa recherche quand,sur la gauche je découvris une boule blanche qui dérivait ; on aurait dit un ballon sur le courant  d’une eau d’un vert profond : c’était son bonnet de bain . Je repris ma lecture lorsque soudain ,levant les yeux , je retrouvais la nageuse pas loin de moi, me regardant fixement . Avec un grand sourire elle était en train d’empoigner sa chevelure pour former une espèce de chignon bizarre. Elle sourit encore et approcha.

-Vous lisez quoi ?

-La Chartreuse de Parme.

-Ah ?

-De Stendhal…

-Oui je sais .

Elle ajouta :

-Je peux vous prendre quelques chips ?

-Bien sûr.

Je lui tendis le paquet.

Longtemps nous restâmes sans parler.Nous croquions.

Enfin elle s’assit prés de moi. Elle fixa mon poignet.

-Votre montre. Vous avez du goût.

Elle enfouit ses pieds nus dans le sable qui à cet endroit ressemble à de la farine tellement il est fin.

-Il ne faut pas trop enfouir vos pieds dans le sable ici ,dis-je, les puces de sable sont nombreuses et puis surtout c’est un endroit où les jeunes du coin, la nuit viennent faire la fête,ils cassent des bouteilles et vous risquez de vous couper avec un débris de verre,ils sont nombreux et particulièrement coupants.

-Les jeunes ?

Ma phrase bien qu’un peu longue était impeccable ,intelligente et assez sournoisement dragueuse sous couvert de prudence.

-C’est un drôle de bouquin que vous lisez. Le type accumule les gaffes et il se carapate en pleine bataille..au début..et en plus il se prend pour un héros..quel frimeur…

– Fabrice del Dongo ?

-Voilà ! Je cherchais son nom.

Il y eut un silence. Sur la route proche des voitures passèrent dans un souffle.

-Et puis un type qui refuse qu’on l’aide à se barrer d’une prison alors qu’on cherche à l’empoisonner, il est hypnotiquement con. Excusez moi. Je vous choque ?

-Un peu.

-Pourquoi vous lisez ça ? vous êtes prof ?

-C’est mon livre préféré.

Pendant un moment elle resta immobile. Son regard de côté qui se posait avec insistance sur mes jambes avait quelque chose de narquois.

-C’est curieux comme vous pouvez avoir l’air gentil puis soudain tout sombre.

Aquarelle de Tal Coat

Après un long moment vide ,elle sortit de son maillot un paquet de Benson et craqua la cellophane puis m’offrit une cigarette après avoir allumé la sienne contre le vent. Elle avait un Zippo avec un curieux insigne héraldique et des ongles d’un rouge sang de bœuf.

Nous fumâmes.

–La meuf la plus intelligente..Comment elle s’appelle ?Dans la Chartreuse ?  

-La Sanseverina.

-C’est ça ! Il préfère la petite mijaurée à la femme intelligente.

Je restais incapable de parler.. Le paquet de chips était vide. Je contemplais le large ,cette mer d’un bleu qui prenait la lumière laissait voir des plaques mauves vers Saint-Pierre de Quiberon. Innombrables vagues que j’essayais de compter.Ma nageuse gardait une curieuse attention tournée vers moi.

-C’est difficile d’avoir une amitié entre un homme et une femme ,dit-elle .

Elle enfouit son mégot dans le sable. Elle était vraiment belle de profil.

Je ne dis rien.

Elle alluma une autre cigarette avec pas mal de difficulté contre le vent.

-Vous êtes quelqu’un d’honnête ?

Je ne répondis rien.

-Là, maintenant, honnêtement, franchement est-ce que vous me désirez ? Est-ce que je vous attire ?

Je fus déconcerté .

-Allez !.. soyez honnête.. vous me déshabillez depuis un moment. C’est curieux les hommes me désirent mais ils ne sont pas amoureux de moi.

Elle s’allongea de tout son long dans le sable avec des souplesses de chatte.

-Je vous mets dans l’embarras. Pardonnez moi.

Un avion passa au dessus de nous dans une rafale de bruit et d’air chaud remué.

-Comment?

-Je dis que ,même embarrassé, vous avez l’air mignon.Vous êtes d’ici ?

-Non.De Caen.

-Vous savez ce qui serait bien ? …

C’est que vous me frottiez les pieds… et les chevilles… avec du sable. Doucement et longtemps.. Ça me ferait très plaisir. Vous voulez me faire plaisir ?

Je fermai mon livre et constatai que le paquet de chips était vraiment vide. .

-C’est étrange comme, les garçons deviennent timides ces temps ci. Le fossé s’agrandit.

Elle caressait ses genoux puis ses mollets.

-Quand on me frotte les jambes avec du sable, j’ai alors l’impression que mon sang coule enfin, neuf, propre,frais, enthousiaste .Ça me réveille et me rajeunit.

Je la considérais en fermant à moitié les yeux comme si elle était loin de moi et une sorte d’animal d’une espèce inconnue.

-Il n’y a jamais grand monde sur cette plage.

-C’est vrai.

-A cause de vous?dit-elle.

-Non, dis-je à cause du bruit des avions qui décollent.

En traînant sa main gauche dans le sable elle formait des cercles dans le sable.

-Vous savez ce qui serait bien ?

-Oui, que je vous vous frotte les pieds et les chevilles avec du sable.

-Je pensais à autre chose.

Elle contempla le ciel,ça fourmillait de bleu.

-On essaierait d’être amis. Simplement amis. Mais vraiment. Aucune arrière pensée.

Je l’écoutais.

-Ça n’a pas l’air de vous emballer ?

-Non, ça ne » m’emballe » pas.

-Je vous emmènerais au Royal, on s’installerait au bar dans la pénombre, je commanderai une bouteille de Quincy dans un seau à glace avec de la buée, on boirait et on écurerait James Brown. Et nous ferions plein d’efforts pour rester amis.

-Condensation, dis-je.

-Quoi ?

-Sur le seau à glace, c’est de la condensation. Pas de la buée.

Elle ne remarqua même pas ma réflexion.

-Au lieu de se fourrer au lit sans aucun sens de l’orientation comme toutes ces écervelées aguicheuses . ..

Elle croisa ses sur ses genoux comme une petite fille dans une cour de récréation qui reste sur les marches de la classe.

-Un seau à glace avec la condensation, le Quincy  bien frais ! James Brown ! Et puis.. on pourrait se beurrer sans être dérangé si le coup de l’amitié ça ne marchait pas..

Elle me regarda par en dessous.

-Non ?

-Non James Brown et le Quincy, ça colle pas..

Un petit chalutier vert et blanc passa au large. La nageuse me fixait fixait, surtout mes bras .

Son regard picotait ma peau.

-Vous savez-moi ce que je fais ? Je veux dire professionnellement ?
-Non.
Vous n’ avez pas la moindre idée ?

-Non.

-Vous avez raison, personne ne peut deviner.Même moi au début j’ai eu du mal à deviner quel était mon job. Depuis un an j ‘ai rejoint la régie publicitaire de Ouest-France. Je suis devenue d’un seul coup d’un seul, une spécialiste des médias et je suis responsable de la Politique RSE du journal.

-C’est intéressant ?

-J’en sais rien. Je sais pas ce qu’on attend de moi. Au bureau ,ils sont contents quand j’arrive le matin avec des chemisiers avec des motifs boliviens .

Je commençais à écouter distraitement car les histoires de bureau m’emmerdent ;.et puis la mer, si on la regarde longtemps, nous fait perdre forme et identité, nous devenons une extension visuelle illimitée, on se sent quelqu’un d’autre.

La belle nageuse dut sentir ça.

-Vous ne m’écoutez pas. Vous pouvez répéter ce que je viens de dire ?

-Oui, vous vous ennuyez dans votre travail..

-C’est pas tout à fait ce que j’ai dit.

-L’hiver, j’aime être dans ma salle de bain chaude et me maquiller, surtout les paupières ou bien …ou bien..

Je l’écoutais en regardant une mouette dériver, ailes étendues dans le bleu du ciel.

-L’hiver quand j’ai les lèvres un tout petit peu gercées j’aime qu’on m’embrasse.

.Elle précisa :

-Un garçon m’a dit qu’il n’avais jamais été aussi bien embrassé avec quelqu’un qui a les lèvres gercées.

Je ne répondis rien.Je me levai et pliai ma serviette de plage.

-Vous ne voulez pas venir ce soir au Royal ?

-Je ne sais pas.. C’est où ? ..

A coté du marchand de gaufres Chez Hernandez.. Un faux pub anglais avec des tringles en cuivre. .

Elle fourra son paquet de Benson et son Zippo dans son décolleté. Elle me sourit et dit :

-C’est curieux comme vous pouvez avoir l ‘air gentil.Vous me rappelez les lapins que je nourrissais quand j’étais petite. Derrière le grillage je leur glissais des brins d’herbe et ils remuaient le nez très vite .Vous leur ressemblez.

Puis elle dit :

-On se reverra peut-être en ville ?…

Je ne la revis jamais , ni en ville ni sur les plages des alentours .Je l’ai pourtant cherchée.

Relire « Aurélien » d’Aragon, somptueux…

Je ne comprends pas qu’on parle de Céline et de Proust comme les deux uniques sommets du roman français du XX° siècle. Et Aragon ? J’ajouterai que depuis « le Paysan de Paris »(1926)  » en passant par « les cloches de Bâle »(1934), »Les beaux quartiers (1936) « Les voyageurs de l’impériale(1942) , et enfin cet « Aurélien » de 1945 ce massif romanesque apporte non seulement un point de vue personnel sur l’histoire de notre pays mais reflète aussi les espoirs de nombreux intellectuels français aspirés par l’idéal communiste et de toute une classe populaire depuis les années 30.Oui, je sais, Aragon a tant tardé à temps à condamner le stalinisme et la glaciation soviétique…

Ce qui frappe d’abord, en premier lieu dans ce roman d’Aragon écrit à partir de 1940 (puis terminé en 1944) c’est ce « style parlé »,si fluide, éblouissant de naturel, précis, mélodieux, suffocant de maîtrise et d éclat, si stendhalien pour parler des femmes avec finesse, sans oublier la finesse d ‘écoute des dialogues d’époque, les querelles du cubisme, tout ce petit monde mondain à la dérive.. Et ce héros Aurélien que Claudel (dans un superbe article élogieux) qualifie à la fois d' »Hamlet façonné par l’expérience morbide des tranchées », et aussi « d’épave consolidée au milieu de la dérive incessante » de ces « années folles »..

Quand on pense que ces pages là furent écrites au temps d’une France occupée par les Allemands , avec un Paris désert, spectral, que des étendards rouge à croix gammée flottaient le long de la rue de Rivoli… Quand on songe que le roman fut écrit sur des cahiers d’écoliers par un Aragon caché dans l’annexe d’une ferme à Saint-Donat, dans la Drôme, muni de faux papiers mal contrefaits en partie sur des petits cahiers d’écoliers…

Revenons à ce roman « Aurélien ».

Aurélien Leurtillois , démobilisé après huit ans de caserne puis de guerre dans les tranchées, ne sait trop quoi faire de sa peau…C’est le célibataire oisif,rentier, caractéristique de la bourgeoisie aisée française .Il fréquente les salons de Mary de Perceval où vient le Tout-Paris.Là Aragon nous glisse les portraits de ses amis :Picabia , de Picasso, de Cocteau.,Matisse et tant d’autres..

Aurélien vit dans une garçonnière à la pointe de l’île Saint-Louis. »On était au-dessus de ces arbres larges et singuliers qui garnissaient le bout de l’île, on voyait sur la gauche la Cité où déjà brillaient les réverbères, et le dessin du fleuve qui l’enserre, revient, la reprend et s’allie à l’autre bras, au-delà des arbres, à droite, qui cerne l’île Saint-Louis. Il y avait Notre-Dame,tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis.. »Régulièrement il retrouve des anciens combattants dans ce Paris des années 20.

Démobilisée, désaffectée, prise au piège de ses souvenirs dans les tranchées d’Artois ou d’Argonne, la génération d’Aurélien reste inadaptée au retour à la vie civile. Ces jeunes démobilisés se retrouvent sur les banquettes des bistrots pour évoquer leurs mois dans les tranchées.. ..paumés.. en recherche d’une identité dont une partie est restée au fond de leur cantine militaire. Drieu La Rochelle fera le portrait magistral de l’un d’eux sous les traits de l’alcoolique et suicidaire Alain dans «Le  Feu follet ».

Denise Kahn, qui fut le modèle de Bérénice

Pas mal de critiques et universitaires s’accordent d’ailleurs -pour affirmer que cet Aurélien doit beaucoup au jeune Drieu La Rochelle qui fut l’ami intime ,si longtemps, du jeune Aragon.Ce qui est confirmé par Aragon lui-même dans ce texte préface qui ouvre le Folio : »Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique » . Aurélien est invité dans des bals masqués, des dancings,fréquentes bars,ou de simples bistrots de quartier, avec des veuves de copains,des amies d’ami, des demi mondaines,rencontre des grandes bourgeoises qui s’affranchissent. Ce roman de l’amour « absolu », ce chant de l’amour impossible entre Aurélien et cette Bérénice ,offre le paradoxe d’être aussi le roman des adultères multipliés -et du libertinage .Ces adultères sans lendemain, sont incessants, croisés, renouvelés, presque interchangeables. Ces coucheries se multiplient au gré des soirées et des chapitres .C’est toute l’ironie de ce roman de l’amour impossible que de réussir une fresque des échanges, des flirts, des baises, qui aboutissent à former une collection de jaloux et de jalouses..Car la jalousie règne sur ces pages. Jalousies amoureuse mais aussi jalousies artistiques ,quand par exemple, le peintre Zamora est jaloux de Picasso  ou que d’autres son jaloux de Cocteau. Aragon parlait d’or quand on sait que cet ancien Surréaliste a connu tous les déchirements du mouvement , la période des exclusions, excommunications et anathèmes lancés par le « pape » André Breton.Sans oublier les multiples rivalités amoureuses qui marquèrent le groupe Surréaliste…

Au fil des pages, on reconnaîtra Breton sous la figure de Ménestrel, Decoeur, c’est le cinéaste Louis Delluc, Rose Melrose emprunte à la compagne d’Artaud, l’actrice Génica Athanassiou, tandis que Paul Denis, si important, mêle un peu de Paul Eluard,de René Crevel et surtout ce Pierre Naville qui épousera celle qui fut le modèle de Bérénice, Denise Kahn cousine de Simone Breton, femme d’André Breton.On reste en famille…

Il y a aussi dans ce roman, un côté Hôtel du Libre Echange , dans une Paris tres Fitzgerald .mais ce qui reste l’empreinte profonde du roman c’est une tragédie racinienne ,l’attente perpétuelle, et cette errance labyrinthique de deux êtres, ce dédale aride et déchiré qui condamne tout amour à mal finir dans un Paris-Césarée. .Aragon mange aussi le morceau  : « Bérénice était un simple prétexte qui le ramenait toujours à ce miroir de l’imagination où il ne voyait qu’Aurélien, Aurélien et toujours Aurélien ». On retrouvera ce texste quand il écrire en 1960 l’époustouflant « Blanche ou l’oubli ».

Donc donc, le roman repose sur ce dilemme : soit Aurélien possède Bérénice et donc l’a fait entrer dans la normalité déprimante d’une série de conquêtes (ou bien dans la norme du mariage bourgeois) soit Aurélien se contraint à  » l’amour sans la possession » et alors il garde quelque chose de cette « clarté croissante, cette blancheur.. » cette chimère assez nervalienne qui fascinera Aragon jusqu’à sa mort.

L’autre paradoxe c’est que le personnage Bérénice, loin d’être une femme éthérée, Aragon la montre une petite provinciale comme les autres adore arpenter Paris qui cherche elle aussi sa voie.Elle est franche, spontanée, tantot rêveuse, tantôt familière, concrète, naturelle, à l’aise dans la vie courante, mais qui,par sa beauté -et sans trop vouloir le savoir- perturbe l’ordre établi. Au fond, elle représente quelque chose comme le songe du Désir masculin.Quand elle danse avec Aurélien, Aragon note bien que son visage, ,les yeux fermés possède « un sourire de sommeil,vague,irréel ». Par là, on rejoindra l’image du masque mortuaire, ce visage de plâtre de la « noyée «  de Seine,qui hante Aurélien puisqu’il l’a accroché ce masque dans garçonnière. Pourquoi ? Est-ce la Mort qui a poursuivi l’ancien combattant des tranchées ? Est-ce l’identité flottante qui rejoint toutes les femmes aimées puis perdues ? Le texte garde son énigme.

On verra d’ailleurs que Bérénice, ne sachant pas à quels désirs anciens, à quelle histoire secrète, correspond ce masque qui fascine Aurélien, en devient jalouse.

Mais par dessus tout ce qui fascine dans « Aurélien » , c’est la présence du Paris de l’entre-deux-guerre. J’y vois même le cœur battant du roman.

Le peintre Picabia, modèle de Zamora

On retrouve l’Aragon du « Paysan de Paris » ,rédigé dans les années 2O. Cette topographie parisienne s’élargit et s’épanouit au fil des chapitres et semble modeler les rêveries intérieures des deux grands personnages. ce Paris « laboratoire de la vie moderne » fascine toujours autant l’auteur. Il nous rend palpable le « merveilleux quotidien.De simples vitrines dans un quartier Latin, ou une rue de Rivoli, prennent les couleurs d’une mythologie à déchiffrer. Chaque immeuble, chaque impasse, chaque carrefour (dans tous les quartiers) possède son message.Tout ce qu’il y a insaisissable, dans le concret d’une ville, depuis ses toits gris jusqu’à son métro, procède d’un curieux mouvement électrique qui se révèle une manière d’introspection systématique, -parfois humoristique- dans les couloirs de la mémoire et de l’imagination du narrateur.

Paris c’est l’espace et le Temps sensibles au cœur pourrait-on dire en pastichant Proust. L’agencement cyclique des promenades, de jour comme de nuit, forment le charme absolu du roman.

Paris ,ses rues, ses heures, catalysent la mémoire involontaire d’Aragon comme la madeleine trempée dans le thé provoquait celle de Proust.Parcourir le XVI°arrondissement ou les Buttes Chaumont ou suivre la Seine introduit au souvenir d’une autre vie-plus intérieure et plus antérieure – comme si chaque rue s’ ouvrait vers un mouvementent de l’esprit ».

Les errances et flâneries de Bérénice sont à cet égard d’une stupéfiante beauté. Aragon, paysan de Paris, s’en donne à cœur joie pour décrire les émerveillements de sa petie provinciale.Elle suit des avenues, Aragon écrit : »Chemins vivants qui menaient ainsi d’un domaine à l’autre de l’imagination, il plaisait à Bérénice que ces rues fussent aussi bien des morceaux d’une étrange et subite province ou les venelles vides dont les balcons semblent avoir pour grille les dessins compliqués des actions et obligations de leurs locataires.. ».

La rue Oberkampf :  »ses maisons lépreuses, déshonorées par des réclames si vieilles qu’on ne les voit plus »,mais aussi le Marais, le quartier Saint Honoré, les piscines municipales et les ouvriers en marcel, les dames à chapeau cloche du Casino de paris, les fumoirs des théâtres et ses uniformes américains, les dancings à boules scintillantes , les rues encaissées qui montent vers Montmartre, la rue Pigalle sous la neige, les auréoles sombres de l’avenue du Trocadéro le soir. Ou bien ce petit café « qui donnait sur passage .Il y avait entre les glaces et les portes vitrées tant de reflets qu’on s serait cru au théâtre. C’était encore un lieu de l’ancienne manière, avec des ors partout et des petites colonnes brunes à chapiteaux compliqués, des banquettes rouges, des porte manteaux Renaissance. Il traînait sur les tables des sous-main à lettres d’argent, des tomes dépareillés du Bottin . Il y avait un percolateur derrière le bar d’acajou à applications de cuivre, et la caissière rêvait dans ses frisettes et la poudre de riz. »

Il y a aussi les arrières salles pour noces et banquets.. Les boites de nuit et « leurs poules », l’Île Saint- Louis, ses portes, ses cours, ses escaliers, s et l’inconnue de la seine en masque de plâtre… Aragon décrit les petits boutiquiers, les crèmeries, les concierges, les garçonnières, les ateliers de peinture, les expos dadaïstes, le bar de la paix et « ses moulures Louis XVI » les brasseries des Thermes, les bars des beaux quartiers où des barmen en veste blanche agitent des shakers.

Car ce Paris, si bien vu, est en même temps « une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube ». Et, comme par hasard, on se souvient que, peut-être aussi, également, Aragon décrit sans doute en filigrane sa France de 1942, l’immense dépression-abattement de tout un pays devant la défaite de juin 40.. ce n’est pas un hasard s’il écrit « à parcourir la nuit sans croire à l’aube » dans sa cachette de la Drôme avec des faux papiers mal faits qui le mettent à la merci d’un contrôle de la police allemande….

La fin du livre, si brutale, nous révèle qu’Aurélien et Bérénice,dans la débâcle de 40, enivrés de cognac dans une voiture, sont mitraillés par les Allemands. Bérénice meurt. « Bérénice ! »

Ils avaient crié tous ensemble.La main valide d’Aurélien lui redressa le visage. Elle avait les yeux à demi fermés,un sourire, le sourire de l’Inconnue de Seine…Les balles l’avaient traversée comme un grand sautoir de meurtre. »

Ce sentiment d’irréalité de certains temps historiques imprègne ces pages. Chant de l’absence, épopée du vide, roman des temps morts, des temps blancs, des non dits, des mal dits, des élongations de la durée , roman des digressions folles et magistrales , bifurcations, attentes douloureuses ,flamboyantes, et déçues. Il y a du Flaubert de « L éducation sentimentale » dans cet « Aurélien » ça se comprend aussi bien dans l’élaboration musicale des phrases que dans la construction d’un paysage d’époque à la fois ardent, mais aussi dévasté et qui laisse, au final, une odeur de vies calcinées. une odeur de vies calcinées.

Remarquons enfin qu’Aragon, nous entretient alors, sans l’air d’y toucher, des « jours alcyoniens ».

Quand l’Histoire est « hors des gonds »,alors on peut à l’infini dans le cinéma mental humer , sentir, deviner, une légère accalmie entre deux détresses. Bérénice déclare : » Vous savez bien, les jours alcyoniens.. quand l’alcyon, tant la mer est calme, peut y faire son nid au creux des vagues..les jours d’avant Noël.. »

Ce détail est remarquable.

Ces « jours alcyoniens » d’Aurélien et de Bérénice, »au creux des vagues » ,quelle trouvaille !

EXTRAIT

Voici comment Aurélien voit Bérénice:

« La seule chose qu’il aima d’elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d’institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu’accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d’onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s’être trahie, les coins de la bouche s’abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s’achevait par un sourire, et la phrase commencée s’interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s’excusait maintenant. C’est alors qu’on voyait se baisser les paupières mauves, et si fines qu’on craignait vraiment qu’elles ne se déchirassent. »

Quand un homme de théâtre disparaît…

Quand un homme de théâtre disparaît, on a l’impression de garder dans sa mémoire une poignée d’images, si pauvres, si insistantes, qui s’agitent faiblement sous une lumière vieillotte. Quelque chose d’un peu illusoire, d’un peu fantomatique reste en nous, quand nous sortons dans le froid de la nuit, devant le théâtre. Plus tard, quand nous évoquerons ces soirées là, ces mises en scène dont si peu se souviennent, ceux là ne peuvent comprendre, pourquoi ces éclairages brutaux, ces gestes trop affirmés, ces grimages expressionnistes, ces cris de fauve , cette fanfare soudaine, ces roulades, ces serments avec poignards en carton, avec ces fausses campagnes de toile peinte ,et ces lointains bleutés qui ondulent dans un courant d’air, ces faux palais au crépuscule, ces mots qui s’imprègnent de la grandeur de Rome et du sang?…Comment se plier à ce jeu  sans suspicion? Mais ce qu’exhale la scène, un soir comme un autre, dans une petite salle , ce que les comédiens essaient de donner de meilleur, à qui confier ça, qui s’éloigne, quand le metteur en scène meurt ? Qui a traversé l’antre obscur d’une scène, au milieu de l’après midi, quand on cloue un portant, ou bien quand surgit le front blanc et gras d’un comédien tandis que dans la régie, on essaie plusieurs bandes son  , des eaux qui murmurent, la pétarade de fusils, le chant des galériens, oui, cette salle, cet aquarium dans la pénombre ,quel ravin obscur.

Ce sont les rangs de fauteuils repliés ,la lumière du jour au fond d’un couloir, Cinna en basket qui cherche sa toge, l’habilleuse et son fer à repasser qui trimballe des vieux impers, la jeune comédienne au teint de porcelaine qui feuillette le livret avec un crayon rouge pour marquer ses silences, et l’aspirateur qu’on passe le long des coursives, et le comédien célèbre qui ronchonne ses perfidies en sortant de la loge, habillé en Thésée. Et le projo qui éclaire soudain une mer Baltique en furie ou de la gelée blanche qui scintille soudain sur une cerisaie , et ces épingles à chapeaux qui traînent dans le cendrier de l’assistant. Et ce qui commence et ne finira jamais quand le plateau noir est cerné de hauts murs nus et que le fumoir et le bar sont en travaux .

Le théâtre est fermé tout l’été, scène morte, bureau du directeur fermé avec sa pendulette, ils sont tous partis sur la plage à cent kilomètres.Buvettes, Cinzano, crème solaire. Il y a vingt morceaux de décor brisés qui pourrissent dans la cour, entre les camionnettes, Alors la mémoire circule et volette :je me souviens que tu prenais chaque comédien à part,par l’épaule et tu leur demandes de parler plus doucement « il fauit éviter cette piaillerie qui devient la règle générale… » tu comprends et ne regarde pas trop la salle..tu vas voir un type qui bâille et un autre qui pelote une fille.. », tu apprends un nouvelle inflexion plus liquide pour dire :«  Douniacha les chiens n’ont pas dormi de la nuit,ils sentent que les maîtres arrivent, tu comprends ? »

Tu penses bêtement que si aujourd’hui le théâtre reste fermé tout l’été dans cette grande ville c’est que nous sommes au plus profond des esprits malades.

Te souviens tu de ce soir si particulier de juin en Avignon ? Oui ce soir là en particulier , autour du théâtre, à la sortie après cet « Egmont », il y avait les feuillages des platanes ils bruissent, et ce bruit du Rhône qui coule pas loin, en contre bas..ça ne s’invente tout de même pas ;ils sont toujours là, il adoucissent la soirée ,ces feuillages quand la foule sort du hall et se disperse dans les rues voisines pour rejoindre les parkings.
Oui ça ne peut plus être partagé . Ils sont tous partis.J’ai le sentiment qu’il ne faut pas déranger notre mémoire défaillante, savoir que seul, certains soirs, notre cœur a battu d’une certaine façon et que ce n’est pas dicible car le théâtre, chaque soir disparaît et tombe dans l’inconnu quand la salle s’éteint.. Le théâtre nous laisse particulièrement seul, démuni comme une famille partie en exil.

La disparition d’un homme de théâtre qu’on aime, qu’on a aimé, est à sa manière si étrange qu’on voit et revoit mentalement des bribes de ce pays inconnu qu’il a voulu nous montrer, ces corps grimés qui ont traversé les planches de long en large et qui n’existent plus, pour raconter tant d’affaires de ce monde ci sans jamais y arriver complètement. Cette scène déserte, éteinte, et sombre, nous versé ailleurs pour une heure ou deux , un songe endormi, on ne peut s’en détacher, ni s’en dépêtrer tout ce bricolage peinturluré.

Antoine Vitez…

Je me souviens de ces minuscules bouts de papier blancs lâchés du haut des cintres pour faire de la neige sur un Campiello de Venise un soir d’hiver. L’absence d’un homme de théâtre, sa disparition soudaine , charnelle, a quelque chose de si déconcertant et ça laisse en nous une blessure comme si une partie de notre existence s’était évanoui avec lui, comme si l’éclairage avait soudain manqué dans notre bureau, comme si cet homme là s’était enroulé dans une partie de notre vie, dans une couverture, avec son fatras de personnages pour mieux rêver d’un ordre ineffable, et nous réchauffer .
J’ai beaucoup fréquenté les théâtres. Maintenant c’est fini. J’ai levé le camp, laissé mon fauteuil à d’autres spectateurs. Je garde au fond de moi un peu incrédule ce qu’il y avait de si entremêlé, disjoint, dans les émotions d’une soirée quand la rampe s’allume.. Ça revient fort ces moments là quand on quitte le hall désert du théâtre, quand on revient à sa voiture, à son bus, à la vie ordinaire, à la carafe de rouge sur une nappe en papier, méditant au fond d’une rue de banlieue , en réfléchissant à ce que le metteur en scène a voulu nous confier avec sa sarabande de fantômes , et qui restera sans réponse.

Désormais quand je pénètre dans le hall d’un théâtre je pense au docteur Astrov dans Tchekhov: » Comme c’est bizarre.. On se connaissait et tout d’un coup on ne sait pas pourquoi.. on ne se verra plus.. »

Une soirée au restaurant

Roxane et moi sommes entrés dans salle du restaurant. Elle était vide. Murs de béton brut avec une immense baie au fond qui donnait sur un ravin forestier. Les nombreuses colonnes de ciment gris divisaient l’espace d’une manière géométrique sournoise. On avait disposé de hautes plantes vertes à feuilles de celles qu’on trouve dans les administrations ; la nudité des murs faisait songer à un réfectoire de grande entreprise, une décoration dans le genre de design industriel avec des coupoles d’acier au dessus des tables. Une bande de carreaux de céramique bleue sur la paroi du fond mettait une note plus vive. Les chaises étaient de sortes de coques de plastique d’un blanc clinique. et les lampes posées sur chaque table, (une tige d’acier et une boule de verre opale ) suggéraient plutôt une salle de repos d’un de ces établissements de thalassothérapie avec une clientèle qui rôde en peignoir éponge.

Une serveuse nous installa contre l’immense baie vitrée qui donnait sur un ravin forestier avec, au fond, le trait blanc d’un torrent. La table étant tout contre la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux.

La serveuse nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières, des piles de serviette , sortit enfin une minuscule boite vitrée de la poche de son tablier et remua ce boîtier. A suivre ses petits gestes et la manière dont elle inclinait avec précaution ce devait être un jeu avec des petites billes d’acier à placer dans des trous.Un de ses pieds se frottait sur l’autre et le décolleté dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de ses seins halés.

Roxane feuilleta les pages en faux parchemin de la carte. ,elle dit d’un ton un peu traînant :

-Je vais prendre un Martini blanc . Tu as fini de la reluquer ? tu veux que je me mette légèrement de côté pour que tu l’admires mieux?

-Pourquoi pas ?

Elle pivota.

La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.

Roxane lui demanda si il y avait des huîtres.

-Non, nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..

-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.

Je me suis demandé si Roxane plaisantait en affirmant qu’elle n’avait jamais goûté d’ huîtres car elle avait vécu au bord de la mer. J’imaginais soudain une enfance confite dans la religion ou l’avarice, des parents qui ne sortaient jamais au restaurant le dimanche, une soumission à une discipline familiale tyrannique avec interdiction de fruits de mer.

-Je prendrai le menu à 24 ,dit Roxane..

– Terrine ou salade folle ?

-Terrine..Et toi ? me demanda-t-elle..

-Pas d’entrée, je prends juste le cassoulet, spécialité de la maison.

-Et moi, en plat, la bavette pommes allumettes.

pour son Martini b lanc

Sous l’éclairage blafard j’avais de plus en plus l’impression que nous étions des curistes dans une station thermale en fin de saison.

-J’avais, j’ai envie d’huîtres !..

Elle reprit :

-ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes ?

Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable. Les mots me manquaient. Pourtant, les mots, c’était ma profession. Oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ?  J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.

-C’erst calme ici.

-Pardon ?

-Je dis que c’’est calme.

-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.Bois moins.

La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit le Madiran et le verre de Martini et rapporta un petit seau pour les glaçons.

Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.

Je balbutiais :

– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance si molle sur la langue

-Je te demande quel goût ça a .

-Oui,j’ai etendu.je ne sais pas.

J’ajoutai :

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.

La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait à nouveau avec le petit boîtier jaune.

-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen  ?Combien ?

-Cinq ans.

– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?

Je me resservis du Madiran. Il avait un goût de châtaigne.

-Avec ma sœur,enfants, dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans..

-Oh, vraiment ? Tu te fous de moi ?

-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été, dans la baie de Paimpol, en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe. C’est mon père qui tournait la mayonnaise.
– Tu es complètement torché.

-Non, juste un peu.

-Iui, je pense que tu a été franchement pathétique pendant tes années à la Fac de Lettres.

– J’ai étudié Virginia Woolf, Thomas Hardy, William Faulkner !!!

-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a. et toi ? Des annéees détudes et rien ?

-Je suis entièrement d’accord.
-T’es vraiment beurré. Arrête de remplir ton verre.

-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses ,dis-je C’est un problème philosophique capital, Roxane. Pendant des années des tas de philologues et de météorologues ont étudié le divorce, le fossé entre les choses et ce qu’on a trouvé pour les nommer. Enfin non pas les météorologues. Plutôt des linguistes.

-Les mots ?Quyels mots ?

-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps.

Je précisai :

-Les mots menacent parfois de ne pas nommer les choses.

-Pardon ?
-Et vice versa. C’est un problème caoityal. Même les phénoménologues se sont cassés les dents sur le problème.

L’orage montait dans le ravin, des nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière.

Je clignais des yeux pour voir au loin.

-On dirait un pont romain là bas. Y’a pas mal de potns rolmains dans la régions.

Roxane examinait la sauce dans son assiette.

-Ça donne à réfléchir.

-Quoi ?

-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Mais quelle éducation as tu reçu?

-C’est étrange le nombre de gens qui me posent cette question, ça m’inquiète un peu.

La climatisation se mit doucement en route et accompagna notre diner d’un léger chuintement comme si nous étions dans un TGV. La serveuse avait disparu. Une brume montait de l’abîme. Je dis :

.

-J’imagine que oui, ça a un goût,mais lequel ?

Je remplis mon verre .

– Je sais pas, désolé.tu entends l’orage ?

Le leger crépitement de la pluie se mit à chantonner sur la vitre de la baie.

Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane, mais je cessai , craignant qu’elle me demandât le goût des pommes allumettes.

Roxane sortit son paquet de Marlboro.

– Je vais fumer .Tu permets.
J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de fraise,puis commandai un cognac.. La pluie avait cessé. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes en forme de mitres d’évêque sur la desserte. Enfin la serveuse vint débarrasser.

-Ça a été ?

Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être ma toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma naissance. Puis un seul été : une large étendue de la mer d’un bleu léger avec une traînée scintillante le long d’un voilier. Des étés à n’en plus finir. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.

Elle inclina la et tête :

-Ça a été ?

-Merveilleux.

Je me levai et enfilai ma veste et terminai le Madiran.

-Ce n’est plus la saison des huîtres, me dit la serveuse. Vraiment désolé.
-Je suis entièrement d’accord avec vous.

Je sortis sur la grande terrasse ,le ballon de cognac à la main . La nuit gagnait le fond du vallon. L’air était froid comme il arrive en montagne. Roxane n’était pas là. Il restait une coupelle avec deux mégots. Des chaises longues étaient empilées contre des bouteilles de Butane.

Je tirai une chaise longue et m’étendis. La semi obscurité laissait encore distinguer un paysage de vignobles, une route, des pâturages, clôtures, champs avec leurs sillons bruns, et quelques lointaines lueurs qui devaient être des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel orageux , cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées me mit en joie.

Tu travailles sur Brecht

-Ce soir, tu travailles sur Brecht ?

-Oui Gabrielle.

Je me conseille souvent avant de dessiner :Il faut que ta journée soit utile, pleine, radieuse, chantante. Tu oublies ton divorce avec Marcia,mais le portable sonne d’Italie, c’est une amie traductrice qui me supplie d’ouvrir les yeux sur un monde saturé de belles femmes, bourré de créatures chatoyantes.

Je remercie du conseil puis vais boire un café.Le temps passe en pure perte depuis un moment.. Quelques libellules sont de minuscules flèches d’or dans le jardin … Elles traversent la nappe feuillue des saules. Mystère d’être là… vivant, caché, avec le sentiment que je suis dans le moment de la vie où chacun s’enfonce dans son propre dénuement, attaches desserrées. Voilier en dérive. J’observe la danse des moucherons. Ce qui s’épuise là-bas, sur les plages proches, volleyeurs et surfeurs, la marmaille et les ballons, les crocodiles gonflables qui sautillent entre des vagues trop vertes.. Des courants profonds, violets, traînent vers l’estuaire à midi. Une femme passe et emmène son secret.

Donc, tu travailles sur Brecht. Tu ouvres le bloc de papier. Odeur légèrement moisie de la pièce. Gabrielle, ta fille, va lire sous le cerisier et gratte l’écorce résineuse tombée sur la tôle de la table.

La maison de Svendborg

Tu déplies tes lunettes et tu pénètres dan la photographie de Brecht. 1934. Svendborg. Il vit dans une maison danoise à toit de chaume. Début de son exil. Un cliché montre une ferme à colombages avec des fenêtres à carreaux étroits. Une échelle de jardin est posée contre un mur pour atteindre une lucarne, des poiriers et des cerisiers. Les enfants de Brecht jouent aux osselets sur des marches de bois. Un vieux poêle rouille dans les pâquerettes…Tu retrouves la paix d’une longue pièce rustique avec une odeur de cire.. Le plafond laqué blanc, la table de ferme, si épaisse et cirée sur laquelle Brecht a posé une Bible de Luther ouverte au Deutéronome. Reliures rouge cuir de Hegel, traductions de poèmes chinois, classeurs de toile rugueux et effrangés qui contiennent des ébauches du « Cercle de craie caucasien… » Brecht est là. Il pose son cigarillo, sourire dédaigneux . Quand il touche une épaule ou les genoux de Ruth Berlau ,la douceur du poli d’une statue. C’est à travers le corps des femmes que les hommes mènent un combat perdu d’avance. Et pourtant sa présence joyeuse, énergique, le protège . Les heures de sa vie, dans le sablier, coulent alors plus lentement.. Quand il parle à Hélène Weigel, il a l’impression que c’est Ruth qui comprend ce qu’il dit.

Bertold Brecht et Ruth Berlau

Dans les branches du cerisier il surprend la généalogie possible de leurs futurs enfants,mais aussi tous les mensonges du vieux théâtre bourgeois qu’il combat.Ce qu’elle lui souffle de sa voix rauque dans son oreille….

Tu sors un fusain de la petite boite de carton grise ,tu poses une feuille blanche épaisse sur la table,la lampe de bureau en tôle, allumée, l’odeur d’étable venant du plancher, tu ajoutes un miroir et tu te dessines Brecht. Tu plaques tes cheveux courts,raides, vers l’avant, tu ajoutes une frange sur le front, tu gonfles un peu les joues, tu dessines deux plis qui donnent un d’amertume entre son nez et les coins de ta bouche. Tu relèves un peu la lèvre inférieure dans une légère moue dubitative,voilà tu y es presque, il terrien ,inconvenant, bien vivant, Ah oui,tu as oublié la toute petite moustache curieusement proche de celle d’Hitler. Enfin, tu esquisses sa chemisette kaki à col mou,qui semble venir d’un surplus de l’armée. Le bord supérieur de la monture métallique des lunettes ne cache pas les sourcils .Finalement il exhibe une tête ronde, un peu empâtée, le regard inquisiteur,il jette des éclairs sur monde.

Voilà. Dans ce portrait retouché on sent qu’il est attentif aux bruits nouveaux du monde, aux femmes légères, aux actions diaboliques de Faust. La maison danoise au toit de chaume de Svendborg le protège dans sa blancheur rustique.

Il écoute le fond du ciel : que du silence, un peu de brise, aucun ronronnement de bombardiers.Derrière la palissade , un jardin à l’abandon des herbes folles mouillées, quelques vaches qui broutent ,les pommiers rabougris en ligne, avec leurs branches couvertes de croûtes de lichen qui ressemblent à de la cendre, troncs inclinés avec des mouchetures d’or qu’on a envie de soulever avec l’ongle, taches d’un bleu doux eau -de-lessive sur le mur d’une grange. Il y a aussi la maigre végétation de pissenlits entre les dalles .Un chemin s’achève par une nappe d’eau argileuse que le vent fait frissonner. Sous les châssis vitrés étincellent des laitues , et quelques plantes grasses, aux feuilles larges, épaisses, exotiques, presque africaines.

Le seau à glace, le verre ballon sale empli d’eau de pluie, le cahier de notes qui jaunit sur la table.Je range le dessin dans un tiroir.

Je pense à mon frère Joachim, en poste au Vatican,dureté minérale du ciel bleu sur les dômes et toits terrasses à lauriers roses, lui et son, col romain et cette manière de parler de l’Ascension ou de l’Évangile selon Saint Marc comme s’il s’agissait de souvenirs personnels.

San Gregorio

… Rome… Les couloirs et leurs voûtes de cloître traversés en oblique de poussière lumineuse, les madones de plâtre, les chevelures noires à reflets bleus, les mères de famille décolletées, à épaules radieuses, que confesse mon frère. Je me souviens de toi, Joachim,tu es la partie cachée de mon chagrin familial . Je me souviens, souvent, nous étions endormis dans un bus qui nous ramenait de la périphérie de Rome… des roseaux… des barres de béton… des ruisseaux…, des terrains poussiéreux… des visages…Aujourd’hui tu es pris dans tes travaux administratifs dans ton service de la Propagation de la Foi . Tes recherches en bibliothèque, heures lentes proches du sommeil. Nous nous sommes quittés il y a si longtemps Piazza Navona.

Je t’écoute parler du Mal et du Bien avec tant de sûreté , de confiance et de brutalité que je t’envie. Le monde entier disparaîtra mais pas toi dans ta cellule fraîche derrière San Gregorio, La Ville Éternelle danse, blanche, dans la chaleur torride de l’été, un pays pur et minéral.

Le Manoir

Il faisait froid dans les pièces malgré les bûches que j’empilais dans la cheminée et les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans les miroirs sinon quelques lueurs mourantes . Le rouge des braises vers minuit.

Je somnolais souvent un livre sur le nez,parfois une horloge tintait, des pluies tambourinaient sur les hauts carreaux , des souris trottaient à l’étage supérieur. Puis le silence, ou le vent. Un bruit de moteur me faisait sursauter puis je retombais dans la torpeur de l’attente. Je feuilletais la Bible, je me réchauffais auprès des livres que j’aimais depuis mes années de pensionnait, ceux, en général, qui m’offraient une famille de substitution. Les Russes sont formidables dans ces cas-là ; notamment Tolstoï et son  » Guerre et paix » mais aussi Tchekhov. Sans cesse, ses personnages gâchent leur vie, pleurent, aiment, parlent de se brûler la cervelle. Ils ont des sentiments trop vastes pour leur cœur étroit…

Je me levais très tôt, et je trouvais que le ciel était plus puissant, étendu, plus vertical qu’ailleurs. Je prenais la grasse allée bordée de chênes pour chercher le courrier qui n’était que des séries de prospectus pour des hypermarchés, ou de l’outillage agricole. Depuis quelques mois des nouveaux bungalows s’étaient construits, alignés en pleine boue le long des champs et ils me donnaient l’impression que l’humanité  s’était mise en rang pour faire le vide sur les générations passées. Je me promenais dans la brume matinale ,mon visage trop blanc .Deux chats efflanqués m’attendaient derrière un carreau. Etrange impression de vide dans ces pièces qui avaient connu une indéniable splendeur .une odeur de cendres flottait dans l’escalier. Les placards vides, les cintres suspendus, les supports chromés dépouillés de leur serviette-éponge, les casseroles et poêles poussiéreuses me chantonnaient la chanson de l’absence. Je me faisais des reproches qui fondaient après deux verres de vin blanc. Les lits du premier, avec leurs affaissements, leurs creux, dans des chambres ténébreuses, me parlaient de l’énigme de deux corps qui s ‘entre-dévoraient l’un l’autre pour finir dans un tourbillon de cendres ou la naissance d’un embryon. Le soir la faible lueur qui tombait des volets fendillés donnait une impression d’évoluer dans un musée du Temps Gelé.. J’en étais le gardien… La perspective des journées vides entre les arcades et la cour nue où sautillaient des corneilles ne me désolait pas. Le ciel apparaissait avec une étonnante noblesse entre deux déchirures de nuages, dont la force résidait dans la ressemblance avec ces éclaircies que je percevais dans certaines sonates de Beethoven, ce vieil ami qui marmonnait prés de moi grâce au clavier d’Yves Nat. Enregistrements crachotés de ce ce Temps énigmatique qui se développait sans évocations réductrices ou blasphématoires . Dans l’étroite cuisine avec son tapis de mouches mortes dans les placards, je contemplais un brin de lilas desséché dans un pot de moutarde Amora, et dans l’évier ce cloaque d’eau graisseuse avec dedans des poêles encroûtées. L’eau ne formait jamais aucune ride et c’était comme un paysage côtier que personne jamais n’habite. Des morceaux de savon devenus transparents reposaient sur une étagère couverte d’un morceau de toile cirée imitant un tissu écossais .Les sporadiques rafales de la nuit secouaient le châssis des fenêtres privées de mastic. J’entendais les rires des filles, la voix de Jason : qu’ils aillent tous se faire foutre !!!…Y comprennent même pas que pour se suicider faut encore se sentir un peu vivant ! Quelle bande de C… !!

Je revoyais toutes ces chambres avec des losanges colorés en verre dépoli, et sur les commodes des batteries de fioles et des piles de boites de médicaments qui attiraient de minuscules araignées . Je ne sais quel voisin me parla d’une interminable agonie de cette comtesse Mordreuc qui jardinait l’été entourée de nuées d’ éphémères.

Toute l’agitation d’un monde disparu de menuets de pendules, de blancs décolletés, de sucriers en Saxe, de phrases railleuses, , de formes anciennes, d’amours, de fragments de paysages écaillés, apparaissait dans un calendrier entre deux guerres ou se dessinaient ces filles appétissantes de la campagne sur une route déserte, ou des servantes poursuivies par des bourgeois apoplectiques . Je cochais les jours de janvier 1933 d’un vieux calendrier en ne songeant même pas à un quelconque décalage chronologique car je n’avais aucun témoin pour me lancer une remarque. Ma haute chambre aux fauteuils et meubles éparpillés ne semblait avoir aucun centre. Jason, Morel, leurs proches se réduisaient à un univers de marionnettes qui se levaient, se lavaient , travaillaient ,mangeaient, copulaient et s’enterraient en rigolant dans les flux des villes où le travail n’était qu’une suite d’innombrables petits sabotages.

J’essayais de me garder d’une idéalisation saugrenue de notre passé ou d’une diabolisation qui consistait à tout noyer dans une grisaille de maussaderie. Mais si ! le Manoir avait été un refuge d’harmonie! une utopie heureuse! Mais si ! il y avait eu la forêt ! les vents clairs ! les cris d’enfants ! les heures ardentes ! les soirées d’hiver ! les flambées ! et Béa, cuisses écartée , et ses recueillements érotiques sur la terrasse du premier..

Je me souvenais, je me souviens : débouchez le cidre venez les enfants ! Je me souviens du soir où Jason avait déclaré que nous n’avions jamais « rien foutu ». Nous n’avions été ni lâches, ni courageux comme nos pères, nous n’avions pas été envoyés en Algérie comme la génération immédiatement précédente ; nous avons poussé des caddies dans les hypermarchés… et nous avions regardé les croyants, les catholiques et les communistes comme des attardés, des résidus d’un autre siècle… Nous avions eu notre révolution, elle était sexuelle, situationniste… bla-bla… simplement, nos cœurs se sentaient délivrés, mais délivrés de quoi ? Nous vivions à l’abri de la Grande Histoire, dans une petite caverne de Platon sympa, avec des jeunes filles délurées qui se roulaient des joints à la file, des filles qui nous taillaient des pipes comme si elles étaient des groupies de rock-star… ou bien qui relevaient leurs jupes dans un couloir… Entre deux portes… et nous distrayaient avec leurs criques rauques . Nos jeans ressemblaient à des pagnes troués

La Cité d’Aleth

Enfin, un matin de Mai ,je sortis du brouillard comme si j’avais enterré les cadavres de me amis derrière les arcades de la cour nue Je restai hébété en découvrant le port de Saint Malo. ses bassins, les têtes immobiles à l’envers dans l’eau, les toiles neuves semblables à un Cézanne, les bras caramel si fluides des lycéennes, le teuf teuf d’une navette fluviale, les lunettes de soleil enchevêtrées sur une table de bistrot. Je me rendis à la cité d’Aleth. Je traversai les couches d’air saturées d’odeurs résineuses. Le grondement régulier des vagues sur les rochers renaissait comme par miracle. Craquement des pies qui sautillaient parmi des branches mortes, quelque chose de gai, de frêle et de récréatif dans l’air –ce délicat sautillement mécanique d’oiseaux- alors qu’un énorme vent du large brassait trop de lumière vers Dinard, dans ce ciel débarrassé de nuages.

Un vieux couple marchait péniblement pénétrait dans un réseau d’ombres fines Cette cohue… Ce bonheur… Ce vent frais… Ces jeunes couples éclatants, ces tablées familiales devant des plateaux d’huîtres… J’avais le vertige… J’étais sauvé .

Jason

Maintenant, retiré, vieux, Jason parle aux montagnes des Pyrénées…Le soir devant un verre de whisky il s’étire , observe la chute du soleil, les nuages qui se défont, il passe d’une pièce vide à l’autre, toutes dégagent une odeur de vieux parquets, de cendres, de bois brûlé. La nuit il entend craquer les pins. Il est dans l’ascèse du silence pour mieux oublier les autres, nous. Sa jeunesse se décolore avec lenteur dans son verre. Ses amis, ce sont des chemins perdus, des affaires cotonneuses, des éléments de rêve qu’aucun commentateur nocturne n’accompagne pendant la gueule de bois du réveil, simplement des valises abandonnées dans un train. Instants mal tracés, résidus comme une cargaison qui tombe doucement dans l’eau, et nous toujours nous, à peine entrevus sur un banc : Jason confond nos visages et celui de nos enfants dans le crépuscule épais de l’alcool . Son passé est un creux d’où ne brille qu’un village de boue séché au bord du désert, des maisons inhabitées avec une nounou aux yeux étirés par le kohl et un fou qui hurle sur une place blanche et poudreuse face au cimetière.

De ces soirées il ne reste qu’une partie des ping-pong avec des brindilles sur la table, dans un jardin de Sorèze où nous étions réunis pour la dernière fois . Le ciel miraculeusement bleu et lumineux au dessus du magnolia , tandis que la sœur de Valmy recherchait dans la proche montagne forestière, apaisée , flottante, le souvenir d’ une nuit charnelle d’une admirable douceur, et dont le miracle ne s’était jamais reproduit. Elle s’installait devant le canal du Midi, elle était restée inerte entre des flaques tiédies par le soleil. Elle semblait dévorée par l’attente et le silence de l’eau trop verte , elle nous inquiétait. Elle ressemblait à Virginia Woolf dans les longs plis snobs d’une robe qui laissait découvert ses bras nus avec des petites égratignures..

Nous nous nous demandions tous si elle avait vraiment vécu cette nuit incomparable dont elle nous bassinait .Son délire s’accordait bien à ce jardin pierreux, avec des murets qui semblaient respirer dans le mouvement des lézards.

La nuit venait : nos visages s’enfonçaient dans la pénombre, on entendait un curieux bruit de barrage. Les effets conjugués de la fatigue alcoolique et de la mémoire nous laissait éparpillés , démunis, soulagés, au fond, d’être éloignés du centre bruyant des villes. Un soir nous fûmes fascinés par le spectacle de la nouvelle fiancée de Morel, celle qui se cachait souvent au fond du jardin, méprisant nos conversations  d’intellos ; elle avait posé et branché un électrophone sur le rebord de la fenêtre, avait choisi le Boléro de Ravel parmi les disques entassés sur le vieux meuble. Lorsque la musique commença elle s’enroba d’un châle, Elle cambra les reins, découvrit une épaule grasse magnifique puis dégagea les plis de sa robe pour offrir une de ses cuisses. Elle monta l’escalier de pierre en claquant nerveusement des talons . Je pensais à cette profusion d’os d’un corps qui danse. Orgueilleux défi à notre assemblée qu’elle ne comprenait pas ? Trop bourgeoise  pour cette militante communiste? Allez savoir.. On ne la revit pas de la soirée. Un étrange espace s’ouvrait entre les fenêtres de nos chambres. Je me penchais un peu à cause des ombres sur les visages car je voulais photographier notre groupe autour du magnolia. La hauteur de la maison rayonnait des tiédeurs de l’été. J’étais triste.

Nous savions que nous étions tous dans la meilleure parenthèse de nos vies à ce moment là.

Le canal du Midi

Il a toujours eu des revanches à prendre car, en quelques semaines, la vie de Jason est partie à la dérive. Dans un premier temps, son producteur qui l’hypnotisait avec son argent est parti avec la caisse. Le film bergmanien qu’il rêvait d’achever est resté en fragments, quelques boites en fer sur un coin de cheminée de marbre . Je me souviens, du studio dans le XV° arrondissement, près des anciens abattoirs. Il sentait le hasch. Jason m’avait montré des bouts de son film. Il avait sélectionné les meilleures images du chef opérateur Gunnar Fisher :la splendeur de l’été suédois, les îles, la mer qui scintille, les orages qui montent, les visages lavés, nus de Bibi Andersson et le modelé souriant des lèvres d’Ingrid Thulin.

Jason s’était rendu à Gotland dans une fuite fiévreuse à travers l’Europe, à suivre les trajectoires monotones des autoroutes. Puis le bac. La baltique. Gotland. L’île minérale. Ciel noir. Hautes herbes, la mer comme une lueur qui s’éteint. Et dans le rectangle du pare-brise taché de pluie, la maison de Bergman comme un mauvais rêve. Rien. Personne. La pluie qui crépite. Visages fermés des paysans. Le retour interminable avec les arrêts dans les stations service allemandes à boire des mauvais cafés. La fatigue.

Ingmar Bergman (1918-2007) ici sur une plage de l’ile Faro en décembre 1971

Pendant c e temps Stella était partie avec un spécialiste de la structure génétique. Une liaison courte semée de bouderies dans une maison glaciale.. Béa, après avoir vérifié la force strangulatoire de Morel au cours d’une soirée de beuverie, s’était mise à l’écart de la « cruauté de l’humanité » dans un estuaire « avec un ciel pâle », comme elle m’avait écrit de l’île de Suomenlina, en Finlande. Tout le monde foutait le camp plein Nord.

Que d’esprits meurtris, aiguisé , désolés quelques mois plus tard, après cet été brûlant du Tarn qui s’éloigne.

Je revins doucement sous un ciel de plomb le long des routes bocagères qui mènent de Combourg à Dinan parmi des champs qui gardent une drôle de couleur métallique et des vergers touffus . Herbes, vagues, bêtes, collines, haies, maisonnettes, carrefours avec crucifix s’engloutissent dans le rétroviseur…La musique du Temps revient, constante comme la succession des champs dans le bocage.

… J’arrêtais souvent l’Alfa devant la mer, vers Saint-Jacut… Il y avait des nappes de mercure… La nuit tombait sur ce paysage d’eau avec des petits remous… La terre cessait d’être visible… Les enfants chahutaient à l’arrière : nous rentrions par ces routes de la côte pleines d’embouteillages, et nous nous arrêtions dans une station Esso… Pendant que l’Alfa passait sous un portique de lavage et que la mousse déformait le paysage dans le flou des brosses… j’essayais de récupérer le terrain conquis de nos souvenirs en commun, mais je ne gagnais rien en étendue, en précision, en émotion, tout semblait en retrait, resté en suspens comme un terrain à vendre convoité ,mais qu’un autre achète dans un éclat de rire. Les enfants comptaient leur monnaie pour s’acheter des friandises… Ce crépitement sourd des brosses dans le bas des tôles , je l’entends encore…

Querlin

Ce texte est la suite d’un autre texte précédent, « mes amis » .

Ce soir, le courant est fort dans la baie, marée coefficient 98 et je me dis : le temps, le temps, le temps !… cette eau grise qui coule, elle coule sur mes amis. Je revois Querlin ,massif comme un rugbyman, qui fumait dans le noir, sur la digue de Courseulles. Querlin le rocardien, qui parlait si peu. Il achevait comme moi sa licence de Lettres. Le dimanche, l’été, nous allions à vélo le long du canal de Caen à la mer. Il y avait des filles qui se baignaient et s’éclaboussaient.

Comme moi, il préparait l’examen pour entrer à l’IDHEC. Mais deux mois après la signature des accords d’Évian, on lui avait appris par téléphone que sa mère avait disparu de sa villa de Sétif. . Il n’avait rien dit, il s’était absenté en laissant une partie de ses disques de jazz chez moi.

Un soir dans un petit bistrot de Ouistreham, devant une tranche de gigot flageolets , il m’avait parlé brièvement de sa jeunesse en Algérie. Le Sahara qu’il aimait, le ciel bleu minéral, le silence qui bourdonne, .

Puis ce fut le début l’été. J’étais serveur dans un petit restaurant d’Houlgate. »Les Acacias » face à la mer. Je m’ennuyais à servir des portos et des Martinis à des femmes seules qui s’ennuyaient en semaine.

Début août Querlin n’était toujours pas revenu.Je m’inquiétais.

Je me rendis dans cette haute maison à colombages où il habitait. Je retrouvai la clé cachée en haut d’une poutre, dans le couloir. Je pénétrai dans l’unique grande pièce sous le toit, elle sentait le renfermé et le linge sale. J’avais longuement feuilleté carnets, cahiers, feuilles volantes. Petits croquis ,fusains ,aquarelles de peupliers ,champs nus ou dunes au bord de la mer, vaches avec pattes dans l’eau. Baigneuses allongées sur l’herbe, se séchant le long du canal.  Sur la table à tréteaux constituée d’une vieille porte il restait un bol d’eau avec des pinceaux, une bouteille de Sauternes débouchée avec un fond de vin couleur d’urine, des cartes postales anciennes sépia avec des timbres décolorés qui représentaient une semeuse avec un bonnet phrygien . Toutes venaient de Sétif. On voyait des arabes en djellaba accroupis contre un mur blanc, avec l’ombre des palmiers. Un long bâtiment genre caserne et deux femmes en robes longues d’été et ombrelles. Sur une autre carte c’était une sorte de danseuse espagnole à talons hauts et long châle, la croupe provocante, et les bras levés, fluides, qui formaient comme les anses d’une amphore. Je me souviens, la vaisselle était restée dans l’eau trouble de l’évier en inox.

Puis, fin août un lundi,-c’était mon jour de congé- je fus appelé par une vendeuse de la librairie Sébire que nous avions courtisé tous les deux . Elle m’apprit que Querlin s’était jeté par la fenêtre de sa mansarde, la nuit précédente .On avait trouvé son corps sur le trottoir tôt le matin dans un impeccable costume gris bien repassé. .

Je quittai la salle du petit déjeuner pour regagner Caen. Le centre ville était vide. Un ciel haut sans nuage. La demeure à colombages semblait d à l’abandon. .

Sur le trottoir, simplement de la sciure à l’endroit de sa chute.

De l’autre côté du boulevard un couple de touristes anglais photographiait les remparts du château de Guillaume le conquérant et me demanda de les prendre en photo. Surf les grandes pelouses en pente des tourniquets arroseurs cliquetaient et laissaient dans l’air un arc en ciel de bruine. J’entends encore le cliquetis monotone et le remerciement des anglais dans un français ânonnant.

Que s’était-il passé ? J’ai essayé de reconstituer. D’après ce que je sais aujourd’hui , un mystérieux capitaine du 2ème RIMA avait retrouvé le corps de la mère de Querlin mutilée dans un charnier sur les hauteurs d’Alger. Il avait prévenu le fils .

J’imagine. Il s’envole seul pour Alger. La mer, des voitures brûlées, puis la longue route pour Sétif, enfin une villa aux murs blancs et un immense jardin. Le corps de sa mère à la morgue, nu sur une table d’autopsie, le dallage, les membres bleuis.

Il s’est penché sur elle : le front,les yeux clos, le baiser sur les mains , l’air tiède qui flotte. Les paperasses à remplir.Il a enveloppé le corps dans un drap puis un autre drap.. Il a emporté sa mère dans un cimetière près de Sétif et l’a enterré. Je vois tout : le muret de pierres , le soleil qui tape, la prière, les herbes sèches. Il voit des femmes algériennes au loin.Un berger.

Il revient à Caen. Après une nuit d’insomnie il monte sur le bord de la fenêtre. La main fébrile pour ouvrir la fenêtre .La chute.

Nous étions quatre à ton enterrement.

Virginia Woolf: « Nous tous, des spectres en errance ».

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. »Nous tous, écrit-elle, des spectres en errance ».

Le roman fut commencé en 1938, Woolf rédigea une centaine de pages qui en furent la matrice alors qu’elle travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.Et on comprend que le sentiment d’absence et de vide marque les deux œuvres.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en 40, dans une ambiance d’immense anxiété alors que la France s’effondre devant l’armée allemande et que la population française fuit sur les routes, mitraillée par les Stukas. La possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies est dans toutes les têtes et terrorise Virginia . Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction due à Josiane Paccaud-Huguet.

Ce roman est vraiment un sommet de son art. Perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? D’abord des silhouettes et des voix entremêlées bien qu’elles soient caractérisées socialement avec finesse. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers, jalousies, flirts, intermittences du cœur, commérages, etc. ..Comme des vagues qui rythment les pages . Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelacé dans le même flux les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets ,et de déroutantes s arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu , exorcisme, rêves de nuit prolongés le jour, supplications ,fantasmes, tout un remue- ménage affectif . Chacun se dérobe au voisin (tout en voulant parfois se confesser), dans ses allées venues. Il y a toujours chez Woolf une imagerie étincelante au plein soleil, un bain paradisiaque irisé qui cache des soleils noirs de mélancolie.

L’oeuvre entière propose le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Mais cette porcelaine devient soudain un terrain archéologique, des tessons sortis dont on ne sait quelle époque disparue et au final, sans doute affleure une quête mystique. Il y a un pessimisme impitoyable dans la galaxie lumineuse woolfienne. Présentée comme un royaume de la transparence fragile- toujours, la porcelaine- l’œuvre filtre dans le chatoiement un sentiment de disparition et de mort totale de l’espèce. Tout ceci se structure avec l’assistance de quelques villageois en bonne santé. La toile de fonds historique (l’Angleterre coincée entre deux guerres) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité ou leurs désirs de copulation.. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux (ils sont comme les augures romains), ,la nature, les vitraux et les étoiles, les nuages, beaucoup les nuage: voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines sur une place de village.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine. Beaucoup de paysans qui s’amusent à se déguiser.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.



. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goûte une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.On n ‘est pas loin du thème central du « Guépard » de Lampedusa. Une classe sociale se sent finie et remplacée.
On joue à se maquiller en rois et reines,on répète maladroitement le texte dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été à la campagne , sera brûlé comme une simple feuille de journal dans un barbecue ou une photo ratée déchiquetée en petits morceaux.
Avec cette prose, s’élève « une supplication muette » pour reprendre les mots de l’auteure .Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnaît cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »

Le paradoxe de Woolf, sa totale originalité c’est que l’ irruption traumatique de la grande Histoire, ( la possible invasion de l’Angleterre par Hitler ) s’élabore , se construit, avec des métamorphoses et des métaphores burlesques. Au ravissement des spectateurs se superpose un vide, une angoisse, une béance. Une des plus belles réussites est ce mélange entre un art qui nous protège du néant et du vide et une souterraine certitude que soudain, tout éclate et crève le joli décor peint de l’Art. Tout devient inaudible et inutile.

Dans la page 117 de l’édition Pléiade (excellente édition sous la direction de Jacques Aubert,à signaler, avec abondance de notes que j’utilise largement ) un des points culminants du texte se joue lorsque soudain, il y a un trou,un moment de silence déconcertant,incongru, inattendu dans cet spectacle d’amateurs« car la scène était vide;mais il fallait soutenir l’émotion ; la seule chose qui pouvait soutenir l’émotion était le chant ; et les paroles étaient inaudibles..(..) Puis la scène fut vide.Miss La Trobe restait appuyée contre l’arbre paralysée.Son pouvoir l’avait abandonnée. La sueur perlait sur son front. l’illusion avait échoué. »C’est la mort,murmura-t-elle,la mort. »

La romancière introduit alors un troupeau de vaches. Elles meuglent soudain derrière le décor. « L’une après l’autre,les vaches lancèrent le même mugissement plaintif.Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille du présent. La contagion frappa tout le troupeau.frappant leurs flancs de leur queues cinglantes qui s’élargissaient comme des pique feux, elles relevaient et plongeaient la tête,mugissaient comme si l’Éros les avait piquées de sa flèche et les avait rendues furieuses.Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion . » Les ruptures de ton sont aujourd’hui lieux comprises par la critique. Notamment les passages brusques de l’Art au Réel, l’imbrication bouffonne entre classes populaires et classes bourgeoises, et surtout les scènes burlesques coupées par l’angoisse intime, ces déchirures à l’ intérieur du texte et qui le rendent si attachant et proche. On voit que les artistes professionnels s’opposent aux amateurs rigolards, les humains surexcités deviennent dérisoires face à la nature indifférente, sans compter les déphasages et décrochages ente l’Intime subjectif et le Réalisme plus ou moins épique.Chez Woolf, les instants fugitifs renvoient souvent à des vérités immémoriales, comme si, dans les nuages apparaissaient des figures disparues, des dieux cachés, des héros de légende. Au bord du ravin, Woolf manipule différents types de Comique. de l’ humour cérébral à l’humour noir,de la fantaisie rabelaisienne débridée à la farce champêtre.Un souterrain récit Épique s’orne de minuscules tragédies privées.Sans cesse la prose, son suivi, disjoncte,se réfracte, se disloque et se reprend.La guerre toute proche en France crève le décor du spectacle amateur. Le flux d’écriture inclut des contraires.

C’est une symphonie avec discordances.Une musique atonale.

Virginia Woolf capte des instants volatiles: d’un côté les secondes d’une journée; et d’un autre côté, elle fait allusion aux fumées lointaines et âcres des siècles passés et de leurs innombrables tragédies . Elle mêle la plaque photographique d’un été 39 et la tapisserie de Bayeux.

Oui, Woolf est allée très loin dans les sa recherche de rythmes, et ces canevas de vies effilochées . Il faudra encore du temps pour que les lecteurs de notre génération, et des suivantes, apprennent à apprécier ce qu’elle a défriché.