La guerre en attente

 Je regardais hier à la télévision la ville de Kiev vidée de ses civils, ses esplanades et boulevards déserts, ses rues vides, et ses feux clignotent orange aux carrefours. » Le silence de la ville étonnait l’oreille, comme si du ciel de grisaille il fût tombé de la neige. » Une capitale attend « donc l’arrivée des troupes russes. Je me demandais : à quoi peuvent bien penser ces soldats ukrainiens qui attendent les soldats Russes ?
  Un récit de 140 pages est consacré à cette attente du choc avec l’ennemi, c’est « Un balcon en forêt » de Julien Gracq , décrivant les émotions et les sentiments de   l’aspirant Grange   qui attend   l’armée  allemande  avec quelques hommes dans une maison forte dans les Ardennes , entre l’automne 1939 et Mai  40. Gracq décrit ce qui empoisse et ronge dans cette attente.       Premier extrait » : Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?
                                   
Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu. »     Dans ce second passage du récit, les soldats français qui entourent Grange   sont réveillés tôt le matin  par le bourdonnement d’une escadrille d’avions anglais qui survole la forêt des Ardennes. C’est la première  alerte  de l’arrivée de  guerre. Voici comme Gracq l’exprime :  


« La nuit du 9 au 10 mai, l’aspirant Grange dormit mal. Il s’était couché la tête lourde, toutes ses fenêtres ouvertes à la chaleur précoce que la nuit même de la forêt n’abattait pas. Quand il se réveilla au petit matin, il lui sembla d’abord qu’il avait beaucoup rêvé : sa tête était pleine d’un bourdonnement anormal, insistant. Il avait conscience d’un vif courant d’air frais et mouillé qui coulait sur lui de la fenêtre toute proche, mais cet air glissait sur son visage avec un toucher particulier, musical et vibrant, comme s’il était issu d’un crépitement d’élytres. Il eut un moment dans son rêve confus, le sentiment purement agréable que les heures s’étaient brouillées, et que l’aube de la forêt se mêlait à un midi torride, tout électrisé de cigales. Puis l’impression se localisa, et il comprit qu’une vitre de sa fenêtre, dont le mastic était tombé, tout contre sa joue tremblait et tressautait sans arrêt dans son cadre. « C’est ma vitre, se dit-il en replongeant sa tête dans l’oreiller, il faudra que j’en dise un mot à Olivon. ». – cependant, du fond de sa demi-nuit, sans la relier du tout à ce tressautement, il sentait en même temps dans l’air du matin une note aiguë d’urgence panique qui s’enflait de seconde en seconde, une espèce de grossesse fulgurante de la journée- il prenait aussi conscience, étrangement, de la légèreté, de la minceur grotesque du toit au-dessus de lui qui paraissait s’envoler : il se recroquevillait dans son lit, mal à l’aise, nu et exposé au cœur du grondement qui coulait du ciel et s’élargissait. Deux coups frappés à sa porte le réveillèrent cette fois complètement.

-ça passe, mon yeutenant, fit Olivon derrière le portant.

C’était une curieuse voix de gorge, d’une indifférence un peu étranglée, posée quelque part entre l’incrédulité et l’affolement.

Les hommes étaient déjà aux fenêtres, nu-pieds, ébouriffés, bouclant à la hâte la ceinture de leurs culottes. Le jour n’était pas encore levé, mais la nuit pâlissait à l’est, ourlant déjà de gris le vaste horizon de mer des forêts de Belgique. L’aube mouillée était très froide ; la plante des pieds se glaçait sur le béton cru. Un énorme bourdonnement qui montait lentement vers son zénith entrait par les fenêtres ouvertes. Ce bourdonnement ne paraissait pas de la terre ; il intéressait uniformément toute la voûte du ciel, devenu soudain un firmament solide qui se mettait à vibrer comme une tôle : on pensait d’abord plutôt à un étrange phénomène météorique, une aurore boréale où le son se fut inexplicablement substitué à la clarté. Ce qui renforçait cette impression, c’était la réponse à la terre noyée dans la nuit, où rien d’humain ne bougeait encore, mais qui s’inquiétait, s’informait çà et là confusément par la voix de ses bêtes ; du côté des Buttés, dans la nuit froide où les sons portaient très loin, des chiens hurlaient sans arrêt comme à la pleine lune, et par moments, sur la basse du grondement uni, on entendait monter des sous-bois tout proches un caquettement d’alarme étouffé et cauteleux . De l’horizon, une nouvelle nappe de vrombissements commença à sourdre, à s’élargir, à monter sans hâte vers sa culmination paisible, à coulisser majestueusement sur le ciel, et cette fois, brusquement, les chiens se turent : il n’y avait plus qu’elle. Puis le grondement s’abaissa, perdant de son unisson puissant de vague lisse, laissant traîner derrière lui des hoquêtements, des ronronnements rôdeurs et isolés, et des coqs éclatèrent dans la forêt vide, sur la terre stupéfiée et vacante comme une fin d’orage : le jour commençait à se lever.

Ils se sentirent soudain transis, mais ils ne songeaient pas à fermer les fenêtres : ils guettaient, l’oreille tendue, les bruits légers que le vent commençait à promener sur la forêt. Olivon fit du café. Il s’ouvrit une discussion assez chaude. Olivon, seul, de son avis, soutenait qu’il s’agissait d’avions anglais revenant d’Allemagne.
– C’est à la flotte à Hitler qu’ils en veulent, mon yeutenant. Les Anglais, ils ne comprennent que ça, le reste ils s’en foutent.

Grange était toujours frappé du clin d’œil affranchi qu’échangeaient les soldats quand il était question de la politique anglaise. C’était pour eux le fin du fin du coup en dessous, un mystère exemplaire de fourberie sournoise.
– On verra ça dans les journaux, conclut Gourcuff qui, dans le doute, débouchait de bonne heure une bonne bouteille de vin rouge.

Mais il fut clair assez vite que la journée ne se remettrait pas de sitôt dans ses gonds. Un vrombissement de nouveau s’enfla vers sur l’horizon, moins fort cette fois-ci, sensiblement décalé vers le nord, et brusquement la traînée assez lente de points noirs qui glissait au ras de la forêt dans le ciel plus clair commença à cabrioler : deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Et cette fois, dans le carré, il se fit un silence. Une mèche de fumée grise, mesquine, presque décevante après tant de vacarme, se tordait et s’effilochait lentement, très loin au-dessus des bois. Ils la regardèrent longtemps sans rien dire.





Faulkner: la vie dans une seule et unique phrase…

« Ecrire est un travail où l’on est seul… c’est-à-dire que personne ne peut vous aider, mais on n’a rien d’un solitaire. Je suis toujours trop occupé, trop immergé dans ce que je fais, soit que cela me passionne, soit que cela m’amuse, pour avoir le temps de me demander si je me sens solitaire ou…

La Pizzeria

Pendant longtemps j’ai fréquenté professionnellement les salles de théâtre. Elles m’offraient,surtout en banlieue, de belles scènes shakespeariennes, des rois, des valets, des marquises, des bordels des hallebardiers, des Clytemnestre et des Mère Courage, des ports en carton, des foules en pleurs, des combats navals , des banlieues à immeubles gris avec des dealers, des échangeurs…

Connaissez-vous Béatrice Commengé ?

Le chemin par lequel on accède à une lecture est souvent une série de hasards qui prend un tour presque initiatique. J’étais il y a quelques semaines à la recherche des textes écrits sur Friedrich Hölderlin. car il avait marqué ma génération , à la suite de Heidegger, celle née pendant ou dans l’immédiate après-guerre.…

De Paris à Rome avec Michel Butor

Rarement, un début de roman a aussi efficacement embarqué le lecteur. Le voici.

.« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans »

 Ce « vous » sera utilisé tout au long du livre avec habileté.  Le narrateur, parisien, 45 ans, agent commercial, représentant en machines à écrire, monte gare de Lyon dans un train qui se rend à Rome, pour retrouver sa maitresse, Cécile. Il a le projet de quitter son épouse Henriette pour s’installer à Rome avec Cécile. Entre Henriette son épouse parisienne et Cécile, sa maitresse, le narrateur fait les comptes de sa vie passé, présente et future. Le voyage est l’occasion d’un bilan de sa vie : échecs, perspectives, doutes, souvenirs heureux ou souvenirs tristes de décomposition d’un mariage, multiples doutes sur l’avenir, ponctuent les heures, les gares, le passage des villes ou hameaux, derrière la vitre du compartiment car le sommeil ne vient pas.

Avec ce « vous « le narrateur dialogue avec lui-même et avec le lecteur. Voyage à la fois bien réel dans les détails si minutieux du compartiment(grille chauffante, photos sous-verre, banquettes à motifs en losange ,filets pour les valises etc..) et la présentation des voyageurs(« Il y avait deux autres personnes dans le compartiment, qui dormaient la bouche ouverte, un homme et une femme, tandis qu’au plafond, dans le globe, la petite ampoule bleue veillait ; vous vous êtes levé, vous avez ouvert la porte, vous êtes allé dans le corridor pour fumer une cigarette italienne. »)   Sans oublier la circulation dans le couloir de ceux qui se dirigent vers le wagon-restaurant ou en reviennent.  C’est aussi un lieu symbolique.

Donc, au fil des pages et des gares la   vie du narrateur se modifie   comme un train passe sur un aiguillage et dévie de  sa trajectoire  .Au  fil des heures et de la nuit  le train  devient  le lieu de toutes les « modifications ».

Modifications de la vie sentimentale, modification des teintes du passé, modification du paysage mental qui se double des modifications du paysage réel, et   scène revécues ou imaginées à Rome ou à Paris, avec Cécile ou avec Henriette. Il y a donc un effet « cartes postales » romaines ou parisiennes, procédé que Claude Simon reprendra dans « Histoire » (1967) autre représentant du « Nouveau Roman », lui aussi publié aux éditions de Minuit.   Tout ceci dans le huis clos digne du théâtre classique avec cette unité de lieu parfaite : un compartiment de troisième classe surchauffé qui parcourt la terre et la nuit (« le train ne fait plus le même bruit que dans le tunnel »)

 En vingt heures de voyage ferroviaire, le climat psychologique, et le déplacement géographique se renvoient pour former en contrepoint un pèlerinage. Le monologue du représentant de commerce se combine, s’échafaude, se corrige, hésite, se reprend, comme si le narrateur était lui-même soumis, dans ce no mans land (entre deux villes) aux caprices d’une Sybille ou des dieux romains antiques qui jouent aux dés avec   le destin du voyageur.   C’est un livre de solitude et de monologue avec soi-même. Le héros découvre qu’il est une énigme à lui- même et s’aperçoit que son passé est plus complexe et moins déchiffrable qu’il l’imaginait.  Son avenir avec Cécile, à Rome, reste flous et s’annonce   plus trouble et fragile qu’il ne l‘envisageait. Le rythme si lancinant du train se calque parfois sur sa rumination dans lequel il entre de la prière et des vœux. Il éprouve tantôt des moments d’euphorie (quand il pense à la ville de Rome et aux flâneries avec Cécile) ou au contraire subit des moments anxieux quand il se remémore l’asphyxie lente de sa vie conjugale dans le quartier du Panthéon.

Les gares défilent : Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix–les-bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, enfin Roma Termini. On passe des grisailles ardoises parisienne aux champs de neige, puis  au lever du soleil  sur   des collines et enfin la  brutalité solaire et les immeubles bruns orangés de la banlieue romaine.

Ah, les villes ! Quel hommage superbe chez ce Butor-là ! Il aime la Ville Eternelle comme on aime une femme. Les deux se confondent. Cécile et Rome, condensent le sentiment amoureux.

On   comprend que le narrateur aime Cécile à travers le décor romain. . La pierre, le baroque, les palais, les églises, les   hôtels, la piazza Navone ou le Corso Vittorio Emmanuele   forment des musiques célestes   qui annoncent un avenir radieux et une nouvelle vie.

 On respire les odeurs de Rome. Comme l’Italie, chez Stendhal, a été l’oxygène, la délivrance et la liberté de la passion après les désagréments d’une jeunesse étriquée à Grenoble et Paris, cette Rome vibrante, poreuse et aérienne délivre notre voyageur.  Avec une remarquable économie e moyens, Butor suggère   une joie sensuelle à fleur de peau. Chemises légères et plus de fatigue dans les jambes dans le labyrinthe des ruelles à petites échoppes. 

 Rome , écrit-il« vous y avez développé toute une partie de vous-même à laquelle elle n’avait point de part, et c’était à cette lumière qu’elle désirait être introduite par vous. »

La Rome à embouteillages , affairée, rutilante se glisse au fil des pages dans la prose et ça imprègne la sous-conversation d’un « tremblé » particulier. C’est rigoureusement élaboré et réussi.  Eternelle jeunesse vibrante, païenne, de cette ville que domine le dôme du Vatican. Dolce Vita et mythologie des couples saisis dans l’allégresse romaine.  Nous sommes dans les escarpements feuillus qui bordent le Tibre, on savoure le tendre silence d’un quai en contrebas et le léger bruissement de l’eau, puis on remonte au niveau des embouteillage et des klaxons et pétarades des Vespa ; on plonge dans les bavardages nonchalants des touristes sous des parasols. Le soir les trattorias s’allument avec leurs voutes blanchies à la chaux. Aucune ville n’embarque comme celle-ci vers les nuits. Obélisques, archanges de marbre, lourdes portes d’église   voici un sanctuaire de repos, un autel et son linge blanc, quelques dorures, silence d’obscurité que rompt le tintement d’une pièce de monnaie qui tombe dans un minuscule boitier qui éclaire soudain une sculpture du Bernin. L’architecture baroque   exalte le sentiment amoureux dans les volutes de sa beauté enveloppante. En découvrant ce roman, on revit ses vacances romaines. Les réussies comme les ratées.    

 Ecrit   en 1956 et publié en 1957, ce roman de Butor a installé dans le grand public l’image d’un « Nouveau Roman » réussi. ce voyage intérieur  avec régulier balancement du train, pose les questions :« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ?». J ‘ai aimé ce roman , découvert en 1968, tandis que les CRS chargeaient mes potes  étudiants   lanceurs de pavés sur le Boul’ Mich’ (j’étais  alors dans un bureau  terne  de l’Ecole Militaire).

    En le relisant 54 ans plus tard, je retrouve la même émotion, mais chargée de tous mes multiples   voyages à Rome.  Le magnétisme de cette écriture faussement réaliste aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d’un homme de 45 ans questionne toujours autant.

 Extrait :« Tout d’un coup la lumière s’éteint : c’est l’obscurité complète, sauf le point rouge d’une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l’invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Deuxième extrait :

« Il était quatorze heures trente-cinq : le soleil entrait par la gauche de la Stazione Termini ; il est impossible qu’il fasse aussi chaud, aussi clair, demain, après-demain et lundi. C’était une dernière oasis d’été, magnifiant, dorant encore le superbe automne romain qui va pâlir.

Comme un nageur qui retrouve après des années la Méditerranée, vous vous êtes plongé dans la ville, allant à pied, votre valise à la main, jusqu’à l’Albergo Quirinale où vous attendaient les sourires empressés des garçons. « 

Enfin méditons le conclusion de la dernière interview de Michel Butor, l’année de sa mort (2016): « Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. »

Un clown contre les catholiques rhénans

Récemment, une commentatrice, Margotte, a parlé d’un roman de Heinrich Böll, prix Nobel (1917-1985), » La grimace » qu’elle venait de lire.

 Dans ce roman publié en 1963, qui obtint un immense succès à l’époque en Allemagne, et  créa des polémiques, Böll intervenait directement dans un débat politique capital. Il mettait un scène un clown de 27 ans, athée, Hans Schnier, qui y trouvait « l’air catholique » irrespirable en Rhénanie, entre Bonn et Cologne, sa ville natale.

 Aujourd’hui, quand on lit ce roman ironique, voltairien, grinçant on a du mal à comprendre les enjeux et la question brulante que le roman posait au début des années soixante, dans la République Fédérale allemande du Chancelier Adenauer, dont la capitale politique était justement dans cette paisible ville au bord du Rhin, Bonn..

  Il y avait, depuis la fin des années 50, des querelles violentes opposant   la Socialistes (pour une laïcité ouverte) et les Chrétiens-démocrates-au pouvoir- (la CDU associée à la CSU bavaroise en protégeant les écoles confessionnelles) qui regroupait les deux grandes « Länder » catholiques, à savoir, la région de Rhénanie, et la région de la Bavière. Ces deux citadelles du catholicisme allemand dirigeaient le pays. Or, les socialistes du SPD, menaient une bataille pour réformer l’éducation qu’elle se démocratise, s’ouvre à tous et ne reste pas un privilège réservé à un élite dominée par l’enseignement catholique C’est donc sur fonds de cette querelle    que Böll construit son roman. En qualité d’homme de Gauche humaniste, toujours du côté des classes populaires Böll se bat évidemment pour une   université et des ouverte à tous. Il veut casser cet entre-soi catholique d’une grande bourgeoisie qui se réserve et s’adjuge les meilleures filières.

Ne pas tenir compte de ce contexte nous prive d’apprécier   le ton persifleur si réussi   de ce roman polémique.

Ce qu’il faut aussi savoir c’est que, à cette époque comme dans la nôtre, un catholique allemand est obligé par la loi à régler un impôt à son Länder. Il y a encore aujourd’hui un pouvoir fiscal de l’Eglise, ce qui nous semble à nous français, stupéfiant. Dans ces Länder catholiques, donc, l’Eglise lève un impôt auprès du fidèle. Cet argent versé contribue à hauteur de 7à 9% au fonctionnement global des Länder.  Une large partie est   destinée à  entretenir et développer  les écoles confessionnelles, les comités  caritatifs, etc.,

 Mais ce que vise Böll c’est une ambiance générale, un climat de privilège,une domination morale  de la CDU adenauerienne qui  s’acharne à reconstruire  des valeurs  et des normes qu’il juge, lui, l’écrivain,  asphyxiantes pour les jeunes générations.  Et en particulier l’encadrement strict de la sexualité des femmes (pas de sexualité hors mariage, interdiction de l’avortement, condamnation de l’homosexualité, surveillance des mouvements de jeunesse etc. etc.)  C’est donc quelque chose de bien concret, cette intrusion du catholicisme dans la vie de chaque citoyen, cette imbrication du religieux et du politique, cet « air catholique » qu’on respire partout dans cette région, le long du Rhin entre les notables, les dirigeants politiques, et qui est  selon Böll une tartufferie.

Entrons dans les détails de cette « grimace » .

 Il faut d’abord noter que le titre allemand « Ansichten eines clowns » est précis dans son orientation : « Opinions d’un clown » Le roman est un monologue. C’est uniquement la parole du seul personnage de Hans  que le lecteur entend.. Le héros, clown, raconte ses malheurs conjugaux et sa solitude quotidienne, dans une Allemagne de l’ouest fière de son miracle économique et de son conformisme béat et son refus de liquider le passé nazi.. La bourgeoisie catholique rhénane impose sa bonne conscience. Le livre s’ouvre, avec ce Hans qui sort de la gare de Bonn. Il a un genou abimé (il est tombé ivre  sur scène) des spectacles n’ont plus de succès, il ne fait plus rire ses publivs, il picole , il n’a plus d’argent. La cause ? Le départ de son unique grand amour, Marie la tendre, la catholique génereuse, qui s’est enfuie du domicile c pour vivre  avec un autre catholique. Ce clown athée, fils dévoyé d’une haute bourgeoisie d’affaires catholique, richissime (la fameuse lignée Schnier qui exploite   la lignite dans la région Rhénane) est   donc un  artiste « déclassé » aux yeux de ses parents car ils  ont honte de son métier comique, de sa révolte athée,  et aussi  de son navrant  « concubinage » qui a duré 6 ans .

Hans, dans sa déprime, a l’imagination fertile. Il  voit déjà Marie  à Rome, reçue pour une audience papale avec son nouveau mari, bon petit couple devenu  puant de  conformisme.

Hans rentre donc dans son triste appartement désert, claudiquant avec un genou mal en point, il  s’enfile des verres de  cognac sortis du frigo, se tasse dans  des bains trop longs, rumine sa déchéance ,  ses échecs .Physiquement , il est  mal ficelé dans un peignoir taché par le café qu’il renverse aussi sur ses chaussons .Un seul recours, le téléphone. Pour s’expliquer, se justifier, récriminer, aussi réclamer un peu d’argent, auprès de son imprésario, de son frère, de ses anciens amis de jeunesse qui « eux » ont réussi, plaider sa cause  auprès de  ses parents qui le méprisent et restent impitoyables. . Disons-le tout net : ce clown verse trop   souvent dans l’auto-apitoiement, et c’est tout l’art nuancé de Böll de ne pas faire de son héros en pleine débine le représentant et l’imagerie d’Épinal du Bien contre le Mal du reste de l’humanité. L’alcoolisme, le narcissisme du Clown ne sont pas cachés

 Mais son chagrin ne l’ empêche et ses plaintes ne l’empêchent   nullement de balancer des vérités  savoureuses, et de garder une lucidité su les travers   de la haute bourgeoisie allemande, sur Bonn capitale politique  et son « climat pour rentiers »

.Là, Böll est très fort pour  montrer par des centaines de petits détails concrets le philistinisme de sa famille, de ses amis, et la médiocrité morale  d’une bourgeoisie  qui  cache sous de belles paroles de charité un égoïsme absolu. Les morceaux d’anthologie sont constitués par une conversation téléphonique avec la mère, une visite du père dans l’appartement, des aperçus sur la jeunesse de Hans avec son frère Leo(excellentes scènes)  , et surtout  les souvenirs  mélancoliques,  fragiles,  embués de tendresse, de sa rencontre et de sa vie passée avec Marie. Savoureuses aussi sont les évocations des réceptions mondaines  de la Droite  entre politiques, députés ,prélats, et généraux qui étalent  finement une comédie de l’hypocrisie  suave   de ceux ayant sans cesse à la bouche  des valeurs religieuses qu’ils veulent imposer  au reste du pays.
Böll nous rappelle  au passage qu’ une partie du gouvernement  de cette société  qui veut reconstruire spirituellement et culturellement  le pays est aussi constituée d’anciens nazis recyclés,  des « collabos » bien répertoriés   recyclés désormais dans  les valeurs cathos du jour .Ne sont épargnés ni les ministres, ni les rédacteurs, ni les comités centraux catholiques, ni les fédérations nationales .Les discussions théologico-sociologiques sont pleines de verve.

La lucidité ironique de ce clown fait merveille dans la drôlerie amère, distillée par petites touches dans les dialogues.  En a un bon exemple quand le clown discute avec Kinkel, une éminence grise du catholicisme allemand, qui est soupçonné d’avoir placé chez lui en ornement de belles madones anciennes volées dans des églises baroques de Bavière.C’est  un homme pétillant de bonne humeur. Il demande au clown : « Qu’est-ce qui ne va pas ?

-Les catholiques me rendent nerveux, dis-je. Parce qu’ils ne jouent pas le jeu.

-Et les protestants ? demanda-t-il en riant.

–Ils me rendent malade avec l’étalage de leurs éternels problèmes de conscience.

-Et les athées ?

-Ils m’ennuient parce qu’ils ne parlent jamais que du bon Dieu.

–Et vous alors, qu’êtes-vous au juste ?

-Je suis un clown, dis-je, et pour l’instant meilleur que sa réputation. Mais il existe une créature catholique dont j’ai terriblement besoin : Marie, et c’est précisément elle que vous m’avez enlevée.

-Absurde Schnier ! Renoncez une bonne fois à cette idée de rapt. Nous vivons au vingtième siècle que diable ! »
Böll met aussi  en évidence ses  jeunes années  sous le nazisme avec des  épisodes traumatisants d’une enfance stricte, austère, répressive, avec des parents   tournés vers l’argent et le culte du « chef »,  image d’une bourgeoisie   que Sartre décrivait impitoyablement dans « l’enfance d’un chef ». 

Ce qui intéresse chez Böll c’est qu’il est lui-même t proche d un catholicisme de Gauche, très marqué par   le français  Bernanos- sa grande découverte. C’est donc  un bernanosien plein de colère qui tient la plume  contre ce qu’il appelle les « catholiques sociologiques » pour qui l’église est une machine de guerre  contre le revendications populaire, oublieuse du sort  des pauvres .Le catholicisme qu’il combat  est celui d’opportunistes et d’affairistes    qui se servent de l’Eglise et de la complicité active  du haut clergé  pour se placer au sommet de l’Etat .Chaque roman de Böll attaquait ainsi  une partie de l’establishment de Droite de la RFA.

Le grand critique littéraire Reich Ranicki(lui qui tantôt admirait un de ses livres, puis détestait le suivant)  s’est demandé si on lira encore Böll  dans le siècle prochain, tant ses écrits et ses  combats politiques sont liés à une actualité qui a disparu. Bonne question.

 On se souvient du   combat de Böll contre la presse à scandale Springer dans » l’honneur perdu de Katharina Blum », devenu un beau film de Schlöndorff. Ce récit et ce film sont étudiés aujourd’hui dans tous les lycées du pays comme exemplaires d’une dénonciation des ravages d’une certaine presse.  

Böll, prix Nobel- comme l’autre écrivain de Gauche Günter Grass- est-il si éloigné de nous ? Je n’en suis pas sûr. Pour preuve : quand j’ouvre cette semaine le journal « Le monde », j’apprends par le correspondant en Allemagne, et précisément à Cologne, qu’un grand nombre de catholiques allemands fervents se rendent dans les tribunaux pour notifier leur « sortie » officielle de l’église ; c’est une obligation administrative de nature fiscale. Ces cathos  refusent désormais de payer leur impôt à l’Eglise, à cause des scandales d’abus sexuels couverts depuis des années(comme en France)   par la hiérarchie catholique, notamment à Cologne ,par le cardinal Woelki. En Bavière, même chose. Cela remonte jusqu’à Rome, car le pape émérite Benoit XVI , Ratzinger, , bavarois,   aurait  dissimulé des  cas de  la pédocriminalité  dans l’archidiocèse de Munich.

Böll prophétique ? Il avait déjà, avait déjà diagnostiqué en son temps(1963)  les  germes des maladies morales souterraines   du catholicisme dans sa région.

« Le feu follet » de Drieu La Rochelle

« Le Feu follet » est un roman de Pierre Drieu la Rochelle, publié en 1931, et dont le héros doit beaucoup à la personnalité et au destin de l’écrivain Jacques Rigaut, son ami dadaiste qui s’est suicidé le 6 novembre 1929: »je répands de l’encre sur la tombe d’un ami » écrit-il dans « l ‘adieu à Gonzague »( Drieu rédige la veille de l ‘enterrement de Rigaut). Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches,passaient des vacances ensemble au Pays Basque , et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère: « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929.
Après « La valise vide »(qui parle du suicide dès 1923) et « L’adieu à Gonzague », « Le feu follet » est donc l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » aux mânes de Rigaut.
Roman de la satire sociale d’époque(la déception des démobilisés de la grande guerre) il est aussi le récit d’une crise intime de queques heures . Précisons que vu sa puisance d’auto-analyse le texte doit beaucoup à Drieu lui-même, qui dés l’enfance a été fasciné par le suicide.
En 1963, le cineaste Louis Malle a réussi un film noir et blanc étonnant de secheresse, de sobriété et de fidelité, avec Maurice Ronet plus vrai que nature dans le rôle d’Alain Leroy.Louis Malle a simplement remplacé la drogue des années 30 par l’alcool des années 60 .
Résumé. Alain Leroy a quitté New York pour subir une cure de désintoxication alcoolique dans une clinique de Versailles. Le roman, comme le film, s’ouvre dans une chambre d’hotel, avec une scène d’amour ratée, le long chemin des humiliations a commencé.


Essayons de résumer les étapes de ce récit linéaire si classique qu’on l’a comparé à » l’Adolphe » de Benjamin Constant. Lydia, une très jolie femme, amie de sa femme Dorothy, riche américaine qui souhaite le sauver, couche avec lui et veut le sortir de son addiction et de sa solitude grandissante. Mais Alain ne peut l’écouter et, après un ultime rendez-vous amoureux, la quitte. Le récit nous fait vivre ses dernières quarante-huit heures après avoir pris la décision de se suicider. Avant, il se rend à la banque toucher un chèque remis par Lydia, puis décide de retourner à Paris pour revoir une dernière fois ses anciens compagnons de débauche.
Chacune de ses rencontres est pour lui une déception. La nuit, les femmes, l’argent, les drogués, les dîners en ville, les fêtes galantes des années 1920,les virées dans les bars- ce monde fitzgeraldien- s’éloignent et lui sont devenues étrangers. Ses amis ont changé , surtout son plus proche, Dubourg- qui a quitté sa vie de dandy pour s’enfermer dans des études sur l’Egyptologie et un mariage bourgeois douillet. Ca renforce un peu plus Alain dans sa volonté de mourir.
Je sais que résumer un livre ne révèle pas grand chose, les mauvais livres se résument aussi bien que les bons. Celui là est une réussite singulière, par sa perfection de clarté, son souci de la règle des unités, sa réflexion tranchante sur le mal d’une génération perdue, son tragique sans aucune rhétorique. Ce récit brille comme une lame. Belle lucidité pour faire le portrait baudelairien d’un  » spleenetique » dandy. Drieu a toujours admiré Baudelaire.
Ce qui étonne, dans ce roman, c’est d’abord l ‘absence de la politique, cette passion de Drieu et qui le hanta , avec sa notion de Décadence . Zemmour n’est pas loin.. On sait que le recours au fascisme de Drieu joua un grand rôle dans son propre suicide le 15 Mars 1945, alors qu’un mandat d’amener est lancé contre lui pour faits de Collaboration avec l’ennemi. Précisons qu’il avala du Gardénal , arracha le tuyau du gaz, alors que son jeune héros de 1931, Alain, se tire une balle en plein cœur.
A peine dans le récit est-il fait allusion à la Chambre des Députés ..(« Qu’était-ce que cette façade de carton, avec son ridicule petit drapeau? »)

Mais revenons sur ce début du récit . Dans le roman comme dans le film ,voici un couple dans un lit , dans un hôtel de passe (assez chic) saisi au moment de la fin d’un orgasme décevant.c’est donc le roman qui s’ouvre dans tous les sens du mot par une  » débandade », celle de la chair et celle de l’esprit. On saisit vite que la religion ou la transcendance ne révèlent que du vide pour Alain.
»Pour lui, la sensation avait glissé, une fois de plus insaisissable, comme une couleuvre entre deux cailloux. » Mais ensuite les gestes et les mots sont tendres de la femme, Lydia, envers Alain :
 »Je suis content, Alain, de vous avoir revu, un instant, seul ».


On remarque que tout au long du texte, les dialogues sont d’une parfaite concision avec un souci justesse et de sobriété. Aussi bien entre ce qui se dit de pudique entre un homme et une femme, mais entre amis. L’impuissance d’Alain est charnelle bien sûr, mais cette défaillance englobe une impuissance souveraine, ontologique. Les femmes du monde, généreuses mais mal prises ,ne suffisent pas à le retenir dans sa chute. «Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle dit à Alain l’une de ses maîtresses, Lydia, sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi» .Pourtant elles le quitteront pour d’autres hommes. Alain reste un adolescent mélancoliquement, et cyniquement léger, -c’est son charme et sa limite – en route vers le néant, comme un soldat, qui monte au Front ,car Alain est aussi le reflet d’une génération de soldats que le retour à la vie civile a dégouté. Alain traverse Paris en taxi, un peu comme les cercles d’un enfer mondain et les paradis artificiels. Il passe d’un point à l’autre sans trouver un point d’appui. Trop narcissique?
« Je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien. ».
Jamais Drieu n’est aussi bon que dans la satire cruelle, satire tournée aussi contre lui-même. Drieu crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les baroudeurs qui se la jouent, la comédie des postures des écrivains (Drieu a dirigé la NRF dans les années sombres ): Brancion est en partie Malraux , Urcel s’inspire de Cocteau; il montre comment les décadents ou insolents ont tourné petit-bourgeois popote ou marionnettes de salon… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine ».

En revanche, les femmes recoivent plus d’empathie de la part de l’auteur.Dans ce panorama cruel du monde parisien Lydia, Dorothy ou Solange ont des paroles tendres, ébauchent des reflexions intelligentes, apportent des attentions qui montrent qu’elles tiennent à lui. Elles savent que ses contradictions ne sont pas des postures mais le constat d’un vide intérieur.Toutes voudraient sauver ce charmeur fragile à la dérive. Elles le font avec une délicatesse evidente dans certains dialogues.
Même face à la littérature, Drieu exprime un désabusement , en témoigne cet extrait, quand Alain Leroy est mis en face d’un écrivain à succés , Urcel ,grand bavard de salon, qui « se disait chrétien depuis quelques mois: »

« Voilà ce qui les retient à la vie:leur oeuvre! » dit-il d’une voix méprisante. Il pense que tout peut advenir rapide, éphémère, sans lendemain, ce qu’il ramasse dans une formule: » une trace brillante qui s’efface dans le néant ».
On note quand même un moment troublant du récit, quand Alain reprend un stylo dans un tiroir, et trouve soudain, par la reprise d’un travail d’écriture à peine ébauché, une possibilité de vivre,mais, en même temps, son impitoyable lucidité repère ce qu’il y a d’inabouti danss les pages écrites..Là encore, exigence et défaillance.
L’on se dit, on espère, que c’est là un prélude et qu’Alain, lui, acheverait sa vie par le biais de l’écriture. Mais non. La nuit passe, au matin c’est fini.

Et pourtant, au début du récit, quand Drieu décrit la chambre d’Alain dans la clinique, il note quelque chose d’interessant, son fétichisme des objets ,comme certains surréalistes .
« A défaut des êtres qui s’effacaient aussitôt qu’il les quittait, et souvent bien plutot, les objets lui donnaient l ‘illusion de toucher encore quelque chose en dehors de lui-même.C’est ainsi qu’Alain était tombé dans l’idolatrie mesquine; de plus en plus, il était sous la dépendance immediate d’objets saugrenus que sa fantaisie courte, sardonique, élisait. Pour le primitif(et pour l’enfant) les objets palpitent; un arbre, une pierre sont plus suggestifs que le corps d’une amante et il les appelle dieux parce qu’ils troublent son sang(..) il s’extasiait devant une pile de boites d’allumettes.(..) Il tira se son portefeuille le chèque de Lydia, il s’assit à sa table et le posa devant lui à plat. Il s’absorba tout entier dans la contemplation de ce rectangle de papier. » Est-ce proche de la citation de Francis Ponge: « Le monde muet est notre seule patrie »…
Enfin, , il trouve l’objet ultime et rassurant dans les dernières phrases du récit: » Un revolver, c’est solide, c’ est en acier.C’est un objet.Se heurter enfin à l’objet. »

Par certains côtés Alain Leroy ressemble à ce Fréderic Moreau de » l’Education sentimentale » de Flaubert. Comme lui c’est un aboulique lucide, un désespéré au regard sec , au pauvre sourire ironique, un lucide paralysé, mis capable de s’auto-analyser davantage que Frederic Moreau. Il apparait souvent déchirant, laconique, et fraternel. A l’inverse de Frédé­ric Moreau, qui donne beaucoup de sa personne pendant les journées postrévolutionnaires, se prenant pour un héros, Alain ne s’est jamais pris pour un héros. Chez Frederic et Flaubert le vide politique du Second Empire correspond au contraire au vide de sa vie , chez Alain dans Drieu c’est le vide de la 4° république que Louis Malle transpose dans la cinquième République et la fin de la Guerre d’Algérie. Les vies d’Alain et les vies de Frédéric, désormais, n’ont plus d’« histoire ». Les voyages en paquebot que Flaubert évoque ressemblent aux navigations parisiennes d’Alain dans les bars et les salons de drogue.chez les deux tout finit dans uns parfum de passé évanoui et d ‘impalpable mélancolie .

Extrait:« Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.
-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.
-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur »


« Il y avait dans cet homme perdu un ancien désir d’exceller dans une certaine région de la vie, que l’applaudissement aurait pu redresser… »
« Sa chambre, comme toutes ses chambres d’hôtels « prison idéale qui se refaisait pour lui tous les soirs, n’importe où ». On vit ce paradoxe de gouter les réflexions si aigues de cet être de passage qui a le génie de se dévaloriser alors que ceux qu’il rencontre se souviennent de lui comme d’un personnage peu banal et même souvent très attachant..
On pense au dénuement d’un mystique dans sa cellule, le culte de quelques objets, sécheresse de cœur et ironie. « philosophie, art, politique ou morale, tout système lui paraissait un impossible rodomontade .Aussi, faute d’être soutenu par des idées, le monde était si inconstant qu’il ne oui offrait aucun appui ».

Drieu et la politique,,,,

Drieu était pathétique en politique. Il s ‘est montré versatile et incohérent. A partir de 1920,il fut séduit par Maurras puis le Surréalisme puis la politique de Briand ,mais déjà le thème de la décadence est bien là. C’est à partir de février 1934, trois ans après la publication du « Feu follet » que Drieu se déclare fasciste après avoir été séduit par le Communisme….Ses amis, d’Aragon à Berl et Malraux sont stupéfaits, effarés, et ne comprennent pas. C’est à cette époque qu’il publie Socialisme et fascisme(1934), qui regroupe des textes politiques. C’est dans « La comédie de Charleroi « qu’il exprime clairement son antisemitisme.Il y fait également un éloge de la force, une apologie de la puissance virile. Drieu s ‘engage dans le PPF au côté de Jacques Doriot. Puis il choisit la voie de la Collaboration avec l’occupant nazi, notamment dans sa désolante direction de la Nouvelle Revue française. C’est au fond ce qu’on ne lui pardonne guère : avoir fait reparaître la NRF sous la surveillance des services allemands, et d’Otto Abetz ,un de ses amis. Mais au moment où Drieu se rend compte que les Allemands ont perdu la guerre, que la défaite d’Hitler n’est qu’une question de temps il écrit dans son « journal », -très pénible à lire- (publié par Gallimard en 1992) qu’il a confiance dans Staline! Il prédit que l’Europe est amenée à devenir slave…
Je dois dire que ses romans comme Rêveuse Bourgeoisie (1937) et Gilles (1939) me tombent des mains avec sa bourgeoisie veule et sa vision des femmes.. En revanche son bref Récit secret, écrit en 1944-1945 est une confession à lire pour comprendre sa psychologie. Parfois, des passages intéressants dans cet ultime texte: « Les mémoires de Dirk Raspe » avec la figure centrale de Van Gogh, et une réflexion sur la peinture et sur Londres. N’oublions pas que Drieu, souvent anglophile, voulait ,au début de 1939 être interprète auprès de l’armée anglaise…

Sir John Le Carré

John Le Carré depuis « L’espion qui venait du froid » en 1963 construit une oeuvre d’un parfait classicisme romanesque. Alors que le Nouveau Roman apparaissait en France,et bousculait les formes traditionnelles du roman, Le Carré ,comme pas mal de romanciers anglais , restait fidèle au modèle classique et ne jetait pas la boite à outils ,comme Robbe Grillet ou Caude Simon.. Ce qui étonne c’est qu’ il fut même davantage l’heritier de Dickens par de multiples facettes: son humour , la simultaneité pour faire démarrer des actions,une aisance siderante pour suggerer le touffu de la vie et explorer les recoins solitaires de ses personnages.Et comme Dickens, Le Carré n’est pas un réaliste. Ses pesonnages sont suspendus à un mystère,cernés d’ombres , aspirés vers une forme de solitude qui garde souvent une intensité sinistre. Les relations humaines sont corrompues pr une situation historique qui dépasse tout le monde, la Guerre Froide. Enfin et surtout, chez luin,comme chez Dickens, les lieux subissent une legère déformation et prennent l’aspect d’un rêve inquietant.Le nocturne l’emporte sur le diurne. Comme Dickens il décrit les rouages d’une institution (ici « Le cirque » dépendant du Foreign Office et c’est une aristoratie décadente avec ses chevaliers de la Table Ronde idéalistes condamnés décimés par la brutalité soviétique et les méthodes de Karla, et méprisés par les services américains.
Chez lui l’irréel et le fantastique rodent. On le constate dans son amour des descriptions . Les lieux, de Hambourg à Athènes, de Zurich à certains quartiers de Londres précipitent le lecteur vers une inquiétante étrangeté de par la banalité même: ç ‘est un boulevard excentrique, un terrain vague sous le tamis d’une pluie fine, la somnolence d’une résidence à volets fermés dans un Berlin soviétisé, une jetée en planches dans le miroir d’un lac, ou les maisons ténébreuses d’une avenue résidentielle dans Hambourg.
en voici un exemple , tiré des « gens de Smiley »
« Les routes étaient aussi désertes que le paysage. Par des percées dans le brouillard, il apercevait tantôt in coin de champ de blé, tantôt une ferme rouge tapie au ras du sol contre le vent. Un panneau bleu annonçait « KAI ».Il vira brusquement pour s’engager sur une rampe qui descendait vers la mer, et il aperçut, devant lui, l’embarcadère, un ensemble de baraquements bas et gris tout petits auprès des ponts des cargos .Une barrière rouge et blanche barrait l’accès, il y avait un avis des douanes en plusieurs langues, le bouton rouge qu’il fallait pousser était large comme une soucoupe. Il le pressa et la sonnerie perçante fit s’envoler dans la brume blanche un couple de hérons. A sa gauche, une tour de contrôle se dressait sur un châssis tubulaire.il entendit une porte claquer, du métal qui résonnait et il vit une silhouette barbue, en uniforme bleu, descendre lourdement l’escalier de fer jusqu’en bas. L’homme lui cria: »Qu’est-ce que vous voulez? » Sans attendre de réponse, il fit basculer la barrière en faisant signe à Smiley de passer.
La zone portuaire avait l’air d’un vaste secteur bombardé, entouré de plaques cimentées, bordé de grues et écrasé sous le ciel blanc et brumeux. Plus loin, la mer semblait trop fragile pour supporter une telle navigation. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et vit les clochers d’une ville portuaire se dessiner comme une vieille gravure au format allongé. Il jeta un coup d’œil vers la mer et distingua à travers la brume la ligne des bouées et des balises clignotantes qui marquaient la frontière maritime avec l’Allemagne de l’Est et le début des douze mille kilomètres d’empire soviétique. C’est là que sont allés les héros, songea-t-il. »(Les gens de Smiley »,1979 traduction de Jean Rosenthal)
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Paradoxe de Le Carré :ce n’est pas l’action, mais l’absence d’action , qui caractérise le meilleur de ses romans d’espionnage. C’est un artiste de l’attente, de l’inquiétude soudaine et irrationnelle ,ou du malaise diffus. Celui qui enseigna la littérature allemande à Eton use d’un véritable courant alternatif entre dévoilement des sources et obscurcissement.. Ce n’est pas l’audace, et l’exploit sportif qui caractérisent -comme James Bond- ses espions ,mais l’attente suspendue. On sent la vigilance obstinée mais cachée de Smiley, une vigilance austère, presque luthérienne, avec des échos du passé qui sonnent de résonances douloureuses à propos de vies privées ratées dont on porte le deuil dans une lointaine vallée intérieure. Le charme vient du climat nordique, d ‘un vent hivernal dont un club et ses fauteuils usés protège.
George Smiley en reste l’emblème. Il apparait somnolent, presque distrait, nostalgique silhouette bonhomme et ordinaire, une courtoisie faite pour tenir à distance, une réserve, une manière d’avancer dans des coulées de décombres d’agents perdus et d ‘occasions ratées.» L’ex-patron du MI6 qui démasqua la Taupe des soviétiques devient au fil des romans une silhouette qui se glisse dans les couloirs comme une ombre, comme une mémoire du Service .Sois ses allures de rond de cuir est le symbole de la Loyauté personnifiée. Autre paradoxe, bien que tenu pour un personnage important , le Foreign Office se méfie de lui, de son silence et de son ironie . On l’a même viré du service avant de le rappeler. dans « les gens de Smiley » .

Smiley reste pourtant un maitre l qui guette sa proie et ne la lâche pas. Il décèle, avant les autres,les failles du Service, derrière son allure de retraité résigné, il est seul à noter ou enregistrer un détail incongru dans la comptabilité, une parole anodine d’un officier traitant qui l’avertit d’un danger. dans une rue apparemment vide, ce qui cloche un square ordinaire, ce qui traverse un visage au détour d’une conversation. Quand il pénètre dans une demeure, sans en avoir l’air, il fait sa ronde et il soumet couloirs, salons, salle d’eau, caves et greniers, vitrages et canalisations, à un balayage visuel et mental scrupuleux lent ,minutieux. Smiley et ses collègues du Cirque sont les rouages d’une administration où la solitude et la défiance persistent nuit et jour.
On a beau cloisonner le Service , chaque membre s’isole dans son paquet de questions et d’incertitudes. Et même si les réunions se déroulent dans une ambiance faussement juvénile d’anciens de collège, ou de salle des profs , avec une insouciance plus ou moins bien sur-jouée, il tressaille, épie, comprend.. Il réexamine le soir un jeu de questions et réponses d’un interrogatoire pour trouver la faille, ou passent des nuits à réviser des listes de coup de téléphone, des agendas, des dates, des noms de personnes rencontrées, des déplacements. Patriote de temps de guerre, il reste obsédé par la trahison d’un des leurs, comme le fut historiquement Philby,la Taupe historique.


La tentation de passer dans le camp en face, au temps de la Guerre Froide, a aiguisé sa vigilance, tandis que les « cousins américains » passent, eux, pour des lourdauds confortablement assis sur leurs certitudes, leur nombre, leurs avancées technologiques, dans leurs bureaux climatisés .Ils n’ont pas connu ces « cousins » un peu méprisants« cette horreur absolue de l’irréel » comme ceux de Londres qui sont allés sur le terrain en RDA, traqués et parfois torturés derrière le Rideau de fer. Son lot quotidien c’est la rumeur malveillante , les erreurs et directives qui viennent du Foreign Office, le gris déprimant d’une opération qui débute dans un brouillard total, une planque mal placée, une décision à prendre avec un manque de repères.
L’agent selon Le Carré s’engage dans la foret des soupçons comme le petit Poucet dans un conte de Grimm.mais aussi un bureaucrate tatillon fatigué par des vérifications, comptabilités épuisantes, sombrer dans le sommeil pendant une planque. Qu’il se déplace dans une ville étrangère, sur le continent, grouillante et animée: Berlin, Hambourg, Munich(souvent dans la trilogie de Karla) ) soit dans des pays plats, côtiers, brumeux, ou des lacs suisses , des tavernes munichoises, ou des ports de mer du Nord, là où les lignes d’horizon ne vont nulle part, il sait que sa réalité est en constante métamorphose et surtout un trompe-l’œil, tantôt décor urbain banal, tantôt lieu de vacances, mais toujours e décor le boit l’espion comme un buvard boit l’encre. Il l’absorbe, il devient un fantôme. L’inquiétude et l’irréalité morbide lui colle aux doigts.
C’est diffus, violent, collant, comme quelqu’un qui se sent fourvoyé, obligé d’avancer dans le couloir d ‘un rêve inquiétant. Sécurité nulle. Tout devient maléfique :une lumière allumée dans une villa consulaire, une voiture qui n’est pas couverte de poussière, une pelouse où jouent des enfants, un bateau-navette pour touristes sur un lac en été, une pension de famille zurichoise , ou le train train d’un collège anglais pour gosses de riches. tout devient louche, dangereux.
Chez Le Carré, ca s’exprime avec un fond crépusculaire et un syndrome d’abandon qui lui est venu, a-t-il confié, de son enfance.


il y a chez Le Carré un admirable « understatement » britannique et un prodigieux peintre pour décrire un ballet d’ombres, une voiture qui suit le jaune terreux d’une route droite finlandaise, la mer plate de la Baltique, ou ce qui s’échange de fausses confidences entre camarades qui s’enivrent pour évacuer la nuit, l’attente, la lassitude, l’embarras, la lâcheté intérieure .Parfois l’ivrognerie classieuse cache le désastre intime.
C’est ça la « touche » Le Carré. Touche de désastre élégant, assumé, à la Scott Fitzgerald.
Pour terminer je donne deux extrait des romans de Le Carré. Ils illustrent cet art des nuances, ce classicisme méticuleux du style qui possède la maitrise d’un grand maitre ,façon Thomas Mann(qu’il admire) et un art du suspense ralenti pas si loin que ça d’Hitchcock, mais avec une élégance oblique particulière.
extrait:
« La maison de Hampstead que Kurtz avait louée pour ses guetteurs était une grande demeure située dans un quartier extrêmement calme prisé par les moniteurs d’auto-école. Ses propriétaires, suivant la suggestion de leur bon ami Marty de Jérusalem, s’étaient retirés à Marlow, mais leur maison n’avait rien perdu de son élégance paisible et raffinée. On y trouvait des tableaux de Nolde dans le salon, une photographie de Thomas Mann signée dans la serre où trônait également un oiseau encagé qui se mettait à chanter quand on le remontait, une bibliothèque pourvue de fauteuils de cuir craquants et une salle de musique équipée d’un piano à queue Bechstein.Il y avait aussi une table de ping-pong à la cave, et derrière la maison, un jardin désordonné où se désagrégeait un court de tennis grisâtre, inutilisable, dont les enfants avaient fait un terrain d’un nouveau jeu, une sorte de golf-tennis qui tirait parti de toutes les bosses et crevasses. La façade était agrémentée d’une loge minuscule sur laquelle l’équipe avait posé ses pancartes indiquant « Groupe d’Etudes Humanistes et Hébraïques, entrée réservée aux étudiants et au personnel »,ce qui, à Hampstead, n’étonnait personne.


( » La petite fille au tambour »1983,traduction de Natalie Zimmermann et Lorris Murail)